Des vitamines contre l’ijime

C’est avec un titre tel que Vitamine, de Keiko Suenobu, que l’on s’aperçoit combien sont friables les limites entre les différents genres de mangas. En tout cas pour un néophyte comme moi. Car lorsque l’on me dit « shōjo », immédiatement me vient en tête ce genre d’image :

Des fleurs, des boucles blondes, des yeux immenses avec des millions d’étoiles à l’intérieur, voilà, on est dans du shōjo à destination de jeunes filles.

Par contre, ce style d’image :

Là, pour moi, on est plus dans du seinen, ou du josei, le seinen pour jeunes femmes.

Tout cela pour dire qu’il va me falloir combler les quelques wagons de retard que j’ai par rapport aux shōjo qui ont fait leur révolution depuis belle lurette, avec des auteures comme Moto Hagio ou Hideko Mizuno. Comme en ce moment je suis plutôt porté sur des mangas faisant dans le récit de relations compliqués entre des hommes et des femmes (je viens de finir le très « ecchi » et « mature » Usotsuki Paradox), et que le manga du jour, Vitamine, m’a fait forte impression, les prochains articles risquent de sentir le parfum et le verni à ongles, je préfère vous en avertir.

Bref, Vitamine, excellent one shot malheureusement plus édité, qu’est-ce que c’est ? C’est très probablement un des tout meilleurs mangas sur le thème de l’ijime. Manga  touchant par ailleurs à l’autobiographique puisque l’héroïne, Sawako, est un peu comme le double narratif de Suenobu qui a vraiment connu l’ijime lorsqu’elle était jeune.

Pour la jeune Sawako, tout part d’un petit ami qui a du mal à contrôler ses pulsions. L’image un peu plus haut, c’est lui et Sawako, en train de le faire dans leur bahut. Ça passe une fois parce qu’il n’y a pas de témoins mais alors qu’il l’oblige à le laisser jouer à l’apprenti gynéco alors qu’ils sont censés nettoyer leur salle de classe en fin de journée, ils se font surprendre par un camarade qui a tôt fait de tout raconter aux autres. Commence alors pour Sawako une épouvantable réputation de « chaudasse ». Cela va commencer par des moqueries, se poursuivre par du harcèlement sur son keitai (avec des messages du type : « tu veux bien me sucer ? »), enfin par une violence de tous les instants, notamment un déshabillage forcé dans les vestiaires lors du cours du sport pour être photographiée après avoir été transformée au marker en panda :

Au bout d’un moment, c’est la goutte de trop et Sawako décide de ne plus aller au collège, d’autant que les adultes responsables qui seraient supposés l’aider se contentent de lui donner des conseils du genre : « mets-y du tien, ce qui t’arrive n’est pas si dur après tout, ils vont bien finir par se lasser ». A cette incompétence professorale succède l’incompétence parentale, du moins celle de la mère, le père de Sawako faisant preuve de compréhension devant la volonté de ne plus retourner au collège. Mais pour la mère, c’est une autre chanson, puisqu’il s’git de préparer les sacro-saints examens de préparation à l’entrée du lycée. Cela part d’un bon sentiment, comme toute les mères elle souhaite la réussite de son enfant mais on sent derrière cette envie l’image du clou qui ne doit pas dépasser dans la socité japonaise. Or, Sawako, par son attitude de refus, devien le clou que l’on voit beaucoup trop. Dès lors la mère tombe-t–elle souvent dans des crises de larmes sans que l’on sache vraiment quelle en est leur cause : une peine sincère pour sa fille ou un orgueil qui panique car sa réputation est en proie au quand diras-tu des mégères du quartier qui n’ont, elles, aucun souci avec l’éducation de leur enfant ?

Dans tous les cas, Vitamine se double alors d’un autre nœud dramatique pour Sawako. D’un côté il lui faut redonner un sens à sa vie après son refus inébranlable de retourner dans un système qui n’a pas su la protéger. Cela lui se permet par le manga, domaine dans lequel Sawako montre des aptitudes et qui va lui redonner confiance en elle. De l’autre, il lui faudra gérer la pression maternelle et essayer de transformer les attentes hyper-conventionnelles de sa mère.

Avec en filigrane cette question constante : qu’est-ce que le courage lorsqu’on a le malheur d’être en proie à l’ijime ? Est-ce retourner coûte que coûte au collège et continuer d’en prendre plein la gueule jusqu’au suicide ? Ou est-ce faire comme Sawako, c’est-à-dire blackbouler le système éducatif pour rester chez soi pour se consacrer dans un domaine où l’on pense que l’on peut réussir, ici le manga ?

La réponse de Suenobu est très clair, rester le clou qui dépasse plutôt qu’être celui qui va morfler est la forme de courage qu’il convient d’adopter. Du reste, cela débouchera pour Sawako dans une forme de rage du vainqueur qui se conclura dans le manga avec de savoureuses pages.

A la fois sombre et profondément optimiste, Vitamine est un shōjo qui porte bien son nom et qui donne envie de se pencher sur la série phare de son auteure, série elle aussi consacrée à l’ijime : Life.

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