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L’impitoyable monde des mangakas en dentelles

Vous avez aimé mes critiques de manga shojo sur des lycéennes qui se font persécuter ? Vous en voulez encore ? Non ? Eh bien c’est pas grave, vous en aurez quand même avec Hope, manga publié entre 2013 et 2015 chez Kodansha. Rien à voir avec Life en terme de longueur : Hope fait six tomes bien tassés, avec pour certains moins de 140 pages. Et rien à voir non plus avec Vitamine puisque le manga a été créé 12 ans après la première œuvre de Suenobu (et quatre ans après le dernier volume de Life), autant dire que le trait est devenu plus pro (même si on pouvait justement apprécier la rudesse du trait des débuts).

Après, pour l’histoire, on ne dira donc pas qu’il n’y a rien à voir. On suit le quotidien de Hikari, une jeune lycéenne dont le rêve est de devenir mangaka. Elle commence par dessiner avec acharnement dès qu’elle a du temps de libre, puis enchaîne avec un boulant d’assistante auprès d’une mangaka de renom et va enfin s’essayer à voler de ses propres ailes, aidé par un tanto sévère mais attentionné. Problème : elle irrite certaines concurrentes, une en particulier qui n’hésitera pas à lui tendre des pièges ou à salir son nom sur les réseaux sociaux.

On le voit, ce n’est pas parce qu’il y est question de manga et de persécution que l’on est forcément face à une déclinaison monotone de Vitamine et de Life car on quitte cette fois-ci le milieu scolaire (réservé surtout au premier tome) pour un milieu professionnel. De même, le caractère d’Hikari n’est pas foncièrement identique à celui des autres héroïnes. On retrouve tout de même une certaine rage mais Suenobu a su lui doter une identité propre qui, associée à un graphisme plus rond, fait oublier la lecture des œuvres précédentes.

Lire les six tomes s’est fait sans trop de problème, on peut même regretter que Suenobu n’ait pas pu donner plus d’amplitude à son traitement du métier de mangaka. Car si vous aimez les mangas comme Bakuman, il y a des chances pour que vous appréciiez Hope qui lève le voile sur le métier de mangaka de shojo. On y retrouve tous les ingrédients du genre : l’atelier, les assistants, la mangaka qui chapeaute le travail, les dates buttoir demandant à tous un travail de fou, le tanto qui met la pression sur son artiste pour en tirer le meilleur, les choix éditoriaux soucieux du goût des lecteurs, les limites artistiques que ces derniers imposent, enfin les petites guéguerres entre créateurs d’envergure, guéguerre qui dans le cas d’Hikari va déboucher sur de sérieuses déconvenues. Cerise sur le gâteau, Suenobu compose des planches sur Hikari en pleine action du plus beau style nekketsu, aspect déjà remarqué dans Life, avec la méchante de l’histoire enrobée d’une aura d’énergie très super saiyen.

Enfin, concernant la noirceur, ça se démarque là aussi des œuvres précédentes. Dans les premiers volumes, on se dit que l’adversité que va rencontrer Hikari sera bien gentillette en comparaison. Néanmoins, dans le tome 5, on tombe sur cette scène :

Comme dans Life, l’héroïne tombe dans une scène de viol collectif. Dans Life, l’héroïne s’en sortait sur le fil. Dans Hope, c’est durant quelques planches ambigües. On voit son tanto arriver, Hikari et ses persécuteurs sont tous habillés, attablés sagement autour de quelques boissons, on se dit que finalement Hikari a échappé au pire, que tout cela était juste pour lui faire peur. Seulement, quelques planches plus tard, Hikari décide de créer une nouvelle histoire intitulée Tubomi et Hana. Il y est question d’une fillette qui adore sa petite chienne prénommée Hana. Mais persécutée par des filles de sa classe, elle voit un jour son animal battu à mort par ces dernières :

Tsubomi se vengera en butant au couteau celles qui l’ont tué et finira sa vengeance en se pendant, seul moyen pour elle de retrouver au paradis sa chère Hana.

Oui, c’est une histoire un peu hallucinante pour être publiée dans un magazine de mangas pour fille, et la rédaction du journal n’hésite pas à recevoir une pléthore de lettres courroucées émanant de parents soucieux des lectures de leur progéniture. Mais intelligemment, Suenobu en profite pour souligner combien les parents ne panent la plupart du temps rien à ce qui peut toucher leurs gosses. S’ils sont mécontents, le lectorat principal d’Hikari, d’abord déboussolé par l’histoire d’Hikari, finira par acclamer son travail. Ensuite, il y a la symbolique évidente la trame puisque cette chienne ensanglantée appelée Hana représente évidemment le pucelage perdu d’Hikari (Hana signifiant fleur mais pouvant aussi désigner par métaphore le sexe féminin). Tout est alors dit. Hikari extériorise par une rage créatrice touchant à l’autobiographie parce que le viol a été censuré (et heureusement, mon cœur délicat ne l’aurait pas supporé) mais a bien eu lieu et Hope devient alors à l’image du manga créé par Hikari : une œuvre au graphisme aimable mais dont le fond est singulièrement sombre et touchant.

Tout cela fait que si Hope n’a pas le même souffle que Life ou la même spontanéité que Vitamine, il n’en est pas moins un shojo intéressant et tout à fait recommandable au sein de la bibliographie de Suenobu. A noter que ce titre n’a malheureusemnt pas été traduit en français, pour le lire, il faudra soit contenter de la version en japonais ou des scanlations (de qualité) en anglais.

Paye ta life dans un lycée de pestes !

Après l’œuvre matricielle, l’amplification. Life est un peu le grand œuvre de Keiko Suenobu, l’œuvre qui a fait suite à Vitamine et qui lui a permis d’obtenir le prix du manga Kodansha en 2006 dans la catégorie Shojo. Bon, ça, c’est anecdotique, sachez juste que Life est une pure bombe. Ne vous laissez pas berner par les couvertures :

Moi aussi, lorsqu’un jour je suis tombé dessus, je me suis dit : Houlà, mais jamais je ne lirai ceci ! Et puis, après Vitamine j’ai enchaîné avec Life et je crois m’être goinfré les 20 tomes en trois jours. Doux moment de binge reading qui m’a captivé et m’a donné envie de poursuivre mon exploration de l’univers shojo.

Comparativement à Vitamine, Life est moins autobiographique et plus fictionnel. L’héroïne, Ayumu Shiiba est une collégienne en passe de passer au lycée. Mal dans sa peau, elle a pour mauvaise habitude de se scarifier. Surtout, elle se met malencontreusement à dos sa meilleure amie (qui n’est d’ailleurs en fait qu’une sale conne, il faut bien le dire). Dans son nouveau lycée, ça s’arrange un peu, elle arrive à s’intégrer à un groupe de filles jusqu’au jour où cela dérape avec la rencontre du petit ami pour le moins déviant d’une de ces nouvelles amies, la Barbie Manami Anzai. Ayumu va alors connaître l’enfer mais aussi la joie de faire la rencontre d’une autre fille isolée de sa classe, la sublime Miki Hatori, fille de forte personnalité :

Ah Miki ! Moi aussi je te trouve forte et formidable ! Je t’aime !

Tout le long du manga, Ayumu et Miki vont n’avoir de cesse d’ignorer Manami et ses sbires, voire de es combattre quand ces dernières mettront au point des plans criminels pour les détruire. Car l’ijime ne consiste pas ici qu’à leur jeter des rouleaux de PQ par-dessus la cloison des WC. Lors d’une scène, on demandera à ayumu de manger une poignée d’aiguilles. Dans une autre ce sera carrément un kidnapping pour les faire violer par un groupe de furyos. Autant dire que Suenobu pousse sûrement un peu plus loin le curseur par rapport à son expérience personnel de l’ijime (du moins on l’espère pour elle).

Le hobby particulier du petit copain de Manami.

Du coup il y a une inventivité constante qui faire que les vingt tomes se dévorent. Evidemment, à partir du quinzième tome Life n’échappe pas à une impression de redite néanmoins Suenobu sait rendre sa conclusion intéressante, notamment avec l’inversion progressive des rapports de force au sein de la classe. Les persécuteurs vont peu à peu devenir les persécutés dans leur classe, engendrant un discours ambigu sur l’effet moutons de Panurge dont on sent qu’il peut se reproduire à tout instant, malgré des événement s antérieurs qui auraient amené à se corriger.

Ajoutons à cela un graphisme et une composition particulièrement efficaces. Avec une touche de shonen concernant Ayumu dont la rage la couvre parfois d’un écran d’énergie qui n’est pas sans rappeler certains personnages de Dragon Ball. C’est peut-être parfois un peu too much mais pour un manga qui s’appelle Life et qui brasse à pleine mains des sentiments dans tous leurs états, ce n’est pas non plus incohérent. Bref, je ne vais pas dire que s’il y avait un seul shojo sur l’ijime à lire ce serait celui-là, je n’en suis qu’ua début de mon exploration du continent shojo, mais je gage qu’il s’agit d’un des titres les plus emblématiques. Bref un bon complément à Vitamine, d’autant que là, le personnage n’a pas de bouée de sauvetage intérieure pour se tirer d’affaire. Dans Vitamine, l’héroïne avait en effet la création de mangas pour redonner un sens à sa vie. Là, Ayumu n’a rien, c’est une ado ordinaire sans idée précise sur la voie à donner à sa vie. On peut supposer que cet aspect ordinaire que seul vient sauver une incroyable énergie insuffler par Miki a dû ajouter en identification chez les jeunes lectrices.

Signalons au passage une bonne version concoctée par Kurokawa.

Sur ce je vous laisse, j’ai un autre shojo sur le feu.

 

Des vitamines contre l’ijime

C’est avec un titre tel que Vitamine, de Keiko Suenobu, que l’on s’aperçoit combien sont friables les limites entre les différents genres de mangas. En tout cas pour un néophyte comme moi. Car lorsque l’on me dit « shōjo », immédiatement me vient en tête ce genre d’image :

Des fleurs, des boucles blondes, des yeux immenses avec des millions d’étoiles à l’intérieur, voilà, on est dans du shōjo à destination de jeunes filles.

Par contre, ce style d’image :

Là, pour moi, on est plus dans du seinen, ou du josei, le seinen pour jeunes femmes.

Tout cela pour dire qu’il va me falloir combler les quelques wagons de retard que j’ai par rapport aux shōjo qui ont fait leur révolution depuis belle lurette, avec des auteures comme Moto Hagio ou Hideko Mizuno. Comme en ce moment je suis plutôt porté sur des mangas faisant dans le récit de relations compliqués entre des hommes et des femmes (je viens de finir le très « ecchi » et « mature » Usotsuki Paradox), et que le manga du jour, Vitamine, m’a fait forte impression, les prochains articles risquent de sentir le parfum et le verni à ongles, je préfère vous en avertir.

Bref, Vitamine, excellent one shot malheureusement plus édité, qu’est-ce que c’est ? C’est très probablement un des tout meilleurs mangas sur le thème de l’ijime. Manga  touchant par ailleurs à l’autobiographique puisque l’héroïne, Sawako, est un peu comme le double narratif de Suenobu qui a vraiment connu l’ijime lorsqu’elle était jeune.

Pour la jeune Sawako, tout part d’un petit ami qui a du mal à contrôler ses pulsions. L’image un peu plus haut, c’est lui et Sawako, en train de le faire dans leur bahut. Ça passe une fois parce qu’il n’y a pas de témoins mais alors qu’il l’oblige à le laisser jouer à l’apprenti gynéco alors qu’ils sont censés nettoyer leur salle de classe en fin de journée, ils se font surprendre par un camarade qui a tôt fait de tout raconter aux autres. Commence alors pour Sawako une épouvantable réputation de « chaudasse ». Cela va commencer par des moqueries, se poursuivre par du harcèlement sur son keitai (avec des messages du type : « tu veux bien me sucer ? »), enfin par une violence de tous les instants, notamment un déshabillage forcé dans les vestiaires lors du cours du sport pour être photographiée après avoir été transformée au marker en panda :

Au bout d’un moment, c’est la goutte de trop et Sawako décide de ne plus aller au collège, d’autant que les adultes responsables qui seraient supposés l’aider se contentent de lui donner des conseils du genre : « mets-y du tien, ce qui t’arrive n’est pas si dur après tout, ils vont bien finir par se lasser ». A cette incompétence professorale succède l’incompétence parentale, du moins celle de la mère, le père de Sawako faisant preuve de compréhension devant la volonté de ne plus retourner au collège. Mais pour la mère, c’est une autre chanson, puisqu’il s’git de préparer les sacro-saints examens de préparation à l’entrée du lycée. Cela part d’un bon sentiment, comme toute les mères elle souhaite la réussite de son enfant mais on sent derrière cette envie l’image du clou qui ne doit pas dépasser dans la socité japonaise. Or, Sawako, par son attitude de refus, devien le clou que l’on voit beaucoup trop. Dès lors la mère tombe-t–elle souvent dans des crises de larmes sans que l’on sache vraiment quelle en est leur cause : une peine sincère pour sa fille ou un orgueil qui panique car sa réputation est en proie au quand diras-tu des mégères du quartier qui n’ont, elles, aucun souci avec l’éducation de leur enfant ?

Dans tous les cas, Vitamine se double alors d’un autre nœud dramatique pour Sawako. D’un côté il lui faut redonner un sens à sa vie après son refus inébranlable de retourner dans un système qui n’a pas su la protéger. Cela lui se permet par le manga, domaine dans lequel Sawako montre des aptitudes et qui va lui redonner confiance en elle. De l’autre, il lui faudra gérer la pression maternelle et essayer de transformer les attentes hyper-conventionnelles de sa mère.

Avec en filigrane cette question constante : qu’est-ce que le courage lorsqu’on a le malheur d’être en proie à l’ijime ? Est-ce retourner coûte que coûte au collège et continuer d’en prendre plein la gueule jusqu’au suicide ? Ou est-ce faire comme Sawako, c’est-à-dire blackbouler le système éducatif pour rester chez soi pour se consacrer dans un domaine où l’on pense que l’on peut réussir, ici le manga ?

La réponse de Suenobu est très clair, rester le clou qui dépasse plutôt qu’être celui qui va morfler est la forme de courage qu’il convient d’adopter. Du reste, cela débouchera pour Sawako dans une forme de rage du vainqueur qui se conclura dans le manga avec de savoureuses pages.

A la fois sombre et profondément optimiste, Vitamine est un shōjo qui porte bien son nom et qui donne envie de se pencher sur la série phare de son auteure, série elle aussi consacrée à l’ijime : Life.

The Last Dance en fauteuil roulant

Actuellement, j’attends comme le messie la journée du lundi et ses deux offrandes qu’elle me remet depuis quelques semaines, à savoir deux épisodes de The Last Dance, sur la glorieuse épopée des Chicago Bulls sous l’ère Jordan, dans les années 90. Le documentaire est riche en images d’archives étonnantes, et pour qui aime le basket, l’a pratiqué en club, et a grandi en punaisant sur les murs de sa chambre des posters de James Worthy et de Danny Ainge (oui, Ainge le mal aimé, le détesté, mais que voulez-vous, je récupérais les posters que je trouvais dans les magazines de l’époque), c’est une fabuleuse madeleine.

Madeleine qui m’a donné envie de me remettre aux mangas. Cela faisait longtemps que je n’avais rien lu, profitant du confinement pour me goinfrer de littérature comme à ma grande époque. Mais que lire ? Quand on dit « manga de basket », on songe tout de suite à deux titres : Kuroko no Basket et (surtout) Slam Dunk. J’ai vu pour chacun l’adaptation animée qui en avait été tirée. Au charme so 80’s de celle de Slam Dunk a répondu quelques années plus tard le délire jouissif des coups spéciaux façon Saint Seiya dans celle de Kuroko. A chaque fois, immense plaisir. Après, pour ce qui est de tout reprendre à travers leur manga respectif, avantage à Slam Dunk, souvent cité comme étant LE manga de basket, voire LE shonen sportif.

Ne restait plus qu’à se procurer les tomes de Slam Dunk mais là, j’étais pris un peu de court. La nouvelle édition (la « Star Edition ») me semble un poil onéreuse pour ce qu’elle est. Quant à d’éventuels scans de qualité à trouver sur le net, je pouvais repasser.

Du coup, en attendant des circonstances plus favorables, je me suis rabattu sur une autre œuvre d’Inoue traitant du basket :

Real

 

Particularité : le manga traite du basket en général mais en particulier du handibasket. Le thème de la blessure étant un motif bien connu de la mécanique narrative du shonen de sport, j’allais sans doute me confronter là à de nombreuses affres de personnages accidentés, fauchés par la vie et se demandant quoi faire pour lui redonner sens. Cela n’a pas raté et c’est tant mieux car c’est la grande richesse de Real qui pourra paraître moins lumineux que Slam Dunk mais en même temps plus complet, touchant aussi bien à la légèreté qu’à une gravité toute réaliste.

Ici, il est bien difficile de déterminer un personnage principal. Si le bolosse Nomiya, grand fan de basket, évoque tout de suite le Sakuragi de Slam Dunk, il est loin d’être systématiquement présent, cédant parfois sa place à d’autres personnages durant de nombreux chapitres. On a ainsi le portrait de Togawa, lycéen prometteur dans la pratique du 100M mais qui, atteint d’un cancer des os, doit se rabattre sur le handi-basket. Takahashi était lui autrefois un lycéen du genre bâton-merdeux plutôt fort au basket. Touché par un rude accident de la route, il a dû faire une croix sur ses jambes et commencer un parcours du combattant dans son hôpital pour se redéfinir, mieux comprendre sa famille et redonner un sens à sa vie. Dans cette quête il fera d’étonnantes rencontres, comme celle d’un vieux otaku handicapé comme lui, mais aussi celle d’une star du catch bien décidée à retrouver ses jambes : Scorpion Shiratori.

Ces trois fils narratifs s’entrecroisent, se répondent, souvent pulsés par l’évolution de Nomiya, gorille relou mais sympathique à l’enthousiasme communicatif. Chacun des personnages connaissent des moments de mou puis des heures plus enthousiastes. A ce jeu d’entrecroisements, Inoue excelle, y injectant une pléthore d’autres personnages intéressants, comme la jeune Azumi, secrètement amoureuse de Togawa (lien amoureux juste suggéré), et qui elle aussi doit songer à donner du sens à sa vie après le lycée, mais aussi les parents de Takahashi.

Comme avec Slam Dunk, on est dans une aventure humaine mais là où dans Slam Dunk elle parachavait glorieusement les années lycée, elle sort de ce cadre dans Real pour toucher toutes les générations, avec en plus, cerise sur le gâteau, le trait d’Inoue qui depuis Slam Dunk a évolué et gère parfaitement aussi bien les scènes d’introspection que les scènes de basket. Rien à dire évidemment sur les scènes de basket traditionnel, avec des joueurs sur leurs deux jambes comme Nomiya. Se fixant pour but de passer pro, Nomiya accède à un camp de sélection et les planches que dure cet arc procure son lot de planches savoureuses et explosives. Et c’est aussi le cas pour celles de handibasket dont on peut penser qu’elles ont dû constituer un challenge pour Inoue. Donner l’impression du mouvement, de la rudesse des contacts, de la virtuosité individuelle en se privant des poses splendidement athlétiques d’un Rukawa (un des personnages phares de Slam Dunk), ce n’était pas gagné d’avance. Et pourtant, force est de constater que ces scènes sont très prenantes aussi. A la place des jambes, on a ceci, un fauteuil…

Véritables bolides aux roues de biais, ces fauteuils deviennent sous la plume d’Inoue l’équivalent circulaire des jambes de basketteurs. L’alchimie entre ces troncs aux bras levés et cette assise de métal se fait parfaitement et à aucun moment on se dit qu’il y a dans ces scènes une absence de lisibilité, au contraire.

En quatorze tomes, Inoue livre une œuvre maîtresse, injustement dans l’ombre du phénomène Slam Dunk. On pourrait juste lui reprocher une fin laissant un goût d’inachevé mais ce n’est pas anormal non plus car pour tous ces personnages, féminins comme masculins, vingtenaires, quadra ou quinquagénaires, l’heure de The Last Dance sera sans cesse repoussée avant le buzzer final.

Un manga vraiment splendide.

Angoulême 2020 : 20/20

Achevée le week-end dernier, la 47ème édition du FIBD m’a laissé retrouver mes pénates dimanche soir totalement éreinté. Ereinté mais satisfait aussi avec le net sentiment d’en avoir bien profité puisque j’y ai cette fois-ci traîné mes basques non pas une journée comme c’était l’habitude mais trois (jeudi, samedi et dimanche). Et ça change tout. Oubliées les expos visitées en coups de vent parce que j’avais à me rendre à telle heure à un stand pour une dédicace. Là, j’ai pu pleinement explorer les différents lieux du festival, faire un max d’achats, glaner un nombre appréciable de dédicaces et surtout m’en mettre plein les mirettes aux différentes expos. Si je devais parodier l’énumération de Goscinny sur la couverture d’Astérix et Cléopâtre, voici ce que ça donnerait :

3 jours de festival. 23 heures cumulées. 34614 pas. 7 livres dédicacés. 6 expositions. 250€ d’achats.

Oui, avec ces 250€ je crois pouvoir affirmer que j’ai dû en cours de route griller un fusible mais d’un autre côté aucun remords, l’envoi aux urgences de ma carte bleue pour soins intensifs ne pèse pas lourd dans ma conscience, tout à ma joie de trouver une place dans ma bibliothèque à la quinzaine de bouquins rapportés. Comme disait Goethe, les collectionneurs sont des gens heureux, il avait raison.

Rangeons tout de même ce volume dans un coin caché de la bibliothèque, faudrait pas que les kids tombe dessus. Très « âmes sensible s’abstenir ! »

En fait c’est plus ce chiffre de 7 livres dédicacés qui me surprend. Si faire le pied de grue pour récupérer un dessin a pu autrefois m’intéresser, j’ai par la suite dédaigné cette activité sur le mode « I’m too old for this shit ». Rester une heure dans une file d’attente alors que l’on pouvait utiliser cette heure pour prendre son temps dans une belle exposition, je ne comprenais pas. Le changement a commencé à se faire l’année dernière, avec le cirque pour récupérer une dédicace de Taiyou Matsumoto. Avec cette opération chronophage, j’avais vu le temps à consacrer aux autres activités se réduire drastiquement et c’est alors que je me suis dit que deux journées à consacrer au festival ne serait pas du luxe. Ce que j’entrepris de faire cette année et même avec un bonus, avec cette journée préliminaire le jeudi.

Avec ces trois journées, autant dire que l’immersion a été totale et sans qu’il y ait forcément eu une impression de redite. Avec en fil rouge la petite excitation de mettre la main sur l’exemplaire d’un titre dédicacé. Les dédicaces n’ont pas été non plus une obsession, mais un fil rouge lors des deux premières journées assez plaisant.

Si je me souviens bien, je crois avoir eu ma première dédicace en 1983, à Angoulême. Ecolier, j’avais accompagné mon père au festival et j’avais rapporté un Ric Hochet dédicacé par Tibet et Duchâteau (exemplaire qui a d’ailleurs depuis longtemps mystérieusement disparu de ma bibliothèque, je soupçonne mon frangin de me l’avoir emprunté et de ne me l’avoir jamais rendu). Le dessin était quelconque, Ric Hochet rapidement dessiné de profil mais qu’importe, ç’avait été un instant magique. Il y a eu d’autres trophées depuis, dont Moebius (deux trophées rien que pour lui) ou donc Matsumoto l’année dernière. Le mot « trophée » convient d’ailleurs assez bien. Avec les dédicaces, on peut en effet être amené à faire une partie de chasse. D’abord vous prévoyez les horaires afin de savoir quel sera le meilleur moment pour cueillir ces bêtes discrètes que sont les dessinateurs. Puis vous vous rendez sur le terrain, en tenue adaptée car vous savez que vous allez marcher beaucoup et devoir parfois vous tenir longtemps immobile. Avec si possible un peu de victuailles dans le bissac, pour reprendre un peu de force et se remonter le moral. Ne pas hésiter non plus à être matinal et arriver en avance par rapport aux heures choisies. Sur le terrain, on tombe inévitablement sur d’autres collègues chasseurs, on se raconte de vieux souvenirs de chasse. Et puis, à un moment, vous vous trouvez face à votre proie. Il faut avoir alors le réflexe sûr. Vous dégainez votre album et le tendez d’un geste sûr vers votre proie qui n’aura d’autre choix que d’appliquer sur la page de garde un magnifique dessin. PAN ! PAN ! Voilà, c’est fait, vous ne rentrerez pas bredouille et serez fier de montrer le soir venu à vos proches le trophée du jour.

Il faudrait que je comptabilise mes trophées. Par rapport à d’autres, le chiffre doit paraître ridicule mais quand même, depuis le temps ça doit quand même ressembler à quelque chose. Et avec donc le désir maintenant d’en augmenter le nombre, un des symptômes de la collectionnite. Nous verrons cela pour Angoulême 2021 car je n’ai guère d’autres opportunités là où je suis de chopper d’autres dédicaces. En attendant cela, retraçons donc le fil des festivités du festival le W-E dernier, avec un article récapitulatif qui est devenue une habitude depuis quelques années et qui promet de l’être encore durant bien d’autres.

Si vous avez un peu suivi l’actualité du festival vous le savez, concernant les mangas le festival s’organisait autour d’une sainte trinité : TSUGE – KISHIRO – ASANO.

Dès la première journée j’avais pour programme chargé de voir les expositions consacrées aux deux premiers et de chopper une dédicace du troisième. Histoire de gagner du temps en évitant la galère de trouver une place pour la voiture, j’eus l’idée de me rendre au festival en car. Une heure de route, 2 euros le voyage, ça me semblait intéressant pour gagner du temps. En fait mal m’en a pris : en plus de NRJ et de sa musique de merde que j’ai dû me farcir tout le long, à l’arrivée on a dû se cogner un embouteillage monstre du fait de l’arrivée de Macron qui avait décidé de montrer qu’il kiffait la BD. Ça commençait mal et c’est à 10H20 que j’ai pu descendre de l’Espace Franquin. Ça allait vite s’arranger avec une rapide visite à mon cousin. Fantasio a son cousin Zantafio, moi j’ai mon cousin Rikol. A la différence qu’il n’est pas tourné vers le mal mais vers le bien, en particulier celui du festivalier puisqu’il est à la tête d’une des activités proposées lors du festival. J’en avais déjà parlé, l’homme est généreux et sait rendre service à la familia :

Ma Olrik ! Tou es dé la famille ! Tu peux mé démander ce que tou veux, tu sais bien que jé té lé donnerai !

Et un peu magicien avec ça, le cousin Rikol. Il n’a juste qu’à plonger sa main dans sa poche pour qu’imméditement, HOP ! surgisse non pas un lapin mais…

Un pass VIP !

Mesdames les lectrices, admirez au passage la pilosité virile, très Sean Connery dans Goldfinger, de votre serviteur.

Mon cousin, c’est un peu un de ces bons mages que l’on rencontre dans des RPG vidéoludiques. Je sais à chaque fois que je ne repartirai pas les mains vides puisqu’en plus du précieux pass l’ami me donne un sac avec quelques albums ayant concouru pour un des prix du festival. Moi, maintenant je prévois le coup, je mets une bonne bouteille dans mon sac pour la lui filer en échange de ses bons procédés.

Le quart d’heure de causette passé, je le laissai à son programme chargé (dans les différents sens du terme d’ailleurs, quand je le revis samedi après-midi, il était effectivement bien chargé des nombreux verres de champagnes engloutis lors de moult buffets mondains) pour me rendre recta à la bulle du Nouveau Monde. Un objectif, confirmer au stand du Lézard Noir que les horaires de dédicaces de Hisao Eguchi.

J’aime bien le Lézard Noir, leurs publications sont certes un peu chères mais comme ce sont des titres atypiques avec en plus la volonté de proposer un format plus grand, je suppose que les tirages et les coûts de fabrications ne permettent pas de descendre sous la barre des 10€. En tout cas ajouter Eguchi à leur catalogue est un joli coup. Pour ma part j’ai regretté de ne pas avoir acheté lors de mon précédent séjour au Japon son dernier artbook, STEP. J’avais failli l’acheter et puis, comme j’avis déjà énormément dépensé en bouquins, j’avais laissé tomber. C’est dommage car plutôt qu’un exemplaire de Stop ! Hibari Kun, je le lui aurais volontiers fait dédicacer. Bref, au stand je demandai eu gérant barbu les conditions de la dédicace : pas de tickets, on achète un exemplaire au stand et normalement c’est bon, les mangakas étant rapides pour dédicacer, tout le monde devrait trouver son bonheur. J’achetai en prévision de la dédicace (qui aurait lieu samedi matin à 10 heures) le tome 1 de Hibari kun puis filai vers l’espace « le monde des bulles » (communément appelé la bulle du champ de Mars ».

Il y avait déjà un peu la queue à l’entrée, à cause des multiples fouilles pour le plan vigipirate. C’était sans compter sans le pouvoir de mon pass VIP, coupe-file magique qui me fit instantanément gagner 10 minutes d’attente. A l’intérieur les habituels éditeurs franco-belges mais aussi Urban Comics et autre Panini Comics. Un coup d’œil au programme des dédicaces chez Dargaud : Clérisse-Smolderen à 15H. Bon, pourquoi pas ? On verrait cela. Passage sinon obligé chez Casterman qui depuis quelques années fait régulièrement venir un mangaka. Cette année c’était Sansuke Yamada, prix Osamu Tezuka 2018 avec Sengo. Dédicaces à 17H, comme le dernier car était à 18H15, ça pouvait le faire.

Par la suite direction l’Espace Franquin pour une des grosses expos, celle consacrée à Gunnm.

Je la fis un peu rapidement, me disant que de toute façon j’aurais d’autres occasions durant le week-end pour l’apprécier davantage. Mais pour l’évoquer maintenant dans l’article sans y revenir, c’était une très belle exposition. Le commissaire de l’exposition, a en effet bien fait les choses : scénographie élégante et surtout rien moins que 150 planches originales. Le fan de Gunnm n’ayant pu venir au festival n’a que ses yeux pour pleurer car Kishiro lui-même a été vivement impressionné par le résultat. Pour l’amateur de manga de S-F c’était assurément ZE expo à ne pas rater. Elle rendait pleinement justice au travail de l’auteur, les planches choisies montrant la beauté du trait, des ancrages, un travail sidérant de précision, avec parfois des passerelles allant aussi bien du côté d’Otomo que de Moebius. Le tout avec parfois cette rage, cette violence que Kishiro sait rendre dans son trait et ses compsoitions. Seule réserve : l’espace alloué était quand même un peu étroit, y aller le samedi était juste impossible mais d’un autre côté, comme il s’agit d’une œuvre populaire, pas sûr que lui consacrer un espace plus grand aurait changé grand-chose. À noter que la boutique Gunnm au sous-sol offrait un shikishi pour l’achat d’un livre, ce que je fis : 

 

Ensuite direction le musée d’Angoulême avec le gros morceau de l’édition 2020 : l’exposition Yoshiharu Tsuge. Là aussi, je l’ai faite rapidement, me disant que je retournerai la voir plus tranquillement le dimanche. J’en vis cependant assez pour me faire une idée assez juste de la collection de planches rassemblées à grand frais (on parle de plusieurs millions d’euros pour l’assurance de l’exposition) : cette expo était juste une tuerie absolue. Je ne vais pas mentir en affirmant que je connaissais déjà très bien l’art de Tsuge. Je savais que c’était un nom important du manga, qu’il avait été un des piliers du magazine Garo, que son histoire intitulée La Vis était considérée comme une date dans l’histoire du manga, mais c’était à peu près tout. J’avais récupéré sur internet des versions pirates traduites en anglais mais je n’avais jamais pris le temps de les lire. Là, j’ai très vite compris à quel maître j’avais à faire. Je garde surtout en mémoire un stupéfiant travail concernant le rendu des textures. Qu’elles soient minérales, végétales ou liquides, elles dénotent à chaque fois une parfaite possession des moyens techniques. Le genre d’exposition qui fait tomber les barrières du côté de ceux qui ne jurent que par la BD franco-belge ( ou américaine) et qui auraient tendance à prendre de haut le manga. En voyant l’expo, impossible de ne pas se dire que l’on est juste face à un génie du dessin, qu’importe sa nationalité. À ce sujet, dimanche matin une délégation triée sur le volet a pu tranquillement admirer l’expo. Parmi les privilégiés, Tsuge lui-même, Stéphane Beaujean, le directeur artistique du festival, mais aussi Charles Burns et Inio Asano venus vérifier par eux-mêmes que le génie Tsuge n’était pas une légende, qu’il existait encore bel et bien. Imaginer le prodige Asano dans ses petits souliers face au maître en dit assez sur la portée artistique de ce dernier. Petite vidéo sur cette visite ultra VIP (là, mon bracelet n’aurait été d’aucune utilité je pense) :

Une bonne nouvelle pour ceux qui n’auraient pu venir au festival : comme pour les expos Tezuka et Matsumoto, l’exposition sera au musée d’Angoulême jusqu’au 15 mars. Vu que les possibilités de mettre en place ce genre d’exposition étant aussi rares que la venue de la comète de Halley, pas impossible que j’y retourne avec Olrik senior qui ne jure que par la BD franco-belge old school. Je l’avais déjà amené à l’expo Tezuka et il avait rendu les armes rapidement devant la maîtrise technique.

Ensuite, direction Manga City. Là, j’ai un peu merdé. Pensant que le chapiteau avait été dressé à côté du musée de la BD, comme l’année dernière, je suis descendu à pinces le long des remparts pour me rendre compte qu’en fait, non, il avait été délocalisé à côté de la médiathèque. Erreur de débutant, cela m’apprendra à ne pas mieux planifier mes journées. Bref, après une bonne demi-heure de marche j’arrivai au Manga City. On ne va pas faire la fine bouche, l’endroit était plutôt sympa. Je craignais un de ces cirques avec les inévitables cosplays d’ados qui me gonflent bien à chaque fois. En fait de performance, c’était plus sobre et en même temps bien plus classe : Baron Yoshimoto exécutait une gigantesque fresque juste à côté du stand ATOM qui l’avait fait venir.

Le magazine se démerde bien, déjà plusieurs années d’existence au compteur, un nombre considérables de légendes interviewées, il est devenu une valeur sûre pour les amateurs avides d’informations prises à la source. La petite nouveauté cette année venait de la collaboration avec Baron Yoshimoto qui dessinait donc cette fresque tout le long du festival mais qui dédicaçait aussi sur le stand son artbook.

45€ pour un auteur relativement confidentiel, ça me semblait un peu chaud. Mais comme je savais que son nom était à associer à de glorieux magazines (Manga Action, Big Comic, Shônen Sunday, Shônen Jump…) et que samedi, en fin de festival, alors que mon cerveau était un brin grillé, je l’avoue :

J’ai complètement craqué !

Et je ne le regrette pas. Moi, je voulais à la fin juste prendre une photo souvenir du baron mais c’est alors que ce dernier a insisté : « Allez Olrik kun, fais pas ta timide, viens prendre la pose à côté de moi ! » Bon, ben d’accord alors (au passage remarquez mon précieux t-shirt Gegege no kitarô qui augmente automatiquement de 80% le capital sympathie des auteurs pour ma modeste personne. Im-pa-rable).

Bref un moment sympa et qui n’a pas été bien énergivore. Moins le cas en revanche pour l’obtention d’une dédicace d’Asano. Comme pour l’obtention de Matsumoto l’année dernière, il fallait d’abord acheter une nouveauté de l’auteur au stand Kana afin de participer ensuite à un tirage au sort. C’était quelque chose comme 40 tickets gagnants parmi 80 tickets. Bref, une chance sur deux. L’année dernière j’avais à mes côtés le sergent Olrik jr et le caporal Olrik the 3rd qui avaient maximisé mes chances. Là, je ne pouvais compter que sur ma bonne étoile Bref, après 45 minutes à poireauter dans la file, le moment décisif arriva, moment qui me vit avoir en ma possession un ticket…

Ami lecteur fan d’Asano qui tuerait père et mère pour avoir une dédicace de ton magaka préféré, je sais ici ce que tu penses : que je suis un sacré enfoiré de veinard. J’avoue moi-même que je n’en reviens toujours pas. Peut-être que le pass de mon cousin Rikol avait des pouvoirs magiques que je ne soupçonnais pas ? En tout cas c’est la bave aux lèvres et limite avec une érection que je pris ma euh la queue pour cette fois-ci m’approcher de l’auteur de Solanin. Une heure d’attente, le temps que la star arrive et que vienne mon tour. Après un peu de retard par rapport à l’heure indiquée, nous vîmes arriver une silhouette longiligne avec une tignasse blonde et une chemise à fleurs très stylée : c’était lui. Pour l’occasion, j’avoue avoir beaucoup hésité concernant le titre sur lequel il allait apposer sa griffe. Il fallait acheter une nouveauté mais rien n’interdisait d’acheter un autre manga pour le faire dédicacer. Finalement je me contentai de l’intégrale d’ Un Monder formidable, sa première série alors qu’il n’était âgé que de 22 ans. Le format était plus grand que celui des volumes de Bonne nuit Punpun, la dédicace n’en serait que plus belle. Quand vint mon tour, je n’eus guère le temps de causer, l’homme exécutant son dessin en deux temps trois mouvements. J’évoquai tout de même l’excellent épisode de Manben, la série de la NHK présentée par Naoki Urasawa, qui lui avait été consacré. Pour ceux qui ne connaitraient pas, c’est à voir : on y découvre la technique d’Asano associant photographie et informatique dans un processus créatif qui permet de transformer la photographie d’un bête ustensile de cuisine en une partie de vaisseau spatial. Tenez, voici l’épisode :

Le dessin achevé, je remerciai chaleureusement et m’empressai de me rendre dans un coin pour admirer le résultat :

Voilà qui ne ferait assurément pas tâche dans ma collection. Après un tel coup d’éclat, il ne me remontait plus que remonter vers le centre pour flâner et aussi me rendre à la bulle du champ de mars pour Sansuke Yamada. Là-bas, j’allai quand même jeter un coup d’œil du côté de chez Dargaud : quasi personne pour Clérisse et Smolderen ! J’avais beaucoup aimé leur Été diabolik et son ambiance vénéneuse et colorée, du coup je m’empressai d’acheter Une Année sans Chthulhu pour le dédicacer. Amateur de Lovecraft et ayant fait autrefois mes délices de parties de l’Appel de Chthulhu cette histoire de lycéens durant les 80’s s’adonnant aux joies de ce jeu de rôles avait tout pour me plaire.

Après opération Sansuke Yamada donc. Il était 16H30, le temps d’acheter le tome 1 de Sengo, j’arrivai à la file d’attente (raisonnable, sept personnes avant moi) dix minutes plus tard. Cela devrait être les doigts dans le nez pour le car de 18H15. On arrive rapidement à 17H… 17H05 (toujours pas de Yamada ?)… 17H10 (bon…)… 17H10 (mais qu’est-ce qu’il branle bordel !). À 17H10 une personne du stand Casterman nous explique son retard : comme c’est la première fois que le dessinateur participe à une séance de dédicaces, il avait oublié au Japon tous ses outils ! Du coup il était à la librairie de la galerie commerciale située sous la bulle pour en acheter d’autres ! C’était plutôt drôle et il n’y avait rien à redire à cela. Au pire, il devait y avoir d’autres séances lors des journées suivantes donc je pouvais rater celle de vendredi. J’attendis néanmoins et c’est vers 17H25 qu’il radina. Cinq minutes par dédicaces, c’est à 17H50 que vint mon tour, ce serait bon pour le dernier car. L’homme était souriant et affable, durant l’exécution de la dédicace, j’ai pu échanger un peu par le biais du traducteur sur le magazine dans lequel il était publié (Comic Beam) et sur les autres noms qui s’y illustrent. Quelques minutes plus tard j’obtins ceci :

Trois dédicaces dans le sac, voilà qui allait dégager du temps pour les expos lors des journées suivantes. Au passage, je viens de finir le premier tome Sengo, je pense que c’est une série que je vais suivre jusqu’au bout (on parle de huit ou neuf tomes). Joli trait rond, ambiance d’après-guerre avec soldats et prostituées qui m’a fait penser à certains films, le titre est sans doute la nouveauté la plus intéressante du mois. Le dernier numéro d’ATOM consacre d’ailleurs quelques pages à Sansuke Yamada.

Après un retour à la base dans un car lui aussi diffusant non pas un adagio sur France musique mais une émission débilitante sur NRJ (pléonasme – au passage je conchie ces compagnies de transports  en commun – ici la CITRAM – qui permettent à leurs conducteurs d’imposer aux voyageurs leurs goûts de merde, et de les empêcher de faire une sieste durant le voyage). Cela m’acheva un peu mais moins tout de même que de me lever le lendemain à 6H20 pour une journée de boulot entre deux journées de festival. Je passe sur ce pénible moment pour les dernières festivités du samedi et du dimanche. Dimanche je m’y rendis cette fois-ci en voiture et avec de la bonne musique. Finalement, arriver tôt pour se rendre au parking du champ de mars est une solution pratique. Olrik jr, 14 ans, élève de troisième, m’accompagnait pour une partie de la journée avant d’accompagner des amis. Arrivés bien en avance avant l’ouverture des bulles, nous allâmes prendre un café et un chocolat chaud à un bar situé devant le bulle du Nouveau Monde et le pass du cousin aidant, nous arrivâmes au stand du Lézard Noir avec déjà un peu de monde pour les dédicaces d’Eguchi mais c’était loin d’être la mort.

Hisashi Eguchi est moins un mangaka qu’un illustrateur. Il a certes commencé au Weekly shonen Jump avec Stop ! Hibari Kun ! mais c’est surtout pour son chara design pour Roujin Z et ses nombreuses illustrations publicitaires montrant de jeunes femmes très stylées qu’il est connu. Lors d’un séjour au Japon, j’avais eu la chance de tomber sur une expo qui lui avait été consacré au musée du manga à Kyoto. Un chouette souvenir même si je me maudis de ne pas avoir pris un des beaux ouvrages qui étaient disponibles à la boutique du musée. Une dédicace pleine page sur un artbook, c’est tout de même sacrément classe. Néanmoins, en plus du premier tome de Hibari Kun, je projetai de lui demander une petite signature sur deux cartes postales que j’avais achetées lors de l’expo à Kyoto :

Pour celle de gauche, je lui demandai s’il n’avait pas eu de problèmes avec Moulinsart. Le traducteur avait à peine fini la traduction de ma question qu’Eguchi se marra : oh que si ! Il n’entra pas dans les détails mais apparemment, les sbires de Nick Rodwell lui étaient rapidement tombés dessus. A part ça je posai la question même si la réponse me semblait évidente, à savoir s’il aimait le travail d’Hergé. Son « oui » avait tout d’un oui définitif. Eguchi et Hergé ont en commun une expérience dans l’illustration et la ligne claire d’Hergé ayant la capacité à faire œuvre indépendamment du contexte de la planche, on peut aisément comprendre l’intérêt d’Eguchi pour le Belge.

Après mon tour arriva celui d’Olrik jr qui avait acheté le tome 2 pour le dédicacer puis nous sortîmes de la bulle du Nouveau Monde pour d’autres aventures. Ici je ne vais rentrer dans les détails. J’allai découvrir la sublime expo consacré à Wallace Wood que je ne connaissais pas mais sinon, il y a donc eu l’excellent Baron Yoshimoto en fin de journée et une quantité d’achats déraisonnables. Passons plutôt à l’ultime journée, passée en la compagnie d’un vieil ami et de son fils que descendent chaque année de Tours pour passer le samedi soir à la maison avant de faire le festival le dimanche.

Magnifique expo Wallace Wood !

Cette journée est infiniment plus propice à la visite des expositions. Il y a toujours du monde, mais moins que pour le jeudi (journée des scolaires) et le samedi (il me reste à tester le vendredi). Du coup j’ai vraiment profité des expos Gunnm et Tsuge. Olrik the 3rd, qui accompagnait cette fois-ci son grand frère, désirait se procurer une dédicace de l’auteur de Yakari. Mais comme Derib n’était pas là, il a fallu trouver une solution de remplacement. Je songeai aussitôt au magnifique Wasterlain et son Docteur Poche qui avait fait mes délices à l’époque où je lisais le journal de Spirou. Wasterlain n’est plus vraiment un perdreau de l’année mais il a toujours une main sûre. Olrik the 3rd n’a en tout cas pas perdu une miette (et moi non plus) du beau dessin qui s’est réalisé sous ses yeux.

La journée s’est terminée au Manga City puis à la médiathèque afin de voir l’expo consacrée à Robert Kirkman, l’auteur de Walking Dead. Pas fan du tout de la série mais je reconnais que la scénographie de l’expo était attrayante. Pour ce qui était de la violence, j’avoue que celle de Kishiro me semble plus percutante.

Par la suite, direction le vaisseau Moebius pour une chouette expo consacrée à Jean Frasetto, puis le musée de la BD où Olrik jr put admirer un joli coin dédié à Yakari. Je passe sinon sur l’expo Trondheim que j’ai laissé tomber deux minutes (certains traits ne se prêtent absolument pas à une expo, celui de Trondheim est de ceux-là) pour l’expo Calvo. Un peu rude de terminer un festival avec de ces œuvres appartenant à la préhistoire de la BD. Néanmoins, les deux gros livres sous verre rassemblant les planches originales de La Bête est morte permettait de conclure dignement ce 47ème FIBD.

Le 47ème FIBD est mort, vive le 48ème ! Pour l’heure pas d’informations sur les futures expositions ou sur la venue éventuelle de mangakas. Mais comme c’est parti depuis pas mal d’années maintenant, je gage que l’on devrait être encore rassasié.

 

France 1990, le manga entre dans la zone

A l’heure où les magazines consacrés au Japon, aux mangas où à l’animation se bousculent dans nos kiosques, faisons un petit retour à une époque où le mot manga n’était pas encore dans le dictionnaire et où il fallait s’accrocher pour se satisfaire la rétine avec des titres publiés par des éditeurs américains, ou pour tout simplement s’informer, se tenir au courant des actualités ou apprendre des choses sur l’histoire du manga à une époque où internet n’existait pas.

On a souvent coutume de dire que la première occurrence du terme « manga » en France se trouve dans Le Cri qui tue, le premier fanzine sur le sujet, publié par un Japonais désireux de faire découvrir la B.D. de son pays, Atoss Sakamoto. Comme à l’époque je n’était qu’un petit garçon qui se contentait de regarder Goldorak à la TV, je n’ai pas connu le choc de découvrir un chapitre de Golgo 13 dans une publication. Cependant, parallèlement à la sortie en France d’Akira, j’ai connu celui de tomber sur L’Univers des mangas, de Thierry Groensteen, en 1991. Premier essai sur le sujet, bourré d’infos et généreusement illustré, c’est un ouvrage que j’ai parcouru sans cesse durant pas mal d’années, en attendant patiemment que les éditeurs français daignent se sortir les doigts pour enfin publier des titres dans la langue de Molière.

Lire L’univers des Mangas, c’était un peu une variante du supplice de Tantale. J’avais sous les yeux une pléthore de titres et d’images appétissantes, mais impossible de mettre la main sur ces mangas qui me semblaient à jamais voués n’être publiés que par le truchement de la bonne volonté d’éditeurs américains, qui plus est dans des formats de type « comics » peu adaptés. Malgré tout, avec l’arrivée d’Akira, les premières conventions dédiées aux mangas et à la japanimation, les premières VHS, il y avait lieu d’espérer. Pourtant L’Univers des mangas se terminait sur un constat pessimiste quant à l’éventualité du développement du manga en France. Et bien pas grave ! Tant qu’il y avait des moyens de contrebande pour choper des copies de VHS ou mettre la main sur des fascicules de Viz comics, c’était mieux que rien. Et tant qu’il y avait des passionnés comme ceux de la bande qui concoctaient les numéros de Mangazone, on était heureux d’entretenir la flamme en attendant des jours peut-être meilleurs (et qui, on ne le savait pas encore, n’allaient pas tarder à arriver).

Mangazone, kézaco ? Eh bien pour faire simple c’était l’équivalent d’ATOM en ce début des années 90. Edité par l’association SAGA, qui éditait déjà le fanzine SCARCE sur l’univers des comics, Mangazone est le premier fanzine, entendons « de qualité » si on le compare au Cri qui tue, sur le manga. Ici jetons un sort tout de suite au terme « fanzine » qui paraît à la fois approprié et déplacé. Que Mangazone ait été animés par des « fans », des amateurs dont le but était de faire partager leur passion sans chercher à se faire du blé, n’est pas douteux. Mais il y a amateurisme et amateurisme, et il ne faut pas longtemps pour comprendre, à la lecteur des articles que les rédacteurs étaient des amateurs particulièrement éclairés et qui pouvaient en remontrer à nombre de journalistes dits « professionnels ». Visuellement, la première page du premier numéro ne fait pas envie :

Typographie de machine à écrire, reproduction en médaillon de Tetsuo dégueulasse, mots soulignés, bonjour l’amateurisme cradingue ! Mais il suffisait de se plonger dans les pages qui suivaient pour comprendre la solidité des lumières des rédacteurs ainsi que des qualités d’écriture. Ils ne se contentaient pas de résumer mollement des mangas mais bien d’analyser leurs spécificités graphiques et narratives. Avec à la clé des dossiers touffus et instructifs. Ainsi le premier numéro qui, sur ses trente pages, en consacre rien moins que douze à Akira Toriyama :

Profusion de textes bien écrits et d’images en V.O., c’était un véritable plaisir que de se plonger dans la lecture dudit dossier.

Dans le deuxième numéro (celui que j’ai acheté en premier, avant de me procurer le n°1 et de suivre la publication), un « petit guide pratique des mangas » de sept pages étaient proposés, sept pages généreusement accompagnés de titres inconnus au bataillon (et forcément fascinant)…

… ainsi que de délicates bijins issues de mangas adultes.

A noter la présence de quatre pages consacrés à 2001 Nights, le chef-d’oeure S-F  de Yukinobu Hoshino, ainsi que deux sur Urotsukidoji. C’est sans doute là que j’ai découvert ma première planche d’ero guro à base de shokushu (pour savoir ce que c’est, voir ici. Les pourfendeuses du dernier film de Polanski peuvent d’ores et déjà passer leur chemin)…

On y trouve aussi un article faisant le point sur le 18ème festival d’Angoulême qui  faisait honneur au Japon. Enfin, qui s’efforçait de rendre honneur au Japon et à ses mangas car le monde étant alors en pleine guerre du Golfe, nombre d’invités japonais, pensant sans doute que la France et l’Irak étaient des pays voisins, ont cru plus sage d’annuler leur venue. On apprend cependant que Jiro Taniguchi, Masashi Tanaka et Buichi Terasawa avaient fait le déplacement. Un Terasawa qui « a arboré tout le long du week-end une mine renfrognée » qui laissait supposer qu’il n’avait pas eu son mot à dire sur sa venue. Couac qui s’accompagna d’autres déconvenue faisant sire à l’auteur de l’article que cette édition « spécial Japon » n’avaient pas été à la hauteur des espérances initialement nourries. Vingt-cinq années plus tard, il est bon de constater maintenant combien le festival a su apprendre de ses erreurs et rendre honneur au monde du manga.

La jolie couverture du troisième numéro annonçait un alléchant dossier Takahashi mais aussi un article consacré aux mangas en France avant Akira. Sans surprise il y est fait mention du Cri qui tue mais aussi du magazine Mutants qui, le temps de 11 numéros  (de janvier 1985 à janvier 1986) publia Androïde (Jikken Ningyou Dummy Oscar) de Kazuoi Koike et Seisaku Kanō, manga de S-F torride, ponctué de multiples scène de sexe (et dont on avait d’ailleurs un aperçu dans L’Univers des mangas de Groensteen). Référence qu’il peut être intéressant d’avoir en tête dans des vide-greniers.

Le quatrième  numéro présentait un dossier robots mais je me souviens en particulier de deux pages amusantes présentant un ouvrage d’une psychologue pour enfants, ouvrage sobrement intitulé À cinq ans, seul avec Goldorak. J’avoue que j’ai toujours eu envie d’aller farfouiller du côté d’ebay pour essayer de dénicher cette perle qui doit receler de passages croquignolets. L’auteur de l’article ne se prive pas en tout cas d’en délivrer. Ainsi le témoignage de la petite Sandrine C. (qui, on, l’espère, aura évité plus tard de se mater Urotsukidoji) : « Je l’aime pas parce que avec ses grosses cornes, j’y pense, et je crois qu’il tue ma maman ». Pour la bonne bouche, je vous offre les deux pages en question :

Par la suite j’ai arrêté d’acheter Mangazone qui a pu aller jusqu’au huitième numéro avant d’arrêter pour des raisons financières. Je ne me souviens plus trop pourquoi je n’ai pas continué. De mémoire les publications de manga en France commençant à se développer, j’imagine que mon pouvoir d’achat de lycéen avait dû faire des choix. Il n’empêche, je garde précieusement mes quatre numéros de Mangazone et il est probable que je complète un jour ma collection en farfouillant les bonnes occases sur le net. Car bien plus qu’un fanzine, Mangazone était un passeur qui, à une époque encore une fois où internet n’existait pas (on y était presque), répondait à la curiosité tout en l’aggravant, lui donnant une féroce envie de toujours en découvrir plus. A la fois frustrant et terriblement stimulant. Merci Mangazone.

Excellente quatrième de couverture du premier numéro.

 

Bijins de la semaine (64) : Deunan Knute et les Shirow girls

Il fut un temps où Masamune Shirow a été copieusement édité en France. Dans les années 90 précisément, Akira et Dragon Ball avait ouvert la voie – avec quelques titres plus confidentiels chez Tonkam – et bientôt allait suivre une pléthore d’œuvres d’une pléthore de genres. Parmi ces titres, ceux de Shirow : Appleseed, Black Magic, Orion puis, plus tard, Ghost in the Shell, porté par son adaptation au grand écran de Mamoru Oshii. Un peu comme un autre mangaka de sa génération, Ryoichi Ikegami, les rééditions ont eu tendance à se casse la gueule et l’on ne trouve plus guère que les derniers tomes de Ghost in the Shell en magasin, alors que les volumes d’Appleseed semblent être de plus en plus rares à dégoter. Peut-être que cela reviendra et il faut le souhaiter car en matière de cyberpunk en manga, on a rarement fait mieux depuis. O.K., il y a Boichi et son récent Origin qui n’est pas mal troussé (bien qu’il commence à m’ennuyer). Mais il faut savoir qu’à la fin des années 80, quand parurent les premières éditions américaines d’Appleseed chez Dark Horse, ce fut un choc pour le Olrik ado d’alors, ainsi que pour pas mal d’amateurs de BD exotiques venant d’Asie. Bien que je commençais à m’habituer à lire des mangas en anglais, je me souviens que ce titre était particulièrement ardu à décrypter de par la masse d’informations techniques qu’on y trouvait. Pas grave, l’intensité des scènes d’action était là pour me contenter.

En 1992 certains fanzines (le n°1 de Tsunami et le n°4 de Mangazone) y allèrent de leurs articles sur Shirow, découvrant un peu plus un univers bardé de mechas et de femmes d’action. Et c’est en 1994 que Glénat se décida à publier la première édition en français d’Appleseed. Je crois me souvenir que j’avais été interloqué par sa découverte. Je m’étais rendu à ma librairie de BD préférée lorsque je tombe sur une pile d’exemplaires du tome I d’Appleseed ! Comment diable ? Mais on ne m’avait pas prévenu ! Et avec en plus en couverture ceci :

Un putain de cyborg, une héroïne pulpeuse en diable dotée d’un gros flingue, c’était tout Shirow ça. Sortant un billet de cent francs, je m’emparai d’un précieux exemplaire pour le lire illico chez moi. J’allais enfin comprendre la complexité de l’histoire que je n’avais fait qu’effleurer chez Dark Horse. Enfin ça, c’est ce que je croyais car même en français, il faut bien reconnaître qu’Appleseed est encore un peu obscur. C’est ce qui peut plaire à l’amateur de Hard S-F et de cyberpunk compliqué, mais c’est ce qui peut aussi parfois rebuter. C’est ce qui d’ailleurs ne m’a pas fait acheter les récentes publications de Ghost in the Shell : Man Machine Interface : trop verbeux, trop fumeux.

Fumeux d’ailleurs comme le goût de Shirow pour les héroïnes. Pourquoi n’a-t-il jamais opté pour un héros ? Voici la réponse qu’il donne dans le n°1 de Tsunami quand on lui demande pourquoi ses protagonistes sont toujours des femmes :

Je pense que ce ne sont pas des femmes au sens propre du terme. Je les traite plutôt comme des idéogrammes. Avec un héros masculin, on peut donner l’impression que l’œuvre est stable et bien ordonnée. Cependant, il existe alors un risque de créer un style lourd et banal. Pour empêcher cela et pour donner à la BD une sensibilité neuve, il faut faire ressortir la personnalité du héros. Dans ce cas, le héros à un poids, une densité trop importante ce qui est impossible dans mes BD car, du point de vue de la structure, elles sont basées sur le principe du multiplexage et de la multiplicité des informations. D’autre part, j’ai pensé qu’il serait plus original de prendre une femme pour héros plutôt que comme accessoire d’un personnage masculin, qui n’apparaîtrait dans quelques scènes que pour la satisfaction des lecteurs mâles. Bien sûr, si je dessine des héroïnes, c’est aussi pour satisfaire mes lecteurs et moi-même, en tant qu’hommes.

Légère contradiction, d’un côté, je dis que je ne veux pas faire d’un personnage féminin une potiche. De l’autre j’avoue volontiers qu’il y aura volontiers du fan service avec une héroïne. Une chose est sûre cependant, ses héroïnes n’ont rien de cruches. C’est ce qui a d’emblée frappé à la lecture d’Appleseed. La couverture du tome 1 de l’édition français mettait l’accent sur le fan service, mais les couvertures des autres tomes étaient plus en accord avec le contenu : l’héroïne, Deunan Knute, n’a rien d’une poupée Barbie s’adonnant à un cosplay hi-tech. C’est une femme d’action, une pure et dure, une tatouée, du genre à en remontrer aux plus velues des Big Jim. Porter des bijoux ? Connais pas ! Elle, son truc, c’est porter un lourd blouson en Kevlar, des rangeots et un flingue à côté duquel le Magnum .44 de l’inspecteur Harry fait figure de jouet pour jouer aux cow-boys et aux indiens dans la cour de récré. Se maquiller ? Le seule maquillage que la bijin connaisse c’est le maquillage de camouflage pour des opérations commando ultra risquées.

Bref, pour le fan service, vous l’avez compris, ce n’est pas du côté de Deunan qu’il faut aller le chercher. Du moins au début. Ironiquement, les deux premières cases dans lesquelles elle apparaît nous la montre comme une inoffensive femme au foyer :

Mais cet aspect gentillet ne dure pas. Très vite les flingues et les regards torves vont être dégainés et il faudra rechercher le fan service plus du côté de la mignonnette Hitomi. Dans la section « data book » qui accompagne le tome 5 on y apprend, outre que « ses mensurations sont top-secret ! », que Deunan « est droitière mais s’est entraînée à être ambidextre en cas de besoin » et qu’ « elle a toujours sur elle deux couteaux. ». Une John Rambo avec des seins, quoi. Et un brin impulsive avec ça !

Cependant, comme bombarder son lecteur de scènes d’action et d’une avalanche d’informations technologiques et géopolitiques pourrait être lassant pour lui, Shirow n’oublie pas d’assaisonner parfois son récit de temps de pause. Et au fur et à mesure que progresse Appleseed, on découvre une Deunan dans la sphère intime. Ainsi ces planches dans lesquelles elle accompagne Hitomi dans un sento futuriste :

Mais aussi ces cases où l’on découvre que la belle a un amoureux en la personne de…

Briareos !

Briareos, son coéquipier, mentor, homme dont le corps n’est plus maintenant qu’une machine à 95% (seul le cerveau est d’origine), et donc amant. Ne demandez pas comment ça se passe au lit, je n’en sais rien. Une chose est sûre, la belle est bien amoureuse de la bête, ce qui permet au passage à Shirow de ne pas s’encombrer avec une histoire d’amour traditionnelle. En tout cas cela participe d’une féminisation du personnage qui, même lorsqu’elle sera représentée « en service », sera parfois dessinée de manière à mettre en valeur sa plastique :

On la vu plus haut, quitte à choisir de représenter des personnages féminins, autant se faire plaiz’. D’ailleurs, il se fait tellement plaisir avec cet aspect, Shirow, qu’il ne dessine plus que ça ! Car à côté de ses mangas, le larron est connu pour avoir une multitude d’artbooks plus ou moins érotiques. Cela a commencé avec Intron Depot, en 1992. On le trouvait en import à l’époque. Je me souviens l’avoir feuilleté fébrilement dans je ne sais plus quelle librairie, à la fois ébahi par la joliesse des dessins, la qualité de l’impression, mais aussi frustré devant le prix salé dû à l’importation. A l’intérieur différentes sections consacrés aux différents mangas de l’auteur. Dans celle consacrée à Appleseed on y découvrait une Deunan étrangement tout sourire et moulée dans des combinaisons faites pour laisser apparaître ces mensurations pourtant censées être « top secret » :

Le reste de l’artbook est à l’avenant, on y trouve une multitude de poupées de chair bien pourvues par dame Nature et délicatement insérées dans des mechas d’acier :

Par la suite, l’érotisme s’amplifiera avec d’autres artbooks. Dans Intron Depot 2 – Blades, les noces de la chair et de l’acier se feront dans un univers de fantasy peuplé de bijins dotées de grosses lames :

Avec une différence notable par rapport au premier opus : Shirow tente désormais les poitrines libérées des contraintes textiles. Dans Intron Depot 3 – Ballistics, retour à l’univers cyberpunk. La maîtrise des techniques informatiques, initiée dans Intron Depot 2, est confirmée. Shirow créé des compositions parfois sages, parfois plus sexy :

Les corps se font plus allongés et plus huilés. Ceci rappelle peut-être aux connaisseurs de Ghost in the Shell une certaine scène censurée dans l’édition française, celle où l’on voit des androids lesbiennes faire des choses. De même dans GITS : Man Machine Interface, le lecteur japonais avait eu droit à une scène de cul qui détonnait fortement avec l’emballage cyberpunk. C’est apparemment un des fantasmes (et une facette de son fond de commerce) de Shirow qui a initié dès 2002 une collection de mangas et de posters intitulée Galgrease (gal pour jolie fille et grease pour l’effet huilée qui recouvre leur corps). Les univers représentés tiennent aussi bien de l’archéologie, de la piraterie ou du far west :

Avec à chaque fois deux constantes : des corps longilignes bien huilés donc, mais aussi des scènes de marécage spermatique renvoyant au tout venant ennuyeux de l’hentai actuel. On peut penser que cela ravit l’otaku de base écumant les librairies d’Akiba. Pour l’amateur d’Appleseed, cela fait regretter le temps où Shirow s’essayait à faire autre chose que de dessiner des gros seins huileux et des culs rebondis, à savoir raconter des histoires exigeantes. Pour cela, malheureusement, je crains qu’il ne faille davantage lorgner du côté de la relève (avec Boichi) ou des différentes adaptations anime ou cinéma de son oeuvre. En attendant un improbable sursaut, n’hésitez pas : replongez-vous ou découvrez Appleseed. C’est parfois sacrément prise de tête, mais qu’est-ce que c’est chiadé comme univers !

 

 

 

 

Des Japonais chez les franco-Belges #11 : Siné

Le Magical Pornographical Mystery Tour de Siné à Tokyo

Paru en 2017 chez Fluide Glacial, Siné comme chez Lui compile une multitude de dessins et de récits concoctés par Siné pour le magazine Lui, de 1963 à 1989. A l’intérieur de ce beau livre, une surprise : le récit d’une escapade sexuelle de Siné au Japon ! Bon, on est évidemment très loin de Nicolas Bouvier mais ces cinq pages ne sont pas sans une certaine truculence drôlatique, même si les expériences hentaïesques décrites par Siné n’ont rien de bandatoires. Cela commençait pourtant bien :

Ah ! le mythe de la geisha habile de ses doigts et de sa langue que tout touriste ignare occidentale a forcément bien ancré dans un coin de son cerveau ! Las, les déconvenues ne tardent pas d’arriver. D’abord dans son hôtel, en appuyant sur le bouton « massage » sur le combiné du téléphone de sa piaule. Aussi sec radine une employée en kimono et avec un masque d’hygiène qui lui « froisse deux côtes » avant de repartir en lui extorquant « 50 dollars ».

A la librairie juste à côté, Siné dégote un vieil exemplaire de Lui sous cellophane ainsi que « quelques BD cochonnes » pleines de promesses. Mais c’était méconnaître l’impitoyable censure japonaise. Les parties intimes des pin-up de Lui sont masquées d’une horrible pastille blanche tandis que les dessinateurs de mangas (le mot n’apparaît évidemment pas, nous somme vraisemblablement dans les années 70) s’échinent à mettre « un grand blanc à la place de l’entrejambe » ! Fort opportunément, Siné a pensé à prendre avec lui son matériel de travail. Aussi s’empresse-t-il à compléter à la plume les parties manquantes pour décorer sa chambre car « [il] ne se sen[t] bien que dans une atmosphère personnalisée ». A noter qu’il est allée jusqu’à insérer des exemples de planches  pour étayer son propos :

Est-ce là la première occurrence de planches hentaï dans une publication française ? Peut-être.

Ça se gâte franchement quand il se rend dans une boite de strip-tease où il assiste à « un spectacle pour sadiques ».

Le suspense était réduit à sa plus simple expression car les filles arrivaient déjà nues sur la scène en forme de T. Les spectateurs étaient debouts silencieux et crispés : on n’était pas là pour rigoler ! Le clou de ce spectacle horrible fut l’arrivée de 4 nanas qui se bloquèrent entre les grandes lèvres, écartées au maximum, d’énormes loupes rondes d’environ 10cm de diamètre et distribuèrent aux clients ravis des lampes électriques afin qu’ils puissent « plonger » leurs regards libidineux le plus profondément possible à l’intérieur !

Pouah !

Pas géniale non plus sa virée dans un « touch-touch-club ».

A ne pas rater m’avait-on dit ! Là, 3 vipères soi-disant lubriques m’ont sauté dessus agressivement. Tandis que l’une me glissait une langue visqueuse dans l’oreille, une autre me dégrafait le pantalon et me tripotait sauvagement les parties honteuses. La 3ème grimpée sur la table se retroussait comme une folle lubrique et m’exhibait un horrible zizi… c’était un abominable piège d’une brutalité inouïe… Je partis en courant cette fois, soulagé de 300 dollars.

 

Heureusement, arrive le « turko-bath ». Ce qui signifie que le beau voyage se situe avant 1984, c’est-à-dire avant que l’appellation turuko-buro ne change pour celle de soapland après qu’un dignitaire turc a été franchement choqué de voir que son pays était associé à un immonde lieu de prostitution (je n’explique pas ce qu’est un soapland, hein ! je connais mon lectorat).

C’était nettement plus civilisé. La chatte de la masseuse remplaçait agréablement l’éponge mais je refusais malgré tout qu’elle remplace aussi la brosse à dents ! La fille était gentille. Elle m’avait dit en arrivant : « toi, tu ressembles à Alain Delon ! » Bien que je ne puisse pas le blairer, j’étais quand même flatté ! […] Du coup, je lui refilai 50 dollars de mieux ! Renseignements pris, il paraît qu’elles disent ça à tous les touristes !

Enfin, Siné évoque la masses considérable de travellos qui tapinent et qui obligent les mousmés (j’adore ce mot !) à lever leur jupe devant le potentiel client pour montrer qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise.

Il termine avec une ultime belle image, celle illustrant son expérimentation de l’« hôtel-vidéo ». Quézaco ? C’est très simple : vous montez dans une chambre avec une prostipute expérimentée et vous y faites simplement votre besogne tandis qu’une caméra filme et diffuse en live vos exploits sur  « un petit écran et en couleurs » :

J’avoue ne pas avoir été décu ! Enfin le Japon me plaisait ! […] Le seul problème est que je ne pus récupérer la cassette enregistrée… il me fallait 200 autres dollars et j’étais fauché. Un beau film porno dont je suis la vedette leur reste donc là-bas ! J’espère qu’ils en feront bon usage !

 

Ainsi conclut Siné le récit flamboyant et décomplexé (j’allais mettre « débridé » mais je me suis retenu) d’un séjour pour tourisme sexuel. Et malgré les apparences, rien de sordide là-dedans, c’est d’une provocation rigolote et sans tabou, d’une liberté de ton qui donnerait presque envie de prendre un billet d’avion pour essayer d’expérimenter un strip-soapland-vidéo-touch-touch-club ! Connaissant l’inventivité des Japonais en matière de sexe, ça doit forcément exister quelque part.

 

Karaoké lubrique, romancier pervers, AV idol crasseuse et autres joyeusetés

 

Commençons d’abord par un rapide résumé des six belles histoires qui composent Lala Pipo, de l’excellent Hideo Okuda :

What a fool believes : Hiroshi Sugiyama, trente-deux ans, rédacteur free-lance, s’aperçoit que son appartement mal isolé lui permet d’entendre les ébats de son voisin du dessus avec des loutes qu’il raboule chez lui quasiment tous les soirs. Commencent alors l’obsession de profiter des moindres bruits, du moindre halètement, tout en se pognant tout son soûl.

Get up, stand up : Kenji Kurino, vingt-trois ans, recruteur de filles à Shibuya, n’a pas toujours la vie facile. Certes, il peut, comme tout maquereau qui se respecte, rabouler chez lui de délicieuses bijins pour en profiter, mais ces dernières peuvent lui donner bien des soucis…

Light my fire : Yoshie Sato, quarante-trois ans, femme au foyer, est une souillon vivant dans un appartement qui est devenu un gigantesque champ de détritus. Pour s’occuper, elle se masturbe, souvent, mais après avoir rencontré un recruteur à shibuya, elle a décidé de rattraper le temps perdu sur le plan sexuel (à cause d’un mari bon à rien) en participant à des films pornos.

Gimme Shelter : Koichi Aoyagi, vingt-six ans, employé  dans un karaoké, voit son quotidien basculer quand il voit son établissement peu à peu squatté par un gang de lycéennes vendant leur art de la masturbation à de vieux pervers. Les journées sont stressantes et il ne peut espérer le soir se reposer chez lui puisqu’une voisine possède un gigantesque clébard qui n’a de cesse d’aboyer…

I Shall Be Released : Keijirô Saigôji, cinquante-deux ans, auteur de romans érotiques, aimerait bien qu’un jour un éditeur lui propose de s’adonner à la littérature, la vraie. Cela clouerait le bec à sa mégère de femme qui le méprise et effacerait les regards condescendants de ses collègues écrivains. En attendant que ce jour arrive, il fréquente de plus en plus assidûment un karaoké dans lequel des lycéennes font autre chose que de pousser la chansonnette. « Pour se documenter », qu’il dit, mais pas que…

Good Vibrations : Sayuri Tamaki, vingt-huit ans, a pour petit boulot de retranscrire les enregistrements audio d’un vieil auteur de romans érotiques. Elle a une liaison avec un jeune rédacteur free-lance un peu paumé qui ne suffit pas à calmer les ardeurs de son derrière. Aussi décide-t-elle de faire venir chez elle un facteur désœuvré, puis un des collègues de ce dernier, puis un troisième. Ce que ces braves gens ne savent pas, c’est que Sayuri filme leurs ébats à leur insu pour les revendre à un boutiquier de Shibuya qui s’occupe de les distribuer en DVD sous de charmants titres tels que « La grosse aime se faire les rebuts »…

 

On le voit, Okuda envoie du rêve avec ce Lala Pipo roman constitué d’histoires reprenant le modèle des nouvelles avec son anti-héros le docteur Irabu, à savoir des histoires à chaque fois structurées en quatre chapitres. Si vous avez aimé l’humour de ces deux recueils, vous ne serez pas dépaysé avec Lala Pipo. On rigole bien, les tentatives acrobatiques de Hiroshi Sugiyama pour se masturber en écoutant ses voisins sont bien cocasses, on applaudit à la violente scène de ménage entre l’écrivain et son horrible femme, et la crasseuse Yoshie est tout de même assez énorme. Après, ce n’est pas non plus la gaudriole tant ces histoires présentent des aspects trashs, sordides, faits pour représenter une société un brin désespérante. « Lala Pipo », c’est-à-dire « A lot of people », comme l’a entendu un jour Sayuri dans la bouche d’un étranger qui lui a brièvement adressé la parole. Et derrière ce « lot of people » se cache un envers pas toujours reluisant et souvent tragique. En fait, j’ai parfois carrément eu l’impression de lire une version littéraire d’Ushijima, le terrible manga de Shohei Manabe dans lequel on plonge dans la misère sociale, sexuelle et économique de différents quidams aux métiers allant du chauffeur de taxi à l’hôtesse de bar en passant par le simple salary man. Obsession du sexe, obsession de l’argent (permettant souvent de satisfaire la première), obsession de sortir de son cercle sociale, on retrouve ces aspects chez les personnages d’Okuda le temps d’une sarabande bien maîtrisée puisque Okuda arrive à croiser les destinées de ses personnages. On songe alors à une sorte de La Vie Mode d’emploi (de Pérec) en miniature, ou bien à une version décalée et pinku de La Ronde de Schnitzler.

Un titre en tout cas précieux, le style « érotico-réalistico-humoristique » n’étant pas forcément répandu parmi les traductions d’oeuvres japonaises. Et la confirmation qu’Okuda est un auteur efficace narrativement et franchement poilant dans sa manière de trouver d’improbables détails. Tous ses livres parus chez Wombat ont trouvé par la suite une parution en poche (au Points). On croise les doigts que d’autres titres paraîtront, quand on voit la production du bonhomme, il y a de quoi faire !

Gegege no Hitler

Etonnant manga que celui créé par l’auteur de Gegege no Kitaro en 1971 (et publié chez Cornélius il y a quelques années). Très loin des sympathiques yokai de sa série phare, Shigeru Mizuki s’est en effet attaché à retracer la vie d’un autre monstre, moins plaisant celui-là, bien plus réel, Adolf Hitler.

En soi, l’entreprise aurait de quoi déconcerter et n’inciterait pas franchement à se pencher sur son cas, n’était la réputation de l’auteur derrière cette entreprise. Après tout, quelle mouche peut bien piquer un mangaka pour pondre près de 300 pages sur la vie de ce triste sire ? Mais on le sait, l’œuvre de Mizuki ne s’est jamais contentée de la frange fantastico-humoristique de son œuvre représentée par Gegege no Kitaro. Témoins ses œuvres autobiographiques comme Nononba ou Opération mort dans laquelle il relate son expérience en tant que soldat durant la guerre du pacifique. Expérience dont il revint amputé d’un bras et plus franchement porté à suivre un discours belliciste (il ne l’a du reste jamais été).

Du coup, la conception de ce Hitler s’explique simplement : il s’agit de comprendre cet homme qui au bout du compte est le responsable d’une multitude de tragédies dont cette expérience guerrière dans le Pacifique et de ce bras en moins.

Pour cela, Mizuki s’est donné les moyens didactiques pour rendre convaincante son entreprise. Documenté, le manga l’est. Un historien aurait peut-être à redire sur telle ou telle donnée mais n’étant pas spécialiste, j’ai trouvé que ce récit biographique plonge le lecteur dans l’Histoire sans aucunement paraître ridicule. On commence avec les débuts d’Hitler comme artiste-peintre, puis on a le petit caporal, l’agitateur politique, le führer, enfin l’homme malade qui finit par se coller une balle dans son bunker. Avec en arrière-plan la gigantesque machinerie de l’Histoire que Mizuki va s’efforcer de décrire tout en évitant de tourner son récit au pensum. En 280 pages on a une leçon d’histoire qui se tient et qui donnera une idée relativement juste de cette période.

Graphiquement, le travail de Mizuki se tient aussi. Pour donner à son récit un aspect concret et véridique il a dessiné un certain nombre de cases à partir de photographies d’archive. Dès la troisième page, Mizuki attaque son récit avec la conséquence essentielle du règne d’Hitler, à savoir l’Holocauste, planche macabre à laquelle répond quelques pages plus loin des actes présentant une grande messe hitlérienne :.

Mizuki alternera ces planches d’une précision toute photographique avec d’autres de son style bien connu, avec des personnages évoquant davantage des pantins que de véritables êtres humains. C’est assez saisissant au départ de voir Hitler sous cette forme :

Être difforme doté d’une grosse tête disgracieuse au regard vide, Hitler a la personnalité qui va avec. Elle aussi désagréable, elle représente un être capricieux, convaincu de son génie et aux réactions exagérées. Là aussi, peut-être les spécialistes y trouveront à redire dans ce qui peut apparaître comme des raccourcis caricaturaux, il n’empêche que pour cela aussi, on finit l’ouvrage en ayant l’impression d’avoir une idée convaincante, assez juste du bonhomme. En tout cas on se demande au début comment ce personnage qui n’est à tout prendre qu’un sombre imbécile va parvenir à devenir le dictateur le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité. Etape par étape, Mizuki va décrire les différentes métamorphoses du personnage qui, de par des décisions culottées mais non sans intelligence, ainsi que par l’idéologie que l’on connait et qui va lui permettre une ascension irrésistible, va devenir l’être moustachu à l’origine d’une guerre mondiale. A la fin du livre on se sera habitué à son apparence graphique de guignol et il ne fera évidemment plus sourire. Infusés dans la gravité des événements historiques et des cases au style photographique, le style de Mizuki fait oublier son apparence caricaturale pour être pris totalement au sérieux. C’est tout juste si l’auteur s’autorise ici et là une facétie sous forme de clin d’œil à son lectorat japonais :

A la fin, Mizuki n’oubliera pas de décrire la démence toujours plus profonde dans laquelle s’enfonce le personnage, fin dérisoire rappelant finalement combien cet individu est tristement humain. Dans sa manière de le représenter alors qu’il est au fait de sa puissance, Mizuki ne cherchera pas à forcer le trait en le diabolisant. Il essaiera toujours de le présenter le plus justement possible, autant dans ses défauts, ses ridicules, que dans ses qualités (notamment de stratège). Les récitatifs sonnent toujours plus comme appartenant à la voix de l’historien plutôt que du procureur, les actions et les faits parlant de toute façon d’eux-mêmes. Le jugement se fera seulement par le biais de deux implacables constats. L’un pour le peuple juif :

L’autre pour le peuple allemand :

Avec Opération mort, Hitler conclut un diptyque antimilitariste à la fois rigoureux dans les faits, personnel et pertinent au sein d’une œuvre qui s’est souvent attachée à comprendre ce qu’est le mal. Un diptyque d’une grande justesse montrant l’étendu du génie de Mizuki pour le cas où l’on en douterait encore, et qui a toute sa place dans une bibliothèque, aux côtés d’un Maus et d’un Meta-Maus.

Père Castor goes Japan !

Aujourd’hui, article pédagogique. Oublions pour un temps les bijins pulmonées en bikini et les pelloches douteuses, approchez-vous avec votre progéniture pour écouter…

Et ouais ! Article littérature en culottes courtes, et même pas peur ! Car si ce n’est pas forcément ma came, j’ai tout de même été marqué comme tout le monde par des lectures à l’époque où je ne connaissais pas les noms de Takashi Miike ou de  Megumi Kagurazaka. Et les redécouvrir par hasard ne se fait pas sans un certain plaisir. Je goûterais assez peu de tomber sur des livres des bibliothèques verte ou rose, lectures dont je garde un souvenir un peu terne. Mais les lectures période maternelle et début de l’école primaire, ça oui, j’ai apprécié. Et au premier rang de ces lectures se trouvent bien entendu les inextinguibles bouquins du Père Castor.

Bien entendu car lorsque l’on songe au nombre de lardons qui ont entraîné leurs mirettes à lire leurs premiers textes via les albums du Père Castor, ça laisse songeur. Même si mes souvenirs sont un peu vagues, je me souviens quand même de quelques livres découverts à l’époque de la Maternelle, notamment celui-ci :

Des dizaines d’années plus tard, je m’en suis souvenu et l’ai acheté pour en faire la lecture à Olrik jr. Expérience saisissante. Alors que je le feuilletais, j’avais l’impression qu’il ne s’était pas passé trente années depuis la précédente lecture mais juste quelques journées, petite madeleine qui fit aussitôt jaillir un plaisir enfantin devant ces illustrations bien connues et souvent touchants voir magnifiques (je me souviens de celles de l’artiste russe Hélène Guertik), ces péripéties à la fois tristes et amusantes, et cette police de caractère à la fois délicieusement vieillotte et en même temps fascinante car porteuse d’histoires à la portée de l’intellect d’un galopin de cinq ans.

Plaisir de redécouvrir ces ouvrages donc, mais aussi plaisir de voir combien tous ces albums (entrés récemment au patrimoine de l’UNESCO) semblent inusables près de 90 ans après leur création (pour ceux que ça intéresse je signale le numéro de « La Fabrique de l’Histoire » consacré à cette collection).

Bref, je dois en fait à Olrik the 3rd l’idée de faire un article sur le Père Castor ou plutôt, à l’un de ses titres. Dans sa classe de CE1, chaque jeudi après-midi, c’est destination la bibliothèque de son école pour emprunter un livre.  À la maison, après l’avoir aidé à faire ses devoirs je lui demande ce qu’il a choisi et là, il me montre ceci :

Surprise ! J’avais pourtant pas mal exploré le rayon Père Castor de différentes librairies pour acheter des titres aux kids, jamais je n’étais tombé sur ce livre. Si cela avait été le cas, je me serais bien sûr empressé de l’acquérir, surtout qu’un rapide coup d’œil à l’intérieur me fit comprendre qu’il était particulièrement intéressant. Une recherche sur le ouèbe me fit comprendre pourquoi pourquoi je n’étais jamais tombé dessus. D’abord, il faut savoir que le Père Castor, c’est 320 albums sous la direction de Paul Faucher (de 1931 à 1968), à l’origine de la collection, et une soixantaine d’autres jusqu’à 2014. Comme c’est souvent le cas avec des collections aussi vastes, certains titres tombent dans l’oubli et finissent par ne plus être réédités. C’est le cas de ce Tomoko le Japonais (paru en 1975) mais aussi d’autres albums réunis sous le label « Les Enfants de la Terre », initiée en 1948. Le propos : faire découvrir le monde aux petits lecteurs en leur faisant suivre non pas les aventures mais le quotidien d’enfants dans différents pays. C’est ainsi que l’on a Sarah la petite Tzigane, Habib petit Arabe de Tunisie, Antonio un petit Italien, Apoutsiak le petit flocon de neige et plein d’autres. Avec pour particularité d’avoir vu confié leur écriture à des spécialistes. C’est ainsi que l’album consacré à Apoustiak l’esquimau a été écrit et illustré par Paul-Emile Victor, excusez du peu. Pour Makoto le Japonais, c’est une certaine Colette Burgé. Je n’ai rien trouvé concernant son pedigree, mais à la lecture du livre, je gage que la dame connaissait (ou connait, peut-être est-elle encore vivante. Colette, si tu es une lectrice de Bulles de Japon, n’hésite pas à te manifester, j’ai kiffé ton travail !) un peu le pays dont elle parlait.

Autre particularité commune à ces albums : la masse d’informations. Cela reste encore accessible pour des enfants, ce n’est pas aussi foisonnant que la collection « La vie privée des hommes » mais tout de même, on a bien plus de textes que pour Michka l’ours. Il y a en fait trois states d’informations :

D’abord le dessin, immédiatement accessible et très attrayant. Pour Makoto, c’est Christian Broutin qui s’y est collé. Ses dessins au crayons de couleurs sont joliets comme tout et bien documentés. Je n’ai remarqué aucune anomalie.

Ensuite vient le texte principal, celui qui raconte le quotidien de Makoto et de sa famille. Burgé le fait de manière simple, vivante et variée, passant volontiers de Makoto aux autres membres de la famille. On apprend ainsi que le père est amateur des combats de sumo à la TV, que la grande sœur Yukiko adore la fête des poupées du mois de mars ou encore le petit frère Akira prend de l’assurance quand il répond « yada ! » à sa mère.

– Enfin, pour les fins lecteurs qui aimeraient en savoir plus, il y a des textes explicatifs, dans une police plus petite, qui accompagnent le tout.  Ce n’est pas systématique, le procédé dépendant sans doute de la mise en page pour ne pas trop alourdir l’ensemble. Grâce à ces quelques passages, le lecteur apprend ainsi ce qu’est un tokonoma, un soroban, un kanji ou un tatami.

En 27 pages, l’album propose donc un mini immersion en terrain japonais à la fois rafraîchissante, instructive et bien conçue. J’ai été impressionné par ce travail de vulgarisation qui a su rester simple sans être simplet, explicatif sans être lourd. Il en ressort une certaine justesse qui, associé au chouette travail de Broutin, ne sera sans doute pas sans fasciner le jeune lecteur et, qui sait ? instiller dans son esprit un début de fascination pour ce pays qui lui donnera plus tard envie de le découvrir lui-même.

Cerise sur le gâteau : pour le papa qui prendrait en charge la lecture parce que son gosse ne lit pas encore assez bien, il y a une récompense, même deux, puisqu’à la cinquième page la maman de Makoto a la bonne idée de se rendre au « furo », nous faisant admirer au passage une auguste partie de son anatomie :

Oh my !

Et quelques pages plus loin, c’est tante Akemi qui décide de se la jouer bikini idol des plages :

Christian Broutin se fait plaise, et il a bien raison.

Bon, vous vous en doutez, l’album fera l’impasse sur les verres engloutis par Monsieur Sato au Golden Gai après le travail ou sur les virées nocturnes du grand-père de Makoto dans les soaplands de Kabukicho. Mais ce n’est pas grave, la qualité de ce récit immersive est telle que l’on pardonne bien volontiers ces oublis.

Envie de vous procurer Makoto le Japonais ? La seule solution est de vous rendre du côté de l’occasion (pas mal d’offres sur Priceminister), de chiner ou d’aller voir du côté de la bibliothèque de votre ville. Pour ma part j’ai fait de l’exemplaire raboulé par Olrik the 3rd des scans dont proviennent les quelques illustrations qui accompagnent cet article. En attendant, peut-être, une réédition en fac similé du côté des « Amis du Père Castor », société qui l’air d’être assez active (voir leur site).

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Psychiatre déviant et infirmière sexy

On doit aux éditions Wombat d’avoir déniché et publié les aventures du bon docteur Irabu dans leur collection décalée Iwazaru. Après m’être enquillé plusieurs Murakami (Haruki) à la suite, j’éprouvais le besoin de lire quelque chose d’un peu plus léger, avec de l’humour dedans, ingrédient à peu près inconnu  à l’auteur de 19Q4. Bonne pioche avec ces deux recueils de nouvelles publiés dans leur collection, Les Remèdes du docteur Irabu et Un Yakuza chez le psy, de Hideo Okuda :

A noter que ces deux titres ont par la suite été réédités en poche chez Points.

Je n’avais rien lu d’Okuda. Tout au plus je savais que son roman Lala Pipo avait été adapté au cinéma et un œil à sa bibliographie me rappelle que j’ai vu l’adaptation drama de son Naomi to Kanako, sur deux jeunes femmes s’alliant pour zigouiller le mari violent de l’une d’entre elles. Vraie découverte sur papier donc, avec ces recueils qui datent déjà de 2002 et de 2004 et qui ont été suivis d’un troisième recueil en 2006, L’Élection du maire (en espérant qu’on le voie un jour débarquer chez Wombat).

Quel est le sujet des nouvelles qui composent ces recueils ? Eh bien on y suit les aventures thérapeutiques de patients en proie à des affres psychologiques et qui ont décidé de se rendre à la clinique Irabu afin de suivre un traitement pour les délivrer d’une situation souvent très handicapantes pour eux. Ainsi ce jeune cadre divorcé qui, dans Au garde-à-vous, est saisi d’un priapisme aigu. 24H/24H il doit composer avec une érection douloureuse jusqu’au nombril sans qu’il en connaisse la cause. Dans Sur le gril, un journaliste est en proie à un TOC : la crainte de créer un incendie à cause d’un de ses mégots mal éteints. Il n’a donc de cesse de vérifier encore et encore ses cendriers, jusqu’au jour où il s’aperçoit que cette manie s’élargie à d’autres, transformant sa vie en un véritable enfer. Dans Trapeze, c’est un trapéziste aguerri qui, du jour au lendemain, inexplicablement, se voit incapable de réussir un mouvement basique avec son coéquipier qu’il soupçonne de le faire tomber dans le filet de protection volontairement. Dans La Moumoute du beau-père (peut-être ma nouvelle préférée) un jeune médecin est obsédé par l’idée de créer un scandale public dont le summum serait d’arracher la perruque de son beau-père, doyen d’une université de médecine. Dans Hot Corner c’est un joueur de base-ball touché par un yips, enfin dans La Romancière, Aiko Hoshiyama est une auteure de best sellers romantiques qui ne se souvient plus de ce qu’elle a écrit, pensant que ses nouvelles idées ont en fait déjà été écrites lors d’un de ses romans ultérieurs.

Toutes ces âmes en souffrance finissent par tomber sur la clinique Irabu et son service psychiatrique situé au sous-sol. L’endroit est lugubre, miteux et le personnel qui la compose n’est pas moins étonnant. Imaginez une sorte d’antithèse au duo Black Jack / Pinoko. Chez Tezuka, on avait le docteur lugubre et sa gamine d’assistante. Chez Okuda, c’est l’inverse, le docteur Irabu ne ressemble à rien. Il est obèse, flasque, a les cheveux couverts de pellicules, a un sourire qui lui découvre les gencives (détail qui fait penser à Warau Salesman) et apparaît surtout, malgré sa quarantaine, comme un effarant gamin. Tout est puéril dans sa conduite, ce qui irrite autant que cela fascine ses clients. A l’opposé, il dispose d’une infirmière sexy, Mayumi (« ma petite Mayumi » comme il l’appelle), qui est toujours là pour faire une piqûre de vitamines aux nouveaux patients, opération qui permet à chaque fois de laisser entrevoir ses cuisses ou la profondeur de sa poitrine, moments hypnotiques qui compensent l’aspect revêche et lugubre de la jeune femme.

Normalement, avec une telle équipe, on prendrait ses jambes à son cou pour fuir la clinique Irabu. Mais à chaque fois se passe quelque chose d’irrationnel. Les clients finissent toujours par accepter le prochain rendez-vous et ce n’est pas pour mater les gambettes et les nibards de la petite Mayumi. C’est que, derrière l’aspect imbécile d’Irabu, se cache peut-être un expert dans son domaine. Je dis bien « peut-être » car on ne sait jamais si les bons conseils donnés à ses patients sont dus à la chance, au hasard, ou s’ils sont le fruit d’une réelle intelligence thérapeutique qui se cache derrière une attitude de bouffon (réellement, il est le genre à faire un bon gros kancho pour décrisper son patient).

Structurées en quatre chapitres, les histoires font donc avancer les patients dans la résolution de leur mal grâce à des indices que sait toujours pointer à propos le docteur Irabu. Et là où ces intrigues finissent par devenir vraiment comiques, c’est qu’Irabu se prend souvent de passion pour le métier, le mal de ses patients ou les remèdes conseillés. Cela l’amène à quitter sa clinique pour s’amuser, mais cet amusement permet à chaque fois de comprendre un peu plus l’origine des différents maux. Ainsi se prend-il de passion dans Trapèze pour les arts du cirque et décide-t-il d’accompagner son patient au cirque pour s’entraîner lui-même… au trapèze. Les descriptions des tentatives hallucinantes du gros lard pour y parvenir sont particulièrement cocasses. Dans La Moumoute du beau-père, il encourage carrément son patient d’arracher la perruque, et va même jusqu’à l’accompagner à son université pour une hallucinante opération commando afin de réussir cette basse œuvre.

Bref Irabu, c’est un cauchemar sur pattes, mais un cauchemar qui parvient à chaque fois de délivrer les patients de leur mal qui aura été pour eux l’occasion d’acquérir un peu plus de sagesse. Sur le plan social, Okuda ratisse large, permettant de compenser l’aspect répétitif de ses histoires. Pour ma part je n’ai pas ressenti de lassitude et j’ai goûté chacune des situations des dix nouvelles qui m’ont fait penser aux histoires d’un drama tel que Rivers Edge Okawabata Detective Agency. Je me suis d’ailleurs dit en lisant que ces histoires seraient parfaites pour une adaptation en drama ou en anime. Or, vérification faite, cela a déjà été fait. On s’abstiendra de voir la version anime qui a voulu faire dans le graphiquement original mais que j’ai trouvé irregardable (pas eu le courage d’aller jusqu’au bout) :

Irabu n’est pas un quadra laid, obèse et immature mais un gosse dans un costume de lapin. OK, super.

Il existe sinon une adaptation manga en trois volumes que je soupçonne être d’une qualité médiocre :

Peut-être plus intéressant, ce drama réalisé il y a quelques années pour Asahi :

Aucune idée de la qualité du drama. Je regrette cependant que l’acteur choisi pour Irabu soit bien moins adipeux que le modèle. Pour l’actrice jouant Mayumi, à voir si cela donne lieu à des plans intéressants, mais l’attitude y est, tout comme le volume mammaire.

Enfin, sans doute plus prometteur, un film a été réalisé en 2005 par Satoshi Miki (l’auteur de l’excellent Adrift in Tokyo). Pas encore eu le temps de le voir mais ça ne saurait tarder, ne serait-ce pour voir comment Miki s’est débrouillé pour entremêler différentes nouvelles. En tout cas Suzuki Matsuo dans le rôle d’Irabu semble avoir un côté WTF intéressant et Maiko dans celui de Mayumi chan restitue assez bien l’aspect austère et sexy de l’originale :

En attendant de voir peut-être un jour ces raretés, n’hésitez pas à vous plonger dans les nouvelles d’Okuda. Pas de crainte à avoir, avec Irabu sensei vous êtes entre de bonnes mains et Mayumi chan n’a pas son pareil pour vous faire apprécier les piqûres.

Angoulême 2019 (2/2) : Number 5 et Matriochka sont à la maison !

Résumé de l’épisode précédent : Ça va mal pour Olrik the 3rd et Olrik jr ! Embringués par leur papounet dans une séance de tirage au sort de tickets gagnants afin d’obtenir une dédicace du grand Taiyô Matsumoto, ils n’ont d’autre choix que de gagner s’ils ne veulent pas rentrer chez eux en auto-stop. C’est Olrik the 3rd qui vient de recevoir en premier un ticket de l’homme qui gère le tirage. Il le prend, le retourne et…

… le mot « gagnant » apparaît !

Illico je décrispe les mâchoires, c’était bon, le contrat était rempli. J’ai à peine le temps de penser à tout cela qu’Olrik jr s’est avancé pour recevoir lui aussi un ticket sur lequel figure :

« gagnant »

Et de deux ! Je le savais qu’avec de tels gènes de ouinneurs, la chair de ma chair était prédestinée à la victoire ! Et la passe de trois allait forcément se réaliser. Ce chiffre de trois me fit penser d’ailleurs à cette formule magique dans Ping Pong, ce « HERO KENSAN ! » qu’il faut clamer trois fois pour que le héros apparaisse. A cet instant j’entendis une musique monter en moi :

Le héros, c’était moi forcément, mentalement je prononçai la formule, je pris dans ma grosse main le ticket tendu par le gars du stand puis je lus…

« perdant » !

Qoâ ? Quel était donc ce pied de nez offert par les dieux du manga ? Tout cela était bien peu sympa envers un ronin de la blogosphère japanisthanaise qui suait sang et tripes sur son site depuis tant d’années. Mais je réfléchis, ces dieux avaient dû être touchés de voir que des clampins tels qu’Olrik jr et Olrik the 3rd avaient été emmenés par leur paternel pour participer à une séance de dédicace d’un mangaka à des années lumière des shonens de leur âge. Face à une telle élévation pédagogique, il convenait de les récompenser.

Et puis foin d’explications oiseuses, on allait avoir deux dédicaces de Matsumoto, c’est tout ce qui importait. Juste à côté se trouvait l’essentiel de la boutique sur Kana où l’on pouvait justement acheter des mangas de l’auteur qui allaient nous permettre d’avoir un ticket justificatif donnant le droit à avoir un précieux dessin. C’est alors qu’eut lieu cet intéressant dialogue entre Olrik jr et moi :

OLRIK JR – Bon ! Qu’est-ce que je vais choisir comme livre à dédicacer ?

MOI – Tiens, donne-moi ton ticket au fait.

OLRIK JR – (méfiant) Pourquoi ?

MOI – (en souriant et en lui arrachant le ticket de la main) Mais parce que comme c’est moi qui ai payé les billets pour accéder au festival, il est juste qu’il me revienne, mon petit.

OLRIK JR – Hé ! Mais c’est pas juste.

MOI – J’ajoute que ta participation au tirage au sort, souviens-t’en mon lapin, devait surtout te permettre de gagner un retour à la maison, en voiture et bien au chaud, plutôt qu’un retour un auto-stop sous la pluie.

OLRIK JR – (insistant) Hé mais sans nous tu n’aurais rien gagné !

MOI – Certes, il est vrai, mais songe que sans maman et moi, tu n’aurais jamais été fabriqué et tu n’aurais donc jamais pu avoir de ticket gagnant. Allez, abandonne ! Et de toute façon, je suis beau joueur, les dédicaces seront à votre nom (à part) mais les bouquins seront dans ma bibliothèque, ils seraient foutus de me les esquinter.

A la fois interloqué et hilare par l’avant-dernier argument massue, et finalement rassuré par le dernier, Olrik jr laissa donc son papa choisir les livres pour ses enfants. Que choisir justement ? Comme les deux frangins avaient tout deux gagné, il fallait essayer d’avoir une série complète en deux tomes. L’idéal aurait été d’avoir l’intégrale deluxe de Ping Pong. Mais elle n’était pas encore sortie et de toute façon c’était chez Delcourt. En fait il n’y avait pas trente-six possibilités. D’intégrales en deux volumes sorties chez Kana, il n’y en avait qu’une, c’était celle de Number 5 avec ses deux gros pavés :

Alors oui, je sais bien que Number 5 n’est pas le titre le plus accessible, encore moins pour des gosses, mais l’idée d’avoir l’intégrale avec chaque tome dédicacé au prénom d’un des clampins me plaisait. Et puis pour Olrik jr qui se destine à faire des études dans l’univers du dessin, le foisonnement graphique de ce manga pouvait déjà l’intéresser.

Bref, j’achetai les deux volumes (c’était le bon moment car – fin de festival oblige – il n’y avait plus qu’un exemplaire du premier volume) et nous rejoignîmes Applewood et son fils. Comme la séance de dédicace commençait à 15H30, ça nous laissait le temps de reprendre la navette pour retourner dans le centre ville. Direction le musée des arts où se tenaient deux exposition : une justement consacrée à Matsumoto, l’autre à Richard Corben. De grosses miches en perspective !

Après l’émotion du tirage au sort, ça allait me relaxer !

L’expo Matsumoto se tenait à l’étage, au même endroit où avaient eu lieu les expositions Kamimura et Tezuka. Et, une fois encore, il s’avéra que le travail pour rendre compte du travail de Matsumoto n’avait pas été confié à un bédouin. Choix très large et très représentatif de planches originales, choix accompagné de textes éclairants, c’est une magnifique exposition. Je dis bien « c’est » car à au moment où je tape ces lignes elle est toujours visible et le sera jusqu’au 10 mars. Comme nous n’habitons pas loin d’Angoulême, je compte bien y retourner prochainement, histoire de mieux en profiter. Car au moment du festival, c’est toujours le même blème, il y a du monde et un emploi du temps resserré qui ne permet pas toujours de bien en profiter.

Après Matsumoto, c’était au tour de Corben. A l’entrée un vigile nous prévint qu’il y avait des œuvres un peu trop corsées pour des enfants. Comme je connaissais un peu l’œuvre du dessinateur de l’Arkansas, je m’y attendais. Cela tombait bien, comme Olrik the 3rd et le fils d’Applewood montraient de toute façon peu d’intérêt pour les expositions, ils purent nous attendre en s’asseyant dans un coin pour reposer leurs guibolles. Pour Olrik jr, élève de quatrième intéressé par le dessin, c’était bon, voir des créatures bien pulmonées et des athlètes musculeux avec des vits de 60cm n’allait pas le choquer. Encore que…

WTF ?!

Là aussi, belle exposition qui avait cette fois-ci l’originalité de mélanger ses œuvres avec celles du musée d’arts. J’avoue que je regardai un peu distraitement et rapidement, car j’avais déjà à l’esprit l’horaire de 15H30 qui s’approchait à grands pas. Pas grave, c’était une expo que je regarderais plus attentivement quand je reviendrais quelques semaines plus tard pour revoir l’expo Matsumoto.

Une fois sortis, il fallait se diriger vers le champ de Mars afin de choper la navette. En chemin j’hésitai à prendre un peu de notre temps pour resaluer mon cousin. Souvenez-vous, mon cousin, c’est cet homme :

(On peut lire les lignes qui suivent avec cette musique : )

Je ne peux révéler ici quelles sont ses activités au sein du festival mais à chaque fois qu’on va le voir, il nous file un pass VIP. J’ai oublié d’en parler, mais on l’avait vu rapidos le matin et il nous avait justement filé ces pass, pass dont nous n’avions pas forcément l’utilité en fin de festival mais enfin, quand un membre de la familia fait montre de générosité envers les siens, on ne va pas se mettre à refuser, c’est mesquin. Et d’ailleurs, comme je me dis que l’année prochaine ça risque d’être deux journées consacrées au festival plutôt qu’une seule, je pense qu’il sera alors très intéressant d’avoir ce sésame. Bref, j’hésitai à aller le voir pour le remercier de nouveau et surtout discuter aimablement un peu plus car le matin, tout à ses activités festivalières, il n’avait pas eu beaucoup de temps à nous consacrer. Et puis je laissai tomber, me disant que nous verrions plutôt cela après les dédicaces. Il faudrait de toute façon bien revenir dans le centre puisque nous n’avions toujours pas fait la bulle du Champ de Mars.

Il était 15H20 au Manga City quand nous arrivâmes. Soit dix minutes avant l’horaire. Et malgré cela, un coup d’œil à la longue queue (très corbénienne finalement) me fit comprendre que l’attente allait être un peu douloureuse. Une trentaine d’heureux élus étaient en effet déjà en poste. Je soupirai et allai m’installer au bout.

15H45 : Toujours pas la moindre avancée. Je n’ai pas bougé d’un pas. Je suis seul, comme un chien, Olrik jr et Olrik the 3rd ayant eu la permission d’explorer le Manga City en attendant.

16H15 : j’ai avancé… de deux mètres. Sachant qu’il y en a encore une bonne quinzaine avant de me trouver face au maître, je commence à m’inquiéter un peu. La séance est prévu pour durer jusqu’à 17 heures. Que se passe-t-il si les 50 dédicaces n’ont pu être exécutées avant la limite ?  C’est au plus fort de mes inquiétudes qu’Olrik jr arrive pour m’offrir une canette de coca bien fraîche qu’il a achetée avec ses sous au fond du Manga City. Brave enfant ! J’allai tout de suite mieux et repris espoir.

16H30 : comme par enchantement, la file avance maintenant à un bon rythme. Olrik jr, qui est allé voir discrètement en avant-première à quoi ressemblait les dédicaces, me dit que c’était de petits dessins qui ne lui prenaient pas plus de deux minutes. Arrive alors Olrik the 3rd que j’enjoins illico à rester avec moi, la minute M allant arriver sous peu.

16H40 : l’instant tant attendu est arrivé. Matsumoto sensei, accompagné de son interprète, se tient enfin devant nous. Je tends les deux volumes de Number 5 à interpréte qui s’occupe de récupérer les tickets ainsi que de noter les noms en romaji que Matsumoto va faire figurer dans sa dédicace.

Comme les prénoms japonais de mes enfants tranchent avec les précédents prénoms bien français qu’elle a eu à noter, les habituelles questions sont posées quant aux origines japonaises des kids, ainsi que du lieu où se trouve la famille de Madame Olrik. Matsumoto s’étonne un peu de voir des enfants s’intéresser à son Number 5 plutôt qu’à One Piece mais je lui dis que comme dans la Olrik’s house il y a toujours eu le souci de varier les plaisirs culturels pour tirer les enfants vers le haut, il saisit la démarche et ne trouve rien à redire. J’ajoute qu’Olrik jr veut aussi devenir mangaka. Olrik the 3rd, qui sent que l’on est en train de causer de son grand frère, trouve un truc pour attirer l’attention sur lui. Stupeur ! il s’aperçoit qu’un des feutres de Matsumoto sensei est à terre ! Aussitôt il le saisit et s’empresse de le rendre à son propriétaire. Matsumoto se montre très reconnaissant, un peu amusé devant la bouille ronde façon Doraemon d’Olrik the 3rd.

Avant de repartir avec les précieux ouvrages, je demande à Matsumoto si je peux le prendre en photo. Il accepte sans problème. Mais comme j’avais déjà demandé à l’interprète trois minutes auparavant s’il était possible d le prendre en photo durant l’exécution des dessins, et qu’elle m’avait répondu que oui, c’était possible à condition que ce soit dans les limites de l’usage personnel (et donc pas répondu au quatre vents du web), je n’afficherai pas ici le portrait de Matsumoto. Par contre, j’offre une photo de ses mains en train de créer :

Et surtout ceci :

Matriochka et Number 5. Good choice.

Après tant de bonheur, que faire ? Mine de rien il ne restait plus beaucoup de temps. Le festival fermant ses portes à 18 heures, il n’y avait qu’à retourner en ville pour faire rapidos le Champ de Mars. J’en profitai pour voir quand même mon cousin. Pas de bol il n’était plus là ! Bon, ce serait pour le prochain festival. A la bulle du champ de Mars, nous retrouvâmes Applewood et Applewood jr. Comme on approchait de la fin du festival, des stands en profitait pour se débarrasser de marchandises (comme des posters), le bon plan pour Olrik the 3rd qui, comme tous les gamins de 7 ans, trouvait cool de ramener à la maison tous ces trésors. Moi, après la mission Matsumoto accomplie, je regardai les stands des grands éditeurs franco-belges un brin fatigué et indifférent. Un stand cependant attira mon attention, c’était celui de la boutique du festival.  Je m’approche, je regarde… bingo ! Il y est, je veux parler du catalogue de l’exposition Matsumoto. A la boutique du musée on ne le trouvait plus, ni d’ailleurs dans la boutique du festival qui se trouvait au Manga City. Je me souvenais d’avoir envié une Japonaise qui, quelques mètres devant moi dans la file d’attente, avait fait dédicacer ce beau livre à Matsumoto. Toute fière et heureuse, elle s’était ensuite fait prendre en photo par une amie, le livre ouvert à la première page où devait figurer un chouette dessin. Allez, je n’y aurais pas de dessin moi, mais au moins figurera-t-il en bonne place à côté du livre de l’expo Tezuka (et en attendant peut-être ceux sur Rumiko Takahashi et Yohiharu Tsuge, tout deux assurés d’avoir une exposition l’année prochaine).

Il était 17H50, la bulle allait fermer dans dix minutes. Il n’y avait plus qu’à retourner au musée de la BD pour retrouver nos caisses. Avant cela, il y avait tout de même un dernier truc à faire : l’expo Batman à la médiathèque juste à côté de la gare. Descendant à l’arrêt de celle-ci, nous quittâmes définitivement Applewood et son fils qui avaient encore de la route à faire avant de retrouver leur base à Tours, et qui avaient profité du moment d’attente pour nos dédicaces pour y aller jeter un œil. D’ailleurs, même pas y jeter un œil puisque la file pour y accéder était tellement mahousse qu’elle nécessitait une attente de deux heures ! Du coup lui et son fils n’avaient pu voir l’expo, se contentant de regarder la réplique de la Batmobile à l’extérieur. Dommage car l’expo avait l’air d’avoir une scénographie particulièrement réussie. A 18H00, j’espérais qu’il y aurait moins de monde. Il y en avait un peu moins effectivement, mais on en avait clairement pour une demi heure d’attente et comme les guibolles étaient fatiguées, on se mit d’accord pour faire l’impasse. Olrik the 3rd, qui était le plus motivé pour voir cette exposition, ne fut pas trop déçu car au moins il avait la consolation de voir de près la belle Batmobile. La dévorant longuement des yeux, acceptant bien volontiers de se faire prendre en photo devant, il attendait aussi impatiemment de la voir conduite par un monsieur qui s’affairait autour d’elle à effectuer quelques opérations techniques. Je fus un peu dubitatif : elle roulait donc vraiment ? Ce n’était donc pas juste une réplique décorative ? Je posai la question au gars qui me répondit qu’effectivement, elle pouvait rouler mais que lui et son staff évitait de la faire car c’était très compliqué. Quelques mètres derrière nous, une camionnette avec une grande remorque stationna, un long câble avec un crochet allant certainement tracter la Batmobile vers la remorque. Olrik the 3rd, lui, y croyait dur comme fer : la Batmobile allait vraiment vrombir et rouler pour aller sur la remorque ! Plutôt que de briser ses illusions en lui laissant voir une Batmobile se faisant misérablement tirer comme un vulgaire tas de ferraille (vraiment de quoi briser le mythe), je lui expliquai qu’il était inutile d’attendre et qu’il valait mieux retourner à la Olrikmobile qui, elle, fonctionnait et avait du chauffage. Et comme un vent glacial était tombé depuis quelques minutes, Olrik the 3rd accepta de partir sans trop ronchonner.

Quarante-cinq minutes plus tard nous étions à la base à raconter toutes nos aventures à Madame. Je m’empressai de contempler tranquillou à mon burlingue Number 5 et Matriochka, avec le sentiment du devoir accompli. Après tous ces bains de foule je sentais un peu fort sous les aisselles, c’est vrai, mais au moins j’avais la satisfaction de rapporter une pièce de choix à la mangathèque familiale, du meilleur effet aux côtés d’autres mangas dédicacés et autres précieux art-books. L’année prochaine, il faudra récidiver avec un objectif encore plus ambitieux : dame Rumiko Takahashi. Mais les enfants auront grandi et avec l’aide du cousin et de ses pass magiques, une véritable Delta Force tokusatsesque de la quête de dédicaces peut voir le jour ! Wait and see.

Angoulême 2019 (1/2) : opération Matsumoto !

Angoulême 2019 s’est achevé avec, une fois encore, comme un désir de rattraper des années et des années de célébration de la BD franco-belge au détriment de l’américaine de la japonaise (les trois grands axes de la BD mondiale, et je ne parle pas des BD d’autres horizons, un comble pour un festival qui se veut « international »). Aussi le festival est-il devenu, depuis l’arrivée à sa tête d’une nouvelle association en 2017 après les couacs de l’année précédente (sur fond de machisme et de fausse remise de prix), mais aussi du travail de Stéphane Beaujean, le directeur artistique du festival, aussi est-il devenu donc beaucoup plus ouvert sur le monde. Depuis dix ans cela avait été déjà amorcé un peu avec un rééquilibrage géographique parmi les lauréats du Grand Prix (voir la liste sur wikipédia, on comprend tout de suite), ouvrant ainsi la manne à de possibles consécrations pour des auteurs de mangas, type de BD au début purement ignoré (non pas que l’on connaissait son existence mais que l’on choisissait de l’ignorer, non, on ignorait simplement qu’il y avait des BD du côté du Soleil Levant), puis accepté mais perçu avec condescendance, enfin reconnu et consacré.

Premier d’une liste qui devrait s’allonger régulièrement : Otomo en 2015 (en 2013, Toriyama aurait dû être le premier mangaka à l’obtenir s’il n’y avait pas eu l’incompétence crasse de l’Académie chargée de choisir l’élu. En compensation Toriyama a obtenu un prix foireux, le « prix du quarantenaire »).

On est dans cette dernière phase et franchement, ça fait du bien. A tel point qu’il est probable que l’année prochaine je ne me contenterai pas d’une seule journée de visite tant le festival, devenu terriblement chronophage par la multitude de choses à voir et à faire, paraît compliqué à faire en une seule journée. Entre les belles expositions, les « bulles » des éditeurs, les activités pour les enfants (j’ai par exemple squeezé faute de temps les animations du 60ème anniversaire d’Astérix), ou encore, ma foi, les séances de dédicaces, impossible de tout faire convenablement. Petit récapitulatif du dimanche dernier, qui donnera une idée de la richesse mangaesque (et au-delà) du festival pour ceux qui n’y ont jamais mis les pieds et qui hésiteraient à s’y rendre.

9H20 : Arrivé au parking du musée de la BD alors que le festival ouvre ses portes à 10H. Il était temps cependant car on pouvait être sûrs que vingt minutes plus tard il aurait fallu galérer pour trouver ailleurs des places. Quand je dis « on », c’est ouam, Olrik jr, Olrik the 3rd ainsi qu’un vieil ami (appelons-le Applewood) et son fils du même âge qu’Olrik the 3rd).

Le temps de se procurer les bracelets permettant d’accéder aux différents endroits du festival, on arrive à l’entrée de l’espace Manga city, la grosse nouveauté du festival. En plus de la bulle du champ de Mars (consacrées aux éditeurs franco-belge traditionnels : Casterman, Dargaud, Dupuis etc.) et de la bulle de New-York (fanzines et éditeurs indépendants), il s’agit d’une nouvelle bulle entièrement dédiée donc aux mangas. D’une taille appréciable (le chapiteau a été installé sur un terrain de foot stabilisé), elle accueille les principaux éditeurs de mangas et permet d’organiser des conférences avec les mangakas qui ont été invités. Comparé aux précédentes tentatives pour mettre en avant le manga, le résultat est plutôt encourageant. Je me souviens d’une année où le festival avait voulu recréer un espace manga évoquant Shibuya (ou Shinjuku, je ne sais plus) à l’intérieur de l’espace Franquin, cela avait été irrespirable. Là, en décentrant dans un espace plus volumineux, tout de suite on apprécie un peu plus. Avec cependant un inconvénient : celui de devoir tâter dorénavant de la navette. Autrefois on naviguait surtout dans le centre-ville, gardant le Musée de la BD et ses expositions pour la fin. Là, il a fallu faire plusieurs allers et retours entre le musée et le centre ville à cause d’événement qu’il ne fallait pas rater. Après, comme le système de navettes est fonctionnel, ce n’est pas trop le cauchemar non plus.

Intérieur de la bulle Manga City. A noter que l’auteur de Blue Giant (excellent manga sur le jazz) était présent au festival et se fendait de quelques séances dédicaces… mais pas le dimanche. C’est là que j’ai pigé que venir à Angoulême juste pour cette journée allait s’avérer frustrant pour les prochaines années.

Bref, arrivent 10H, on entre dans la bulle Manga City. Très vite Olrik the 3rd et son copain ont compris qu’il y avait plein de choses à choper gratos : auto-collants promotionnels, affichettes de manga, cool ! Tout en regardant et en me prenant une affiche gratuite représentant la couv’ du tome 4 de Saltiness (du Olrik approved ce manga) sur le stand des éditions Akata, je me dis qu’il faut filer au stand Kana pour obtenir des informations sur ce qui peut devenir ZE événement pour moi : une séance de dédicaces de Taiyô Matsumoto ! Là, un vendeur m’explique qu’il faut d’abord participer à 13H30 à un tirage au sort. En cas de ticket gagnant, il faudra acheter un livre sur le stand qui donnera une preuve d’achat et permettra d’avoir sa dédicace. Il n’y en aura pas pour tout le monde : 50 tickets gagnants sur 100, soit une chance sur deux et même un peu plus car j’espérais bien faire participer mes deux clampins. Bref, ça me semblait jouable. En accord avec Applewood, nous décidâmes de quitter le Manga City pour rejoindre le centre.

11H : passage à la Bulle de New-York (enfin, la bulle du Nouveau Monde comme on l’appelle depuis pas mal d’années). Pas forcément la bulle qui m’intéresse le plus mais je sais qu’on y trouve les éditions Cornélius et surtout Le Lézard Noir qui fait venir à chaque fois un mangaka de son catalogue. Cette année c’est Mochizuki (Dragon Head, Maiwai, Tokyo Kaido…) qui faisait le déplacement. En cas d’absence de chance pour la dédicace Matsumoto, il pouvait offrir un joli plan B. Au stand, on m’explique qu’il fera vingt dédicaces à partir de 15H. Il y a là aussi un système de tickets : il faut juste arriver à partir de 14H pour acheter un livre et obtenir un ticket qui donnera droit à une dédicace. Premiers arrivés, premiers récompensés, c’est tout. Avec ces horaires proches du tirage au sort pour Matsumoto, je sens que ça va être chaud de concilier les deux. Je remercie en tout cas la vendeuse pour l’info et j’en profite au passage pour acheter ceci :

Angoulême, c’est souvent le moyen d’acheter en avant-première des livres qui ne sont pas encore sortis. Là, impossible de résister à ce Kamimura réputé pour être particulièrement corsé. J’ai commencé à le lire. De l’érotisme à la Kamimura mâtiné de fureur meurtrière à la Marquis de Sade. Âmes sensibles s’abstenir. Bref, après cela, nous poursuivîmes notre chemin avant de sortir de la bulle. Et là, erreur ! puisque dans mon empressement à me rendre au Lézard noir j’avais oublié de visiter le stand Cornélius, situé sur un petit espace central au milieu de deux embranchements. J’avais pris celui de droit alors qu’il fallait prendre celui de gauche. Sur le coup je me dis : pas grave ! j’en serai quitte pour revenir dans l’après-midi. Mais en fait non, les événements allaient tellement s’enchaîner que je n’allais pas y remettre les pieds. Il faut dire aussi qu’Angoulême le dimanche, c’est 10H-18H (au lieu de 10H-19H pour le jeudi et le vendredi, ainsi que 10H20H pour le samedi). Agaçant car là aussi, le festival aurait permis de mettre la main avec un peu d’avance sur ce précieux objet :

Le premier tome de l’intégrale de Yoshiharu Tsuge. Une première mondiale (ou du moins hors Japon, et encore c’est à voir).

11H30 : déjeuner au Quick Burger juste à côté. C’est le bon plan. On est au sec (ah ! bon temps de merde durant cette matinée, ça s’est amélioré ensuite), on a un plat chaud, et surtout la grande salle à l’entrée pratiquement rien que pour nous. Dès midi, c’est la cohue assurée. On commande, on s’installe, on bouffe puis on repart.

12H00 : arrêt à l’espace Franquin pour la belle expo Tsutomu Nihei, l’auteur de Blame ! (entre autres). On est accueilli à l’entrée par une jolie réplique (en partie fabriquée par l’auteur) d’un personnage d’un de ses mangas :

Il y a du monde et il est difficile de s’immerger dans les nombreuses planches originales. Mais l’expo a de la gueule, avec notamment des planches impressionnantes montrant de vertigineux décors. Olrik jr, dans sa troisième année de dessin BD et qui aimerait en faire son métier, apprécie et parle de s’acheter avec son argent de poche le premier volume de Blame ! dans sa nouvelle édition Deluxe. J’encourage cette initiative (qui me permettra de lire Blame ! gratos uh uh !).

12H40 : après un coup de navette on est revenus au Manga City because tirage au sort des tickets pour Matsumoto. Dans mon esprit il devait avoir lieu à 13H mais en fait non, il s’agissait de 13H30 ! Il y a déjà une trentaine de personnes qui fait la queue. Bon, courage ! Je prends la file et j’ouvre la fermeture de mon gilet pour laisser apparaître sur mon torse puissant le magnifique t-shirt Tekkon Kinkreet acheté il y a longtemps à un Uniqlo au Japon. Avec cette martingale ultime et l’aide de mes deux pirates, impossible de rater. Je devais, j’allais réussir !

Dans la file le monsieur moustachu derrière moi m’explique qu’il est membre des Amis du musée de la BD et qu’il travaille comme bénévole au festival. Comme nous sommes tout prêts d’atteindre le chiffre de cinquante personnes dans la file, il se demande si le stand Kana ne va pas en profiter pour se débarrasser des tickets gagnants plutôt que de s’embêter à avoir une file mahousse qui allait empêcher les gens de s’approcher de leur marchandise. Je sens le vieux loup de mer qui a dû vivre d’innombrables aventures dédicatoires et qui est prêt à tout pour obtenir ce qu’il veut. Il va même jusqu’à évoquer cette possibilité de donner vite fait les tickets au jeune homme qui avait l’air de diriger le stand. Celui-ci sursaute un peu quand il entend ça avant de rétorquer, un brin amusé, que sachant qu’ils avaient claironné que l’horaire du tirage au sort allait avoir lieu à 13H30, ce n’était pas pour ensuite mécontenter un tas de personnes qui allaient se retrouver cocus à cause de cette magouille. Il allait donc falloir attendre encore quarante minutes. Pendant ce temps, Applewood et son fils étaient partis voir du côté du musée de la BD. Moi, mon t-shirt Matsumoto et les kids, on attendait. Parfois, l’amateur de dédicaces derrière surgissait et discutait avec le type juste devant moi. J’écoutais et parfois intervenait gentiment dans la discussion, ça faisait passer le temps. A un moment, la discussion est tombée sur le présence avec moi d’Olrik Jr et Olrik the 3rd. J’arguai que tout de même, avec eux à mes côtés c’était bien le diable si je n’avais pas la chance d’avoir au moins un ticket gagnant. Le moustachu raconta alors une séance de dédicaces où il avait fait la même chose avec son fils, ce qui lui avait permis d’avoir un ticket gagnant au nez et à la barbe d’un passionné qui aurait tué père et mère pour avoir une dédicace de je ne sais plus quel auteur. Puis il a enchaîné recta avec une autre anecdote : une fois, il s’était mis d’accord avec une autre personne dans une file d’attente : il lui avait promis que si lui et son fils tiraient chacun un ticket gagnant, il lui en remettrait un bien volontiers, pour le cas où il n’aurait pas eu la même chance…

Une bien belle anecdote ma foi. Devais-je y voir un sens caché, une demande cryptée ? Je n’y pensai pas trop. Moi tout ce que je demandais, c’était d’obtenir un précieux sésame, juste un ! Pour cela j’encourageai mes clampins en mode Hyôdô sama.

Pour ceux qui ne connaissent pas, voici Hyôdô sama.

Ils avaient intérêt à avoir la main chaude, pour sûr ! car sinon ils pouvaient être assurés de faire le chemin du retour en auto-stop. Avec tout le fric que je dépensais pour les nourrir, il fallait bien un sérieux retour sur investissement, non mais ! Nous n’étions plus qu’à cinq mètres de l’endroit où se tenait le tirage au sort.

Ici, petite musique d’ambiance :

Plus que quatre mètres… trois… deux… un…. Nous y sommes.

C’est le sympathique jeune homme à lunettes qui s’occupe du sac à tickets et qui y plonge la main pour remettre un ticket. Olrik the 3rd est le premier à tendre la main. A ce moment j’entends au loin une sorte de « Zawa zawa !». Le jeune homme lui a posé un ticket la face contre sa frêle paume. De l’autre main il le prend, le retourne et…

La suite au prochain épisode.

L’appel de Gô Tanabe

Objet lourd tenant bien en main, couverture en simili cuir, illustration de couverture inquiétante et soignée, y’a pas, les mecs chez Ki-oon ont mis le paquet pour leur nouvelle collection consacrée aux chefs-d’œuvre de Lovecraft. Et avec le choix des Montagnes Hallucinées qui couvrira les deux premiers volumes, on se dit que la collection part sur de bons rails. On se demande d’ailleurs si cette collection verra apparaître d’autres auteurs (mais il n’est pas dit qu’il existe beaucoup de mangakas qui se soient essayés à l’adaptation d’œuvres lovecraftienne) ou bien si elle sera uniquement consacrée aux mangas de Gô Tanabe. Le site de Ki-oon semble sous-entendre qu’il s’agira d’une collection qui suivra exclusivement les publications de Tanabe, et c’est une bonne chose, le mangaka ayant déjà publié quatre adaptations (et peut-être qu’un autre titre est en cours de pré-publication au Japon actuellement – à vérifier, je n’ai pu trouver d’infos sur le sujet), et ce avec beaucoup de brio.

Quoi qu’il en soit, pour les amateurs de mangas originaux sortant de l’ordinaire dans la cargaison mensuelle 90% ennuyeuse qui se déverse sur nos étals, ce premier tome des Montagnes Hallucinées est à se procurer de toute urgence, surtout si par-dessus le marché on est amateur du lugubre maître de Providence ou si l’on a goûté la récente série The Terror, adaptation de l’excellent roman de Dan Simons. J’avoue pour ma part avoir pleinement goûté le voyage polaire mis en scène par Tanabe. C’était hier, il était à peu près 23H30. Bien au chaud sous la couette, les écouteurs sur les oreilles histoire d’écouter par la même occasion la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartok, histoire de rendre le voyage graphique encore plus inquiétant et vénéneux, j’ai suivi avec délice cette histoire d’explorateurs scientifiques partis pour l’Antarctique et dont le voyage commence à partir en sucette lorsque l’un des hommes découvre une monstrueuse chaîne de montagnes noires et surtout une grotte où se trouvent de stupéfiants organismes datant d’avant même la création de la Terre. Ça commence dès lors à sentir mauvais et le lecteur aura tôt fait de préparer un jet de santé mentale (les amateurs du jeu de rôles l’Appel de Chthlu comprendront).

Gni ?

Le récit commence habilement par un flash-forward dont la sinistre violence permet au lecteur de prendre patience pendant une bonne centaine de pages. En fait, durant cette longue introduction, il ne se passe pas grand-chose, Tanabe mettant en place dans son récit les préparatifs de l’expédition et son installation à son arrivée en Antarctique. Mais avec les décisions un brin impulsives du professeur Dyer (qui possède dès le début un je ne sais quoi d’inquiétant, comme s’il était déjà sous l’emprise, malgré lui, de l’appel des Grands Anciens), le récit devient passionnant et frustrant en même temps, car à la fin du volume il faut bien se rendre à l’évidence : il faudra attendre quelques mois avant d’avoir dans les pognes un autre tome en simili cuir pour connaître la suite et la fin de l’expédition. Mais ne chouinons pas trop, l’édition française a choisi au moins de ne pas reprendre la japonaise qui se découpait en quatre volumes.

Enfin un mot sur le graphisme de Tanabe. Comment représenter le fantastique de Lovecraft, fantastique qui tout en s’appuyant sur une description très appuyée, cultive en même temps un art de la rapide évocation, les horreurs de ses histoires étant bien souvent liées à la notion d’ « indicible » ? Tanabe fait le choix d’un grand réalisme, choix parfois vertigineux lorsque se livrent sans crier gare sous nos yeux des doubles planches présentant le paysage de ces montagnes hallucinées – et hallucinantes par leur profusions graphique.

Même chose lors de la découverte des créatures ou de celle du charnier (je n’en dis pas plus). Avec à chaque fois le même effet : celui d’une certaine confusion, d’un manque de lisibilité, mais qui n’est pas pour autant un défaut. On s’attarde, on écarquille les yeux sur ces montagnes escarpées sétendant à perte de vue, sur ces créatures dont on ne sait si elles sont d’origine animale ou végétale, sur ces restes de cadavres associant le charnier à un puzzle graphique très confus. Rien ne nous est caché et pourtant, oui, on est bien face à une sensation d’indicible, ou plutôt d’irreprésentable auquel l’imagination, comme devant une page de Lovecraft, suppléera pour donner la pleine mesure de l’horreur décrite. En soit ces Montagnes hallucinées illustrées par Go Tanabe constitues une véritable expérience de lecture, et une pure réussite dans la mesure où l’univers de Lovecraft a toujours la réputation d’être quasi impossible à adapter.

Petite preview du début du tome 1 :



Portrait de femme

(reprise d’un article de Seijoliver – merci à lui – paru dans la section forum du site)

Asako est un roman largement autobiographique.
Son auteure, Asabuki Tomiko, journaliste, traductrice d’auteurs français, aimait la France et y vivait la moitié de l’année avec son mari français. Née en 1917, issue d’une famille aristocratique, Tomiko se marie à 17 ans et débarque à Paris où elle assiste à une représentation théâtrale avec Louis Jouvet. C’est pour elle le déclic : La France – la langue française – sera sa seconde patrie. Asabuki Tomiko, la voix de Jouvet dans l’oreille, rentre au Japon afin de divorcer, et revient en France aussi sec. D’abord dans une institution pour jeunes filles, puis à Paris où elle rencontre Vildrac, Duhamel, Rolland… Après être rentrée au Japon, s’y être à nouveau mariée, elle divorce, puis retourne à Paris en 1950. Pour subvenir à ses besoins, elle se met à écrire pour des journaux japonais, puis à traduire : sa première traduction sera « Je suis couturier » de Christian Dior, puis « Bonjour tristesse » ; elle poursuit avec Camus, Maurois, d’autres Sagan, avant sa grande rencontre avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Cette relation, cette admiration, sera racontée dans un livre, Vingt-huit jours au Japon avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir (éd. de L’Asiathèque), puisqu’elle fait le voyage avec eux (en 1966) et sera leur interprète ; eux qui l’encouragent à se raconter, à écrire. Ainsi paraît au Japon en 1977, L’Autre Côté de l’amour. Le livre fut traduit en français en 1992 aux éditions Côté femmes, sous le titre d’Asako (traducteur Marc Mécréant). Asabuki Tomiko décède en 2005.

(petite note biographique composée grâce aux trouvailles du net : un article de J.-B. Harang, publié dans Libération, en mars 1997, et à un article du blog de Nathalie Urschel).

Le roman suit donc la trame biographique évoquée précédemment. Soit, le parcours d’Asako entre son premier séjour parisien en 1935 jusqu’à son retour dans la ville en 1950. Entre 1939 et 1950, elle sera retournée au Japon, y traversera le second conflit mondial et y fera naître une petite fille.
Asako, jeune mariée, suit son mari à Londres puis, à Paris. Il est l’héritier d’un trust important. C’est un voyage d’étude et de noces en même temps. Mais la jeune femme se rend vite compte de leur incompatibilité. Le divorce est la seule solution, bien que la chose ne soit pas facile dans le Japon de l’époque. « Elle percevait que d’invisibles barrières l’emprisonnaient d’une double, d’une triple enceinte. La haute société de Tokyo et son code dressaient au-dessus d’elle leurs murailles de forteresse ». Mais elle obtient le divorce et gravit ainsi la première marche vers sa liberté.

Car c’est bien de cela dont il est question dans ce livre : s’arracher à sa condition culturelle et sociale, et devenir une femme libre.

Décision prise, elle sait que c’est à Paris que se réalisera sa vie : la ville « recelait d’autres mondes inconnus. Quels étaient-ils ? Asako n’en avait encore aucune idée ; mais ce soir [Asako sort de la représentation théâtrale où la voix de Jouvet la bouleverse], par la vertu de la langue française, elle ne doutait pas d’être en possession de quelque chose d’infiniment précieux ».
Après un an dans une institution pour jeune fille, elle s’installe à Paris, prend une chambre chez un directeur de revue littéraire, suit des cours à la Sorbonne, fréquente le Paris étudiant du quartier latin, (ambiance cosmopolite, qui lui permet aussi de découvrir des gens n’appartenant pas à sa classe sociale), tombe amoureuse… avec en arrière plan la vie politique de l’époque : la guerre d’Espagne et l’absence de soutien du gouvernement Blum aux républicains, l’inquiétude qui grandit face à l’Allemagne nazie, la guerre sino-japonaise et le massacre de Nankin.

La menace de la guerre l’oblige à l’été 1939 à rentrer au Japon. Elle qui a connu à Paris « l’idée de la libération de la femme », déchante vite dans son pays. Dans cette seconde partie, la guerre et la vie sera très bien racontée : la guerre qui s’installe (l’aveuglement de son pays l’irrite), la propagande, la suspicion face aux étrangers, puis l’inquiétude, pour le mari, Akira, à peine épousé, un cousin ou le fiancé d’une amie rejoignant le front. Asako regarde avec horreur ce conflit, surtout par pacifisme parce qu’elle n’adhère absolument pas au régime militaire. Viennent les privations, et la capitulation.
L’héroïne est à l’image de son auteure : elle regagne la France, un pays dont la culture la fascine. « Asako avait passé les cinq années qui avaient suivi la guerre à être préoccupée par des soucis d’argent et le problème de la nourriture quotidienne ! » de retour à Paris, elle va pouvoir replonger avec gourmandise dans ce monde intellectuel et artistique, et assumer ses envies et ses choix.

Personnage issue, je l’ai dit d’une famille aisée, Asako ne connaît pas de problème d’argent : étudiante parisienne, on est loin de la bohême ! On ne peut certes lui reprocher cet état et ce capital qu’elle possède, elle ne porte jamais par ailleurs de jugement, toutefois, une certaine réalité sociale, manque au récit. Le personnage apprécie le chic et la mode parisienne, et Asako et les étudiants qu’elle fréquente vont souvent au restaurant et faire du ski en Autriche !
Autre petit bémol : certains personnages font preuve d’une surprenante lucidité sur les événements politiques, un peu comme s’ils avaient fait un voyage dans le futur ! Enfin, une scène m’a paru invraisemblable : Asako en voyage en Bavière, roulant sur un autoroute, entend un discours. Il s’avère qu’elle passe non loin de Nuremberg et que Hitler est justement en train d’y prononcer un discours !

Ces quelques bémols n’enlèvent vraiment rien au plaisir d’avoir lu ce roman, au récit d’une grande fluidité et à l’écriture vivante, spontanée.

Asako est un très beau portrait de femme, débordante de vie : elle va toujours de l’avant, curieuse et ouverte aux gens, aux idées. C’est peut-être pour cela que le roman ne se termine pas : dans l’épilogue, Asako de retour à Paris « regarda le ciel de nuit au-dessus de l’Arc de Triomphe. Et comme pour confirmer par un geste son exaltation et sa foi en un vaste monde encore à découvrir, elle croisa les bras et serra, jusqu’à se faire mal, ses deux poings ».

Tezuka is not dead !


Troisième et ultime utilisation du mythe de Faust par Tezuka. Et ultime manga tout court, puisque Néo Faust est un peu son Tintin et l’Alph-Art à lui, le manga ayant été inachevé. Tezuka était alors à l’hôpital à cause d’un cancer à l’estomac et continuait malgré tout de gérer ses projets en cours (en plus de Néo Faust, il avait aussi en cours Gringo et Luwig B.).
J’ignore si c’est le cas avec l’édition japonaise, mais les éditions FLBLB ont choisi de reproduire les sept dernières planches de « nemus », les brouillons préparatoires des mangakas, avec un decrescendo graphique de plus en plus dépouillé et forcément un peu poignant. Les premières cases présentent les textes et des croquis de décors et de personnages, puis nous n’avons plus que des planches avec les textes et enfin, sur l’ultime case, le lecteur n’a plus qu’à contempler une case vide appelant forcément à la rêverie. Fenêtre qui invite à imaginer ce que serait devenu le récit, mais aussi métaphore du sort de Tezuka parti pour un « grand nulle part ». Un petit frisson se fait alors sentir à l’idée que l’incroyable machine à raconter s’est définitivement brisée et que Tezuka ne pourra plus continuer à surprendre son lecteur.
Bref, on l’aura compris, si on est un inconditionnel de Tezuka, on se doit de posséder en bonne place dans sa bibliothèque cet ultime opus, d’autant qu’il est loin d’âtre mauvais. Si sa lecture au début s’est faite sans beaucoup d’entrain, j’avoue qu’au fur et à mesure, cette histoire fantastique, sur le thème du double et du pacte avec le diable sur fond de révoltes étudiantes à la fin des années 60, cette histoire n’est pas sans charme et c’est bien frustré que je suis tombé sur la page 383 indiquant en gros caractères : « 2ème partie ». Précisons que le livre fait 420 pages, cela vous donne une idée du travail qu’il restait à accomplir à Tezuka pour clore son récit. Le personnage faustien d’Ichinoseki a alors quarante ans, est au sommet de sa puissance, et le lecteur est évidemment intrigué à l’idée d’assister à sa chute inéluctable, aidée en cela par sa complice, « Méphisto », démone ambivalente, à la fois amoureuse de son protégé, prompte à tenter de le séduire en découvrant sa sulfureuse plastique (Néo Faust est clairement un seinen), mais aussi impitoyable quand il s’agit de l’être. Ajoutons à cela que l’histoire avait le souci d’associer le thème de Faust à celui des biotechnologies. Faust, contestations estudiantines, biotechnologies, c’est dire la richesse de ce titre qui, à défaut de le satisfaire pleinement une fois la dernière page lue, lui donnera au moins envie de se plonger dans les deux autres titres faustiens de Tezuka, Faust (1950) et Lion Books (1971), voire de relire d’autres titres ou carrément de s’essayer à l’ultime challenge : tenter de lire TOUT Tezuka, entreprise qui paraît aussi compliquée que de lire tout Alexandre Dumas tant les ramifications de l’oeuvre sont nombreuses et capables de nourrir toute une vie de lecteur. Diable d’homme que ce Tezuka ! Tout cela paraît tellement dément qu’il est difficile de ne pas imaginer qu’un pacte avec la diable a été fait à un moment. Plutôt que dans une grande case blanche, je gage que le mangaka au béret se trouve quelque part en compagnie de la démone qui lui a fait signer un sulfureux contrat. Sacré Osamu, va !

A noter que l’édition FLBLB est en grand format, de qualité et dotée d’une bonne traduction (avec par contre un lettrage bien sérieux que j’ai du mal à associer à un support tel que le manga).

Terminons avec cette jolie chose :

Il faut savoir que Tezuka avait songé à une adaptation de Néo Faust en film d’animation. Le projet n’a jamais vu le jour mais restent ces six minutes qui font saliver et rêver sur ce qu’il aurait dû être. Je manque d’infos sur cet extrait mais a priori il date de la toute fin des 90’s et le style graphique évoque bien sûr le studio de Tezuka Productions.

Le Propriétaire absent

Si je suis ce que l’on appelle communément un « gros lecteur », je dois avouer que la section littérature de ce site n’est pas la plus pourvue, loin s’en faut. La raison en est toute simple : bien qu’il m’arrive de lire de temps en temps des auteurs japonais, je dois avouer que c’est une littérature qui n’a pas la priorité dans mes lectures. Et puis comme ce site fonctionne sur la base d’un (parfois deux) article par semaine, il faut bien faire des choix et je choisis souvent de causer d’un film que je viens de (re)voir, d’un manga ou d’une expérience vécue lors d’un séjour au Japon, domaines les plus à même de me donner un plaisir immédiat d’écriture.

Bref, assez peu d’articles sur la littérature, donc, mais je ne demande qu’à combler ce vide, vide qui va être justement atténué aujourd’hui grâce à la contribution de Seijoliver, un des membres de la section forum du site. J’avoue que lorsque j’ai créé cette section, le but premier n’était pas d’inciter à écrire des articles pour les réutiliser (il s’agissait avant tout de poster des infos sans me fouler et de discuter avec les quelques inscrits) mais enfin, en tombant sur cette présentation de près de mille mots d’un roman de Takiji Kobayashi, je me suis dit qu’il serait dommage de ne pas le mettre en première page pour faire découvrir l’un de ses principaux romans.

Après plus de 700 articles publiés par votre serviteur, voici donc une exception, un article écrit par un lecteur, et j’avoue que je ne verrais aucun inconvénient à ce que cette exception soit suivie d’autres perles de ce type (avis aux amateurs).

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Il n’y a plus de prolétaires, ni de prolétariat. Portés absents.
Quoi que… En faisant une petite recherche, je suis tombé sur un blog, « Prolétariat mon amour ! » Quoi que, c’était peut-être dans un rêve…
De littérature prolétarienne on ne parle plus, non plus. On utilise, peut-être, le vocable de roman de critique sociale. Cette littérature prolétarienne a fleuri dans les années qui suivirent la révolution de 1917. Bien qu’au Japon, un mouvement existait déjà au début du XX° siècle.
Takiji Kobayashi n’est pas de cette première génération puisqu’il est né en 1903, et c’est dans les années 20 qu’il rejoint ce mouvement. En 1929 paraissent, suivant un premier récit (Le 15 mars 1928 – non traduit), ses deux premiers romans, Le bateau-usine, puis Le propriétaire absent (dont c’est la première traduction française). La publication de ce dernier, dans lequel il dénonce la responsabilité de la banque qui l’emploie dans la pauvreté des paysans, lui vaut d’être renvoyé à peine le livre paru.
Exploitation : toujours. Prolétariat : toujours… car qui trouverait que la situation a aujourd’hui changé, est bien en plein rêve !
Le roman a pour cadre l’île d’Hokkaidô où l’auteur a emménagé avec sa famille en 1907, où il étudiera, travaillera, avant, suite à son licenciement, de vivre à Tokyo, et d’y mourir dans un commissariat sous les coups de la police, en 1933. Hokkaidô faisait alors l’objet depuis la fin du XIX° d’un peuplement massif en vue de son exploitation (forêts, mines, ressource halieutique) et de son développement agricole, par l’introduction de la culture du riz.

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La famille de Ken, jeune homme d’à peine vingt ans, vit pauvrement sur l’île d’Hokkaidô, dans un petit village, situé sur un plateau venteux, non loin d’Otaru, la ville où habitent en majorité les propriétaires des terres agricoles du village. Mais eux sont absents : ne trouvant aucun des bienfaits de la civilisation dans ces villages de paysans, « quelle nécessité y aurait-il eu à vivre dans un endroit pareil ? »

Mais, il n’est pas seulement question de commodité : ceux qui détiennent le capital n’ont qu’indifférence pour les fermiers qu’ils exploitent. Takiji Kobayashi décrit ni plus ni moins le capitalisme qui oppresse ce village et la lutte des classes. Pour lui « tout auteur qui se prétend prolétarien doit d’abord faire sien le point de vue marxiste ». Dans le roman, il utilise l’artifice d’une lettre, qu’un camarade de Ken, Shichinosuke, envoie à celui-ci, pour expliquer la situation. Shichinosuke est parti tenter sa chance à Otaru et travailler à l’usine ; de ce poste d’observation, il décrit un système bien organisé, « bien huilé » : les propriétaires font des affaires, spéculent, entretiennent les meilleurs rapports avec les banques, les chambres de commerce, la police, et, se font élire au conseil municipal. Qu’importe si la famine menace suite aux mauvaises récoltes, qu’importe si les filles du village partent se prostituer en ville, « soutirer tout ce qu’ils peuvent soutirer des fermiers, ils n’ont que ça en tête ».

Ces paysans, ils y ont cru pourtant en cet eldorado : défricher, cultiver les terres d’Hokkaidô pour nourrir -l’argument patriotique ! – la Nation et devenir après quelques années, enfin, propriétaire d’un lopin de terre. Le père de Ken, honteux de ne pas subvenir aux besoins de sa famille, les avait emmené en Hokkaidô, avec cet espoir. Mais il a fallu vite déchanter : les meilleures terres ne sont pas pour eux. Il est devenu ouvrier agricole, et sa femme, comme beaucoup d’immigré-es, de regretter son pays natal où avec un petit pécule elle espérait retourner… La plupart des paysans sont dépassés. Kobayashi insiste sur ce point à plusieurs reprises : sauf quelques-uns (les personnages d‘Abe et de Ban) qui fréquentent les syndicats, lisent, réfléchissent, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. Les proprios sont rusés pour les canaliser : société d’entraide, association pour les jeunes, tout pour qu’ils n’aillent pas voir les syndicats. Mais isolés, ils s’en rendent bien compte, « on pèse pas lourd ».

Le roman est découpé en 16 chapitres, plus ou moins courts, alternant scène intimiste, dans la famille de Ken, personnage qui constitue le fil rouge du roman, et scène collective. Le village est décrit avec ses exploités, ses « jaunes », et ceux qui vont organiser la mobilisation et porter la lutte, là où sont les propriétaires, dans la ville d’Otaru, avec l’aide de syndicats ouvriers. C’est une des caractéristiques de ce roman – et aussi son objectif politique – l’union des ouvriers et des paysans, leur solidarité et leur lutte commune. Et pour cela la figue de Ken est très intéressante. C’est même dans les scènes avec sa « fiancée », Sada, que se révèle peut-être le plus sa mue, sa prise de conscience. Lui, le garçon modèle aux yeux du propriétaires s’est affranchi de leur paternalisme, de cette harmonie de façade où chacun était convenablement à sa place et dans sa fonction ! Cette coupure s’incarne dans le dialogue de sourd qui s’instaure entre Ken et Sada, qui lui reproche d’avoir changé. Bien sûr qu’il a changé, pas simplement en s’impliquant de plus en plus dans la lutte, mais aussi comme individu.
Si le roman, Le bateau-usine s’ouvrait par ces mots : « C’est parti ! En route pour l’enfer ! », il est aussi question de trajet pour terminer Le propriétaire absent, puisque Ken part pour la ville commencer « son travail au sein du syndicat paysan ».
La lecture du livre est agréable, avec ses scènes courtes, sa galerie de personnages bien dessinées, sa progression dramatique ; équilibré entre son projet (décrire un village sous domination capitaliste) et sa forme romanesque.

Seijoliver

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Le propriétaire absent, suivi de Méthodologie du roman (1931) et d’une postface du traducteur Mathieu Capel. Éditions Amsterdam, collection « L’ordinaire du capital », 226 p.
ps : toutes les phrases en italiques sont extraites du roman ou de la postface.

Le féminisme par le massage soap

Ce qui est sympa avec Go Nagai, c’est que son œuvre constitue un puit sans fond de trucs et de machins aussi sexy que débiles, faits pour nous payer une bonne tranche de rigolade accompagnée le long de la lecture d’epistaxis plus ou moins abondants.

Ayant décidé récemment de lire La Nouvelle Héloïse suite à un pari avec des amis (oui, je sais, un rien nous amuse), je me suis dit qu’il pouvait être bon d’alterner les tranches de dix pages pléiadisées et larmoyantes avec quelques chose d’un peu plus… délassant. Elle est gentille Julie, et assurément on l’imagine jolie mais enfin, s’il faut compter sur les lettres de Saint-Preux pour avoir le détail passionnée de ses charmes, ça peut attendre longtemps. Le style est là, la cartographie des sentiments langoureux aussi, reste… le fouettage des sens quoi ! Pour l’instant je reste aimable, j’adore Rousseau en général (surtout les Confessions) mais enfin, si Saint-Preux ne se lâche pas dans les prochaines lettres, s’il n’érogénéise pas sa prose en évoquant le physique de cette petite gourgandine de Julie, ça risque de me lasser cette histoire, d’autant que lire dix pages en pléiade truffées d’analyse de sentiments et restituées dans l’orthographe de l’époque demande un peu d’efforts. Bref, ayant prévu le coup (de tout façon je suis du genre à tout prévoir), j’ai intelligemment mis sous le coude une autre œuvre pour à la fois me détendre et me redonner de l’énergie après une séance de lecture rousseauisante. Mesdames et Messieurs, laissez-moi vous présenter…

Angel ou la nouvelle masseuse soap !

Si vous avez aimé Warau Salesman, Lovely angel est fait pour vous. Oui, je sais, entre la plastique d’Angel et l’horrible personnage méphistophélique de Fujiko Fujio, il n’y a absolument pas le même plaisir rétinien. En fait, c’est au niveau des histoires que l’on peut rapprocher les deux séries puisqu’elles adoptent toutes deux comme personnage principal un être mystérieux qui déboule par hasard dans la vie d’un quidam pour lui proposer une sorte pacte afin de l’aider à améliorer sa vie. Chaque histoire se conclue sur cette nouvelle vie, vie qui sera systématiquement pire qu’avant dans Warau Salesman, et meilleure après être passée par les mains expertes d’Angel.

Qui est en fait Angel ? Un ange ? La déesse de la chance ? Carrément la déesse Kannon (pour le coup l’onomastique fontionne au poil pour une version française) comme le suggère une planche dans une histoire ? On n’a pas vraiment la réponse puisque chaque personnage superpose à la bijin sa propre interprétation. Pour le lecteur, il se contente de ce nom, Angel, qui résume parfaitement sa mission, à savoir descendre parmi les hommes pour remettre certains moutons noirs dans le droit chemin. Errant dans les rues avec une grosse valise, régulièrement taquinée par un coup de vent pervers, elle cherche une de ces brebis égarées (souvent un mâle). Assez vite, la présentation se fait de manière explosive, on tourne innocemment une page et paf ! un bonnet M (au bas mot) vous saute à la figure :

Paf ! Comme dirait Gotlib : « Vé ! La pitchoune ! »

C’est qu’Angel a un métier bien particulier. Warau salesman est un vendeur ambulant, Angel est vendeuse de ses charmes dans le cadre de son admirable profession : masseuse soap à domicile ! Une fois chez le futur client, elle appuie sur un boutons de sa valise et, Ô surprise ! ladite valise se transforme en mini baignoire, première étape indispensable à tout bon massage soap qui se respecte.

On attend avec impatience de trouver un jour cet objet dans les catalogues de Noël !

Problème : les tarifs absolument prohibitifs et qui varient en fonction du pouvoir d’achat des clients. Mais le père Nagai semble prendre tellement s’émoustiller à dessiner sa créature dans des poses explosives, que les personnages craquent aussitôt et n’hésitent pas à casser leur tirelire puis le berlingot d’Angel qui, en experte habitée par la déesse Kannon, ne tardera pas à leur faire connaître le plaisir suprême, plaisir à chaque fois exprimée en une planche remplie de bulles libidineuses…

Pas exactement des Bulles de Japon mais on apprécie aussi.

… ou alors donnant un avant goût de ce que serait une copulation dans l’espace.

Malaxés, caressés, fouragés, empoignés, sucés, les personnages de chaque histoire finissent l’aventure totalement transfigurés, prêts à se lancer dans l’aventure d’une renaissance spirituelle et professionnelle. Ainsi ce joueur de mah-jong :

?!

… qui met en danger sa vie à trop vouloir jouer avec la pègre locale. Apès sa rencontre avec Angel, il se rangera et contentera de jouer dorénavant au mah-jong avec sa grand-mère à la maison de retraite.

De même pour ce vigoureux rikishi :

?!!!

Messieurs de ces dames, il est payé par ses fans pour leur donner du bon temps. Mais voilà, exténué par ses performances sexuelles à répétition, il en oublie le dohyo et finit par devenir un sumo sans avenir. Après le massage d’Angel, il se découvre une autre force physique et spirtuelle qui lui permettra de devenir yokozuna.

Dosukoi !

Après, tous les personnages ne finissent pas toujours bien leur histoire. Car le manga est aussi peuplé par une galerie de salopards pour lesquels on se dit qu’ils ne méritent pas vraiment les services de l’ange shampouineuse à gros seins. Témoin ce photographe professionnel qui transforme ses séances de shooting en séances de viol, ou encore ce vil gynécologue qui profite de ses consultations pour faire des vidéos à la portée documentaire discutable :

Eh bien, avec ce genre d’individu, ce n’est plus #balancetonporc mais #châtietonpourceau puisqu’Angel se trouve alors secondée dans sa mission par une sorte de soeur jumelle, Black la démone. Et là, point d’extase pour les moutons noirs, juste la pire des humiliations. Pour le photographe violeur, il connaîtra la joie de voir des photos de lui publiées dans des magazines :

BWAHAHA !

Tandis que d’autres apprendront ce que ça fait que de se prendre un vit dans l’anus alors qu’on n’a rien demandé :

MOUAHAHA !

Bonne fée aidant les hommes méritants mais un peu clèdes, consolatrice des femmes bafouées par de vils pourceaux, pourfendeuse des Weinstein en herbe, Angel est une héroïne qui saura plaire à la fois à Monsieur et à Madame, pour le cas où cette dernière serait une féministe enragée. A défaut de valise-soap, l’achat de cet excellent manga en cinq tomes est vivement recommandé pour les fêtes !

Sur ce, je vous laisse, je m’en retourne à ma Nouvelle Héloïse (passe à l’attaque Saint-Preux, merde quoi !).

La photographe (Kenichi Kiriri)

Sur la quatrième de couverture : « Un titre d’exception à mi-chemin entre L’homme qui marche et Le Gourmet Solitaire ». Signé Jiro Taniguchi.

Plutôt alléchant, et quand en plus le sujet est une lycéenne, Ayumi, pratiquant la photographie au gré de ses escapades dans Tokyo, j’avoue qu’il devient difficile de résister. La lecture du premier volume achevée, qu’en penser ?

D’abord que l’on voit bien ce qui a pu séduire Taniguchi. Les histoires, composées de cinq planches, relatent l’arrivée d’Ayumi dans un quartier de Tokyo, l’appareil argentique à la main, pour déambuler, découvrir des endroits, tomber sur des gens à la silhouette intéressante, et parfois discuter avec eux. Une plongée dans un quotidien qui perd son aspect banal pour peu que l’on sache l’observer (c’était le cas de l’Homme qui marche).

Après, on peut se demander si le format des cinq planches n’est pas limité pour faire sentir cette déambulation contemplative, d’autant que la narration est accompagné d’une multitude de récitatifs émanant d’Ayumi qui raconte les détails de sa promenade. Cela donne parfois un côté guide touristique qui n’est pas forcément déplaisant car l’auteur s’est efforcé de faire découvrir des endroits sortant des sentiers battus, mais qui donne d’une autre côté une certaine densité qui éloigne du plaisir que l’on pouvait avoir à la « lecture » des planches quasi muettes de l’Homme qui marche.

Et puis, il y a cette thématique de la photographie qui apparaît très vite comme un prétexte pour raconter des promenades et faire découvrir des lieux. Là aussi, ce n’est pas gênant en soit et pourtant, il me semble que Kiriri est passé à côté d’un aspect qui aurait pu être intéressant, surtout avec un personnage disposant d’un appareil argentique. Car se promener avec ou sans appareil photo n’est pas la même chose, pas la même excitation, le même plaisir. Observer l’entourage avec le souci constant de capter une bonne image, passer à son exécution avec l’inquiétude d’avoir fait les bons réglages (inquiétude amplifiée par le choix de l’argentique), ressentir l’excitation  d’avoir saisi quelque chose sur le vif, autant de facettes de l’activité de photographe que le mangaka n’exploite pas vraiment ici et qui aurait pu enrichir ses histoires. Mais une fois encore, le cadre des cinq planches rendait peut-être difficile d’intégrer tous ces aspects.

Chaque histoire se termine par une double page touristique résumant les « hot spots » évoqués. Pourquoi pas ?

La Photographe est un manga qui appartient à ce genre magnifié par Taniguchi que l’on pourrait appeler « le manga déambulatoire » (le « asobi manga » ?) dont il serait intéressant par ailleurs de savoir si d’autres mangakas s’y sont essayés avant Taniguchi. Il s’agit avant tout de se concentrer sur ces petits riens de la vie quotidienne qui font le bonheur des personnages peuplant ce type de manga. Si on aime ce style d’histoire, on appréciera la Photographe, et tant pis si l’évocation de la pratique de la photographie reste un peu décevante dans son approche.

Sinon, envie de voir d’autres douces créatures tenant entre leurs doigts graciles un bel appareil ? Je rappelle l’existence de ceci.