Archives pour la catégorie Contemporain

Aya Matsuura sous lumière bleue

The Blue Light
Ao no Honoo – 青の炎
Yukio Ninagawa – 2003

Shûichi, lycéen de 17 ans, mène une vie sans histoire, que ce soit à son lycée ou chez lui en compagnie de sa mère et de sa belle-soeur. Mais voilà, un jour son beau-père, qu’ils croyaient parti pour toujours, revient et le quotidien est subitement rythmé par une spirale d’alcoolisme et de violence. Shûichi prend sur lui mais lorsque le beau-père en vient à faire des avances sexuelles sur sa sœur, le jeune homme songe à régler de lui-même la problème, par la manière forte. Et définitive.

 

Pas inintéressant ce Ao no Hanoo. En observant le pedigree du réalisateur, on s’aperçoit qu’il était (il est décédé en 2016) avant tout acteur et que sa filmographie se résume à quatre films.  A priori pas de quoi sauter au plafond néanmoins on peut recommander Ano no Hanoo comme une entrée en matière satisfaisante dans sa filmographie.

D’abord parce que les amateurs de Jpop auront la bonne surprise de découvrir Aya Matsuura, alors au début de sa carrière, dans son premier rôle au cinéma. Elle y joue une camarade de classe de Shûichi, Noriko, personnage discret et en même temps réceptacle des affres que Shuichi finit par lui confier. Il faut dire que ce beau visage inexpressif est infiniment plus apaisant que la trogne sous shochu du beau-père.

Le genre de voisine de classe qui par sa seule présence t’empêche de bien te concentrer.

Ce dernier a tout du nuisible. Il impose à son ex-femme de lui filer de l’argent, de le fournir en alcool, mais aussi son cul, évidemment par la brutalité. Une scène n’entrera pas dans les détails mais nous donnera à entendre retentir dans la maison des cris féminins sans ambiguité et qui mettront Shûichi au bord de la nausée.

Le beau-père, juste après avoir tenté d’agresser sexuellement sa fille. Je te lui aurai foutu Virginie Despentes au cul, moi !

Du coup, comme la situation est bloquée pour trouver un moyen légal de se débarrasser du type (Shûichi ira jusqu’à faire la démarche de voir un avocat pour se renseigner), type qui en arrive à être dangereux envers sa fille adolescente, Shûichi va employer les grands moyens en cherchant le moyen d’assassiner son beau-père.

Les amateurs de la série Colombo apprécieront sans doute l’effort de Shûichi qui va aller assez loin pour se forger un alibi et trouver un moyen de zigouiller son beau-père. Flanqué de son vélo de course, on le voit le planquer dans un coin sur la plage, aller en cours d’arts plastiques (au passage grosse rigolade que le prof de ce cours), puis repartir pour rechoper son vélo et regagner la maison où se trouve le beau-dabe en train de cuver son saké sans savoir que son beau-fils s’apprête à lui faire subir une Claude François dans son sommeil. La scène est assez terrible et constitue évidemment le tournant du film. Elle n’est d’ailleurs pas sans lui donner un côté « Crime et Châtiment ». Pour Shûichi, pas de remords à avoir, il lui faut protéger sa famille et de tout façon son beau-père n’était qu’un nuisible inutile à sa famille et à la société. Nuisible inutile et dangereux de surcroît.

Mais évidemment tout n’est pas si simple et la deuxième partie du film nous fera découvrir un Shûuichi aux abois devant la ruse de l’inspecteur (autre détail faisant penser à Crime et Châtiment) chargé de l’enquête, et forcément un peu tracassé intérieurement par ce qu’il a fait. L’approche du psronnage, notamment dans ce qui constitue son quotidien, est d’ailleurs plutôt réussie. La « lumière bleue » du titre renvoie au bleu d’une sorte de caisse en plexiglas dans laquelle il aime à se trouver, laissant que supposer que l’extérieur lui est peut-être éprouvant malgré les apparences :

De fait, les séquences où on le voit pédaler à toute vitesse sur son vélo de course pour aller au lycée peuvent aussi bien donner l’impression d’une adolescence insouciante et dynamique que d’une sorte de plonger en apnée dans le monde extérieur qu’il convient d’écourter au maximum. En tout cas, les relations de Shuichi avec l’extérieur n’ont rien d’exceptionnelles, le jeune homme apparaît véritablement naturel et dans son élément lorsqu’il parle avec sa mère ou sa sœur.

Les séquences de pédalage sont d’ailleurs plutôt réussies dans leur dynamisme.

Après, il est surprenant de constater que sa chambre est un bric à brac situé dans le garage dans la maison :

Rabouler Aya Matsuura dans sa piaule, le rêve de plus d’un ado de l’époque.

Comme si, là aussi, il y avait une sorte d’inadaptation, de malaise dans la sphère privée. On imagine alors que la vie a dû être un rien traumatisante avec le beau-père alcoolique et que Shûichi en garde inconsciemment les stigmates. Dans sa boite transparente qui le protège de tout, de la sphère familiale comme de la sphère extérieure, elle répond à un idéal de pureté, idéal qui le jeune homme transposera à travers Noriko qui symboliquement appliquera son visage lors d’une scène derrière la paroi.

Comme elle, son visage est lisse, sans aspérités et, alors que la vie de Shûichi sera alors bourrées de périlleuses aspérités, ce sera exactement ce qu’il faudra au jeune homme pour retrouver un peu de sens à sa vie. Là aussi, il y a un peu de Sonia dostoveskienne, même si le film réservera une fin bien différente de Crime et Châtiment.

Bref, sans être non plus un chef-d’œuvre, The Blue Light est un drame familial bien interprété, bien réalisé, avec en prime une cristalline Aya Matsuura qui sent bon le début des années 2000. Une réserve toutefois : pourquoi diable avoir ouvert et conclu le film avec… Post War Dream de Pink Floyd ? Car je vous l’avouerai, faire un lien entre une chanson anti-Margaret Thatcher et une histoire d’un gosse qui bute son beau-père, c’est un peu chaud. Ça passe si on se contente de la mélodie, mais si on fait attention (ou si on les connait) aux paroles, ça parasite un brin l’ambiance.

7/10

Ce magazine porno, c’est de la dynamite

Dynamite Graffiti
(素敵なダイナマイトスキャンダル)
Masanori Tominaga – 2018

Si vous avez vu et apprécié sur Netflix le récent Naked Director et que vous avez hâte d’être déjà à la saison 2 annoncée pour 2020, peut-être aurez-vous intérêt à vous plonger dans ce Dynamite Graffiti à peu près sur la même thématique, à savoir la difficulté de diffuser de belles images érotiques/pornographiques, cette fois-ci durant les années 70 jusqu’au début des 80’s.

Comme pour Naked Director, le personnage principal trouve son modèle dans une personne bien réelle, Akira Suei, graphiste autodidacte qui a d’abord gagné sa vie en concevant des pancartes publicitaires pour des cabarets à Tokyo, avant de fonder différents magazine jusqu’au fameux Shashin Jidai, magazine culte ayant publié une pléthore de travaux d’Araki et de Daido Moriyama ainsi que des articles sur la culture underground de l’époque. A son acmé, le mag tirait à 350000 exemplaires, mais c’était sans compter sur la surveillance de la censure de la police qui ne voyait pas d’un bon œil toutes ces photos lubriques et ces articles truffé de termes malpolis tels que « moule », « dard », ou « millefeuille ».

Excellent Yutaka Matsushige jouant un des flics chargés d’éplucher ces torrides publications. Le mec est intransigeant, mais intérieurement, ça chauffe sévère comme en témoigne la buée sur les lunettes.

Le magazine a été subitement interdit en 1988 et Suei est connu depuis une carrière moins glorieuse, avec la direction d’un magazine consacré aux pachinkos (forcément moins sexy), la pratique du saxophone mais aussi – et surtout – l’écriture de quelques essais, notamment autobiographiques – le film prend sa source d’ailleurs de l’un d’eux.

Bref, vous l’aurez compris, un tel pedigree a de quoi éveiller l’attention, surtout si je vous dis que parmi le cast féminin se trouve la douce Atsuko Meada :

Ici en train de rendre heureux un éléphant (sic).

Las ! Les scènes dans lesquelles elles apparaît avec une tignasse so 80’s et d’énormes lunettes ont un bien faible potentiel érotique. Mais ce n’est pas grave, sans être non plus du même niveau qu’un pinku eiga concernant le nombre de scènes salées, le film sait en dispenser habilement quelques unes pour rendre efficace cette plongée dans le monde erotico-underground du Tokyo de l’époque.

Fabrication d’une grosse bite décorative pour un bar à hôtesses, happening arty dans la rue puis repos du guerrier dans un établissement avec des serveuses manustupratrices, ainsi va la vie de Suei.

 

C’est d’ailleurs là que Tominaga s’en sort le mieux, ce qui nous ferait regretter qu’il n’ait pas davantage exploité cette veine tout le long des 2H18. Le coup du scotch utilisée par les employées de Suei (vous verrez ce qu’elles en font) pour émoustiller des puceaux au téléphone est assez drôle, tout comme les quelques séances photos avec Araki. On a aussi droit à quelques montages avec des photos de planches contact et des extraits de Shashin jidai et d’autres mags, ou encore à des scènes de rencontre avec d’autres artistes de cul, comme cet homme spécialisé dans la fabrication de poupées grandeur nature et ultra réalistes.

 

Araki en pleine action. y’a pas, photographe est un bien beau métier.

L’effervescence créatrice de l’époque est donc assez bien rendue. Moins convaincante en revanche est la restitution de la personnalité de Suei. On ne reprochera rien à Tasuku Emoto qui est plutôt bon dans le rôle. C’est juste que l’évolution du personnage dans sa vie privée, de la disparition tragique de sa mère alors qu’il était enfant (elle s’est suicidé en… sa faisant sauter à la dynamite !) à sa relation avec sa femme (jouée par Maeda), est un peu brumeuse, pas toujours très intéressante. La deuxième scène où il se rend à l’atelier du fabricant de poupées érotiques en est un bon exemple. Quand il tient dans ces bras un nouveau modèle pas encore assemblé (il lui manque la tête) et qu’il suit éberlué les consignes du fabricant pour voir les nouveautés qu’il a imaginées (en gros, un moelleux mammaire plus vrai que nature et une restitution parfaite au niveau du toucher du trou d’amour avec dispositif envoyant du fluide en prime), on sent vaguement qu’il y a quelque chose d’intéressant dans cette scène. D’un côté Thanatos avec ce corps démembré rappelant sa mère, de l’autre Eros, mélange omniprésent dans la vie de Sui (qui ne cherche d’ailleurs nullement à cacher ce qui est arrivé à sa mère) qui explique pourquoi la tentation du cul s’est chez lui toujours accompagné d’une sorte de retrait, de maladresse vis-à-vis des femmes.

Mais cette révélation arrive un peu tardivement. Avant, il a fallu suivre des scènes conjugales avec le personnage de Maeda pas forcément intéressantes (tout comme celles avec le personnage de Fueko). Suei ne communicant peu sur ce qui le travaille (et étant sans doute incapable de le comprendre lui-même), c’est au spectateur de faire le boulot mais comme lesdites scènes encore une fois ne sont pas d’un grand intérêt, on peut passer à côté, attendant sagement les passages se consacrant au métier de Suei.

Dynamite Graffiti apparaît donc comme une demi-réussite. Mais encore une fois, pour qui aurait apprécié The Naked Director, c’est un moyen de prolonger le voyage en se plongeant cette fois-ci quelques années avant le boom des vidéos pornographiques. Et puis bon, rien que pour voir une incarnation d’Araki en plein taf, ça peut valoir le détour.

6,5/10

L’oiselle expatriée qui veut préserver son nid

Alors que j’étais dans les starting blocks pour me précipiter sur The Irishman dès qu’il sera disponible sur Netflix, petite surprise, la plateforme de streaming diffuse Eartquake Bird, film relatant les déboires amoureux (et peut-être meurtriers) d’une jeune expatriée habitant à Tokyo.

L’Oiseau-Tempête (Eartquake Bird)
Wash Westmoreland – 2019

Expatriée à Tokyo et exerçant le métier de traductrice, Lucy Fly est une jeune femme très discrète et dont la vie semble être faite sans histoires. Un jour cependant, elle rencontre Teiji, un séduisant photographe professionnel avec lequel elle ne tarde pas à avoir une liaison. Et tout cela se complique avec l’arrivée de Lily, une infirmière américaine qui tente sa chance au Japon en se faisant Barmaid. Un ami commun demande à Lucy d’aider Lily à s’intégrer dans la vie tokyoïte. D’abord réticente, Lucy s’exécute et finit petit à petit à entretenir un lien d’amitié avec l’Américaine qui est son alter ego en plus déluré et plus exubérant. Tellement délurée d’ailleurs, que sa manière de tourner autour de Teiji commence à inquiéter Lucy, voire à l’énerver. Jusqu’au jour où des policiers viennent chercher Lucy à son travail pour la questionner sur le cadavre d’une Américaine que l’on vient de trouver dans la baie de Tokyo. Lucy n’aurait-elle pas des choses précises à dire sur la question ?…

Réalisé par un inconnu (en tout cas pour moi), le film propose dans son casting Alicia Vikander (déjà aperçue dans l’excellent Ex Machina), Riley Keough (Mad Max Fury Road) ainsi que Naoki Kobayashi, acteur et J-pop idol. Ajoutons à cela que le film a été produit par Ridley Scott et que la musique a été confiée à Aticus Ross (qui s’est occupé des derniers film de Fincher) et vous comprendrez que ce film a tout de même de quoi éveiller l’attention. Jusqu’à présent je n’ai jamais été totalement convaincu par ces films Netflix confiés la plupart du temps à des seconds couteaux. Non que la réalisation fût dégueulasse mais il manquait souvent un je ne sais quoi faisant décoller le film.

Mais là, pour une fois, j’ai été dès les premières minutes sous le charme et j’ai eu tout le long du film l’impression d’assister à un long métrage intéressant dans son développement d’un triangle amoureux alternant intrigue principale (l’arrestation de Lucy) et flashbacks (relation du triangle amoureux avec Teiji et Lily).

J’ai été un peu circonspect au début par le choix d’Alicia Vikander. Trop posée, trop lisse, et puis on comprend que cela tient d’un personnage qui n’a pas livré toutes les clés de son vécu. D’apparence inoffensive, la jeune femme avoue un jour à son amant que la mort la suit toujours. Elle est finalement cet oiseau-tempête du titre, oiseau de mauvais augure qui annonce une catastrophe. De fait, alors qu’elle prend le thé un jour chez une de ses amies musiciennes (dans ses loisirs elle joue dans un quatuor à cordes), un décès malencontreux a lieu (une des membres fait une chute mortelle dans l’escalier de la maison), décès dont Lucy s’attribue volontiers la responsabilité. Et la cicatrice que remarque Teiji sur une de ses photos de Lucy n’est pas sans être perçue comme le signe d’un passé que l’on imagine douloureux, expliquant en tout cas pourquoi cette expatriée à choisi de vivre seule au Japon. Un oiseau fragile donc que cette Lucy mais dont les éruptions de colère, pour mesurée qu’elles soient, laissent planer le doute de manière convaincante sur une possible culpabilité quant au meurtre de Lily, cette femelle coucou qui veut lui prendre un nid qu’elle a patiemment constituée durant ses années d’expatriation.

Autre chose réussie : l’intégration du Japon. J’ai pu lire quelque part que le film souffrait du défaut habituel des films se passant au Japon et réalisés par des réalisateurs occidentaux qui ne pouvaient s’empêcher de montrer des aperçus de cartes postales du pays. Des cartes postales, on en a quelques unes, ici le mont Fuji, là un onsen et encore là un matsuri :

Remarquez, c’est un onsen mixte, ça change un peu.

Mais ces images d’Épinal ne sont pas gênantes en ce qu’elles sont d’abord peu nombreuses, ensuite cohérentes par rapport au fait qu’il s’agit de faire découvrir le Japon à une Américaine. Par ailleurs le côté lisse de ces scènes tranche étrangement avec ce qu’il se passe en filigrane, à savoir la constitution d’un triangle amoureux, avec une Lily et un Teiji qui semblent très bien s’entendre dans le dos de Lucy. Cela accompagné du fait que l’on sait que l’infirmière va y passer à un moment et que Lucy est un personnage pas totalement net, et on a tôt fait de se laisser prendre au climat moins anxiogène que mystérieux du film, climat accentué par la musique d’Atticus Ross dont les sonorités modernes et électroniques agissent comme une basse continue inquiétante dans la narration d’une histoire d’amitié qui se voudrait ordinaire.

Lily et Lucy, la blonde et la brune, la lumière et l’ombre, la joie de vivre et la retenue.

Lancinant et en même temps efficace, L’Oiseau-tempête, sans être non plus un chef-d’oeuvre, est un thriller bien fichu sans défaut majeur et avec un solide casting. Une bonne petite surprise en attendant la claque scorsésienne qui nous attend selon toute probabilité à la fin du mois.

7/10

Le tueur, l’enfant et la toxico

Long est un redoutable tueur professionnel taïwanais. Il doit se rendre un jour au Japon pour exécuter un mafieux. Malheureusement, l’entreprise ne se passe pas comme prévu et blessé, dépouillé de son passeport, Long doit prendre son mal en patience avant de retourner à Taïwan. Se terrant en attendant des jours meilleurs dans un quartier désaffecté d’une petite ville, il fait la connaissance d’un jeune garçon qui le prend en sympathie. Mieux, des bonnes gens d’un quartier populaire à proximité décident d’aider cet homme mystérieux qui ne parlent pas leur langue mais qui sait concocter de merveilleux plats. A cela s’ajoute la mère du petit garçon, une prostituée toxicomane, qui refait surface et semble reprendre sa vie en main…

 

Mr. Long (ミスター・ロン)
Sabu – 2017

Je n’ai pas vu le précédent film de Sabu, Chasuke’s Journey, m’étant arrêté à son précédent Miss Zombie, et ayant découvert depuis Dead Run, sorti en 2005. C’est peut-être avec ce dernier que Mr Long a le plus d’accointances. On y retrouve cette vision d’un Japon pauvre et désaffecté, ce goût pour un héros maudit ayant du mal à s’extraire de son funeste passé, ainsi que la présence de bons samaritains qui vont aider le héros. Qui aura vu Dead Run, aura donc l’impression d’un air de déjà vu mais qui ne sera pas forcément préjudiciable puisque le film se démarque en empruntant une autre influence, celle des films de Kitano.

En effet, si le réalisateur de Sonatine désole par son absence depuis pas mal d’années (en espérant que cette absence ne soit pas définitive), on peut toujours se consoler en se disant que finalement, il y a eu Sabu pour combler un peu cette attente avec un film qui évoque aussi bien Sonatine que Hana Bi ou l’Eté de Kikujiro. D’abord à cause du personnage principal, ce Mr Long interprété par l’acteur chinois Chang Chen. Il est impitoyable, mutique, inexpressif, et fera aussi bien penser à nombre de personnages joués par Eastwood qu’aux personnages de flics et de yakuzas incarnés par Kitano. S’il n’est pas non plus invulnérable (l’homme sans nom d’Eastwood et les personnages de Kitano se prenaient eux aussi parfois des coups), il dégage une force qui, lorsqu’elle éclate, stupéfait par sa violence sèche et brutale. Le spectateur en aura d’ailleurs un aperçu dès la scène d’ouverture.

Après, ce n’est pas non plus un Golgo 13 tant il semble se détacher de ses activités de tueur. On retrouve ici l’errance ludique de Sonatine avec sa galerie de mafieux s’adonnant aux plaisirs des jeux de plage. Long n’ira pas à la plage mais au onsen avec sa nouvelle famille, le petit gamin, Jun, et sa maman en pleine rédemption, elle aussi déracinée (elle est chinoise) et indiscutablement la meilleure candidate pour une histoire d’amour que l’on espère pour ces trois personnages en quête d’heureuse stabilité. Dans le onsen, ils se baigneront, apprendront l’art de la poterie, mangeront de succulents plats, s’amuseront bref, prendront enfin le temps de vivre pleinement. Et hors du onsen, ce sera la même chose. La maman ex-pute et toxico, forcément un peu mise à l’écart, parviendra à créer un tissu social en fréquentant les excellentes gens qui ont pris Long sous leur coupe et qui ont incité ce dernier à utiliser ses talents culinaires sous la forme d’une échoppe de nouilles ambulante. Jun et sa maman seront de ses voyages dans la ville pour gagner sa vie, et y prendront plaisir. A cet instant Long n’est plus un tueur mais un marchand qui a été, dans un passé lointain, voire très lointain, un tueur.

Evidemment, comme pour Sonatine, le spectateur se doute que cet oubli de son passé n’est que momentané, que ce dernier refera surface à la fin dans un climax hyper-violent. Mais en attendant cela, le film baigne dans une sorte d’enchantement permanent qui n’est pas sans rappeler celui de L’Été de Kikujiro., en évoquant la relation entre l’ex-yakuza interprété par Kitano (Kikujiro) et l’enfant, Masao. Dans ce film, le vieux voyou était la tutelle magique qui, tout en menant le garçon à une révélation malheureuse (la découverte que sa mère a refait sa vie ailleurs), allait lui faire vivre un périple enchanteur fait de facéties, de jeux et de rencontres inoubliables. Dans le film de Sabu, Long comprend très vite la sinistre situation dans laquelle se trouve Jun, avec une mère aux abonnées absentes et camée jusqu’aux yeux. Contrairement à Kikujiro, il agira directement pour remettre la mère dans le droit chemin. Et s’il n’est pas aussi gouailleur que le personnage de Kitano, loin d’en faut, il possède un soupçon d’étrangeté comique (le T-shirt Perfume) qui le rend attirant aux yeux de l’enfant qui sera volontiers de l’aventure quand il s’agira de l’accompagner à des kilomètres avec son échoppe ambulante.

Mr Long en plein travail, sous le regard bienveillants, à gauche et à droite, de ses bons Samaritains.

Surtout, il y aura les rencontres qui vont permettre de compenser l’absence de chaleur de Long. Il s’agit de ce groupe de japonais, artisans ou ménagères, qui s’amourachent de cet étrange Taïwanais et qui font tout, absolument tout, pour l’aider à se remettre en selle. Il a besoin de nourriture pour préparer ses plats ? On lui apporte illico des kilos de viande ou de poisson. Il vit dans un taudis sans électricité ? Banco ! Tout le monde débarque pour faire des réparations, nettoyer et installer l’électricité, tout cela gratos. Ce ne sont pas les fées de La Belle au bois dormant ou la marraine de Cendrillon, mais ce n’est pas loin tant cette générosité paraît merveilleuse. Et pas de citrouille transformée en carrosse, mais une échoppe à roulettes qui va permettre à Long d’être le dieu de la nouille à l’endroit qu’il a choisi de se poster, juste à côté d’un temple, à des années lumières des rues dangereuses et néonisées de son Taïwan professionnel. Toujours en rapport avec Kikujiro, on retrouve aussi comme un écho avec la représentation théâtrale à laquelle participent ces personnes. Ils y interprètent des malfrats comiques, moyen de supplanter le réel tragique du trio (Long, Jun et sa mère), tout comme Masao, dans Kikujiro, revoyait en rêve toutes ses rencontres affublées de costumes de théâtre. Bref, les scènes avec ces excellentes gens agissent comme un baume salvateur dans les âmes de Long, de Jun, puis de sa mère, et vont donner lieu à de beaux passages dans lesquels Sabu parvient parfaitement à restituer d’un bonheur à la fois simple et hors du temps, comme lors de ce plan où la mère, après avoir terminé son sevrage, regarde tranquillement son enfant dormir :

Quant à Long, économisant chaque sou pour payer son retour à Taïwan prévu à une date précise, il préférera sauter le pas du bonheur familial du vendeur de nouilles même si, on l’a dit, le bonheur ne sera pas fait pour durer dans ce film. Après l’échec de Long lors de sa mission au Japon au début du film, on se doute que cet échec resurgira à un moment, comme on se doute que le maquereau qui a camé la mère de Jun reviendra lui aussi la persécuter.

A ce moment, on quittera L’Eté de Kikujiro pour revenir aux atmosphères de Sonatine et de Hana Bi, mais aussi à celles plus surréalistes des premiers films de Sabu. Ainsi la confrontation finale entre Long et tous les yakuzas, course improbable vers la boucherie qui m’a fait penser à tous ces héros de la filmo de Sabu qui se mettent à courir (Dead Run, Dangan Runner). Le film laissera au spectateur une ultime surprise. Certains ne l’ont pas aimé, la trouvant déplacée car très improbable, forcée. Mais ce serait oublier que le film avait déjà largement baigné dans une atmosphère improbable. Et là aussi, difficile de ne pas songer à un certain film de Kitano (ne disons pas lequel pour ménager la surprise). Sans doute un des tout meilleurs films de Sabu.

8/10

Sadako, vingt ans après

Une journaliste, Reiko Asakawa, enquête sur ce qui semble n’être a priori qu’une légende urbaine : l’existence d’une cassette vidéo qui, dès lors que l’on regarde son contenu, fait mourir son spectateur une semaine plus tard d’une crise cardiaque, avec sur le visage tous les indices d’une indicible terreur. Son enquête lui fait suivre la piste d’une bande de quatre jeunes qui lors d’une escapade durant un week-end aurait visionné la cassette qui aurait donc causé leur mort sept jours après.  Alors qu’elle se trouve dans le chalet qu’ils ont occupé, elle tombe sur la fameuse VHS…

Ring (Ringu – リング)
Hideo Nakata – 1998

Dix-huit ans, déjà, presque vingt ans que le film emblématique du renouveau de la J-horror est sorti sur nos écrans. A l’époque, le voir avait été tout de même quelque chose. Si on commençait à être habitué de voir des films de Kitano ou d’autres auteurs tels que Aoyama ou Kawase, il était plus rare de tomber sur des films fantastiques japonais. C’est alors que déboule sur nos écrans ce Ring. Rien que ce mot déjà interpellait. Quoi Ring ? de boxe ? un anneau ? Mais où qu’il est l’anneau sur l’affiche ? Car sur l’affiche, point d’anneau mais juste un visage terrifié et déformé, avec il est vrai une multitudes de cercles superposés. En y scrutant les noms présents, on distingue ce parfait inconnu, Hideo Nakata mais aussi celui-ci : Kenji Kawai, à l’époque le compositeur bien connu de la B.O. de Ghost in the Shell. De quoi tout de même donner sa chance à ce film.

 

La suite, on la connait. Plein de spectateurs la lui ont donnée, sa chance. Le bouche à oreille a tellement bien fonctionné que Ring se taille une jolie carrière internationale et défonce tout au box-office japonais (1 milliard de recettes, record pour un film d’horreur). Surtout, il se taille le luxe d’avoir un personnage iconique de la pop culture en la personne de Sadako, le fantôme du film à l’apparence d’une jeune fille maigre et aux longs cheveux lui cachant le visage. On ne comptera plus désormais les clins d’œil dans les mangas, les dramas ou les films à ce personnage que Nakata réutilisera d’ailleurs dans une suite bien moins intéressante, Ring 2.

Aujourd’hui, qu’en est-il ? Ring vaut-il la revoyure ? Et vaut-il simplement d’être vu pour celui qui serait passé à côté ? L’ayant vu tout de même un petit paquet de fois, notamment lorsqu’il est ressorti chez nous en DVD, je dois dire que l’effet s’est un peu éventé. Je préfère les approche d’un Kyoshi Kurosawa concernant les films de fantômes, ou encore l’atmosphère fantastique et malsaine d’un Audition, sorti une année après Ring. Mais il reste un film très efficace et original dans son désir de créer du fantastique à travers des objets matériels comme une pauvre VHS mais aussi des photos argentiques. Les effets sont parfois appuyés, Nakata usant facilement du jumpscare comme lors de ces moments où l’on découvre des visages de victimes déformés par la terreur. Ces découvertes s’accompagnent alors d’effets sonores concoctés par Kenji Kawai particulièrement efficaces, marquants, et il est difficile de ne pas poursuivre le visionnage sans être hanté par ces visages. On se pose fatalement la question : qu’ont-ils vu ? question suscitant à la fois une intense curiosité et une crainte délicieuse d’assister soi-même à la cause de leur effroi.

La position dès lors devient un peu inconfortable. Non que Ring soit une sorte de train fantôme émotionnel. Mais c’est un film qui, avec la mise en scène relativement sage de Nakata et surtout l’ambiance sonore bruitiste, avec des sonorités métalliques désagréables, de Kenji Kawai, place le spectateur dans une ambiance de malaise qui lui fait suivre avec beaucoup d’intérêt la progression de la journaliste dans son enquête, avec, au bout d’une demi-heure, ce passage :

On ne va pas trop déflorer l’instant avec une flopée de gif animés. Il s’agit du contenu de la fameuse contenu de la VHS. Contenu expérimental et très court puisqu’elle ne dure que trente secondes à peine. Mais à la fin de ces secondes, on est un peu comme Reiko :

Scotché, fasciné et un brin effrayé, on se demande « mais qu’est-ce que je viens de regarder là ? ».  Un peu plus loin dans le film, on aura droit à un flashback retraçant brièvement une partie de l’enfance de Sadako et là aussi, les images bruitées dans un noir et blanc très contrasté ne seront pas susciter le malaise. Comme empoisonné lui aussi par les images, le spectateur est alors mûr pour suivre Maki jusqu’au bout de sa quête pour se délivrer de sa malédiction avec, au bout de la piste, la fameuse scène qui contribuera à faire entrer Sadako dans le panthéon des méchants maléfiques, aux côtés de Freddy Krueger ou de Jason. Pas mal pour un jeune réalisateur qui entamait alors sa troisième année de carrière.

La suite pour Nakata on la connait. Un autre excellent film fantastique (Dark Water) suivi de films plus ou moins mainstream oscillant entre le mauvais et le correct, comme ce fut le cas récemment avec son honorable participation au projet Roman Porno Reboot (son dernier film, Stolen Identity , semble être en revanche raté). De quoi regretter l’époque où Nakata se contentait d’un budget limité mais de quoi donner aussi envie d’explorer les réalisations pré-Ring, notamment ce Joyu-rei, réalisé deux ans plus tôt.

7,5/10

Les lycéennes assassinées peuvent-elles monter au Ciel ?

Un jour, Yuzo Terada, trentenaire banal dont le boulot consiste à placer des mosaïques dans des vidéos pornos, est contacté par Satsuki Kurita, une étudiante qui décide d’interviewer des personnes qui ont connu autrefois sa sœur Mitsuki, disparue assassinée il y a dix-sept ans. Mais ce que Satsuki ne sait pas, c’est que sa sœur partage le quotidien de Yuzo sous la forme d’un fantôme bloqué sur la surface terrestre, incapable de rejoindre le Ciel. L’interview de Yuzo va lui permettre de découvrir cette incroyable situation…

Heaven Is Still Far Away
(天国はまだ遠い – Tengoku wa mada tôi)
Ryusuke hamaguchi – 2016

Assurément, ceux qui ont aimé Happy Hour et Asako I&II doivent absolument voir ce Heaven Is Still Far Away. Réalisé après le projet fleuve (5 heures) de Happy Hour, ce film apparaît d’abord comme un moyen pour Hamaguchi de tourner la page, de se retrouver sur un projet modeste avant de partir vers autre chose, c’est-à-dire cette perle formelle envoûtante que sera Asako I&II, aves pour point commun entre ces deux films la représentation d’un amour mâtiné de surnaturel. Dans Asako, on avait Baku, jeune homme qui disparaissait sans crier gare puis réapparaissait dans la vie d’Asako, subitement auréolé d’un irréel statut d’idol compliquant subitement la vie de son ancienne amante. Dans Heaven, c’est le personnage masculin qui voit sa vie finalement un peu gâchée par la présence à ses côtés de cette jeune femme de 34 ans bloquée dans le corps d’une lycéenne de 17.

Habilement, Hamaguchi plonge sans explications le spectateur dans l’étrangeté de ce couple. On est d’abord interloqué de voir ce type retoucher des vidéos pornos sans se soucier de la proximité de cette jeune femme. On ne comprend pas trop non plus quand on le voit se masturber sous la douche alors la fille attend posément à côté. Encore plus étrange, le rendez-vous de Satsuki dans un café au cours duquel la lycéenne ne dit pas un mot, se contentant parfois de se rapprocher de la jeune femme pour l’observer en mettant son visage à quelques centimètre du sien, sans que cette dernière ne montre le moindre signe de surprise, le moindre regard dans sa direction :

On ne comprend pas, mais on est fasciné, Hamaguchi proposant un minimalisme de mise en scène qui, associé à une direction d’acteurs impeccable (décidément un de ses points forts), nous fait assister interloqué mais intéressé à cette scène, à cette curieuse demande de Satsuki et à cette non moins curieuse réaction de la jeune fille ont on ne connait pas encore le nom.

Et puis, quand Yuzo retourne à son appartement avec la lycéenne et qu’ils commencent à discuter du rendez-vous, on comprend. Cette jeune fille est Mitsuki, la sœur disparue. Pourquoi ? Comment en est-elle arrivée dans cette situation ? Les questions importent peu et n’aurant de toute façon pas de réponse. Lové dans cet univers élégant qui prend son temps, on l’accepte et on se prépare à la première interview de Yuzo par Satsuki, interview à trois puisque bien sûr Mitsuki sera présente. Sur les 38 minutes de film, la scène en fait 25, soit les deux tiers du métrage. 25 minutes constituées essentiellement de trois types de plans, un montrant Mitsuki aux côtés de sa caméra, un montrant Yuzo de face, enfin un montrant Satsuki et Mitsuki à l’arrière-plan :

Mise en scène minimaliste comme on peut le voir et dont on pourrait craindre au début qu’elle pourrait être génératrice d’une certaine lassitude. Mais ce n’est pas le cas tant Hamaguchi excelle une nouvelle fois à optimiser des choix de mise en scène (cadrage, lumière, jeu des acteurs et manière de le magnifier) faisant oublier le temps qui passe. J’ai pourtant eu l’impression à un moment que cette durée de 38 minutes allait coincer un peu mais finalement, comme pour Asako,  l’envoûtement Hamaguchien a eu lieu, avec cette histoire d’amour fantastique mais qui ouvre aussi intelligemment la voie à une explication plus rationnelle, plus thérapeutique.

Bref une petite réussite. A voir comment Hamaguchi parviendra à se renouveler dans l’avenir. Mais pour l’instant il faut bien reconnaître qu’il a décidément le truc pour capter l’attention sur des portraits de femmes (et d’hommes, Yuzo étant parfaitement bien campé par Nao Okabe) aussi mystérieux qu’élégants.

7,5/10

L’Arabesque de Ryuichi Sakamoto

Ryuichi Sakamoto : Coda
Stephen Nomura Schible – 2017

La récente disparition de Jean-Pierre Marielle m’a donné envie de revoir Tous les Matins du monde et son ambiance crépusculaire, crépuscule d’une France baroque qui allait s’effacer au profit d’une France classique. Avec en guise de trait d’union, un passage de témoin entre un vieux maître de musique, Monsieur de Sainte-Colombe, et son élève, Marin Marais. Parmi les multiples beautés du film, outre la musique qui a fait connaître au grand public le nom de Jordi Savall, il y a cette imposante silhouette de Sainte-Colombe, vieux musicien appartenant à une vieille école, refusant la nouvelle, celle des paillettes de la cour afin de plaire au maître. Il n’a plus de vie privée, sa femme étant morte depuis longtemps, il n’a plus que des souvenirs ponctués de regrets, et la musique. La musique, encore et toujours la musique, pour dialoguer avec les morts, les souvenirs mais aussi parce que cet art est une raison de vivre, une manière de donner encore un sens à sa vie alors que tout s’est progressivement effondré autour de soi.

Sans aller jusqu’à dire que Ryuichi Sakamoto est de la même austérité qu’un Sainte-Colombe, j’ai trouvé que ce documentaire de Stephen Nomura faisait aussi le portrait d’un vieux musicien qui ne respirait plus que par sa musique. Evidemment, c’est loin d’être aussi sexy que moult biopics sur des artistes musicaux que l’on a régulièrement sur le grand écran. Mais élégant et beau, ça l’est. Et crépusculaire donc. On le sait, Sakamoto n’est pas passé loin en 2014 de la mort avec un cancer de la gorge qui l’a obligé à stopper net toutes ses activités artistiques. Il a néanmoins réussi à en réchapper et a repris ses activités avec notamment la B.O. de The Revenant et un beau disque austère sorti en 2017, Async.

Sakamoto, âgé de 67 ans, est donc toujours debout et continue de créer. Pour combien de temps encore ? C’est toute la question tant le fil de sa vie semble bien fragile. Le film s’ouvre sur Sakamoto inspectant les cordes d’un piano. Ce n’est pas n’importe quel piano. On est à Miyagi, préfecture qui fut aux premières loges lors du tsunami de 2011, et le piano est un piano délabré mais connu pour avoir survécu miraculeusement au tsunami. Evidemment, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec Sakamoto lui-même, vieux musicien affaibli mais toujours capable de produire des sons. Et sans perte de qualité, bien au contraire, puisque les sons a priori disharmonieux que produit le piano sont, aux yeux de Sakamoto, le signe d’une pureté retrouvée. L’instrument, produit d’une manufacture humaine, a retrouvé un état primitif, réaccordé en quelque sorte par la nature qui s’en est saisi et qui l’a rejeté dans un état plus à même de retrouver cette pureté originelle.

Cette pureté, Sakamoto semble n’avoir de cesse d’essayer de la retrouver. S’il semble bien s’accommoder d’être entouré de gadgets électroniques élaborés par l’homme et lui permettant d’élaborer des morceaux, il est d’un autre côté en quête perpétuelle de trouver de nouveaux sons dans son environnement immédiat mais aussi dans des lieux plus reculés comme une forêt au carrément le pôle nord. Vibrant depuis le début des années 1990 d’une fibre toute écologique, Sakamoto voit dans la musique un moyen de restituer une pureté musicale restituant ou faisant écho à une pureté de la nature que nous sommes en train de perdre. Et ce n’est pas la moindre des choses touchantes dans ce documentaire que de voir ce vieux musicien dans son appartement à New York, seul,  élégant, s’obstiner à faire ses huit heures de travail quotidien, à remplir de notes des partitions, à capter de nouveau sons avec un archet qu’il frotte à différentes matières, à scruter son écran d’ordinateur pour façonner une nouvelle œuvre.

Si la vie va certainement s’affaiblissant, la lueur créatrice est toujours là. Et quand le corps disparaîtra, elle continuera de briller. Inévitablement, le film ne passe pas à côté du morceau le plus connu de Sakamoto, à savoir son Merry Christmas Mister Lawrence. Cela pourrait presque être perçu comme une tarte à la crème et pourtant, lorsque retentissent les premières mesures lors d’une prestation en trio (Sakamoto au piano accompagné d’un violon et d’un violoncelle) dans le gymnase d’un collège rempli de réfugiés, la magie opère de nouveau. Cette pièce est de l’étoffe de celle que l’on connait par cœur mais qui sont capables à chaque fois faire vibrer en vous certaines émotions. Comme si nous étions un peu ce piano échoué de Miyabi, corps et esprits façonnés par la vie moderne et retrouvant grâce à quelques notes une émotivité originelle. Je songe ici au visage de Marielle dans Tous les Matins du monde, lorsque, juste après avoir demandé au freluquet Marin Marais de quitter sa demeure, pas convaincu du tout par sa prestation sur les Folies d’Espagne, il l’écoute malgré tout interpréter un air de sa composition, L’Arabesque :

Les yeux se plissent, le visage se fige, à la fois inquisiteur et intrigué, sans doute le même que celle du Narrateur de La Recherche au moment d’entendre pour la première fois « la petite phrase » de la sonate de Vinteuil. Quelque chose se produit, quelque chose d’imparable. Inspiration divine ou éclaire de génie, qu’importe le nom donné à cette chose, le musicien a été capable de trouver un de ces formules faites pour toucher à l’universel.

La lueur créatrice est donc toujours présente avec ce morceau qui, quelles que soient les nouvelles manières de l’interpréter, au piano seul, accompagné de cordes ou d’un orchestre, continue d’agir. Mais elle est toujours présente tout court, avec cet alchimiste presque septagénaire et avouant à la fin du documentaire qu’il a décidé de pratiquer le piano au minimum une heure par jour afin d’aguerrir davantage ses vieux doigts. L’ambiance est crépusculaire a-t-on écrit plus haut. Et pourtant, quand, sur le dernier plan, on voit ce vieil homme descendre un escalier de sa maison, on doute. Il ne descend pas pour disparaître en rejoignant le tombeau, mais plus vraisemblablement pour gagner son studio de création afin, qui sait ? retrouver de ces enchaînement de notes de l’étoffe de la mélodie de Merry Christmas Mister Lawrence. La vie créatrice de Sakamoto est comme une arabesque qu’il est loin d’avoir fini d’ouvrager.

7,5/10

À la recherche de l’amour perdu

Un jour, Asako fait la rencontre de Baku. C’est le coup de foudre mutuel immédiat. Les deux tourtereaux filent le parfait amour jusqu’au jour où Baku, qui parfois a la fâcheuse habitude de partir sans crier gare et de revenir quelques jours plus tard, quitte Asako pour ne pas revenir. Asako part alors d’Osaka pour s’installer à Tokyo. Là, elle fait la rencontre de Ryuhei, jeune salary man ressemblant comme deux gouttes d’eau à Baku. Si ce n’est pas le coup de foudre, les deux jeunes gens se fréquentent puis décident de vivre ensemble. Jusqu’au jour où Baku refait irruption dans la vie d’Asako…

Asako I & II
(寝ても覚めても, Netemo sametemo)
Ryusuke Hamaguchi – 2018

Après Senses et ses cinq heures marathon, j’étais curieux de voir le prochain film de Hamaguchi disposant d’une durée plus raisonnable (deux heures) et utilisant cette fois-ci une approche moins « art et essai dans ta gueule ». Non que je n’ai pas aimé Senses, au contraire, je l’ai beaucoup apprécié et je pense même que je retenterai un jour ses cinq heures, mais il faut bien avouer qu’il y avait dans son étirement narratif, dans celui de certaines scènes (la scène de la lecture de la nouvelle) quelque chose de parfois décourageant et nécessitant d’être in ze mood pour apprécier.

Avec Asako, c’est différent. Ayant entendu dire que le film avait une grande tenue dans sa mise en scène, je n’ai pas tardé à le vérifier moi-même, avec les premières minutes amenant au coup de foudre entre Asako et Baku. Ils se croisent une première fois dans une exposition de photographie. Elle est toute mignonne, tirée à quatre épingles, lui est plus rugueux, en sandales et avec une grossière tignasse. A priori rien de commun entre ces deux-là. D’ailleurs, Asako ne peut s’empêcher de sourire discrètement quand elle voit cet énergumène qui fait un peu tâche dans une exposition du photographe Shigeo Gocho. Néanmoins, elle ne le sait pas encore, mais son sort est déjà scellé. Il est en tout cas annoncé par deux photographies :

 

D’un côté l’image d’un couple paisible, de l’autre celle de deux jumelles, à moins que ce ne soit deux variations d’une même personne. Quand elle jete un regard au jeune homme, Asako est justement en train de regarder cette photo. Déjà, à l’intérieur d’Asako, est en train de pousser une autre Asako, la Asako amoureuse de Baku.

A la sortie de l’expo, elle prend un fascicule sur un présentoir, puis prend l’escalator menant à la sortie du musée. Comme par hasard, elle le prend juste après le jeune homme :

Hasard ou peut-être pas. Une partie de son inconscient l’a peut-être pilotée pour rester à proximité de l’inconnu. Vu l’intensité de son regard film en contre-plongée, alors que le type est en train de fredonner un air, on se dit qu’une cristallisation est en cours. Et ce bête dos qu’elle fixe a beau être banal, il est peut-être déjà pourvu à ses yeux de toutes les beautés. Cependant elle se replonge dans son fascicule. Dehors, ils ont l’air indifférents mais on remarque qu’ils marchent sur la même trajectoire.

Arrive le moment où leur chemin se sépare. Au début du film, on voyait Asako passer par cet endroit occupé par des gamins en train de faire péter des feux d’artifice. Les mêmes gamins y sont toujours.  Alors qu’Asako et l’inconnu sont partis pour prendre deux chemins opposés, ils se retournent subitement l’un vers l’autre, aidés par le vacarme des gosses qui attirent l’attention, même si on a surtout la nette impression que la cause de ce double mouvement de se retourner est à rechercher du côté d’une intuition amoureuse sentant à proximité son double amoureux, selon le mythe de Platon.

Ils n’auront plus qu’à s’étreindre illico, scellant leurs retrouvailles ainsi qu’une unité normalement indéfectible.

Tout cela, Hamaguchi le raconte en quatre minutes absolument hypnotiques. C’est raconté simplement et en même temps avec une photographie et un art de la mise en scène qui subliment une histoire qui n’a rien non plus d’extraordinaire. C‘est l’histoire de la rupture après l’idylle, puis de la tentation de trouver un nouvel amour qui rappellerait l’ancien. Mais il y a dans le traitement de ce schéma, ainsi que dans le choix de l’actrice Erika Karata au  jeu sobre et un peu lunaire, quelque chose qui rappellera autant le Hitchcock de Vertigo, les films de Rohmer ou ceux de Cassavetes, mélange parfaitement réussi et donnant lieu à un film tendant à l’universel et fait pour être apprécié lors de multiples revisionnages tant le film semble truffé d’images riches de sens, d’interprétations. Il ne s’agira pas dans cet article d’être exhaustif (impossible après un unique visionnage) mais de donner quelques exemples, ainsi lorsque Baku et Asako se plantent en moto :

On craint le pire pour eux mais on est vite rassurés quand on voit les deux amoureux s’embrasser à pleine bouche à même le bitume plutôt que de songer à se relever. C’est un accident chanceux dans ses conséquences qui semble accentuer cet aspect indéfectible de leur amour. Plus que jamais ils sont cet « homme-boule » platonicien. Sauf que cet accident qui les réunit sur le bitume préfigure une séparation à venir. On aura la situation inverse plus tard ans le film, à peu près au milieu, quand le double de Baku, Ryuhei, alors amoureux d’Asako mais en proie au rejet de cette dernière (qui est alors consciente du fait qu’en aimant Ryuhei, elle aimerait surtout à travers lui Baku), essaye de la retrouver lors d’une représentation d’une pièce d’Ibsen, il lui est impossible de l’enlacer car la belle n’est tout simplement pas présente dans le public. C’est alors qu’a lieu un accident (un tremblement de terre) qui sera suivi, lui, d’une retrouvaille et d’un enlacement (qui rappellera l’enlacement originel au début du film). Cette fois-ci, c’est Asako qui fait le geste d’avancer la première vers l’être aimé.

Enfin, la scène de l’accident de moto trouve un autre écho à la fin du film quand Asako, après avoir trahi Ryuhei (on ne racontera pas trop les circonstances surprenantes de cette trahison), décide de revenir à la maison pour se faire pardonner. Ce n’est plus Asako II mais Asako I, celle du début du film avant qu’elle ne tombe amoureuse de Baku, celle qui regardait cette photographie et qui a compris qu’elle s’est fourvoyée en ressassant intérieurement l’image d’un idéal amoureux. Ryuhei ressemble à Baku mais n’est pas Baku. Mais Ryuhei est un homme qu’il est bon d’enlacer aussi et avec lequel il est bon de fonder un foyer. Lors de cette scène, c’est moins un accident qu’un incident, celui de la rencontre fortuite entre Ryuhei et Asako, alors que cette dernière erre dans une zone végétale et lui est sur le bitume en direction de sa maison.

On est loin de l’enlacement sur le bitume après l’accident de la photo mais c’est alors qu’Asako I prend son destin en main. Lors de la scène inaugurale, c’est Baku qui était allé au devant d’elle. Là, c’est Asako qui prend la décision d’aller vers lui, de le rejoindre sur le bitume pour tenter d’obtenir son pardon qu’elle désire (mais aussi le spectateur) :

Toujours en rage à cause du mauvais tour qu’Asako lui a joué, Ryuhei, dont le négligé de la tenue n’est pas sans renvoyer à celle de Baku au début du film, prend ses jambes à son cou pour fuir l’enlacement désiré. Là aussi, on songe au moment du début lorsque Asako et Baku sortent du musée en suivant la même trajectoire. L’histoire se répète mais trouvera ici sa conclusion dans la maison de Ryuhei. Il aurait été facile de conclure avec un enlacement langoureux et larmoyant pardonnant tout. Cela aurait été oublié que dans Senses Hamaguchi montrait un goût particulier pour saisir les fêlures au sein d’un couple, fêlures impactant sa trajectoire. Rien ne sera clairement établi sur le futur du couple Asako/Ryuhei. Peut-être vont-il surmonter cette épreuve. Mais cette dernière ne sera évidemment jamais oubliée. Mais le caractère d’Asako, associé à son ultime réplique alors que le couple regarde le paysage à leur balcon, résonne comme l’assurance confiante d’un lendemain qui chante ou du moins, à l’image de Baku, qui fredonne discrètement. A moins qu’elle ne soit le signe d’une persistance de son caractère éthéré toujours tourné vers le rêve de tenir près d’elle l’image évanouie du parfait amant de son passé. Finalement, jusqu’au bout, il ne sera pas aisée de dire si à la fin nous sommes face à Asako I ou II. Ou, pour reprendre l’idée du titre original (Netemo sametemo soit « Même si je dors, même si je suis éveillée »), une Asako endormie pour laquelle la vie conjugale n’est qu’un long rêve restituant les beautés d’un amour perdu.

Hamaguchi n’a que quarante ans. Après deux films magiques réalisés coup sur coup, ça laisse augurer d’une passionnante filmographie. Et en attendant de voir son prochain film, on a le temps d’explorer ses précédents notamment Passion (2008) film de fin d’études et qui sera visible sur nos écrans dans l’année.

9/10

Thomas Magnum à Nagoya

Mr. Baseball
Fred Schepisi – 1992

Jack Eliott est un vieux cheval de Major League. Alors que ses performances sont très loin de sa gloire passée, son agent lui apprend qu’il va être momentanément transféré, le temps qu’il revienne plus fort qu’au jamais, chez les Dragons de Nagoya. Horreur ! Le vieux briscard moustachu voit d’un très mauvais œil cette traversée du Pacifique pour atterrir dans un pays aux coutumes bizarres et au baseball qui la joue un peu trop petite bite à son goût. Pour couronner le tout, il va être cadré par coach Uchiyama, vieille gloire locale passablement rigide. Ça va être gai…

 

Un ricain grossier qui débarque sur le sol japonais pour une mission et qui va devoir se coltiner un personnage à l’opposé de sa personnalité et interprété par Ken Takakura, tout de suite on tient le pitch de Black Rain. A la différence qu’on est ici dans une comédie sportive et non un polar, et que l’on troque le faciès de Michael Douglas avec les sympathiques moustaches de Tom « Magnum » Selleck.

Pour les plus jeunes, vous ne savez pas ce que vous avez raté.

C’est tout con mais rien que ça, déjà, m’incitait à une certaine bienveillance. Bienveillance rapidement récompensée puisque le débarquement yankee sur le sol nippon provoque inévitablement un choc des cultures rugueux et en même temps bon enfant. Il y a un certain trivial (les bruits de succion quand on aspire le soba, le crachat sur le terrain pour énerver le coach ainsi que des gros mots, beaucoup de gros mots) mais cela reste dans les limites d’un film qui a une approche familiale. Jack Elliott est un bourrin mais sans cette rébellion hystérique et systématique qui m’avait rapidement fatigué chez le personnage de Michael Douglas. Quant à la grossièreté, c’est celle d’un sportif velu mais qui ne va pas aussi loin que la série Eastbound and Down, avec Danny R. McBride. On n’aura pas donc ce genre de scène :



(Juste pour le plaisir)

Mais plutôt ce style :

Avec quasiment à chaque fois une confrontation avec la réalité des habitudes japonaises avec lesquelles Elliott va devoir composer… et essayer de s’améliorer. Car contrairement au héros de Black Rain, il n’y a pas un autisme l’empêchant de prendre en compte son environnement. Puisqu’il risque de rester au Japon un petit bout de temps, Elliott va bien devoir s’accomoder tant bien que mal des coutumes locales, même si cela ne doit pas pour autant signifier oublier qui il est, à savoir un putain de rustre américain. Mélange qui donne lieu d’un côté à de savoureuses oppositions avec coach Uchiyama, de l’autre à la découverte pataude mais touchante du Japon sous la houlette de Hiroko, la fille d’Uchiyama :

On note au passage l’habituelle fascination de la bijin pour la pilosité pectorale du mâle gaijin.

L’autochtone est donc pris dans sa diversité. On a les gérants du club, obsédés par l’image que ce gaijin grossier donne du club, l’entraîneur martial droit dans ses bottes, et la bijin amoureuse qui n’est pas une simple groupie qui en pince pour les moustaches de Magnum, mais plutôt une career woman qui ressent quelque chose pour son mastard d’américain, qui désire ardemment ses poils, qui aimerait bien que ce dernier lui passe la bague au doigt sans que cela l’empêche de poursuivre sa carrière.

Bref, pour simples qu’ils soient, on a des personnages de Japonais avec un minimum de consistance et qui permettent de construire une opposition à l’américain de service débarquant avec toute son arrogance de vainqueur, et de montrer son pays d’accueil sous un jour positif. Cela infusera dans l’esprit d’Elliott qui deviendra plus moelleux tout en gardant sa niaque sur le terrain.

A l’inverse, le personnage de Takakura, tout en gardant sa droiture, sera lui aussi un peu contaminé par la fougue d’Elliott, arborant au fur et à mesure du film quatre visages : celui de l’employé japonais qui a des responsabilités et qui ne peut se permettre de rigoler. Celui de l’entraîneur ombrageux prompt à taper sur le clou qui dépasse et à donner des coups de lattes dans des lourdes quand ça ne va pas. Celui du père de famille qui aime à être respecté par sa progéniture. Enfin celui de l’entraîneur qui sait lâcher du lest en se laissant atteindre par la fougue joviale et communicative de son joueur n°1. Astucieusement, la parfaite harmonie entre les deux personnages se fera lors du dernier tour de batte lors du match au sommet contre les Giants de Tokyo. Alors qu’Elliott est le dernier batteur à entrer en piste, il lui faut choisir entre jouer le coup pour tenter le home run (jouable mais difficile), ou bien jouer le bunt, c’est-à-dire l’amorti (plus tactique, plus facile mais moins glorieux, d’une approche plus japonaise qui répugne à Elliott). Je n’en dirai pas plus…

Film sans prétention, Mr. Baseball rejoint la liste des films américains dans lesquels on assiste à la conversion d’un esprit américain devant les aspects positifs du Japon ainsi que les qualités plastiques des bijins locales. Pour que cela soit parfait, on aurait aimé que le film pousse un peu la critique du Japon en y pointant gentiment les petites absurdités. Mais tel quel, Mr. Baseball offre déjà un amusement 90’s tout ce qu’il y a de plus recommandable.

7/10

 

Quand Osaka fait mal aux yeux

Nick Conklin, un flic gentiment ripoux de New-York, est chargé d’escorter avec son pote Charlie un dangereux yakuza, Sato, à Osaka. Pas de bol, dès son arrivée il se fait rouler dans la farine par des complices se faisant passer pour des policiers et qui lui subtilisent le criminel. Obligés de réparer leur bourde, Nick et Charlie partent à sa recherche…

Black Rain
Ridley Scott – 1989

Je craignais un peu de le découvrir celui-là. Je m’étonne d’ailleurs de ne pas l’avoir vu plus tôt. En 1989, je vivais à Nantes et j’allais régulièrement voir du blockbuster avec des potes. Et depuis, j’ai largement eu le temps de m’offrir une séance de rattrapage car j’ai toujours été bienveillant (sans doute trop) envers la filmographie du réalisateur d’Alien, des Duellistes et de Blade Runner.

Après voilà, on est en 1989, pas vraiment la meilleure période de Ridley Scott et surtout, surtout, on y trouve cet homme :

Michael, fils de. Argh.

Douglas fait en effet partie de ces acteurs que j’abomine. Comme pour Nicolas Cage, rien que de le voir apparaître à l’écran, il y a immédiatement souffrance (quand je suis de mauvaise humeur) ou pouffements (que je suis de bonne). Au moment donc de lancer le film, je faisais le dos rond, espérant que l’affiche annonçait autre chose qu’un nanar. Mais en fait, non, il n’y a pas eu de miracle, Black Rain m’est apparu du début à la fin comme une sombre bouse que seule une vague nostalgie 80’s permettra d’apprécier. Or, comme je n’ai pas vu le film au moment de sa sortie ou peu après, c’était plus dur pour moi.

Dès le début j’ai senti que c’était mal embarqué avec cette course de motos entre Douglas et un autre pilote. Comme on est chez les Ricains et que le personnage de Douglas est du genre à être sévèrement burné, Scott imagine un duel Harley Davidson (les motos gentilles) VS Suzuki (les motos méchantes). Evidemment, on devine que Nick Conklin (quel patronyme mes aïeux !) a l’honneur de poser ses glaouis velus sur le cuir confortable d’une Harley. Et évidemment, il gagnera la course, victoire lui permettant au passage de montrer à qui l’on a affaire, à savoir un connard effroyablement arrogant.

Hin hin ! Je vous nique la gueule, moi, bande de tocards! Tous.

Ça empire dans les scènes suivantes puisque l’on découvre que non content d’être arrogant, le gus est aussi un flic ripoux. Et plutôt que de faire profil bas quand ses supérieurs le convoquent pour lui dire ses quatre vérités, le type la ramène, rugit et gueule tout son soûl. Personne ne me fait chier, macho man quoi !

C’est dire s’il est mûr pour débarquer sur un sol nippon où tout doit être fait dans les règles et avec humilité. Je ne doute pas que pour un spectateur américain c’était rigolo de voir un cow-boy malpoli débarquer dans un commissariat d’Osaka et mener son monde par le bout du nez en ne disant même pas « s’il vous plaît ». J’ai rapidement trouvé cela abrutissant à entendre et douloureux à voir. Conklin a tout du connard qui débarque en terrain conquis, qui estime que tout lui est dû et qui, surtout, n’est jamais remis à sa place. A un moment, j’y ai pourtant cru, lorsque Masahiro, le flic joué par Ken Takakura, accompagne le duo de flics ricains (ah ! le deuxième est joué par Andy Garcia. Pas une catastrophe mais un peu pénible lui aussi, on est content qu’il crève à la moitié du film, mais passons). Surtout lors de cette scène :

Takakura, après avoir suivi servilement les bouffeurs de burgers, allait-il enfin se rebiffer pour devenir le Takakura que l’on connait, à savoir un homo japonicus, un vrai, un viril, un tatoué, prompt à tirer l’oreille aux clampins qui le font chier ? Sur le coup, comme Conklin tient à ce moment un sabre de kendo, et comme il est tout bouffi d’arrogance, je me suis imaginé que le con allait tenter de combattre Masahiro sur son propre terrain, expérience qui promettait pour lui d’être aussi douloureuse que celle du personnage de Tom Cruise dans une certaine scène du Dernier Samouraï. Mais en fait, non, ce qui suit est un petit coup de pute de Conklin suivi d’un quolibet pour avoir le dernier mot. La leçon n’arrivera pas, Scott a décidé de faire de son personnage un héros qui a raison dans toutes ses décisions et qui à aucun moment ne subira la moindre humiliation. Pourtant, avoir laissé s’échapper le yakuza dès son arrivée sur le tarmac n’était pas particulièrement glorieux. Mais même cela il le balaye d’un revers de main puisque lors d’une scène il prétexte qu’il s’agissait avant tout de la faute de la police japonaise.

Bref, impossible à mes yeux de s’attacher au sieur Conklin, qui plus est incarné par Michael Douglas. Sur quoi jeter son dévolu alors ? Sur Osaka ? N’imaginez pas que Scott se soit creusé la tête à faire découvrir des facettes insoupçonnées de la ville. Ce sera surtout Dotonbori et son ambiance à la Blade Runner, et c’est tout. Allez, on a quand même en prime des gros trucks customisés pour en jeter à l’écran mais à part ça, pas grand-chose à se mettre sous la dent finalement.

Faut-il alors se concentrer sur le flic joué par Takakura ? J’ai pu lire que l’acteur volait la vedette et sauvait le film. On n’a pas dû voir le même film alors. Quand son chef le présente comme un flic parmi les plus durs de son service, on se frotte les mains, on se dit qu’on aura sans doute un personnage comme celui que l’acteur avait incarné en 1974 dans le Yakuza de Sidney Pollack. C’est malheureusement tout sauf ça. D’emblée, son personnage est dépassé par la fougue de Conklin. Il aurait pu être la touche de zen qui complète, voire qui dompte l’énergie. Il est juste une chiffe molle qui regarde ce qui se passe la bouche ouverte et l’air ahuri, se faisant même ridiculiser dans un bar à hôtesses lorsqu’il monte sur scène avec Andy Garcia pour chanter du Ray Charles.

La scène gênante du film.

On voit ce que Scott a voulu faire, montrer qu’il se passe entre les ricains et le Japonais, à savoir un début de déconnade qui va déboucher sur une amitié virile. J’ai trouvé la scène effroyable tant le personnage de Takakura y apparaît grotesque. Là aussi, on arguera peut-être que c’était voulu et que cela témoigne de la capacité de Takakura à casser son image. Il n’empêche, dans cette scène c’est le Japonais qui est ridiculisé, pas l’Américain. C’est finalement tout le malaise que j’ai pu ressentir dans un film comme Lost in Translation. Bref, ce n’est pas auprès de Takakura que l’on pourra trouver une consolation. Dans la deuxième partie du film, après la mort du personnage de Garcia, on est plus dans le film d’action et le buddy movie. Comme Conklin a perdu son pote, il la ramène un peu moins et se concentre sur son objectif : mettre le grappin sur Sato et sans doute lui faire la peau. Masahiro, moins ridiculisé, est tout de suite plus classieux, désireux d’aider son nouvel ami américain. Il y aura donc moult scènes d’action mais franchement, quand on s’aperçoit que ce film est coincé entre Akira (1988) et Terminator II (1991), il n’y a vraiment pas de quoi sauter au plafond, d’autant que le méchant du film est trop maniéré, loin d’être impressionnant. On suit donc poliment le dernier quart d’heure duquel nulle surprise scénaristique n’est à attendre.

Stupide et stéréotypé à outrance, avec un Ken Takakura ahuri et un Michael Douglas tout pétri d’arrogance américaine, Black Rain s’impose donc comme la purge ringarde absolue de la fin des 90’s. Et je n’ai pas tout dit puisque je ne me suis pas attardé sur le score pourri de Hans Zimmer et le traitement foireux de la relation entre Conklin et Joyce, une gaijin jouée par Kate Capshaw en mode « il y a du monde au balcon » :

Scott a dû lire dans son guide du polar qu’il fallait forcément dans son film un personnage de blonde sophistiquée. Du coup n’attendez pas de personnages de bijins, y’en a pas.

Dans le genre film yankee qui en a une grosse paire, je préfère encore me remater Commando avec Schwarzie. Et quitte à voir un film US présentant une intrigue policière au Japon, avec un souci d’opposer deux cultures, on préférera donc largement le Yakuza de Pollack. Un Robert Mitchum vieillissant vaudra toujours mieux que tous les Michael Douglas du monde. Et on y trouve de surcroît un Takakura au sommet de sa virilité, et cette fois-ci sans qu’il soit affublé d’expressions d’ahuri.

4/10

Mutilations et énucléation sur la neige

Dans le lycée d’une petite ville de province dans laquelle il n’y a rien à faire, Haruka Nozoki doit faire face à des persécutions quotidiennes de la part de sept élèves de sa classe. Un jour, voyant qu’il n’y a à espérer aucune amélioration, sa famille lui donne l’autorisation de rester à la maison pour les deux derniers mois de sa scolarité. Mais ses harcelleurs ne l’entendent pas de cette oreille et décident rien moins que d’incendier sa maison, tuant ainsi ses parents et brûlant très gravement sa petite sœur. Dévastée, Haruka est recueillie par son oncle et, contre toute attente, revient au lycée quelques jours plus tard, avec peut-être le désir de se venger…

Liverleaf (ミスミソウ)
Eisuke Naitô – 2018

Eisuke Naitô doit kiffer salement les histoires de lycéens psychotiques puisque déjà en 2012 il avait réalisé Let’s make the teacher have a micarriage club qui relatait les curieux passe-temps d’une bande de lycéennes. Et en 2014, à noter aussi Puzzle se déroulant dans un lycée où tout part en vrille. Je n’ai pas encore vu ces deux films mais avec Liverleaf, il y a fort à parier que Naitô monte encore d’un cran dans l’horreur. Car il ne faut pas se leurrer par les beaux paysages enneigés dès les premières scènes. Assez rapidement, le tapis de neige va être éclaboussé de sang, dans des proportions plus ou moins grandes selon les victimes, donnant au film un air de Lady Snowblood, surtout lorsque la belle Haruka se fait impassible au moment de ses exécutions.

Petit moment de calme avant l’horreur.

Finalement, il faut reconnaître que ce mélange poésie de la neige / crimes sanglants permet d’avoir un curieux mélange qui rend le film intrigant à suivre. Photographiquement parlant, la copie est propre, le tout accompagné d’une ambiance sonore qui se tient en retrait pour ne pas gâcher le charme vénéneux des images.

Néanmoins, le film n’est pas non plus sans avoir quelques défauts, et pas des moindres. Adapté d’un manga de Rensuke Oshikiri, la film a la réputation de lui être fidèle. Et peut-être l’est-il un peu trop, ce qui pouvant être accepté dans un manga l’étant parfois moins dans un film. Il y a ainsi un gros problème de vraisemblance. Et pourtant je ne suis pas du genre à chercher la petite bête dans une narration, croyez-moi, je suis toujours prêt à accepter des entorses à la logique pour garder mon plaisir intact. Mais là, plus d’une fois je me suis dit : mais bon sang de bois, que fait donc la police ? On pourra arguer que leur absence donne au destin de Haruka des allures de cauchemar éveillé, franchement, que le scandale d’un incendie criminel et meurtrier passe comme une lettre à la poste, sans que l’ombre d’un condé s’abatte sur ce trou du cul du monde pour poser quelques questions, j’avoue que ça m’a un peu posé problème… surtout lorsque s’ensuivent un bon paquet de disparitions puis de meurtres et que là aussi, les pandores semblent préférer rester à la maison les miches au chaud.

Dans ce patelin, vous pouvez vous baladez dans les environs (mais aussi dans les rues) avec un puissant flingue à air comprimé et une arbalète sans qu’on vous fasse chier.

Sans la flicaille, la petite ville et ses environs devient donc un terrain de chasse où tout est permis. Je dis bien tout. J’évoquais Lady Snowblood, il y aura donc des attaques à l’arme blanche. Essentiellement. Mais avec à chaque fois un art consommé de l’effet gore.

Dites-vous bien que ce screen est l’un des plus soft.

Là aussi, j’imagine que le manga original devait proposer tout un tas de cases choc qu’il a plu à Naitô de reprendre. A-t-il eu raison ? Peut-être que certains spectateurs trouveront intéressant ce mélange belles images/ violence outrancière. Pour ma part j’ai trouvé justement que ces effets gores gâchaient pas mal l’ambiance car attirant trop l’attention sur eux et devenant rapidement un gimmick attendu. La question ne devenait plus « quel camarade Haruka va-t-elle maintenant exécuter ?» mais « à quelle horreur sanglante allons-nous avoir droit ? ». Avec à la clé un inévitable côté « série B » (pour ne pas dire Z) dû aux effets spéciaux défigurant le faciès des victimes (on pense surtout à la première). Bref, on se retient car on a envie de continuer de s’imprégner de la froide atmosphère mais intérieurement, on ricane un peu (la scène du ramasse-neige, OMG !).

Enfin, il y a la structure de l’histoire. Liverleaf propose une histoire de vengeance, celle de Haruka contre ceux qui ont incendié sa maison et tué ses parents. Mais finalement, la vengeance est vite expédiée et l’intrigue s’emberlificote avec une histoire de petit-ami et une autre fille de sa classe ayant subi un ijime durant l’absence de Haruka et décidant donc de se venger pour cela… de cette dernière ! Autant l’avouer, j’ai trouvé que la dernière demi-heure était du grand n’importe quoi, prétexte à tomber dans un jeu de massacre s’efforçant d’offrir çà et là des flashbacks exposant comment l’opération de l’incendie avait été effectuée mais dont les pseudos révélations m’ont paru peu intéressantes, ne contrebalançant pas en tout cas l’hystérie sanglante du film à la fin.

Tu l’as dit, bouffie !

Bref, pour ce qui est de l’unité d’action, on n’y est pas. Naitô aurait peut-être dû de se contenter de la vengeance de Haruka en l’étirant et surtout contenir les effets gores. Cela lui aurait évité de livrer un Titus Andronicus sur la neige certes joli visuellement, mais un peu adolescent dans sa volonté de choquer par son imagerie gore.

5/10

Ken Takakura et la succube

Dans un petit village côtier, Shuji (Ken Takakura) mène une vie paisible parmi la petite communauté de marins pêcheurs. Il est marié, a deux enfants, travaille bien, est respecté, Surtout, personne ne connaît son tumultueux passé de yakuza. Un jour, une jeune femme, Hanako, débarque avec son enfant pour reprendre le petit bar abandonné par la précédente propriétaire. Comme la nouvelle patronne est sympa, jeune et jolie, les hommes s’y précipitent pour de bonnes beuveries après les journées de travail. Mais tout s’aggrave quand le yakuza amant de la patronne, Yajima (Takeshi Kitano), arrive pour organiser des parties de mah-jong. Son but : renflouer ses poches en les incitant à rester tard dans la nuit dans le bar mais aussi en leur vendant de la drogue…

Yasha
(夜叉)
Yasuo Furuhata – 1985

Film sympathique des années 80, qui intervient dans la carrière de Takakura deux ans après Antarctica. L’un des principaux attraits de ce titre vient de la confrontation entre deux monstres. D’un côté, j’ai nommé Beat Takeshi dans le rôle de Yajima, un yakuza grossier, violent et impulsif comme Kitano aura l’habitude d’en jouer par la suite. De l’autre, Ken Takakura, LE Ken Takakura, le « Clint Eastwood japonais » (toujours trouvé naze ce surnom) habitué aux rôles de yakuzas taciturnes mais dotés d’un sens de l’honneur en béton armé. La confrontation vaut son pesant de sardines fraîches, mais l’intérêt principal est encore ailleurs. Car entreprendre de visionner Yasha uniquement dans cette optique reviendrait à être déçu. Yajima est en effet rapidement maté par Yasha (le surnom yakusa de Shinji) et même s’il revient plus tard dans le film, on ne peut plus vraiment parler de confrontation.

Un dur crédible, même avec sur le crâne une casquette ridicule.

En fait, le plaisir vient avant tout d’un rythme lancinant, alternant moments de quiétude et d’inquiétude, le tout porté par une belle photographie de Daisaku Kimura, qui travaillera d’ailleurs plus tard pour un autre film enneigé dans lequel apparaît Takakura : Poppoya. A la chaleur du sourire d’Ayumi Ishida (madame Blue Light Yokoyama, qui joue dans le film d’épouse de Shinji), ainsi qu’à celle du bar Hotaru répondent la froideur d’un rude climat hivernal et le mugissement des vagues qui s’agitent, faisant écho à ce qui se passe à l’intérieur de Yasha. Bref c’est un endroit à la fois tumultueux et paisible, parfait écho de ce qui peut se passer dans le cœur de Yasha, partagé entre l’envie de poursuivre une vie tranquille, et celle de succomber à la beauté de Hanako, courant le risque, en se frottant à Yajima, de voir resurgir son ancien passé de mafieux.

Shinji, son épouse et Hanako.

On l’aura deviné, on n’est pas face à un film de Fukasaku. Si l’on met de côté une des dernières scènes et surtout celle où l’on voit un Kitano sous héroïne courir dans le village un couteau de boucher à la main, le rythme est calme, uniquement inscrit dans les mouvements quasi imperceptibles qui se lisent dans le jeu granitique de Takakura. Ça pourra laisser de marbre. Pour ceux qui apprécient son austérité, ce sera le charme principal.

Allez, celui de Hiromi Iwaski dans le rôle de la mama san fatale compte un peu aussi.

Une petite réserve toutefois : le lien qui se créé entre Shuji et Haruko m’a paru un peu paresseux dans le sens où j’ai eu du mal à comprendre l’attachement subi tde Shuji pour elle. Certes, un flash-back nous fait comprendre (ou essaye de nous faire comprendre) qu’un parallèle se fait avec l’image d’une sœur cadette disparue à cause de la drogue. Il y a aussi le gigantesque tatouage que Shinji possède sur son dos, tatouage montrant une femme démon, « Yasha », sorte de succube auquel est explicitement comparée Haruko dans une des dernières scènes. Reste que, si l’actrice Harumi Iwasaki est joliment filmée, il lui manque un certain magnétisme pour rendre pleinement convaincant l’intérêt subit de Shinji pour elle, surtout quand il a à ses côtés la beauté rayonnante d’Ayumi Ishida du haut de ses 38 ans. Impression mitigée donc mais après, allez donc comprendre ce qui se passe dans larcasse impassible de ce diable de Takakura !

7/10

Des agneaux doux comme des prisonniers

The Scythian Lamb
Hitsuji no Ki (羊の木)
Daihachi Yoshida – 2018

Histoire de faire des économies, le gouvernement tente une expérience en choisissant d’abréger la détention de quelques prisonniers sélectionnés. Une condition toutefois : ils doivent s’insérer et rester dix ans dans la petite ville de Uoboka, ville où « les gens sont gentils et le poisson excellent », dixit Hajime Tsukisue, le fonctionnaire chargé de surveiller que tout se passe bien pour les six ex-criminels dont il a la charge…

 

Adapté d’un manga au graphisme particulier de Tatsuhiko Yamagami et Mikio Igarashi, The Scythian Lamb propose une histoire sur le thème de la réinsertion sur fond de vieille légende, avec cet agneau de Scythie (ou « agneau tartare »). Rapidement pour expliquer, cet animal/végétal consiste en une plante d’où poussent des agneaux au bout de ses tiges. Alors qu’elle est chargée de nettoyer une plage, Mikako (une des six) tombe un jour sur une petite plaque émaillée représentant cette créature :

Au spectateur alors de comprendre que ces agneaux sont évidemment ces six ex-criminels à qui l’on demande d’évoluer brutalement dans un terreau qu’on leur a imposé tout en devenant de parfaits agneaux. Assez vite, ils vont s’apercevoir que ce n’est pas gagné. Ainsi Shigeru Ono, ancien yakuza et dont la tronche balafrée ne laisse aucun doute sur son pedigree. Il va avoir tendance à faire le vide autour de lui, d’autant que la ville d’Uoboka a la particularité de n’avoir aucun yakuza. C’est dommage pour lui car il a la réelle volonté de tourner la page de son tumultueux passé. Il aura néanmoins la chance de tomber sur une employeuse bienveillante et sans doute un brin amoureuse.

Avenir très incertain aussi pour Katsushi, archétype du criminel endurci parfaitement capable de tomber dans la récidive. Sourire carnassier en bandoulière, il s’ennuie de son boulot de marin pêcheur et attend le bon moment pour transporter de la drogue et commencer ainsi son règne de chef yakuza dans une ville qui en est dénuée.

Par contre, la réinsertion se passe mieux pour la jolie Rieko :

Et l’insertion n’est pas que linguale.

Employée dans une maison de retraite, elle tombe amoureuse (et c’est réciproque) d’un de ses pensionnaires qui n’est autre que le père de Tsukiuse. Celui-ci enjoindra la bijin de bien vouloir oublier son père (d’autant qu’elle est allée à prise à couse d’une sombre histoire d’étranglement orgasmique durant un coït), mais ce dernier ne l’entendra pas de cette oreille, insistant pour garder près d’elle sa bijin (par ailleurs interprétée par une bikini idol).

Enfin, il y a Ichiro Mayakoshi, le seul à affirmer qu’il aime cette ville et qu’il s’y plaît. Difficile de dire si c’est sincère ou si ce n’est qu’une façade pour convaincre les autres ou se convaincre lui-même que tout va bien pour lui. Il est en tout cas celui qui paraît le plus à l’aise pour recommencer une nouvelle vie. Dans la rue, il plaisante avec des gosses, il s’intéresse au groupe de rock monté par Tsukiuse et la belle Fumi, il s’achète d’ailleurs une guitare pour essayer d’en faire partie. Enfin il arrive à se faire un ami de Tsukiuse, à sortir avec Fumi (au grand dam de Tsukiuse) et à repousser les propositions yakuzesques de Katsushi pour transporter de la drogue. Ajoutons aussi qu’il participe activement au matsuri d’Uoboka, parfait exemple d’insertion socio-culturelle réussie d’un nouvel arrivant.

Bref, tout roule pour lui même si le spectateur ne peut s’empêcher de lui superposer cette image d’agneau tartare. Avec le physique particulier de l’acteur Ryuhei Matsuda (l’impassible Gyoten dans Mahoro Ekimae Tada Benriken), difficile d’en être autrement. En apparence, Ichiro est doux comme un agneau. Il évolue parfaitement, bien rattaché à sa tige tutélaire qu’est Tsukisue. Mais qui est-il réellement ? On sait qu’il a purgé une peine de prison à cause d’une dispute dans la rue qui a mal tourné. Un autre aspect de son passé fera apparaître une dangerosité plus inquiétante, tout comme d’autres faits tragiques qui vont survenir dans la ville. Et pourtant, difficile de voir en lui un vrai criminel tant les circonstances qui accompagnent ces nouveaux faits ne sont pas forcément entièrement de sa faute. Il y a un peu de la fatalité chez ce personnage, rappelant celle que connaît un autre animal légendaire, à savoir le bouc émissaire. Sur un plan socio-culturel, on l’a dit, il a réussi son insertion puisqu’il a participé au matsuri local, visant à accompagner, lors d’une procession, le terrible Nororo, dieu maléfique qui descend de sa falaise une fois de l’année pour se promener dans les rues de la ville :

Les habitants sont alors tenus de rester calfeutrés chez eux et à ne surtout pas ouvrir leur fenêtre pour regarder leur dieu. Car s’il lance son regard sur celui qui se permet de le regarder, gare à ce dernier ! Or, c’est justement ce que fait Ichiro à la fin de la procession lorsqu’elle est brutalement interrompue par des trombes d’eau. Il le regarde fixement, manière de provoquer qui sous-entend que sa volonté de s’insérer n’est peut-être pas aussi sincère qu’il le prétend. Le sort qu’il connaîtra à la fin du film sera particulièrement ironique et tragique.

On sortira d’ailleurs un peu circonspect sur la morale de l’histoire. On pourra avoir l’impression que pour réussir une insertion dans la société, il faut être le plus commun possible, gommer toutes ses aspérités intérieures, suivre le mouvement bref, être un mouton autant de Scythie que de Panurge. Néanmoins, ce que fait à la fin Mikako avec la plaque trouvée sur la plage témoigne aussi d’une certaine lucidité vis-à-vis de son sort. Elle s’insère, connaît une vie sans doute banale, mais au moins elle garde dans l’intimité de sa maison un signe lui rappelant ce qu’elle est… et peut-être aussi ce que tout un chacun, ex-prisonnier ou non, est dans cette société contemporaine. Signe discret d’intelligence que d’autres n’ont pas. Ce sera le cas de Shigeru qui succombe symboliquement au selfie avec sa petite amie employeuse, alors que la statue du Dieu Nororo sort de l’eau dans le port, tirée par une grue. Pouvoir lénifiant d’une insertion sociale réussie. Un métier, une épouse, des selfies. Que demander de plus ?

7/10

Blue Light Kore-eda

Ryota Yokoyama doit se rendre auprès de sa famille afin de commémorer le décès accidentel de son frère aîné, Junpei. Tout le monde sera présent : sa mère, son père – un médesin retraité – mais aussi la famille de sa sœur intéressée à l’idée de s’installer un jour dans la maison familiale. Ryota ne vient pas seul puisqu’il débarque avec une épouse sortant de son veuvage, et son beau-fils…

Still Walking
Aruitemo, aruitemo (歩いても 歩いても)
Hirokazu Kore-eda – 2009)

 

Mieux vaut tard que jamais. Still walking est le seul film de Kore-eda qu’il me restait à découvrir. A chaque fois que je m’apprêtais à enfin le voir, s’insérait le visionnage d’un autre film, puis d’un autre, et du coup je finissais à le reporter aux calendes grecques, puis à l’oublier. Ce qui est ballot car si j’avais davantage tenu compte au titre original, je crois que cela aurait fait belle lurette que ce film aurait été maté. En effet, aruitemo, aruitemo, pour ceux qui connaissent un peu certains classiques musicaux de la fin des 60’s, cela doit évoquer ceci :

Et oui, le titre est une référence à la divine chanson d’Ayumi Ishida, chanson que l’on entend subitement dans le film lors d’une scène particulièrement touchante. Ce mot, « aruitemo », que l’on peut effectivement traduire par « still walking », « je continue de marcher », reflète parfaitement ce qui se trame dans l’ « intrigue » du film. Intrigue entre guillemets car il s’agit moins d’histoire au sens de structure narrative avec des péripéties que d’histoire au sens le plus commun et général du terme. C’est l’histoire qui accompagne la vie de tout un chacun, celle qui consisté à continuer de marcher, à s’adonner à son métier, à ses occupations, à sa vie familiale malgré le poids des années qui s’accumulent.

Dans un joli générique, c’est ce que comprend le spectateur lorsqu’il voit le patriarche de la famille (Kyohei) faire sa marche matinale dans sa petite ville aux environs de Yokohama. Avec déjà quelques restrictions : alors que la mer est à portée de jambes – il faut juste traverser la route en empruntant un de ces ponts suspendus très courants au Japon -, il se contente de la regarder de loin et de faire demi-tour. Passer par le pont est sans doute trop difficile pour ses vieilles jambes. N’importe, il continue de marcher, tout comme sa femme, Toshiko, petite grand-mère qui en a vu d’autres et qui n’a pas sa langue dans sa poche. Ce duo de petits vieux a de quoi réjouir le spectateur. D’un côté un vieillard un peu ours et capable de se vexer pour des vétilles, de l’autre une vieille vive d’esprit parfaitement capable d’avoir toujours le dernier mot. Coincé à table entre ces deux-là, Atsushi, le beau-fils de Ryota, a de quoi s’amuser.

Un que cela n’amuse pas, c’est justement Ryota. Pour lui, venir à la maison pour la mémoire de son frère, c’est l’assurance d’être comparé forcément à son désavantage à son frère, et de subir des évocations pénibles et indiscrètes de son passé ainsi que des interrogations pesantes sur son présent (comme il ne veut pas révéler qu’il est au chômage, il fait croire qu’il a un travail de restaurateur de tableaux). Il sourit bien de temps en temps, mais c’est un sourire un peu crispé d’où ne peut jaillir la moindre nuance de tendresse vis-à-vis de parents qu’il connait par cœur et qui, par leur attitude parfois un peu brutale, semblent avoir étouffé au fil des années toute velléité d’effusion.

Et pourtant, ces parents, les connait-il si bien que cela ? Lorsque sa mère va chercher un vinyl qu’elle a acheté un jour et qu’elle avoue avoir gardé précieusement, lorsque retentit sa musique (Blue Light Yokohama donc) et que la petite vieille chantonne les paroles amoureuses avec un air de béatitude, on découvre alors une autre Toshiko. Une Toshiko lointaine, plus jeune, celle qui a un jour pris le bras de Kyohei pour marcher amoureusement à ses côtés. Car oui, des parents ont eux aussi un jour été jeunes, ils n’ont pas toujours été ces deux êtres qui semblent parfois s’irriter de la présence de l’autre, incapables de la moindre parole attentionnée.

De même, lorsque Ryota demande à son père où en est son équipe de base-ball préférée et que ce dernier lui répond qu’il suit à la place une équipe de football, Ryota est étonné. Son père n’est pas forcément aussi immuable qu’il le pensait. Lui aussi évolue, lui aussi « continue de marcher », lui aussi a encore une richesse personnelle qu’il ne tiendrait qu’à Ryota de découvrir. Pour cela il faudrait venir plus souvent, respecter ses engagements, comme celui d’acheter une voiture pour venir ensuite se balader en famille, ou encore venir avec Atsushi pour aller assister ensemble à un match de football. Mais cela, bien sûr, Ryota ne le fera pas. C’est là le principal sujet du film, cette incapacité que l’on peut avoir, de par la marche forcée des événements de notre quotidien, à prendre un peu de notre temps pour nous tourner vers ceux qui marchent moins vite que nous, les parents. On sait que cela ne durera pas éternellement, que les parents s’arrêteront bien un jour de marcher, qu’il faut en profiter en faisant provision de moments partagés ensemble et pourtant, rien n’y fait : l’agacement d’entendre toujours les mêmes choses et de leur sacrifier leur temps alors que l’on a tant de choses Ô combien plus intéressantes à faire, tout cela l’emporte.

A cela Kore-eda ne trouve rien à redire. Nul jugement, nulle amertume. A la fin du film, le famille de Ryota, quelques années plus tard, a évolué. Une petite fille a transformé le trio en quatuor et le père de famille a désormais une voiture avec laquelle il ne pourra plus faire des promenades avec ses parents puisque ces derniers ne sont plus. De quoi regretter le passé et pourtant, on ne ressent rien de tel. Les enfants sont devenus les parents, ils seront trop occupés à commencer leur nouvelle marche pour trop s’embarrasser de regrets. Et puis, les dernières images baignant dans des couleurs estivales du fait qu’on voit la petite famille venir commémorer la mémoire du frère Junpei au même moment de l’année qu’au début de film, on se dit que la mémoire supplée finalement aussi bien à toutes les occasions manquées. Elle est à l’image du petit papillon jaune qui fascine l’esprit de la grand-mère à un moment du film, fragile mais bien réelle, et c’est peut-être là le plus important.

9/10

Les joies du vol à l’étalage en famille

 Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même.

D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent.

En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent leurs maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

Une Affaire de famille

Manbiki Kazoku (万引き家族)

Hirokazu Kore-eda – 2018

Pour ceux que l’affiche guillerette dissuaderait d’aller voir Une Affaire de famille, qu’on se le dise, le film est bien plus sombre que ce que cette image ou la bande-annonce peuvent laisser augurer. Moi-même je m’y suis laissé prendre. Décidant que ce pourrait être un bon film à voir en famille durant les fêtes, je suis allé hier à une séance, avec la Olrik family. Assez rapidement j’ai senti un arrière-plan grinçant qui, malgré la bonne humeur constante de Lily Franky, détonait avec les derniers films de Kore-eda, plus lumineux (si l’on met de côté ben sûr son Third Murder). Le pompon est arrivé avec la scène du « viewing club » dans laquelle des jeunes filles tortillent du cul ou de la culotte (quand il y en a une) devant des miroirs sans tain ! Etais-je bien en train de voir un film de Kore-eda ? Ne nous étions pas trompés de salle ? Il n’y avait pas un film d’Hisayasu Sato qui devait être programmé en France  ? D’un côté, pas de problème pour Olrik jr, 13 ans et demi, qui n’en demandait sûrement pas tant. De l’autre, pour Olrik the 3rd, 7 ans et toutes ses dents (enfin non, pas totalement, il manque actuellement une incisive à l’appel), ça le changeait tout à coup de ses épisodes de Rémi sans famille, pour sûr ! C’était subitement moins Jolicoeur que jolie culotte !

Plus soft, la scène de la plage avec la divine Mayu Matsuoka en bikini (image tiré d’un making of). Et je passe sur Sakura Ando dans une scène où elle appraît dans le plus simple appareil. Finalement, quand j’y repense, il est assez sexy le dernier Kore-eda.

Bref, tout cela pour dire que le dernier Kore-eda est loin, très loin de présenter une comédie familiale de tout repos. Sans aller jusqu’à dire qu’il est aussi sombre que Maborosi ou de Nobody Knows, il renoue avec une certaine noirceur, notamment avec ce thème de l’enfance maltraitée. Ce thème apparaît d’abord via le personnage de la petite Yuri. Qu’elle soit initiée à l’art du vol à étalage par sa nouvelle famille (constituée du père joué donc par Lily Franky, de la mère (Sakura Ando) et d’un fils qui n’est pas leur vrai fils) n’est pas vraiment le problème car cette nouvelle famille, au moins, semble l’aimer. Ce qui n’était pas le cas de la précédente, comme l’attestaient les multiples contusions sur le corps de la gamine. Qu’elle vole, donc, n’apparaît curieusement que bien peu de chose. Au moins elle est épanouie et aimée.

Mais la situation est moins évidente avec le « fils », Shota. Le gamin entre dans l’adolescence, a assez d’intelligence pour interroger le monde et commence à ressentir une certaine lassitude par cette existence faite d’un pragmatisme pécuniaire de tous les instants. Le tournant est joliment suggéré par la scène dans laquelle Shota et Yuri découvre le « yamatoya » (petit magasin de confiserie et de jouets bon marché) fermé pour cause de deuil familial. Que ce magasin, qui symbolise une sorte d’oasis atemporel lié à l’enfance, soit fermé pour cause de deuil, annonce assez bien ce qui se passe dans le cœur de cet enfant qui est en train justement de quitter son état d’enfant. Et par contraste, cette fermeture joue défavorablement en la défaveur de sa famille qui a été incapable de prendre le deuil lors de la mort de la grand-mère (jouée par la toujours excellente Kirin Kiki, savourez bien ses scènes, ce sont les dernières avant sa disparition en septembre dernier), préférant l’enterrer en douce sous leur maison pour continuer de profiter de l’argent de sa pension. Le garçon fera un geste pour en finir avec une situation qui a eu ses beaux, voire ses merveilleux moments, mais aussi qui tend à tomber dans une certaine laideur morale et de toute façon vouée à l’échec.

Au final, Kore-eda ne portera pas de jugement sur ses personnages. La dernière demi-heure est intéressante en ce qu’elle nous fait apparaître tous les personnages dans leur complexité et dans celle des liens qui les unissent aux autres personnages. On n’approuvera pas toujours, on pourra tiquer mais on ne condamnera pas, d’autant que le sort de la petite Yuri sera encore là pour montrer qu’il peut y avour bien pire. En somme, Kore-eda montre que la recette de la familial idéale, eh bien ça n’existe pas, il y aura toujours ici et là des défauts avec lesquels il faut essayer de composer. Chez certaines familles ce sont des accros, chez d’autres des trous plus ou moins béants avec lesquels il va être compliqué de durer et surtout d’élever convenablement des enfants. Dans tous les cas, le bonheur familial n’est pas forcément lié à la perfection sociale. Nul doute que les vrais parents de Yuri ont une bien meilleure situation que celle des Shibata. En apparence ils ont tout pour être comme une de ses familles heureuses que les publicités japonaises exposent à longueur de journée sur le petit écran. Au quotidien, dans leur vie privée, elle est glaçante, tout comme l’est l’ultime plan du film. On aurait pu terminer sur Shota dans le bus murmurant LE mot que l’on s’attend tout le long du film à ce qu’il soit prononcé de sa bouche. Au lieu de cela on termine avec Yuri semblant esquisser un geste qui peut aussi bien évoquer le désir de quitter sa prison, de regretter sa vie passée avec les Shibata, vie qui lui permettait au moins d’explorer le monde, mais aussi d’en finir (l’impression de malheur est telle qu’on n’est pas loin de penser au suicide). La scène m’a alors fait penser au dernier plan des 400 Coups nous montrant de face le visage d’Antoine Doinel regardant la mer, promesse d’un avenir meilleur. Sauf que là, cet avenir paraît bien plus lointain et incertain.

Allez, il ne l’a pas volée Kore-eda, sa palme d’or. On y retrouve le sentimentalisme apaisant de ses films les plus heureux, la noirceur de ses premières oeuvres, le tout avec en prime Mayu Matsuoka en bikini. Impossible de faire le difficile en vérité.

8/10

La nuit américaine au pays des zombies

One Cut of The Dead
Kamera o tomeru na! (カメラを止めるな!)
Shinichiro Ueda – 2017

Dans un hangar désaffecté, une jeune femme au t-shirt ensanglanté brandit une hache en direction d’un jeune homme qu’elle connaît et qui avance inéluctablement vers elle. Elle est mal barrée car ce jeune homme est en fait devenu un zombie. Elle panique, le supplie de ne pas s’approcher davantage quand tout à coup un vigoureux « cutto ! » retentit : c’est le réalisateur du film qui intervient, quadragénaire barbu, sorte de Otto Preminger puissance dix, incapable de retenir sa colère envers son actrice qui à ses yeux a mal fait son boulot. Pensez, c’est juste la 42ème prise qu’il doit faire de la scène, il y a de quoi en effet être énervé ! Après une bonne bordée d’insultes hurlées au visage de la pauvrette et une mornifle balancée au passage à la frime du jeune acteur jouant le zombie, le tournage reprend mais pas pour longtemps : il se trouve en effet que de véritables zombies attaquent l’équipe de tournage ! Cela devient dès lors très vite panique à bord. Tout le monde crie, hurle, court dans tous les sens, perd peu à peu sa santé mentale avant de sombrer dans la folie furieuse pour essayer de sauver sa peau. Recette éprouvée du film de zombie qui au début a commencé à me faire bâiller d’ennui, avant que je réalise que tous les événements étaient filmés par un unique caméraman. En fait, le « one cut » du titre avait déjà commencé depuis dix minutes ! Du coup c’est passablement intrigué que j’ai suivi ce long plan séquence (au final 37 minutes quand même) tout de bruit, de fureur et de comédie grand-guignolesque, me demandant jusqu’où cette séquence, qui apparaît forcément virtuose techniquement, va aller. Puis arrive le générique de fin et…

commence la deuxième partie du film.

Ueda remet les compteurs à zéro, donnant à son film un deuxième niveau de lecture. On revient en arrière, à l’origine de ce projet de moyen métrage tourné en un seul plan séquence. On s’aperçoit que ce réalisateur forcené n’est pas qu’un personnage. Il est bel et bien le vrai réalisateur du film à qui des producteurs proposent un jour dans un bureau de faire ce film. Il n’a rien d’un monstre, c’est un homme paisible, timide et très poli. Et ce n’est pas là la seule des découvertes que l’on fait et qui pimente forcément le souvenir que l’on a de la séquence de 37 minutes. On apprend qu’un des personnages féminins était sa femme (ancienne actrice virée des plateaux mais qui a gardé une passion chevillée au corps du métier d’actrice), que l’acteur jouant le zombie au début du film est un ikemen insupportable, que le film devant être tourné en une seule prise doit aussi être retransmis en direct sur une chaîne (ça c’est du challenge !) et plein d’autres choses encore. Le spectateur se trouve embringué dans ce projet simple mais ambitieux, témoin externe qui admire l’enthousiasme et la fièvre créatrice qui se saisit de l’esprit de tous les participants au projet, du réalisateur aux techniciens en passant par les acteurs. J’ai pu lire ici et là que le film constituait une ode au cinéma indépendant, à la série B voire Z, série animée par une passion certaine et permettant de compenser le peu de moyens financiers. C’est en effet un peu cela qui en ressort, même si le film n’a alors pas encore livré tous ses atouts, gardant le meilleur pour la fin.

Ne quitte pas la salle avant 65 minutes, pigé ?

Car à la fin de cette deuxième partie, il est à peu près une heure cinq et il reste encore une bonne demi-heure. Comment l’occuper ? En faisant assister au tournage de la fameuse séquence de 37 minutes pardi ! mais cette fois-ci en nous mettant dans la peau d’un témoin mêlé aux techniciens présents sur le plateau. Après les aspects liés à la production du film, nous voilà donc embringués dans les conditions de tournage et… c’est absolument irrésistible ! On ne va pas trop déflorer toutes les surprises qui attendent alors le spectateur, surprises qui donnent à la fin une furieuse envie de remater le plan séquence du début du film et qui font penser à cette phrase Kubrick :

Réaliser un film, c’est comme écrire Guerre et Paix dans des auto-tamponneuses.

Des imprévus arrivent (et quels imprévus !) et il est impossible de reprendre la prise à zéro puisqu’il s’agit d’une retransmission en direct. Le mot d’ordre devient alors : improvisation. Oui, improviser, aller de l’avant, se sortir les doigts, utiliser toutes les ressources de son esprit pour trouver une solution qui ne va sûrement pas tomber du ciel. Cette dernière demi-heure possède des moments épiques qui m’ont bien souvent fait éclater de rire et qui m’ont aussi fait suivre le déroulé des événements sur mon écran de manière intense, un peu comme les techniciens en cabine suivant sur les leurs le déroulé du script qui n’en finit pas de partir en vrille.

One Cut of the Dead est à l’image de cette séquence de 37 minutes présentées comme une performance : simple et en même temps absolument brillant. Vous vous êtes toujours morfondu en essayant de mater La Nuit américaine de Truffaut ou tous ces films présentant des mises en abyme de tournages ? En dehors de la Nuit des Morts Vivants, vous vous êtes toujours emmerdé devant un film de zombie ? Regardez One Cut of the Dead, c’est sans doute l’antidote. En tout cas sûrement l’un des meilleurs films de 2017 et l’un des meilleurs hommages à ce que le cinéma peut avoir de plus artisanal.

8,5/10

PS : envie de voir le film ? Ça tombe bien, les droits ont été acquis par Les Films de Tokyo et devrait sortir prochainement sur nos écrans. Si vous ne pouvez pas attendre, on le trouve en DVD-Blu ray chez Third Window.

Ami Tomite dans tous ses ébats !

Ryo, 20 ans, est un étudiant qui paye ses études en faisant le bartender dans un bar chic, et il s’ennuie ferme. A tel point que lorsqu’une certaine Nido Shizuka lui offre d’entrer dans son club de call boys pour cougars esseulées, il accepte. Il a beau trouver que toutes les femmes sont ennuyeuses, il pense que l’expérience va au moins tromper son ennui et permettre de se sonder lui-même, de comprendre son mal existentiel…

 

Call Boy
Shônen (娼年)
Daisuke Miura – 2018
d’après un roman d’Ira Ishida

Qu’on se le dise, voici un film qui ridiculise sans aucune contestation possible tous les films de l’opération Roman Porno Reboot, l’Antiporno de Sion Sono en tête. D’abord parce que le film n’a pas besoin de balancer des pots de peinture à la frime du spectateur pour trouver son style. Il est aussi dépouillé qu’Antiporno était laid et bariolé, on est dans une ambiance lounge essentiellement composée de nuances sombres et bleutées du plus bel effet, composant un univers froid en apparence mais seulement en apparence car cette froideur est faite pour ressortir l’intensité des sentiments qui vont exploser dans des scènes de sexe parfois épiques. Ainsi ce plan d’Ami Tomite qui, après avoir mis la capote à Ryo, prend une pose pour s’offrir. Le mouvement est lent, accompagné d’une incroyable musique de Radiq (aka Yoshihiro Hanno, pape du jazz électro), et baignant dans une obscurité relative qui ne donne que peut à voir du corps de l’actrice. Là aussi, on est très loin du film de Sono qui n’avait de cesse de bien montrer le corps de Tomite (rappelons qu’elle était l’actrice principale d’Antiporno) sous toutes ses coutures. Et l’effet est bien plus impressionnant, la découverte parcellaire de son corps dans cette ambiance bleutée étant beaucoup plus vecteur de sensualité et d’érotisme.

 

Oh my !

Du moins dans cette scène car dans d’autres, c’est souvent plus cru et explicite. Il faut dire que Ryo a une manière surprenante de faire son beau métier. C’est un peu le genre « lapin Duracell sous cocaïne ». Mais c’est ce contraste avec ces lieux calmes et sélects que Ryo fréquente qui permet aussi de trouver un ton original. De longues embrassades et des plans de caresses douces et interminables aurait été par trop monotone. Et puis il fallait trouver le moyen de rendre compte de l’excellence de Ryo dans son métier et de sa capacité à aider les femmes qui lui demandent ses services physiques mais aussi psychologiques. Car très vite, il s’aperçoit que non, elles ne sont pas toutes ennuyeuses. Pour ceux ou celles qui craindraient de voir un film racoleur insupportable de misogynie, il faut savoir que les personnages féminins sont intéressants tous sans exception. Nido Shozuka bien sûr, qui cache un secret médical, sa fille Shizuka qui est muette (le personnage interprétée par Ami Tomite et qui n’a donc pas l’occasion de brailler son texte hystériquement comme chez Sono. Peut-être un simple hasard mais je n’ai pas pu m’empêcher de voir là une sorte de pied-de-nez, un nouveau contre-pied volontaire à Antiporno), mais aussi cette copine de fac scandalisée à l’idée de voir que cet ami qu’elle aime secrètement se prostitue ou cette vieillarde élégante qui demande  les services de Ryo. Les femmes sont belles, les femmes ont du mérite et, quand elles connaissent des tracas dans leur existence, il faut leur donner ce qu’elles demandent pour les aider. Et à ce petit jeu, Ryo est comme le bon docteur Black Jack, un vrai génie du bistouri. Seulement, son bistouri à lui, il pénètre dans les chairs non pas pour permettre de guérir d’un mal médical mais pour guérir l’âme. Sur les bon conseils de dame Shizuka, Ryo apprend d’abord à cerner le problème moral puis y va à fond avec son bistouri pour faire jaillir le plaisir (sa copine de fac en sait quelque chose) et purger l’âme de ses soucis.

Il en résulte donc des scènes frénétiques et étonnantes, mais parfaitement réalisées et marquantes, ce qui est toujours le gage d’un film érotique réussi, le genre faisant trop souvent dans le « vite vu, vite oublié ». Dès le premier plan du film où l’on voit un postérieur masculin aux mouvements fornicatoires, tandis qu’une gambette féminine s’agite doucement par-dessus, montrant un ongle de gros orteil délicatement verni, seule occurrence d’un rouge discret dans un plan exclusivement fait de tonalités bleutées, on se dit qu’on tient là un film érotique qui va sortir de l’ordinaire. Et après la courte mais extraordinaire partie fine à trois (en fait techniquement, c’est bien à deux mais chut !) introduit par le plan d’Ami Tomite écartant lentement les jambes, impossible d’oublier ces plans stylisant l’extase et cette maïeutique charnelle.

Bon, c’est mon point de vue. Peut-être qu’un autre trouvera le film parfaitement grotesque et prétentieux. Mais si comme moi vous avez été un peu déçu par les cinq film du Roman Porno Reboot, demandez-donc à Ryo kun de venir vous voir pour une séance de 118 minutes, vous allez peut-être vous en trouver changé(e).

Je ne m’en lasse pas.

8,5/10

 

 

La guerre des clubs n’aura pas lieu

Dans un lycée ordinaire, tout le train train quotidien s’effondre quand Kirishima, la star du club de volley, disparaît de la circulation sans laisser le moindre mot d’explication. Néanmoins, « tout s’effondre » à des degrés divers. Ainsi, les amis les plus proches et sa petite amie sont à cran mais cela n’empêche pas d’autres élèves, comme ceux du club cinéma, de poursuivre leurs activités comme avant…

Kirishima, Bukatsu Yamerutteyo
桐島、部活やめるってよ
Daihachi Yoshida – 2012

Pas facile de bien saisir ce qu’a voulu faire Yoshida avec ce film. Réalisé après l’énergique Funuke show some love you losers, The Kirishima Thing se focalise sur une brochette de lycéens sur un ton calme et réaliste, multipliant les points de vue narratifs quitte à faire vivre telle scène une deuxième fois au spectateur. La structure paraît donc très éclatée et il faut un petit moment d’adaptation avant de bien saisir la colonne vertébrale narrative du film.

En soi l’idée n’est pas mauvaise car le spectateur devient alors une sorte de témoin discret de la multitude de mini intrigues propres au microcosme d’une classe. Mais d’un autre côté il est bien difficile de ne pas se défaire d’une impression de confusion, d’absence d’efficacité dans le rendu psychologique de certains personnages. Là aussi, si l’on suit l’idée du spectateur témoin externe des événements, que l’on reste à la surface des choses est plutôt logique. Et cela peut même suffire à saisir ce qui se trame sous le crâne de certains spécimens. Ainsi on comprend rapidement pourquoi cette joueuse de saxophone s’obstine de répéter à des endroits inopportuns pour les membre du club cinéma. Néanmoins, comparé à des films comme Grains de sable, on est très loin derrière la subtilité du rendu psychologique et on a parfois l’impression d’avancer dans le brouillard.

En fait, peut-être que tout s’éclaire si l’on prend l’histoire à travers le prisme du club. Précisons ici que les clubs scolaires sont quelque chose d’infiniment plus répandus au Japon qu’en France. C’est une sorte de norme à laquelle il est bien difficile d’échapper. Comme si leur quotidien n’était pas assez rempli comme cela par leur emploi du temps, les lycéens ont la possibilité de s’inscrire à des clubs parfois très accaparants, et pour certains très prestigieux. Envie d’attirer les regards des plus jolies belettes du bahut ? Il faut alors montrer son corps d’athlète dans l’un des clubs sportifs du lycée. C’est à cette élite qu’appartient Kirishima dont la petite amie est loin d’être la plus vilaine de son lycée. A l’autre bout de l’échelle, on a par contre les clubs plus artistiques, et voire parfois un peu glauques, comme celui consacré cinéma, animé par une brochette de geeks boutonneux pas vraiment portés sur le sport. Animés par une passion sincère envers leur hobby (en tout cas c’est une chose certaine pour leur chef, le binoclard Maeda), ils n’en ont pas grand-chose à carrer, eux, de la disparition de Kirishima. Inversement, les autres élèves se moquent pas mal de leur club, se gaussant notamment du titre grotesque et impossible à retenir de leur court-métrage, mais surtout d’un côté « no life » que eux ne possèdent évidemment pas. Et pourtant, entre les élèves « normaux » et leurs petits psychodrames artificiels liés à la disparition d’un membre important du club de volleyball (le plus ridicule est sûrement le capitaine du club, en rage de ne pas maîtriser cette perte), et les « no life » du club de cinéma, ce sont peut-être ces derniers qui sont plus du côté de la vie.

Ainsi Maeda, dont la passion pour le cinéma donne pourtant l’impression qu’il passe à côté de la vie. Face à la belle Kasumi (Ai Hashimoto), il essaye bien de dragouiller mais il le fait maladroitement, en utilisant sa cinéphilie et en ne devinant pas que ce n’est sans doute pas la tasse de thé de la jeune fille (on découvrira de plus que les sentiments de cette dernière sont étouffés par le fait que Maeda appartienne au club des losers cinéphiles). Mais ce n’est pas pour autant qu’il est quelqu’un d’enfermé dans sa passion et dans son club. Dans son club justement, il refuse d’abord la tutelle d’un « senpai », ici le professeur qui oblige les membres du club à créer une histoire basée sur leur quotidien de lycéens (Maeda désobéira pour un projet de film de zombies). Il est le seul à évoquer ses parents à travers la caméra 16mm qui lui a confiée un jour son père. Quoique passionné par son nouveau projet de court métrage, il n’en oublie pas moins d’observer le monde alentour et d’être touché par lui, d’essayer d’aller à sa rencontre en obtenant les bonne grâces de Kasumi. Enfin, il reste lucide pour l’avenir. Bien qu’étant la figure de proue de son club, bien que les autres semblent persuadés que sa voie est toute tracée (c’est sûr, il sera un jour réalisateur), lui semble penser que son avenir ne sera pas du tout en rapport avec sa passion. Enfin, quand les membres du club de volley font tout un pataquès sur le toit du lycée, alors que Maeda et les siens sont en train de tourner, il n’hésite pas à demander à l’hystérique capitaine de s’excuser du dérangement, demande qui sonne comme un rappel aux plus élémentaires règles de courtoisie de la vie japonaise.

De tous les personnages, Maeda est le plus approfondi. S’il semble au début aussi lisse que les verres de ses lunettes ou la lentille de son objectif, ce n’est qu’une apparence. Il est en tout cas plus intéressant que les élèves « normaux » et plus riche que ce membre du club de troisième année qui s’entraîne comme un enragé, espérant sans doute en vain une entrée dans le monde pro. Le film s’achèvera sur une phrase de Kirishima semblant évoquer un pouvoir néfaste des clubs. Explicitation tardive dont on aurait aimé qu’elle soit plus clairement amenée en amont. Cet aspect brouillon n’est en tout cas pas sans donner envie de revoir un jour The Kirishima Thing pour en mieux saisir le propos.

6/10

Le Alain Gillot-Pétré de l’Apocalypse climatique

La famille Osugi est une famille intéressante. Tandis que le père croit qu’il est un extraterrestre venant de Mars, la mère pense qu’elle est une Jupitérienne tandis que leurs deux enfants, Kazuo et Akiko, sont persuadés qu’ils sont respectivement un Mercurien et une Vénusienne. On est cependant priés de ne pas rire car ces personnages gentiment tarés s’imaginent qu’ils ont une mission : sauver la Terre. Et en ce début de XXIème siècle il y a fort à faire, surtout d’un point de vue écologique. C’est ainsi que le père, Monsieur météo sur une chaîne, va user de son temps d’antenne pour faire prendre conscience aux spectateurs de la situation d’urgence liée au réchauffement climatique…

Avant de parler du film, hommage. Oui, hommage à cet homme dont le nom figure dans le titre de cet article :

Alain Gillot-Pétré, grâce te soit rendue pour la fantaisie avec laquelle tu présentais chacun de tes bulletins météo, coincé entre la playmate du vendredi soir chez Collaro et le journal de Mourousi (lui aussi, un grand parmi les grands !). Je tenais à le dire. Maintenant venons-en au film du jour.

Utsukushii Hoshi
美しい星
Daihachi Yoshida – 2017

Très jolie comédie dramatique que ce Utsukushii Hoshi. On n’en attendait pas moins d’un film dans lequel joue Lily Franky, toujours très à l’aise pour associer une touche dramatique à un registre bouffon. Et cette capacité à associer les deux fait merveille dans ses courts instants de shows télévisuels durant lesquels il joue au sonneur d’alerte. Ce qui est frappant dans ces moments (et d’ailleurs cela vaut pour l’ensemble du film), c’est de voir combien ce genre de discours peut être pris pour un pensum tout déglingué émanant d’un emmerdeur forcément perçu comme un bouffon. J’ignore quelle perception ont les Japonais de la situation écologique dans laquelle se trouve le monde, mais il y a fort à parier qu’une certaine apathie inconsciente ou fataliste prédomine. Ainsi, quand la caméra nous montre l’intérieur d’un petit restaurant dans lequel on voit à travers un poste de TV Osugi faire son show, on voit combien les clients s’en foutent royalement. Et quand Osugi sort de son rôle de simple présentateur de la météo pour aller interpeller en direct une huile politique, le discours convenu que ce dernier lui rétorque montre assez bien combien les choses ont peu de chances d’évoluer.

Circonstance aggravante, il conclut chacun de ses discours par un geste mystérieux très « Hard Gay style ».

A tel point que finalement la seule chance de nous en sortir (et c’est ce qui est terrifiant), est de croire en cette appartenance des membres de la famille Osugi à un comité extra-terrestre du système solaire surveillant nos activités pour nous sauver. Autant dire que ce n’est pas gagné, même si le film joue habilement tout le long de sa durée pour essayer de nous faire douter : et si ce guignol de la météo était effectivement un martien ? Et si cette femme au foyer naïve (elle se fait escroquer en achetant des tonnes de bouteilles d’eau supposées écologiquement pures. Là aussi le discours se veut grinçant avec cette récupération de l’écologie dans un but mercantile) était vraiment jupitérienne ? L’autre cas intéressant est celui d’Akiko, tombée sous le charme d’un jeune musicien qui lui révèle sa nature de vénusienne et qui la fait tomber enceinte. La vraie nature de ce musicien sera révélée à la fin du film, mais la scène durant laquelle elle voit deux étranges points lumineux virevolter dans le ciel, même si elle peut avoir une explication rationnelle, laissera une trace dans l’esprit du spectateur qui jusqu’au bout attendra une résolution de type science-fiction.

Film ambigu, film à la fois léger et grinçant, A Beautiful Star rejoint des films comme Sayonara (de Koji Fukada) ou ceux de Kiyoshi Kurosawa (ses deux derniers mais pas seulement) dans lesquels la représentation du monde est pré-apocalyptique. Dans le cas du film de Yoshida (dont il va falloir que j’explore un peu plus la filmographie, cette première incursion m’ayant convaincu), cette représentation m’a fait penser à un moment à Koyaanisqatsi, de Godfrey Reggio. Alors qu’il s’enfuit de l’hôpital en compagnie de sa famille, Osugi regarde par le fenêtre de sa voiture l’animation colorée d’un Shinjuku tout à son activité consumériste insouciante, laissant tomber un « c’est magnifique après tout ». C’est cette association entre une situation terrifiante et une fascination pour une société extrême en tout qui a pu m’y faire penser. A Beautifu Star s’abstiendra cependant à la fin de fournir au spectateur un message appuyé pour la prise de conscience. Ce sera à lui de tirer son propre enseignement de tout ce qu’il a vu. Il pourra réfléchir par exemples aux discours alarmistes d’Osugi. Ou bien éteindre son téléviseur pour aller à Shinjuku s’offrir quelques plaisirs. Après tout, un film avec Lily Franky, ça ne peut pas être bien sérieux…

8/10

Ritsuko et les garçons

Kids on the Slope (Miki Takahiro – 2018)

Au départ voir ce Kids on the Slope ne me tentait pas vraiment. Car entre le manga et cette adaptation s’insérait celle de Shinichiro Watanabe, Monsieur Cowboy Bebop qui en 2012 s’était fendu d’une excellente version anime de douze épisodes. C’était sans doute moins parfait que Samurai Champloo mais tout de même, cette histoire d’un quatuor amoureux durant l’ère Showa sur fond d’amour du jazz avait largement valu la peine d’être regardée. Le souvenir était tellement bon que l’affiche du film m’incitait presque à ne pas tenter l’aventure de cette nouvelle version de Takahiro Miki (qui a par ailleurs fait ses débuts en adaptant Solanin d’Inio Asano). C’est que, trop souvent, on est déçu dès que des personnages issus de papier ou de cellulos sont incarnés en chair et en os. Il y a dans la conversation de l’être de papier à l’être vivant un je ne sais quoi qui rend cette conversion pesante, artificielle. Elle se veut flamboyante, nuancée, puissante, dynamique car incarnée par un acteur qui tient à montrer qu’il est autre chose qu’un être en 2D et pourtant, on en vient très vite à préférer les personnages originaux et leur version anime. Malgré cela, j’ai tenté le coup de cette version, me disant qu’au moins j’aurais toujours droit à du bon jazz et à une jolie reconstitution de l’ère Showa. L’histoire se passant dans une petite ville près de la mer, ça promettait en effet une atmosphère surannée et plaisante.

Et finalement, le visionnage s’est plutôt bien passé. J’ai effectivement apprécié l’aspect reconstitution d’une époque, reconstitution certes un peu trop policée, mais jolie tout de même, et précise dans certains détails. Ainsi dans le prolepse final qui entraîne le spectateur quelques années plus tard, en 1975, et qui permet de voir dans le coin d’une rue deux affiches de films qui sortaient justement à cette époque :

Bref, que l’on soit en 1966 ou en 1975, on est plutôt convaincu et on s’y sent bien avec tous ces décors, tous ces costumes et toutes ces pochettes de disques de jazz que l’amateur de cette musique saura reconnaître et apprécier. Tout comme l’histoire qui donne l’impression d’avoir été un copier-coller juste un peu plus condensé de la version anime mais qui permet de retrouver les moments-clés de l’histoire, avec cependant une légère différence à la fin, à ce qu’il m’a semblé.

Arrivent maintenant les acteurs. Et là, tout pouvait partir à vau-l’eau avec un mauvais casting. Mais sans aller jusqu’à dire que les frais minois de Nana Komatsu (Ritsuko) et d’Erina Mano (Yurika) font tout accepter, il faut avouer que les quatre acteurs principaux arrivent à bien camper leurs personnages, sans que le spectateur ait tout le temps en tête une éventuelle version anime antérieure. C’est ce qui est arrivé par exemple avec les versions live de Death Note qui à chaque minute souffrait de la comparaison avec la version anime. Là, ça se passe mieux, les acteurs parvenant à faire oublier leurs modèles.

Mais je reconnais, les yeux et la bouche de Nana Komatsu ont aussi une fâcheuse tendance à me rendre amnésique.

La candeur juvénile de ces premiers émois amoureux fait évidemment un peu drama. On est engoncé dans une certaine bienséance qui n’ira pas plus loin qu’un baiser chaste que Kaoru effectué sur les lèvres pulpeuses de Ritsuko (le salopard !). Point d’augustes silhouettes dénudées, juste de délicats petits coeurs que l’on devine battre à toute allure. Après, c’est tout de même bien plus que Hélène et les garçons, la présence d’un Sentaro touours prompt à faire le coup de poing ou d’un Junichi rappelant le contexte tumultueux des révoltes estudiantines, permettant de franchir le cap de la simple bluette pour jeunes pucelles attardées.

Mais plus que ces acteurs plutôt bons dans leurs rôles, la véritable star du film, tout comme cela l’avait été pour l’anime, reste le jazz. Le jazz et les instruments qui permettent de le pratiquer. Et là, peut-être avantage à la version live. C’est que voir des instruments de musique dans leur matérialité, tout de suite, ça en jette plus que de les voir imités sur cellulos. Et comme Miki a su rendre vivantes les quelques performances musicales du film, élément important car les bœufs effectués par les personnages sont censés ponctués et symboliser la communion de la petite bande d’amis, on finit par avoir dans cette version live de Kids on the Slope une adaptation non pas dispensable (comme ça avait été le cas pour Death Note et tant d’autres) mais au contraire complémentaire au manga original. Comme celle de l’anime, elle y ajoute la musique et le dynamisme. Mais en y ajoutant aussi cette matérialité des corps et des instruments, elle m’a semblé franchir une étape supplémentaire dans la restitution de cette histoire toute en, pulsation de sentiments.

Mais bon, la petite culotte d’Erina Mano dans Virgin Psychics m’a peut-être aussi rendu indulgent à vie en ce qui la concerne, tout film dans lequel elle participe étant voué à devenir automatiquement un chef d’oeuvre.

Vous l’aurez compris, les notes d’Art Blakey associées à la bouche de Mano, les couettes de Komatsu et l’histoire originale de Yuki Kodama font de cette version live une oeuvre agréable à regarder. Bien plus recommandable en tout cas que certaines adaptations récentes du style de Gintama.

7,5/10