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Des Japonais chez les franco-Belges #11 : Siné

Le Magical Pornographical Mystery Tour de Siné à Tokyo

Paru en 2017 chez Fluide Glacial, Siné comme chez Lui compile une multitude de dessins et de récits concoctés par Siné pour le magazine Lui, de 1963 à 1989. A l’intérieur de ce beau livre, une surprise : le récit d’une escapade sexuelle de Siné au Japon ! Bon, on est évidemment très loin de Nicolas Bouvier mais ces cinq pages ne sont pas sans une certaine truculence drôlatique, même si les expériences hentaïesques décrites par Siné n’ont rien de bandatoires. Cela commençait pourtant bien :

Ah ! le mythe de la geisha habile de ses doigts et de sa langue que tout touriste ignare occidentale a forcément bien ancré dans un coin de son cerveau ! Las, les déconvenues ne tardent pas d’arriver. D’abord dans son hôtel, en appuyant sur le bouton « massage » sur le combiné du téléphone de sa piaule. Aussi sec radine une employée en kimono et avec un masque d’hygiène qui lui « froisse deux côtes » avant de repartir en lui extorquant « 50 dollars ».

A la librairie juste à côté, Siné dégote un vieil exemplaire de Lui sous cellophane ainsi que « quelques BD cochonnes » pleines de promesses. Mais c’était méconnaître l’impitoyable censure japonaise. Les parties intimes des pin-up de Lui sont masquées d’une horrible pastille blanche tandis que les dessinateurs de mangas (le mot n’apparaît évidemment pas, nous somme vraisemblablement dans les années 70) s’échinent à mettre « un grand blanc à la place de l’entrejambe » ! Fort opportunément, Siné a pensé à prendre avec lui son matériel de travail. Aussi s’empresse-t-il à compléter à la plume les parties manquantes pour décorer sa chambre car « [il] ne se sen[t] bien que dans une atmosphère personnalisée ». A noter qu’il est allée jusqu’à insérer des exemples de planches  pour étayer son propos :

Est-ce là la première occurrence de planches hentaï dans une publication française ? Peut-être.

Ça se gâte franchement quand il se rend dans une boite de strip-tease où il assiste à « un spectacle pour sadiques ».

Le suspense était réduit à sa plus simple expression car les filles arrivaient déjà nues sur la scène en forme de T. Les spectateurs étaient debouts silencieux et crispés : on n’était pas là pour rigoler ! Le clou de ce spectacle horrible fut l’arrivée de 4 nanas qui se bloquèrent entre les grandes lèvres, écartées au maximum, d’énormes loupes rondes d’environ 10cm de diamètre et distribuèrent aux clients ravis des lampes électriques afin qu’ils puissent « plonger » leurs regards libidineux le plus profondément possible à l’intérieur !

Pouah !

Pas géniale non plus sa virée dans un « touch-touch-club ».

A ne pas rater m’avait-on dit ! Là, 3 vipères soi-disant lubriques m’ont sauté dessus agressivement. Tandis que l’une me glissait une langue visqueuse dans l’oreille, une autre me dégrafait le pantalon et me tripotait sauvagement les parties honteuses. La 3ème grimpée sur la table se retroussait comme une folle lubrique et m’exhibait un horrible zizi… c’était un abominable piège d’une brutalité inouïe… Je partis en courant cette fois, soulagé de 300 dollars.

 

Heureusement, arrive le « turko-bath ». Ce qui signifie que le beau voyage se situe avant 1984, c’est-à-dire avant que l’appellation turuko-buro ne change pour celle de soapland après qu’un dignitaire turc a été franchement choqué de voir que son pays était associé à un immonde lieu de prostitution (je n’explique pas ce qu’est un soapland, hein ! je connais mon lectorat).

C’était nettement plus civilisé. La chatte de la masseuse remplaçait agréablement l’éponge mais je refusais malgré tout qu’elle remplace aussi la brosse à dents ! La fille était gentille. Elle m’avait dit en arrivant : « toi, tu ressembles à Alain Delon ! » Bien que je ne puisse pas le blairer, j’étais quand même flatté ! […] Du coup, je lui refilai 50 dollars de mieux ! Renseignements pris, il paraît qu’elles disent ça à tous les touristes !

Enfin, Siné évoque la masses considérable de travellos qui tapinent et qui obligent les mousmés (j’adore ce mot !) à lever leur jupe devant le potentiel client pour montrer qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise.

Il termine avec une ultime belle image, celle illustrant son expérimentation de l’« hôtel-vidéo ». Quézaco ? C’est très simple : vous montez dans une chambre avec une prostipute expérimentée et vous y faites simplement votre besogne tandis qu’une caméra filme et diffuse en live vos exploits sur  « un petit écran et en couleurs » :

J’avoue ne pas avoir été décu ! Enfin le Japon me plaisait ! […] Le seul problème est que je ne pus récupérer la cassette enregistrée… il me fallait 200 autres dollars et j’étais fauché. Un beau film porno dont je suis la vedette leur reste donc là-bas ! J’espère qu’ils en feront bon usage !

 

Ainsi conclut Siné le récit flamboyant et décomplexé (j’allais mettre « débridé » mais je me suis retenu) d’un séjour pour tourisme sexuel. Et malgré les apparences, rien de sordide là-dedans, c’est d’une provocation rigolote et sans tabou, d’une liberté de ton qui donnerait presque envie de prendre un billet d’avion pour essayer d’expérimenter un strip-soapland-vidéo-touch-touch-club ! Connaissant l’inventivité des Japonais en matière de sexe, ça doit forcément exister quelque part.

 

Les derniers traits de Taniguchi

Et le voici donc le tant attendu ultime album de Jiro Taniguchi, décédé le 11 février dernier.

Si ses dernières œuvres ne m’avaient pas vraiment fait vibrer, j’attendais malgré tout avec curiosité cette Forêt Millénaire, fruit d’une collaboration avec les éditions Rue de Sèvres et destiné à couvrir cinq tomes. On le sait, Taniguchi n’aura eu le temps que de terminer le premier tome et de faire le découpage préparatoire du second. Du coup la lecture de cette histoire courte (une quarantaine de planches) a de quoi frustrer et de donner impression que la gigantesque carrière de Taniguchi s’achève sur une œuvre sans commune mesure avec ses précédents chefs-d’œuvre.

Et pourtant, il y a bien un certain charme à lire cette histoire destinée avant tout à un public d’enfants, en couleurs et disposée dans un format à l’italienne. Impossible de ne pas penser à Miyazaki devant cette histoire d’un garçon de dix ans, Wataru Yamanobe, devant vivre auprès de ses grands-parents à Kaminobe, « un village au fond de la montagne », en attendant que sa mère hospitalisée aille mieux. Assez vite, il ressent de la fascination pour une forêt mystérieuse et s’aperçoit qu’il est capable de ressentir certaines choses en contact avec elle. On songe ici à Totoro et à son duo de gamines découvrant la vie à la campagne avec leur père pendant que leur mère malade guérit à l’hôpital. Mais on songe aussi à Mononoke et à sa forêt peuplée de créatures issues d’un monde mythologique, et à d’autres films encore mettant en scène des personnages d’enfants pas comme les autres, disposant de pouvoirs leur permettant d’entrer en contact avec les forces vive de la nature. Les autres tomes auraient dû évoquer la rencontre d’une petite fille ayant les mêmes pouvoirs que Wataru et le début d’une collaboration entre les deux enfants pour empêcher un projet minier mettant en péril l’équilibre de la forêt (là aussi, on songe à Mononoke).

 

Taniguchi avait prévu à l’origine de faire cinq tomes avant que la maladie ne le frappe et lui fasse plutôt envisager un développement sur trois volumes. Le pauvre sera finalement très loin du compte mais peu importe, le maître a terminé sa carrière avec son désir de travailler selon les critères de la BD franco-belge. Connaisseur et admirateur de notre BD, Taniguchi avait de plus en plus pris ses distances avec le système de publication des mangas, ayant assez donné aux délais hystériques et à la production éreintante que les mangakas se doivent de tenir. Aspirant à plus de sérénité, à un travail lui donnant une entière liberté, il s’est donc livré à une histoire hybride, tenant à la fois du manga, de la BD et du livre pour enfant, histoire certes inachevée mais qui par son inachèvement donne l’envie qu’elle soit perpétrée. Pas forcément dans le sens qu’elle soit achevée par d’autres dessinateurs, mais dans celui que Taniguchi, en inventeur de nouvelles formes, soit suivi par d’autres mangakas fatigués par l’éternel format du tankobon. C’est en tout cas le souhait de Motoyuki Oda, l’éditeur chez Shogakukan chargé de la publication au Japon.

En attendant de voir peut-être cela, il reste les milliers de planches de Taniguchi à lire ou à relire, masse considérable qui trouve finalement une conclusion assez belle avec ce livre et ses toutes dernières planches formant un hymne à la nature éternelle. Formant un somptueux écrin chargé du vert de la forêt, on se dit que cela ne pouvait qu’être le meilleur tombeau pour accueillir Taniguchi sensei.

Des Japonais chez les franco-Belges #10 : Jung

Cela faisait un bout de temps que je n’avais pas écrit un article pour ma série sur les « Japonais chez les Franco-Belges ». Petite réparation aujourd’hui avec un cas particulier : Jun Jung-sik, alias Jung. Comme son nom l’indique, Jung est d’origine coréenne (il est né à Séoul) mais il est aussi belge d’adoption. Recueilli par une famille belge en 1971, il va quelques années plus tard faire les Beaux-Arts à Bruxelles, à la section illustration. Mais c’est en 1987 que sa carrière va faire un tournant décisif puisque cette année-là, il rencontre un certain Michetz. Pour rappel, Michetz est cet auteur de BD raide dingue du Japon médiéval, créateur de la formidable série Kogaratsu et à ses heures perdues fin dessinateur de bijins.

Cette rencontre lui permet de faire ses gammes dans la BD et d’entrer dans le circuit des auteurs publiables puisqu’il verra quelques histoires courtes paraître dans Tintin puis Spirou. A l’époque, je lisais encore volontiers ce dernier. Si j’avais alors passé l’âge de m’intéresser au Scrameustache, je savais que le journal avait encore la capacité de me surprendre avec des histoires volontiers plus sombres que l’ordinaire. Nous sommes en 1987, il s’agit du numéro 2594. A la page 37 je tombe sur ceci :

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Je tourne la page et deux planches de violence et enneigées me sautent à la figure :

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A l’époque, je ne savais pas que Jung connaissait Michetz. Mais il est très probable que j’aie fait un lien avec certaines planches marquantes de Kogaratsu, notamment celles, fameuses, où l’on assiste à un seppuku. Ces deux planches sont un peu leur équivalent enfantin. Avec en prime la poésie aigre-douce de l’enfance malheureuse du gamin solitaire et persécuté. Et, puisque c’est le sujet de cette série d’articles, une représentation négative des Japonais, même si on ne saurait non plus la mettre dans le même panier que celle faite dans les premiers albums de Buck Danny. Le jeune Shinji est impressionné par ce qu’il a fait et serait sans doute à deux doigts de formuler des paroles d’excuses sans l’intervention de son camarade. La dernière case est pessimiste, l’immigré coréen est dans la posture du seppuku et le jeune japonais lui montre son dos.

Cependant, en 1988, Jung publie une nouvelle histoire, cette fois-ci avec un personnage nommé Yong-soo. Nous ne sommes plus à Kyoto mais à Aomori, et le récit semble prendre la même tournure que Jeux de guerre :

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Mais heureusement pour Yong-soo, un jeune Japonais intervient cette fois-ci en sa faveur, et il se prénomme, lui aussi, Shinji. Il s’agit sans doute d’un autre Shinji mais l’on peut aussi se plaire à imaginer qu’il s’agit du même que Jeux de guerre et qu’il a entre-temps développé un sens plus critique vis-à-vis du sort réservé aux immigrés coréens. La baston qui s’ensuit contre le persécuteur tourne à son avantage et le jeune Yong-soo peut être rassuré de voir qu’il peut compter sur l’aide d’un même allié même si l’ultime case où on le voit s’asseoir avec toujours son œuf frais sur la tête n’est pas sans évoquer la dernière case de Jeux de guerre.

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Enfin, en 1989, Jung publie une dernière histoire dans Spirou. C’est la suite des aventures de Yong-soo mais il n’est plus question de persécution cette fois-ci. Yong-soo est intégré, on apprend même qu’il fait tourner la tête à plus d’une fille au village, et à ce petit jeu la jeune Yuki, évoquée dans la précédente histoire, semble prête à susciter le même effet chez lui en lui montrant certaines parties de son anatomie :

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Mais l’histoire d’amour naissante tournera court :

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Et une fois encore, c’est une fin amère qui attend le personnage et le lecteur :

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On notera un personnage de professeur japonais qui dans les deux histoires apparaît comme un assez brave homme. Pour le reste, Jung montre qu’il affectionne les récits d’apprentissage un brin douloureux avec des personnages de déracinés. Y aurait-il comme une authentification autobiographique de l’auteur ? La réponse serait peut-être à rechercher du côté de Couleur de peau : miel, récit graphique autobiographique que Jung a fait paraître en 2007 et 2008.

 A noter que durant ces années, Jung publia aussi deux récits chez Tintin : le petit garçon qui aimait les craies et Tokyo Pursuit. Pour ce dernier, il a été publié dans le Tintin Reporter n°29 qui a la particularité de posséder un dossier « Vivre à Tokyo » et surtout une couverture dessinée par Jung lui-même :

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Le reste est une autre histoire. En dehors de Couleur de peau : miel, Jung a publié publia des séries (Yasuda et Kwaidan) ancrées elles aussi au Japon. Pas encore lues mais ça ne saurait tarder…

 

Des Japonais chez les franco-Belges #9 : Cabu

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Les yeux de Cabu sont maintenant fermés, mais le rire du bonhomme et de ses dessins demeurent.

Mercredi 7 janvier, environ 12H10. J’arrive chez moi, pose mes affaires, me rend à mon bureau pour glandouiller un peu sur internet avant de préparer la bouffe aux kids. Je ne mets pas longtemps à tomber sur l’info : ATTAQUE A CHARLIE HEBDO, ON PARLE DE 11 MORTS (bientôt 12). Comme toujours dans ce genre de nouvelle, on met un peu de temps avant d’imprimer, de bien saisir la portée de l’info. Et comme toujours aussi, le saisissement da la nouvelle peut être suivi, ou parfois immédiatement accompagné, d’une pensée qui vous vient spontanément, pensée pas toujours noble ni charitable. Ici, sans top me soucier de Charb, Wolinski et les autres, un certain visage à petites lunettes et surmonté d’une coiffure familière s’imposa à mon esprit et me fit me demander avec angoisse : « merde ! j’espère que Cabu n’est pas dans le lot ! ». Malheureusement dix minutes plus tard, l’info tombait : ouais, Cabu, il s’était bel et bien pris une bastos.

Il est toujours un peu triste de perdre un artiste que l’on aime. Ça l’est encore plus quand vous sentez confusément que cet artiste a participé d’une certaine manière à la construction de vos goûts, de votre personnalité, du cheminement qui fait que, de l’enfance à l’âge adulte, vous êtes devenu quelqu’un avec un regard particulier sur le monde. Et pourtant, je ne peux pas dire être un fin connaisseur de l’œuvre de Cabu. Bon, je la connais sûrement bien plus que la moyenne mais bien moins que celles d’autres dessinateurs qui encombrent les étagères de ma bibliothèque. Malgré cela, oui, je peux dire que je connaissais bien Cabu. Il est de ces personnes qui font pour vous partie du paysage culturel d’une manière particulière, une présence familière à la fois détachée et proche de vous, ne serait-ce que par le truchement d’une couverture de Charlie Hebdo aperçue dans un kiosque à journaux. Déjà au début des années 80, alors que, gamin, je feuilletais mes petits mickeys dans le salon pendant que mes parents regardaient, hilares, Droit de Réponse, je me souviens que je mettais toujours de côté mon livre au moment de la Revue de presse rythmée par les dessins de Loup, Cabu et Siné, et ponctuée par des voix d’acteurs lisant les textes (notamment la voix criarde de l’excellente Laurence Badie).

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Le sens des dessins me passait bien souvent par-dessus la tête mais il y avait un ravissement à voir  ces scènes irrévérencieuses et potentiellement interdites pour un gamin de mon âge. Et parmi ces différents traits de crayon, il y en avait toujours un que je préférais, c’était celui de Cabu, de cet homme au visage rond présent dans l’assistance de Droit de Réponse, toujours appliqué à dessiner, toujours réjoui de ses conneries. Tout le long des mêmes années, avec les exemplaires du Canard Enchaîné que le paternel ramenait à la maison, il y avait aussi ses dessins qui semblait reléguer au second plan sans forcer ceux de ses collègues malgré tout leur talent. Impossible évidemment de passer à côté de Récré A2 et de sa complicité avec Dorothée. Et évidemment de Charlie Hebdo, achetés autrefois occasionnellement, le plus souvent le plus souvent consulté du regard pour voir si l’illustration en couverture était de Cabu ou non, avec toujours la même impression que si ce n’était pas Cabu, c’était moins bien (on espère d’ailleurs que Charlie continuera à publier ses dessins. Avec sa prodigieuse prouction, ce n’est pas trouver un dessin en résonance avec des événements actuels qui doit poser problème).

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Un élément du paysage culturel donc, une de ses présences qu’on oublie parfois mais qui restent toujours dans un coin de l’esprit et qui vous fait dire que tant que de telles personnes existent encore, tout n’est pas encore perdu. Maître dessinateur, artiste complet capable de passer d’une BD tendre et irrévérencieuse (le Grand Duduche) à des dessins d’une incroyable férocité, le tout associé à un regard sur le monde d’une grande acuité, tel était Cabu.

Toutes ces qualités, on les retrouve dans un livre réalisé en 1993, alors que Cabu revenait d’un voyage au Japon. :

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Sobrement intitulé Cabu au Japon, le livre alterne le lumineux texte d’un connaisseur (jean-Christophe Tournebise) du pays à la vision plus crue du dessinateur qui visite le pays pour la première fois. La vision est satirique mais, tempérée par le texte et d’autres dessins plus dans l’observation réaliste, elle ne tombe pas non plus dans la vision bêtement et systématiquement négative et moqueuse, celle qu’aurait par exemple un beauf débarquant en conquérant arrogant dans un pays étranger. Si on a en tête les Lettres Persanes, il est moins Usbek que Rica, le Persan au regard incisif qui va critiquer les Français mais sans faire référence à son pays natal. C’est un peu ça avec Cabu. Sans timidité, il va poser son regard neuf sur ce qu’il découvre et, plutôt que d’appuyer sur le déclencheur d’un appareil photo, va se saisir de ses outils et de son carnet de croquis pour exprimer les failles, les ridicules du pays comme ses points forts. Evidemment, tout n’est pas pertinent mais qui l’est lors d’un premier voyage, surtout lorsqu’on débarque dans un pays si foutrement différent que le Japon ? Reste malgré tout une vision étonnamment à propos, finalement assez juste du pays. Voici pêle-mêle quelques exemples pour donner une idée de la vision et surtout de la variété de son approche qui font de Cabu au Japon un excellent ouvrage de reportage documentaire satirique. Commençons avec les mésaventures de « mon beauf », ici en mode homme d’affaires soucieux d’aller quérir des parts de marché (ou simplement de se taper une pute) :

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Des dessins évoquant le parasitage de l’orient par l’occident :

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Ceux participant d’une vision plus désabusée :

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D’autres jouant avec les clichés (ici celui de l’asiatique inexpressif) :

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Des dessins pris pour ainsi dire « en instantané » :

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Des dessins plus WTF :

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Et, et, et… last but not least, des dessins qui prouvent que Cabu a tout compris du Japon, des dessins sur… les bijins !

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Bref on ne va pas épiloguer sur la qualité de ce reportage à la fois foutraque, incisif et juste. Le contraire eût été étonnant de la part de celui que Godard appela une fois « le meilleur journaliste de France ». Pour nous ce sera le meilleur caricaturiste du XXe et du XXIe siècle, et je gage que l’on n’a pas fini de le constater. Au revoir mon ami…

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Jean Cabut dit « Cabu » (1938-2015)

Des Japonais chez les franco-Belges #8 : Uderzo en guerre contre les Nagmas

Astérix

J-1 avant la sortie du prochain Astérix. Pas de quoi sauter au plafond me direz-vous, cela fait un bail que les albums scénarisés et dessinés par le seul Uderzo n’en finissent pas de couler une série qui a été géniale. Ouais, sauf que là, justement, ce n’est pas Uderzo qui s’en occupe mais Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, un vieux de chez Spirou et connu pour sa série caustique les Innommables (que j’avoue adorer), qui se saisissent du témoin que leur balance Obélix sur la couverture. Pour l’instant seules quelques cases ont été diffusées sur le net et, même s’il faut rester prudent, le résultat semble très sympathique. Le graphisme de Conrad, à la fois fidèle au style Astérix et personnel, semble retrouver le charme qui émanait d’albums plus anciens. Peut-être une réussite et on l’espère volontiers car après la honte du précédent album, le Ciel lui tombe sur la Tête, on aurait été franchement désolé qu’Astérix achève ainsi sa longue série de titres. Et malheureusement pour nous, c’est ce sinistre album va être l’objet de cet article puisque Uderzo avait cru malin d’y régler ses comptes avec… les mangas.

Bon, déjà, avec Astérix et la Traviata, on l’avait sentie venir, la catastrophe. Mais j’avoue que, alors que je découvrais dans une librairie le jour de sa sortie cet honteux opus, je suis resté bien baba devant l’étendue du désastre. Graphiquement, il faut reconnaître à Uderzo qu’il a su tenir la route jusqu’au bout en dépit de son âge (canonix) et de ses problèmes aux mains. Alors que certains dessinateurs deviennent paresseux ou semblent avoir perdu leur art, Uderzo a parfaitement su conserver le sien même s’il me semble que son trait touchait plus à la perfection autrefois. Je n’ai jamais aimé le Obélix des derniers albums. Obélix, c’est la véritable star de la série. Aux yeux des enfants en tout cas. Demandez à un môme de choisir entre dessiner un Astérix ou un Obélix, il y a neuf chances sur dix pour que son crayon dessine les bourrelets du bon gros géant. Or, comparez le Obélix dans, mettons, le Bouclier Arverne, et celui dans les derniers, ce n’est plus le même personnage. Dans les derniers Uderzo, il est immense avec plus de variété dans les expressions. Dans les vieux, Obélix est une sorte de grosse boule bonnasse (et Conrad a judicieusement choisi ce modèle) et extrêmement attachante, sympathique, tout comme tous les autres personnages du village. Dès les premières cases, on est conquis, on accepte tout de ces personnages, y compris leur franchouillardise.

Dans Le Ciel lui tombe sur la tête, rien de tel. Les villageois agacent. Obélix énerve. Et Astérix est franchement détestable. Incroyable tour de force d’Uderzo qui a su rendre antipathiques des personnages autrefois éminemment plaisants. Le graphisme est bon, oui, mais a perdu de cette magie qui faisait de la lecture des 44 planches d’un album d’Astérix un vrai moment de bonheur. Et puis, il y a donc cette déplaisante caractérisation des personnages : Obélix parle trop, et Astérix… n’est pas loin d’apparaître comme un bon petit gaulois xénophobe :

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Avant, la franchouillardise des gaulois n’était pas plus méchante qu’un simple « ils sont fous ces… ». Les défauts des peuples (aussi bien les Gaulois que leurs voisins) étaient soulignés mais le regard porté pour Goscinny dénotait une certaine tendresse vers l’autre. Là, c’est le refus d’être critiqué par l’autre, le refus d’admettre qu’on est inférieur, le refus de ses coutumes et l’envie que l’autre débarrasse le plancher. Marion Maréchal Lepenix nous voilà ! Je ne pense pas qu’Uderzo ait pensé à mal, venant d’un Français immigré originaire d’Italie ce serait un comble, mais tout cela est quand même bien maladroit. Et le pire, c’est que ce n’est que le début du naufrage !

Car Le Ciel lui tombe sur la tête constitue un cas unique, celui de l’album qui ne semble avoir pour unique leitmotiv ceci : donnons un vigoureux coup de pied au cul à tous les codes qui ont permis à une série géniale d’être appréciée aussi bien des bambins que des profs d’université. On ferme les yeux sur le titre, le seul de la collection à être constitué d’une phrase verbale. Et je veux bien passer outre sur le fait que l’histoire commence sur la page de gauche alors qu’habituellement elle s’ouvrait sur celle de droite, avec à côté la page réservée à la présentation des personnages. Mais qu’Uderzo ait cru bon d’utiliser un thème propre à la science-fiction, à savoir l’arrivée d’extra-terrestres, là difficile de faire passer la pilule. Au-delà du dessin, pourquoi aime-t-on les meilleurs albums d’Astérix ? Evidemment pour le tour de force qu’a su faire Goscinny en faisant des liens entre l’Antiquité et la France ancrée dans le 20ème siècle. Pas besoin d’aller chercher du merveilleux (la potion magique est l’unique exception), le monde gallo-romain est pourvoyeur de thématiques amplement suffisantes à Goscinny pour créer des histoires truffées de savoureux clins d’œil. Cette lecture à deux niveaux constituait la marque de fabrique de Goscinny. En ouvrant un album d’Astérix, on était plongé dans une Antiquité à la fois solidement documentée et en contact direct avec notre époque, et c’est ça qui était bon. Or, en ouvrant le Ciel lui tombe sur sa tête, on tombe donc sur ce personnage violet donnant l’impression que Minnie aurait été violée par un Télétubbies. Il s’appelle Toune et vient de la planète Tadsylwine, anagramme de Walt Disney. Et là, le lecteur grince des dents car il pressent illico l’énorme manque d’imagination d’Uderzo pour utiliser un tel expédient. Et one more time ce ne sera que le début du calvaire puisque très vite il découvre ceci :

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Un « superclone » sosie de Schwarzie.

Qu’Uderzo rende hommage à Disney, ça peut se comprendre, le géant américain ayant été à sa grande époque une énorme source d’inspiration pour nombre de dessinateurs franco-belge de la vieille école. Encore fallait-il le faire avec finesse en non en faisant débarquer ce ridicule personnage de Toune dont le graphisme rappelle illico combien Disney, à côté d’immortels chefs-d’œuvre comme Blanche-Neige ou Pinocchio, peut aussi être synonyme de culcul-la-praline. On est là dans la culture américaine dans tout ce qu’elle peut avoir de formatée, d’indigeste, et la présence d’un super-héros bodybuildé en costume de Superman n’arrange rien. Uderzo nous sert une soupe tellement stéréotypée qu’on craint qu’il n’ait abusé d’une certaine potion magique (du style supérieure à 15%, vous voyez le genre) durant l’élaboration de l’album. Oui, quand on voit d’emblée la formule UTILISATION DE LA S-F + HOMMAGE À DISNEY ET LES SUPER-HEROS, on se dit que ça va être forcément mal barré. En fait, le lecteur inconscient ne sait pas qu’il vient à cet instant de lire le meilleur de l’album.

Car me direz-vous, et le Japon dans tout ça ? Où qu’il est le Japon ? Allons-nous avoir droit à une bijin qui va éclipser Falbala ? Ou à un samouraï qui va aider Astérix et Obélix dans une énième destruction du camp de Petitbonum ? Que nenni par Toutatis ! Le Japon, il va apparaître à travers ces personnages :

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L’abus d’anagrammes peut être lourdingue pour la bonne lecture d’un album d’Astérix

Précisons ici que l’origine de cet album vient de la déclaration d’un abruti qui assura un jour à Uderzo que les petits mickeys franco-belges n’avaient plus qu’à disparaître puisque le règne des mangas était arrivé. Un peu agacé par cette sortie (ça peut se comprendre), Uderzo décida de riposter en faisant des mangas la cible de son album. Et là je dis : pourquoi pas ? Mais encore eût-il fallu le faire avec finesse ou avec ce regard amusé, sans méchanceté, propre à Goscinny. Au lieu de cela, uderzo tombe à pieds joint dans une boue immédiatement déplaisante :

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Du bon cliché raciste selon lequel Japonais = vil copieur. On a l’impression de retrouver le bon vieil axe France/USA contre le Mikado et ses fils du soleil levant fanatisés. Manquerait plus que les affiches de propagande. Remarquez, pas besoin puisque l’apparence physique des Nagmas les rapproche plus des cafards que des humains :

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Certes il y a une armure mais les grandes oreilles et le teint jaune omelette n’est pas sans causer quelques inquiétudes. Et face aux rondeurs du Toune mignon tout plein, son apparence anguleuse n’inspire pas vraiment la sympathie. Là aussi, on appréciera le jeu sur les contrastes tout en finesse d’Uderzo. Décidément la nausée n’est plus très loin.

Dans les planches suivantes, le Nagma s’en prend à Obélix. C’est ici que se cristallise le plus la charge anti-manga. On a d’abord affaire à une boule de feu façon Kamehameha :

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Puis à des enchaînements faisant eux aussi penser aux guerriers à la Son Goku :

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Enfin à une explosion d’armure très Saint Seiya :

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… où l’on découvre la véritable apparence du Nagma. Pas très beau hein ?

Et puisque le Nagma n’aura pas le dessus, ces magnifiques machines viendront à la rescousse :

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Goelderas, Goldorak, z’avez saisi ? Humour quoi !

Dragon Ball, Saint Seiya, Goldorak, vous aurez remarqué là aussi la finesse des références. On voulant s’en prendre à un genre, réputé pour sa grande variété, dans une série devenue au fil des décennies de plus en plus mainstream, Uderzo s’est vu obligé de se limiter dans ses références à ce qu’il y a de plus commun. Voire anachronique : car utiliser Goldorak pour se moquer des mangas rappelle l’hystérie fin 70’s / début 80’s de certains parents et psychiatres devant toutes ces japoniaiseries truffées de sexe et de violence.

Jeanne et Serge

Vous fantasmiez sur Jeanne Hazuki ? Qu’est-ce que ça aurait été si de bons censeurs n’avaient pas décidé de caviarder cette scène !

Du coup évoquer Goldorak en 2005 pour régler leur compte aux mangas c’est un peu courir le risque d’être ridicule. Un peu comme si je fustigeais la violence des films ricains en citant Dirty Harry. Mais à ce moment de l’album, Uderzo n’est plus à ça près. Comme on dit, le ridicule ne tue pas, hein ma bonne dame ? Et le dessinateur va encore le prouver. Il lui reste par exemple encore à faire dans l’hommage à un joyau de notre culture collective :

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J’adore les clins d’œil qui ont besoin d’être explicités.

… et surtout à dessiner les cases les plus hideuses et WTF ? de tous ses albums :

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Arrivé là, le lecteur se demande s’il va prendre la peine de lire les dix dernières planches. L’écœurement est tel qu’on en vient presque à se demander si le souvenir de cet infâme ragoût ne va pas polluer la lecture des meilleurs titres de la série. L’énorme « TCHRAC ! » est finalement symbolique du dynamitage que le père Uderzo a commis sur sa propre série. Et que les mangas aient été sa cible est finalement peu important puisqu’il apparaît très clairement que les principales victimes sont ses propres Gaulois. Comme on l’a dit plus haut, Le Ciel lui tombe sur la tête est un cas unique d’un ultime album catastrophique et dynamitant de l’intérieur tous les codes d’une série à succès, alors que l’auteur était manifestement persuadé de bien faire ! Et, même si cela fait cliché tant on l’a seriné ad nauseam, difficile de ne pas relier le titre à ce qui s’est passé dans la tête d’Uderzo.

Le rendez-vous d’Astérix et Obélix avec le Japon a donc été un rendez-vous hideux, bête, totalement raté. Malgré cela, je pardonne à Uderzo grâce aux innombrables heures émerveillées que j’ai pu passer gamin à éplucher des Astérix, grâce aux innombrables heures que mon gamin passe actuellement à en lire, tout fasciné qu’il est de constater que le contenu des bulles peut être sacrément drôle, et grâce à des relectures qui me replongent avec délices dans mon enfance. Et je lui pardonne car il a su ne pas s’obstiner dans un refus de voir sa série perdurer après lui. Qu’importe ce que vont devenir ses personnages dans les mains de Ferri et de Conrad, ils ne méritaient pas de finir leur carrière à dégommer dans le ciel des Goelderas…

Bon, cela étant dit, on aimerait quand même un album avec quelques bijins dedans ! Conrad a largement les capacités pour.

Petite update demain pour dire deux mots d’Astérix chez les Pictes.

Update du 24/10, 11H02 :

Je me dépêche, Olrik Jr est en train de défoncer la porte de mon bureau pour mettre la main sur cet Astérix chez les Pictes que je viens tout juste de terminer. Pour faire simple, il faudrait être un sacré grincheux pour être décu par cette histoire (ou alors s’appeler Sylvie Uderzo). Côté dessin, aussi bien les amateurs d’Astérix que de Conrad seront comblés. Indéniablement on est devant un album d’Astérix. Mais indéniablement aussi, on est devant une histoire dessinée par Conrad. C’est flagrant devant certaines compositions de cases et certains petits détails graphiques. Les dix premières planches se passant dans le village gaulois sous la neige sont un réel plaisir, avec notamment un Obélix comme je l’aime, à savoir tout rond et désarmant de candeur. Intéressant d’ailleurs ce motif de la neige. J’ai eu l’impression que ce village enneigé était à l’image de la série, alors définitivement congelée après les derniers albums d’Uderzo. Mais très vite ça se réchauffe, ça se dégèle et on retrouve assez vite l’énorme complicité que l’on pouvait avoir autrefois avec les personnages.

Bref, bonne pêche pour Uderzo. Et doublement puisque côté scénar, ce Ferri que je ne connaissais pas est clairement un bon. Encore une fois, on ne va pas manquer d’entendre des « c’était mieux avant » ou des « c’est pas du Goscinny ». Franchement, on retrouve justement ces renvois à notre époque contemporaine qui faisaient la gloire d’Astérix et j’avoue m’être bien amusé à lire ceci. Mention spéciale pour les calembours : Mac Crobiotix et Taglabribus, poru ne citer que les plus marquants.

Longue vie à Conrad et Ferri par Toutatis ! Et two thumbs up pour Albert pour avoir refilé le bébé à ces deux-là. Je réserve d’ores et déjà leur prochain titre. En attendant je vous laisse, Olrik Jr attaque la porte à la hache façon Nicholson dans Shining, ça devient dangereux.

Des Japonais chez les Belges #7 : Soto Kiki

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La récente visite de la belle exposition au musée de la BD d’Angoulême consacrée aux 75 berges de Spirou m’y a fait penser : mais au fait, qu’en est-il du Japon dans l’œuvre du big one de l’école de Marcinelles, à savoir André Franquin ? Après six épisodes de ma série sur les Japonais chez les Belges, il commençait à être temps que je me penche sur le cas du maître.

Au retour d’Angoulême, après un bon verre de cognac, le popotin de Miyabi chan sur mes genoux, ma douce O.L. s’apprêtant à noter sur son carnet les moindres de mes paroles pour mon futur article, j’étais fin prêt pour mettre en action mes fabuleuses capacités cognitives et surtout mettre en branle ma prodigieuse mémoire capable de se souvenir d’une référence improbable au Japon dans les tréfonds d’œuvres de grands maîtres ou d’obscures tâcherons. Après un bref mais intense moment de concentration, et un peu grâce à mon amour pour les mauvais calembours, cette case de Gaston émergea à la surface :

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On ne va pas faire la fine bouche, pour une fois qu’on a un calembour autre que « yamamotokadératé », on ne peut qu’applaudir ce « sapetoku » forcément un peu irrévérencieux dans le journal Spirou.

Beaucoup moins gentil en revanche, ce dessin dans les Idées Noires :

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Dessin hallucinant dans lequel une scène de seppuku, normalement se devant être sérieuse, hiératique, fait gicler le gros intestin et, plus choquant encore, la joie d’un samouraï hystérique bramant sa joie de découvrir une tumeur cancéreuse. Pourquoi cette joie ? C’est tout le malaise que suscite cette idée noire.

Enfin, terminons avec Spirou. A priori, trouver un japonais dans les albums de Franquin n’est pas évident. Cela aurait été Fournier, pas de soucis avec Itoh Kata, le génial illusionniste. Mais avec Franquin, les seuls asiatiques qui viennent à l’esprit sont les Chinois dans le Prisonnier du Bouddha. En fait, il faut oublier les histoires en quarante planches pour se pencher sur les histoires plus courtes que l’on trouve couplée avec les principales histoires dans les albums. Ainsi dans l’album le Nid du Marsupilami, on y trouve à la suite une histoire intitulée la Foire aux Gangsters. Et dans cette histoire, on découvre ce personnage :

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Il s’agit de Soto Kiki (excellent !), homme de main d’un magnat du pétrole, John P. Nut, et débarquant dans la ville de Spirou et Fantasio pour leur demander d’être les gardes du corps de son patron. Cela ne se fait pas d’un claquement de doigts car leur rencontre est d’abord mouvementée :

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Et il faudra l’intervention de ce bon vieux marsupilami pour mettre un terme aux ippons dévastateurs du petit mais redoutable Japonais. Il aura un peu de mal à se remettre sur le coup de la peignée que lui a filée la bête mais dès le lendemain il sera apte à apprendre aux deux héros le noble art du judo :

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Evidemment, un Japonais judoka, ça fait un peu cliché. Et pourtant, dans le contexte de l’époque (l’histoire a été publiée dans le journal de Spirou en février 1958), ça ne l’est pas forcément. Les dojos ne se trouvent pas à chaque coin de rue et les licenciés pratiquant ce sport sont évidemment bien moins nombreux qu’à notre époque. On se situe en fait à une époque charnière, celle faisant passer le judo d’un statut de sport exotique et mystérieux à un sport à la mode. A cela s’ajoute une philosophie empreinte de sagesse orientale qui n’est pas vraiment incongrue après deux guerres mondiales. Aussi le monde occidental européen commence-t-il à s’y mettre. Un Français, Bernard Paris et, parvient même à décrocher une médaille de bronze aux championnats mondiaux de Tokyo la même année.

Bref, plutôt d’y voir un Franquin s’abaissant à manier le cliché, voyons plutôt un Franquin en phase avec son époque et évidemment très loin de la perception raciste des « jaunes » telle qu’on la trouve dans les premiers albums de Buck Danny – entre la sombre histoire et l’élan vers la modernité, le Japon a définitivement choisi sa voie. Quatre ans plus tard, Tokyo organisera d’ailleurs les J.O.

Cerise sur le gateau : Franquin a su faire de Soto Kiki un personnage ambigu. L’autre facette de Soto Kiki apparaître au lecteur à condition qu’il se procure non pas le Nid des marsupilamis mais la belle édition par Dupuis de la Foire aux gangsters avec un impressionnant dossier expliquant la genèse de ce récit (au passage, saluons ici le travail patrimonial que Dupuis a entrepris depuis quelques années). Car à cause de la publication pour le journal de Spirou , Franquin a dû raccourcir son histoire et faire des modifications concernant Soto Kiki. D’abord un « bon » dans son esprit, il est devenu « mauvais » avant de redevenir « bon ». Pour toutes ces hésitations, Franquin n’aimait pas la Foire aux Gangsters, y voyant même une histoire « vraiment moche ». Après, le « moche » chez Franquin est très relatif et a même des allures de « beau ». En tout cas inoubliable pour toute tête blonde découvrant cette histoire de kidnapping de bébé et passant à un moment du récit dans une fête foraine. On y croise alors Gaston, des mafieux boxeurs de foire et une ambiance nocturne avec des couleurs chatoyantes du meilleur effet (2).

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Bref, c’est beau et, quoi qu’en pense André Franquin, l’ambiguité du personnage de Soto Kiki n’est pas sans apporter un surplus d’intérêt à l’histoire. Car dans la version rééditée, on y trouve la vraie fin :

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Soto Kiki, un Japonais maître de ses nerfs et expert en judo d’un côté, gangster recourant à une engeance expéditive de l’autre. Dans la galerie des personnages de Franquin, il est le seul à être un bon qui n’hésite pas à buter son prochain. Et l’on se prend ici à rêver de se qu’aurait pu donner une collaboration avec Tillieux sur une histoire policière, collaboration qui fut à un moment dans l’air du temps mais qui ne se concrétisa jamais.

 

(1) Et Franquin créa Lagaffe, entretiens avec Numa Sadoul, p.124

(2) Two thumbs up pour Frédéric « Germain et nous » Jannin qui s’est occupé de la recolorisation pour la nouvelle sortie en album.

Des (presque) Japonais chez les Belges #6 : Thi-Hué

 

Dernier article de l’année et, pendant que tout le monde a le nez fourré dans la dinde, j’en profite pour glisser un article qui a priori n’a rien à faire dans ce blog puisque le personnage du jour est tout sauf japonais. Ni vu ni connu, vas-y que je t’embrouille, emballé c’est pesé, j’ai dit : je veux que la délicieuse Thi-Hué  apparaisse dans ma série sur les Japonais chez les Belges. Et ce pour trois raisons :

1) D’abord parce que c’est moi le chef.

2) Ensuite parce que la dernière fois que j’ai lu l’histoire où elle apparaît cela doit bien remonter à une vingtaine d’années et que durant l’intervalle je me suis mis dans le crâne que cette jeune femme était japonaise. Bon, un peu à l’instar de ceux pour qui un jaune = un chinois, il semblerait que je ne vale guère mieux et que pour moi, un asiatique soit nécessairement un japonais. Mais ce n’est pas si simple puisque dès que l’on s’intéresse à la culture d’un pays orientale, on ne tarde pas à s’apercevoir que non, le Japonais n’a décidément rien à voir avec le Coréen ou le Chinois. Aussi aurais-je dû me demander si ce personnage d’asiatique était bien japonais mais non, la douceur et la joliesse de la jeune fille (j’avais depuis eu le temps d’oublier son nom) ne pouvaient être que celle d’une japonaise. Tout cela appartient à mon imaginaire personnel, avec  son cheminement, ses ramifications et ces références qui ont su planter dans l’esprit torturé (mais, il faut bien le dire, déjà Ô combien génial) du petit Olrik des petites graines qui ont par la suite contribué à son éveil face aux belles choses du Japon. 

Photographie mentale de ce que pense Olrik à chaque fois qu’il tape des expressions comme « belles choses du Japon »

 

3) Enfin parce qu’elle participe d’une sorte de réhabilitation du jaune en général dans la BD franco-Belge. Après l’ignoble Mitsuhirato (pour l’école de Bruxelles) et les cafards japonais, chinois ou coréens des aventures de Buck Danny (pour l’école de Marcinelle), il était temps de donner à nos petites têtes blondes une autre image de l’homme asiatique. Certes, cette nouvelle dynamique n’a pas attendu Wasterlain pour être lancée. N’oublions pas que l’asiatique la plus emblématique de toutes, Yoko Tsuno, sévissait dans les pages de Spirou dès 1970. Et chez les hommes, le professeur Satô, l’illustre scientifique allié de Blake et Mortimer, apparut dans le premier volume de l’ultime histoire inventée par Jacobs en 1971. Mais il est des personnages qui marquent plus que d’autres, et des tentatives qui ont parfois ce je ne sais quoi de miraculeux et qui vous laissent dans la cafetière des marmots une trace à jamais indélébile. L’histoire dans laquelle Thi-Hué apparaît est de celles-ci et, indépendamment de la nationalité (vietnamienne) du personnage du jour, mérite d’être associée à ces tentatives de rendre humaine une couleur de peau qui jusque là avait donné l’impression de n’être l’apanage que d’une sorte de race d’hommes-reptiles voués à faire le mal.

**

*

Avant toute chose, un mot sur l’auteur du jour et de sa série fétiche, Docteur Poche. Wasterlain, c’est entendu, n’est ni Franquin, ni Hergé ni Jacobs. Mais l’on aurait tort de le jeter sans considération dans la catégorie des seconds couteaux qui officièrent durant les glorieuses années du journal Spirou. Tenez, juste une citation pour vous en convaincre :

Wasterlain est un des plus grands auteurs que je connaisse. Un style, une poésie, une facilité, une qualité de transposition dans le dessin… C’est bien simple, si je pouvais choisir, je choisirais de dessiner comme Wasterlain !

Ce n’est pas Zep le nain ou Vivès l’ado attardé qui a dit cela mais Franquin, oui, le grand Franquin qui, dès les premiers pas de son cadet au journal Spirou, sut déceler en lui l’étoffe d’un grand. Bien des années plus tard (en 1976), alors que Wasterlain, en proie à la dépression, s’intoxiqua aux barbituriques, l’auteur des Idées Noires – qui s’y connaissait en dépression – alla lui rendre visite pour l’inviter à un restau. Avec lui, un porte-documents. Son contenu ? Tout le travail publié de Wasterlain, des planches à la moindre illustration pour  Spirou.  Wasterlain, forcément estomaqué, demanda évidemment au maître où il avait trouvé cela. « Je fais des collections. Quand ça m’intéresse, je découpe et je conserve ». Et d’enchaîner en demandant à son cadet éberlué  quelques conseils techniques : « Et ceci, c’est au pinceau ? Car j’ai essayé de le refaire et je n’y suis pas arrivé ! ». Wasterlain confiera plus tard : « A un moment, alors que Franquin explique sa vision du dessin, il se passe quelque chose d’étrange : on n’entendait plus un bruit de fourchette ou de verre : toute la salle retenait son souffle et l’écoutait ». J’eusse aimé être dans un coin de la salle, à laisser refroidir ma bavette échalottes mais à réchauffer mes esgourdes de ces sages paroles… 

Wasterlain au début des 70’s

One more time, Wasterlain n’est pas Franquin. Ne serait-ce que par leur impact sur le neuvième art, leur influence sur d’autres auteurs. Mais celle de Wasterlain, pour modeste en comparaison qu’elle soit, n’est pas non plus à négliger : André Benn et sa série Mic Mac Adam (qui faisait partie de ces séries qui contrastaient méchamment avec les plus convenues comme les Petits Hommes et autres scrameustacheries), Darasse et sa trop courte série Zowie, Yslaire et ses paysages urbains dans Bidouille et Violette, Frank et son évocation de la nature, et d’autres encore. Wasterlain fait partie de ces auteurs charnières qui, tout en s’accommodant du fait que leur lectorat était jeune, ont su distiller dans leur série des nouveautés aussi bien graphiques que narratives, audaces qui auraient été impensables encore quelques années auparavant. Bref, Wasterlain était l’une de ces nouvelles forces vives qui se remarquaient et qui même éclipsaient les autres auteurs quand c’était leur tour de voir leur nouvel album paraître en prépublication dans Spirou. J’ai déjà évoqué Michetz sur ce blog. Wasterlain, c’est un peu le même topo : quand une histoire du bon docteur Poche paraissait (j’aimais moins en revanche Jeannette Pointu), c’était l’assurance que le numéro acheté à la maison de la presse du coin allait avoir un je ne sais quoi de spécial. Grâce au style graphique de Wasterlain, mais aussi par le monde farfelu et poétique de sa série. On pense à une série comme Olivier Rameau. Mais conjugué au trait moins mignon de Wasterlain (trait obtenu « grâce » à une blessure à la main suite à un accident de moto), son univers a tout du bonbon sucré avec parfois des pointes d’acidité. Non qu’il s’agisse d’une série dépressive, mais force est de reconnaître que certains thèmes, certains personnages, ajoutés au fait que certaine histoires se passent dans une optique seulement réaliste, sont loin de chercher à déverser devant les yeux des jeunes lecteurs un coulis de bons sentiments. Et sur ce point, Karabouilla, histoire de courte de 12 pages (paru dans le n° 2043 du 9 juin 1977) dans laquelle apparaît Thi Hué, se pose là.

Je n’ai pas eu la chance de la découvrir à l’époque mais quelques années plus tard dans sa version album, alors que j’allais chaque mercredi faire provision de BD à ma bibliothèque municipale. La couverture me tapa illico dans l’œil : 

Un graphisme rond, une bouille sympathique et le logo Dupuis, pas de doute, je me trouvais là devant un univers que je connaissais bien. Avec cependant un petit détail. Avant de vous dire que l’histoire en question est décidément très « United Colors of Benetton », vous remarquerez que l’un des personnages lance un sale regard en direction du cycliste noir. Pas anodin et plutôt même marquant car le perso qui tire la tronche n’est autre que le héros de la série, le docteur Poche lui-même, personnage éminemment positif s’il en est. Pas de doute, la couverture annonçait quelque chose de différent, d’original. Et les premières cases ne tardèrent pas à confirmer cette impression. D’abord parce que dans cette histoire c’est Poche lui-même qui prend en charge la narration :

 

 Et non seulement il s’en occupe, mais c’est en plus pour nous raconter l’origine de sa vocation, chose très inhabituelle dans une série chez Spirou. La cure d’introspection s’ouvre dès lors sur un flash-back qui révèle au lecteur ce qu’a été l’enfance du docteur Poche. On y découvre qu’il a eu (et non pas « qu’il a » puisque l’imparfait dessine d’emblée une trajectoire pas forcément heureuse) un frère de lait de couleur, Robert. Durant trois planches, on assiste à leur enfance et leur adolescence, époques où il apparaît que les deux compères sont le double l’un de l’autre tant ils se protègent mutuellement.  Et puis arrive un jour cet événement :

 

Une frêle jeune fille, asiatique, débarque dans leur classe. Très propre sur elle, réservée, impassible, elle récolte les sourires amusés de quelques donzelles aux premiers rangs. Mais deux élèves ne rigolent pas devant la nouvelle venue.

 

Très vite Michel (c’est le prénom de Poche) et Robert vont l’inviter à bosser ensemble. Sage décision puisque passablement jean-foutres dans leurs études avant la venue de Thi-Hué, cette bonne action va leur être l’occasion de se remettre en selle et mieux encore :

Insupportable de bons sentiments pensez-vous ? Par trop Benetton ? Attendez, pas de jugements hâtifs, d’abord parce que cette situation idyllique ne dure qu’une poignée de cases. Progressivement, à chaque case montrant les trois personnages ensemble, le lecteur observera un pourrissement de la situation qui culminera avec un mot que l’on n’a peut-être jamais vu auparavant dans les pages du beau journal de Spirou :

Le mot est lâché, « nègre ». Dès cet instant la rupture est consommée et les deux frères inséparables s’entredéchirent sans que cela laisse le moindre espoir de réconciliation :

 

Et comme si cela ne suffisait, la petite Thi-Hué n’a plus que quelques cases à vivre avant de disparaître définitivement de l’histoire trois planches avant la fin. Sans trop révéler de détails, il faut ajouter que la chute de Poche ne s’arrête pas là. Rarement un personnage de Spirou n’aura autant bu le calice jusqu’à la lie puisqu’à son retour à la maison après cette sinistre journée, il devra faire face à une nouvelle tragique information et une révélation qui rendra encore plus amère – si cela était possible – leur dispute de l’après-midi.

Histoire toute simple sur le thème du racisme, Karabouilla (je vous laisse découvrir le pourquoi de ce titre) parvient à échapper à toute facilité gnangnan et à acquérir une surprenante profondeur. Comme on dit, l’histoire sonne juste, et elle marque si bien l’esprit du jeune lecteur, que j’ai été tout surpris en la relisant quelques jours, près de vingt après l’avoir lue, de voir combien certains petits détails dans des cases semblaient familiers à mes yeux. Et ça, ce genre de pouvoir, c’est quand même l’apanage des grandes BD.

A noter que Thi-Hué réapparaitra dans une histoire spéciale lors du n°2121 « Spécial fin d’année » du 7 décembre 1978. L’histoire, intitulée « Chasseurs d’images » nous montre un docteur Poche faisant une séance diapos chez lui en compagnie de mademoiselle Zoé. C’est l’occasion de faire un nouveau flash-back, plus heureux cette fois-ci, en lui racontant une histoire se déroulant à l’époque où le trio Poche-Robert-Thi Hué fonctionnait parfaitement. On y voit Poche et notre asiatique faire un safari photo dans la montagne, sous la neige. Tantôt bijin en bikini, tantôt un reflex à la main… bon sang Wasterlain ! c’est bien sûr que Thi Hué est bien vietnamienne ?

Allez, sur ce, que cette bulle de Japon va laisser la place à des bulles d’un autre style… 

Bon réveillon les aminches !

Des Japonais chez les Belges #5 : Germain et Nous

Germain et Nous… et moi. Moi, le petit écolier d’alors, qui n’était pas encore lycéen mais qui, chaque mercredi sur le chemin du retour, alors qu’il tenait dans les mains le dernier Spirou acheté fébrilement à sa maison de la presse, parcourait en diagonale – avant de les lire plus confortablement à la maison – les suites des épisodes précédents ainsi que les séries humoristiques en une planche. Parmi elles, l’incomparable Germain et Nous de Jannin, souvent située à la quatrième de couverture du magazine, comme un pied de nez malicieux au contenu parfois plus enfantin. Lire la suite Des Japonais chez les Belges #5 : Germain et Nous

Des Japonais chez les Belges #3 : Keiko Kishi dans un épisode de Tanguy et Laverdure

Une Japonaise chez les franco-belges précisément, puisque Tanguy et Laverdure sont les enfants du grand Jean-Michel Charlier au scénario (un Belge) et du non moins grand Albert Uderzo au dessin (un Français). Lorsque j’ai commencé cette série d’articles sur la présence de personnages japonais ou sur la représentation du Japon dans la BD belge (et donc franco-belge tant l’interaction a été forte à la grande époque de Tintin et Spirou), je ne peux pas dire que Tanguy et Laverdure se sont d’emblée imposés à mon esprit. En matière d’aviation, j’ai toujours préféré Buck Danny et le style d’Hubinon à la Milton Caniff. La série ne risquait donc pas, a priori, de se retrouver dans ces pages. Mais voilà, dans la pléthore d’étoiles et de constellations qui tissent la planisphère culturelle de Bulles de Japon, par les ramifications imprévues que je découvre d’un sujet à l’autre, tout peut arriver.

Ainsi le précédent article sur un vieux film noir français, Riffi à Tokyo. Je me penche un peu sur les acteurs du film, sur leur filmo, et bingo ! je découvre le truc improbable : l’actrice japonaise a joué dans un épisode des Aventures de Tanguy et Laverdure, série déclinée en trois saisons sur l’ORTF de 1967 à 1969. Il ne m’en fallait pas plus pour aller humer illico le parfum surranné de cette sympathique série avec Jacques Santi campant un Michel Tanguy à la virilité gouailleuse et surtout Christian Marin dont l’air niais et l’allure dégingandée donnent l’impression qu’Uderzo pensait à lui en créant Ernest Laverdure.

En 26 minutes, Charlier nous pond une de ces histoires parfaitement calibrées et ficelées comme il sait le faire. Je le rappelle au cas où, cet homme est à l’origine de Buck Danny, Barbe Rouge, la Patrouille des Castors, Blueberry, Dan Cooper, etc. Des centaines d’albums à son actif bref, pour reprendre le titre d’un livre de Guy Vidal qui lui fut dédié il y a quelques années, un type avec un « réacteur sous la plume ».

Évidemment, il ne faut pas s’attendre à une intrigue complexe et truffée de sens cachés : on va à l’essentiel, des gentils, des méchants, deux trois rebondissements et une fin qui boucle juste à temps l’intrigue avant de laisser Mister Optic 2000 massacrer le générique de fin :

Première et dernière fois, promis !

Dans le huitième épisode de la troisième saison, voici le topo : Tanguy et Laverdure effectuent un stage de ré-oxygénation en haute montagne, quinze jours dans les Alpes sur les pistes de La Plagne :

Un programme qui tue la gueule quoi !

Et je vous le donne en mille : que peuvent faire au ski deux pilotes de chasse ? Ben, ils chassent, et pas vraiment du mig 23 ou du stuka. Le radar en alerte, le missile turgescent aux aguets, Laverdure ne tarde pas à s’éprendre d’une jolie skieuse, asiatique, une certaine Mika :

Et c’est ainsi qu’arrive Keiko Kishi, l’actrice évoquée dans le précédent article, ayant joué dans quelques films français mais surtout avec plusieurs grand maîtres japonais. Chose dont je me serais foutu comme de première chemise il y a encore quelques années mais qui donne maintenant à un pauvre épisode de Tanguy et Laverdure la même improtance que la découverte d’une pépite d’or en me rendant chez mon boucher pour demander trois steaks hachés. Bon, il faut cependant reconnaître une chose, Miss Kishi n’est plus l’auguste bijin qui arborait naguère son délicat minois sur les couvertures de magazines féminins :

Mais une femme dont le visage fait sentir que l’on est en pleine négociation du virage de la trentaine :

Pas de quoi s’affoler, c’est suffisant pour que Laverdure l’appelle son « petit colibri du Japon ». D’autant que le français de Kishi, avec son accent Japonais, est assez craquant. Laverdure roucoule donc, mais n’a manifestement pas lu toutes les histiores de son scénariste car il aurait su que les Japonais, c’est ça :

Eh oui, dans le monde de Charlier, l’asiatique, et a fortiori le Japonais, est lâche, fourbe et cruel. Du coup, on n’est pas étonné de voir que la bijin de Laverdure fricotte avec du bon gros méchant charismatique.

Exemple de méchant charismatique.

Et comme si cela ne suffisait pas, le boss de ces aigrefins qui vont essayer de dévaliser une banque est lui aussi un étranger, le maharadja machinchose (impossible de retenir son nom) :

Son jeu d’acteur est inversement proportionnel au soin apporté à ses moustaches. Parole ! On a beau se dire que l’on n’attend pas d’acteurs jouant dans une série comme les Chevaliers du ciel qu’il nous la joue De Niro façon Raging Bull, j’ai rarement vu une cata pareille dans une série. Aussi expressif qu’un Yaourt Yoplait !

Heureusement, le vieux barbon ne finira pas l’épisode. Cela n’empêche pas que Laverdure soit en fâcheuse posture.  Tanguy ? Complétement aux fraises, occupé qu’il est à skier torse poil avec une bonnasse en sous-tif :

Trop de virilité ne tuerait-elle point la virilité ?

Quant à Laverdure, il est évidemment bien trop en rut pour soupçonner la félonnesse qui se cache derrière son petit oiseau des îles aux yeux en amandes. Un peu comme DSK avec Nafissatou Diallo finalement :

« Mika, mon petit canard du Yamato, tu sens comme j’en pince pour toi, dis, TU LE SENS ?

– Hi hi ! Allête Elnest, nous sommes regaldés par des enfants de 7 à 77 ans ».

En fait de sentir quelque chose, c’est surtout la catastrophe que l’on sent poindre. Les malfrats ayant dévalisé une banque et devant mettrze les adjas par la voie des airs, c’est tout naturellement qu’ils tendent un piège à Laverdure pour l’obliger à être leur pilote. Mais le grand blond est assez semblable au petit roux de Buck Danny, je veux parler de Sonny Tuckson.

Incorrigible Jean-Michel !

Les deux sont du type du faire-valoir bouffon, mais dès qu’ils ont le manche entre les mains, pardon ! c’est un peu autre chose que Jean-Claude Tergal tenant le sien. En deux temps deux mesures, notre capitaine a tôt fait de désorienter ses ravisseurs et de leur faire croire qu’il n’y a plus de kérozène. Je passe sur la suite, on aura deviné que tout finira bien et que ces Olrik du dimanche mourront tous sous une avalanche. Tous ? Non, puisque notre bijin sera épargnée, elle se montrera même à la fin sous un jour pas tout à fait négatif. Elle sauvera Laverdure en lui laissant entendre que, s’il l’avait voulu, elle lui aurait volontiers des sushis, des tempuras et même des lardons à pouponner s’il le lui avait demandé. Une Japonaise, oui. Une félonne, certes. Mais comment accabler définitivement une bijin avec un tel regard ?

Jean-Michel y a en tout cas succombé. C’est ça le Bijin Power.

Des Japonais chez les Belges #2 : Tif et Tondu

Pour ce deuxième numéro des « japonais chez les Belges », évoquons aujourd’hui deux des plus grandes gloires de la BD franco-belge policière, je veux bien sûr parler de…

VIF et TENDU !

Euh… attendez, je me croyais sur Drink Cold, on la refait : évoquons donc aujourd’hui les fabuleux…

… et ce à travers leur unique aventure se passant au Japon, le Fantôme du samouraï. Histoire de 22 planches apparaissant dans le 34ème album (paru en 1986), elle fut en réalité réalisée en 1958, durant la période « Rosy ». Le dessinateur, Will (Willy Maltaite de son vrai nom),  a toujours délégué le scénario à des collègues de Spirou. On a coutume de considérer que la collaboration avec Tilleux (auteur de Gil Jourdan) est la meilleure, notamment grâce à quelques histoires à l’atmosphère policière tout à fait prenante. Mais cela ne doit rien enlever aux histoires de Rosy qui, conjuguées au graphisme alors un brin naïf de Will (mais déjà bien maîtrisé), possèdent une appréciable fraîcheur surannée. Enquêtes, méchants, bagarres, tiercé gagnant qui a largement fait ses preuves chez le lecteur de Spirou. En revanche, pour les personnages féminins, il faudra attendre la période Desberg.

Ah ! Les femmes altières de Will ! Profitez bien de cet exlibris, l’article sera assez sec en matière de bijins.

Le fantôme du Samouraï ne va pas faire exception au cahier des charges de Rosy. Avec cependant un petit plus pour nous : la représentation du Japon. Je ne vais pas dire qu’en 22 planche tous les stéréotypes y passent, mais c’est pas loin. Jugez plutôt :

Les paysages :


Pins parasols, tori, rizières, mont fuji à l’arrière-plan, petits ponts japonais, lanternes en pierre, le moins que l’on puisse dire est que Will n’a pas lésiné sur l’aspect couleur locale. Chaque route empruntée, même misérable, possède son petit cachet « carte postale ». C’est cliché mais on ne peut pas reprocher à l’excellent dessinateur de décors qu’était Will d’avoir ménagé ses efforts, même lorsqu’une ambiance nocturne lui en offrait la possibilité comme en témoigne cette jolie case :

Les intérieurs japonais :

Ikebana, tatamis, paravent, table basse, tasses pour boire le thé : là aussi, Will récite ses gammes dans un exotisme de carton pâte.

La politesse :

Qu’on se le dise, le Japonais est courtois.

Les arts martiaux :

Petit combo judo/Aïkido en trois cases.

Les vieilles légendes folkloriques :

Le samouraï, évidemment :

Le yakuza :

Les tremblements de terre :

Enfin, pure malice de ma part mais celle-ci me fait plaisir : le Japonais qui mate en plein boulot une revue de charme de type Heibon Punch :

Après un tel catalogue, on pourrait se dire que la lecture devient très vite insupportable. Mais ce serait oublier qu’elle s’adresse à des gamins des années 50 qui n’ont évidemment pas les moyens de voyager au-delà des plages françaises. D’où l’utilité de bandes dessinées qui offraient à pleines louches un exotisme de quatre sous mais qui faisaient voyager le lecteur. On est évidemment plus dans le voyage fantasmé que dans le récit de voyage, mais cela n’a aucune importance.

Par ailleurs, il faut reconnaître à Will un certain « sérieux » dans son approche. C’est cliché, oui, mais un cliché soigné qui évite la confusion avec d’autres pays asiatiques. Ses cases respirent le Japon, peut-être même parfois un peu trop, c’est tout le problème, mais on ne peut pas lui reprocher d’avoir abordé à la va vite le traitement graphique du cadre de l’histoire. Une case en particulier est assez révélatrice sur le sérieux du bonhomme :

La scène se passe juste après le tremblement de terre. Au premier plan, une jeune femme en kimono et arborant un chignon très geisha (autre stéréotype). À côté d’elle, une pancarte avec écrit, en japonais (colonne du milieu), « passage interdit ». Ça n’a l’air de rien, mais qu’un dessinateur de BD  (ou son scénariste d’ailleurs, j’avoue ne pas savoir qui est derrière ces kanji) s’enquiquine à l’époque à trouver les bons kanji pour créer une phrase que personne ne saura lire en dit long sur l’approche de Will finalement assez respectueuse envers son exotisme japonisant .

Le reste est en revanche beaucoup plus hasardeux :

On a bien des bribes de sens mais rien de bien cohérent. Japonais ? Chinois ? En fait une sorte de salmigondis des deux. Et quand on tombe sur cette case :

On se dit que Will en a peut-être eu  à un moment un peu ras la casquette de s’escrimer avec son dico français/chinois emprunté à la bibliothèque de son quartier. On ne lui en voudra pas. Cette histoire de trésor ancestral caché au fond du puits est somme toute agréable. Carton pâte, oui,  mais un carton pâte éminemment plus sympathique qu’un Tintin au Congo.

L’ultime case termine l’aventure avec classe : « lisez ce livre ». Comprenez : « lisez ce journal », « lisez Spirou » quoi !


Des Japonais chez les Belges #1 : Léna Toshida

« Faces de lune », « faces de citron », « canailles », « bac à ordures » (en parlant d’un navire nippon), les doux qualificatifs ne manquent pas dans Buck Danny pour stigmatiser l’ennemi japonais. Il est vrai que celui-ci fait un peu tout pour : laid, lâche, criminel, fourbe, il ne fait rien pour s’attirer la sympathie du lecteur en culottes courtes qui préférera être du côté des mangeurs de chewing gum amateur de bonne musique :

Vestiges d’une époque, les premiers Buck Danny, très imparfaits dans les scénarios et le dessin, sont absolument sans pitié dans leur représentation des Japonais. Aucune nuance : l’oncle Sam est le Bien et le Mikado, le Mal. On aurait tort de fustiger, on est en 1947, encore dans l’ivresse de la victoire, on peut penser qu’on se fait un plaisir de servir le Vae Victis à toutes les sauces, même dans la presse enfantine.

Reste une question : en dehors des caricatures à la Buck Danny, qu’en est-il de la représentation des Japonais dans la BD franco-belge ? Quels autres clichés ont pu être véhiculés ? Quels personnages ont su échapper à ces clichés ? Cette nouvelle série, « Des Japonais chez les Belges », se proposera de dénicher quelques specimens, au gré de mes souvenirs de lectures d’enfance et de mes nouvelles découvertes. N’attendez pas d’emblée un grand dossier de la mort : chaque numéro de cette série sera consacré à un personnage, indépendamment de tout logique chronologique

Pour ce premier numéro, honneur aux dames avec la terriblement femme Léna Toshida dans la série phare d’Hermann, Jeremiah bien sûr.

Oui, je sais, engoncée dans ce manteau elle n’a pas l’air de ressembler à grand-chose ma Léna. Mais attendez un peu. On est à peu près au milieu des années 80, un album déboule dans le journal de Spirou : il s’agit d’un Hiver de Clown, neuvième aventure de Jeremiah. Pour autant que je sache, c’est le seul album ayant été publié dans Spirou. Alors simple écolier, votre serviteur ne fut pas peu étonné de découvrir cette sombre histoire dans les pages de son journal favori. Il y avait d’abord ces couleurs, très étranges, qui tranchaient avec les habituelles couleurs du studio Léonardo (studio qui s’occupait de la mise en couleurs des BD Dupuis). On sait le magnifique travail dans ce domaine qu’entreprend désormais Hermann sur ses albums, mais il ne faut surtout pas minimiser celui de Fraymond qui a su à l’époque donner une identité très originale à l’univers de Jeremiah, en particulier dans cet album où les couleurs clownesques des personnages contrastent avec les tonalités froides de l’hiver.

Autre surprise : l’histoire. Jugez plutôt : le personnage principale, Jeremiah, accompagné de Léna, sa bienaimée, se retrouve empêtré dans un voyage au beau milieu de l’hiver. Fort opportunément, le couple tombe alors sur un bateau fluvial occupé par un vieillard, un enfant et une meute de nains, de bossus et de déficients mentaux. Le vieillard se fait un plaisir de proposer à Jeremiah de monter à bord afin de poursuivre son voyage plus tranquillement au chaud. Tout se passe bien au début mais  très rapidement, le couple comprend que quelque chose cloche avec cet étrange équipage. Loin d’être des clowns inoffensifs, ces éclopés sont de dangereux meurtriers dont le jeu est de retenir prisonniers les âmes égarées.

Au programme d’une telle histoire : cruauté, violence, meurtre :

Deux exemples parmi tant d’autres…

On est évidemment très loin du match de boxe Spirou Vs Poildur ou des attaques de Buck Danny sur les zéros japonais. Surprenant, un peu choquant mais totalement fascinant pour le jeune lecteur. Surtout lorsque s’ajoute un ultime ingrédient :

Léna

Inutile de ricaner en m’imaginant le zizi tout dur devant une scène de douche ! Mais il faut reconnaître que dans l’univers de Spirou, apercevoir une paire de seins relevait de la gageure, la faute sûrement à M. Dupuis qui jetait des cris effarouchés dès que l’on montrait les fesses de Violette, l’héroïne de Bidouille & Violette,  au détour d’une case :

Fesses qu’elle a pourtant fort jolies

Attention ! Ne surtout pas choquer les enfants ! L’amour est un thème dangereux, il peut déboucher sur des choses sulfureuses, à manier avec précaution ! Reste que ces histoires parlant d’amour sur un mode moins « Spirou » ont souvent eu un impact particulier sur les jeunes lecteurs et que ces derniers auraient sans doute aimé que les séries pour ados soient aussi dégourdies que leurs homologues japonaises.

Aussi la vision de ce corps de femme et d’un moment intime avec Jeremiah :

… avait de quoi surprendre. Il ne s’agissait plus d’un héros et d’une héroïne mais d’un homme et d’une femme. Les exploits sont ailleurs, le temps de quelques cases, le lecteur possède la clé qui lui permet de voir ce qui se passe dans la sphère de la vie privée. Et malgré son jeune âge (à relativiser puisque Spirou touche aussi le public adolescent), il n’est pas forcément dupe de la signification de ce livre jeté sur le fauteuil.

Léna Toshida est donc une héroïne sexuée. Elle ne se contente pas d’avoir un bienaimé, elle lui fait des gâteries. Elle n’a pas qu’un joli visage comme Yoko Tsuno, elle a aussi un corps et ce corps est montré dans sa nudité. Et pas n’importe quelle nudité ! Il s’agit de cette façon très particulière qu’a Hermann de montrer des corps féminins. Montrer des pin up sur papier glacé ne l’intéresse pas, il préfère dessiner des femmes certes jolies, sexy, mais dont le corps montrera ici des poignées d’amour, là un cul un peu trop grassouillet, ici encore des seins certes gros mais un peu tombants. Des femmes « vraies » finalement, au corps marqué par la vie. Et Léna n’échappe pas à ce canon graphique :

Si vous êtes sages, vous aurez d’autres exlibris bijinesques à la fin de l’article.

Une vraie femme de corps, et une vraie femme de caractère. Il faut ici remonter la chronologie Jeremiesque et évoquer le précédent album, les Eaux de Colère, dans lequel Jeremiah fait la rencontre de Léna :

Greluche antipathique, Léna est la fille de Sam Toshida, magnat de l’essence. Elle est son « oiseau des îles », « sa perle », « sa petite gazelle » ou encore « sa cerise d’orient ». Une fille à papa donc, et du type qu’on a envie de claquer illico presto :

Un peu plus tard, enlevée par Kurdy, l’éternel compagnon de route de Jeremiah (je passe sur le pourquoi de cet enlèvement), la petite tigresse montre tour à tour un visage (pathétiquement) menaçant :

C’est bien connu, l’asiatique est cruel.

… et servile : En passant, tonton Hermann nous offre une croupe rondelette. Merci Hermann !

Il y a finalement du « Au Cœur des Ténèbres » dans cette histoire initiatique qui va amener cette pimbêche à faire tomber le masque pour se remettre en question. Le voyage dans les marécages en est le point d’orgue :

Désespoir, hystérie, traîtrise (elle balancera un sac de nourriture dans la rivière pour mettre des bâtons dans les roues à Kurdy), on se demande finalement si Léna va réellement évoluer. Ou du moins dans le positif car à la planche 33, ça n’en prend pas le chemin :

Soûlante de paroles au début de l’histoire, elle devient alors muette, le lecteur sent que l’on va bientôt basculer vers autre chose. Cet autre chose sera la prise de conscience que son petit monde est finalement bien pourri. L’acte de cette prise de conscience ne sera rien moins qu’un meurtre :

L’homme sera englouti sous les yeux de Léna par une étrange végétation aquatique. Chez Hermann, le meurtre, dans ce monde dégénéré propre à cette série, est  le moyen de s’accomplir en arrêtant de se bercer d’illusions devant ce monde merdique. L’exemple typique est évidemment Jeremiah, gamin idéaliste dans les premiers albums (gamin très « Spirou » en fait), puis adulte désabusé n’hésitant pas à régler leurs comptes aux pourris qu’il croise sur son chemin. Cette façon d’accepter et de dépasser la réalité sera celle de Léna. Durant quelques planches, elle ira beaucoup mieux, totalement du côté de Jeremiah et de Kurdy dans leur soif de survie dans ce monde, ici symbolisé par ce marais, cette végétation meurtrière et d’étranges silhouettes simiesques. Restera tout de même une ultime épreuve : la découverte de la mort de son père. Ce ne sera pas gagné :

Dans cet album, Léna ne cesse de passer d’un état d’âme à un autre. Tour à tour arrogante, stupide, veule, courageuse, elle devient folle avec cette brutale rupture du lien père/fille. Ça ne s’arrêtera pas là : dans la planche suivante, l’amour viendra à la rescousse :

On retrouve là aussi le coup du « non dit » avec la dernière case. Que s’est-il réellement passé lors de cette nuit ? On le devine à peu près. Cela a en tout cas dû être bien fort pour que cette liaison naissante ait dès le lendemain cette conséquence :

Un tandem de copains que l’on croyait indissociables réduit à néant par l’arrivée d’une pouliche japonaise. Y a-t-il du syndrome Yoko Ono chez Léna ? Le choix de sa nationalité a-t-il à voir avec la femme japonaise finalement la plus universellement connue ? Je suis personnellement enclin à la croire. Cela fait un peu cliché, mais d’un autre côté, la rupture d’une amitié à cause de l’arrivée d’une femme est un thème qui ne me semble pas si courant dans la BD franco-belge pour la jeunesse, et que le grain de sable choisi soit d’origine japonaise donne à penser. Un autre exemple me vient tout de même à l’esprit : Karabouilla, album de la série Docteur Poche. Histoire sur le racisme très « Benetton » mais finalement assez touchante. Et une fois encore, la jeune femme qui fait des ravages dans une amitié masculine est une asiatique :

Plus d’info ici.

D‘une certaine manière, Léna est donc la félonne qui va ruiner une amitié virile. Mais son évolution ne s’arrête pas là. Dans un Hiver de Clown, elle est donc la maîtresse du héros, avec ce côté « repos du guerrier » qui va avec. Dans l’album qui suit, Boomerang, on franchit un pallier : Léna est sur le point de devenir la femme de Jeremiah. Album très intéressant que ce Boomerang puisque durant 44 planches, l’intrigue tourne autour de cette épineuse question : de la vie privée ou de la vie aventureuse, laquelle va l’emporter ? En gros, pantoufles ou godasses d’aventurier ? Chaleur douillette du lit conjugal ou rude selle en guise d’oreiller ? Hermann distille une évolution implacable qui ne laisse aucun doute au lecteur sur l’issue du dilemme. On commence par l’image idyllique de la future mariée :

Puis vient celle de la compagne délaissée :

À noter que des trois albums, Boomerang est celui où les traits de Léna sont les plus asiatiques.

Puis celle de la maîtresse, de la compagne d’ébats qui rappelle la Léna d’un Hiver de Clown :

Un peu plus tard, on tombe sur cette scène de mauvais augure :

Le confetti, ce cotillon évidemment associé au mariage, reste au travers de la gorge de Léna. Tu veux du bonheur ? Mange !

Enfin, on termine avec un ultime règlement de compte entre les trois personnages :

Que Kurdy soit déguisé en bunny girl (l’album se passe durant un carnaval) est assez cocasse et symbolique. Entre ces deux « femmes », Jeremiah a à faire un choix, l’épouse ou le compagnon d’aventures. Ce choix sera tragique pour Léna :

L’album se termine sur deux cases impitoyables :

Une chasse d’eau comme pour signifier que les projets matrimoniaux seront dorénavant définitivement engloutis dans cette série. Et une silhouette féminine s’enfonçant dans la fumée, à la recherche de quelque chose.

Léna, pour Hermann, c’est la femme universelle : celle qui cherche coûte que coûte à fonder un foyer. Et lorsqu’elle apparaître bien des albums plus tard pour une ultime apparition, ce sera en tant que maman. Les retrouvailles avec Jeremiah se feront sans rancœur. Léna s’en fiche : elle a obtenu ce qu’elle cherchait avant d’avoir dépassé la date de péremption. Même si les choses ont bien changé au Japon, cette obsession est finalement cohérente par rapport à sa nationalité. Évidemment, pas sûr du tout que cela ait été voulu par Hermann…

Et maintenant, ecce bijin :

36ème festival d’Angoulême

     Ce week-end avait lieu le 36ème festival de la bande dessinée d’Angoulême.  Comme toujours il y avait un monde démentiel et, comme c’est le cas depuis quelques années, la part consacrée à l’international était non négligeable. Ainsi, pour le pays qui nous intéresse, il y avait des événements intéressants pour le Japon. Cela dit, autant l’avouer tout de suite, je suis sérieusement et honteusement passé à côté cette année. Je m’en veux en particulier pour avoir foiré la séance de dédicaces qu’il ne fallait pas rater : celle de Hiroshi Hirata, un des maître du gekiga (le manga réaliste adulte), vénérable monsieur de 72 ans qui a gratifié l’assistance venue nombreuse d’un petit show dans lequel maître Hirata, vêtu d’un kimono, a bu du saké comme avant d’aller à une importante bataille et a entamé une sorte de chant guerrier. Lorsque j’ai vu la file de personnes attendant pour une dédicace, je me suis dit que ce n’était pas le peine de rester. Et pourtant, lorsque j’ai vu plus tard en quoi consistait la dédicace (juste une page magnifiquement calligraphiée, pas de dessin), j’ai compris que l’attente n’aurait pas été aussi longue que je le croyais. Bref, je n’ai plus que mes yeux pour pleurer maintenant et j’y réfléchirai à deux fois l’année prochaine lorsqu’un maître du manga honnorera le festival de sa présence. Lire la suite 36ème festival d’Angoulême

Love Hotel (Frédéric Boilet / Benoit Peeters)

    

Love Hotel est une bande dessinée française qui possède plusieurs points communs avec les polars de Romain Slocombe. Dans les deux cas, leurs auteurs sont des français fascinés par le Japon, tout comme les deux héros respectifs : Gilbert Woodbrooke et David Martin. Le mot « héros » n’est d’ailleurs à prendre qu’au sens de « personnage principal » car ils ne brillent pas vraiment par leurs qualités : maladroits, obsédés par les japonaises, disposant d’un coeur d’artichaut qui les met parfois dans des situations embarassantes, ils ont tôt fait de transformer leur séjour au Japon en potentielle catastrophe. On retrouve par ailleurs la figure de l’ « ami » européen encombrant. Chez Slocombe, c’est Julius B. Hacker, dans la BD de Boilet, c’est Roger Simonin, un authentique beauf français.

     Dans les deux cas, on retrouve ce mélange d’humour et de gravité. Donnons ici un aperçu de l’histoire de Love Hotel. David Martin, fonctionnaire au ministère de la jeunesse et des sports, est envoyé au Japon pour une mission quelconque. David n’a rien d’un carriériste, non, utiliser ce voyage pour booster sa carrière n’est pas son genre. Son but est en fait de rapidement se débarrasser des corvées professionnels pour retrouver l’élue de son coeur : Junko, sa petite amie… lycéenne.  Malheureusement pour lui, le lecteur sent d’emblée que quelque chose cloche avec cette gamine. Les gloussements, les sourires entendus qu’elle adresse à sa copine en présence de David semblent lourds de signification. La seule chose que l’on apprend au début, c’est qu’elle s’apprête à participer à un jeu télévisé, un « concours pour les écolières » pour reprendre ses mots. Cela tombe évidemment un peu mal : les doux moments en tête-à-tête vont se faire bien rares pour David. Pour passer le temps, il y a la vie nocturne dans les petits bars de Sapporo (où il y aura bien sûr un accrochage avec quelques yakuzas locaux, esprit de Gilbert Woodbrooke, es-tu là ?) et la découverte des love hotels en solitaire. En deux mots à propos de ce type d’établissement, ce sont des hôtels spécialisés dans la location de chambre – souvent à l’heure – destinée aux ébats intimes.  La décoration peut souvent être assez spectaculaire. Ainsi, la chambre de David, lors d’une scène au milieu de l’album, fait tout pour évoquer Venise, jusqu’au lit qui représente une grosse gondole. Devant les images d’ « Adult Video » que lui balancent la télé de sa chambre, David sombre peu à peu dans un rêve acide qui préfigure la descente vers la douloureuse désillusion qui va suivre. Sans trop révéler la suite, disons-juste, en ce qui concerne Junko, que David découvrira que le jeu télévisé en question, est un jeu particulièrement douteux dans lequel des jeunes filles participent à des épreuves aussi drôles que lècher lascivement des boules de glace ou que montrer la plus belle culotte possible. Comme pour Woodbrooke, le héros est en décalage entre une image idéalisée du Japon (et de sa petite-amie) et ce qu’il en est réellement.

     Si vous aimez donc les histoires douces amères mettant des gaijins maladroits avec un Japon déconcertant, Love Hotel a de quoi attirer votre attention. En sachant cependant que le style graphique, très particulier, ne doit pas être perçu comme rebuttant. Passées les premières pages, on s’y habitue très vite et, si l’on prend en compte le fait que l’histoire se passe dans un Sapporo enneigé, on ne peut que trouver que ces « taches noires blanches » (dixit Jean-Paul Jennequin) font merveille, comme si elles étaient le symbole du constant balancement entre les scènes nocturnes et les scènes diurnes sous la neige.

Love hotel est paru chez Casterman et aux éditions Ego comme X.