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Beat Takeshi, dans la salle du Kouhaku, sous vos applaudissements !

Hier, comme depuis quelques années, ç’a été réveillon en famille, à quatre, sur les tatamis du salon, autour de la table à s’empiffrer de bonnes choses, le tout en suivant la grande messe cathodique du nouvel an qu’est le Kouhaku Uta Gassen. Un peu cliché mais ce le genre de cliché que j’affectionne.

Un peu comme d’habitude j’ai envie de dire, l’équipe des blancs (celle des hommes) a gagné. Peut-être faudrait-il un jour que celle des femmes (l’équipe rouge, qui était représentée par une Haruka Ayase bien belle dans son kimono) vire de leur line up tous les machins du genre AKB48 pour apporter une vraie variété. Quant à Perfume, leur artificialité n’a eu d’égale lors de cette soirée que celle de la reconstitution digitale de Misora Hibari, c’est dire s’il faudrait qu’elles se réinventent. Au passage, l’apparition de Hibari était un poil flippante. Le rendu de la gestuelle était intéressante, mais pour celui de l’expression, c’était autre chose.

Expressivité aussi naturelle que la voix de HAL 9000 dans 2001.

Inévitablement, on a eu aussi droit à une chanson de Ringo Shiina. Comme toujours l’aspect musical de son titre était intéressant. Reste cette voix avec laquelle j’ai un peu de mal, voix qui peut passer avec certaines chansons comme elle peut devenir agaçante dans d’autres. J’ai plus eu l’impression de ce dernier cas hier. Cela dit, robe et gambettes sympathiques :

Dommage pour l’équipe des femmes donc, c’était pas mal quand même, il y a eu de bonnes prestations mais on pouvait faire mieux. De toute façon, pas de regrets à avoir car l’équipe blanche était injouable. La raison ? J’ai ma théorie là-dessus, je pense que tout a basculé pour les hommes lorsqu’est apparu sur scène cet homme :

Oui, cette silhouette, cette posture voûtée qui ne ressemble à rien et que l’on reconnaîtrait entre mille, pas de doute, c’est bien lui, Beat Takeshi qui va nous interpréter sur scène Asakusa Kid, forcément la chanson de sa vie. A-t-il bien chanté ? Disons que si on aime le style vieil alcoolique qui se met minable dans un obscur karaoké en chantant devant tout le monde avec ses tripes et qui va jusqu’à écraser une larme à la fin, on ne peut qu’adorer. Au début j’avoue avoir été dubitatif en prenant son passage au sérieux. Et puis, au bout d’un moment, j’ai craqué et me suis mis à suivre sa prestation un brin hilare, moi-même imbibé et reconnaissant de ce moment de poilade. « Allez ! Vas-y Takeshi ! Eclate-les tous ! Montre à tous ces freluquets ce que c’est que chanter une chanson ! » criai-je devant mon poste, une énième coupe de saké à la pogne, tandis qu’Olrik jr contaminé par la bouffonnerie de la situation, commençait à vraiment apprécier cette chanson – mais sans doute pas de la manière souhaitée par Kitano.

Il faut dire qu’après tous les numéros aux décors et aux costumes sophistiqués, c’était couillu de sa part d’apparaître au milieu d’une scénographie minimaliste et vêtu d’un pantalon large et d’un pull à col roulé miteux.

Vous avez aimé Kiss et Yoshiki (devenus Yohikiss le temps d’une soirée) quelques minutes auparavant ?

Vous avez kiffé les jambes de Ringo Shiina et la chanson de Pikachu ?

Bon, évidemment, avec Beat juste après, c’est un autre style, il faut bien l’avouer :

 

Et je ne parle même pas de la voix, que tu connais sûrement ami lecteur, voix pas forcément taillée pour pousser la chansonnette et qui tend à s’affaisser avec l’âge. Face à lui, le public était sage comme une image, politesse japonaise oblige. Mais intérieurement, que pensait-il vraiment ? Jubilait-il comme nous ? On peut penser qu’il n’avait pas l’esprit aussi mal placé que moi mais si je vous dis que l’a comparaison perfide avec l’acoolique qui chante dans un karaoké est venue de Madame Olrik elle-même lors de la chanson, on peut en douter.

La larme du talent pur. Après Hibari Misora, la Piaf japonaise, Beat Takeshi, le Brel nippon ?

Bref, l’équipe des blancs a gagné et je pense que le père Kitano, loin d’avoir effrayé les votes, les a au contraire attiré plus que jamais. Je pense que tous ceux qui se sont mis minables un jour dans un karaoké ont dû prendre son numéro comme une sorte d’hommage à eux-mêmes et ont dû se sentir reconnaissants en se précipitant sur leur portable afin d’apporter leur vote pour soutenir les blancs.

Vidéo d’une prestation de 2003, à une époque où Beat bougeait dix fois plus sur scène que maintenant.

Voilà pour le Kouhaku, 70ème édition (hallucinant quand on y songe) et première de l’ère Reiwa. Demain je me fendrai d’un autre article court pour évoquer une autre émission que la NHK a l’habitude de passer lors de la nuit de la saint Sylvestre. D’ici là, pour reprendre la formule consacrée :

Akemashite omedetou !

Brûle ton inspiration, Seiji !

Il est certaines choses qui ne changent pas, et c’est tant mieux. Témoin Olrik the 3rd, 8 ans, qui découvre en ce moment Saint Seiya, je veux parler ici de la série TV originale. Et Olrik jr, 14 ans, qui l’avait déjà vue, lui emboîte volontiers le pas pour s’enquiller de nouveau l’intégralité des épisodes.

Et puis, voilà, on apprend que Netflix sort une nouvelle version de six épisodes. Mes gosses allaient-ils succomber aux sirènes de l’animation 3D ? Que non pas ! Ils commencent à regarder le premier épisode et le verdict est très vite tombé juste après cinq minutes :

OLRIK JR – Bon, on arrête ?

OLRIK THE 3RD – Ouais, c’est pourri.

Pas mal de monde est tombé à bras raccourci sur cet étron télévisuel et franchement, c’est largement mérité. Plaignons ceux qui tentent de se faire l’avocat du Grand Pope en tentant de minimiser et même en s’efforçant d’y trouver des points positifs, mais qui ne voient pas combien la série originale avait infiniment plus de souffle. Eh oui ! il ne suffit pas d’avoir une animation créée avec les derniers moyens informatiques (animation d’ailleurs à relativiser tant on a l’impression de voir des cinématiques de jeux vidéo) pour susciter l’intérêt. La série originale ne disposait que des moyens d’animation propres au canon des série TV de l’époque, c’est-à-dire une animation de fortune, avec peu d’images par seconde, mais le rythme d’enchaînement des plans, des situations, associé au développement d’une histoire sur plus d’une centaine d’épisodes, rendait le tout plaisant, voire captivant à suivre.

Et pas qu’à cause de l’opulente poitrine de Saori (si jamais une version live voyait le jour, il faudra songer à embaucher cette cosplayeuse).

Et puis, il y avait la musique. Les critiques de la série Netflix ont souvent oublié cet aspect, préférant pointer les incohérences scénaristiques ou le graphisme hideux. Mais la musique originale, merde ! La musique de cet homme :

Seiji Yokoyama (1935-2017)

Eh bien, je pose la question, qu’aurait été la série sans cette musique ? On peut ricaner ou sourire en coin quand on évoque Saint Seiya, car après tout on a le droit de trouver décidément bien ridicule cette histoire mêlant mythologie, combats épiques et signes astrologiques. Mais on ne peut reprocher à la série d’avoir manqué d’ambition concernant la bande originale, et finalement d’avoir fait preuve de respect vis-à-vis de son jeune public. On trouve cette B.O. rien moins que sur cinq CD (huit si on ajoute les B.O. des films), c’est dire si les différents réalisateurs de la série n’ont pas dû s’arracher les cheveux pour trouver un morceau accompagnant telle ou telle scène. Passages comiques, lyriques, dramatiques ou épiques, dozo ! il y a juste à piocher parmi les 70 morceaux et quelques concoctés par Yokoyama. 70 renvoie d’ailleurs aux pistes de ces CD. Or, comme certaines pistes sont parfois composés de plusieurs thèmes, il serait plus juste d’évoquer le chiffre de 100 thèmes pouvant être utilisés !

Un peu sous le charme du revisionnage de la série par les kids, je crois avoir à peu près tout réécouté ces derniers jours. Evidemment, se taper tout cela in extenso ne va pas sans avoir une impression de redite, certains thèmes semblant beaucoup se ressembler, comme ceux dans lesquels on entend la voix de cette bijin :

Kazuko Kawashima dont on entend la voix dans le thème de Hyoga ou dans celui intitulé Yume no naka ni :

Mais à côté de ces quelques effets de répétition, sans doute inévitables, ce qui frappe c’est la grande variété instrumentale. Evidemment, quand retentit le morceau peut-être le plus emblématique de la série, à savoir Tobe Pegasus ! (Vole ! Pégase !), on se dit que l’héroïsme de Seiya ne pouvait pas avoir de meilleure illustration sonore que ces nappes de cordes répondant à de rutilants cuivres. Mais l’utilisation d’instruments plus modernes comme la guitare électrique ou la batterie est totalement pertinente, accentuant cette impression d’un mouvement inarrêtable, un peu comme le galop de Pégase finalement.

A côté de la batterie, ajoutons à la liste des instruments utilisés par Yokoyama dans d’autres morceaux la guitare électrique mais aussi la basse, l’harmonica, le synthétiseur, la mandoline, la harpe, le piano, le xylophone, etc. Musicalement, Yokoyama semble avoir eu toute latitude pour enrichir ses compositions de tous les instruments possibles et imaginables.

Variété des instruments donc, mais aussi variété des ambiances sonores. Avoir que des thèmes épiques auraient été lassant et Yokoyama a donc largement illustré des moments plus intimes, parfois plus mélancoliques comme ce Hilda de Polaris, dans l’arc d’Asgard, censé retranscrire la solitude de la princesse d’Hilda ainsi que celle de son peuple vivant dans les territoires glacés d’Asgard :

Balmung no Tsurugi wo Motomete est quant à lui parfait pour retranscrire l’inquiétude des personnages ou un certain pathétique, quand le spectateur a l’impression que la situation est mal embarquée pour les héros.

On pourrait multiplier les exemples mais ce serait inutile. Comprenons juste que tout cela participe d’un enrobage sonore toujours pertinent, en parfait adéquation avec ce que l’on voir sur l’écran et qui fait oublier toutes les lacunes techniques liées au graphisme, à l’animation ou même à la réalité de ce que constituent les combats de ces héros en armure. Car il ne s’agit pas de combats de boxe en plusieurs rounds. Il s’agit le plus souvent de pulvériser son adversaire par le biais d’un coup spécial. S’il rate, on le retentera encore et encore jusqu’à ce que la puissance atteinte balaye l’adversaire du jour. En soi un combat peut-être très rapide mais comme il faut tenir la distance d’un épisode de 22 minutes, quelque fois 44 quand l’adversaire est coriace, il y a intérêt à tricoter avant le duel, pendant et après. Il faut faire durer le plaisir, créer des flashbacks ou des dialogues dans lesquels les adversaires prolonger la joute, le tout accompagné de musiques permettant de relancer l’attention du spectateur quand celle-ci viendrait à faiblir. J’ai ici en tête les notes qui retentissent souvent quand on pressent que le coup lancé par un des héros est un peu l’ultime chance pour remporter le combat. La dramaturgie est à son acmé, le cosmo brûle de ses derniers feux pour un quitte ou double qui sera mortel pour l’un des deux protagonistes. Il s’agit une nouvelle fois du morceau Tobe ! Pegasus ! mais cette fois-ci dans sa dernière partie (à 3’00 exactement) :

Je me souviens que lorsque j’étais gosse, j’avais toujours un petit frisson de plaisir quand retentissaient ces notes. De même pour celles d’Aratanaru seiun, morceau que l’on entendait en plein cliffhanger à la fin des épisodes d’Asgard :

On est là dans une sorte de suspense épique qui invariablement faisait rager quand on comprenait qu’il allait falloir attendre une semaine avant le prochain épisode. Avions-nous alors envie de connaître la fin d’un combat ou simplement de nous replonger dans une ambiance sonore aux accents wagnérien mais un Wagner pratiquant la batterie et les riffs de gratte électrique ? Sans doute un peu des deux. 

Dans tous les cas, Saint Seiya, c’est le bien. Et fuyez la version Netflix, malheureux !

 

Être un dandy des tropiques

Demain, c’est l’été. Enfin bon, d’un point de vue calendaire car si l’on prend compte les surchauffes d’épiderme et les envie subites de se faire un yakiniku arrosé de force bière, ce gros mal poli d’été est là depuis un certain temps déjà. N’importe, même si ce n’est pas ma saison préférée, l’expérience du Japon à cette saison a contribué à lui conférer une aura à la fois fatigante et doucereuse, me permettant d’alterner la saine fatigue, les footings à la fraîche au petit matin, avec les menus plaisirs faits de boissons fraîches, de kakigori, de fines viandas au yakiniku et de pas mal de livres à déguster durant les vacances. Et si en plus on a une playlist idoine, alors là, l’été c’est carrément le bien !

Yep !

Et justement, histoire de fêter l’entrée symbolique dans l’été, réactivons la section musique pour évoquer cet album :

?!

La jaquette bariolée peut inquiéter le néophyte, mais l’amateur éclairé sera tout de suite rassuré avec la mention de Haruomi Hosono, un des fab four du groupe Happy End avant d’être un des pilliers du YMO en compagnie de Ryuichi Sakamoto et Yukihiro Takahashi. Après l’arrêt de Happy End en 1973,  Hosono, avec Suzuki, un des autres membres du groupe, décide de fonder Tin Pan Alley. Le temps de quelques albums avant l’ère YMO, Hosono et ses comparses produiront une musique illustrant le genre dit « exotica », genre influencé par des sonorités de contrées telles que l’Océanie, l’Amérique du sud, la Polynésie et autres contrées où il peut être bon de se la couler douce façon « tropical dandy ». A priori pas le genre qui m’intéresse le plus mais il faut avouer que cet album est véritablement un petit joyau.

Ça commence doucement avec Chattanooga Choo Choo, vieux standard de Glenn Miller repris ici en portugais. Ambiance copacabana à fond les manettes, l’introduction est légère, enjouée mais pourtant anecdotique. En fait le morceau prépare le suivant, Hurricane Dorothy, sans aucune hésitation LA chanson de l’album. De ces morceaux qui vous donnent envie d’illico d’arrêter toutes affaires cessantes votre activité du moment, de mettre votre plus belle chemise à fleurs façon Magnum et d’aller sur votre transat dans votre jardin pour siroter le plus longtemps possible un gigantesque cocktail multicolore tandis que de sculpturales vahinés à grosses poitrines (tant qu’à faire) vous ventilent doucement le visage avec de grandes plumes d’autruches. Le titre dure 5’36 mais il pourrait durer le double que ça ne serait pas un problème. La voix limitée (mais immédiatement reconnaissable) de Hosono, associée aux chœurs lénifiants des « Tropical Lady Singers » et à une orchestration mélodieuse et répétitive, avec un long decrescendo dans les deux dernières minutes, comme mimant un magnifique coucher de soleil, tout cela comble d’aise les portugaises de l’auditeur qui se trouve tout à coup à deux doigts d’envoyer une lettre de démission à la frite de son employeur afin de quitter sa chienne de vie pour aller mettre la clim’ dans des tropiques moins vaines. « Je veux faire l’amour ! » susurre subitement une des Tropical Lady Singers. Qu’elle se rassure, elle n’est alors pas la seule tant la décontraction du gland atteint dès les premières minutes de l’album des sommets.

Après pareil chef-d’œuvre, direction l’Asie avec Kinu Kaidou et la route de la soie. Là aussi, jolie coloration musicale avec des notes de sitar, la voix nasillarde de Hosono, les voix singeant malicieusement un chœur asiatique traditionnel et des percussions sur des bambou (à ce qu’il me semble).

Après cette passe de trois, difficile de ne pas être conquis. La suite se déguste comme du petit lait (de noix de coco, cela va de soi). C’est léger, aérien, déconcertant de facilité et c’est tout surpris que l’on glisse et arrive déjà au dernier morceau avec quelques minutes faisant entendre cris d’on ne sait quels oiseaux exotiques sur fond de bruits de vagues. Arrivé à ce point de l’album, on aura sûrement fini de déguster le cocktail multicolore évoqué plus haut et l’on se dira peut-être que l’on vient d’écouter son équivalent musical. 34 minutes de pur bien être qui ne demandent qu’à être suivies de la suggestion émise par la Tropical Lady Singer : faire l’amour. Après cela, soyez certains que vous serez mûrs pour vouer un culte à Haruomi Hosono toute votre vie.

Cocktail à déguster ici sans modération :

Shinoyama sur vinyle

Shinoyama-pochette

Kishin Shinoyama photographe avant-gardiste, photographe de nu, de mode, de studio, portraitiste et… photographe pour illustrer des pochettes de vinyles. Avec à la clé tout de même Double Fantasy de Lennon et plusieurs albums de Momoe Yamaguchi.

Article modeste aujourd’hui qui se propose juste de donner l’exhaustivité du travail photo de Shinoyama dans le domaine. Néanmoins, pour le coup où j’en aurais oublié, que l’on n’hésite pas à me donner les références dans les commentaires.

Rivalisons avec ces perfides Japonais !

Oui, je sais, faire un article sur mon groupe préféré dans un site qui s’appelle « Bulles de Japon » tient un peu de la gageure perdue d’avance. Mais ce serait sans compter sur  mon incroyable capacité à débusquer d’improbables références sur le Japon. En y réfléchissant, l’article aurait dû être écrit depuis belle lurette mais voilà, l’album dont est extrait la chanson qui va nous occuper, The Final Cut, sorti en 1983, est de très loin l’album que j’écoute le moins et du coup j’avais un peu oublié Not Now John, pourtant la seule chanson valable de cet album atteint de sinistrose. Après un The Wall qui avait porté le genre de l’opera rock a des hauteurs jamais atteintes, il pouvait être un peu duraille de retrouver un second souffle suite un tel chef d’œuvre. Et The Final Cut n’y parvint pas. Trop morose, trop dépressif, en un mot trop chiant. Et trop individuel : Roger Waters, scandalisé par la guerre des Malouines et le patriotisme imbécile qui s’ensuivit au Royaume Uni, décida de reprendre de vieilles chansons qui auraient dû figurer dans The Wall et d’en ajouter d’autres pour une attaque en règle contre le thatchérisme. A côté de cela, l’album est aussi l’occasion pour lui d’honorer la mémoire de son père tué durant la Seconde Guerre Mondiale puisque l’album lui est dédié.

Bref, un album très personnel, d’aucuns diront même trop car derrière tout cela, qu’en est-il de Pink Floyd ? Eh bien pas grand-chose, l’album donnant plus l’impression d’être un album solo de Waters. Il faut dire que déjà avec The Wall, l’équilibre artistique entre les différents membres du groupe avait pris du plomb dans l’aile. Reste que la participation de Gilmour était encore substantielle et ce à travers des titres emblématiques (Another brick in the wall part.II et Comfortably Numb notamment). 

Pour vous mesdemoiselles : l’adorable Dabido kun jouant avec ses cheveux à la fin des 60’s

Ici, ce n’est plus le cas : Gilmour, manifestement pas très chaud et en retrait dans sa volonté de fournir de nouvelles chansons, fait vraiment office de figurant tout comme Nick Mason, estimé par Waters comme pas assez bon sur certains morceaux et remplacé par Andy Newmark. Quant à Richard Wright, on n’en parle même pas : viré lors de l’enregistrement de The Wall, il ne réintègrera véritablement la formation (on met à part sa participation intérimaire durant la tournée pour The Wall) que lors de la renaissance du groupe façon Gilmour avec a Momentary Lapse of Reason.

Bref, The Final Cut, c’est du Roger Waters pur jus, dans tout ce qu’il peut avoir d’aride et d’ombrageux. A noter que l’album apparaît régulièrement dans les top 10 des albums les plus déprimants de tous les temps. Album pénible donc (IMHO), n’eût été la présence à la fin de Not Now John qui réveille alors l’auditeur de sa torpeur. 

Ô surprise ! ce n’est plus Waters que l’on entend mais Gilmour, un Gilmour arborant une voix rock dans la lignée de Young Lust (dans The Wall) et un solo de guitare typiquement gilmourien qu’il est bon d’entendre, enfin ! à dix minutes de la fin de l’album. Le morceau n’est pas non plus sans faire penser à Money, avec ses bruitages industriels répondant à ceux évoquant les tiroirs caisses. Bref, on a alors du Pink Floyd et non plus de Waters sous exomil. A noter qu’une longue vidéo était sortie à l’époque pour promouvoir l’album, clip qui reprenait quatre chansons, The Gunner’s DreamThe Final CutThe Fletcher Memorial Home et Not Now John. Et là aussi, même causes, mêmes effets : la vidéo vous tombe des yeux jusqu’à l’arrivée de Not Now John et sa mise en scène originale dans un complexe industriel anglais où l’on tombe sur des ouvriers, un jeune japonais, trois geishas et une pute. Avant cela, c’était trois chansons purges où l’on voyait de temps en temps un Roger Waters s’ouvrant à son psychiatre. Paye ton ambiance mortifère Roger ! 

C’est faux Olrik. En fait j’ai toujours aimé la gaudriole. Tiens écoute : Ha ! Ha ! Tu vois ?

La chanson est parfois assez ardue à comprendre. Pour faire simple, Gilmour semble jouer le rôle d’un col bleu anglais. Pas très intelligent, ses préoccupations sont limitées dans leur plus simple expression dans ce passage :

Can’t stop

Lose job

Mind gone

Silicon

What bomb

Get away

Pay day

Make hay

Break down

Need fix

Big six

Clickity click

Hold on

Oh no

Brrrrrrrrrring bingo !

A côté de cela, le col bleu vomit un patriotisme imbécile lié à l’actualité du moment, notamment la guerre des Malouines contre l’Argentine, guerre du point de vue de Waters absolument injustifiée et participant d’un nationalisme puant. D’où la référence à l’Argentine donc (« We showed Argentina, now let’s go an show these »), et la possibilité sous-jacente de se trouver une nouvelle cible après elle. D’où aussi l’allusion à la Russie à deux doigts de se faire botter le cul (« Got to bring the russian bears to his knees »), l’évocation des “ours russes” pouvant être vu d’ailleurs comme une resurgence du jingoïsme, variété du chauvinisme datant de l’époque victorienne et justement ayant pour cible la Russie (Waters avouera d’ailleurs dans une interview avoir eu à cette époque l’impression de voir son pays revenir à l’époque de Charles Dickens). D’où enfin la référence à Thatcher (« Make us feel tough And wouldn’t Maggie be pleased ? ») alors populaire par sa victoire contre l’Argentine. Quant au Japon, alors la nouvelle super puissance pour les produits manufacturés, il est évoqué dans cet unique vers :

 Gotta compete with the wily Japanese.

Soit « Faut rivaliser avec les rusés Japonais ». Vous noterez dans la vidéo plus bas la façon de prononcer « wily japanese », un brin fielleuse et franchement déplaisante quand Waters reprendra le vers avec sa voix crispante. J’ai traduit par « rusés » mais on comprend que c’est une ruse qui peut volontiers se confondre avec une certaine rouerie. Ici, il s’agit moins de laborieux travailleurs, des « fourmis » pour reprendre l’expression d’une autre dame 1er ministre, que de compétiteurs rusés et très éloignés du fameux fair play anglais (qui, soit dit entre nous, n’est qu’une vaste plaisanterie).

Not Now John est donc un morceau pas vraiment positif montrant une ignorance, une bêtise crasse de la société anglaise des problèmes politiques et économiques. Symboliquement, la vidéo commence par nous montrer un poste de télévision dans lequel apparaissent les personnage du clip et d’où  sortent les paroles imbéciles. On est dans une société où le mass media a manifestement sa part dans la prolifération d’un chauvinisme belliqueux. Puis on voit un jeune Japonais un peu hagard se promenant dans un complexe industriel. C’est donc là un exemple de ces « rusés Japonais » un brin perfides ? C’est une réalité évidemment décevante, en tout cas en net décalage avec les fantasmes éructés par des cockneys ouvriers dans leur pub à la sortie du boulot (les derniers vers évoquent d’ailleurs cet aspect « Where’s the fucking bar John ? »). A côté de cela, on a trois geishas, d’abord raffinées, puis peu à peu vénéneuses et à la fin purement et simplement associées à des putes. C’est qu’on est ici dans le crâne de ces cols bleus dans lequel les pires clichés le disputent à des images d’Epinal totalement éculées. Il n’en va pas autrement avec ce plan montré à plusieurs reprises où l’on voit un soudeur s’affairer avec sur son masque de protection l’ancien drapeau du soleil levant.

A la fin le jeune homme trouve la mort, tombant du haut d’un échafaudage alors que l’on aperçoit nettement au-dessus de lui un militaire anglais. Associée aux paroles, la scène met en scène là aussi une vision fantasmatique, celle de voir un potentiel ennemi tomber comme l’Argentine, qu’importe que cet ennemi soit aussi fluet et aussi peu belliqueux que ce gamin.

Allez, je m’arrête, il est temps de voir la vidéo en question. Elle porte un peu le poids de ses années mais d’un autre côté, trouvez-moi maintenant des clips aussi barrés parlant économie et politique…

Bulles de Japon, le seul blog au monde où le mec vous pond un article de 100 lignes sur une chanson parce qu’il y a le mot « japonais » dedans !

Dakara koko ni kita ! (Tatsuo Nakamoto – 1970)

Si vous vous demandez s’il existe un équivalent japonais à Woodstock (le concert), la réponse est : oui, ça s’appelle Nakatsugawa Nihon Folk Jamboree.

Si vous vous demandez s’il existe un équivalent japonais à Woodstock (le film), la réponse est: oui, ça s’appelle Dakara koko ni kita !

Bon, vous l’aurez compris : aujourd’hui on se met tous à poil pour aller écouter dans les champs de la folk jouée par du zicos loqueteux aux cheveux longs.

 Chouette alors !

Direction Nakatsugawa donc, sur les traces de bons vieux hippies en quête de musique folk et tout plein de paix partout dans le monde. Laissez tout tomber, oubliez tout, contentez-vous d’embarquer dans mon mini-bus :

… et laissez-vous aller. Aujourd’hui nous allons respirer l’air de la campagne, écouter de la bonne musique, fumer des joints et, éventuellement, copuler en pleine nature.

Foi d’Olrik ! Peace and Love les amis !

Avant d’aller plus loin, avant que l’on ne suspecte une nouvelle fois les Japonais d’avoir succombé à une certain mode outre Pacifique, une petite précision concernant les dates s’impose : Woodstock, c’est le 15 août 1969. Le Jamboree de Nakatsugawa le 9 août. Il n’a donc en rien copié le fameux concert américain, et il serait tout aussi ridicule de dire l’inverse. Ces méga concerts en plein air étaient en fait dans l’air du temps et il était tout naturel qu’il fleurissent un peu partout en cet été 1969.

Autre chose : le jamboree (terme désignant à la base un rassemblement scout ; il était utilisé au Japon pour désigner ces festivals de folk) de 1969 n’est en rien comparable à son homologue américain. Woodstock, c’est près d’un demi million de visiteurs. Nakatsugawa 1ère édition… 3000 ! Ça augmente un peu pour 1970 avec une petite dizaine de milliers de visiteurs puis en 1971, pour la dernière édition, avec environ 25000 babas. On voit combien en matière de festivals de musique, il n’y en a qu’un à retenir pour l’année 1969 : Woodstock, et c’est tout.

Et cette importance ne s’arrête pas au seul festival puisque l’année suivante sort sur les écrans le film de Michael Wadleigh sur Woodstock :

Le succès est immédiat : le film parvient à rattraper les terribles pertes financières qu’avait engrangées le festival et décroche la même année l’Oscar du meilleur documentaire. Surtout, la fascination est totale aux quatre coins du monde et l’on imagine volontiers les organisateurs du 2ème jamboree de Nakatsugawa vouloir eux aussi faire leur Woodstock sur pellicule. C’est un certain Natsuo Nakamoto qui s’en chargera avec ce Dakara koko ni kita ! (« je suis donc venu ici »). Et là, l’influence du festival américain est cette fois-ci manifeste, et ce dès l’ouverture. Souvenez-vous de celle de Woodstock sur Long Time Gone de Crosby, Stills & Nash :

Magnifique.

Eh bien Dakara Koko ni kita! nous fait un peu le même coup. Avec en fond sonore une chansons studio (justement Dakara Koko ni kita! de Nobuyasu Okabayashi et Happy End) on assiste à l’arrivée de différents participants et au montage progressif de ce qui va être la scène. Avec cependant une nette différence : celle d’une grande sécheresse au niveau du montage. Il est vrai que Nakamoto n’a sans doute pas bénéficié de 200kms de pellicule à monter, que Martin Scorsese ne l’a pas aidé au montage (ce qui était le cas pour Wadleigh) et que, surtout, la pellicule dont est tiré le film n’a bénéficié d’aucune restauration et est un tantinet atroce :

Ouch !

En comparaison, ce documentaire, avec ses horribles couleurs délavées, sa surexposition constante et sa caméra tremblotante apparaît très, très light. Là où Woodstock, au-delà du témoignage, donnait un certain plaisir esthétique, enveloppait le spectateur dans un réel plaisir visuel et sonore et sans aucune monotonie trois heures durant, Dakara koko ni kita! peine à susciter un quelconque plaisir de ce genre. Subiste l’aspect documentaire et l’impression d’être le témoin d’un moment bon enfant, dénué de toute prétention. On est ainsi un peu surpris de côtoyer dans le compartiment d’un train Nobuyasu Okabayashi :

Un peu plus loin on voit Takashi Nishioka, alors leader d’Itsutsu no aki fusen, en train de déconner avec une journaliste amateur :

Hashida Norihiko, ex-Folk Crusaders, avec un de ses multiples groupes, Hashida Norihiko and the Margarettes, en train de faire un numéro comico-musical avec deux enfants, au grand amusement du public qui est amené à participer :

Tout comme son modèle, le film alterne scènes live et scènes documentaires avec interviews de différents participants et scènes pleines de candeur témoignant d’un retour à l’état de nature plus babacoolesque que rousseauiste. Avec là aussi une différence : à Woodstock, c’était ça :

Pubis power

A Nakatsugawa ça :

 Hot !

Ouais, l’on a affaire à du baba pas bien méchant (1). Ici, on n’entend pas d’annonce au micro mettant en garde contre la mauvaise qualité d’un acide qui circule. Tout au plus voit-on un gus avec une méchante insolation sous pichte :

La honte !

Reste l’impression d’un festival sympa et d’un public manifestement content d’être là pour écouter de la bonne musique sans pour autant faire de l’événement un brûlot politique.

La musique justement, parlons-en. En farfouillant sur Youtube j’ai pu dénicher quelques extraits. Dans l’ordre chronologique on commence donc avec Hitoshi Komuro et Rokumonsen :

Chanson entêtante, accrocheuse, plutôt sympathoche en vérité. On ne le croirait pas comme ça, mais il s’agit d’une chanson parlant de bombe atomique.

Puis vient Tetsuo Saito, un des multiples et inévitables épigones de Bob Dylan, gratte et porte-harmonica compris :

Evidemment, ça calme un peu. Heureusement, le petit Wataru Takada est là pour réveiller son monde avec son banjo. C’est le moment country-folk de la journée :

Encore un peu dans les vapes ? C’est décidément le moment d’écouter du Kenji Endo et son folk énervé. Les plus mangaphiles d’entre vous auront peut-être sursauté à ce nom : oui, Naoki Urasawa a bien fait un petit clin d’oeil lorsqu’il a donné les mêmes nom et prénom à son héros de 20th Century Boys.

Jimi Hendrix réveillait son monde en jouant l’hymne américain avec les dents, Takashi Nishioka préfère endormir son monde en faisant une fellation à un gros pipeau d’un mètre de long, chacun son truc :

youtube wdpXeJR_yBE (lien youtube mort depuis longtemps, désolé)

Heureusement que son bob magique est là pour remettre un peu d’enthousiasme :

youtube 8DuLJnRwDsQ (idem)

Last but not least, Nobuyasu Okabayashi accompagné d’un groupe même pas crédité à l’écran, les Happy End (un comble). A noter qu’au même moment sort leur mythique premier album :

Arrivés ici, vous vous êtes sans doute fait la réflexion que le son est loin d’être terrible. Cela viendrait-il de la conversion sur Youtube ? Que nenni ! Le son est exactement comme cela sur le DVD. Ce qui malheureusement achève de donner un côté crispant au festival. Pas de belles couleurs, montage emprunté, sons stridents, voilà qui ne peut que décevoir le quidam qui se précipiterait sur ce témoignage pensant y trouver un Woodstock like. L’ambiance est pacifique, ça oui ! Elle l’est même trop : on se dit rapidement que tout cela manque décidément bien de nerfs. Où sont l’énergie et la fantaisie de groupes tels que Canned Heat, les Who et autres Sha na na ? On aura beau chercher, on ne trouvera pas. Mais sans doute n’est-ce pas si grave tant cette plongée en ce morceau d’été japonais de 1969 n’est finalement pas si déplaisante. La perfection n’est pas là, mais sans doute n’est ce pas si grave. Seule importe cette captation d’un moment éphémère résolument tourné vers le plaisir de l’instant présent. Même si la fin, tout comme celle de Woodstock, avec sa splendide collection de détritus jonchant le sol, n’est pas sans transformer cette éphémérité en futilité.

 Retour à l’état de nature mais pas trop non plus hein !

 

(1) D’ailleurs, qu’étaient réellement le demi million de spectateurs à Woodstock ? Voir ce témoignage.

 

Denki Uniqlock

Ce week-end, c’est le retour des gracieux petits oiseaux d’Uniqlo avec un deuxième (et probablement dernier) montage concocté à partir des centaines de mini-rushs que fournissent les écrans de veille d’Uniqlock. Cette fois-ci, point de Paris (ou alors un chouïa) accompagné d’un charmant accordéon et de la voix de Maki Nomiya. L’ambiance sera un peu plus portée sur le gros son et les effluves de sueur des pistes des dancefloors (que j’écume comme chacun sait tous les samedis soirs, avec la même coupe de cheveux que Tony Manero) puisque la bande son a été fournie par Denki Groove. Lire la suite Denki Uniqlock

Pizzicato Uniqlock

J’en ai rêvé, Uniqlo l’a fait : l’écran de veille que l’on se prend à regarder comme un con pendant de longues minutes. C’est toujours pareil, on tombe sur une pin up gracile vêtue d’un chandail coloré et en train de virevolter devant une tour Eiffel ou un couloir d’aéroport. Les pas de danse durent cinq secondes avant de laisser place à l’horloge sur un fond pastel. Juste de quoi se remettre de ses émotions et de ronger son frein avant la prochaine bijin. Quelle tenue ? Seule ? En duo ? Gros plan ou plan large ? A peine le temps de se poser ces questions que de nouvelles formes colorées vous sautent au visage, cette fois-ci en train d’esquisser des entrechats à côté desquels les petits rats de l’opéra ont tout à coup l’air de miteuses musaraignes. C’est vif, beau, varié, coloré, élégant et sexy. Lire la suite Pizzicato Uniqlock

Les Cinglés du Music Hall Jap’ #6 : les Amoureux des Bancs Publics de Koshiji Fubuki

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Kyu Sakamoto s’invite chez les Mad Men


Un cocktail Mr Olrik ?

Pas besoin de regarder beaucoup d’épisodes de Mad Men pour sentir le travail d’orfèvre des scénaristes. Mais je dois dire que le deuxième épisode de la saison 2 m’a réservé une belle surprise. L’un des sujets de cet épisode est une tragédie aérienne, le crash d’un Boeing 707 de l’American Airlines entre la Jamaïque et New York. Nous sommes en 1962.

Donald Draper, le personnage principal (un publiciste de haute volée), se trouve à la fin de l’épisode dans un restaurant asiatique avec un client pour lui signifier une rupture de contrat avec sa compagnie. Cette absence de loyauté vis-à-vis d’un bon client coûte à Draper qui, après le départ résigné de l’homme d’affaires, reste seul à sa table pour siroter, pensif, un ultime verre.

C’est alors que retentit…

oui, c’est alors que retentit « Ue o mite arukou » de Kyu Sakamoto, seul chanteur japonais a avoir su balancer un tube dans les charts US. En soi, la présence de cette chanson est anachronique puisqu’elle fit là-bas un carton en 1963. Mais qu’importe, l’intérêt de ce choix est ailleurs. Conjugué à l’arrivée chaloupée de cette sublime serveuse, il fait évidemment son effet et ajoute en « couleurs locales » à ce décor de restaurant asiatique. Mais cette chanson est à mon avis moins un moyen qu’un but. Le choix d’un tel restaurant n’est pas pour amener cette femme qui réussit à scotcher Don Draper lui-même, mais bien pour faire entendre cette chanson. Pourquoi ? Tout simplement parce que Kyu Sakamoto, après avoir connu la gloire du billboard américain, connut bien des années plus tard le même sort que Buddy Holly et les malheureux passagers évoqués dans l’épisode : la mort dans un crash aérien, et pas n’importe lequel, celui du Vol 123 de la Japan Airlines, l’un des pires de l’histoire de l’aviation mondiale. Sur le fond, la chanson n’apporte rien à l’épisode, mais il y a dans cette référence, dans ce clin d’oeil, comme un soucis d’esthète de la part des scénaristes, une de ces petites perles accessibles à quelques happy few et qui vous font, de par la grace et la simplicité de cette scène, crier au miracle avec un frisson de plaisir. J’aime.

Les Cinglés du Music Hall Jap’ #5 : Konnichiwa Akachan d’Azusa Michiyo

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Je sais ce que vous pensez : ça y est, à passer son temps à changer des couches et à faire son papa gâteau, le vieux a fini par couler une bielle. Encore quelques jours, et Bulle de Japon va devenir Bulles de Lardons. Finies les bijins, bientôt ce ne sera plus que ça :

A cela je réponds : eh quoi ! Ne croyez-vous donc pas qu’en torchant des articles pour ce blog j’ai parfois l’impression de donner de la panade à des petits malappris, hein ? Avant de me faire un caca nerveux et de vous transformer en ceci :

Un lecteur en détresse

détendez-vous et prêtez donc une oreille à la douce voix d’Azusa Michiyo :

douce voix et doux visage. Ça va tout de suite mieux, hein ?

Konnichiwa Akachan (Bonjour bébé) est ce que l’on peut appeler un tube. Tout simplement. Et un gros. Sortie en 1963 alors qu’Azusa venait à peine de sortir de la fameuse école de Takarazuka, la berceuse aux paroles simplissimes (« bonjour bébé, c’est maman, papa va bientôt arriver… ») ne tardent pas à se faire une place solide dans une culture populaire et commune aux Japonais. Mettez un bambin dans les bras d’une Japonaise, soyez assuré qu’elle fredonnera un « ♫ konnichiwa akachan♫ » attendri. Il faut dire qu’il faudrait être une fameuse brute pour ne pas au minimum sourire à ces deux minutes vingt de paroles rassurantes susurrées par la voix à la fois complice et protectrice d’une Michiyo incarnant alors, le temps d’un tube, LA figure maternelle :

Ça donne envie de faire des mouflets, hein ? Un millions d’exemplaires furent vendus, Nihon Record Taisho à la clé (1),  et la chanson connut même le privilège de sortir l’année suivante en Grande-Bretagne chez Decca, excusez du peu. Et ce n’était pas fini puisque la même année, mais cette fois-ci en Australie, la chanteuse Noeleen Batley en fit une reprise plus qu’honorable :

Ladite Batley, sentant le bon filon, enchaîna avec un titre en japonais (owakare no namida) et une tournée promotionnelle au Japon.

Enfin, Michiyo chanta son tube lors du 14è Kouhaku Uta Gassen, la grande messe cathodique de fin d’année de la NHK, juste après Kyu sakamoto. Je précise car ces deux-là pour point commun d’avoir eu, pour leurs plus grands hits (Konnichiwa akachan pour Michiyo et Ue o uite aruko pour Sakamoto) le même parolier (Ei Rokusuke) ainsi que le même compositeur, Hachidai Nakamura auquel Michiyo rendra hommage bien des années plus tard, en 1992, lors de la 43ème édition du Kouhaku Uta Gassen, en interprétant à nouveau Konnichiwa Akachan.

(1) Cérémonie équivalente de nos victoires de la musique. Le Nihon Record Taisho est aussi le nom de la récompense la plus prestigieuse qui y est décernée à la meilleure chanson de l’année.

Umi Tokyo Sayonara (Misato Kinoshita, 2007)

Eh non ! Ce n’est pas la reprise en main de ma rubrique « bijin de la semaine » (qui devrait d’ailleurs revenir prochainement) mais juste un court article sur une musicienne que je viens de découvrir, Misato Kinoshita.

Comme quoi ça a du bon de se bousiller la rétine à mater des pellicules plus ou moins absconses d’étudiants aux Beaux-Arts de Tokyo, on y fait parfois d’intéressantes découvertes. Ainsi cette jeune femme, compositrice d’un film (que j’évoquerai là aussi prochainement) d’une certaine Natsuki Seta…

Qui n’a quant à elle rien d’une bijin mille sabords !

Quelques sonorités électroniques, des amorces de mélodies fragiles et éthérées, il ne m’en fallait pas plus pour me renseigner sur l’auteur de la musique. Bien m’en a pris, car il est toujours agréable de tomber sur ça :

… surtout lorsque le minois en question n’est pour une fois pas synonyme de soupe indigente. On se méfie toujours avec la pop japonaise hein ! On a souvent l’impression de se trouver face à des silènes inversés : l’apparence est aimable, mais pour ce qui est des mixtures salvatrices à l’intérieur, queud’ ! Heureusement, ce n’est pas le cas de ce

Umi Tokyo Sayonara

… premier et unique album (pour l’instant) de la belle. Entretemps, Kinoshita a donc composés des musiques de film, musique compilée dans un album…

… sobrement intitulé « soudtracks » et dans lequel figurent les morceaux utilisés dans le dernier film de Natsuki Seta, Usotsuki Mi-kun to Kowareta Ma-chan ( « a Liar and a Broken Girl » ), apparemment un peu drama sur les bords.

Concernant l’album qui nous intéresse, il propose dix ballades dans lesquelles l’auditeur se perd avec délice, vautré dans un univers cotonneux où la voix de Misato, dont le timbre suave et fragile m’a parfois évoqué Suzanne Véga, se fond dans une vaste palette sonore où les effets électroniques s’amalgament joliment avec des sonorités folks ou de fugitifs chœurs au loin (Boys meet Girls). Il en ressort une impression d’évanescence mélodieuse, bien plus fragile que celle d’un Shugo Tokumaru mais aux mêmes saveurs melliflues (1) et sucrées. Et puisque je viens d’évoquer la chanson Boys Meet Girls, autant finir par elle en guise d’exemple, d’autant que le clip n’est pas laid :

(1) Excusez cet adjectif, je lis pas mal de Huysmans en ce moment.

Jim O’Rourke AVANT Fukushima

Incontestablement le truc improbable de la semaine : Jim O’Rourke chantant de l’enka sous la tutelle d’un vieux sensei ! Sur le coup, je me suis tiré les poils du testicule droit pour le croire ! Le mec qui ressemble à un Jordi Savall dépouillé était-il vraiment O’Rourke ? Manifestement oui, on finit bien par l’admettre. Mais je dois avouer que ça m’a fait un peu mal de le voir dans cet état, et je ne sais plus trop si ça vaut le coup d’aller vivre au Japon si c’est pour finir aussi esquinté. Enfin !… tant que sa musique assure, et Dieu sait si The Visitor assurait, tant pis pour le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse due à sa fabuleuse créativité. Mais chut ! Écoutons plutôt :

Pour la qualité de sa prestation, n’étant pas un cador de l’enka, je ne saurais trop vous dire. J’imagine que pour quelqu’un pas rompu à ce genre, ça doit tout de même être pas si mal et je regrette que le vieux guitareux ne lui ait pas davantage foutu la paix dans sa tentative.

Mais tout de même… Jimbo… prends des vitamines quoi ! Ou, si tu tiens absolument à faire dans le doucereux, démerde-toi pour que ce soit accompagné d’une bijin et dans le cadre d’une jolie reprise d’une chanson d’Happy End :

Misora, de Sachiko Kanenobu (1972)

L’écoute d’une très belle chanson d’Iron & Wine m’a mis d’humeur folk pour tout le week-end. Les inévitables Happy end seront de la partie pour sûr ! mais tout aussi inévitablement une jeune femme dont je n’ai pas encore parlé en ces pages.

Pour les lecteurs qui seraient intéressés de se constituer une petite collection de folk made in Japan mais qui ne saurait par où commencer, vous pouvez d’ores et déjà aller commander Misora de Sachiko Kanenobu.

Et délicieuse avec ça !

Réalisé en 1972, cet album a pour particularité d’être le premier de la première chanteuse-auteur-compositrice japonaise. Découverte à 18 ans à Osaka, Sachiko signe en 1968 chez le premier éditeur indépendant japonais, URC (Underground Record Club), label qui changea considérablement le paysage musical japonais avec des groupes tels que Happy End, Folk Crusaders ou Kenji Endo.

On a pu la surnommer à cette époque la « Joni Mitchell japonaise », comparaison flatteuse mais réductrice en ce qu’elle assimile Sachiko à une simple imitation d’une artiste américaine (un peu comme si l’on qualifiait Happy end de « Buffalo Springfield japonais », pas faux mais un peu rapide). Pourtant, comme les meilleurs artistes japonais folk de l’époque, elle a su trouver le moyen de sonner naturellement de façon japonaise sans que l’auditeur soit toujours tentés de se dire à chaque coin de chanson « cela me fait penser à untel ou unetelle ».

Difficile à l’écoute de ce Misora de ne pas être charmé par la simplicité, l’innocence et la douceur qui se dégagent des chansons de Kanenobu. Souvent limitées à leur plus simple expression formelle (une voix, une guitare), elles résistent fort bien au temps. Le titre éponyme, à la fois gracieux et la simplicité même, donne tout de suite le ton :

La palette sonore s’enrichit dans le deuxième morceau, あなたから遠くへ, avec un orgue discret et un tam tam accompagnant gentiment un refrain entraînant, immédiatement accrocheur. Le genre de morceau que j’aime à écouter le matin devant mon bol de chocolat. Ça nettoie l’esprit et fait mieux passer le fait de se lever à 6H15 pour aller au boulot.

Le troisième morceau en revanche passe sur l’air de « va te coucher ». Beau, très doux, mais pas mon préféré.  Je le vois comme une sorte de préparation au morceau suivant, plus enlevé avec des sonorités country très plaisantes :

Fermez la portière, mettez le contact, allumez l’autoradio, vous êtes partis pour une balade sur les routes japonaises 70’s, un peu comme l’un des jeunes héros du Mouchoir Jaune (ouais, je sais, c’est le problème lorsque l’on passe son temps à sniffer de vieux films, le soupçon de pédanterie n’est jamais loin).

Si vous êtes à nouveau convaincu avec ce morceau, je ne vais pas insister, le reste de l’album est de la même eau. Évoquons juste pour terminer le  neilyoungien Aoi Sakana :

Si l’on aime le folk et la musique japonaise de l’époque, Misora est donc un petit bijou qu’il se faut posséder. Notons d’ailleurs que s’il s’est taillé un succès certain lors de sa sortie, il a par la suite connu une traversée du désert non moins certaine. La faute à Sachiko. Quelques mois avant la sortie de l’album au Japon, elle rencontre en effet à Tokyo Paul Williams, rock critique chez Crawdaddy et Rolling Stone. L’idylle fonctionne tellement bien qu’elle décide de quitter le Japon pour les States afin d’aller vivre avec lui, alors même qu’elle ne parlait pas anglais et qu’elle se trouvait au début d’une carrière prometteuse. Elle vit d’abord à New York puis elle s’installe en Californie où elle élève ses deux fils.

La carrière de Sachiko a d’emblée pris du plomb dans l’aile alors qu’elle venait tout juste de décoller. Malgré tout, deux années plus tard, la chanteuse ressent comme une petite velléité de reprendre sa carrière. Elle retourne au Japon afin de récupérer les bandes de Misora, et sans doute aussi celles d’autres chansons. Malheureusement, les types de chez URC, un peu rancuniers vis-à-vis de son départ précipité, lui rétorquèrent que les bandes, ben, ils les retrouvaient plus !

Un tantinet écœurée de l’industrie musicale, Sachiko regagne les States en se disant qu’on ne l’y reprendrait plus, qu’elle et la musique, c’était bien fini.

Curieusement, sa carrière faillit repartir au début des 80’s, et ce grâce à une rencontre pour le moins improbable. Alors à New York, elle y fait la rencontre d’un écrivain qui, après l’avoir entendue chanter dans une soirée, l’encourage chaleureusement à revenir à la musique. Allant même au-delà des simples conseils, cet auditeur enthousiaste va jusqu’à payer de sa poche les premières sessions d’enregistrements pour ce qui aurait dû être le premier album de Sachiko en anglais. Mais il était dit que la carrière de l’artiste serait un peu maudite puisque l’écrivain en question n’était autre que…

Philip K. Dick !

On est alors peu avant la sortie de Blade Runner, et l’écrivain va bientôt casser sa pipe. Comme par un fait exprès, sa mort interviendra en plein durant les séances d’enregistrement, Sachiko n’aura alors plus qu’à retourner à sa vie familiale.

Il est bien dommage que ces deux événements aient détournée Sachiko de la vie musicale, qui sait quels albums elle aurait pu sortir ? À la place, son œuvre définitivement embryonnaire se relança timidement dans les 80’s à travers quelques albums confidentiels pour l’Allemagne où elle se produisit sur scène, et bénéficia surtout au début des années 90 d’une redécouverte pleine d’éloges de la part d’artistes tels que Kanji Ozawa et Takako Minekawa. Maintenant révérée comme une pionnière du folk au Japon, elle a repris sa carrière cette fois-ci plus orientée du côté de la world music, en compagnie d’un chanteur pakistanais.

Vous hésitez encore ? Allons, une artiste produite par Haruomi Hosono ne peut pas être complètement mauvaise… (argument massue à l’usage des inconditionnels du génial moustachu)

Les Cinglés du Music Hall Jap’ #4 : Hadaka Nenbutsua Iwa no Ue d’Hibari Misora (1961)

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Eh oui ! Je continue encore un peu mon ramassage de pépites misoresques, mais cette fois-ci dans les 60’s. Au reste, peu de différences avec les 50’s : l’ambiance musicale est toujours aussi douillette qu’un film de Stanley Donen :

Du chauffage, des tatamis, des chocolats, du fois gras, un verre de moelleux et Singing in the Rain : une idée des plaisirs simples de votre serviteur.

Certes, Hibari n’est pas Cyd Charisse niveau sex appeal même si certaines photos dans les articles précédents ont pu montrer que c’était réellement une jolie fille.

Allez, une autre pour la route, ça ne fait jamais de mal.

Reste que dans cette chanson, Hadaka Nenbutsua Iwa no Ue, notre jeune chanteuse a du chien, indéniablement. Dès les premières mesures, difficile de ne pas être envoûté une nouvelle fois par ces sonorités de latin jazz, ces percussions discrètes mais entêtantes, et, enfin, la voix d’Hibari, pleinement dans un registre enka mais dont les « cha cha cha » un brin espiègles et provocants donnent envie de faire plus ample connaissance avec cette jeune femme qui se promène non loin d’un « Bouddha nu au-dessus d’une grosse pierre » (traduc’ du titre avec les moyens du bord ). Personnellement, j’échangerais volontiers plusieurs verres de Monbazillac contre le visionnage de la scène de

Beran me-e nakanori-san (1961)

… dans laquelle on entend cette chanson. Faute de mieux, voici un montage de karaoke. Pas ce qu’il y a de mieux aussi vous conseillé-je de fermer les yeux, de vous concentrer sur la musique en imaginant les déhanchements d’une jeune et jolie paysanne serrée dans un gracieux kimono :

Les Cinglés du Music Hall Jap’#3 : Rockabilly Kenpoh d’Hibari Misora (1958)

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Je sais ce que vous pensez : un troisième article sur Hibari Misora en moins d’une semaine, il nous prend vraiment pour des cakes.

Contre cela je m’insurge vigoureusement et vous dit : détrompez-vous ! Pour répondre à Eyfiss qui sur Drink Cold m’a adressé un vigoureux « Olrik! du lubrique! » (au passage, sympa la réputation, merci les mecs!) mais à qui je n’ai pu répondre suite à un curieux incident technique, d’autres lubricités sont en préparation. Mais voilà, les lecteurs de Drink Cold sont parfois d’abominables galopins qui ne comprennent pas que trop de foutre tue le foutre, trop de nichon tue le nichon, trop de gamahuchage tue le gamahuchage et trop de veuve tue la veuve (je m’arrête, je crois que vous entravez). Tenez, c’est comme les chocolats à la liqueur. Il n’y aurait que cela dans une boîte, on s’en lasserait, pas vrai ? Eh ben là, c’est pareil. Avec toutefois une petite différence, rappelez-vous donc les paroles de Forrest  « marshmallow face » Gump (je cite de visu) :

Les chocolats, c’est pas comme Bulles de Japon : quand  j’en mange trop, ça me fout la gerbe.

Tu l’as dit Bouffi ! Et puis que voulez-vous, en ce moment, écouter des vieux trucs et mater des chambara, c’est mon blaud. Donc j’y vais à fond les manettes, loin du froid ambiant et du caviardage, je m’enivre de ces pépites sonores dans lesquelles Hibari étale sa versalité musicale. Et puis, comme pour ma série sur les bijins, star system japonais oblige, on a tôt fait de tomber sur de jolies affiches ou des films sympas. C’est le cas avec ce Rockabilly Kenpoh. Quand on voit le visuel du disque, on se dit qu’on ne voit pas trop le rapport avec le rockabilly et la tenue d’Hibari. Pourtant :

un certain film, Hanagasa Wakashu (1958) permet d’apporter une réponse. Il s’agit d’une de ces nombreuses comédies musicales dans lesquelles Hibari a pu jouer (je rappelle : 150 films à son actif), comédies qui ne s’embarrassent évidemment pas de réalisme. D’où une fabuleuse scène dans laquelle Hibari chante, danse et fiche une mémorable raclée à une vingtaine de samouraïs, le tout avec un accent délicieusement canaille et qui sent sa yak’ à dix lieues ! Loin des clichés de la chanteuse enka fredonnant des airs sirupeux dans un décor en carton pâte fait de cerisiers en fleurs et de maisons de thé, Hibari nous montre ici de quel bois elle se chauffe et que chanter quand on a vingt ans, ça peut aussi être du roulement d’R tout en claquant du cul. Admirez et écoutez (à partir de la 2ème minute) :

Les Cinglés du Music Hall Jap’ #2 : Eskimo no Musume d’Hibari Misora (1955)

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C’est hier soir, alors que je m’apprêtais à me coucher après une dure journée (notamment parce qu’il avait fallu faire le sapin de Noël, secondé que j’étais par un Olrik Jr hystérique), que je me posai cette question :

« Mais au fait, existe-t-il des chansons sur les eskimos ? »

Je me glissai malgré tout sous la couette mais, trop tard ! le mal était fait.
Tel un espresso italien serré comme le string de Jackie Sardou (autre pensée susceptible de vous donner une nuit blanche), cette question eut tôt fait de tourner à l’obsession et de m’empêcher de trouver le sommeil. Las, je sortis du lit conjugal et me rendis à l’ordinateur pour trouver une réponse en guise de somnifère.

Mais par où commencer ? En fait, je me dis que quitte à trouver une chanson sur les eskimos, on avait plus de chances de la dégotter chez quelqu’un qui avait enregistré plus de 1200 chansons. Une petite recherche du côté d’Hibari Misora et bingo ! un titre ne tarda pas à tomber sous mes yeux : ce Eskimo no musume datant de 1955 :

Ce qu’il y a de bien avec ces chansons 50’s d’Hibari, c’est leurs influences américaines. Un plongeon dans de l’enka pur et dur m’aurait refroidi or là, c’est tout le contraire. La chanson nous parle d’une jolie fille venue du froid mais ces cuivres, ces percussions et ces maracas typiquement latin jazz vous réchauffent le cœur et vous donneraient envie de faire quelques pas de danse avec une des jolies portoricaines de West Side Story. À cela s’ajoute la voix d’Hibari capable de s’adapter à n’importe quelle atmosphère (d’autres exemples viendront).

À noter que l’on entend cette chanson interprétée par Hibari elle-même dans un film de 1955, Janken Musume :

Film dans lequel elle  interprète aussi une chanson qui doit vous dire quelque chose :

https://www.youtube.com/watch?v=jm1-KXgPlvI

Inutile de dire qu’après deux pareilles perles, c’est tout apaisé que je regagnai la couche et ne tardai pas à dormir du sommeil du juste, me rêvant dans la peau d’un eskimo en train de danser avec une Japonaise chantant ces paroles :

♫ Eskimo no musume

Kawai musume…♫

Allez, une dernière pour la route :

https://www.youtube.com/watch?v=mrbegS0LHrI

Les Cinglés du Music Hall Jap’ #1 : I saw a pretty cowboy, de Hibari Misora

« J’aime ! Tu aimes ! Il aime ! Nous aimons ! Vous aimez ! Ils aiment le music hall ! Les Cinglés du music hall ! Une émission de Jean-Christophe Averty pour ceux qui aiment vraiment le music hall ! »

Les Cinglés du Music-Hall, la lénifiante émission de Jean-Christophe Averty, fait partie de ces émissions radiophoniques que je regrette. Non que je sois un spécialiste des vieilleries qu’il y diffusait, ce serait plutôt le contraire, mais il y avait toujours un plaisir particulier à bouquiner tranquillement après le déjeuner, la tasse de café à portée de main, en écoutant cette voix zézayante balançant dix mots à la seconde et les vieux 78 tours crachoteux de sa dantesque collection.  Durant une heure, l’émission transpirait la passion et nous faisait faire un bond temporel de plusieurs décennies dans de vieux cafés parisiens ou des boites de la Nouvelle Orléans. Même si je n’y connaissais rien, j’aimais.
Et de toute façon, j’ai toujours été bienveillant envers le vieux créatif sulfureux des 70’s qui avait entre autre réalisé le fameux clip de l’intégralité de Melody Nelson :

Bref, cette intro digressive pour dire qu’il m’arrivera d’évoquer des chansons d’une sorte d’âge d’or de la chanson populaire japonaise. Paniquez pas ! J’en vois déjà qui se crispent, qui imaginent que Bulle de Japon va bientôt en Chance aux Chansons et que je vais peu à peu me transformer en cette chose :

Salut Olrik ! Ça va ma puce ?

Allons, je vous le dis franco : pas de Mireille Mathieu, d’André Verchuren et son accordéon magique, ou encore de Riquita jolie fleur de java et autre Josélito à la voix d’or. Non, on essaiera de viser la crême de la crême oldies japonaise. Et pas de pensums explicatifs : je ne suis pas une bête en la matière, je découvre en même temps que vous. Juste de petites plongées dans l’océan enka (et pas seulement l’enka d’ailleurs) comme ça, rapidos, en apnée, histoire de dénicher des perles susceptibles d’êtres originales. Si c’est le cas, tant mieux, sinon, tant pis, je ferai mieux la prochaine fois…

… grâce à tonton Jean-Christophe qui me prodiguera des conseils d’une main de fer.

On commence donc avec une chanson d’Hibari Misora datant de 1954. Car tant qu’à commencer cette série , autant le faire carrément avec celle qui est considérée comme la reine de l’enka. Jugez plutôt : 40 ans de carrière, 1200 chansons, 68 millions de disques vendus, 150 rôles au cinéma. Rien de préfabriqué dans son succès : alors âgée de 9 ans, elle participa à un concours de chansons de la NHK. À la fin de sa prestation, le public fit trembler la salle de ses applaudissements mais les juges, totalement choqués par cette gamine qui chantait comme une femme de 30 ans, refusèrent de faire retentir la clochette pour la désigner comme la gagnante. Qu’à cela ne tienne, l’opiniâtreté d’Hibari lui valut ses premiers succès puis assez rapidement une place de n°1 dans l’industrie musicale japonaise. En 1957, alors âgée de 20 ans, son compte en banque atteint les 30 millions de yens. Ajoutons à cela qu’elle était  une bijin et vous comprendrez que parfois il y a vraiment de quoi être écœurés par la bonne étoile de certains :

Hibari dans les années 50. Matez-moi la mousmé les gars !

Écœurée, une jeune fan de 19 ans le fut puisqu’elle essaya de défigurer son idole à coups de projection d’acide chlorhydrique. Hibari s’en sortit de justesse… au contraire de de l’acteur Shinichi Nishimura qui, assis juste à côté d’elle, en prit plein la gueule et devint aveugle! Lui, c’est clair, n’était pas né sous la même étoile qu’Hibari.

Voilà pour le contexte de la chanson du jour, datée de 1954. Pour le reste, on verra ça à l’occasion d’autres chansons. Sachez juste qu’Hibari est morte dans l’alcoolisme dans les années 80. Son décès a été un événement au moins aussi marquant que la mort de Johnny Halliday chez nous, c’est vous dire.

I saw a pretty cowboy m’a tout de suite tapé dans l’oreille par son ambiance country et cette voix américaine fleurant bon la cowgirl délurée. On sent une certaine facilité chez Hibari à pousser la chansonnette dans un américain marshmallesque. Il faut dire ici que, fascinée par Julie London ou Nat King Cole, la belle eut toujours la tentation d’avoir un style musical américain. Cela malheureusement n’arriva pas et il faut se contenter de quelques perles éparses comme cette chanson comprenant des paroles en anglais et en japonais. Mettez donc votre plus beau kimono et votre stetson pour l’écouter, vous m’en direz des nouvelles :

Un Japonais à la Factory : Harumi

C’est l’article « cabinet de curiosités » du jour. Et on le doit à Harumi. Harumi qui ? Ben, Harumi quoi, un chanteur qui a fait un album de rock psyché en 1967 intitulé, euh… Harumi :

Je vous sens un peu dubitatifs. Pourtant, les plus observateurs d’entre vous auront sûrement remarqué un petit logo, celui de Verve, la célèbre compagnie qui a produit entre autres groupes le Velvet Underground et les Mothers of Invention.

Freak out, my friend

Qu’un obscur chanteur japonais ait pu être produit par Verve peut surprendre. Et pourtant, c’est ce qui est arrivé à Harumi après avoir traversé l’océan Pacifique. Certains ont une bonne étoile tout de même : Harumi aurait pu végéter à New York quelques mois avant de repartir la queue entre les jambes dans son pays. Mais non, coup de bol, il tombe sur le légendaire Tom Wilson, producteur du Velvet, de simon & Garfunkel et Bob Dylan, excusez du peu. Il décide de le prendre sous son aile en l’aidant à réaliser ce petit chef d’œuvre de capharnaüm musical.

Ce premier essai se répartit carrément sur deux disques. Eh oui, quitte à être ambitieux, autant commencé par un double album. Le premier est une collection de 11 chansons qui sont autant d’amuse-gueules psychédéliques délicieusement orfévrés. Ainsi la première chanson, Talk about it :

Orgue minimaliste, cuivres rutilants et cette voix fragile qui dans quelques chansons a un côté « lennonien ». Je ne sais pas à quoi carburait Harumi à l’époque, mais on a l’impression d’un cosmonaute sous LSD parti aller chercher un gisement d’acide à la surface d’Alpha du Centaure. Voix très datée dans ses effets mais pleine de charme. Le reste est du même tonneau avec en cadeau surprise l’utilisation du vibraphone, de rigueur pour ce style de musique.

Évidemment, on peut se poser la question : tout cela est-il vraiment original ? Non, et cet album corrobore cette idée qui consiste à affirmer que les artistes japonais durant les 60’s finissants et les 70’s ont trop souvent cherché à imiter ce qui se passait outre pacifique. Concernant ce double album, le maître ès musique psyché pourra y déceler une multitude d’influences. En cela Harumi est l’archétype du genre et on raconte d’ailleurs que Zappa, qui n’en avait pas grand chose à foutre des hippies, et qui ne se privait pas de le montrer dans ses chansons, qualifia cet album de « flower-power album », expression dédaigneuse dans sa bouche laissant entendre qu’il n’avait absolument aucun désir de l’écouter. L’anecdote est évidemment à prendre avec pas mal de pincettes.

Non, en fait j’aimais bien écouter Harumi quand je faisais du jardinage à la maison.

Reste que, pour les meilleurs de ces artistes japonais attirés par ce qui se passait outre Pacifique, ces imitations pouvaient avoir une touche personnelle qui leur permettait de ne pas nécessairement faire pâle figure à côté de leurs prestigieux modèles. C’est, je trouve, le cas d’Harumi. On a souvent écrit à son sujet qu’il se trouvait quelque part entre le Velvet Underground et les Mothers of Invention. La comparaison est bien sûr un peu écrasante, Harumi n’est évidemment pas du même niveau, mais que l’on puisse faire sans crainte du ridicule une telle comparaison donne une idée de la qualité et de l’ambition de cet album, ambition qui explose les faces du deuxième album.  Celui-ci est composé de deux morceaux marathon : Twice Told Tales Of The Pomegranate Forest (24 minutes) et Samurai Memories (19 minutes). Le premier est le plus difficile d’accès.

On y entend les voix d’Harumi et de Tom Wilson lisant des textes sous fond d’instruments traditionnels indien et japonaise. Anti-commercial à souhait mais aussi, malheureusement, un peu chiant. Plus intéressant est Samurai Memories, morceau qui fleure bon la Factory et qui m’a fait penser à Sister Ray ou The Gift du Velvet.

Bulles de Japon ? Mais qu’est-ce qu’on fout là nous ?

Imaginez, nous somme en 1967 à la Factory. Lou, John, Sterling et Moe sont partis aller s’en griller une et ont laissé la scène vide. Un jeune Japonais monte alors sur scène, s’empare du micro, et part pour un jam électrique de 19 minutes. Il ne chante pas mais parle en jap, accompagné d’une multitude de musiciens se répondant tour à tour, s’efforçant de faire briller le plus longtemps possible ce rock psyché aussi planant qu’irrésistible.

Rien que pour ce morceau, Harumi mérite votre curiosité. La suite fut moins glorieuse pour lui. Ou plutôt, elle fut totalement cohérente : tel un flacon d’acide que l’on aurait oublié de reboucher, Harumi s’est définitivement évaporé dans la nature, laissant derrière lui cet unique album.