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Japon et photographie

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      Le Japon m’a fait attraper le virus de la photographie. Et inversement, la photographie a alimenté mon virus pour ce pays. A mes yeux, il est le terrain de jeu idéal pour le photographe. Bien sûr, je ne doute pas que d’autres pays n’aient un intérêt particulier de ce point de vue. Après tout, je suis un bien modeste globe-trotter. Mes voyages au Japon sont mes seuls coups d’éclat. A part eux, peu de titres. Des voyages en France, un voyage en Allemagne durant ma scolarité, et c’est tout. Du coup, prétendre que le Japon est le pays idéal pour exercer la photographie alors que l’on a peu voyagé à de quoi faire sourire. Par ailleurs, intervient sans doute aussi l’exotisme. D’ù vient que je n’ai finalement qu’assez peu de plaisir à faire de la photographie en France ? La force de l’habitude sans doute. Mes yeux perçoivent moins bien les petits détails dignes d’intérêt que lorsque je me trouve au Japon. Je me sens moins sollicité, moins stimulé, tout me semble fade. Mon Nikon attend sagement dans sa sacoche mais n’est que bien peu mis à contribution.

     Il en va tout autrement lorsque je suis au Japon. Je me souviens de mon premier voyage. J’avais pour l’occasion investi dans un appareil dit “bridge”, un Panasonic FZ2. Un bridge est un appareil photo intermédiaire, entre le compacte et le réflex. Doté d’une otique Leica de qualité, l’engin possédait aussi un puissant zoom stabilisé qui devait me permettre de cueillir des détails assez éloignés. Ayant pris soin de m’être procuré deux cartes mémoires SD de 256 MB (pas si ridicule à l’époque), j’avais cru naïvement que cela aurait largement suffi. C’était sans compter avec le brutal exotisme qui allait me sauter à la figure. Combien de fois, en une journée, ai-je enclanché le petit bouton “ON” pour prendre une photo. Le mécanisme de mise en marche était un peu long (cinq secondes) et en soi consommateur d’énergie. Plus d’une fois je me suis retrouvé en fin d’après-midi avec une batterie vide. Il fallait alors trouver d’urgence une prise de courant quelconque si je voulais continuer mon petit safari photo.

     “Safari photo”. L’expression est plate mais a le mérite d’attirer l’attention sur un point qui, lorsque je débutais en photographie, m’était étranger : le mouvement. Durant mes premières ballades dans les rues de Tokyo, j’étais avant tout attiré par un exotisme statique. Par exemple les buildings illuminés de Shibuya, le temple du Senso Ji, l’intérieur du Tokyo International forum, etc. Mais peu à peu, je me suis rendu compte que l’intérêt, en tout cas à mes yeux, résidait dans le dynamisme et la variété des scènes de rue. Quel que soit le sexe, quel que soit l’âge, les Japonais ont un je ne sais quoi qui les rend fascinants et terriblement photogéniques. On dit souvent ques les visages asiatiques offrent moins de variétés que les visages occidentaux. C’est sans doute vrai. Mais les associer à cette idée d’impassibilité qui aurait à voir avec un zen clichéesque est faire fausse route. Les visages japonais, pour peu que l’on soit attentif, offrent une grande variété d’expression. Cette variété, conjuguée à un improbable environnement mêlé de tradition et de modernisme (cliché mais tellement vrai) fait que j’attache maintenant beaucoup plus d’importance à une photo représentant, disons un SDF englué dans son quotidien, qu’une photo du Pavillon d’or, quand bien même cette photo serait parfaite.

     En fait, je suis devenu un accro du “street shooting” et cela s’est aggravé à partir du moment où je me suis procuré mon Nikon D70. Naviguer dans les rues, slalomer entre les gens pour essayer de saisir une attitude, une scène est quelque chose de très stimulant, procurant son petit lot d’émotions. Car parfois, on est pris la main dans le sac, ou plutôt l’index sur le bouton, et l’on ne sait pas comment la “cible” va réagir. Sur ce point, j’avoue avoir toujours eu de la chance. Souvent mes modèles involontaires m’ont gratifié d’un sourire, parfois indulgent, parfois franchement amusé. Jusqu’au jour où, peut-être, ça se passera différemment. N’importe, ce jeu qui consiste à essayer de saisir la vie urbaine dans tout ce qu’elle a d’étonnant, de contradictoire et parfois de beau, en vaut la chandelle. Il m’est en tout cas indispensable pour décupler l’émerveillement et le plaisir continuels que me procurent des promenades au Japon.

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 Tonari no Yamada, le célèbre manga de Hisaichi Ishii, adapté au cinéma par Isaho Takahata, vient de sortir aujourd’hui en librairie. C’est une excellente surprise, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il s’agit d’un classique et cela manque en France où l’édition, ciblée essentiellement vers un public ado, ne prend pas toujours de risques avec ce type de titre susceptible de plaire surtout à un public adulte.
     Autre point positif : la qualité de l’édition. Un gros pavé de plus de 300 pages, grand format (pour un manga), papier de qualité : l’ouvrage est un peu cher (15 euros) mais on en a pour son argent. Sinon la traduction est excellente (enfin, à ce qu’il m’a semblé après avoir lu quelques pages), aucune tentative d’adaptation hasardeuse pour un public française. Si on devait pinailler, on pourrait regretter que l’éditeur n’ait pas choisi une typographie un peu foireuse, enfantine, comme celle de la version japonaise.
     Enfin, et c’était un point sur lequel j’avais quelques craintes, il s’agit du premier tome (sur trois) d’une édition qui constituera l’intégrale de la série. Rappelons que Tonari no Yamada était une BD de type “strip” qui était publiée chaque jour dans un quotidien japonais. Delcourt aurait pu se contenter d’un “Best of”, il n’en est rien. En comparant avec le tome 1 d’une édition japonaise (petit format, un peu plus de 150 pages), j’ai pu constater avec plaisir que tous les strips avaient été reproduits.
     L’histoire ? Juste la chronique d’une famille japonaise type, avec le père, la mère, le fils, la fille, la grand-mère et le chien. On y suit leurs petits tracas de la vie quotidienne, tracas qui sont comme le reflet de la société japonaise. C’est drôle, sans prétention, parfois caustique, toujours tendre. Une sorte de Simpsons japonais, l’acide et l’humour déjanté en moins.

     A lire avec modération cependant. Bien sûr, le bouquin peut se lire  rapidement. Mais ce serait dommage. Je conseillerais plutôt de lire une dizaine de pages par jour (il y a deux strips par page) afin de savourer ces moments passés avec la famille Yamada comme une friandise quotidienne, finalement un peu comme le lecteur japonais des années 90, lorsqu’il découvrait un strip des Yamada dans son journal. Et puis, à la longue, on a un peu l’impression de faire partie de la famille, de partager leur intérieur, de faufiler nos jambes sous une kotatsu pour savourer des mochis tout en écoutant avec délices les prises de bec quotidiennes de cette adorable famille.

Pour une présentation plus exhaustive du manga :

http://www.yamada-no-manga.fr/

Enfin, pour donner une idée de l’esprit du manga, voici la bande annonce japonaise du film ainsi qu’un extrait d’une dizaine de minutes :

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Photo prise dans le centre ville de Miyazaki. J’ai toujours trouvé la rouille sur ce type de panneau terriblement sexy.

Gake no ue no Ponyo

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     Avec l’avalanche de critiques élogieuses sur le film, je vais faire court. Le dernier opus de Miyazaki est effectivement un petit chef d’oeuvre, dans la veine de Tonari no Totoro. On y retrouve ce mélange de merveilleux enfantin et de réalisme. Dans Totoro, c’étaient les campagnes japonaises, dans Ponyo ce sont les petites villes. Autre différence, mais cela est subjectif : la fascination que peut exercer Ponyo me semble plus grande, plus multi-générationnelle que Totoro. Et là, j’évoque quelque chose que peu de critiques ont relevé il me semble. Ce sont les cinq premières minutes du film, qui correspondent au le pré-générique et au générique. De tous les films réalisés par Miyazaki, Ponyo est sans aucun doute celui qui possède la plus belle “ouverture”. Ce terme qui conviendrait plutôt à un opéra convient parfaitement ici. Purement visuelles et musicales, ces premières minutes font défiler sous les yeux ébahis du spectateur une féerie propre à vous faire oublier tous vos soucis, propre à faire resurgir miraculeusement d’un asséché par les soucis et le poids des ans son âme d’enfant. Je n’en dis pas plus, ce serait atténuer la surprise. Pour ma part, c’est le genre de séquence que je pourrais voir dix, cinquante, cent fois en ayant toujours une petite boule d’émotion dans la gorge. Vraiment, si vous avez prévu d’aller voir Ponyo, et si au moment d’aller au cinéma vous vous apercevez que vous risquez d’arrivez en retard, annulez tout, allez à la séance suivante. Ce serait passer à côté d’une de ces petites madeleines pleines d’émotion qui comptent dans la vie d’un spectateur.

Pour finir, voici quelques curiosités japonaises à la gloire de Ponyo :

Tout d’abord le clip vidéo de l’inaltérable chanson du générique de fin :

Quelques publicités :

Un reportage de la TV japonaise:

Quelques teasers japonais :

Enfin, interprétation du magique morceau d’ouverture, avec Joe Hisaishi à la baguette, au Budokan. Suit la sublime chanson du générique de début (interprétée par Masako Hayashi) :

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     L’Echo de la montagne, film de Yoji Yamada, est sorti en 1980, soit trois ans après le Mouchoir Jaune (voir article cinéma précédent). Autant le dire, il y a un côté “on prend les mêmes et on recommence”. Parce que Ken Takakura et Chieko Baisho rempilent (plutôt normal pour cette dernière puisqu’on l’aperçoit dans la quasi totalité des réalisation de Yamada).  Parce que l’histoire se déroule à Hokkaido. Enfin parce que il y ait aussi question d’une femme seule mais travailleuse et d’un homme portant un lourd secret et ayant affaire avec la prison. Le seule différence essentielle quant à ce dernier point est qu’ici, le personnage incarné par Takakura s’apprête à y entrer à la fin du film, alors que le personnage du Mouchoir Jaune en sort au tout début.

     Alors, y a-t-il arnaque ? Pas vraiment. Comme je l’ai écrit lors du précédent article, aimer les films de Yamada c’est comme aimer des westerns. Le plaisir vient de petites variation au milieu d’un univers éminemment familier. Je suis plutôt un novice de son univers, et je dois dire que j’ai été à nouveau happé par cette histoire sans prétention. La voici en quelques mots. Tamiko Kazami vit avec son fils Takeshi dans la ferme familiale. Bien qu’elle ait perdu son mari quelques années plus tôt et que les conditions de vie sont difficiles, en particulier l’hiver - Hokkaido oblige – elle a décidé envers et contre tout de ne pas la vendre et d’y travailler. Un soir, alors qu’il pleut des cordes, un homme frappe à sa porte pour lui demander l’hospitalité, le temps que passe la tempête. Il s’appelle Kosaku Tajima. Taciturne, il quitte dès le lendemain la ferme. Puis il revient quelques jours plus tard et, embarrassé, demande à la femme si elle peut l’engager comme employé, même pour une bouchée de pain. Après quelques réticences, elle finit par accepter et a tôt fait de s’apercevoir qu’elle a tiré le bon numéro. Kosaku (le personnage de Takakura donc) est une sorte de super fermier : il excelle à toutes les tâches. Et costaud, et viril avec ça ! Ainsi cette scène dans laquelle il humilie à lui tout seul les trois terribles frères Abuta dont l’aîné harcelle Tamiko. La virilité de la correction qu’il leur inflige est d’ailleurs si édifiante que ces trois sympathiques ânes lui vouent aussitôt un culte. Entre hommes virils, on se respecte quoi ! Enfin, il est un père potentiel, un merveilleux éducateur (cette scène où il explique à Takeshi qu’un homme ne doit pas pleurer !) et… un excellent jockey puisqu’il remporte haut la main une course lors d’une sorte de championnat interfermes. Reste une question : est-il un fin amant, assure-t-il dans ce domaine ? Là, on ne peut pas vraiment le dire. Pourtant, sa patronne brûle peu à peu d’amour pour lui. Mais, comme pour le Mouchoir Jaune, il cache un lourd secret qui l’empêche d’emprunter franchement une voie pour poursuivre sa vie sereinement. Pour le dire simplement, il a tué et il est en cavale. Je vous laisse la surprise de découvrir en quoi consiste cette faute. Vous vous douterez juste que dans l’univers yamadien, c’est une faute qui suscite plus la sympathie que l’horreur du spectateur. Le fait est que Kosaku ne peut imaginer vivre à long terme avec Tamiko, il sait qu’il devra payer tôt ou tard son geste passé. Cette opposition entre un passé qui le rattrape et un avenir familial apaisé qui s’offre à lui constitue le ressort dramatique de la dernière demi-heure.

     J’avais évoqué dans mon précédent article cette facilité, cette générosité des sentiments qui baignent les films de Yamada, mais sans jamais les faire basculer dans la mièvrerie. C’est encore le cas ici. Est aussi très prégnante tout le long du film une impression d’”ôde à la vie”. Tous les personnages sont en effet à un tournant de leur vie, à la fin d’un cycle, et cherchent à donner une nouvelle impulsion pour commencer un nouveau cycle. Tamiko évidemment qui aimerait refaire sa vie avec cet homme en apparence si idéal. Son fils aussi, arrivé à l’aube de l’adolescence, et dont elle à Kosaku qu’elle a parfois du mal avec lui. Kosaku enfin qui conjugue un cycle négatif (celui de la période de cavale) et un positif (la vie familial à la ferme), avant d’en entamer un plus sinistre (celui de la prison) suivi, on l’espère plus lui, suivi d’un autre synonyme de rédemption. Voilà pour les personnages principaux mais cette notion d’”impulsion cyclique” se retrouve dans bien d’autres détails. Ainsi l’aîné des Abuta, sorte d’animal en rut (“buta” veut d’ailleurs dire “cochon”) qui aimerait faire sa vie avec Tamiko. Mais aussi le cousin de Tamiko, qui lui rend visite au milieu du film en compagnie de sa toute récente jeune épouse. Leur visite de la ferme donnera d’ailleurs lieu à une scène humoristique dans laquelle le jeune couple assistera médusé à une insémination artificielle d’une vache. Puisque l’on parle d’animaux, citons aussi la première rencontre entre Kosaku et Tomaki, lors de cette nuit orageuse. Kosaku n’est pas inactif cette nuit-là puisque Tomaki lui demande de l’aider à accoucher une de ses vaches. D’emblée, leur rencontre est sous le signe de la naissance d’une nouvelle vie. Enfin, à cela s’ajoutent moult plans insistant sur l’écoulement des saisons. Celles-ci, arides ou fertiles, coïncident avec les temps faibles ou les temps forts de la liaison entre les deux personnages principaux. Le film se termine avec l’hiver. Mais comme le printemps suit, on peut se douter que la fin n’est finalement pas si douce amère.

 

Voici plusieurs bandes-annonce du film venant de Youtube. Le propriétaire de la vidéo en a désactivé l’intégration. Pour les voir, cliquez juste au milieu de la fenêtre ci-dessous (au-dessous du message “intégration désactivée sur demande”) :

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Mr. Tambourine Man

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Premier matsuri d’été à Miyazaki auquel j’ai assisté. Parmi les participants, cet homme au visage étrange, les oreilles décollées, des hublots en face des yeux et une bouche comme déformée par la concentration. Une “gueule” qui ajoutait au côté brut de ce type de spectacle.

 

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Furieuse Agonie

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     Cet homme crie sûrement de rage mais très certainement aussi de douleur. Soyez sûrs qu’il n’est pas exagéré de dire que ce n’est pas du chiqué et qu’il est à l’agonie. Simplement parce que le char qu’il transporte est horriblement lourd, que la photo a été prise à la toute fin d’une longue procession dans la ville, tout cela en plein été (un été japonais, qui plus est, pour ceux qui ont connu l’experience).
Ainsi sont ces processions : joyeuses mais aussi, quelquefois, avec un zest de souffrance. Cece n’est sans doute pas ans les rendre encore plus belles.

En route

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      Instantané pris accroupi de l’effort mêlé de joie de ces partcipantes à une procession, lors d’un matsuri d’été à Miyazaki. Ce qu’elles portent s’appellent un mikoshi et est très lourd (tellement lourd que les accidents lors du transport de ce type d’engin, parfois fait en courant, ne sont pas rares).

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“Okaeri” et “Tadaima” sont les deux formules que l’on dit lorsqu’une personne arrive chez elle (en gros “je suis de retour” et “bienvenue”).
Souvenir de promenades nocturnes après le dîner dans un dédale de petites rues mal éclairées. Très plaisantes, d’un autre style qu’une promenade dans les rues suréclairées de Shibuya ou Shinjuku.

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     Yoji Yamada est connu pour être l’immortel réalisateur de la série des “Tora san”. Je ne pense pas me tromper en affirmant qu’il s’agit de la plus longue série de films portée à l’écran. Commencée en 1969, elle s’est achevée en 1995 avec un 48è opus dans lequel l’acteur légendaire Atsumi Kiyoshi a pour la dernière fois (il s’est éteint l’année suivante) endossé le rôle de son sympathique personnage de vaganbond au grand coeur.

     48 films… on pourrait se dire que Yoji Yamada a pu parfois se sentir étouffé par le personnage de Tora san, un peu comme un Conan Doyle avec son Sherlock Holmes. Pourtant, on peut aussi se dire qu’il y a sans doute trouvé son compte. Pas tant au niveau lucratif, plutôt d’un point de vue artistique. Je connais très mal la série des Tora san, mais lorsque je vois un film comme le Mouchoir Jaune, les rapports humains qui y sont présentés, la légèreté et la tendresse qui s’en dégagent, pas si différent en cela qu’un film avec Tora san, je me dis que Yoji Yamada est un peu, à la manière d’un Ozu ou d’un Ford, de ces cinéastes qui aiment à faire en apparence le même film, mais en jouant de multiples petites variations. On est devant un film de Yoji Yamada comme devant un western de l’âge d’or d’Hollywood : en terrain connu, pour notre plus grand plaisir.

     Le Mouchoir Jaune est sorti en 1977 et fait partie de ces quelques films que Yamada a intercalé au milieu de plusieurs épisodes de Tora san. Quand il commence à tourner ce film, il vient d’achever le 19è épisode de Tora san et, on s’en doute, avec déjà autant de films consacrés à ce personnage, on est devant le même type de phénomène cinématographique que Godzilla. Je viens de faire un parallèle avec Conan Doyle qui pestait contre le côté envahissant de son personnage, considérant que sa seule véritable littérature était ses romans historiques, malheureusement totalement dans l’ombre des histoires avec Sherlock Holmes. On pourrait penser que les films de Yamada en dehors de la production torasanesque aient connu le même sort. Il n’en a rien été, en tout cas en ce qui concerne le Mouchoir Jaune, film ayant eu un incroyable succès critique et populaire, qui perdure encore à notre époque (la prison d’où sort le personnage principal, fermée depuis 1984, est maintenant un point d’attraction artistique très photographié des badauds).

     L’histoire est assez simple : un jeune homme, Kinya, rencontre par hasard une jeune femme réservée, Akemi. Devant se rendre tous les deux à Hokkaido, Kinya lui propose de l’emmener en voiture. Le jeune homme, exubérant et chaleureux, parvient peu à peu à faire fondre la glace et une certaine complicité commence alors à s’installer. C’est alors qu’ils rencontrent Yusaku Shima. Au moment de leur rencontre, ils ne le savant pas encore, Yusaku est un ancien détenu. Sortant tout juste de prison après avoir purgé une peine de six ans pour meurtre, il s’apprête, non sans hésitation, à retrouver sa femme. Les deux jeunes gens proposent à cet homme mystérieux, taciturne mais fascinant, de les accompagner. Le film suivra donc leur périple sur les routes d’Hokkaido jusqu’à la révélation du passé de Yusaku et à la réponse à cette épineuse question : son ex-femme (avant d’aller en prison, il lui a lui-même demandé de divorcer afin de refaire sa vie) vit-elle avec quelqu’un et, si non, souhaite-t-elle reprendre sa vie avec lui ?.

     Le Mouchoir Jaune est donc un road movie, mais un road movie qui brille finalement par une quasi absence de péripéties. Tout au plus une rapide bagarre avec un Yakuza et une touchante arrestation (sans gravité) de Yusaku (au cours de laquelle, d’ailleurs, on retrouvera Atsumi Kiyoshi non pas jouant Tora san mais incarnant un flic au grand coeur – on ne se refait pas -), et c’est tout. A côté de ces deux scènes, citons aussi des petits accrocs qui viennent distendre ou renforcer les rapports entre les personnages. Ainsi Kinya, amoureux d’Akemi, a du mal à réguler ses sentiments pour elle et est par deux fois à deux doigts de la violer. C’est un couple en devenir, on se doute que finalement ils sont faits pour être ensemble, mais avec l’attitude de Kinya rien n’est gagné. La situation entre les deux jeunes gens est donc “distendue”, mais débouche sur un autre accroc, cette fois-ci profitable : agacé par l’attitude de Kinya, Yusaku lui fait la leçon dans une scène formidable où il lui apprend que les femmes sont des être fragiles, comme des fleurs, et que le rôle des hommes est de les protéger. Kinya l’écoute, tête baissée, subjugué par cette leçon de vie dispensé par un Yusaku autoritaire. Il n’y aura plus de nouvelle tentative de viol…

    Evidemment, cela fait sourire, et pourtant, cette naïveté pleine de fraîcheur, dite par cet ancien taulard incarné par Ken Takahata, paraît alors admirable. Ceci m’amène à évoquer le ton du film. On l’aura compris, le Mouchoir Jaune n’est pas vraiment un road movie poisseux, glauque, violent. Mais nous ne sommes pas non plus dans un univers acidulé dans lequel “tout le monde il est gentil”. Ainsi Kinya donc qui, même si cela apparaît comme une bouffonnerie tant le personnage a un côté ado attardé, fait preuve d’une certaine violence sexuelle envers Akemi. Ainsi ce yakuza qui frappe Kinya avant de se faire lui-même violemment botter le cul par Yusaku. Ainsi, surtout, Yusaku dont le meurtre accidentel du malfrat qui lui a valu quatre années à l’ombre, est montré au spectateur dans toute sa sauvagerie. C’est un univers finalement où les personnages (essentiellement masculins d’ailleurs) ne sont pas à l’abri d’un dérapage. Mais c’est aussi un monde où chacun peut facilement avoir une deuxième chance, un nouveau départ. Akemi, malgré l’attitude de Kinya, lui reste attachée, ne cherche pas à s’en éloigner, semble au contraire favoriser un rapprochement.  Quant à Yusaku, malgré la révélation de son passé, il est tout surpris, à la sortie du poste de police, de voir que ses deux compagnons de route l’attendent pour continuer ensemble leur route. Qu’ils cohabitent dans la même voiture avec un meurtrier n’a aucune espèce d’importance : ils ont bien vu qu’il était un type bien, pourquoi dès lors ne pas continuer avec lui ? En revanche, reste une contradiction entre le passé et le présent du personnage qui reste à élucider. La dernière partie du film est une sorte de thérapie, une suite de questions posées pour lui permettre de dépasser sa chute passée et mieux négocier son nouveau départ présent.

     Il y arrivera, et cela avec facilité. C’est un autre aspect fascinant du film : nous sommes dans un univers où tout semble en effet facile. En dix minutes seulement, le spectateur assiste au regroupement improbable dans une petite Mazda rouge d’un jeune homme exubérant, d’une vendeuse de bento dans les trains et d’un quadragénaire sortant de prison. Improbable mais vrai ! Et cela ne choque pas plus que cela. Le jeu des acteurs, la mise en scène et la patine que le temps a donné à ces images filmées durant les années 70 n’y sont pas étrangers. Du coup regarder un film De Yoji Yamada semble aussi facile que de rouler sur les routes d’Hokkaido à bord d’une Mazda rouge. C’est confortable, on goûte des bons sentiments mais sans avoir honte de cela. On nage dans un pathos qui sait faire dans la mesure, qui nuance. Du coup, on est un peu comme le quatrième passager de la voiture. Entourés de trois amis aux personnalités dissemblables mais complémentaires, on n’a plus qu’à apprécier leur évolution et les beaux paysages d’Hokkaido qui accompagnent ces deux heures de pur bonheur.

Le DVD Japonais, contrairement au DVD hongkongais, ne présente pas de sous-titres anglais. Il possède en revanche deux courts documentaires intéressants et nostalgiques. L’un insiste sur le phénomène “mouchoir jaune”. La maison de la femme de Yusaku est maintenant une sorte de lieu touristique. Les murs à l’intérieur sont une sorte de gigantesque livre d’or sur lesquels les touristes peuvent punaiser des petits papiers, évidemment de couleur jaune, sur lesquels ils écrivent quelques mots de remerciement attendris au réalisateur. La Mazda rouge trône évidemment au milieu de ce sympathique petit culte. Un autre documentaire nous fait un parallèle, en utilisant un split screen, entre les images des  routes d’Hokkaido que l’on aperçoit dans le film, et celles des mêmes routes, mais à notre époque. L’intérêt est un peu limité pour un français, mais ce type de nostalgie donne une idée de l’impact visuel que ce film a pu avoir dans l’imaginaire collectif  japonais.

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