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Les fascicules de l’ATG

Article qui me coûte peu aujourd’hui puisqu’il s’agit d’un article de type « galerie d’images ». Pour les collectionneurs qui aiment à traîner leurs basques du côté de Jimbocho pour y dénicher des affiches ou des ouvrages sur le cinéma, sans doute ont-ils aperçu d’intriguant petits fascicules avec écrit en gros et en katakana « Ato Shiata ». Ces petits livres sont un peu l’équivalent de nos dossiers de presse et présentaient les film de l’Art Theater Guild (ATG). Je ne vais pas faire une longue explication de ce qu’était l’ATG, d’autres l’ont fait de manière complète. Disons juste qu’il s’agissait d’une société de production ayant œuvré du côté du cinéma indépendant et dont le catalogue possédait des noms aussi prestigieux que Kiju Yoshida, Koji Wakamatsu ou Nagisa Oshima, pour ne citer que les plus célèbres. La société a cessé ses activités en 1992, laissant derrière elle 75 films produits et plus d’une centaine de distribués. Petit aperçu des couvertures de ces fascicules, collection qui s’étoffera au fur et à mesure de mes découvertes…

Arakimentari (Travis Klose – 2004)

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Actualité oblige avec la belle exposition qui lui est consacrée au musée Guimet, évocation aujourd’hui du précieux documentaire de Travis Klose sur l’homme à l’iguane, l’homme au million de photos (chiffre donné à la louche, difficile d’imaginer le nombre de fois que le déclencheur a été utilisé) et aux mille modèles féminins (là aussi, le chiffre doit être sidérant) :

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Araki

Bien sûr, Araki c’est évidemment ces photos de shibari, cet art japonais du ficelage de femmes. Après, l’erreur souvent commise est de se limiter à cette imagerie un brin sulfureuse et souvent perçue comme de mauvais goût et dégradante, et de ne pas saisir que derrière cette pratique se cache un monstre assoiffé de photographie qui a constitué depuis plus de 50 ans un travail d’une grande prolixité (350 photobooks à son actif) et surtout d’une grande variété.

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Du coup, on aurait tort de s’arrêter sur la jaquette du documentaire (du moins celle de l’édition américaine) car le propos de Klose est justement de saisir l’homme Araki non pas dans sa pratique mais ses pratiques de la photographie, avec bien sûr un sort particulier réservé pour son rapport à la photo de nu. S’il existe d’autres docus, celui-ci est particulièrement réussi dans sa forme qui alterne brefs entretiens avec Araki avec des témoignages de  personnalités (Takeshi Kitano, Richard Kern, Daido Moriyama, Björk, etc) et des diaporamas parfois enlevés de photos illustrant telle ou telle thématique. L’ensemble crée une dynamique parfois électrisante et un effet de foisonnement absolument en phase avec le personnage Araki.

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Car c’est bien d’un personnage qu’il s’agit. Très loin du calme d’un Moriyama, l’homme apparaît comme un gnome maléfique, lubrique et joyeux doté d’une énergie inépuisable lorsqu’il s’agit de prendre des photos. Si l’on peut admirer ses photos dans un photobook ou une exposition, on se dit aussi en voyant le documentaire qu’assister à une de ses session de shooting doit être particulièrement impressionnant et peut constituer en soi une œuvre d’art. Tous les témoignages de ses modèles s’accordent à dire qu’être photographiée par Araki constitue en soi une performance (l’une d’elle affirme que c’est un peu comme un combat de catch). Virevoltant autour de son modèle, plaisantant, la tripotant sans façon pour avoir la pose souhaitée (petits pincements de tétons ici et là), rougissant, transpirant, Araki dégage une énergie qui magnétise, soumet totalement ses modèles. Le tout enveloppé par une bonne humeur communicative qui ôte à ces sessions toute impression de lourdeur mais qui, encore une fois, ne doivent pas lasser de méduser le spectateur par le ballet fou furieux organisé par cet étrange petit homme qui par son apparence détend son modèle, mais qui possède en plus ce je ne sais quoi qui lui en impose (dans un témoignage, Kitano affirme que ça ne fonctionnerait pas avec lui, trop habitué à être vu comme le rigolo Beat Takeshi).

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Surprenant aussi est cet inextinguible enthousiasme qui l’habite. Là aussi, un témoignage de Kitano est intéressant. Bien connu pour être pessimiste vis-à-vis de la qualité de son œuvre cinématographique, le réalisateur de Sonatine explique qu’une des forces d’Araki est de toujours se fondre dans son travail de façon optimiste et heureuse, sans le moindre doute. En effet, dans toutes les scènes du documentaire où l’on voit Araki regarder et commenter certaines de ses photos, c’est toujours en étant admiratif et élogieux. Le gus pourrait sembler un brin prétentieux et pourtant, il se dégage autre chose de ces scènes. Le besoin et l’extase de prendre des photos semblent être tels que cela contamine aussi le regard lorsqu’il s’agit de contempler le travail achevé. Surtout, comme prendre des photos chez Araki est associé à un besoin vital (cf. sa fameuse expression comparant le déclic de l’obturateur à un « battement de cœur ») et un refus d’avoir des sentiments négatifs comme la tristesse, prendre des photos permet d’effacer ce type d’affect. Dès lors on comprend bien que cette compulsivité ne embarrasse pas vraiment du doute lié à un regard critique. Le temps passe (encore plus dernièrement avec un Araki qui se fait vieux et connaît des déboires de santé), seules comptent la passion et la joie de prendre des photos pour garder une trace de l’existence tout en effaçant les tracas.

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Photographe fondamentalement optimiste donc, mais ne pas imaginer non plus une œuvre niaise faisant exclusivement l’éloge de la vie. Thanatos n’est jamais bien loin, et le documentaire abonde d’exemples de cet aspect indissociable de sa production. Certains modèles sont renversants de beautés, mais beaucoup d’autres sont dans la normalité et témoignent de l’impact du temps, comme cette femme au foyer désireuse de faire des photos de nu avec Araki pour commémorer sa quarantaine finissante. Il y a aussi, bien sûr, A sentimental Journey, son photobook d’un voyage avec sa femme Yoko, alors malade et devant mourir peu de temps après, mais aussi ces clichés arrêtés au moment du développement en plein cours d’émulsion et montrant des scènes évoquant des scènes saisies au moment d’une explosion nucléaire :

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D’une manière générale, il y a ce goût de la destruction au moment de la création d’images, illustrant ce besoin de se situer à la frontière entre vie (en particulier à travers l’érotisme) et la mort. Citons par exemple ces nus recouvert de peinture et même parfois de foutre (celui de l’artiste) :

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Intéressant d’apprendre que ce goût mêlé remonte à son enfance, alors que l’un de ses terrains de jeu était un cimétière à proximité de la maison familiale, cimetière qui jouxtait… Yoshiwara, le quartier des plaisirs. Depuis, Araki n’a cessé d’alterner le N&B, supposé incarner l’idée de mort, et la couleur, incarnant un retour de la vie.

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Photographe de rue, de nu, de shibari, de fleurs, de portraits en un mot photographe viscéral dont je suis prêt à parier qu’il se prendra en photo lorsque arrivera l’ultime séjour à l’hôpital (un photobook a déjà été réalisé lors d’un précédent séjour), Araki est une sorte de monstre fou, attachant et génial. C’est la principale qualité du documentaire de Klose d’avoir réussi à rende compte des facette du personnages, en plus d’avoir su ne pas se limiter aux photos de shibari. Vraiment un bon docu pour une approche vulgarisatrice et vivante du maître.

8/10

Le documentaire est visible ici et là sur youtube ou viméo, malheureusement soit sans sous-titres ou avec des sous-titres espagnols.

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Bijin de la semaine (29) : Adele Yoshioka

Aujourd’hui une bijin-de-la-semaine sur laquelle je ne m’étendrai pas (mais lors de ses jeunes années, j’eusse aimé, j’avoue) car je n’ai sous la main que très peu de matière à disposition. L’iconographie sera donc bien maigre mais si vous aimez les magnum .44, San Francisco et la musique de Lalo Schifrin, ça devrait suffire à votre bonheur.

La perle oubliée du jour s’appelle Adele Yoshioka. Cette americano-japonaise apparut surtout dans les 70’s dans des rôles très secondaires. Ici une certaine Miss Hoyo dans un épisode de Mannix, là une secrétaire dans un de Banacek. 

Avec ce bon vieux George « Hannibal » Peppard

C’est le premier vrai dur que notre belle croise sur son chemin. Et vous allez voir, ce n’est que le début. Bien plus tard par exemple, en 1987, on l’aperçoit dans une vidéo toute à la gloire de Dolph Lundgren, vidéo sobrement intitulée Maximum Potential (3.6 sur IMDB, yeah !).

A cette divine époque, Dolphy venait de massacrer définitivement la gueule d’Apollo Creed dans Rocky IV et s’apprêtait à endosser le rôle de Nikolai Rachenko dans Dragon Rouge. Une sorte de demi dieu quoi ! qui explique pourquoi il est si fascinant de le voir courir au ralenti sur une plage à 1’55. Et notre bijin du jour me direz-vous ? Ben, on la voit à 1’19 en train de poser sa serviette sur le sable.

Sans doute vous dites-vous ici que cet article sent un brin le foutage de gueule. Mais du calme, attendez un peu, tout va bien puisque maintenant arrive ceci :

Mets la zik et détends-toi. Imagine : tu es un inspecteur du SFPD, tu es à bord d’une Ford Galaxie 500, tu as de grosses lunettes noires sur le nez et tu t’apprêtes à casser du méchant bad guy. Tu vois ? Tu sens maintenant comme l’article va bien se passer ?

2ème opus de la pentalogie Dirty Harry, Magnum Force n’est sans doute pas le meilleur (le premier reste indétrônable) mais demeure le deuxième film à vraiment recommander. Après, malgré un « make my day » par ci et un « Smith, Wesson and me » par là, la série peine à retrouver le même niveau. Il faut dire que les premiers films bénéficiaient de scénarios coup de poing signé John « Conan » Milius (aidé de Michael Cimino pour Magnum Force, excusez du peu) et de la mise en scène d’un Don Siegel ou d’un Ted Post. Ajoutons à cela la musique d’un Lalo Schifrin en grande forme (ses thèmes pour les autres films seront moins convaincants) et un Clint Eastwood quadragénaire dans la lignée de ses rôle chez Sergio Leone, c’est-à-dire campant un personnage viril et qui n’a pas besoin de beaucoup jouer pour être charismatique.

Bref, que du bon, deux excellents polars du début des 70’s, avec cependant une nette différence entre les deux. On le sait, le premier a collé une sérieuse étiquette de facho à Callahan. Pauline Kael, grande critique de cinéma pour certains, simple conne qui n’a rien compris au cinéma pour d’autres (j’en fais partie) se fendit d’un article au vitriol présentant Harry comme un réac raciste, violent et misogyne. Et les moutons de Panurge de bêler en chœur et de jeter l’anathème sur Dirty Harry qui se retrouva avec une sale réputation totalement usurpée puisque le film nous montrait juste un flic certes revêche, mais surtout totalement écœuré devant un système qui laisse en liberté un malade qui a buté une femme, qui a cherché à tuer un noir (symboliquement homo dans la scène en question) et qui finit par détourner un bus de ramassage scolaire :

A ce sujet, Scorpio aurait-il lu les conseils éducatifs de Kitano et d’Hiroshi Hirata ? La question mérite d’être posée.

Le pire, c’est que ce pataquès a eu raison de la particularité du personnage d’Harry. Dirty Harry se terminait sur la mort de Scorpio et ce plan où l’on voit Harry jeter à l’eau son badge d’inspecteur, Magnum Force nous le montre finalement toujours flic, toujours radical dans sa façon d’agir (la scène du détournement d’avion) mais bien plus humain qu’autrefois. Plutôt amical, moins taciturne avec son coéquipier noir. Plus montré dans sa sphère privée aussi. Dans Dirty harry, c’était pas la gloire : on se rappelle cette scène où il matait par la fenêtre un couple en train de baiser. Dans Magnum Force, on comprend assez vite qu’Harry plait aux femmes. En fait, c’est plus Magnum Force mais carrément  Mandom Force ! Il y a d’abord cette scène dans laquelle il rend visite à la femme d’un collègue dans une mauvaise passe, femme qui lui fera ouvertement du gringue et ira même jusqu’à lui coller un p’tit baiser sur la bouche avant qu’il parte. 

Harry pourrait protester, la repousser gentiment en lui disant un truc du style « calme-toi Carol, je comprends tes sentiments mais on ne peut pas faire ça, ce serait déloyal vis-à-vis de mon ami. Formons plutôt une équipe pour le soutenir moralement, OK ? ». Mais non, au lieu de cela, il accepte bien volontiers la galoche, rien à foutre de l’ami Charlie ! C’est ça quand on se parfume au mandom, les gueuses affluent comme des mouches, rien à faire, il faut bien l’accepter et contenter ces femmes qui n’ont jusqu’à présent pas eu le plaisir de connaître un mâle, un vrai. Et il n’en ira pas autrement avec LA scène qui nous intéresse, celle dans laquelle, s’apprêtant à regagner son appartement, il tombe sur cette intéressante voisine :

La prise de contact n’a pas duré plus de dix secondes que l’asiat’ pose sans ambages une intéressante question :

« Comment faut-il faire pour coucher avec vous ? »

Harry a beau être mandomisé jusqu’à la moelle, il en reste quand même comme deux ronds de flan :

Uh ?

Il reprendra cependant rapidement ses esprits et lui susurrera, sourire en coin, un « ben, en frappant à ma porte ». Puis il regagnera son appartement sans rien ajouter. Chez lui, on le découvre ainsi :

Oui, Harry sirotant pensivement sa roteuse en regardant le portrait de sa défunte femme (tuée jadis par un conducteur ivre). Otoko wa tsurai yo comme disait l’autre, c’est dur d’être un homme. Ou plutôt un guerrier solitaire. Heureusement que l’on peut compter sur les Japonaises nymphomanes pour redonner un peu de vigueur car à ce moment, quelqu’un frappe à la porte. Harry se lève, ouvre la lourde et découvre, devinez qui ?

 

Miss Sunny

Harry la laissera bien évidemment entrer et lui proposera une bière, en attendant sans doute de la laisser jouer avec son autre magnum caché dans son pantalon. Las ! le téléphone retentit alors : il s’agit du lieutenant Briggs (le félon du film) qui lui demande de venir toute affaire sexante à la morgue pour voir un truc. Otoko wa tsurai yo hein ! Callahan s’exécutera et regagnera bien plus tard son appart’ alors aussi vide que sa chienne de vie. Vide ? Non car à peine entré la porte de derrière s’ouvre et…

All the world loves a lover
All the girls in every landom and
To know the joy of loving is live in the world of
MANDOM

Miracle du bluray, chose que l’on ne pouvait pas forcément distinguer sur un DVD et encore moins sur une VHS, on remarque bien qu’Adele est le buisson au vent. Et bien fourni le buisson ! n’oublions pas que nous sommes dans les 70’s. Bref, la suite on la devine. Sans aller jusqu’à montrer Harry cul nu, la scène nous le montrera rejoindre la belle qui sans façon est allée au pieu puis échanger un langoureux baiser préludant à autre chose.

On retrouvera Adele plus tard dans le film à travers deux scènes plus anecdotiques (notamment une où son rôle semble se limiter à celui d’un porteuse de bibine pour son cher mâle). Plus intéressantes sont celles que je viens d’évoquer car elle témoigne d’une chose, le foutage de gueule dont pouvait faire preuve John Milius.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’animal, rappelons que John Milius, c’est ça.

On retrouvera Adele plus tard dans le film à travers deux scènes plus anecdotiques. Plus intéressantes sont celles que je viens d’évoquer car elle témoigne d’une chose, l’espièglerie dont pouvait faire preuve John Milius. Il faut ici revenir aux protestations des hordes de fâcheux trouvant qu’Harry était l’incarnation du réac macho et raciste. Beaucoup de lettres étaient alors parvenues aux producteurs pour s’en plaindre. Mais à côté des monceaux  de lettres de féministes effarouchées, se trouvaient des lettres d’un tout autre type, des mots enflammés de fan girls demandant à Harry de leur faire les pire choses qui soient et, chose étrange, beaucoup de ces propositions humides émanaient de femmes d’origine asiatique. On imagine alors un Milius goguenard ayant eu vent de l’info et bien décidé à jouer un mauvais tour aux chiennes de garde d’alors. « On reproche à Harry d’être macho ? Et les asiatiques mouillent pour Harry ? Attends, on va rire. » Et de rire effectivement en prenant le contrepoint de la supposée misogynie d’Harry, c’est-à-dire en montrant une femme asiatique un brin nympho qui se rue littéralement sur l’engin de notre inspecteur. Faisant par là d’une pierre trois couilles : d’un côté en montrant un Dirty Harry pas si raciste que cela et plutôt respectueux de la gent féminine (il y a un côté bondien dans ces scènes de séduction), de l’autre en disant merde aux viragos du genre Pauline Kael et compagnie, enfin en contentant nombre de spectatrices asiatiques en leur permettant de matérialiser à l’écran la cause de leur émoi utérin.  Tout cela n’empêchera pas d’infléchir en bien le personnage d’Harry, mais l’utilisation du personnage jouée par Adele Yoshioka n’en demeure pas moins un réjouissant pied de nez. 

Terminons cet article (finalement plus long que je le pensais) avec le quatrième dur à cuire qu’Adele croisa dans sa modeste filmographie. Après George Peppard et Clint, et avant Dolph Lundgren, le quatrième larron n’est rien moins que…

 

David « Kung Fu » Carradine !

1975 : c’est la grande époque de Kung Fu qui en est à sa troisième saison. Et c’est dans cette saison que va apparaître Adele dans un épisode intitulé « The Forbidden Kingdom ». Et ce ne sera pas pour jouer une marie-couche-toi-là mais un vrai personnage, un des rôles principaux, une Chinoise que Carradine va rencontrer et aider contre des vilains. Dans cet épisode, il faut reconnaître qu’Adele est bien belle :

Et il faut toute la concentration du petit scarabée pour garder le contrôle de ses corps caverneux :

 

– Comment faut-il faire pour coucher avec vous ?

– Humpf ! Ça marche avec Harry mais avec moi, tu m’auras pas !

Reste que, pouvoir de la bijin oblige, Kwai Chang Caine ne pourra pas résister longtemps aux beaux yeux de Po Li et l’épisode se terminera sur un plan qui laissera entendre que oui, un moine Shaolin peut être capable de fourailler de la menteuse la bouche d’une bijin :

Et c’est sur ces belles images que l’on va se quitter. Moi, tout ceci m’a furieusement donné envie de relire du Martial :

Pour l’amour, laquelle est la plus douée ? Est-ce Adèle ?

Ou est-ce Léda ? Certes Léda est plus belle,

Mais Adèle a le feu quelque part, ah ! un feu

A faire se retendre le cuir le plus vieux, à vous redonner des jambes à un cul-de-jatte,

Un feu comme j’en souhaite à vos petites chattes,

Un feu que peuvent éteindre, seuls, certains pompiers.

Or Léda ne sent rien, ne dis rien pour aider ;

On la croirait ailleurs ou changée en statue.

Dieux, si vous voulez être bons sans retenue,

Donnez à Adèle le beau corps qu’a Léda

Et à Léda, ah ! le feu au cul qu’Adèle a !

 

 

Dakara koko ni kita ! (Tatsuo Nakamoto – 1970)

Si vous vous demandez s’il existe un équivalent japonais à Woodstock (le concert), la réponse est : oui, ça s’appelle Nakatsugawa Nihon Folk Jamboree.

Si vous vous demandez s’il existe un équivalent japonais à Woodstock (le film), la réponse est: oui, ça s’appelle Dakara koko ni kita !

Bon, vous l’aurez compris : aujourd’hui on se met tous à poil pour aller écouter dans les champs de la folk jouée par du zicos loqueteux aux cheveux longs.

 Chouette alors !

Direction Nakatsugawa donc, sur les traces de bons vieux hippies en quête de musique folk et tout plein de paix partout dans le monde. Laissez tout tomber, oubliez tout, contentez-vous d’embarquer dans mon mini-bus :

… et laissez-vous aller. Aujourd’hui nous allons respirer l’air de la campagne, écouter de la bonne musique, fumer des joints et, éventuellement, copuler en pleine nature.

Foi d’Olrik ! Peace and Love les amis !

Avant d’aller plus loin, avant que l’on ne suspecte une nouvelle fois les Japonais d’avoir succombé à une certain mode outre Pacifique, une petite précision concernant les dates s’impose : Woodstock, c’est le 15 août 1969. Le Jamboree de Nakatsugawa le 9 août. Il n’a donc en rien copié le fameux concert américain, et il serait tout aussi ridicule de dire l’inverse. Ces méga concerts en plein air étaient en fait dans l’air du temps et il était tout naturel qu’il fleurissent un peu partout en cet été 1969.

Autre chose : le jamboree (terme désignant à la base un rassemblement scout ; il était utilisé au Japon pour désigner ces festivals de folk) de 1969 n’est en rien comparable à son homologue américain. Woodstock, c’est près d’un demi million de visiteurs. Nakatsugawa 1ère édition… 3000 ! Ça augmente un peu pour 1970 avec une petite dizaine de milliers de visiteurs puis en 1971, pour la dernière édition, avec environ 25000 babas. On voit combien en matière de festivals de musique, il n’y en a qu’un à retenir pour l’année 1969 : Woodstock, et c’est tout.

Et cette importance ne s’arrête pas au seul festival puisque l’année suivante sort sur les écrans le film de Michael Wadleigh sur Woodstock :

Le succès est immédiat : le film parvient à rattraper les terribles pertes financières qu’avait engrangées le festival et décroche la même année l’Oscar du meilleur documentaire. Surtout, la fascination est totale aux quatre coins du monde et l’on imagine volontiers les organisateurs du 2ème jamboree de Nakatsugawa vouloir eux aussi faire leur Woodstock sur pellicule. C’est un certain Natsuo Nakamoto qui s’en chargera avec ce Dakara koko ni kita ! (« je suis donc venu ici »). Et là, l’influence du festival américain est cette fois-ci manifeste, et ce dès l’ouverture. Souvenez-vous de celle de Woodstock sur Long Time Gone de Crosby, Stills & Nash :

Magnifique.

Eh bien Dakara Koko ni kita! nous fait un peu le même coup. Avec en fond sonore une chansons studio (justement Dakara Koko ni kita! de Nobuyasu Okabayashi et Happy End) on assiste à l’arrivée de différents participants et au montage progressif de ce qui va être la scène. Avec cependant une nette différence : celle d’une grande sécheresse au niveau du montage. Il est vrai que Nakamoto n’a sans doute pas bénéficié de 200kms de pellicule à monter, que Martin Scorsese ne l’a pas aidé au montage (ce qui était le cas pour Wadleigh) et que, surtout, la pellicule dont est tiré le film n’a bénéficié d’aucune restauration et est un tantinet atroce :

Ouch !

En comparaison, ce documentaire, avec ses horribles couleurs délavées, sa surexposition constante et sa caméra tremblotante apparaît très, très light. Là où Woodstock, au-delà du témoignage, donnait un certain plaisir esthétique, enveloppait le spectateur dans un réel plaisir visuel et sonore et sans aucune monotonie trois heures durant, Dakara koko ni kita! peine à susciter un quelconque plaisir de ce genre. Subiste l’aspect documentaire et l’impression d’être le témoin d’un moment bon enfant, dénué de toute prétention. On est ainsi un peu surpris de côtoyer dans le compartiment d’un train Nobuyasu Okabayashi :

Un peu plus loin on voit Takashi Nishioka, alors leader d’Itsutsu no aki fusen, en train de déconner avec une journaliste amateur :

Hashida Norihiko, ex-Folk Crusaders, avec un de ses multiples groupes, Hashida Norihiko and the Margarettes, en train de faire un numéro comico-musical avec deux enfants, au grand amusement du public qui est amené à participer :

Tout comme son modèle, le film alterne scènes live et scènes documentaires avec interviews de différents participants et scènes pleines de candeur témoignant d’un retour à l’état de nature plus babacoolesque que rousseauiste. Avec là aussi une différence : à Woodstock, c’était ça :

Pubis power

A Nakatsugawa ça :

 Hot !

Ouais, l’on a affaire à du baba pas bien méchant (1). Ici, on n’entend pas d’annonce au micro mettant en garde contre la mauvaise qualité d’un acide qui circule. Tout au plus voit-on un gus avec une méchante insolation sous pichte :

La honte !

Reste l’impression d’un festival sympa et d’un public manifestement content d’être là pour écouter de la bonne musique sans pour autant faire de l’événement un brûlot politique.

La musique justement, parlons-en. En farfouillant sur Youtube j’ai pu dénicher quelques extraits. Dans l’ordre chronologique on commence donc avec Hitoshi Komuro et Rokumonsen :

Chanson entêtante, accrocheuse, plutôt sympathoche en vérité. On ne le croirait pas comme ça, mais il s’agit d’une chanson parlant de bombe atomique.

Puis vient Tetsuo Saito, un des multiples et inévitables épigones de Bob Dylan, gratte et porte-harmonica compris :

Evidemment, ça calme un peu. Heureusement, le petit Wataru Takada est là pour réveiller son monde avec son banjo. C’est le moment country-folk de la journée :

Encore un peu dans les vapes ? C’est décidément le moment d’écouter du Kenji Endo et son folk énervé. Les plus mangaphiles d’entre vous auront peut-être sursauté à ce nom : oui, Naoki Urasawa a bien fait un petit clin d’oeil lorsqu’il a donné les mêmes nom et prénom à son héros de 20th Century Boys.

Jimi Hendrix réveillait son monde en jouant l’hymne américain avec les dents, Takashi Nishioka préfère endormir son monde en faisant une fellation à un gros pipeau d’un mètre de long, chacun son truc :

youtube wdpXeJR_yBE (lien youtube mort depuis longtemps, désolé)

Heureusement que son bob magique est là pour remettre un peu d’enthousiasme :

youtube 8DuLJnRwDsQ (idem)

Last but not least, Nobuyasu Okabayashi accompagné d’un groupe même pas crédité à l’écran, les Happy End (un comble). A noter qu’au même moment sort leur mythique premier album :

Arrivés ici, vous vous êtes sans doute fait la réflexion que le son est loin d’être terrible. Cela viendrait-il de la conversion sur Youtube ? Que nenni ! Le son est exactement comme cela sur le DVD. Ce qui malheureusement achève de donner un côté crispant au festival. Pas de belles couleurs, montage emprunté, sons stridents, voilà qui ne peut que décevoir le quidam qui se précipiterait sur ce témoignage pensant y trouver un Woodstock like. L’ambiance est pacifique, ça oui ! Elle l’est même trop : on se dit rapidement que tout cela manque décidément bien de nerfs. Où sont l’énergie et la fantaisie de groupes tels que Canned Heat, les Who et autres Sha na na ? On aura beau chercher, on ne trouvera pas. Mais sans doute n’est-ce pas si grave tant cette plongée en ce morceau d’été japonais de 1969 n’est finalement pas si déplaisante. La perfection n’est pas là, mais sans doute n’est ce pas si grave. Seule importe cette captation d’un moment éphémère résolument tourné vers le plaisir de l’instant présent. Même si la fin, tout comme celle de Woodstock, avec sa splendide collection de détritus jonchant le sol, n’est pas sans transformer cette éphémérité en futilité.

 Retour à l’état de nature mais pas trop non plus hein !

 

(1) D’ailleurs, qu’étaient réellement le demi million de spectateurs à Woodstock ? Voir ce témoignage.

 

Near equal Daido Moriyama (aka Stray Dog of Tokyo – Kenjirô Fujii – 2001)

Curieusement, je n’avais jamais eu la moindre idée de ce à quoi pouvait bien ressembler Daido Moriyama. Pas de problème pour Araki avec ses petites lunettes et son teint rouge de vieux pervers sous saké, pas de soucis non plus pour Kishin Shinoyama et ses frisouilles, mais Moriyama, LE Daido Moriyama, nada, pas la moindre idée. Non qu’il soit crucial de connaître la trombine d’un auteur pour apprécier son oeuvre mais enfin, pour un cador de son espèce, il y a derrière cette absence quelque chose d’insolite. Cela sent son misanthrope, son sauvageon, son « homme dans la foule » d’une lieue. La découverte (tardive) de l’excellent documentaire Near equal Daido Moriyama allait en tout cas réparer cette absence de visage mental et me donner l’occasion de voir un maître du street shooting à l’oeuvre. Lire la suite Near equal Daido Moriyama (aka Stray Dog of Tokyo – Kenjirô Fujii – 2001)

Naomi Kawase sur France Cul

Du 5 au 9 décembre, Laure Adler a reçu à son émission Hors Champs quatre artistes japonais et un écrivain français vivant au Japon afin d’évoquer le terrible événement qu’a connu cette année leur pays ainsi que les conséquences sur différents aspects de la vie quotidienne, notamment les rapports sociaux. Parmi ces artistes, les lecteurs férus de ciné japonais contemporain seront sans doute intéressés par l’intervention de Naomi Kawase lors de la 4ème émission. Elle y explique ce qu’elle faisait au moment de la catastrophe et ce que cette dernière  a changé en elle dans sa perception des choses. Emission intéressante ponctuée d’extraits de ses films. À écouter ici : Lire la suite Naomi Kawase sur France Cul

Kiyoshi Kurosawa sur France Cul

Voilà un post à peu de frais mais enfin, c’est pas tous les jours qu’on entend Kiyoshi Kurosawa sur France Culture. Il s’agit d’Hors Champs, l’émission de Laure Adler, laquelle semble connaître et aimer la filmo du cinéaste mais qui alterne le bien vu au burin dans ses approches des films. Pas sûr que cela donne envie de les découvrir à ceux qui ne les connaîtraient pas, et pas sûr non plus que les aficionados y découvrent grand chose. Restent quelques remarques intéressantes et le frisson d’entendre le Clair de Lune de Débussy tout en se remémorant une sublime scène.

Louis Vuitton Journey Awards : and the winner is…

Oui, le gagnant est…

… Sho Tsukikawa,

… dont je parlerai bientôt à travers la critique de son premier film. Pour faire simple ici, disons juste qu’il a été en 2009 le lauréat des « Journeys Awards » de Louis Vuitton, compétition parrainée à l’origine par Wong Kar Wai himself et dont le but était de donner un coup de projecteur sur de jeunes réalisateurs.

En tout, 15 compétiteurs, avec pour mission répondre en quelques secondes à cette épineuse question :

« L’homme fait-il le voyage ou le voyage fait-il l’homme ? »

Voici comment Tsukikawa, grand prix du jury, s’est dépatouillé de cette histoire :

Le Mystère Koumiko (Chris Marker – 1964)

Tourné en 1964 en plein Jeux Olympiques à Tokyo, un an après son chef d’œuvre, la Jetée, ce Mystère Koumiko n’est pas si différent des autres réalisations de Marker prenant place au Japon. On y découvre un Japon insaisissable, échappant à toute catégorisation, à toute attente, comme le signale d’entrée au générique et de façon humoristique le texte de Folon sur M. et Mme Fenouillard. Mais ce qui rend ce moyen métrage particulièrement touchant  est que cette déambulation chaotique dans Tokyo se fait par le prisme d’une jeune Japonaise, rencontrée par hasard : Koumiko Muraoka.

Au début du film, on apprend qu’elle :

– aime Giraudoux

– est née en Manchourie

– déteste le mensonge

– est élève de l’institut franco-japonais

– aime Truffaut

– déteste les machines à écrire  électriques et les français trop galants

Pour Marker, elle n’est pas « la Japonaise modèle, à supposer que cet animal existe, ni la femme modèle, ni la femme moderne. »

De par son origine mandchourienne et le fait qu’elle parle le français, il y a en effet quelque chose d’à part chez cette jeune femme. Au milieu d’une bande son qui donne la part belle aux bruits de la rue aux commentaires français radiophoniques, sa voix mal assurée, égrenant dans notre langue des phrases maladroites, truffées d’erreurs syntaxiques et lexicales, la place comme un être à part. Impression qui s’accroîtra lors de la dernière partie du film lorsque l’on entendra des extraits d’une bande magnétique dans laquelle elle répond à des questions posées par Marker. On la devine appliquée à lire un texte qu’elle a préparé à l’avance et il y a en effet quelque chose de contradictoire entre cette voix maladroite et ce texte truffé de subjonctifs et à la poésie charmeuse. Aux antipodes des haïkus dépouillés de tout ornement, Koumiko se livre, s’épanche d’une manière qui résonne familièrement à des oreilles européennes.

Un drôle d’oiseau donc que cette Koumiko. Et pourtant, pourtant, il faut tenir compte de ce paramètre : « Autour d’elle, le Japon ». Et ce Japon, il transpire à chaque image. Traditionnel, moderne, folklorique, incongru, il est partout, il se donne à voir mais en même temps échappe à toute tentative de l’approcher, de le comprendre. Finalement, les seuls moments où tout semble clair sont symbolisés par les extraits d’épreuves olympiques. Course de relai ou match de boxe, le tout commentés par une voix française bien de chez nous, c’est limpide. Mais pas du tout japonais, il est vrai. Et aussitôt emportés comme des fétus par un nouveau flux d’images made in Japan. Le véritable spectacle n’est pas tant ces J.O. dont Marker se fout probablement comme de sa première chemise mais évidemment ce quotidien nippon qui défile sous l’objectif de la caméra.

Il est donc partout, tout comme il est finalement présent dans la moindre parcelle de peau de Koumiko. Cette dernière apparaît comme une sorte d’éponge totalement imprégnée de sa culture, quoi qu’elle en dise. Elle a beau affirmer que du fait de ses origines mandchouriennes (elle n’a vécu au Japon qu’à partir de 10 ans) elle se sent « mélangée », elle apparaît assez vite aux yeux de Marker – et du spectateur – comme une femme partageant totalement la mentalité et les goûts de ses compatriotes. Tellement différente et tellement semblable, c’est un peu l’impression ce qui se dégage d’elle tout le long du film.

La première chose qui saute aux yeux est d’abord ce physique à la Meiko Kaji. Koumiko avouera d’ailleurs qu’elle a un visage très japonais, très « Heian ». Elle n’en est pas fière pour autant, elle explique en effet à Marker que c’est maintenant un peu démodé au Japon, que les femmes cherchent à s’agrandir les yeux et à se retrousser le nez afin d’avoir une « funny face » plus conforme au goût du jour. Et bien loin d’ironiser sur cet effet de mode navrant qui consiste à renier son particularisme anatomique, Koumiko affirme avec candeur qu’elle aime bien les « funny faces ».

Difficile de ne pas voir une certaine futilité en elle. Mais à sa décharge, c’est une futilité qui a aussi à voir avec une indifférence d’insulaire. Quand Marker lui demande ce qu’elle pense de l’actualité mondiale, sa réponse embarrassée montre que ce n’est pas sa principale préoccupation. À un autre endroit du film, un journaliste français évoque une manifestation à Tokyo pour protester contre l’approche d’un sous-marin nucléaire US, manifestation passée inaperçue du fait de l’intérêt exclusif  pour les J.O. L’existence de Kumiko se fait au jour le jour, tournée vers elle-même, dans ce Japon englobant et protecteur, ce Japon dégueulant d’occidentalisation mais en même temps tellement en rupture avec notre Occident. Les événements mondiaux ? Ce ne sont que des « incidents de chaque matin, qui ont jeté par la porte ». Et Kumiko d’ajouter : « je suis surprise chaque matin, je m’étonne, je ne comprends rien, je ne sais commenter à rien ».

Avec Kumiko, on est dans cet éther auquel on ne manque pas de se heurter lorsque l’on demande à des Japonais des choses tellement évidentes pour eux, tellement japonaises, qu’elles ne peuvent s’expliquer. Quand Kumiko confie à Marker qu’elle a un esprit japonais, le réalisateur lui demande en quoi consiste un esprit japonais. Réponse embarrassée : l’esprit japonais, c’est la vie au Japon. Marker ne lâche pas l’affaire et pose illico une autre question :

« Qu’est-ce que c’est que la vie japonaise ?

– C’est vivre en japonais. C’est vivre au Japon.

– Et… en quoi c’est différent de vivre en France ou en Amérique ?

– C’est d’abord… l’air !

– Qu’est-ce qu’il a l’air ?

– L’air mouillé… »

Marker pourra poser toutes les questions qu’il veut, Koumiko est une nature plus contemplative, sensorielle, que cérébrale. Et comme un haiku pour un non initié, elle lui échappera à chaque fois. Elle est à l’image de son pays : elle se montre, elle communique face à Marker, mais subsiste en elle une part impénétrable que le voyageur ne pourra déchiffrer. Ou alors, en y mettant de la distance. Koumiko de dévoilera bien plus face à son micro, en répondant au questionnaire que Marker lui a laissé avant de retourner en France. Il se dégage un certain charme, une certaine beauté de ses états d’âme. Mais ne sont-ils pas trop beaux ? Ne seraient-ils pas le fruit d’une volonté de se mettre à la hauteur de l’artiste en lui servant quelque chose qui lui plaira ? Avons-nous accès à la fin à sa véritable nature ou à une nature mystificatrice parce qu’elle vise à l’art ? Le Mystère Koumiko restera entier.

[EDIT] Le Mystère Koumiko peut être vu sur le lien Youtube ci-dessous mais on conseillera plutôt de se le procurer sur le site de la Sofra qui permet de se procurer pour une poignée d’euros dans une version restaurée :

https://sofra.orfeo360.fr/film/le-mystere-koumiko

Tokyo Days (Chris Marker – 1988)

A priori, rien d’exceptionnel dans ce Tokyo Days. On peut avoir l’impression d’un court métrage fait de bric et de broc, monté vite fait par un touriste qui a cru bon de faire son intéressant en mettant sa caméra sous le nez des inconnus qu’il filme. Les 20 minutes peuvent paraître très longues, voire un tantinet  irregardables. Elles m’ont pourtant intéressé par la progression qu’elles proposent, progression à mes yeux restitue le plaisir de l’immersion progressive d’un voyageur dans un pays dont il ne connaîtrait pas la langue. Du vernis encombrant des idées reçues, le voyageur va peu à peu tomber dans une rêverie alimentée par ce qu’il perçoit. Cela se fait en quatre temps.

1er temps : la découverte

Le film s’ouvre sur un automate jouant d’un instrument dans une vitrine puis se poursuit avec des images de télévision.

Le contact avec  l’humain est encore à établir. Pour l’instant il se fait par le truchement de la technologie, domaine dans lequel la réputation du Japon n’est plus à faire. Et lorsqu’il tombe sur un autochtone jouant d’un instrument :

C’est pour entendre un amas de notes disharmonieux. On se demande se que bien faire ce bombardon dans les mains de ce type qui ne sait pas en jouer. Bien sûr, il fait des gammes. Reste que la représentation humaine pour un court métrage qui s’intitule Tokyo Days s’ouvre de curieuse manière : un robot, un écran de télé et un musicien avec un instrument occidental dont il n’arrive pas à sortir des sons harmonieux.

C’est que le voyageur qui vient de débarquer dans la mégalopole japonaise est encore sur ses gardes, ou plutôt que ses idées reçues pas forcément valorisantes à propos d’un pays connu pour son goût extrême de la technologie et sa société de petits soldats copieurs du monde occidental, que ses a priori donc biaisent son premier contact.

2ème temps : l’intermédiaire inutile

Le voyageur vidéaste s’attarde sur une affichette arborant la photo d’un chat (animal qui fascine Marker) puis enchaîne avec le regard félin d’Arielle Dombasle, apparemment familière de Chris Marker (elle lui donne du « Chris »). Elle est le contact rassurant dans un milieu dont on ne connaît rien. Celui qui va vous accompagner dans vos promenades et faire partager son expérience. C’est bien et à la fois totalement inepte. Une sorte de piège qui va transformer le voyageur en un simple touriste. Sûrement, il fera plein de choses mais n’ira pas au fond des choses.

Pourtant, on sent une certaine excitation de Marker lorsque Dombasle apparaît. L’excitation du photographe sûrement. Les vieux reflexes se mettent en branle, le vidéaste/photographe délaisse son chat pour tournoyer autour de cette femme à la fois sophistiquée et remplie de vacuité.

Le film semble alors totalement accaparé par la présence de Dombasle. Tokyo n’existe plus, bouffé par les horripilantes mignardises du mannequin.

« Quel est l’objectif ?

–         Ça c’est mon problème.

–         C’est 35 ?

–         Voilà.

–         Écoute, je vais être horrible, je connais les objectifs 35.

–         Tu connais rien aux objectifs.

–         Je connais. Je me bats toujours avec Rohmer  parce que je veux au-dessus de 50. »

Pauvre petite qui se fait filmer pas des grands noms du cinéma au-dessus de 50mm ! Puis vas-y que je joue à Pole Position dans une salle d’arcade et que je déballe mes problèmes avec la douane japonaise. Lentement mais sûrement, le spectateur se sent pousser des envies de meurtre. Quant au réalisateur, son sujet ne l’amuse plus. Il continue de la filmer dans la rue mais les compositions ajoutent des kanjis faisant partie du décor et qui sont comme autant d’interférences à son intérêt pour le babillage encombrant de cette grande petite fille.

Il est tant de passer à autre chose. De passer à cette réalité recouverte de kanjis. La découverte de ce que Marker nomme le « dépays » ne se fera pas par l’intermédiaire de cette femme qui parle trop d’elle.

Sans transition, Marker lui donnera un coup de sabre chambaresque en plein milieu d’une phrase en passant à l’étape suivante.

3ème temps : déambulation heureuse

Marker enchaîne avec des portraits de femmes dans le métro. C’est le premier contact avec l’autochtone de chair et de sang. Visages fermés, imperturbables, voire recouvert de grosses lunettes noires, on est loin de l’ouragan domballesque. Sans aller jusqu’au robot du début, une certaine froideur se dégage de ces visages. Mais cette impression est peut-être la première chose que voit le voyageur lorsqu’il arrive au Japon. Avant de rejoindre son lieu d’attache, il lui faut passer par ces transports en commun où tout n’est que calme et impassibilité. D’une certaine manière, c’est de l’exotisme attendu tant le Japon a cette réputation de peuple maître de ses sentiments. Idée reçue ou réalité, c’est en tout cas quelque chose que l’on peut rattacher à l’imaginaire collectif des occidentaux.

Mais cette image ne serait-elle pas une façade ? Marker poursuit sa déambulation, notamment dans l’étage alimentation d’un grand magasin. Les employés sont d’abord un peu interloqués de voir ce gaijin les filmer :

Mais peu importe puisque les yeux, contrairement à ceux des endormis du métro, sont cette fois-ci ouverts et le fixent. Pas vraiment de communication mais un contact visuel s’est fait.

Puis un contact plus chaleureux s’opère puisque c’est le bas du visage qui se débride :

À défaut de pouvoir communiquer, l’étranger suscite de l’amusement, ce qui n’est déjà pas si mal. La troisième femme ira jusqu’à tenter une communication en anglais, communication que l’on devine un peu bredouillante. « Que l’on devine » car elle est aussitôt recouverte par Good Morning, une des chansons de Chantons sous la pluie. Marker semble vouloir refuser au spectateur la possibilité d’entendre sa conversation avec la vendeuse. On a l’impression qu’il se trouve dans une situation d’urgence, la voix mélodieuse de Debbie Reynolds a alors un quelque chose de cacophonique et, malgré le côté sympathique de la situation, on a hâte de passer à la scène suivante.

À quoi bon chercher tout de suite à maîtriser le langage pour entrer en relation avec l’autochtone ? « Bonjour » : n’est-ce pas finalement l’unique mot que tout voyageur devrait emporter ses bagages ? Il permet d’établir un contact amical tout en préservant le  rapport avec l’autre de toute inimité, de toute déception qui viendrait entacher l’imaginaire du voyageur. Les conversations amicales peuvent parfois être irritantes.

Aussi Marker restera-t-il prudemment à la surface de la communication avec cette vendeuse, préférant privilégier le flux de perceptions qui s’offrent à lui dans ce grand magasin en attendant le spectacle de la rue.

4ème temps : kaleidoscope d’images

Dans la dernière partie, la vidéaste efface totalement sa présence. On entendait encore un peu le bourdonnement de sa voix lors de sa discussion avec la vendeuse, maintenant c’est fini. Il est certes parfois remarqué :

Mais il se fond surtout dans un décor duquel il fait défiler des images finalement assez peu en rapport avec les images d’Épinal que l’on associe traditionnellement au Japon. Bonhomme publicitaire :

Défilé de mode :

Puis chorale :

Et orchestre de chambre :

À aucun moment le spectateur n’aura vu un kimono, un temple ou un jardin japonais. La seule chose qui lui aura sauté à la figure, c’est cette version asiatique de notre occident. Mais devant ces images, le spectateur n’a pas la sensation d’une ironie face à cette copie. À la froide cacophonie du début correspond l’harmonie de ce quatuor qui happe l’attention du public au détour d’une rue de Tokyo, et qui exalte la rêverie du réalisateur. Images d’une croisière, de chats aperçus à la télévision, le voyageur voyage : dans Tokyo mais surtout dans son propre imaginaire. Et c’est sans doute plus important que de s’offusquer de cette facette occidentalisée et de partir dans une vaine croisade pour trouver le « vrai » Japon.

R.I.P. Satoshi Kon

18 mai de cette année, une journée inoubliable.

Ma femme et moi avons reçu ce pronostic d’un cardiologue de l’hôpital Musashino de la Croix Rouge :

« Le cancer du pancréas est en phase terminale et s’est métastasé aux os. Il vous reste 6 mois au plus ».

Lorsque j’ai fait part de mes craintes auprès de M. Maruyama concernant Yume-Miru Kikai, il m’a répondu : « C’est bon, ne vous inquiétez pas. Nous ferons tout ce qu’il faut ».

J’ai pleuré. Pleuré très fort.

C’est avec des sentiments de gratitude pour tout ce qui est bon en ce monde que je pose mon crayon.

Je m’en vais maintenant.


Satoshi Kon

Satoshi Kon est décédé hier des suites d’un cancer du pancréas. Il avait 46 ans et préparait un nouveau film, Yume-Miru Kikai.

Extreme Private Eros : Love Song (Kazuo Hara – 1974)

RAW. C’est ce terme propre à la photographie numérique, désignant un format de fichier non compressé, et que l’on pourrait traduire par « brut », c’est ce terme donc qui m’est venu immédiatement à l’esprit en voyant ce documentaire autobiographique de Kazuo Hara.

Précisons ici : « quasi autobiographique » car si l’entreprise d’Hara l’amène à parler de lui-même, de ses sentiments vis-à-vis de Miyuki Takeda, son ex-femme, c’est surtout l’extraordinaire portrait de cette dernière qu’Hara s’efforce de brosser. Lire la suite Extreme Private Eros : Love Song (Kazuo Hara – 1974)

Bijin de la semaine (11) : Peter

Ceux qui s’imaginent qu’il n’y aura que de la pulpeuse pin up à gros seins dans cette rubrique en seront aujourd’hui pour leurs frais. Car la belle Peter est plate comme une seiche ou, devrais-je plutôt dire, plate comme un homme. Car oui, Peter est gay. Pourquoi pas ? Bijin veut dire belle femme. Or Peter se considère comme une femme et est indéniablement une belle femme. Il y a bien un petit détail technique mais franchement, on ne va pas chipoter non plus. Lire la suite Bijin de la semaine (11) : Peter

Yayoi Kusama : I love me (Takako Matsumoto – 2008)

Non, non, rassurez-vous, tout va bien , je n’ai pas pété un plomb, ce n’est pas un nouvel article de ma série des « Bijin de la semaine ».  Les plus férus de Pop Art auront connu Yayoi Kusama (que l’on ne risque évidemment pas de confondre avec Yayoi Watanabe), grande prêtresse dans son pays, avec Yoko Ono, de cette catégorie picturale. Je dis « dans son pays » et c’est un peu méchant, car la vénérable dame, maintenant âgée de 80 ans, est connue internationalement. Un récent DVD, Yayo Kusama : I love me fait de cet artiste hors norme un portrait aussi touchant qu’hallucinant. Lire la suite Yayoi Kusama : I love me (Takako Matsumoto – 2008)