Archives pour la catégorie Littérature

Karaoké lubrique, romancier pervers, AV idol crasseuse et autres joyeusetés

 

Commençons d’abord par un rapide résumé des six belles histoires qui composent Lala Pipo, de l’excellent Hideo Okuda :

What a fool believes : Hiroshi Sugiyama, trente-deux ans, rédacteur free-lance, s’aperçoit que son appartement mal isolé lui permet d’entendre les ébats de son voisin du dessus avec des loutes qu’il raboule chez lui quasiment tous les soirs. Commencent alors l’obsession de profiter des moindres bruits, du moindre halètement, tout en se pognant tout son soûl.

Get up, stand up : Kenji Kurino, vingt-trois ans, recruteur de filles à Shibuya, n’a pas toujours la vie facile. Certes, il peut, comme tout maquereau qui se respecte, rabouler chez lui de délicieuses bijins pour en profiter, mais ces dernières peuvent lui donner bien des soucis…

Light my fire : Yoshie Sato, quarante-trois ans, femme au foyer, est une souillon vivant dans un appartement qui est devenu un gigantesque champ de détritus. Pour s’occuper, elle se masturbe, souvent, mais après avoir rencontré un recruteur à shibuya, elle a décidé de rattraper le temps perdu sur le plan sexuel (à cause d’un mari bon à rien) en participant à des films pornos.

Gimme Shelter : Koichi Aoyagi, vingt-six ans, employé  dans un karaoké, voit son quotidien basculer quand il voit son établissement peu à peu squatté par un gang de lycéennes vendant leur art de la masturbation à de vieux pervers. Les journées sont stressantes et il ne peut espérer le soir se reposer chez lui puisqu’une voisine possède un gigantesque clébard qui n’a de cesse d’aboyer…

I Shall Be Released : Keijirô Saigôji, cinquante-deux ans, auteur de romans érotiques, aimerait bien qu’un jour un éditeur lui propose de s’adonner à la littérature, la vraie. Cela clouerait le bec à sa mégère de femme qui le méprise et effacerait les regards condescendants de ses collègues écrivains. En attendant que ce jour arrive, il fréquente de plus en plus assidûment un karaoké dans lequel des lycéennes font autre chose que de pousser la chansonnette. « Pour se documenter », qu’il dit, mais pas que…

Good Vibrations : Sayuri Tamaki, vingt-huit ans, a pour petit boulot de retranscrire les enregistrements audio d’un vieil auteur de romans érotiques. Elle a une liaison avec un jeune rédacteur free-lance un peu paumé qui ne suffit pas à calmer les ardeurs de son derrière. Aussi décide-t-elle de faire venir chez elle un facteur désœuvré, puis un des collègues de ce dernier, puis un troisième. Ce que ces braves gens ne savent pas, c’est que Sayuri filme leurs ébats à leur insu pour les revendre à un boutiquier de Shibuya qui s’occupe de les distribuer en DVD sous de charmants titres tels que « La grosse aime se faire les rebuts »…

 

On le voit, Okuda envoie du rêve avec ce Lala Pipo roman constitué d’histoires reprenant le modèle des nouvelles avec son anti-héros le docteur Irabu, à savoir des histoires à chaque fois structurées en quatre chapitres. Si vous avez aimé l’humour de ces deux recueils, vous ne serez pas dépaysé avec Lala Pipo. On rigole bien, les tentatives acrobatiques de Hiroshi Sugiyama pour se masturber en écoutant ses voisins sont bien cocasses, on applaudit à la violente scène de ménage entre l’écrivain et son horrible femme, et la crasseuse Yoshie est tout de même assez énorme. Après, ce n’est pas non plus la gaudriole tant ces histoires présentent des aspects trashs, sordides, faits pour représenter une société un brin désespérante. « Lala Pipo », c’est-à-dire « A lot of people », comme l’a entendu un jour Sayuri dans la bouche d’un étranger qui lui a brièvement adressé la parole. Et derrière ce « lot of people » se cache un envers pas toujours reluisant et souvent tragique. En fait, j’ai parfois carrément eu l’impression de lire une version littéraire d’Ushijima, le terrible manga de Shohei Manabe dans lequel on plonge dans la misère sociale, sexuelle et économique de différents quidams aux métiers allant du chauffeur de taxi à l’hôtesse de bar en passant par le simple salary man. Obsession du sexe, obsession de l’argent (permettant souvent de satisfaire la première), obsession de sortir de son cercle sociale, on retrouve ces aspects chez les personnages d’Okuda le temps d’une sarabande bien maîtrisée puisque Okuda arrive à croiser les destinées de ses personnages. On songe alors à une sorte de La Vie Mode d’emploi (de Pérec) en miniature, ou bien à une version décalée et pinku de La Ronde de Schnitzler.

Un titre en tout cas précieux, le style « érotico-réalistico-humoristique » n’étant pas forcément répandu parmi les traductions d’oeuvres japonaises. Et la confirmation qu’Okuda est un auteur efficace narrativement et franchement poilant dans sa manière de trouver d’improbables détails. Tous ses livres parus chez Wombat ont trouvé par la suite une parution en poche (au Points). On croise les doigts que d’autres titres paraîtront, quand on voit la production du bonhomme, il y a de quoi faire !

Père Castor goes Japan !

Aujourd’hui, article pédagogique. Oublions pour un temps les bijins pulmonées en bikini et les pelloches douteuses, approchez-vous avec votre progéniture pour écouter…

Et ouais ! Article littérature en culottes courtes, et même pas peur ! Car si ce n’est pas forcément ma came, j’ai tout de même été marqué comme tout le monde par des lectures à l’époque où je ne connaissais pas les noms de Takashi Miike ou de  Megumi Kagurazaka. Et les redécouvrir par hasard ne se fait pas sans un certain plaisir. Je goûterais assez peu de tomber sur des livres des bibliothèques verte ou rose, lectures dont je garde un souvenir un peu terne. Mais les lectures période maternelle et début de l’école primaire, ça oui, j’ai apprécié. Et au premier rang de ces lectures se trouvent bien entendu les inextinguibles bouquins du Père Castor.

Bien entendu car lorsque l’on songe au nombre de lardons qui ont entraîné leurs mirettes à lire leurs premiers textes via les albums du Père Castor, ça laisse songeur. Même si mes souvenirs sont un peu vagues, je me souviens quand même de quelques livres découverts à l’époque de la Maternelle, notamment celui-ci :

Des dizaines d’années plus tard, je m’en suis souvenu et l’ai acheté pour en faire la lecture à Olrik jr. Expérience saisissante. Alors que je le feuilletais, j’avais l’impression qu’il ne s’était pas passé trente années depuis la précédente lecture mais juste quelques journées, petite madeleine qui fit aussitôt jaillir un plaisir enfantin devant ces illustrations bien connues et souvent touchants voir magnifiques (je me souviens de celles de l’artiste russe Hélène Guertik), ces péripéties à la fois tristes et amusantes, et cette police de caractère à la fois délicieusement vieillotte et en même temps fascinante car porteuse d’histoires à la portée de l’intellect d’un galopin de cinq ans.

Plaisir de redécouvrir ces ouvrages donc, mais aussi plaisir de voir combien tous ces albums (entrés récemment au patrimoine de l’UNESCO) semblent inusables près de 90 ans après leur création (pour ceux que ça intéresse je signale le numéro de « La Fabrique de l’Histoire » consacré à cette collection).

Bref, je dois en fait à Olrik the 3rd l’idée de faire un article sur le Père Castor ou plutôt, à l’un de ses titres. Dans sa classe de CE1, chaque jeudi après-midi, c’est destination la bibliothèque de son école pour emprunter un livre.  À la maison, après l’avoir aidé à faire ses devoirs je lui demande ce qu’il a choisi et là, il me montre ceci :

Surprise ! J’avais pourtant pas mal exploré le rayon Père Castor de différentes librairies pour acheter des titres aux kids, jamais je n’étais tombé sur ce livre. Si cela avait été le cas, je me serais bien sûr empressé de l’acquérir, surtout qu’un rapide coup d’œil à l’intérieur me fit comprendre qu’il était particulièrement intéressant. Une recherche sur le ouèbe me fit comprendre pourquoi pourquoi je n’étais jamais tombé dessus. D’abord, il faut savoir que le Père Castor, c’est 320 albums sous la direction de Paul Faucher (de 1931 à 1968), à l’origine de la collection, et une soixantaine d’autres jusqu’à 2014. Comme c’est souvent le cas avec des collections aussi vastes, certains titres tombent dans l’oubli et finissent par ne plus être réédités. C’est le cas de ce Tomoko le Japonais (paru en 1975) mais aussi d’autres albums réunis sous le label « Les Enfants de la Terre », initiée en 1948. Le propos : faire découvrir le monde aux petits lecteurs en leur faisant suivre non pas les aventures mais le quotidien d’enfants dans différents pays. C’est ainsi que l’on a Sarah la petite Tzigane, Habib petit Arabe de Tunisie, Antonio un petit Italien, Apoutsiak le petit flocon de neige et plein d’autres. Avec pour particularité d’avoir vu confié leur écriture à des spécialistes. C’est ainsi que l’album consacré à Apoustiak l’esquimau a été écrit et illustré par Paul-Emile Victor, excusez du peu. Pour Makoto le Japonais, c’est une certaine Colette Burgé. Je n’ai rien trouvé concernant son pedigree, mais à la lecture du livre, je gage que la dame connaissait (ou connait, peut-être est-elle encore vivante. Colette, si tu es une lectrice de Bulles de Japon, n’hésite pas à te manifester, j’ai kiffé ton travail !) un peu le pays dont elle parlait.

Autre particularité commune à ces albums : la masse d’informations. Cela reste encore accessible pour des enfants, ce n’est pas aussi foisonnant que la collection « La vie privée des hommes » mais tout de même, on a bien plus de textes que pour Michka l’ours. Il y a en fait trois states d’informations :

D’abord le dessin, immédiatement accessible et très attrayant. Pour Makoto, c’est Christian Broutin qui s’y est collé. Ses dessins au crayons de couleurs sont joliets comme tout et bien documentés. Je n’ai remarqué aucune anomalie.

Ensuite vient le texte principal, celui qui raconte le quotidien de Makoto et de sa famille. Burgé le fait de manière simple, vivante et variée, passant volontiers de Makoto aux autres membres de la famille. On apprend ainsi que le père est amateur des combats de sumo à la TV, que la grande sœur Yukiko adore la fête des poupées du mois de mars ou encore le petit frère Akira prend de l’assurance quand il répond « yada ! » à sa mère.

– Enfin, pour les fins lecteurs qui aimeraient en savoir plus, il y a des textes explicatifs, dans une police plus petite, qui accompagnent le tout.  Ce n’est pas systématique, le procédé dépendant sans doute de la mise en page pour ne pas trop alourdir l’ensemble. Grâce à ces quelques passages, le lecteur apprend ainsi ce qu’est un tokonoma, un soroban, un kanji ou un tatami.

En 27 pages, l’album propose donc un mini immersion en terrain japonais à la fois rafraîchissante, instructive et bien conçue. J’ai été impressionné par ce travail de vulgarisation qui a su rester simple sans être simplet, explicatif sans être lourd. Il en ressort une certaine justesse qui, associé au chouette travail de Broutin, ne sera sans doute pas sans fasciner le jeune lecteur et, qui sait ? instiller dans son esprit un début de fascination pour ce pays qui lui donnera plus tard envie de le découvrir lui-même.

Cerise sur le gâteau : pour le papa qui prendrait en charge la lecture parce que son gosse ne lit pas encore assez bien, il y a une récompense, même deux, puisqu’à la cinquième page la maman de Makoto a la bonne idée de se rendre au « furo », nous faisant admirer au passage une auguste partie de son anatomie :

Oh my !

Et quelques pages plus loin, c’est tante Akemi qui décide de se la jouer bikini idol des plages :

Christian Broutin se fait plaise, et il a bien raison.

Bon, vous vous en doutez, l’album fera l’impasse sur les verres engloutis par Monsieur Sato au Golden Gai après le travail ou sur les virées nocturnes du grand-père de Makoto dans les soaplands de Kabukicho. Mais ce n’est pas grave, la qualité de ce récit immersive est telle que l’on pardonne bien volontiers ces oublis.

Envie de vous procurer Makoto le Japonais ? La seule solution est de vous rendre du côté de l’occasion (pas mal d’offres sur Priceminister), de chiner ou d’aller voir du côté de la bibliothèque de votre ville. Pour ma part j’ai fait de l’exemplaire raboulé par Olrik the 3rd des scans dont proviennent les quelques illustrations qui accompagnent cet article. En attendant, peut-être, une réédition en fac similé du côté des « Amis du Père Castor », société qui l’air d’être assez active (voir leur site).

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Psychiatre déviant et infirmière sexy

On doit aux éditions Wombat d’avoir déniché et publié les aventures du bon docteur Irabu dans leur collection décalée Iwazaru. Après m’être enquillé plusieurs Murakami (Haruki) à la suite, j’éprouvais le besoin de lire quelque chose d’un peu plus léger, avec de l’humour dedans, ingrédient à peu près inconnu  à l’auteur de 19Q4. Bonne pioche avec ces deux recueils de nouvelles publiés dans leur collection, Les Remèdes du docteur Irabu et Un Yakuza chez le psy, de Hideo Okuda :

A noter que ces deux titres ont par la suite été réédités en poche chez Points.

Je n’avais rien lu d’Okuda. Tout au plus je savais que son roman Lala Pipo avait été adapté au cinéma et un œil à sa bibliographie me rappelle que j’ai vu l’adaptation drama de son Naomi to Kanako, sur deux jeunes femmes s’alliant pour zigouiller le mari violent de l’une d’entre elles. Vraie découverte sur papier donc, avec ces recueils qui datent déjà de 2002 et de 2004 et qui ont été suivis d’un troisième recueil en 2006, L’Élection du maire (en espérant qu’on le voie un jour débarquer chez Wombat).

Quel est le sujet des nouvelles qui composent ces recueils ? Eh bien on y suit les aventures thérapeutiques de patients en proie à des affres psychologiques et qui ont décidé de se rendre à la clinique Irabu afin de suivre un traitement pour les délivrer d’une situation souvent très handicapantes pour eux. Ainsi ce jeune cadre divorcé qui, dans Au garde-à-vous, est saisi d’un priapisme aigu. 24H/24H il doit composer avec une érection douloureuse jusqu’au nombril sans qu’il en connaisse la cause. Dans Sur le gril, un journaliste est en proie à un TOC : la crainte de créer un incendie à cause d’un de ses mégots mal éteints. Il n’a donc de cesse de vérifier encore et encore ses cendriers, jusqu’au jour où il s’aperçoit que cette manie s’élargie à d’autres, transformant sa vie en un véritable enfer. Dans Trapeze, c’est un trapéziste aguerri qui, du jour au lendemain, inexplicablement, se voit incapable de réussir un mouvement basique avec son coéquipier qu’il soupçonne de le faire tomber dans le filet de protection volontairement. Dans La Moumoute du beau-père (peut-être ma nouvelle préférée) un jeune médecin est obsédé par l’idée de créer un scandale public dont le summum serait d’arracher la perruque de son beau-père, doyen d’une université de médecine. Dans Hot Corner c’est un joueur de base-ball touché par un yips, enfin dans La Romancière, Aiko Hoshiyama est une auteure de best sellers romantiques qui ne se souvient plus de ce qu’elle a écrit, pensant que ses nouvelles idées ont en fait déjà été écrites lors d’un de ses romans ultérieurs.

Toutes ces âmes en souffrance finissent par tomber sur la clinique Irabu et son service psychiatrique situé au sous-sol. L’endroit est lugubre, miteux et le personnel qui la compose n’est pas moins étonnant. Imaginez une sorte d’antithèse au duo Black Jack / Pinoko. Chez Tezuka, on avait le docteur lugubre et sa gamine d’assistante. Chez Okuda, c’est l’inverse, le docteur Irabu ne ressemble à rien. Il est obèse, flasque, a les cheveux couverts de pellicules, a un sourire qui lui découvre les gencives (détail qui fait penser à Warau Salesman) et apparaît surtout, malgré sa quarantaine, comme un effarant gamin. Tout est puéril dans sa conduite, ce qui irrite autant que cela fascine ses clients. A l’opposé, il dispose d’une infirmière sexy, Mayumi (« ma petite Mayumi » comme il l’appelle), qui est toujours là pour faire une piqûre de vitamines aux nouveaux patients, opération qui permet à chaque fois de laisser entrevoir ses cuisses ou la profondeur de sa poitrine, moments hypnotiques qui compensent l’aspect revêche et lugubre de la jeune femme.

Normalement, avec une telle équipe, on prendrait ses jambes à son cou pour fuir la clinique Irabu. Mais à chaque fois se passe quelque chose d’irrationnel. Les clients finissent toujours par accepter le prochain rendez-vous et ce n’est pas pour mater les gambettes et les nibards de la petite Mayumi. C’est que, derrière l’aspect imbécile d’Irabu, se cache peut-être un expert dans son domaine. Je dis bien « peut-être » car on ne sait jamais si les bons conseils donnés à ses patients sont dus à la chance, au hasard, ou s’ils sont le fruit d’une réelle intelligence thérapeutique qui se cache derrière une attitude de bouffon (réellement, il est le genre à faire un bon gros kancho pour décrisper son patient).

Structurées en quatre chapitres, les histoires font donc avancer les patients dans la résolution de leur mal grâce à des indices que sait toujours pointer à propos le docteur Irabu. Et là où ces intrigues finissent par devenir vraiment comiques, c’est qu’Irabu se prend souvent de passion pour le métier, le mal de ses patients ou les remèdes conseillés. Cela l’amène à quitter sa clinique pour s’amuser, mais cet amusement permet à chaque fois de comprendre un peu plus l’origine des différents maux. Ainsi se prend-il de passion dans Trapèze pour les arts du cirque et décide-t-il d’accompagner son patient au cirque pour s’entraîner lui-même… au trapèze. Les descriptions des tentatives hallucinantes du gros lard pour y parvenir sont particulièrement cocasses. Dans La Moumoute du beau-père, il encourage carrément son patient d’arracher la perruque, et va même jusqu’à l’accompagner à son université pour une hallucinante opération commando afin de réussir cette basse œuvre.

Bref Irabu, c’est un cauchemar sur pattes, mais un cauchemar qui parvient à chaque fois de délivrer les patients de leur mal qui aura été pour eux l’occasion d’acquérir un peu plus de sagesse. Sur le plan social, Okuda ratisse large, permettant de compenser l’aspect répétitif de ses histoires. Pour ma part je n’ai pas ressenti de lassitude et j’ai goûté chacune des situations des dix nouvelles qui m’ont fait penser aux histoires d’un drama tel que Rivers Edge Okawabata Detective Agency. Je me suis d’ailleurs dit en lisant que ces histoires seraient parfaites pour une adaptation en drama ou en anime. Or, vérification faite, cela a déjà été fait. On s’abstiendra de voir la version anime qui a voulu faire dans le graphiquement original mais que j’ai trouvé irregardable (pas eu le courage d’aller jusqu’au bout) :

Irabu n’est pas un quadra laid, obèse et immature mais un gosse dans un costume de lapin. OK, super.

Il existe sinon une adaptation manga en trois volumes que je soupçonne être d’une qualité médiocre :

Peut-être plus intéressant, ce drama réalisé il y a quelques années pour Asahi :

Aucune idée de la qualité du drama. Je regrette cependant que l’acteur choisi pour Irabu soit bien moins adipeux que le modèle. Pour l’actrice jouant Mayumi, à voir si cela donne lieu à des plans intéressants, mais l’attitude y est, tout comme le volume mammaire.

Enfin, sans doute plus prometteur, un film a été réalisé en 2005 par Satoshi Miki (l’auteur de l’excellent Adrift in Tokyo). Pas encore eu le temps de le voir mais ça ne saurait tarder, ne serait-ce pour voir comment Miki s’est débrouillé pour entremêler différentes nouvelles. En tout cas Suzuki Matsuo dans le rôle d’Irabu semble avoir un côté WTF intéressant et Maiko dans celui de Mayumi chan restitue assez bien l’aspect austère et sexy de l’originale :

En attendant de voir peut-être un jour ces raretés, n’hésitez pas à vous plonger dans les nouvelles d’Okuda. Pas de crainte à avoir, avec Irabu sensei vous êtes entre de bonnes mains et Mayumi chan n’a pas son pareil pour vous faire apprécier les piqûres.

Portrait de femme

(reprise d’un article de Seijoliver – merci à lui – paru dans la section forum du site)

Asako est un roman largement autobiographique.
Son auteure, Asabuki Tomiko, journaliste, traductrice d’auteurs français, aimait la France et y vivait la moitié de l’année avec son mari français. Née en 1917, issue d’une famille aristocratique, Tomiko se marie à 17 ans et débarque à Paris où elle assiste à une représentation théâtrale avec Louis Jouvet. C’est pour elle le déclic : La France – la langue française – sera sa seconde patrie. Asabuki Tomiko, la voix de Jouvet dans l’oreille, rentre au Japon afin de divorcer, et revient en France aussi sec. D’abord dans une institution pour jeunes filles, puis à Paris où elle rencontre Vildrac, Duhamel, Rolland… Après être rentrée au Japon, s’y être à nouveau mariée, elle divorce, puis retourne à Paris en 1950. Pour subvenir à ses besoins, elle se met à écrire pour des journaux japonais, puis à traduire : sa première traduction sera « Je suis couturier » de Christian Dior, puis « Bonjour tristesse » ; elle poursuit avec Camus, Maurois, d’autres Sagan, avant sa grande rencontre avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Cette relation, cette admiration, sera racontée dans un livre, Vingt-huit jours au Japon avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir (éd. de L’Asiathèque), puisqu’elle fait le voyage avec eux (en 1966) et sera leur interprète ; eux qui l’encouragent à se raconter, à écrire. Ainsi paraît au Japon en 1977, L’Autre Côté de l’amour. Le livre fut traduit en français en 1992 aux éditions Côté femmes, sous le titre d’Asako (traducteur Marc Mécréant). Asabuki Tomiko décède en 2005.

(petite note biographique composée grâce aux trouvailles du net : un article de J.-B. Harang, publié dans Libération, en mars 1997, et à un article du blog de Nathalie Urschel).

Le roman suit donc la trame biographique évoquée précédemment. Soit, le parcours d’Asako entre son premier séjour parisien en 1935 jusqu’à son retour dans la ville en 1950. Entre 1939 et 1950, elle sera retournée au Japon, y traversera le second conflit mondial et y fera naître une petite fille.
Asako, jeune mariée, suit son mari à Londres puis, à Paris. Il est l’héritier d’un trust important. C’est un voyage d’étude et de noces en même temps. Mais la jeune femme se rend vite compte de leur incompatibilité. Le divorce est la seule solution, bien que la chose ne soit pas facile dans le Japon de l’époque. « Elle percevait que d’invisibles barrières l’emprisonnaient d’une double, d’une triple enceinte. La haute société de Tokyo et son code dressaient au-dessus d’elle leurs murailles de forteresse ». Mais elle obtient le divorce et gravit ainsi la première marche vers sa liberté.

Car c’est bien de cela dont il est question dans ce livre : s’arracher à sa condition culturelle et sociale, et devenir une femme libre.

Décision prise, elle sait que c’est à Paris que se réalisera sa vie : la ville « recelait d’autres mondes inconnus. Quels étaient-ils ? Asako n’en avait encore aucune idée ; mais ce soir [Asako sort de la représentation théâtrale où la voix de Jouvet la bouleverse], par la vertu de la langue française, elle ne doutait pas d’être en possession de quelque chose d’infiniment précieux ».
Après un an dans une institution pour jeune fille, elle s’installe à Paris, prend une chambre chez un directeur de revue littéraire, suit des cours à la Sorbonne, fréquente le Paris étudiant du quartier latin, (ambiance cosmopolite, qui lui permet aussi de découvrir des gens n’appartenant pas à sa classe sociale), tombe amoureuse… avec en arrière plan la vie politique de l’époque : la guerre d’Espagne et l’absence de soutien du gouvernement Blum aux républicains, l’inquiétude qui grandit face à l’Allemagne nazie, la guerre sino-japonaise et le massacre de Nankin.

La menace de la guerre l’oblige à l’été 1939 à rentrer au Japon. Elle qui a connu à Paris « l’idée de la libération de la femme », déchante vite dans son pays. Dans cette seconde partie, la guerre et la vie sera très bien racontée : la guerre qui s’installe (l’aveuglement de son pays l’irrite), la propagande, la suspicion face aux étrangers, puis l’inquiétude, pour le mari, Akira, à peine épousé, un cousin ou le fiancé d’une amie rejoignant le front. Asako regarde avec horreur ce conflit, surtout par pacifisme parce qu’elle n’adhère absolument pas au régime militaire. Viennent les privations, et la capitulation.
L’héroïne est à l’image de son auteure : elle regagne la France, un pays dont la culture la fascine. « Asako avait passé les cinq années qui avaient suivi la guerre à être préoccupée par des soucis d’argent et le problème de la nourriture quotidienne ! » de retour à Paris, elle va pouvoir replonger avec gourmandise dans ce monde intellectuel et artistique, et assumer ses envies et ses choix.

Personnage issue, je l’ai dit d’une famille aisée, Asako ne connaît pas de problème d’argent : étudiante parisienne, on est loin de la bohême ! On ne peut certes lui reprocher cet état et ce capital qu’elle possède, elle ne porte jamais par ailleurs de jugement, toutefois, une certaine réalité sociale, manque au récit. Le personnage apprécie le chic et la mode parisienne, et Asako et les étudiants qu’elle fréquente vont souvent au restaurant et faire du ski en Autriche !
Autre petit bémol : certains personnages font preuve d’une surprenante lucidité sur les événements politiques, un peu comme s’ils avaient fait un voyage dans le futur ! Enfin, une scène m’a paru invraisemblable : Asako en voyage en Bavière, roulant sur un autoroute, entend un discours. Il s’avère qu’elle passe non loin de Nuremberg et que Hitler est justement en train d’y prononcer un discours !

Ces quelques bémols n’enlèvent vraiment rien au plaisir d’avoir lu ce roman, au récit d’une grande fluidité et à l’écriture vivante, spontanée.

Asako est un très beau portrait de femme, débordante de vie : elle va toujours de l’avant, curieuse et ouverte aux gens, aux idées. C’est peut-être pour cela que le roman ne se termine pas : dans l’épilogue, Asako de retour à Paris « regarda le ciel de nuit au-dessus de l’Arc de Triomphe. Et comme pour confirmer par un geste son exaltation et sa foi en un vaste monde encore à découvrir, elle croisa les bras et serra, jusqu’à se faire mal, ses deux poings ».

Le Propriétaire absent

Si je suis ce que l’on appelle communément un « gros lecteur », je dois avouer que la section littérature de ce site n’est pas la plus pourvue, loin s’en faut. La raison en est toute simple : bien qu’il m’arrive de lire de temps en temps des auteurs japonais, je dois avouer que c’est une littérature qui n’a pas la priorité dans mes lectures. Et puis comme ce site fonctionne sur la base d’un (parfois deux) article par semaine, il faut bien faire des choix et je choisis souvent de causer d’un film que je viens de (re)voir, d’un manga ou d’une expérience vécue lors d’un séjour au Japon, domaines les plus à même de me donner un plaisir immédiat d’écriture.

Bref, assez peu d’articles sur la littérature, donc, mais je ne demande qu’à combler ce vide, vide qui va être justement atténué aujourd’hui grâce à la contribution de Seijoliver, un des membres de la section forum du site. J’avoue que lorsque j’ai créé cette section, le but premier n’était pas d’inciter à écrire des articles pour les réutiliser (il s’agissait avant tout de poster des infos sans me fouler et de discuter avec les quelques inscrits) mais enfin, en tombant sur cette présentation de près de mille mots d’un roman de Takiji Kobayashi, je me suis dit qu’il serait dommage de ne pas le mettre en première page pour faire découvrir l’un de ses principaux romans.

Après plus de 700 articles publiés par votre serviteur, voici donc une exception, un article écrit par un lecteur, et j’avoue que je ne verrais aucun inconvénient à ce que cette exception soit suivie d’autres perles de ce type (avis aux amateurs).

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Il n’y a plus de prolétaires, ni de prolétariat. Portés absents.
Quoi que… En faisant une petite recherche, je suis tombé sur un blog, « Prolétariat mon amour ! » Quoi que, c’était peut-être dans un rêve…
De littérature prolétarienne on ne parle plus, non plus. On utilise, peut-être, le vocable de roman de critique sociale. Cette littérature prolétarienne a fleuri dans les années qui suivirent la révolution de 1917. Bien qu’au Japon, un mouvement existait déjà au début du XX° siècle.
Takiji Kobayashi n’est pas de cette première génération puisqu’il est né en 1903, et c’est dans les années 20 qu’il rejoint ce mouvement. En 1929 paraissent, suivant un premier récit (Le 15 mars 1928 – non traduit), ses deux premiers romans, Le bateau-usine, puis Le propriétaire absent (dont c’est la première traduction française). La publication de ce dernier, dans lequel il dénonce la responsabilité de la banque qui l’emploie dans la pauvreté des paysans, lui vaut d’être renvoyé à peine le livre paru.
Exploitation : toujours. Prolétariat : toujours… car qui trouverait que la situation a aujourd’hui changé, est bien en plein rêve !
Le roman a pour cadre l’île d’Hokkaidô où l’auteur a emménagé avec sa famille en 1907, où il étudiera, travaillera, avant, suite à son licenciement, de vivre à Tokyo, et d’y mourir dans un commissariat sous les coups de la police, en 1933. Hokkaidô faisait alors l’objet depuis la fin du XIX° d’un peuplement massif en vue de son exploitation (forêts, mines, ressource halieutique) et de son développement agricole, par l’introduction de la culture du riz.

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La famille de Ken, jeune homme d’à peine vingt ans, vit pauvrement sur l’île d’Hokkaidô, dans un petit village, situé sur un plateau venteux, non loin d’Otaru, la ville où habitent en majorité les propriétaires des terres agricoles du village. Mais eux sont absents : ne trouvant aucun des bienfaits de la civilisation dans ces villages de paysans, « quelle nécessité y aurait-il eu à vivre dans un endroit pareil ? »

Mais, il n’est pas seulement question de commodité : ceux qui détiennent le capital n’ont qu’indifférence pour les fermiers qu’ils exploitent. Takiji Kobayashi décrit ni plus ni moins le capitalisme qui oppresse ce village et la lutte des classes. Pour lui « tout auteur qui se prétend prolétarien doit d’abord faire sien le point de vue marxiste ». Dans le roman, il utilise l’artifice d’une lettre, qu’un camarade de Ken, Shichinosuke, envoie à celui-ci, pour expliquer la situation. Shichinosuke est parti tenter sa chance à Otaru et travailler à l’usine ; de ce poste d’observation, il décrit un système bien organisé, « bien huilé » : les propriétaires font des affaires, spéculent, entretiennent les meilleurs rapports avec les banques, les chambres de commerce, la police, et, se font élire au conseil municipal. Qu’importe si la famine menace suite aux mauvaises récoltes, qu’importe si les filles du village partent se prostituer en ville, « soutirer tout ce qu’ils peuvent soutirer des fermiers, ils n’ont que ça en tête ».

Ces paysans, ils y ont cru pourtant en cet eldorado : défricher, cultiver les terres d’Hokkaidô pour nourrir -l’argument patriotique ! – la Nation et devenir après quelques années, enfin, propriétaire d’un lopin de terre. Le père de Ken, honteux de ne pas subvenir aux besoins de sa famille, les avait emmené en Hokkaidô, avec cet espoir. Mais il a fallu vite déchanter : les meilleures terres ne sont pas pour eux. Il est devenu ouvrier agricole, et sa femme, comme beaucoup d’immigré-es, de regretter son pays natal où avec un petit pécule elle espérait retourner… La plupart des paysans sont dépassés. Kobayashi insiste sur ce point à plusieurs reprises : sauf quelques-uns (les personnages d‘Abe et de Ban) qui fréquentent les syndicats, lisent, réfléchissent, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. Les proprios sont rusés pour les canaliser : société d’entraide, association pour les jeunes, tout pour qu’ils n’aillent pas voir les syndicats. Mais isolés, ils s’en rendent bien compte, « on pèse pas lourd ».

Le roman est découpé en 16 chapitres, plus ou moins courts, alternant scène intimiste, dans la famille de Ken, personnage qui constitue le fil rouge du roman, et scène collective. Le village est décrit avec ses exploités, ses « jaunes », et ceux qui vont organiser la mobilisation et porter la lutte, là où sont les propriétaires, dans la ville d’Otaru, avec l’aide de syndicats ouvriers. C’est une des caractéristiques de ce roman – et aussi son objectif politique – l’union des ouvriers et des paysans, leur solidarité et leur lutte commune. Et pour cela la figue de Ken est très intéressante. C’est même dans les scènes avec sa « fiancée », Sada, que se révèle peut-être le plus sa mue, sa prise de conscience. Lui, le garçon modèle aux yeux du propriétaires s’est affranchi de leur paternalisme, de cette harmonie de façade où chacun était convenablement à sa place et dans sa fonction ! Cette coupure s’incarne dans le dialogue de sourd qui s’instaure entre Ken et Sada, qui lui reproche d’avoir changé. Bien sûr qu’il a changé, pas simplement en s’impliquant de plus en plus dans la lutte, mais aussi comme individu.
Si le roman, Le bateau-usine s’ouvrait par ces mots : « C’est parti ! En route pour l’enfer ! », il est aussi question de trajet pour terminer Le propriétaire absent, puisque Ken part pour la ville commencer « son travail au sein du syndicat paysan ».
La lecture du livre est agréable, avec ses scènes courtes, sa galerie de personnages bien dessinées, sa progression dramatique ; équilibré entre son projet (décrire un village sous domination capitaliste) et sa forme romanesque.

Seijoliver

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Le propriétaire absent, suivi de Méthodologie du roman (1931) et d’une postface du traducteur Mathieu Capel. Éditions Amsterdam, collection « L’ordinaire du capital », 226 p.
ps : toutes les phrases en italiques sont extraites du roman ou de la postface.

Pulp Japan

Mettant de l’ordre dans les dossiers de mon disque dur, j’en profite pour livrer de nouveau un article « galerie d’images », cette fois-ci sur les couvertures de pulp, en attendant un jour d’un faire un autre sur notre littérature de gare.

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On s’en doute, la Japon a eu un attrait particulier dans l’imaginaire des Américains. Ennemi intime (tellement intime qu’on s’en est débarrassé en l’internant dans des camps de concentration, voir mon article sur Manzanar), le Japon a inévitablement été représenté par le biais d’horribles soldats grimaçants qui n’étaient pas sans rappeler ceux qu’Hergé a dessinés dans le Lotus bleu (là aussi, voir cet article). Les couvertures les montrent souvent en train d’attaquer sournoisement de virils GI’s ou au contraire s’en prendre plein la gueule par ces derniers :

En dehors du terrain guerrier, il y a celui de l’espionnage où là aussi, le faciès n’est pas fait pour rassurer :

pulp-true-detective

Leur bassesse est telle qu’ils n’hésitent pas à s’en prendre à d’innocentes bijins plus ou moins dénudées. Les malmener plutôt que de les enlacer tendrement, les sots !

À noter de rares fois où les bijins apparaissent elles-mêmes comme de fieffées faces de citron (comme dirait Buck danny) avec lesquelles ils convient d’être ferme :

« Japan’s bitches » ! Allons, calme-toi ami yankee..

Mais la jolie fille, qu’elle soit pin up ou bijin, peut aussi apparaître comme un personnage susceptible de ridiculiser le suppôt du Mikado :

Inévitablement, avec les mousmés on peut quitter assez vite la thématique guerrière pour rejoindre celle de la romance qui témoignera d’une certaine réconciliation americano-nippone :

Il faut dire que le Japon apparaît bien souvent comme un lieu où l’on peut faire d’intéressantes rencontres…

… même si l’amour le dispute bien souvent à l’action, voire à la mort :

Je ne dirais pas que cette liste de couvertures est exhaustive mais elle offre déjà un solide échantillon des pulsions et des fantasmes que le Japon a pu susciter dans l’imaginaire littéraire et graphique d’une certaine culture populaire américaine. Comme pour les autres galeries du genre que l’on trouve sur ce site (faudra que je songe à créer une catégorie particulière), l’article sera dorénavant mis à jour en fonction de mes trouvailles…

Sinon, pour le cas où cet article vous ait donné soif de pulp, voici de quoi étancher votre soif avec le collègue pulpinternational. On y trouve d’ailleurs un certain nombre d’articles aux yeux bridés…

Le Dépays

dépays couverture

Le Dépays a longtemps été un vieux serpent de mer pour moi. Voulant à tout prix le lire mais souhaitant que cela se fasse exclusivement par le biais d’une édition papier, je me suis contenté de le parcourir distraitement par le biais de sites sur internet ou par celui du CD-ROM Immemory (1). J’allais bien tomber un jour sur un fou qui allait vendre son exemplaire sur Ebay pour quelques euros mais non, le miracle ne s’est jamais produit.

Il allait pourtant bien falloir que je me mette à le lire sérieusement un jour. Quand on prétend animer un blog culturel sur le Japon, impossible de faire l’impasse sur Chris Marker. Du reste, je ne l’ai pas totalement faite, l’impasse, puisqu’ici ont déjà été évoqués le Mystère Koumiko et Tokyo Days. Mais il me reste encore à évoquer le prodigieux Sans Soleil et ce Dépays, donc, que je viens de lire, enfin ! dans de bonnes conditions. Pas que le livre occupe glorieusement une place dans ma bibliothèque, encore une fois le contact papier pour ce dernier ne semble pas encore à l’ordre du jour. Néanmoins, je ne peux que remercier la bonne âme qui a entrepris de scanner l’ouvrage dans une honnête résolution et décidé de poster un pdf sur le web. Ça ne remplace pas l’objet livre mais cela m’a permis de mettre un temps mon obstination de côté et d’enfin découvrir l’intégralité du Dépays, avec le texte et les photos qui l’accompagnent. Et peut-être, finalement, que ça valait le coup d’attendre un peu, tout cela n’en a qu’intensifié le plaisir de lecture. Je comprends mieux en tout cas le statut de livre culte qui auréolait cet ouvrage aux yeux de ceux qui apprécient autant Marker et le Japon. Et même pour ceux qui n’auraient qu’un intérêt pour le Japon, ne connaissant pas le réalisateur français, on ne peut que leur conseiller d’entreprendre la lecture du Dépays tant la restitution de ce qui fait pour Marker l’intérêt du Japon peut correspondre à leur propre vision de ce pays et de leur rapport à lui.

depays-1En ce qui me concerne, beaucoup de phrases ont trouvé en moi une résonance. Toute proportion gardée, ce blog est un peu mon Immemory, un Immemory exclusivement consacré au Japon et dans lequel se trouvent tous mes fantasmes envers un pays que j’aime et dont je ne sais jamais si, justement à cause de cet amour, il faudrait que j’aille y vivre ou y rester prudemment à distance pour le retrouver uniquement lors de séjours au plaisir toujours renouvelé. Le temps de confronter mes fantasmes à la réalité puis de revenir au pays pour les faire fructifier avec une nouvelle dose de fantasmes. Cette confrontation entre réalité et univers fantasmatique, Marker la résume bien dès le premier chapitre :

Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée reçue de prendre le contre-pied des idées reçues, mathématiquement les chances sont les mêmes pour tous, et que de temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre, être là — dasein — et tout vous sera donné par surcroît. Enfin, un peu.

« Ne jamais s’inquiéter de comprendre » même si, tout le long du texte, Marker donnera des preuves de sa compréhension. Mais elle restera personnelle, alimentée par une pensée mi-sérieuse, mi-poétique et son point d’arrivée n’est peut-être pas si important. Moins en tout cas que les multiples points d’appui dont elle a usé pour y parvenir et qui lui ont permis de créer un Japon, son Japon, qui sera investi par ses mots et par ses photos à la fin de chaque chapitre et qui, effectivement, donnera l’impression d’avoir été « compris ».

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Voici pêle-mêle une petite restitution de ce qui m’est apparu lors de cette première véritable lecture. Rien d’exhaustif. Compte tenu de la richesse de ce petit ouvrage, c’est une lecture qui devrait en appeler d’autres avec leur lot de nouvelles découvertes.

Structure

Constitué de 71 pages, Le Dépays est divisé en trois chapitres composés à chaque fois d’un texte  suivi d’images. Les images ne sont pas mêlées au texte puisque ce dernier étant court, leur imbrication aurait créé un fort émiettement de ce dernier. Et puis, comme expliqué dans l’avertissement au lecteur :

Le texte ne commente pas plus les images que les images n’illustrent le texte. Ce sont deux séries de séquences à qui il arrive bien évidemment de se croiser et de se faire signe, mais qu’il serait inutilement fatigant d’essayer de confronter. Qu’on veuille donc bien les prendre dans le désordre, la simplicité et le dédoublement, comme il convient de prendre toutes choses au Japon.

Dès lors avons-nous le texte suivi d’une série de photographies occupant chacune une page et qui illustrent parfois une scène évoquée dans le texte qui a précédé. C’est en découvrant cette mise en page particulière que je me suis félicité d’avoir attendu de lire Le Dépays dans une version restituant la conception du livre. Car il y a pour moi une nette différence entre lire le texte ainsi et le lire dans sa mise en page originale :

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Serré dans des colonnes qui acceptent dix mots grand maximum par ligne, le texte procure immédiatement une curieuse expérience de lecture. La pause semble compliquée à envisager, surtout pour un texte si court, et chaque texte doit être lu en un souffle, en un mouvement pour reprendre la photographie montrant un depays-52kyudoka, le temps de croiser en quelques pages (le chapitre le plus long est le premier, avec sept pages) une kyrielle de motifs évocateurs d’un Japon traditionnel ou moderne. Dans l’ordre, voici ce que le lecteur rencontrera dans le premier chapitre :

Corbeau – Yamanote – Tozai – Marunouchi –shinkansen – téléviseur – samouraïs – fantômes – Doraemon – chat – Toru Takemitsu – Shinjuku – whisky – temple de Ji Cho In – Nishi Ochiai – maneki neko – bonze – cimetière de chats – Go To Ku Ji – Rashomon – secte…

Et je ne suis pas allé jusqu’au bout. Evidemment, présenté comme cela on se dit que l’on va avoir affaire à un bric-à-brac pas forcément intelligible et pourtant, il est frappant de voir combien la grande force de Marker est justement d’associer à la fois la rêverie dans ce qu’elle a de plus d’évanescent avec une multitude de juxtapositions de motifs qui n’ont a priori aucun lien entre eux, et une pensée qui à travers ce bric-à-brac mental va soulever précisément certains traits des Japonais.

C’est le regard neuf de l’étranger éclairé qui, tout en ne connaissant par les arcanes du monde mystérieux qui l’entoure, possède assez de sagacité pour comprendre certains aspects, ou du moins pour en donner une explication satisfaisante. Mais encore une fois, la parfaite connaissance importe peu (à commencer pour le lecteur : n’attendez par exemple aucune note explicative en bas de page pour vous éclairer sur tel ou tel nom propre). Ce qui compte, c’est autant stimuler le réel par sa rêverie qu’alimenter celle-ci par sa confrontation au réel. Et la forme du texte parvient assez bien à restituer cette impression du flux d’un esprit qui rêve autant qu’il interprète.

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Temporalité de la déambulation

A quoi peuvent faire penser ces colonnes de texte ? « Ici, le Temps est une rivière qui ne coule que la nuit. » écrit Marker dès la première page. Oui, le texte pourrait figurer une rivière qui, le temps d’une journée vécue à Tokyo, va déposer le rêveur quelques pages plus loin, devant le mini portfolio de 13 photos qui va prolonger la rêverie.

Son apparence « en continu », très peu fragmentée par les paragraphes, donne aussi l’effet d’un espace ténu « hors du temps ». Au début, alors qu’il se réveille dans sa chambre à Tokyo, Marker écrit :

Tiens, se dit-on, une autre journée est passée. Comme si c’était seulement au réveil, en se retournant sur elle, qu’on pouvait prendre les vraies mesures de cette journée vécue hors du temps, dans une zone de silence au milieu du son, d’immobilité au centre du manège, dans un goût d’éternité que nous appellerons Japon comme d’autres l’appellent Hollande.

Cette idée de la perception du temps alors qu’on déambule dans un espace qui ne lasse pas de stupéfier les premières fois que l’on se promène dans Tokyo (et qui continue de surprendre lorsqu’on y retourne), je l’associe aussi à ces ruelles que l’on rencontre sans cesse au Japon, ruelles en apparence sans intérêt et qui pourtant réserve souvent leur lot de surprises, de détails improbables. Plonger dans ces textes filés en longues colonnes m’a parfois donné l’impression d’emprunter ces ruelles qui permettent de mêler observation et rêverie, le tout en s’échappant de toute conscience du temps.

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Temporalité de l’écriture

Après, pour l’auteur qui se replonge dans ce qu’il a vécu, que ce soit dans sa chambre le lendemain d’une virée à Shinjuku (chapitre I), lors d’un retour à Tokyo après un séjour à Hong Kong (chapitre II) ou tout simplement chez lui, à Paris en février 1982 (chapitre III), des connexions se font avec d’autres strates temporelles :

“We Japanese have a very special relationship with cats.” C’est Toru Takemitsu qui t’a dit ça hier soir, dans un petit bar de Shinjuku. Venant d’un des plus grands musiciens vivants, la confidence est précieuse. Derrière lui, rangées côte à côte, les bouteilles de whisky des habitués du bar sont rondes et lisses comme des tortues. Et l’association de ces deux mots, chat et whisky, t’a fait passer dans la tête, comme une névralgie, le regard d’un chat qui s’appelait précisément Whisky — nom assez improbable pour un chat du douzième arrondissement, mais c’était ainsi. (chapitre I)

Marker évoque une virée la veille dans un bar de Shinjuku (probablement la Jetée ?) durant laquelle il s’est rappelé l’existence d’un chat à Paris. C’est le point de départ d’une rêverie sur la place du chat dans la société japonaise. Poursuivie au conditionnel :

A un quart d’heure de marche, et sans sortir de Shinjuku, nous trouverions le temple de Ji Cho In, à Nishi Ochiai, où l’on prie pour les chats du monde entier. 

… la rêverie propulse Marker à des endroits où il s’est rendu auparavant. Il évoque aussi « la première fois » qu’il est revenu en Europe ou encore la visite antérieure du temple laïc des chats, le Nekoyama. La fin opère un retour au moment de l’écriture avec la vision d’un chat sur un toit :

Tu te lèves, tu vas à la fenêtre. Juste au-dessous de toi, sur la tôle ondulée du hangar attenant à l’hôtel, deux chats, un noir et un blanc te saluent. 

Vision qui enclenche un ultime bond dans le temps :

Au moment où tu prends la photo, celui de droite, le noir, a pour toi un regard qui est si exactement celui du chat Whisky, à l’autre bout du monde, dans une autre vie, que tu chavires un petit instant et que — une fois n’est pas de coutume — tu t’approuves d’avoir écrit un jour que le passé, c’est comme l’étranger : ce n’est pas une question de distance, c’est le passage d’une frontière.

Si l’engloutissement dans le Japon permet d’abolir la sensation de l’écoulement du temps, il n’empêche en rien la conscience du passé qui à chaque instant est réactivée aussi bien par le moment vécu (le whisky qui rappelle un chat rencontré autrefois) que par celui de l’écriture (tout le première chapitre n’est qu’un long enchaînement de souvenirs qui en rappellent d’autres). Parcourir le Japon, ou plutôt se fondre en lui, procure-t-il dès lors un triple plaisir. D’abord un plaisir immédiatement sensitif, fait d’images qui fascinent l’œil du photographe et dont rendent compte les trois portfolios (franchement magnifiques) du livre.

C’est un plaisir de l’espace auquel s’ajoute celui de s’affranchir de la conscience du temps, permettant ainsi d’accenteur la sensation de se fondre davantage avec le lieu. Un exemple avec le chapitre II dont le point de départ est cette photo :

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Celle-là, tu l’as nommée la Derelitta. Contrairement à une légende tenace, les trains de Tokyo ne sont pas toujours bondés, on n’a pas toujours besoin des pousseurs en gants blancs qu’aucun film ne nous épargne.

Elle permet à Marker de songer à toutes ces photos qu’il a prises dans le train ou le métro de dormeurs. Cette activité est présentée comme obsessionnelle (« tu prends le train pour les voir »), Marker avouant être fasciné par ces Japonais qui s’abandonnent au sommeil dans les transports en commun. Cet exercice jouissif est chronocide (« Tu prends le train pour vois [tes dormeurs], tu oublies tes rendez-vous ») et projette le photographe dans un travail mental qui rêve de ce qui se cache derrière telle expression, qui se demande quelle histoire, quel « scénario » peut-on inventer face à tel ou tel visage. Plaisir de s’absorber dans l’observation d’un espace, indépendamment de toute conscience du temps, pour y rêver d’interprétations.

Enfin, le troisième plaisir vient de cette frontière annulée entre présent et passé. Si la conscience du temps au moment de son déroulement est nulle, cela ne signifie pas que le temps lié au passé est nié. Ce plaisir est évidemment très Proustien en ce qu’il va faire intervenir des signes mémoratifs qui vont enclencher des souvenirs impactant, irriguant la vision du réel. La mention d’un whisky ou la vue d’un chat aperçu sur un toit qui rappellent un chat parisien du 12ème arrondissement :

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L’espace et le temps fusionnent et voient leurs limites respectives annulées. Être à des milliers de kilomètres d’un pays n’est pas un problème, tout comme un souvenir enfoui datant d’une dizaine d’années. Tout s’interconnecte, s’interpénètre pour créer un univers qui ne sera sans doute pas la réalité mais une réalité imposant sa perception fantasmatique du Japon. Une réalité dans laquelle par exemple le mot chouette s’écrira « choüette » et maneki neko deviendra « maniki neko ».depays-3

Le tutoiement

Deux formes de tutoiement sont utilisées dans le Dépays. L’une apparaît subrepticement au cours du chapitre III :

et pourtant, Simone, je t’accorde que le mot nostalgie est un très beau mot, mais il ne couvre pas tout, l’entre-deux est encore là

Il s’agit très probablement de Simone Signoret, grande amie de Marker à qui il a d’ailleurs consacré un documentaire (Mémoires pour Simone). Cette occurrence rappelle le fonctionnement de Sans Soleil dans lequel les lettres de Sandor Krasna sont adressées à une femme (du moins on le suppose, si l’on se fonde sur la voix-off de la personne lisant les lettres).

La deuxième forme est celle du tutoiement romanesque, Marker s’adressant à lui-même ou plutôt, à celui qu’il était au moment du souvenir, que celui-ci soit très proche (le souvenir de la veille, dans le petit bar de Shinjuku au chapitre I) ou plus éloigné :

Ce n’est pas seulement la lecture assidue de Jorge Semprun qui m’a fait employer, depuis le début de ce texte, le tutoiement romanesque. Plutôt l’envie instinctive d’établir une distance entre celui qui, de septembre 1979 à janvier 1981, a pris ces photos au Japon, et celui qui en février 1982 écrit à Paris. Ce n’est pas le même. Pas pour des raisons platement biographiques : on change, on n’est jamais le même, il faudrait se tutoyer toute sa vie. Mais je sais que, si je retourne demain au Japon, j’y trouverai l’autre, j’y serai l’autre.

Là aussi, difficile de ne pas songer à Sans Soleil dans lequel Sandor Krasna apparaissait comme le double voyageur de Chris Marker. Lorsque l’on débarque dans un ailleurs (et j’ajouterais en particulier quand cet ailleurs est le Japon), tout se modifie y compris ce que l’on est habituellement. Un espace imaginaire se créer, espace dont une partie de nous-mêmes devient le maître. Lorsque s’évapore ce dédoublement lorsqu’arrive le moment où il faut revenir au pays, il faut alors (c’est du moins ce que fait Marker) créer cette mise à distance pour retrouver cet « autre » profondément lié à l’autre pays, à ce dépays.

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Le dépays

Cette façon de retranscrire une expérience faite d’observation de détails du quotidien, observation fusionnant à la fois dans l’instant présent tout en créant des connexions avec des espace-temps éloignés a participé je pense à l’intérêt envers ce livre des voyageurs qui sont allés au Japon et qui ont pu à leur retour chercher des témoignages d‘expériences mettant des mots à ce qu’ils avaient confusément éprouvés. Faire un séjour au Japon, c’est rapidement se fondre dans un univers de signes aussi chaotiques que fascinants. Le livre de Marker restitue assez bien cette sensation.

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Après, là où le livre de Marker me paraît aussi réussi, c’est dans la justesse du regard porté sur les Japonais. Justesse du regard photographique, avec une galerie de photos en noir et blanc parfois impressionnantes et créant un ensemble personnel et complétant à merveille le texte. Mais aussi justesse du regard dans le sens où ses tentatives d’interprétation émanant de son observation fascinée et rêveuse apparaissent souvent pertinentes. Comme toujours, il n’y a nulle envie de paraître un spécialiste  (« Comme tu crains toujours d’avoir l’air d’en raconter plus que tu n’en sais,tu t’abstiendras de vaticiner sur le hyoshi »). Mais il a bien l’intuition qu’ « un Japon peut en cacher un autre ». Cet autre Japon, Marker parvient très bien à le capter, non pas cette fois-ci par le biais d’un appareil photographique mais par celui d’une pensée qui, passant d’un objet à une anecdote ou à l’évocation d’un lieu, parvient à saisir un Japon qui n’est pas celui s’imposant immédiatement au regard de l’observateur qui débarque tout juste. Celui-ci pense que les Japonais sont plein de gentillesse envers l’étranger ? Ce n’est pas faux, mais Marker donne une explication malicieuse et moins séduisante à cette gentillesse :

Qui saura chanter comme il convient l’hospitalité des xénophobes ? C’est parce qu’il y a quelque chose de réellement tragique, d’irrémédiablement fautif dans le malheur de n’être pas Japonais qu’on doit avoir pour l’étranger toutes les prévenances (comme pour le Chat)

 Le Japon apparaît souvent comme un pays au pragmatisme et à l’efficacité redoutables mais jamais pesants. C’est une harmonie qui renvoie « au fameux consensus social : la droite se pâme, la gauche se convulse ». Mais la véritable harmonie se trouve ailleurs :

Toi tu penses à autre chose, à ce réseau vaporeux de rites, de signes, de cultes auxquels chacun affecte de ne pas croire, ou si peu, mais qui vient si souvent démentir l’arrogance du pragmatisme et de l’efficacité, si gracieusement meubler le vide qui demeure entre l’entreprise humaine et le grand gouffre de la nature. Comme s’il y avait toujours, à l’horizon de tout événement, de toute action, ne disons pas un au-delà, ce serait trop métaphysique, plutôt un entre-deux, qui ne doit pas être loin du je-ne-sais-quoi de Jankelevitch. Comme si, l’hymne à la machine bien clamé, les verrous sociaux bien vissés (et Dieu sait s’ils le sont), il restait encore une place à remplir, une plus-value de l’esprit.

Le Japon apparaît clairement américanisé ? Pas si simple :

Toi, tu n’y crois pas à ce Japon américain, tu penses que le Japonais est un guerrier qui s’est fait un bouclier avec un miroir. Et que le “vrai Japon”, comme disent les magazines, n’apparaît que par mégarde, dans l’entre-deux, quand une interviewée de la télévision, à la question “Que souhaitez-vous ?” fait cette réponse qui laisse loin derrière elle tous les mots de stoïciens avec lesquels on a bassiné notre jeunesse : “Que ma mort dérange le moins possible.”

Que pensent les Japonais de tout cela ? Inutile de leur tendre « le reptile de la certitude », ils ont horreur de tout cela. Marker à ses idées sur le Japon et elles semblent justes mais elles ne seront jamais présentées comme gage de vérité. Et cela n’a aucune importance :

Son cosas de mi pais, comme on dit à Cuba. Mon pays imaginaire, que j’ai peuplé des mythes qui remontent à mon enfance, quand je lisais Flash Gordon et que l’Utopie, pour moi, c’étaient de grandes villes rutilantes, parcourues d’avenues surélevées où des gens un peu chats, un peu Asiates, allaient et venaient sans cesse… Mon pays où des Asiates un peu chats jouent au base-ball devant des éléphants en cage, où les villes souterraines sont rafraîchies par des fontaines bordées d’un clavier de dames pleines et de dames creuses. Un enregistrement d’oiseau monté en boucle rappelle que, sept étages au-dessus, les oiseaux existent peut-être. Mon pays où personne ne démêlera jamais les vélos emmêlés, où l’écrivain public ne recevra jamais une réponse d’Alain Delon, où le message confié par le cerf de Nara ne sera jamais transmis, où les gentils gauchistes de Narita n’arriveront pas plus que les autres à faire de leurs catacombes des cathédrales — mais où peut-être O Inari, l’honorable renard, qui a son temple entre beaucoup d’autres lieux au sommet du grand magasin Mitsukoshi, protégera la dame qui est venue le prier en faisant ses courses—où peut-être l’accordéoniste arrivera au bout de sa chanson italienne pendant la cérémonie du thé — où peut être la flèche arrivera au bout de sa course… mais là, ça n’a plus aucune importance. Tout est dans le geste du tireur. La flèche n’a pas plus de but que n’en a la vie : ce qui compte c’est la politesse envers l’arc. Telles sont les choses de mon pays, mon pays imaginé, mon pays que j’ai totalement inventé, totalement investi, mon pays qui me dépasse au point de n’être plus lui-même que dans ce dépaysement. Mon dépays.

« Tout est dans le geste du tireur ».  Traduire : tout est dans le flux de pensées qui traverse le rêveur/observateur et qui va l’amener à appuyer sur le déclencheur de son appareil ou à prendre la plume pour évoquer les chats, les temples ou les personnes rencontrées. L’imaginaire personnel comme vecteur de la connaissance, le plus sûr moyen de connaître tout en maintenant délicieusement à distance l’objet visé. Ôter du mystère tout en s’efforçant d’en entretenir, voire d’en ajouter. Plus de dix ans après mon premier voyage au Japon, j’en suis toujours là.

***

(1) rappel : le contenu du CD-ROM créé par Marker se trouve en intégralité via http://gorgomancy.net/

PS : si vous avez tenu jusque là, c’est que vous êtes sûrement intéressé à l’idée de lire Le dépays et d’admirer ses 52 photos. Pour ce faire, rendez-vous ICI.

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David Cronenberg au Japon

Cronenberg, je crois que j’ai arrêté à partir de A History of Violence. Bon film d’ailleurs quand j’y pense, mais loin des claques reçues lors de Chromosome 3, Videodrome, Faux-semblants et autre Crash, films présentant des thématiques communes, celles de la monstruosité, de l’organique se faisant bouffer par la technologie ou encore la descente dans la folie.

Je croyais ce Cronenberg-là à peu près perdu mais c’est alors qu’est arrivé cet étrange Consumés, première incursion du réalisateur dans l’écriture romanesque. Et très rapidement, on comprend qu’on a affaire à du Cronenberg première manière par le sujet et les obsessions qui animent les personnages.

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Tout part d’un fait divers glauque à souhait : la police retrouve le corps mutilé de Célestine Arosteguy, ancienne professeure de philosophie à la Sorbonne. On suspecte son mari, Aristide, lui aussi importante figure intellectuelle, de l’avoir assassinée et d’avoir mangé des parties de son corps. Le fait divers attire l’attention d’un autre couple, Naomi Seberg et Nathan math, de jeunes photographes œuvrant avec un certain succès dans le photojournalismes à sensation. Naomi, après avoir mené l’enquête à Paris, décide de prendre l’avion pour Tokyo où terre Arostéguy. Nathan, lui, est à Budapest pour photographier le travail d’un chirurgien peu fréquentable, Zoltan Molnar, suspecté d’avoir pratiqué le trafic d’organes. Après avoir couché avec une de ses patientes, Nathan contracte une étrange maladie, la maladie de Roiphe…

Bon, présenté comme cela, vous vous dites que c’est peut-être un poil too much. Meurtre, cannibalisme, trafic d’organes, MST crapoteuse, n’en jetez plus ! Reste qu’à aucun moment on ne ressent le ridicule. On est finalement dans la continuité de Crash, film où il s’agissait tout de même de montrer des personnages prenant plaisir à avoir des accidents de voiture pour se retrouver ensuite à l’hôpital afin d’être rafistolés de partout. De quoi susciter des sourires bien narquois mais non, devant l’atmosphère très particulière de ce film, difficile de ne pas se laisser envahir par une étrange fascination par la nature et la froideur de ce que l’on voit. C’est un peu la même chose dans Consumés. Nathan et la patiente de Molnar peuvent discuter tranquillement des « nichons radioactifs » (lisez, vous comprendrez) de celle-ci, on ne sourira pas, anesthésiés par une étrange prose évoquant des sujets inattendus dans une ambiance clinique et malsaine.

Et l’arrivée de Naomi à Tokyo est totalement logique par rapport à tous ces sujets. Fatalement, avec cette histoire de cannibalisme on réveille le spectre d’Issei Sagawa, cet étudiant japonais qui en 1981 avait, à Paris, attiré chez lui, puis tué et dévoré une étudiante hollandaise. La mangeant par petits bouts durant plusieurs jours, il avait immortalisé son acte en la prenant en photo au fur et à mesure, clamant lors de son arrestation qu’il avait réalisé là un « acte artistique ». Reconnu fou et irresponsable de ses actes, il avait été renvoyé à son pays où, après un séjour relativement court en hôpital psychiatrique, il a pu reprendre une vie normale dès 1985. C’est depuis un homme tranquille que vous pouvez croiser dans les rues de Tokyo, qui a même pu participer à des pubs ou des films, et qui avoue que cette envie de manger de la chair humaine est quelque chose qui continue de le tarauder.

Bref welcome in Japanisthan, le pays où les fétichisme de tout poil peuvent trouver leur oasis et où un cannibal peut être perçu comme un personnage rigolo. Après, dans ces pages japonaises, Cronenberg n’en fera pas non plus des tonnes. N’attendez pas une complaisance dans le cradingue. Les distributeurs de culottes usagées de lycéennes seront évoqués, mais au détour d’une page nous avons aussi droit à une traduction du générique de Sailor Moon.  On est dans la restitution d’un terreau apte à recueillir la personnalité complexe d’Arosteguy mais Cronenberg ne mènera pas non plus son personnage dans les pires endroits. C’est avant tout par le langage de ces derniers qu’il suscite le malaise, et l’arrière-plan géographique évoqué par petites touches fonctionne comme un cadre qui suffit à alimenter cette impression de descente vers une folie qui s’auto-analyse.

Autre chose : le Japon est aussi le pays parfait en ce sens qu’il est aussi le pays de la fascination pour la technologie, sentiment souvent ressenti par les personnages mis en scènes par Cronenberg et tout particuièrement par Naomi, geek enragée et intoxiquée par les gadgets électroniques qui ne cessent d’épuiser son compte en banque. Consumés est truffés de passages techniques évoquant aussi bien la photographie que l’informatique et cet aspect ne contribue pas peu à l’étrange poésie qui se dégage du roman.

Bref Consumés est une curiosité dans l’œuvre de Cronenberg, curiosité réussie qui donne envie de lire d’autres romans écrits sous sa plus et encore plus d’en voir une adaptation au cinéma, rien que pour voir à quoi ressemblerait le Japon à travers ses caméras.

A noter qu’il s’était fendu d’un petit trailer pour la sortie du livre. Les amateurs de Stephen King peuvent tenter l’aventure, le roman est chaudement recommandé par le maître !

Attack of the psychotics clowns !

Amie lectrice, imagine : après avoir passé ce qu’il faut bien appeler une journée de merde, c’est-à-dire après avoir dû subir l’incompétence notoire de ton patron, supporter les remarques désobligeantes de quelques gros nazes dans le bus ou encore découvrir les multiples factures dans ta boite aux lettres et les étrons laissés sur la moquette par Youki, bref après cette dure journée tu décides de décompresser un bon coup. Pour cela, tu lances dans ton lecteur une sonate de Mozart et c’est le cœur un peu plus léger que tu te rends à la salle de bain pour prendre une douche bien chaude qui achèvera de te requinquer le corps et l’esprit.

Effectivement, ça marche ! L’eau chaude à tôt fait de te réconforter l’esprit et les sens. L’eau recouvre délicieusement ton corps d’albâtre et nettoie les moindres porosités de ton délicat épiderme. Tu te sens bien :

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Mais vraiment quoi !

… tellement bien que tu décides de prolonger le plaisir en augmentant de quelques degrés la température de l’eau. Est-ce vraiment raisonnable ? Pas sûr. En tout cas tu fermes les yeux et de douces images se mettent à danser en toi. Tu te souviens de ce moment béni où tu te délassais dans un onsen en face du Sakurajima :

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Un peu de poésie sur ce site, merde !

…mais tu imagines aussi ce que tu vas faire après ta douche. Sans doute déguster un verre de Nikka tout en consultant Bulles de Japon, ce merveilleux site où l’humour sophistiqué n’a de cesse de le disputer à une magique érudition. Cette perspective, conjuguée au pouvoir engourdissant de l’eau qui doit maintenant avoisiner les 40°C, te fait sentir toute bizarre et tu sens qu’il se passe quelque chose à la pointe de tes seins (qui, je me dois de le dire, rivalisent avec ceux présents dans ma mythique collection des « bijins de la semaine »).

Tu en es là dans tes confuses réflexions lorsque soudain, un bruit retentit derrière toi. Tu te retournes, et là…

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KYAAAAAA !

Oui, tu peux te mettre à hurler car un horrible clown vient d’ouvrir le vasistas pour te menacer avec une arme blanche ! Mais tout de suite, constatant ta panique, j’interviens. Comment ? En franchissant le vasistas pardi ! et en me précipitant vers toi à travers les vapeurs d’eau chaude avec ces apaisantes paroles :

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N’aie pas peur ! C’est moi, Olrik ! C’était juste pour te faire une blague ! Oh Oh Oh ! Viens dans mes bras que je te réconforte !

Déjà je jubile à l’idée de tenir fermement corps humide qui renvoie Vénus sortant des eaux à une vulgaire nageuse olympique d’Europe de l’est, mais hélas…

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KYAAAAAA !

Même hurlement, mais lâché cette fois-ci sur un ton plus rageur. Bon, peut-être l’ai-je un peu cherché. Mais que voulez-vous ? On ne peut pas être un saltimbanque de la japanosphère française et balancer tout le temps des perles du niveau de Tristan Bernard. Un peu déçu et déconfit, je refixe mon bridge et mes deux dents à pivot qui sont tombés par terre, et t’explique pourquoi j’ai enfilé ce ridicule costume.

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Ecoute… je vais t’expliquer.

C’était pour rire donc (bon, c’est raté, on va pas en faire tout un fromage non plus, hein !) mais, surtout, pour te faire découvrir ceci :

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« Le Clown infernal », par Edogawa Ranpo

Diffusé de 1977 à 1985, le drama Edogawa Ranpo’s Beauty series compta 25 épisodes à la gloire de l’oeuvre du maître japonais du roman policier teinté de perversions en tout genre (oeuvre qu’il resterait d’ailleurs largement à découvrir à travers une édition des œuvres complètes. Je dis ça, je dis rien). Le concept était simple : chaque épisode adaptait une nouvelle du maître (avec souvent Kogoro Akechi, son personnage fétiche de détective) MAIS avec à chaque fois une figure imposée : utiliser une bijin d’actrice qui, à un moment ou à un autre de l’épisode, devait montrer ses charmes afin de permettre au spectateur d’apaiser sa tension entre deux émotions fortes (pas sûr d’ailleurs que ce type de scène était le meilleur moyen) mais aussi aux producteurs de maintenir en érection l’audimat (et seulement cela).

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Comme de bien entendu, le titre pouvait être légèrement modifié. Exit « le Clown infernal », bienvenue « la Beauté des Blancs Nichons ». Tout de suite plus classe.

L’histoire est des plus simples : un clown criminel attaque des bijins ! Il n’en fallait pas plus pour me tenir en haleine devant mon écran et souhaiter que la maison poulagat mette le plus vite possible la main sur la crapule avant qu’un autre délicat épiderme sentant bon la fleur de cerisier ne soit abîmé. Que ceux qui ont été traumatisé par les clowns à cause de Stephen King se rassurent. Certes, le voir jaillir d’un buisson la nuit n’est guère rassurant mais toute ses détestables apparitions sont laaargement compensées par un casting féminin qui permet d’encaisser les coups presque avec plaisir. Une scène vous a fait méchamment sursauter ? Pas de panique, la prochaine sera plus cool :

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Pour être sûr que même les bigleux entravent, le maquilleur a sorti le giga grain de beauté postiche (c’est un détail important pour la suite de l’intrigue, si, si ! juré).

Urgh ! On découvre un cadavre coconisé façon Pompéi :

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C’est horrible !

Mais la police scientifique s’active et et choisi de découvrir une partie du cadavre. Allez, au hasard, visons la poitrine :

enfer clown 5

Bye jove ! Que voilà un grain de beauté à forte teneur bijinesque !

A un moment on à droit à un numéro de ballet dans la plus pure tradition casse-noisette :

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Evidemment, qui dit danse dit effort, qui dit effort dit transpiration, et qui dit transpiration dit…

clown enfer 7

scène de douche !

On sait qu’à l’époque de Psychose Hitchcock n’avait bien sûr pas pu envisager de montrer la poitrine de Janet Leigh lors de la fameuse scène de meurtre. 15 ans plus tard et au Japon, ce n’est évidemment plus la même musique :

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Euh, que faut-il regarder à l’écran ?

Etc etc. Comme à la parade, le cirque Ranpo alterne savamment les numéros de l’horrible clown avec ceux de la bijin ballerinisée ou shampouinisée. Avec aussi les efforts un brin confus des flics qui, dans leur obsession de mettre la main au collet du clown infernal, se précipitent et commettent d’inévitables bavures sur de braves clowns qui ne demandent qu’à gagner un peu d’argent en divertissant les lardons :

clown enfer 8– Je proteste énergiquement ! je suis un honnête clown !

– Ta gueule enculé ! Etat d’urgence, tu connais ?

Sexy mais dans les limites du raisonnable (on n’est pas non plus dans un roman porno cradingue), cet épisode, et avec lui la série entière du Edogawa Ranpo’s Beauty series, constitue une entrée en matière divertissante dans l’univers policier glauque mais très prenant de Ranpo. Si jamais le Caterpillar (tiré d’une nouvelle du maître) de Wakamatsu vous a déplu et découragé d’explorer plus avant son oeuvre, n’hésitez pas ne serait-ce que que pour la musique 70’s et le casting féminin. Sur ce, je vous laisse et vous dis :

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A mercredi prochain les amis !

PS : Concernant le titre de l’épisode, il est possible que ce soit un clin d’œil à un roman porno dans lequel jouait Yuko Katagiri, une des actrices de l’épisode. Le film s’intitulait :

Jokosei-Report-Yuko-no-Shiroi-Mune-(1971)

Les Blancs Nichons de Yuko

Les adaptateurs de la série étaient apparemment des farceurs.

Yourcenar au Japon

yourcenar

D’octobre à décembre 1982, Marguerite Yourcenar effectua un voyage au Japon dont les impressions devaient prendre la forme d’un recueil de courts textes, le Tour de la prison. Livre inachevé mais dont les 14 textes donnent une idée précise de la portée du regard de Yourcenar, alors âgée de 79 ans.

Le livre est frappant à plus d’un titre. Il y a d’abord cette versatilité du regard qui se pose sur les moindres détails du Japon moderne. Dans une sorte de déambulation un peu sonnée, qui se contente de juxtaposer des images, des scènes captées au gré des promenades, Yourcenar dresse un constat kaléidoscopique d’un villes monstres et d’habitants non moins monstrueux, préfigurant les fourmis D’Edith Cresson.  Pour Tokyo, il s’agit moins d’une ville que d’une « grappe de villes » que l’on rejoint en traversant un « inhumain décor de pont et d’autoroutes ». Nagoya est « grotesquement coiffée d’un donjon reconstruit ». Les trains de banlieue « s’arrêtent au premier symptôme d’un tremblement de terre [et] vomissent le matin et ravalent le soir quelques millions d’hommes vêtus, semble-t-il, du même complet ». Plus loin l’auteur nous parle de « onze millions de robots » qui se fondent dans leur univers urbain pour y faire une multitude d’activités que la promeneuse détaillera sans trop s’y appesantir, donnant l’impression de feuilleter des images qui se sont inscrites à la volée dans un esprit qui a dû se sentir abruti par le défilement de scènes neuves, inédites et parfois cocasses. La conclusion sera peu engageante : « Les termites eux aussi ont sans doute de tels choix dans leurs termitières. […] Même la révolte est stéréotypée ».

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Yourcenar par Marc Riboud (1982)

Après, il ne faudrait pas croire que Yourcenar fait ses délices de celle qui juge forcément négativement un pays dont la modernité peut frôler l’hystérie et le mauvais goût. Ainsi ce passage surprenant dans lequel Yourcenar raconte son passage dans une boite de strip-tease où les « Belles » sont en fait des hommes. Pas vraiment d’ironie dans ce passage, pas non plus de tendresse, juste un regard qui tente de restituer l’originalité d’une expérience dans son déroulement.

De même, les multiples expériences théâtrales que Yourcenar semble avoir vécue avec l’expérience d’une amatrice éclairée et désireuse de retrouver « l’appétit perdu » dû à un théâtre occidental qui ne lui parle plus. Dévorant les spectacles de kabuki (quarante heures sans sourciller, avec même une impression à la fin de « rester sur sa faim », de bunraku et de nô, Yourcenar parvient joliment à restituer leur essence et la manière avec laquelle ils ont pu résonner de manière positive (ou un peu négative, comme avec certains marionnettistes de bunraku qui officient tête nue et qui, partant, semble lui gâcher son plaisir) dans la sensibilité de Yourcenar.

De même, sa rencontre par procuration avec Mishima lorsqu’elle visite sa maison kitsch et qu’elle y trouve un exemplaire des Mémoires d’Hadrien. « Il fit l’éloge de ce livre dans l’une de ses dernières entrevues avec un journaliste français, et je garde de ces quelques mots comme entendus à distance l’impression d’un contact qui vaut bien les propos toujours insuffisants d’une rencontre face à face. »

Restitution d’un écrivain mort, de spectacles de théâtre, de scènes de la vie urbaine mais aussi de jardins, de héros magnifiques et absurdes (les 47 ronins) ou des pérégrinations d’un poète (Basho), le tour de la prison, sans être un livre somme sur le Japon, une sorte d’équivalent français du Chrysanthème et le Sabre, n’en est pas moins un regard littéraire extrêmement vif et pertinent. Une déambulation artistique à l’orée des eighties et qui, trente ans plus tard, reste étonnamment neuve.

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Le voyage foireux d’Henri Michaux au Japon

 

Ah ! Si Bulles de Japon avait existé dans les années 30, nul doute que le regard d’Henri Michaux eût quelque peu été modifié lorsqu’il débarqua sur l’archipel en 1931. Oui, nul doute qu’il eût regardé différemment les bijins circulant dans les rues et qu’il s’eût adonné à la passion du street shooting, muni d’un leica ou d’un hasselblad de derrière les fagots. Et je ne parle pas de pétages de high scores dans les batting centers, des achats compulsifs dans les Aeon, des parties enfiévrées de Taiko no Tatsujin dans les game centers ou encore moult orgies dans les beer gardens. Mais non, au lieu de cela, après plusieurs séjours en Inde, à Ceylan et en Chine, séjours qui lui furent manifestement bon pour l’âme et les sens, Michaux débarque avec son paco et son carnet à spirales au Japon et là, coup de Trafalgar ! la désillusion est complète !

Dans les trois premières pages d’un Barbare au Japon, avant-dernier chapitre de ses impressions de voyages en Asie recueillies dans un Barbare en Asie, Michaux fait une exécution en règle de notre cher pays. Pourtant, on se dit que le côté West meets East venant après des décennies d’intérêt artistique pour le Japon, ça va forcément le faire. Las, la rencontre, loin du hana bi espéré, accouche d’un pétard mouillé. La faute n’incombe pas à une maladie offerte au lit par une bijin rencontrée à Golden Gai (haut lieu de la prostitution à l’époque) mais bien au Japon lui-même. Pas n’importe quel Japon faut dire. Un Japon belliqueux, tout excité par son invasion de la Mandchourie. Du coup, évidemment, l’ambiance est quelque peu plombée et l’ami Lamiche, encore tout ravi de la merveilleuse impression que vient de lui laisser le voisin chinois, a tôt fait de s’oublier sur la moquette. Et de quelle manière! En trois pages donc, Michaux se lâche en disant tout le mal qu’il pense du pays. D’emblée, il apparaît comme marqué du sceau de la guerre :

Il a manqué aux Japonais un grand fleuve.  « La sagesse accompagne les fleuves », dit un proverbe chinois. Sagesse et paix.

Pas de fleuve et pour ainsi dire rien  Le Japon est le pays qui n’a rien et, quand il a par miracle quelque chose, c’est laid. Son climat ? « humide et traître ». Ses arbres ? « souffreteux, malingres, maigres ».  Les bambous ? « tristes et sans chlorophylle ».  Les hommes ? « sans rayonnement, douloureux, ravagés et secs ». Enfin la Japonaise ?

…l’air d'[une] servante, […]  une cuirasse comprimant et aplatissant la poitrine, un coussin dans le dos, fardée et poudrée, elle constitue la création malheureuse et typique de ce peuple d’esthètes et de sergents qui n’a rien pu laisser dans son élan naturel.

Et je vous passe les « maisons grises », les « villes sans expression » et la langue « maigre et insignifiante ». D’une certaine manière, on se trouve face à des anti-impressions de voyage. Là où l’écrivain voyageur fait habituellement une tentative d’aller vers l’autre, de comprendre ce qui peut au premier abord lui paraître incompréhensible, Michaux oppose une fin de non recevoir. « Destiné à notre mal et à notre civilisation », le Japon, aux yeux de Michaux, se rend impropre à toute admiration, comme s’il se contaminait lui-même de l’intérieur de sa laideur belliqueuse. Le voyageur se crispe, voire se braque carrément et l’on comprend que son séjour à tôt fait de se transformer en cauchemar. Le style devient le vecteur d’un écoeurement : il se délite, ne cherche absolument pas à rassembler les impressions pour bâtir une représentation cohérente du pays. Il se contente d’établir une liste de défauts, une litanie de tares introduites par de paresseuses anaphores qui n’ont pas le moindre enthousiasme lyrique. Le style ne cherche pas à bien dire puisque cela serait faire trop d’honneur à ce dont il parle. Les phrases vont même parfois jusqu’à faire l’économie de verbes, comme une hâte d’en finir avec un Japon qu’on ne peut décidément prendre qu’avec des baguettes et rejeter au loin en se pinçant le nez.

Départ de soldat pour la Mandchourie (décembre 1931)

Oui, il faut vraiment le lire pour le croire. Michaux est tellement systématique dans sa critique exécutée en de courts paragraphes lapidaires que l’on se demande d’abord s’il n’y a pas du pur exercice de style, de l’exercice oulipesque dans lequel l’écrivain se serait donné pour objectif de désosser un pays avec le plus grand nombre de jugements à l’emporte-pièce possible, le plus grand nombre d’accumulations d’adjectifs désagréables ou de verbes peu flatteurs :

…il la miaule, l’éructe, et brame, barrit, brait, hennit, gesticule comme un possédé.

De qui parle-t-il ? De l’acteur japonais, à propos de sa langue. L’art théâtral est d’ailleurs le sujets des trois pages suivantes et une nouvelle fois, rien ne trouve grâce à ses yeux. Quant à la musique, elle est, par un effort de resserrement donnant l’impression qu’il est temps d’en finir, exécutée en une demi-page.

Geishas en 1931

Arrivé là, on se demande s’il est bien nécessaire de continuer tant la vision du Japon semble de toute façon définitivement tronquée. Et pourtant, deux choses incitent à poursuivre. La première concerne une note en bas de page :

1. n. n. Sauf l’admirable musique de Cour du XVIIè siècle, magnifique, vraiment impériale, et bien d’autres… mais que je n’entendis que des années plus tard. On n’avait pas alors les disques et toutes les facilités d’entendre d’à présent.

L’autre est a première phrase d’une nouvelle section surmontée d’un « Japon » en italiques :

Tandis que beaucoup de pays qu’on a aimés tendent à s’effacer à mesure qu’on s’en éloigne, le Japon que j’ai rejeté prend maintenant plus d’importance. Le souvenir d’un admirable « Nô » s’est glissé et s’étend en moi.

La note est une remarque complétant le jugement que fait Michaux à propos de la musique des geishas, musique qu’il compare à une « espèce d’eau aigre et gazeuse qui pique sans réconforter ». Après un tel déballage de critiques, la note ferait presque tache. C’est qu’elle n’a pas été écrite à l’époque mais bien a posteriori, alors que Michaux, bien des années plus tard, prépare en 1967 une nouvelle édition qui rectifiera quelque peu sa perception de certains pays, notamment celle du Japon. C’est qu’en plus de trente ans, l’eau a coulé sous les ponts et Michaux a eu le temps de prendre de la distance, de s’apercevoir combien ses jugements lapidaires étaient faussés par une situation qui effectivement n’incitaient pas à la clémence. Au fil des rééditions, Michaux n’a eu donc de cesse de ressentir une gêne grandissante vis-à-vis de son livre. Ça commence avec la préface de l’édition de 1945 :

Douze ans me séparent de ce voyage. Il est là. Je suis ici. On ne peut plus grand-chose l’un pour l’autre. Il n’était pas une étude et ne peut le devenir, ni s’approfondir. Pas davantage être corrigé.

Il a vécu sa vie.

Je me suis limité à changer quelques mots, et seulement selon sa ligne.

Modifications timides mais on sent déjà la prise de distance un peu honteuse. Et elle avait d’ailleurs commencé bien avant : c’est ce « maintenant » de la précédente citation, coïncidant avec un moment de l’écriture postérieur au voyage, moment venant après plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois voire une ou deux années après (le voyage au Japon date de 1931 mais la première édition date de 1933). Qu’importe l’importance de l’écart avec le voyage, le ton, dans cette deuxième section, est déjà plus vague, moins acerbe. La cristallisation négative du tout début a laissé place à une distanciation qui rattrape les jugements à la louche du début. Les Japonaises ne sont plus « trapues, courtes, costaudes », et si Michaux déplore qu’elles se compriment, par leurs habits, les seins (qu’il avoue au passage être « beaux et bien formés », le canaillou !), il reconnaît bien volontiers que « l’habillement japonais est extrêmement décoratif, mais esthétique ».

Le texte devient dès lors le lieu d’une tension entre un écoeurement originel et une honte postérieure, honte qui s’agravera avec le temps. Dans la préface de 1967, Michaux écrira :

Il date, ce livre. […] De ma naïveté, de mon ignorance, de mon illusion de démystifier, il date.

et plus loin :

Ce livre qui ne me convient plus, qui me gêne et me heurte, me fait honte, ne me permet de corriger que des bagatelles le plus souvent.

Enfin, et ce uniquement pour son texte sur le Japon, il se fendra d’une nouvelle préface en 1984 :

Je relis ce barbare-là avec gêne, avec stupéfaction par endroits. Un demi-siècle a passé et le portrait est méconnaissable. […] Ce Japon d’aspect étriqué, méfiant et sur les dents est dépassé. Il est clair à présent qu’à l’autre bout de la planète, l’europe a trouvé un voisin.

Michaux évoquera pour s’excuser sa naïveté, l’impact négatif de l’atmosphère guerrière d’alors et l’impossibilité de prévoir le changement qu’allait connaître le Japon après quelques décennies. Il n’empêche, le texte donne l’impression d’un prodigieux ratage, d’une incapacité à avoir saisi ce que l’on pourrait appeler un Japon éternel, un Japon déconnecté de toutes affres historiques. Et c’est cette incapacité qui semble lui coûter.

Des huit textes composant un Barbare en Asie, celui d’un Barbare au Japon est le seul à présenter ce double visage, cette dichotomie entre accusation et contrition. Et c’est tant mieux car elle lui donne une originalité certaine. On termine la lecture en ne lui en voulant nullement, à Henri. On est presque touché de sa volonté de faire amende honorable. Et puis, surtout, comment en vouloir à un homme qui reconnait, à travers un de ces notes ajoutées péteusement en 1967, à propos du cinéma japonais, qu’…

Aucun peuple, dans les films, ne s’est autant réalisé, révélé.

Peuple d’action, de geste, de théâtralisation, le cinéma particulièrement l’attendait, à lui prédestiné.

Dans cet art nouveau pour tous, il avait à mettre quelque chose de tout à fait à part. Il allait montrer à des sociétés qui croyaient le savoir ce que c’est vraiment que du maintien.

On sait la place accordée au cinéma sur ce blog aussi ne sera-t-on pas étonné que je termine cet article en claquant une grose bise virtuelle sur les joues d’Henriot.

Guy de Maupassant n’a rien à cirer des japonaiseries

 

Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, tous les écrivains kiffent les beaux objets venus du Japon. Tous ? Non, car un irréductible n’hésite pas, lors d’un numéro de décembre 1880 du Gaulois à confier son mépris pour ce qu’il nomme les « japonneries », cet homme, c’est… Lire la suite Guy de Maupassant n’a rien à cirer des japonaiseries

Rudyard Kipling sur France Cul

Au cas où vous ne le sauriez pas, 2011 est l’année Kipling et France Culture lui a récemment rendu hommage. « Et alors ? me direz-vous, qu’est-ce qu’on en a à carrer ? ». On en a à carrer ceci : Kipling n’est pas que l’immortel romancier qui écrivit le Livre de la Jungle et qui fut un des précurseurs de la S-F, celui qui fit dire un jour à Henry James :

« Kipling me touche personnellement comme l’homme de génie le plus complet que j’aie jamais vu ».

Bien avant cela, il fut un jeune homme qui entreprit de faire un voyage à la Lucien de Rubempré pour aller vivre dans une des glorieuses capitales littéraires d’Europe, Londres. En bisbille avce le journal dans lequel il travaillait (The Pioneer), il décida en 1889 d’utiliser sa prime de licenciement pour mettre son projet à exécution. Ah ! J’ai omis de préciser que Kipling n’habitait pas alors à Sainte-Geneviève-des-Landes mais au Rajasthan. Et plutôt que d’aller vers l’ouest, il préféra faire un détour pour les States où il serrera d’ailleurs la louche à Mark Twain. Direction : Frisco. Mais avant cela, comme l’homme était manifestement désireux de faire le voyage de sa vie avant de se fondre dans sa carrière d’écrivain, il en profita pour faire un crochet par… le Japon, évidemment.

Le choc est total et absolument enchanteur. Kipling est d’emblée émerveillé par l’âme de ce pays et se prend l’envie de croquer sur le vif des instants de ses pérégrinations au Japon. Il en est ressorti un livre, les Lettres du Japon :

Je ne l’ai pas lu, mais l’adaptation que vient d’en faire France Culture à travers une fiction radiophonique m’en a clairement donné envie. Comme toujours, on y retrouve les qualités de la maison : excellence des lecteurs, mise en scène sobre mais efficace, qui sait créer avec deux-trois effets une ambiance. Entre deux passages de narration, vous fermez les yeux et vous entendez alors des chansons traditionnelles qui vous donnent l’impression d’être plongé dans le Japon de l’ère Meiji en compagnie d’un merveilleux guide, un touriste incisif et amusé nommé Kipling. De quoi passer un dimanche après-midi dépaysant.

La fiction (en 5 parties), se trouve ICI.

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Pendant que j’y suis, et avant d’aller prendre l’apéro, je vous signale actuellement dans les kiosques la présence de ce magazine :

Avec ce bon vieux Paulo en couverture.

Je dis « magazine » car il faut bien l’avouer, Polka n’est pas ZOOM et ne mérite pas comme elle le titre de « revue », plus classieux dans mon esprit. Mais enfin, on y trouve toujours des choses intéressantes à picorer, notamment dans ce numéro d’été où l’on a 24 pages sur le Japon. Le premier article livre quelques photos de Kosuke Okahara de l’enfer de Fukushima ainsi qu’un texte intéressant de Claude-Marie Vadrot, journaliste-reporter aguerri aux dangers du terrain mais qui raconte comment le courage n’a plus lieu d’être dès qu’il s’agit de faire face à l’atome.

L’autre article est ZE article de ce numéro : un portfolio de 14 pages consacré au grand Daido Moriyama! On y trouve notamment une photo en double page une photo volée de Japonaises dans un bain public assez excquise. En bonus, un texte limpide de Jean-Kenta Gauthier retraçant la carrière et la spécificité de l’oeuvre de Moriyama. Bref, tout cela vaut bien 5 euros.

Le vide et le plein, Nicolas Bouvier

Mon livre est celui d’un homme qui, à force de manquer de méthode (et ce n’est pas un parti pris : je cherche à être méthodique mais sans y parvenir), trouve tantôt mieux tantôt pire tout ce à quoi ses ambitions raisonnées auraient pu le conduire. Une médiocrité désordonnée, toute trouée de fenêtre, parcourue de courants d’air : on a des chances d’en guérir. Organisée, elle vous enferme.

Il y a des esprits organisés qui font leurs valises, traversent un pays ou y séjournent puis… « font le tour de la question ». Moi ce sont plutôt les questions qui m’entourent, m’encerclent, m’assiègent et je pare les coups comme je peux.

19 janvier 1964, Nicolas Bouvier, accompagné de sa femme Éliane et de son fils Thomas, s’embarque à Marseille sur un cargo, le Laos. Destination : Yokohama. Deuxième voyage au Japon de Bouvier, l’écrivain voyageur a pour mission cette fois-ci de répondre à l’offre de Charles-Henri Favrod, composer un album dont il serait l’écrivain, le photographe et l’illustrateur. Mais plutôt que de faire un rapide aller-retour juste le temps de trouver la matière à un livre, Bouvier préfère prendre son temps, faire son nid au Japon pour deux années avant de rentrer à Genève. Durant cette période, il noircira – entre autres – les pages de carnets dans lesquels il consignera ses impressions de voyages mais aussi ses états d’âme d‘écrivain. Ce sont ces carnets que cette édition reprend intégralement, carnets qui n’avaient été que partiellement publiés dans les Chroniques Japonaises, chez Payot.

L’amateur de littérature de voyage qui aime à lire un récit rigoureux, foisonnant de détails, donnant l’impression de lui apporter comme sur un plateau un pays exotique à sa compréhension, cet amateur en sera sans nul doute pour ses frais en lisant ces Carnets. Car Bouvier ne cesse de le clamer : il est très loin de comprendre le Japon. Mais aux yeux de Bouvier, cette compréhension imparfaite a son avantage :

Si l’on comprenait tout, il est évident que l’on n’écrirait rien. On n’écrit pas sur : deux + deux = quatre. On écrit sur le malaise, sur les sentiments complexes qui naissent de : deux + deux = trois ou cinq.

Ainsi le voyageur écrit pour mesurer une distance qu’il ne connaît pas et n’a pas encore franchie. Si je comprenais parfaitement le Japon, je n’écrirais rien de ces lapalissades, j’emploierais mieux mon temps, je ferais – qui sait ? – du Robbe-Grillet en japonais.

L’incompréhension, ou la tentative de compréhension, comme moteur de la création littéraire. Cela n’est pas nouveau mais possède sous la plume de Bouvier une apparence fragmentée assez délectable. Ce carnet se feuillette comme une sorte d’herbier enchaînant des textes très courts (quelques lignes) avec des textes à peine plus longs (une poignée de pages). Tranches de vie, réflexions sur le sumo, visites de tel ou tel lieu, accouchement de son épouse, remarques sur la littérature japonaise, confessions des affres de l’écrivain, c’est un livre sans cesse en mouvement, jamais attaché à un thème en particulier. L’humeur de l’apprenti gaijin y est sans cesse changeante, tantôt heureuse tantôt dubitative, tantôt clairvoyante vis-à-vis de ce qu’elle observe, tantôt en bute à un mur :

Japon : pays sans serrures, voilà encore une belle niaiserie et un bon tour que nous joue le langage. Pas de serrure parce que les individus n’ont pas d’importance. Mais d’une autre manière, c’est tout le pays qui est fermé.

Reste que l’observation et la réflexion de Bouvier parviennent assez bien à forcer le coffre-fort. Sans être sur un pied d’égalité avec le fameux livre de Ruth Benedict (dont Bouvier vante d’ailleurs les mérites dans un chapitre), le Genevois arrive à faire sentir au lecteur beaucoup des particularités et des paradoxes dont est truffé l’esprit japonais. On sent parfois poindre un certain agacement, quelquefois de la lassitude, mais jamais le dédain de l’étranger qui se pose en juge. Quant à l’engouement, il est réel lui aussi mais reste mesuré tant il peut influer négativement sur la perception d’un pays :

L’engouement systématique ou le dénigrement systématique sont en voyage un grand écueil car le système est fixe et le voyage mobile. Le voyage – intérieur ou extérieur – n’a pas de sens s’il n’est pas justement un chambardement constant des attitudes que l’on avait au départ. Ou un ajustement. On ne voyage pas pour confirmer un système, mais pour en trouver un meilleur, auquel on fera bien d’ailleurs de ne pas adhérer trop longtemps.

Dans ces conditions, le ton est parfois un peu acide, surtout lorsque le masque impassible du Japonais tombe pour montrer un visage un peu laid : ici un marchand qui essaye de profiter de la supposée bêtise d’un gaijin pour lui fourguer de la camelote, là un lycéen qui use bassement de son savoir de karatéka pour rosser au-delà de la limite du supportable un ivrogne importun. Eh oui, il n’y a pas vraiment de temples et de cerisiers en fleurs dans ces Carnets, et encore moins de pimpantes geishas comme le laisse supposer la photographie sur la couverture. Les dames de compagnie, les « nice girls », sont

de solides servantes d’âge canonique, parfaitement correctes, qui ne se donnent qu’à bon escient et dont les aurifications d’ogresse feraient reculer les plus hardis.

Quant aux baignades dans la mer du Japon, elles sont l’occasion pour Bouvier d’en sortir le corps zébré de piqûres de méduses. Que ce soient les rétines ou le corps, vivre au Japon est pour Bouvier est une expérience qui ne laisse pas indemne. Artiste photographe, son corps, son esprit puis son écriture deviennent le révélateur de ses plaisirs comme de ses souffrances.

La scène avec les méduses a un quelque chose de symbolique, comme si les petites choses négatives au Japon allaient agir comme un révélateur, mettre en évidence chez Bouvier d’autres petites choses, elles aussi négatives. Et cet herbier de scènes de la vie quotidienne au Japon devient alors celui des scènes de la vie privée, avec son lot de tracas. Plus qu’un récit de voyage, ces Carnets du Japon se laissent lire comme les interrogations d’un homme sur lui-même, voire les souffrances d’un écrivain devant créer à partir d’une matière qui se dérobe sans cesse comme pour mieux l’attirer.

Paradoxe de ce pays qui fascine le voyageur tout en montrant ses verrues. Mais paradoxe aussi de cet écrivain qui essaye d’y survivre, qui vivote à coups de petits boulots et de débrouilles, qui devrait se sentir le besoin de regagner ses pénates suisses mais qui finit malgré tout par avouer qu’ « à la fin ça devenait agréable ». Pourquoi être rentré alors ? Tout simplement « pour faire l’amour » à sa femme, rentrée à Genève quatre mois plus tôt peu après l’accouchement de leur deuxième enfant.

Bouvier l’homme est à l’image de Bouvier l’écrivain : un être « parcouru de courants d’air », à la fois raisonné et instinctif. Le « je » est souvent décidé et clairvoyant, mais il peut aussi être rempli d’incertitudes, tout autant envers les autres qu’envers lui-même. Le vide et le plein possède ainsi d’étonnant passages dans lesquels Bouvier confie au lecteur combien l’écriture esquive ses tentatives pour la maîtriser. « Je sais bien maintenant qui est mon pire ennemi », « L’écrivain aime gauchement des idées qui ne le lui rendent guère », voilà deux exemple de ces affres qui répondent finalement à celles de sa femme en train d’accoucher. On en arrive finalement à se demander si ce Japon ne résonne pas comme une métaphore de l’écrivain Bouvier lui-même. Car lui aussi esquive, lui aussi ne se laisse pas approcher facilement. Et la tension de l’écrivain-voyageur pour essayer de capter aussi bien le pays que l’écriture n’est pas sans évoquer parfois celle d’un disciple en quête d’un « éveil ». Éveil dans sa compréhension de cet énigmatique pays, éveil vis-à-vis d’une écriture mais aussi éveil à la fin dans son intimité, dans ce qui lui procure le plus de bonheur : l’amour.

Sur ce dernier point, l’ultime chapitre ne manque pas d’ironie. Puisque c’est au moment où le voyageur semble enfin taillé pour habiter dans ce pays qui s’est jusqu’à présent refusé à lui, c’est à ce moment donc qu’il décide lui-même de se refuser, de s’esquiver pour retrouver la Suisse. Le tout avec cette petite insolence, ce titre renvoyant à ce que tout écrivain-voyageur se refuse d’écrire :

Carte postale

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Heureux qui, comme Nicolas, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Avec tout de même un petit aménagement à cette formule dubellesque : Bouvier cédera à nouveau aux sirènes du Japon, le temps de quelques séjours. Certains amours ne s’oublient pas si facilement.

Nicolas Bouvier & Éliane, Tokyo 1997.

Fleur de Nave Vinaigrette (San-Antonio)

Pour moi, pas de bonnes vacances sans un bon San-Antonio. Car quitte à se délasser les neurones, autant le faire dans la gaudriole intelligente. Intelligente, oui, j’insiste pour ceux qui ne verrait dans San-Antonio qu’une sorte de littérature de gare vulgaire et écrite avec le cul. Je confesse ici que j’ai longtemps eu cet a priori.  Et puis, je ne sais un jour quelle mouche m’a piqué  mais je me suis mis à en lire un. Je me souviens encore du titre : Faut être logique. Effectivement, quitte à dire du mal d’un auteur, autant commencer par le lire, faut être logique. Et là, je n’ai pas mis longtemps à m’apercevoir de ma bévue. Drôlissime et terriblement inventive, la prose dardienne ne tarda pas à faire de moi, au bout des 250 pages qui composent le volume (la norme pour un San-Antonio), un accroc aux exploits physiques et langagiers de ce commissaire viril à côté duquel OSS 117 fait penser à l’inspecteur Clouzot.

Prose inventive, mais aussi virtuose, surtout lorsque Dard a commencé à donner plus d’importance à l’invention verbale au détriment de l’intrigue. Il faut être franc, on ne lit pas un San-Antonio pour se triturer les méninges comme dans un Agatha Christie. Reste que les San-Antonio des années 50 et 60 trouvent un compromis intéressant entre intrigue et virtuosité langagière. En tout cas, c’est un équilibre qui me touche plus que les derniers romans, parfois un peu soulants du fait de l’ébriété verbale dont semble être saisi à chaque paragraphe San-Antonio.

Fleur de Nave Vinaigrette, écrit en 1962, appartient aux romans où l’invention verbale reste encore maîtrisée. Elle claque à coups de néologismes, d’expressions argotiques, de tiraillement de la syntaxe et de mauvais jeux de mots, mais permet  encore à l’intrigue de respirer. Elle n’est pourtant pas bien complexe et a parfois des allures de jeu de l’oie. Mais cela suffit à suivre plaisamment les pérégrinations bien tordues de San-Antonio et de Bérurier (son adjoint, sorte de version trash du sergent Garcia ) au Japon.

Quelle vision Frédéric Dard offre-t-il au lecteur de ce pays Ô combien cher à mon cœur et à mon esprit ? Autant vous le dire franco :

C’EST LE NÉANT ABSOLU !

Et vous savez quoi ?

ON S’EN TAMPONNE !

Admirateurs de Nicolas Bouvier réfractaires aux plus vils calembours, passez votre chemin ! Car voici ce qui vous attend :

San-Antonio (dit San-A, Tonio, Antoine pour les intimes) est inquiet : son cousin Hector (dit Totor), aux dernières nouvelles associé avec Pinaud (dit Pinuche, le Vioque, le Débris, le Fossile…) pour monter une agence de détectives privés (la Pinaudière Agency Limited, yeah !), a mystérieusement disparu de la circulation. Ajoutons à cela que le cadavre d’une jeune Japonaise a été retrouvé à deux pas de l’immeuble où crèche Bérurier (dit l’Horrible, le Maousse, l’Enflure, le Gros, le Gravos… ).

Dans l’avion qui les mène au Japon pour poursuivre l’enquête, avion piloté par le Commandant Lahoyapadmoto, un passager japonais se fait harakiri :

Il se nomme Fouzy Houtusé et il habite : Accent circonflexe-chapeau pointu-carré barré-ombrelle-hameçon et deux accents circonflexes superposés, à Kawasaki.

Quant à l’hôtesse de l’air qui s’occupe des deux flics, elle est « Japonaise à ne plus en pouvoir. Elle a le visage rond et jaune, un sourir énigmatique et des yeux en coups de canif. »

–         Au fait, quel est votre nom ?

–         Yo !

–         Ravissant, et ça signifie ?

–         Hirondelle qui passe dans un lointain tout nimbé de soleil.

–         Je comprends que vous vous soyez faite hôtesse de l’air avec un blaze commak.

Y’a pas, on nage en plein exotisme. Normal lorsque l’on sait aussi bien que Bérurier où se situe géographiquement le Japon :

–         Allô ! Ninette ? C’est Benoît-Alexandre ! Bonjour… Comment ? De Tokyo ! (plus fort il reprend : ) De Tokyo (et il épelle : ) T.O.Q.U.I.O. Mais non c’est pas dans l’Ardèche ! C’est au Japon. Oui : le Japon. Vous voyez Madagascar ? Eh bien, c’est à gauche.

Et la poursuite de l’enquête à Tokyo est tout aussi désinvolte. On fonce dans l’intrigue poignée dans le coin et à coups  de Nepakokuquiveuh, grand journal du soir de Tokyo, de statue d’Hokilépabo, de Professeur Yamamotokétolabo et autre monsieur Padecarburohamamoto.

Quant au passage obligé des acrobaties intimes, il sera évidemment l’occasion de faire intervenir les geisha qui comme chacun sait ne sont évidemment pas des artistes raffinées mais des prostitués de luxe :

Elle s’appelle monkusulakomodo, ce qui en français veut dire Lulu. Elle est en première année. Elle doit passer son morbac en Juin et, si elle est reçue, elle entre en siphilo l’année prochaine. Elle compte se spécialiser plus tard dans les langues fourrées orientales et elle pioche dur son Kamasoûtra afin de décocher son premier prix (en l’occurrence, une nuit d’amour avec un eunuque).

Histoire de vous achever, dois-je évoquer la famille Boku-Hokury ? Non, ça ira ? Comme vous voulez.

Cela peut paraître étrange d’évoquer sur ce blog un roman où le narrateur met en place un Japon de carton pâte fait  de stéréotype et de mauvais calembours. Et habituellement, Dieu sait si les blagues « nipponnes ni mauvaises » visant ce pays me font frémir. Mais on aurait tort de s’en offusquer. C’est du Dard dans le texte, c’est-à-dire une grosse louche d’almach Vermot, une cuillérée de Cheyney, une autre de Rabelais et une pincée de Céline passées au mixeur de son imagination.  Et perso, je pardonne tout à un pareil cocktail, ou plutôt à une telle tarte à la crème, pour reprendre les mots de San-A dans le préambule :

Sachant que la plupart de mes contemporains sont d’un tempérament bilieux, je prends soin, chaque fois que je publie un nouveau chef-d’œuvre, d’informer le lecteur que mes personnages sont imaginaires, fictifs et tout. Cette fois, la précaution me paraît superflue : qui donc, quel crâne plat, quel cerveau ramolli, irait supposer que les héros de ce livre sont réels ?

De même ses aspects historiques et géographiques n’échappent pas à la fantaisie de ma remarquable imagination. Toute ressemblance avec des personnes (fût-ce des empereurs) existantes ou ayant existé ne serait pas une coïncidence mais un miracle.

« Fleur de Nave vinaigrette » n’est qu’une immense tarte à la crème que je vous balance à la frite pour rigoler.

J’espère que vous trouverez la crème assez fraîche et que vous comprenez la plaisanterie.

Votre Vieux :

S.-A.

À vous de voir si vous serez friands de cette crème mais c’est une expérience qui vaut largement la peine d’être essayée. Quant à ceux qui sont déjà familiers avec le commissaire, je ne précise pas que vous pouvez foncer…


Faire l’amour, de Jean-Philippe Toussaint

Le jour se levait sur Tokyo, et je lui enfonçais un doigt dans le trou du cul.

Ne vous y trompez par à la lecture du titre et de cette phrase. Faire l’amour de Jean-Philippe Toussaint n’est pas un roman pornographique. Plutôt qu’une histoire d’amour, il s’agirait d’une histoire de rupture, encore que l’un n’empêche pas l’autre. « Nous nous aimions, mais nous ne nous supportions plus », explique le narrateur à propos de sa relation avec Marie. Aussi ce séjour à Tokyo, dans un « grand hôtel de Shinjuku », a-t-il des allures de scellement de cette rupture. Le premier acte sexuel dans leur chambre d’hôtel se transforme en un grotesque fiasco. À d’épisodiques moments de tendresse succèdent des bouffées de violence, verbales (« Tu me dégoûtes », « [je] lui avais dit de fermer sa gueule ») et potentiellement violentes. Le narrateur raconte qu’il est en effet venu au Japon en camouflant dans sa valise une bouteille d’acide chlorhydrique, avec peut-être pour but de finir « dans sa gueule à elle ». Cette petite bouteille, le narrateur la garde dans sa poche, petite voix qui semble lui susurrer qu’il devient urgent que la séparation arrive. Lire la suite Faire l’amour, de Jean-Philippe Toussaint

Regrets d’hiver, de Romain Slocombe

Ultime partie de la tétralogie romanesque consacré au photographe fétichiste ultra gaffeur Gilbert Woodbrooke, Regrets d’hiver porte bien son nom. La tonalité est sombre, très sombre. On pourrait rétorquer que les précédents opus (Brume de printemps, un Été Japonais et Averse d’Automne), n’étaient pas mal non plus en matière de noirceur, mais cela n’avait rien à voir avec Regrets d’Hiver.  Tout d’abord parce que l’ennemi de Woodbrooke est cette fois-ci incarné par Masaru Miyamato, grand patron Japonais et amateur d’art éclairé. C’est un petit vieux plus qu’alerte pour son âge (il a plus de 90 ans), a priori sympathique. En réalité, il s’agit d’une splendide saloperie qui n’hésite pas à utiliser des yakuzas pour étouffer des affaires sordides et qui, surtout, a été un acteur très actif lors du « viol de Nankin », épisode honteux de l’histoire du Japon dans lequel, durant l’année 1937, 200000 soldats et civils chinois périrent. La ville fut certainement à cette période un petit concentré d’enfer sur Terre.  Dans ce roman assez statique (il est presque intégralement un huis clos), le passage le plus acide, le plus cauchemardesque, intervient lorsque Miyamoto décide de raconter à Woodbroke son passé d’officier. Durant deux cents pages, rien ne nous est épargné : les meurtres, les tortures, les décapitations, les viols (le terme me semble être un euphémisme), les infanticides, les fleuves remplis de cadavres, les exécutions sommaires, les mutilations de parties intimes en guise de trophées, etc. La narration à la première personne (par la voix de Woodbrooke) contribue un peu à désamorcer l’horreur. C’est une voix bien connue qui, dans l’océan d’immondices que l’on découvre, sidéré, fait plaisir à entendre. Lire la suite Regrets d’hiver, de Romain Slocombe

Le kaibun

En tombant récemment  sur le fameux palindrome de Georges Pérec, je me suis demandé si l’on trouvait l’équivalent de ce type de jeu de langage en japonais. Je rappelle qu’un palindrome est ce type de phrase, d’expression, qui permet de lire un énoncé dans les deux sens. Ainsi, pour ne pas être original, le fameux « Esope reste ici et se repose ».

En charchant un peu, je me suis donc aperçu que l’équivalent existait bien en japonais. Cela s’appelle un « kaibun » (回文). Le mot signifie phrase(文) tournante (回). Par exemple :

– Shinbunshi (しんぶんし:新聞紙). « Papier journal »

– Takeyabu yaketa (たけやぶやけた:竹薮焼けた). « Le bosquet de bambou a brûlé »

On remarque que la diférence avec le palindrome français vient qu’ici la symétrie ne se fait pas de son à son mais de syllabe à syllabe.

Ce site propose une belle collection de « kaibun » :

http://www.sutv.zaq.ne.jp/shirokuma/kaibun.html

Brume de printemps (Romain Slocombe)

Brume de printemps est le deuxième volet de la Crucifixion en jaune, la tétralogie de Romain Slocombe consacrée à Gilbert Woodbrooke, photographe gaffeur, fétichiste et spécialiste du Japon.

Il s’agit du plus volumineux des quatre romans (700 pages), mais comme pour les autres opus, Slocombe, avec son art de la narration parfaitement maîtrisé, le fait passer comme une lettre à la poste. D’autant qu’il y a une petite originalité par rapport aux autres volumes : si l’histoire trouve sa conclusion à tokyo, la majorité du roman se situe dans la Japon provincial de Kagoshima, au sud de Kyushu. J’ai jusqu’à présent cru que ce qui contribuait largement au charme de ses polars de Slocombe était la restitution de la vie nocturne électrique de Tokyo. Avec Brume de printemps, on regrette finalement que Slocombe n’ait pas davantage exploité d’autres zones géographiques du Japon. Car les pérégrinations provinciales de Woodbrooke, cette fois-ci enrôlé pour faire un reportage télévisé foireux à propos de l’amour immodéré des japonais pour leurs bêtes à poils, ont un quelque chose de particulièrement réjouissant. Ainsi cette bouffe dans laquelle on lui propose de goûter une spécialité locale : la viande de cheval crue ! Lire la suite Brume de printemps (Romain Slocombe)

Averse d’Automne, de Romain Slocombe

Maladroit, fétichiste, obsédé sexuel, adultère et anglais, voilà les tares dont Romain Slocombe a affublé le sympathique héros de sa tétralogie japonaise intitulée « la Crucifixion en jaune ».

Avec un tel personnage, on comprend que très vite que l’on ne va pas se trouver dans un univers à la Ellroy. L’humour est très présent. L’incapacité du personnage (au fait, il s’appelle Gilbert Woodbrooke) de sentir combien certaines de ses décisions peuvent être dangereuses pour lui y est pour beaucoup. Très vite, chacun de ses voyages au Japon (chaque roman de cette tétralogie correspond à un voyage fait durant une saison) vire très vite au cauchemar. Par ailleurs, son fétichisme a de quoi faire sourire. Remarquez, le fétichisme est en soi un sujet plutôt bouffon, mais celui de Woodbrooke l’est peut-être un peu plus. Il est en fait le génial inventeur de « l’art militaire », comprenez l’art de photographier de jeunes et jolies japonaises en uniforme, militaire de préférence, mais tout autre tenue (d’infirmière, de lycéenne …) fait l’affaire. Si en plus le modèle à pris soin de s’ajouter au maquillage de fausses ecchymoses ou d’arborer un bras dans un faux plâtre, c’est l’érection assurée pour Gilbert. Enfin, le côté obsédé sexuel du personnage, incapable de se rappeler qu’une épouse (Japonaise) l’attend en Angleterre, donne lui aussi lieu à de savoureux passages. La narration à la première personne le fait comprendre dès les premières pages : il ne pense qu’à ça, surtout lorsque ce « ça » prend la forme d’une maîtresse hôtesse de l’air joliment prénommée « Akiko ». Lire la suite Averse d’Automne, de Romain Slocombe