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La leçon de photo d’Araki

L’amateur de photobooks signés Araki le sait, il est parfois frustrant de ne pas avoir accès à de traductions de ses livres en français. Je dis bien « traductions » et non pas « publications ». Des livres faisant découvrir des facettes de son œuvre, l’amateur occidental en a. Mais il suffit d’avoir entre les mains des titres japonais pour s’apercevoir qu’Araki aime souvent à commenter ses images, à raconter les circonstances dans lesquelles elles ont été prises, à préciser ses intentions en tant que photographe, à tel point que le texte supplante parfois l’image. Plus d’une fois je me suis fait avoir en commandant un livre sur Mandarake ou sur Book-Off, m’apercevant à la réception du colis que le livre était constitué à 80% de textes, évidemment japonais, pas bilingues comme cela peut être le cas chez Taschen. Frustrant.

L’édition japonaise

Bref, c’est dire si cette Leçon de photographie intégrale publiée par les éditions de l’Atelier akatombo est précieuse. Sorti en 2011 au Japon chez Hakusuisha sous le titre 完全版 写真ノ話, l’ouvrage fait un panorama autobiographico-pictural de l’œuvre d’Araki, abondamment commenté par lui-même.

On y trouvera plusieurs entretiens avec Susumu Watada, mais surtout de nombreux commentaires sur des photos importantes aux yeux du maître (336 photos en tout). Le ton est familier, volontiers chaotique, la démarche des traducteurs ayant été manifestement de reproduire l’oralité du personnage. Et pour peu que l’on connaisse la voix et le débit du personnage, on a très vite l’impression de l’entendre causer, un peu comme s’il était juste à côté de nous en train de feuilleter un album de photographie. Cela n’est pas sans charme, même si cela peut aussi agacer, le parler arakiesque n’étant pas sans exercer un certain radotage brumeux.

Bon, certaines photos permettent aussi de reprendre courage, c’est vrai.

Il n’en demeure pas moins qu’on sort de la lecture de ce livre qui couvre les années 1963 à 2010 avec une image assez précise du personnage. Ce dernier nous raconte aussi bien son amour pour Chiro, sa célèbre chatte qui a donné lieu à plusieurs photobooks, l’importance de Sentimental no tabi – le livre manifeste lié à la mort de sa femme – mais aussi son goût pour pour les photographies de ciels, son amour des femmes (souvenir ému de son Fūjo consacré à des MILF anonymes qui ont désiré se faire prendre en photo en tenue d’Eve), de certains quartiers de Tokyo, etc. C’est parfois un peu chaotique, ça foisonne surtout avec le bagout du bonhomme, mais au final c’est une porte d’entrée très intéressante pour quiconque aimerait découvrir son œuvre. Pour l’approfondissement, il faudra investir dans d’autres livres car les reproductions en miniature s’avèrent évidemment un peu frustrantes.

Cela dit, ces reproductions n’empêchent pas non plus une certaine qualité. Ce qui frappe dans cet ouvrage c’est l’excellente qualité du papier glacé et la finesse des reproductions qui permet largement de contenter la curiosité du lecteur, en attendant mieux. Et si vous ôtez la jaquette, surprise ! vous découvrez alors sur la reliure une photo du quartier d’Ochanomizu. Un bel objet en définitive, à tel point qu’on en viendrait à souhaiter que l’Atelier akatombo se lance un peu plus dans l’aventure de la publication de photobooks, et pas seulement d’Araki.

Jeunes Filles d’Araki

En ce moment, petite envie de reprendre en main la section « photobook » du site. À tout seigneur tout honneur, c’est Araki qui va ouvrir le bal avec ce petit photobook dégoté l’été dernier au Japon dans l’un des trois Book-off de Miyazaki. Si je me souviens bien, je revenais en vélo du centre-ville et décidai une petite halte au magasin près du parc Heiwadai. Bien m’en pris car je tombai sur ceci :

Les jeunes Filles d’Araki ? Et pour seulement 400 yens (le livre en vaut 3333 neuf) ?! Comme toujours dans ces cas-là, c’est d’une main fiévreuse que je m’emparai du précieux objet et que je me dirigeai ventre à terre à la caisse pour l’acquérir.

Que cachait donc ce doux titre ? Une fois arrivé à la maison, profitant que les kids n’étaient pas là, c’est un peu inquiet que je sortis le livre de son plastique, espérant que je n’allais pas tomber sur un recueil de photos de shibari, genre qui me lasse toujours très vite (je vous assure !). En fait non, on était loin, très loin même, de ce style de photo. Le titre annonçait bien la couleur : il s’agit d’un recueil de jeunes idols ne dépassant pas la vingtaine (pour être exact, 19 ans est l’âge maximum représenté).

Rien de salace, que de l’inoffensif, pas même une photo de nu ou même de semi-nu. Par contre, des sourires à la pelle, ça oui, les différents modèles scrutant souvent l’objectif d’Araki-san de leurs expressions les plus kawaii en diable. Il faut reconnaître qu’une grande banalité se dégage de pas mal de portraits. La déception se fait donc en un premier temps sentir et puis, en le feuilletant, on découvre tout de même des compositions qui sentent leur Araki. Encore une fois rien de trash, mais parfois des détails par exemple liés à des contrastes avec ce je ne sais quoi d’étrange, comme ce joli bonbon rose assis sur des plantes miteuses :

… ou encore cette douce créature dans un lieu mortifère, la mort étant comme on le sait un des thèmes de prédilection d’Araki :

Au bout du compte, c’est une promenade de 180 pages en charmante compagnie et assez plaisant à laquelle nous convie Araki. Pas renversant, mais joli.

L’ouvrage a été publié en 2000 chez Magazine House. Ses dimensions sont 21 x 20cm.

Quant aux modèles, si vous vous demandez de qui il s’agit, voici la liste dans l’ordre d’apparition : Chie Tanaka, Rika Sakai, Kou Shibasaki, Eiko Koike, Elizabeth Ambrose, Yoko Mitsuya, Saki Kamiryo, Runa Nagai, Mitsuyo Shimura, Junko Motomiya, Maho Nonami, Sion Nakamaru, Kai Kazama, Sayaka Kamiya, Erika Tajima, Yuki Matsuoka, Hiromi Eguchi, Yukako Kukuri, Asuka Komayu, Yuki Inomata, Ran Nakazawa.

 

Highway to the photobooks et autres chinoiseries

Reprise de la vie tranquille à Miyazaki après sept jours nous ayant fait passer par Takatsuki pour retrouver la famille de la cousine de ma femme, puis pour revoir Kyoto, Osaka et Tokyo. Beaucoup d’endroits ont été retrouvés (Gion, Dotonbori, Jinbocho…), d’autres ont été découverts pour la première fois. Ainsi le château d’Osaka ou la tour de Tokyo, enfin découverte à la fin de mon séjour de deux jours en solitaire à Tokyo. Maintenant qu’il n’y en a plus que pour le Tokyo Sky Tree, il fallait bien que je me décide à visiter la vieille dame nipponne, surtout après avoir récemment lu Tokyo Tower de l’excellent Lily Francky.

Impossible d’entrer dans les détails de ces sept journées ici, disons juste qu’avec ce rythme cyclique de voyages effectués tous les deux ans commence à s’installer un curieux effacement temporel se manifestant par nombre d’épisodes de déjà vu et ce, même pour les choses les plus insignifiantes. Un bruit, un décor en face de nous alors que nous attendons un train sur un quai ou un plat, tout cela nous donnait l’étrange sensation de n’avoir quitté le Japon que quelques moins plutôt que deux années. Au plaisir de la redécouverte s’est donc substituée une simple sensation d’un retour à la maison après une brève absence. Ce n’est plus « osashiburi » mais plutôt un « tadaima ! » qui désormais sera de rigueur. Du coup l’avidité qui me saisissait à chaque voyage pour fixer, ne pas perdre une miette de chaque moment vécu s’est estompée au profit d’une tranquille nonchalance, ce qui n’est peut-être pas plus mal. L’inquiétude de voir le temps filer aussi vite que le Nozomi m’amenant parfois à montrer un visage grincheux aux miens, est  devenue une quiétude qui se fixe dans l’instant présent et regarde avec satisfaction les jours passés. Ces derniers n’ont pas toujours été remplis comme le Olrik d’il y a deux ans aurait aimé qu’ils le fussent, mais peu importe. A la moitié de ce septième séjour, il nous reste encore un bon paquet de jours à savourer à Kyushu, entre les baignades quotidiennes à la plage du coin, les footings matinaux, les promenades en ville et les relaxations d’épiderme au onsen. Au moment ou je tape ces lignes, le footing au parc a été effectué, petit décrassage après les journées de marche que je me suis enquillées à Tokyo durant lesquelles je suis rentré à l’hôtel un brin fourbu, crotté et malodorant. Pour la suite de la matinée, le programme ne promet pas d’être exténuant. Ma pile de photobooks achetés à Jombocho et aux Mandarake de Nakano et Shibuya sont à côté et je n’ai pas encore eu le temps de les sortir de leurs cellophanes. Les mômes montrent leurs cartes Pokemon ou leurs médailles Yokai Watch, moi je montre mes beaux photobooks. Pour un article de reprise, je pense que ça fera l’affaire et intéressera ceux qui trouve que la rubrique « photobooks » de ce site est un peu trop mise de côté.

A ce propos, je verrai prochainement a possibilité de greffer au site une rubrique wiki exclusivement consacrée aux photobooks japonais. Ce serait évidemment une rubrique collaborative et dont le but serait de faire une gigantesque base de données en français qui permettrait à l’amateur ou au néophyte de s’y retrouver dans la pléthore d’ouvrages de ce type. On attendra pas de notices ultra développées : juste une image de la couv’, l’auteur, le nombre de pages  et quelques lignes présentant l’ouvrage. Si l’envie vous prend de faire baver en présentant un livre que vous garder précieusement dans votre bibliothèque, il ne faudra pas hésiter. Bref, on verra ça bientôt (ou pas, ce sera aussi en fonction de l’aspect technique de la chose).

Allez, voici donc les quelques achats effectués à Tokyo. « Quelques seulement » car, comme d’habitude, entre bourrer le sac de livres parfois bien lourds et entreprendre de longues journées de marche dans la capitale, il faut trouver un compromis, et puis il y a toujours la possibilité d’en acheter d’autres sur Book Off, Amazon et autre Yahoo auctions, chose que je verrai de plus près dans les prochains jours.

Commençons avec Jimbocho, quartier que je ne présente pas, cela a déjà été fait. Je me suis d’abord arrêté à la librairie consacrée au cinéma . Obectif : ne pas y passer plus de trois quarts d’heure et en sortir avec 2-3 posters. Difficile de faire un choix mais j’ai pu en sortir avec deux affiches de films avec ce bon Bunta Sugawara :

poster film sugawara 1 poster film sugawara 2

Et ce poster extrait d’un Heibon Punch  :

poster heibon punch

Ensuite, direction Komiyama afin d’en repartir avec au moins un photobook. L’intérieur était animé par un couple cinquantenaire de Chinois, malpolis comme il se doit, qui apparemment faisaient chier la vendeuse avec une multitude de requêtes. Habituellement je ne prête guère d’attention aux touristes étrangers mais là, impossible de faire fi de cette triste vérité : les touristes chinois semblent décidés à repousser toujours plus loin les limites du sans gêne, de la vulgarité et du ridicule. Plus que jamais la perche à selfie semble être vissée à leurs mains. Observer le lieu qu’ils découvrent, observer les autochtones ne les intéressent pas. Ce qu’ils veulent, c’est montrer sur la photo que leurs trombines se trouvaient à tel ou tel lieu dans leur existence de nouveaux riches. Que d’autres personnes n’appartenant pas à leur tribu soient à proximité et aimeraient bien utiliser l’endroit où ils se trouvent pour prendre une photo ne les intéressent pas non plus, ils prendront le temps qu’il faut pour réussir leur mise en scène de merde (genre donner l’impression que sa femme soulève un tori, poilant !). Durant ces quelques jours, ç’a a été un festival. A Dotombori je crois avoir plus entendu parler chinois que japonais. Lors d’une petite halte rafraîchissante à un Lawson, je me suis limite fait bousculer devant le bac à glaces par un horrible petit obèse, casquette américaine enfoncé jusqu’aux sourcils et ridicule maillot de Stephen Curry sur les épaules, bien décidé à choper sous mon nez la dernière glace Meiji à la vanille (saloperie, va !). Et je passe sur les jeunes Chinoises qui avec plus de simplicité pourraient être jolies mais qui, avec leur volonté de se distinguer en ayant l’air cool et sexy, ne sont finalement pas très éloignées des putes vietnamiennes de Full Metal Jacket :

Au carrefour de Shibuya, c’est un père de famille qui s’est méchamment fait klaxonner dessus parce qu’il prenait tout son temps pour faire une vidéo. Et le « maaa ! » de protestation qu’il a alors gueulé était bien loin d’avoir le même charme que le « ma ! » des Italiens. J’ai tout de même croisé un homme très poli à la gare de Fukuoka ainsi qu’une discrète famille dans le métro de la ligne Marunouchi. Ce couple discutait calmement tandis que leur progéniture (un garçon et une fillette), loin des abominables et bruyants lardons voleurs de glaces que j’avais jusqu’à présent croisés, étaient tout mimi à regarder sans piper mot ce qui se passait autour d’eux.

Mais ces exemples mis à part, le tableau est plutôt sombre et à parfois contribué à me faire quitter un endroit plus tôt que prévu. A la libraire de Jimbocho, la matrone a à un moment gueulé sur sa larve de mari parce que le livre qu’il proposait d’acheter ne lui convenait pas. Devant moi se trouvait une jolie fille qui parcourait un livre consacré à Doisneau et qui observait la scène non sans malice. Alors que la vendeuse était repartie à l’étage pour aller chercher je ne sais quoi afin de satisfaire une énième requête, la maritorne a rageusement fermé le livre d’art, ne s’apercevant pas qu’elle pliait au passage les premières pages et le volet intérieur de la jaquette Moi qui ai un respect quasi religieux pour les livres et qui désinfecte précautionneusement le moindre livre acquis lors d’une brocante, j’ai cru que j’allais calmement poser le livre d’Araki que je tenais pour aller la gifler. Mais je me suis contenté de serrer les dents et quelques secondes plus tard, les affreux sont partis avec tout de même un livre sous le bras. J’allai à la caisse et, pris de pitié devant la petite vendeuse quelque peu essoufflée par cette aventure chinoise, je la fis rire en la rassurant d’emblée sur le fait que je n’étais pas chinois. Avant de sortir je m’arrêtai pour consulter un dernier livre que je venais d’apercevoir, derrière moi la conversation discrète entre la vendeuse et une de ses collègues me fit comprendre que chaque visite de touristes chinois constituait l’anecdote humoristique de la journée.

Après Komiyama, duquel je sortis avec ce livre :

araki works 9

…je décidai de découvrir Book Dash. La devanture était engageante :

book dash 1

Et l’intérieur ne l’était pas moins :

book dash 2

Au programme : imagerie et objets vintages, photobooks de gravure idols, magazines pornos, etc. Une inspection d’un des bacs à l’entrée me fit tomber sur ceci :

araki fake love

Comme se procurer l’intégralité des livres d’Araki est quelque peu mission impossible, surtout lorsque certains sont fort chers et que la place dans ma bibliothèque commence à être limitée, il faut bien faire des choix. 600 yens pour un photobook d’Araki, moi je dis banco ! Et tant pis si à l’intérieur il n’y a pas le poster qui accompagne normalement ce livre.

Le lendemain, direction Nakano et son monstrueux Mandarake au Nakano Broadway :

Nakano Broadway

J’y étais allé il y a douze ans et avait évidemment été frappé par le nombre de magasins consacré aux mangas, aux anime et au merchandising correspondant. Rien n’a changé, c’est toujours aussi dantesque. Le temps d’une petite promenade de trois quarts d’heures, je tombai sur une boutique mandarake consacré aux livres d’arts. Acheter le Izumi, this bad girl d’Araki était tentant :

araki izumi bad girl

Mais l’ouvrage était cher et surtout encombrant. A la rigueur, si j’étais motivé pour l’acheter, mieux valait se le faire livrer en l’achetant sur le net.

A côté du magasin se trouvait une autre boutique (toujours estampillée Mandarake) où un rayon était consacré aux photobooks d’idols. Dans un panier au sol il y avait quelques livres parmi lesquels celui-ci :

shinoyama 135

Je le connaissais, j’en ai même une version numérique, mais bon, comme j’ai un faible pour Kishin Shinoyama et que le livre possède plusieurs pages consacrées à Momoe Yamaguchi, Agnès Lum et Nami Asada, je m’emparai du livre et dégainai sans sourciller le billet de 1000 yens (bonne plaisanterie, ce prix) pour en faire l’acquisition.

Après Nakano, j’ai passé une heure à Harajuku à glandouiller en prenant des photos. Puis après je me suis rendu à Shibuya pour aussi aller inspecter la section livres de photo du Mandarake du coin. Histoire de faire baver mes chers lecteurs, voici ce que je vis dans une vitrine :

livre reiko ike

Oui, le fameux livre tout à la gloire de Reiko Ike. Je répandis aussi un peu de bave sur le plancher. Quant à dégainer 35000 yens pour l’acquérir, c’était tout de même un peu chaud. Plus raisonnable était l’acquisition de ce livre :

ishiguro kenji portraits

L’ouvrage propose une galerie de portraits de célébrités en N&B. je n’en dis pas plus, je pense que j’en ferai un article prochainement. C’est un beau livre.

Enfin, juste à une encablure du Mandarake se trouve le Book Off de Shibuya. Pas mal de photobooks d’idols parmi lesquels je dégottai un autre livre de Shinoyama :

shinoyama bora bora

Pas forcément exceptionnel mais bon, pour 200 yens (!), on ne va pas se plaindre. Plus intéressant en revanche est Roppongi Hills, du même Shinoyama, choppé pour 500 malheureux yens :

shinoyama roppongi hills

Voilà, c’est tout pour l’instant. Encore un ou deux achats livresques je pense et ce sera tout, il faut laisser de la place dans les valises pour les boutanches de shochu et d’umeshu que je veux ramener en France.

Pour l’heure, alors que je tape ces lignes, commencées hier dans le shinkansen, je sirote un café matinal tout en regardant la cérémonie d’ouverture des J.O. Il y a ce soir, normalement, le feu d’artifice de Miyazaki mais avec la pluie qui est tombée il y a quelques minutes et qui semble promise aussi pour cette après-midi, il y a des chances qu’il soit reporté. En tout cas pas de séance de plage pour cette après-midi, je crois que nous allons être obligés de nous contenter du onsen dans le centre-ville. Ach ! Que de soucis lors de ce septième séjour !

 

Le Dépays

dépays couverture

Le Dépays a longtemps été un vieux serpent de mer pour moi. Voulant à tout prix le lire mais souhaitant que cela se fasse exclusivement par le biais d’une édition papier, je me suis contenté de le parcourir distraitement par le biais de sites sur internet ou par celui du CD-ROM Immemory (1). J’allais bien tomber un jour sur un fou qui allait vendre son exemplaire sur Ebay pour quelques euros mais non, le miracle ne s’est jamais produit.

Il allait pourtant bien falloir que je me mette à le lire sérieusement un jour. Quand on prétend animer un blog culturel sur le Japon, impossible de faire l’impasse sur Chris Marker. Du reste, je ne l’ai pas totalement faite, l’impasse, puisqu’ici ont déjà été évoqués le Mystère Koumiko et Tokyo Days. Mais il me reste encore à évoquer le prodigieux Sans Soleil et ce Dépays, donc, que je viens de lire, enfin ! dans de bonnes conditions. Pas que le livre occupe glorieusement une place dans ma bibliothèque, encore une fois le contact papier pour ce dernier ne semble pas encore à l’ordre du jour. Néanmoins, je ne peux que remercier la bonne âme qui a entrepris de scanner l’ouvrage dans une honnête résolution et décidé de poster un pdf sur le web. Ça ne remplace pas l’objet livre mais cela m’a permis de mettre un temps mon obstination de côté et d’enfin découvrir l’intégralité du Dépays, avec le texte et les photos qui l’accompagnent. Et peut-être, finalement, que ça valait le coup d’attendre un peu, tout cela n’en a qu’intensifié le plaisir de lecture. Je comprends mieux en tout cas le statut de livre culte qui auréolait cet ouvrage aux yeux de ceux qui apprécient autant Marker et le Japon. Et même pour ceux qui n’auraient qu’un intérêt pour le Japon, ne connaissant pas le réalisateur français, on ne peut que leur conseiller d’entreprendre la lecture du Dépays tant la restitution de ce qui fait pour Marker l’intérêt du Japon peut correspondre à leur propre vision de ce pays et de leur rapport à lui.

depays-1En ce qui me concerne, beaucoup de phrases ont trouvé en moi une résonance. Toute proportion gardée, ce blog est un peu mon Immemory, un Immemory exclusivement consacré au Japon et dans lequel se trouvent tous mes fantasmes envers un pays que j’aime et dont je ne sais jamais si, justement à cause de cet amour, il faudrait que j’aille y vivre ou y rester prudemment à distance pour le retrouver uniquement lors de séjours au plaisir toujours renouvelé. Le temps de confronter mes fantasmes à la réalité puis de revenir au pays pour les faire fructifier avec une nouvelle dose de fantasmes. Cette confrontation entre réalité et univers fantasmatique, Marker la résume bien dès le premier chapitre :

Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée reçue de prendre le contre-pied des idées reçues, mathématiquement les chances sont les mêmes pour tous, et que de temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre, être là — dasein — et tout vous sera donné par surcroît. Enfin, un peu.

« Ne jamais s’inquiéter de comprendre » même si, tout le long du texte, Marker donnera des preuves de sa compréhension. Mais elle restera personnelle, alimentée par une pensée mi-sérieuse, mi-poétique et son point d’arrivée n’est peut-être pas si important. Moins en tout cas que les multiples points d’appui dont elle a usé pour y parvenir et qui lui ont permis de créer un Japon, son Japon, qui sera investi par ses mots et par ses photos à la fin de chaque chapitre et qui, effectivement, donnera l’impression d’avoir été « compris ».

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Voici pêle-mêle une petite restitution de ce qui m’est apparu lors de cette première véritable lecture. Rien d’exhaustif. Compte tenu de la richesse de ce petit ouvrage, c’est une lecture qui devrait en appeler d’autres avec leur lot de nouvelles découvertes.

Structure

Constitué de 71 pages, Le Dépays est divisé en trois chapitres composés à chaque fois d’un texte  suivi d’images. Les images ne sont pas mêlées au texte puisque ce dernier étant court, leur imbrication aurait créé un fort émiettement de ce dernier. Et puis, comme expliqué dans l’avertissement au lecteur :

Le texte ne commente pas plus les images que les images n’illustrent le texte. Ce sont deux séries de séquences à qui il arrive bien évidemment de se croiser et de se faire signe, mais qu’il serait inutilement fatigant d’essayer de confronter. Qu’on veuille donc bien les prendre dans le désordre, la simplicité et le dédoublement, comme il convient de prendre toutes choses au Japon.

Dès lors avons-nous le texte suivi d’une série de photographies occupant chacune une page et qui illustrent parfois une scène évoquée dans le texte qui a précédé. C’est en découvrant cette mise en page particulière que je me suis félicité d’avoir attendu de lire Le Dépays dans une version restituant la conception du livre. Car il y a pour moi une nette différence entre lire le texte ainsi et le lire dans sa mise en page originale :

dépays colonnes

Serré dans des colonnes qui acceptent dix mots grand maximum par ligne, le texte procure immédiatement une curieuse expérience de lecture. La pause semble compliquée à envisager, surtout pour un texte si court, et chaque texte doit être lu en un souffle, en un mouvement pour reprendre la photographie montrant un depays-52kyudoka, le temps de croiser en quelques pages (le chapitre le plus long est le premier, avec sept pages) une kyrielle de motifs évocateurs d’un Japon traditionnel ou moderne. Dans l’ordre, voici ce que le lecteur rencontrera dans le premier chapitre :

Corbeau – Yamanote – Tozai – Marunouchi –shinkansen – téléviseur – samouraïs – fantômes – Doraemon – chat – Toru Takemitsu – Shinjuku – whisky – temple de Ji Cho In – Nishi Ochiai – maneki neko – bonze – cimetière de chats – Go To Ku Ji – Rashomon – secte…

Et je ne suis pas allé jusqu’au bout. Evidemment, présenté comme cela on se dit que l’on va avoir affaire à un bric-à-brac pas forcément intelligible et pourtant, il est frappant de voir combien la grande force de Marker est justement d’associer à la fois la rêverie dans ce qu’elle a de plus d’évanescent avec une multitude de juxtapositions de motifs qui n’ont a priori aucun lien entre eux, et une pensée qui à travers ce bric-à-brac mental va soulever précisément certains traits des Japonais.

C’est le regard neuf de l’étranger éclairé qui, tout en ne connaissant par les arcanes du monde mystérieux qui l’entoure, possède assez de sagacité pour comprendre certains aspects, ou du moins pour en donner une explication satisfaisante. Mais encore une fois, la parfaite connaissance importe peu (à commencer pour le lecteur : n’attendez par exemple aucune note explicative en bas de page pour vous éclairer sur tel ou tel nom propre). Ce qui compte, c’est autant stimuler le réel par sa rêverie qu’alimenter celle-ci par sa confrontation au réel. Et la forme du texte parvient assez bien à restituer cette impression du flux d’un esprit qui rêve autant qu’il interprète.

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Temporalité de la déambulation

A quoi peuvent faire penser ces colonnes de texte ? « Ici, le Temps est une rivière qui ne coule que la nuit. » écrit Marker dès la première page. Oui, le texte pourrait figurer une rivière qui, le temps d’une journée vécue à Tokyo, va déposer le rêveur quelques pages plus loin, devant le mini portfolio de 13 photos qui va prolonger la rêverie.

Son apparence « en continu », très peu fragmentée par les paragraphes, donne aussi l’effet d’un espace ténu « hors du temps ». Au début, alors qu’il se réveille dans sa chambre à Tokyo, Marker écrit :

Tiens, se dit-on, une autre journée est passée. Comme si c’était seulement au réveil, en se retournant sur elle, qu’on pouvait prendre les vraies mesures de cette journée vécue hors du temps, dans une zone de silence au milieu du son, d’immobilité au centre du manège, dans un goût d’éternité que nous appellerons Japon comme d’autres l’appellent Hollande.

Cette idée de la perception du temps alors qu’on déambule dans un espace qui ne lasse pas de stupéfier les premières fois que l’on se promène dans Tokyo (et qui continue de surprendre lorsqu’on y retourne), je l’associe aussi à ces ruelles que l’on rencontre sans cesse au Japon, ruelles en apparence sans intérêt et qui pourtant réserve souvent leur lot de surprises, de détails improbables. Plonger dans ces textes filés en longues colonnes m’a parfois donné l’impression d’emprunter ces ruelles qui permettent de mêler observation et rêverie, le tout en s’échappant de toute conscience du temps.

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Temporalité de l’écriture

Après, pour l’auteur qui se replonge dans ce qu’il a vécu, que ce soit dans sa chambre le lendemain d’une virée à Shinjuku (chapitre I), lors d’un retour à Tokyo après un séjour à Hong Kong (chapitre II) ou tout simplement chez lui, à Paris en février 1982 (chapitre III), des connexions se font avec d’autres strates temporelles :

“We Japanese have a very special relationship with cats.” C’est Toru Takemitsu qui t’a dit ça hier soir, dans un petit bar de Shinjuku. Venant d’un des plus grands musiciens vivants, la confidence est précieuse. Derrière lui, rangées côte à côte, les bouteilles de whisky des habitués du bar sont rondes et lisses comme des tortues. Et l’association de ces deux mots, chat et whisky, t’a fait passer dans la tête, comme une névralgie, le regard d’un chat qui s’appelait précisément Whisky — nom assez improbable pour un chat du douzième arrondissement, mais c’était ainsi. (chapitre I)

Marker évoque une virée la veille dans un bar de Shinjuku (probablement la Jetée ?) durant laquelle il s’est rappelé l’existence d’un chat à Paris. C’est le point de départ d’une rêverie sur la place du chat dans la société japonaise. Poursuivie au conditionnel :

A un quart d’heure de marche, et sans sortir de Shinjuku, nous trouverions le temple de Ji Cho In, à Nishi Ochiai, où l’on prie pour les chats du monde entier. 

… la rêverie propulse Marker à des endroits où il s’est rendu auparavant. Il évoque aussi « la première fois » qu’il est revenu en Europe ou encore la visite antérieure du temple laïc des chats, le Nekoyama. La fin opère un retour au moment de l’écriture avec la vision d’un chat sur un toit :

Tu te lèves, tu vas à la fenêtre. Juste au-dessous de toi, sur la tôle ondulée du hangar attenant à l’hôtel, deux chats, un noir et un blanc te saluent. 

Vision qui enclenche un ultime bond dans le temps :

Au moment où tu prends la photo, celui de droite, le noir, a pour toi un regard qui est si exactement celui du chat Whisky, à l’autre bout du monde, dans une autre vie, que tu chavires un petit instant et que — une fois n’est pas de coutume — tu t’approuves d’avoir écrit un jour que le passé, c’est comme l’étranger : ce n’est pas une question de distance, c’est le passage d’une frontière.

Si l’engloutissement dans le Japon permet d’abolir la sensation de l’écoulement du temps, il n’empêche en rien la conscience du passé qui à chaque instant est réactivée aussi bien par le moment vécu (le whisky qui rappelle un chat rencontré autrefois) que par celui de l’écriture (tout le première chapitre n’est qu’un long enchaînement de souvenirs qui en rappellent d’autres). Parcourir le Japon, ou plutôt se fondre en lui, procure-t-il dès lors un triple plaisir. D’abord un plaisir immédiatement sensitif, fait d’images qui fascinent l’œil du photographe et dont rendent compte les trois portfolios (franchement magnifiques) du livre.

C’est un plaisir de l’espace auquel s’ajoute celui de s’affranchir de la conscience du temps, permettant ainsi d’accenteur la sensation de se fondre davantage avec le lieu. Un exemple avec le chapitre II dont le point de départ est cette photo :

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Celle-là, tu l’as nommée la Derelitta. Contrairement à une légende tenace, les trains de Tokyo ne sont pas toujours bondés, on n’a pas toujours besoin des pousseurs en gants blancs qu’aucun film ne nous épargne.

Elle permet à Marker de songer à toutes ces photos qu’il a prises dans le train ou le métro de dormeurs. Cette activité est présentée comme obsessionnelle (« tu prends le train pour les voir »), Marker avouant être fasciné par ces Japonais qui s’abandonnent au sommeil dans les transports en commun. Cet exercice jouissif est chronocide (« Tu prends le train pour vois [tes dormeurs], tu oublies tes rendez-vous ») et projette le photographe dans un travail mental qui rêve de ce qui se cache derrière telle expression, qui se demande quelle histoire, quel « scénario » peut-on inventer face à tel ou tel visage. Plaisir de s’absorber dans l’observation d’un espace, indépendamment de toute conscience du temps, pour y rêver d’interprétations.

Enfin, le troisième plaisir vient de cette frontière annulée entre présent et passé. Si la conscience du temps au moment de son déroulement est nulle, cela ne signifie pas que le temps lié au passé est nié. Ce plaisir est évidemment très Proustien en ce qu’il va faire intervenir des signes mémoratifs qui vont enclencher des souvenirs impactant, irriguant la vision du réel. La mention d’un whisky ou la vue d’un chat aperçu sur un toit qui rappellent un chat parisien du 12ème arrondissement :

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L’espace et le temps fusionnent et voient leurs limites respectives annulées. Être à des milliers de kilomètres d’un pays n’est pas un problème, tout comme un souvenir enfoui datant d’une dizaine d’années. Tout s’interconnecte, s’interpénètre pour créer un univers qui ne sera sans doute pas la réalité mais une réalité imposant sa perception fantasmatique du Japon. Une réalité dans laquelle par exemple le mot chouette s’écrira « choüette » et maneki neko deviendra « maniki neko ».depays-3

Le tutoiement

Deux formes de tutoiement sont utilisées dans le Dépays. L’une apparaît subrepticement au cours du chapitre III :

et pourtant, Simone, je t’accorde que le mot nostalgie est un très beau mot, mais il ne couvre pas tout, l’entre-deux est encore là

Il s’agit très probablement de Simone Signoret, grande amie de Marker à qui il a d’ailleurs consacré un documentaire (Mémoires pour Simone). Cette occurrence rappelle le fonctionnement de Sans Soleil dans lequel les lettres de Sandor Krasna sont adressées à une femme (du moins on le suppose, si l’on se fonde sur la voix-off de la personne lisant les lettres).

La deuxième forme est celle du tutoiement romanesque, Marker s’adressant à lui-même ou plutôt, à celui qu’il était au moment du souvenir, que celui-ci soit très proche (le souvenir de la veille, dans le petit bar de Shinjuku au chapitre I) ou plus éloigné :

Ce n’est pas seulement la lecture assidue de Jorge Semprun qui m’a fait employer, depuis le début de ce texte, le tutoiement romanesque. Plutôt l’envie instinctive d’établir une distance entre celui qui, de septembre 1979 à janvier 1981, a pris ces photos au Japon, et celui qui en février 1982 écrit à Paris. Ce n’est pas le même. Pas pour des raisons platement biographiques : on change, on n’est jamais le même, il faudrait se tutoyer toute sa vie. Mais je sais que, si je retourne demain au Japon, j’y trouverai l’autre, j’y serai l’autre.

Là aussi, difficile de ne pas songer à Sans Soleil dans lequel Sandor Krasna apparaissait comme le double voyageur de Chris Marker. Lorsque l’on débarque dans un ailleurs (et j’ajouterais en particulier quand cet ailleurs est le Japon), tout se modifie y compris ce que l’on est habituellement. Un espace imaginaire se créer, espace dont une partie de nous-mêmes devient le maître. Lorsque s’évapore ce dédoublement lorsqu’arrive le moment où il faut revenir au pays, il faut alors (c’est du moins ce que fait Marker) créer cette mise à distance pour retrouver cet « autre » profondément lié à l’autre pays, à ce dépays.

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Le dépays

Cette façon de retranscrire une expérience faite d’observation de détails du quotidien, observation fusionnant à la fois dans l’instant présent tout en créant des connexions avec des espace-temps éloignés a participé je pense à l’intérêt envers ce livre des voyageurs qui sont allés au Japon et qui ont pu à leur retour chercher des témoignages d‘expériences mettant des mots à ce qu’ils avaient confusément éprouvés. Faire un séjour au Japon, c’est rapidement se fondre dans un univers de signes aussi chaotiques que fascinants. Le livre de Marker restitue assez bien cette sensation.

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Après, là où le livre de Marker me paraît aussi réussi, c’est dans la justesse du regard porté sur les Japonais. Justesse du regard photographique, avec une galerie de photos en noir et blanc parfois impressionnantes et créant un ensemble personnel et complétant à merveille le texte. Mais aussi justesse du regard dans le sens où ses tentatives d’interprétation émanant de son observation fascinée et rêveuse apparaissent souvent pertinentes. Comme toujours, il n’y a nulle envie de paraître un spécialiste  (« Comme tu crains toujours d’avoir l’air d’en raconter plus que tu n’en sais,tu t’abstiendras de vaticiner sur le hyoshi »). Mais il a bien l’intuition qu’ « un Japon peut en cacher un autre ». Cet autre Japon, Marker parvient très bien à le capter, non pas cette fois-ci par le biais d’un appareil photographique mais par celui d’une pensée qui, passant d’un objet à une anecdote ou à l’évocation d’un lieu, parvient à saisir un Japon qui n’est pas celui s’imposant immédiatement au regard de l’observateur qui débarque tout juste. Celui-ci pense que les Japonais sont plein de gentillesse envers l’étranger ? Ce n’est pas faux, mais Marker donne une explication malicieuse et moins séduisante à cette gentillesse :

Qui saura chanter comme il convient l’hospitalité des xénophobes ? C’est parce qu’il y a quelque chose de réellement tragique, d’irrémédiablement fautif dans le malheur de n’être pas Japonais qu’on doit avoir pour l’étranger toutes les prévenances (comme pour le Chat)

 Le Japon apparaît souvent comme un pays au pragmatisme et à l’efficacité redoutables mais jamais pesants. C’est une harmonie qui renvoie « au fameux consensus social : la droite se pâme, la gauche se convulse ». Mais la véritable harmonie se trouve ailleurs :

Toi tu penses à autre chose, à ce réseau vaporeux de rites, de signes, de cultes auxquels chacun affecte de ne pas croire, ou si peu, mais qui vient si souvent démentir l’arrogance du pragmatisme et de l’efficacité, si gracieusement meubler le vide qui demeure entre l’entreprise humaine et le grand gouffre de la nature. Comme s’il y avait toujours, à l’horizon de tout événement, de toute action, ne disons pas un au-delà, ce serait trop métaphysique, plutôt un entre-deux, qui ne doit pas être loin du je-ne-sais-quoi de Jankelevitch. Comme si, l’hymne à la machine bien clamé, les verrous sociaux bien vissés (et Dieu sait s’ils le sont), il restait encore une place à remplir, une plus-value de l’esprit.

Le Japon apparaît clairement américanisé ? Pas si simple :

Toi, tu n’y crois pas à ce Japon américain, tu penses que le Japonais est un guerrier qui s’est fait un bouclier avec un miroir. Et que le “vrai Japon”, comme disent les magazines, n’apparaît que par mégarde, dans l’entre-deux, quand une interviewée de la télévision, à la question “Que souhaitez-vous ?” fait cette réponse qui laisse loin derrière elle tous les mots de stoïciens avec lesquels on a bassiné notre jeunesse : “Que ma mort dérange le moins possible.”

Que pensent les Japonais de tout cela ? Inutile de leur tendre « le reptile de la certitude », ils ont horreur de tout cela. Marker à ses idées sur le Japon et elles semblent justes mais elles ne seront jamais présentées comme gage de vérité. Et cela n’a aucune importance :

Son cosas de mi pais, comme on dit à Cuba. Mon pays imaginaire, que j’ai peuplé des mythes qui remontent à mon enfance, quand je lisais Flash Gordon et que l’Utopie, pour moi, c’étaient de grandes villes rutilantes, parcourues d’avenues surélevées où des gens un peu chats, un peu Asiates, allaient et venaient sans cesse… Mon pays où des Asiates un peu chats jouent au base-ball devant des éléphants en cage, où les villes souterraines sont rafraîchies par des fontaines bordées d’un clavier de dames pleines et de dames creuses. Un enregistrement d’oiseau monté en boucle rappelle que, sept étages au-dessus, les oiseaux existent peut-être. Mon pays où personne ne démêlera jamais les vélos emmêlés, où l’écrivain public ne recevra jamais une réponse d’Alain Delon, où le message confié par le cerf de Nara ne sera jamais transmis, où les gentils gauchistes de Narita n’arriveront pas plus que les autres à faire de leurs catacombes des cathédrales — mais où peut-être O Inari, l’honorable renard, qui a son temple entre beaucoup d’autres lieux au sommet du grand magasin Mitsukoshi, protégera la dame qui est venue le prier en faisant ses courses—où peut-être l’accordéoniste arrivera au bout de sa chanson italienne pendant la cérémonie du thé — où peut être la flèche arrivera au bout de sa course… mais là, ça n’a plus aucune importance. Tout est dans le geste du tireur. La flèche n’a pas plus de but que n’en a la vie : ce qui compte c’est la politesse envers l’arc. Telles sont les choses de mon pays, mon pays imaginé, mon pays que j’ai totalement inventé, totalement investi, mon pays qui me dépasse au point de n’être plus lui-même que dans ce dépaysement. Mon dépays.

« Tout est dans le geste du tireur ».  Traduire : tout est dans le flux de pensées qui traverse le rêveur/observateur et qui va l’amener à appuyer sur le déclencheur de son appareil ou à prendre la plume pour évoquer les chats, les temples ou les personnes rencontrées. L’imaginaire personnel comme vecteur de la connaissance, le plus sûr moyen de connaître tout en maintenant délicieusement à distance l’objet visé. Ôter du mystère tout en s’efforçant d’en entretenir, voire d’en ajouter. Plus de dix ans après mon premier voyage au Japon, j’en suis toujours là.

***

(1) rappel : le contenu du CD-ROM créé par Marker se trouve en intégralité via http://gorgomancy.net/

PS : si vous avez tenu jusque là, c’est que vous êtes sûrement intéressé à l’idée de lire Le dépays et d’admirer ses 52 photos. Pour ce faire, rendez-vous ICI.

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Bijin de la semaine (30) : Haruko Wanibuchi

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400ème article ! Eh oui, déjà 400 articles sur ce site racé, sexy, bien élevé, intelligent, pétri de culture et truffé de traits d’esprit qu’est Bulles de Japon. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter, ça non ! puisque pour cet été, j’ai décidé, ce sera deux articles par semaine. Comme d’hab’ on parlera pas mal cinoche mais la photographie ne sera pas en reste. Et les bijinsnon plus. Saison oblige, en bikini mais aussi sans, on n’est pas sectaire. Et d’ailleurs, histoire de fêter dignement ce 400ème, c’est à Haruko wanibuchi que revient l’insigne honneur d’être la trentième bijin de ma série « bijin de la semaine ».

Pour notre voyage dans le temps du jour, partons donc d’une photo de Madame Wanibuchi de nos jours, voulez-vous ? Voici ce que ça donne :

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Reconnaissons que pour une grand-mère, Haruko ne s’en sort pas trop mal et laisse augurer de bonnes choses quant à l’époque où elle était à son acmé bijinesque. Pour voir de quoi il en retourne, rien de mieux qu’une machine concoctée par mes soins et jusque là gardée dans le plus grand des secrets. Mais 400ème oblige, difficile de ne pas faire des révélations exclusives à mes chers lecteurs. Bref, accrochez-vous bien, laissez-moi vous présenter ma…

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machine à remonter les bijins !

À « remonter » et non pas « monter » hein ! Le fonctionnement est très simple : J’y fous dans une fente spéciale une photo d’une vieille que je soupçonne avoir été spectaculaire dans son jeune temps, je pousse une manette, la machine se met en branle et me balance par une autre fente une chiée de photos de l’époque où la plastique de la dame se trouvait souvent punaisée sur les murs d’ados en quéquette de beauté et d’amour. Je peux vous garantir que grâce à cette merveille de technologie, mon compte tumblr commence à crouler sous les abonnénés amateurs de vintage à sensation.

Bref, assez parlé, vous êtes prêts ? Alors j’actionne la manette… voilà, la rotule magnétique tourne… l’injection au plutonium enrichie se fait… les tubulo-pignons font leur œuvre… plus que quelques secondes, le temps que l’électro-rotative imprime la photo, voiiiilà, elle arrive, jetons-y un œil :

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?!

Bon sang ! Qu’est ça ? Qu’est ça ? J’attendais une bijin en bikini et j’ai une nunuche à violon (1) ! Au secours ! Au voleur! Au voleur! À l’assassin! au meurtrier! Justice, juste Ciel! je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé ma bijin. À l’attentat ! Au sabotage ! Encore un coup des Kimchisthanais qui veulent sans doute me saborder mon 400ème article ! Ou alors… Euh oui, en fait je me rappelle qu’à l’instar de la machine dans le film de George Pal, il faut en fait maîtriser la poussée de la manette. Trop fort et l’on remonte dans le temps à l’époque des soquettes blanches. Faites excuse, mais avec les deux drôles de Kim-Bong-Park qui reviennent après des mois de stage intensif en Corée du Nord, on n’est jamais trop prudent. Allez, je pousse cette fois-ci légèrement la manette, çaaaa y est :

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Hum ! Une publicité de 1962, c’est déjà mieux. Haruko a alors 17 ans, a laissé tomber le violon et les frisettes, et c’est bien mieux ainsi. Mais continuons…

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1965… Putain, c’est beau une bijin de vingt piges ! Et l’on comprend pourquoi avec un tel minois notre mousmé du jour aligne à cette époque les rôles au cinéma. Et ce n’est rien par rapport à ce qui nous attend. Car on ne va pas s’attarder dans les 60’s et dans ses rôles au cinéma. En fait, ce pour quoi Haruko va rester dans la postérité des bijins cultes ne vient pas tant de ses talents d’actrices mais… d’autre chose. Vous allez comprendre, j’actionne la manette, direction 1970 :

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Boum ! Haruko en couverture d’un photobook. Mais attention ! Pas de n’importe quel photobook ! Il s’agit d’Ipy Girl Ipy de Tad Wakamatsu, ancien assistant de Richard Avedon (et futur mari de notre belle). Ipy Girl Ipy soit le chef-d’oeuvre des photobooks psychédélico-érotiques des 70’s. Tout aussi iconique dans une certaine culture pop photographique que la petite pomme devant le pubis de Nami Asada. Seulement, là, on troque les formes voluptueuses d’Asada pour une plastique bien plus longiline. Et une composition d’ensemble somme toute assez classique à une sorte de trip photographique à consommer sous bheu juste après s’être maté Dakara koko ni kita. Au programme de gentils bikers à poils tout disposés à transbahuter une bijin à perruque :

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Fisheye montrant ladite bijin s’épanouissant dans un univers à la woodstock :

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Puis, une fois débarrassée de ses oripeaux hippiesques, des nus, des nus encores des nus. Sur papier calque pour donner des effets arty de superposition, sur gros grain ou avec des effets solarisés. Quelques exemples pêle-mêle :

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Un peu plus loin, on a droit à Haruko à poil dans les rues et le métro de New York :

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Ou encore dans une casse :

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Cette première partier permet de s’en metre plein le mirettes dans le genre photographique bien connu de « la bijin en milieu exotique ». Bijin dénudée en l’occurrence, et l’on ne s’en plaindra pas tant le corps d’Haruko, souple comme une liane, conjugué à un visage parfaitement maquillé et mis en valeur par des cheveux tirés en arrière, en impose bigrement en N&B. Du coup on en regretterait presque l’existence de cette deuxième partie se déroulant dans un village de marins pêcgheurs portugais. Dans cette série, Haruko y joue une villageoise attendant sans doute son marin de mari parti quelque part, attente qui fait glisser insensiblement la femme vers la vieillesse puis la mort. Compositions intéressantes reprenant parfois certains procédés de la première partie (le fish eye notamment) mais aussi bien moins spectaculaire.

Pour terminer, évoquons l’existence d’un autre photobook, intitulé First & Last, qui est une sorte de livre commémoratif du premier, avec dedans plusieurs interviews, des photos couleurs et des exemples du travail de Yamamoto Kansai, le styliste, dont le rôle peut paraître peu évident à la lecture d’Ipy Girl Ipy puisque Haruko y est à oilpé dans 80% des images. Honneur lui est donc rendu à travers certaines photos :

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Joli, même si Haruko en costume d’Eve et en couleur, ça le fait tout autant :

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Allez, on pourrait continuer longtemps comme ça mais il va bien falloir que je m’arrête, ma machine-à-remonter-les-bijins commence à tousser comme une vieille cacochyme. Il faut que je la préserve, l’été est encore long et elle peut me rendre de précieux services. Et puis, toutes ces photos, ce corps admirable, jamais très bon pour les yeux au bout d’un moment, ça brûle la rétine, ça brûle. du coup, reposons-nous donc les quinquets en écoutons cette reprise de Come Together chantée par Haruko. Décidément une bijin emplie de talents que cette « bijin de la semaine »-là (2).

(1) Le père d’Haruko était lui-même un violoniste réputé.

(2) D’ailleurs, Ipy Girl Ipy s’est aussi décliné en un album.

Manzanar

Il était une fois en Californie, au pied de la Sierra Nevada,  une jolie petite ville de 10000 habitants appelée Manzanar. A priori rien ne semblait la distinguer des autres villes américaines de son acabit.

Manzanar…

Une petite ville paisible avec des habitants heureux de vivre ensemble. Son agriculture était prospère, son hôpital de 150 lits suppléait efficacement au moindres tracas de santé des habitants, les enfants pouvaient compter sur des écoles menées par de talentueux et compétents pédagogues, son journal local faisait l’unanimité et son beau jardin municipal était le lieu de rencontre le plus exquis qui soit. Il fallait bien tout cela pour faire un lieu vivable de Manzanar.

Manzanar…

Et ses 75% composés de femmes et d’enfants.

Et sa situation en plein désert.

Et sa poussière.

Et ses barbelés.

Et ses miradors.

Et ses mitraillettes tournées non pas vers l’extérieur mais sur ses paisibles habitants.

Pas paisibles du tout d’ailleurs. Des félons, des traîtres, des jaunes. Des Japs.

Bienvenue à Manzanar. Nous sommes en 1942. Lire la suite Manzanar

Daido Moriyama (Kazuo Nishii – collection « 55  » )

En complément à Near Equal Daido Moriyama, un court article aujourd’hui pour évoquer un petit livre très bien foutu et surtout pas cher. Ouais, pas cher, car vous en conviendrez, pas toujours facile de dépenser une petite somme rondelette dans l’achat d’un photobook. A moins d’être Crésus, dégainer une cinquantaine d’euros pour se procurer un livre d’une centaine de pages avec quelques dizaines de photos a de quoi vous y faire regarder à deux fois. Chose que, grâce à ce petit livre, vous ne devriez pas faire puisqu’il ne vous en coûtera que la modique somme de… de… Pierrot ? Lire la suite Daido Moriyama (Kazuo Nishii – collection « 55  » )

Bijin de la semaine (25) : Nami Asada dans APPLE (Yoichi Aoyagi, 1972-1977)

Avec la mort de Steve Jobs, on parle pas mal d’Apple ces temps-ci. Laissez-moi vous dire une bonne chose : on s’en fout. Car c’est une pomme bien autrement plus gironde que je vous invite à croquer aujourd’hui. Une grosse jolie pomme même. Avec de vrais quartiers de bijin dedans comme on n’en voit plus. Vous ne jurez que par les top models sans un poil de graisse ? Un peu de cellulite est pour vous une disgrâce absolue ? Je peux comprendre cela mais je ne saurais trop vous conseiller de lire ce qui suit, vous verrez qu’un peu de flaccidité dans les chairs peut finalement avoir du bon. Pour cette 25ème bijin de la semaine, voici donc un des photobooks de nu les plus emblématiques des 70’s…

Une Ève qui me donnerait presque envie d’aller à la messe.

Oui, APPLE et son non pas sculptural modèle mais sa bijin potelée, sa Boule de Suif d’amour, son Groomit sur papier glacé, Nami Asada. Certes, elle n’en a pas l’air, comme ça, sur la couverture, mais lorsque l’on tombe sur une vieille photo d’elle prise par Kishin Shinoyama (la photo, pas elle) :

… pas de doute, on est face à une bijin avec une pincée de Bottéro à l’intérieur. Et c’est tant mieux car c’est cette plastique si particulière qui contribuera à son succès et fera d’APPLE un bestseller des nûdo photobooks.

Tout commence en 1972, date à laquelle Nami rencontre le photographe Yoichi Aoyagi qui lui permet de faire ses débuts dans Heibon Punch :

Dans la foulée, Kishin Shinoyama la remarque et décide de faire deux shootings avec elle pour la revue GORO :

Heibon Punch, Shinoyama, on peut trouver plus médiocres comme débuts. Il faut dire que la plastique atypique de Nami, malgré son 85-60-58 et son mètre 54, fait son petit effet sur papier glacé. Imparfait, sans doute, mais c’est justement ça qui en fait le prix : on se trouve face à une jeune femme qui face à une concurrence fine et arrondie, prend le parti d’étaler uniquement des rondeurs, et rien que cela. La photo qui ouvre APPLE n’annonce pourtant rien de tel :

Visage fin, jambes croisées, auriculaire relevé et robe blanche et ample s’efforçant de camoufler la moindre rondeur. Joli mais comme un air de déjà vu. Cependant quelques pages plus loin, on tombe sur ça :

Envolée la robe. La surface est toujours « ample », mais cette fois-ci comme rembourrée, prête à exploser ce jean « Big-John » sans doute pas assez big pour contenir autant de voluptueuse bidoche. Et tout le long du photobook, cela empirera (ou plutôt s’améliorera) ! On commence en 1972, la belle est alors âgée de 19 ans. Aoyagi la suivra jusqu’en 1977, un an avant qu’Asada ne décide de prendre sa retraite. Durant ce lap de temps, on assistera à la métamorphose d’une bijin qui deviendra toujours plus grasse, toujours plus ronde et toujours plus belle. Ainsi en 1976 :

Puis en 1977 :

Point de vue en contre-plongée qui fait gicler la massivité arrondie du corps de Nami, à tel point que celui-ci semble impossible à cadrer convenablement. N’importe, la beauté de la fille est bien là, bien réelle, aussi épanouie que cette fleur qui fait écho à la pomme rouge et appétissante du début du livre.

« Épanouie »… c’est bien l’adjectif qui convient le mieux à Nami Asada. A priori rien d’original à cela, des quantités de gravure idols ont fait de cette qualité leur fond de commerce. Mais ce qui rend le style d’Asada unique, extrêmement plaisant à mater regarder, est cette retenue qu’elle met à livrer son corps sans complexe. Point d’expressions forcées, de sourires exagérées, de poses provocantes, on est dans sensualité magnifique, éclatante, à la fois discrète et sûre d’elle.

On salue ici le soin d’Aoyagi à varier ses compositions. Soyons honnêtes : l’ennui peut facilement poindre dans n’importe quel photobook de nu, quand bien même le modèle serait une drôlesse incroyablement belle et bien foutue. Eh bien pas ici. Impossible de trouver la moindre répétition dans la centaine de photos qui composent l’ouvrage. Quelques exemples : dans un putain de champ de coquelicots :

Devant une chute d’eau :

Sous un beau ciel bleu, en contre-plongée et avec une focale courte :

Sous la neige à -20°C :

En vadrouille au Mexique :

Ou à la plage :

Yoichi, arrête un peu avec ces contre-plongées bordel !

Bref (je m’arrête car sinon j’ai pas fini), le lecteur n’en finit pas de voyager, aussi bien spatialement avec ces mises en scène à travers le monde, mais aussi temporellement avec l’écclosion progressive de cette fleur joliment rondelette, le tout constamment servi par un indéniable sens de la luminosité et de la couleur.

Qu’on se le dise : APPLE est véritablement un must have pour tout esthète gentiment érotomane, amateur de belles photos de nu ou encore, avec en couverture sa somptueuse et légendaire photo à la pomme (1), collectionneur d’objets cultes. Je ne dis pas que si vous deviez posséder un photobook de bijin à oilpé ce serait forcément celui-ci, mais c’est pas loin. Et le meilleur dans tout ça, devinez quoi ? c’est qu’Aoyagi remis plus tard le couvert avec… APPLE2 ! Le recueil n’apporte rien par rapport au premier (il s’agit de photos inédites prises lors des shootings ayant servi pour le premier opus) mais enfin, il est certains fruits défendus dont on a du mal à se rassasier. Comme dirait l’autre, mangez des pommes !

(1) Image tellement connue que Victor Entertainment l’a reprise pour une série de compilations de vieux hits folk des 70’s :

LIVE (Kishin Shinoyama et Harumi Inoue – 1999)

Si l’on vous dit « plus grand photographe japonais de nu », sans doute pensez-vous immédiatement à Araki. Félicitations, vous faites preuve d’un bon réflexe. Mais discutable aussi, car il est un autre photographe, de la même génération qu’Araki (ils sont tous deux nés en 1940), qui peut lui aussi prétendre à la plus haute marche du podium : je veux bien sur parler de… Lire la suite LIVE (Kishin Shinoyama et Harumi Inoue – 1999)

Tokyo Blue, de Romain Slocombe


Dans le précédent article, j’évoquais le plaisir à se promener dans des quartiers comme Shibuya, plaisir d’une immersion dans un univers fait de lumières électriques, de sons agressifs mais enivrants, et de sexe qui vient solliciter sans aucune retenue le passant sous des formes alternant le sucré et l’acide. On se sent grisé par ce spectacle original, mais à la longue, ce plaisir n’est pas sans déboucher sur une certaine mélancolie.

J’ai retrouvée cette ambivalence dans ce Tokyo Blue, livre compilant des photos de Slocombe lors de différents voyages à Tokyo.

La bijin en couverture annonce en couleur : la déambulation dans Tokyo sera sexy et froide. Et avec un œil en moins : la perception sera limitée à la couleur bleue, qu’elle soit affichée ou en filigrane à travers la mélancolie d’une scène.

Cette mélancolie, Slocombe la capte grâce à ces décors bien connus, truffés de fils électriques et de façades surchargées d’enseignes clignotantes. Elle nous saute aussi à la figure par ces photos de détritus s’empilant sur les trottoirs ou par la pourriture stagnante d’une petite mare. Au milieu de ce décor, des gens, des salarymen allant au boulot, et des femmes, beaucoup de femmes. Qu’elles soient jeunes ou vieilles, surprises par l’objectif ou posant pour lui, sur des illustrations ou en chair et en os, enfin, qu’elles soient nues ou habillées, il y a cette présence féminine insistante, comme indissociable de Tokyo (ou de la perception photographique qu’en a Slocombe). La centaine de photos propose une longue promenade dans Tokyo, promenade qui a l’allure d’un jeu de piste obsessionnel. « Cherchez la femme » semble-t-il suggérer et de fait, elle est bel et bien là, pas non plus à chaque page, mais tout de même bien présente, leitmotiv fascinant d’une perfection plastique au milieu d’un environnement imparfait…

… ou à la perfection artificielle, comme celle de ce café.

C’est bien naturellement que l’on retrouve les poupées disloquées chères à Romain Slocombe et à son personnage fétiche, Gilbert Woodbrooke, le photographe gaffeur héros de sa tétralogie la Crucifixion en jaune et passionné d’ « art médical », comprenez les photos de bijins couvertes de bleus, d’orions, d’ecchymoses, plus ou moins plâtrées, le tout inexpressive, comme noyée dans l’arrière-plan clinique qui accompagne leur morne vie. Plus inattendues sont en revanche ces double pages nous présentant soit un couple en train de se filmer :

Soit une étagère présentant des flacons d’urine accompagnés des photos des heureuses propriétaires des liquides.

Dans les deux cas, on a en vis-à-vis des photos de piétonnes. Le sexe est partout, semble suggérer cette juxtaposition, et la petite OL à l’air innocent qui attend sagement à côté de vous pour traverser la rue, se rend peut-être à son « H »beito du lundi soir, allez savoir…

Certaines photos donnent à Tokyo Blue des allures de Pink Box. Le photographe semble avoir carte blanche pour aller où il veut afin de photographier qui il veut. Cette exploration peut aboutir soit à une photo d’un couple en train de faire « quelque chose » (type de photo que l’on retrouve dans le livre de Sinclair) soit à des photos dans lesquelles s’instaure une complicité entre le photographe et ce monde du sexe :

À l’instar des bains publics du XIXè siècle, la nudité n’est pas pudiponde, elle  se moque d’être captée par un étranger. Loin de l’idée d’un dévergondage plus ou moins crapoteux, on a plutôt l’impression d’un sexe pragmatique, qui s’assume, qui, à l’image de ces cannettes jonchant les trottoirs, offre un service éphémère et naturel, comme on peut se rendre dans un urinoir pour se soulager. Le sexe est là, c’est ainsi, il a même toujours été là :

Érotisme originel

Deux femmes au corps diaphanes attachée au beau milieu d’un cadre dont on s’attendrait presque à voir surgir les kodama de Princesse Mononoke. En vis-à-vis, un renard shinto semblant regarder du coin de l’œil, la langue pendante, les deux bijins, cela devant des pierres priapiques. À noter qu’il s’agit des deux premières photos de l’ouvrage.

Oui, le sexe et les perversions qui vont avec (bondage et autres) ont toujours été là, comme les kamis peuplant la nature. Les deux pages qui suivent (vous aurez compris que l’ouvrage utilise ce procédé souvent de façon à faire sens, à inviter le lecteur à créer un sens manquant) ne nous montrent pas encore Tokyo mais plutôt un voyage qui s’en approche :

À gauche une vénérable obasan dans le compartiment d’un train, faisant le lien entre passé et présent, tradition et modernité tokyoïte. À droite une maiko dont la parfaite tenue est parasité par un élément moderne, la cigarette. On se rapproche de Toyko et dans la double page qui suit, on y est bel et bien :

Le regard en coin que lance l’homme à droite en direction des jeunes filles en dit long sur ce à quoi il pense : évidemment à ces costumes bondage sur la page de gauche, costumes qui siéraient vraisemblablement à merveille à ces joueuses de cartes. Suivent alors 80 photos de déambulation à travers des quartiers à la Roppongi. Le regard se porte parfois sur des détails graphiques (des consignes dans une station), sur des affiches publicitaires ou des échoppes. On suit le regard du promeneur qui assiste au quotidien des tokyoïtes : on se rend au boulot, on en revient, on mange, on boit, on consomme, on « fait du sexe » bref, on respire. Le défilement des pages donne l’impression d’une ville de chaire qui a son propre rythme, qui respire, évolue. Qu’importe le cadre oppressant, ses habitants semblent n’en avoir aucune conscience.

Les jeunes femmes kamis du début semblent s’être matérialisées par la suite en différents avatars modernes et dont les poupées photographiées par Joan Sinclair dans Pink Box en sont le nec plus ultra. Sans aller jusqu’à dire que la chair est gaie, elle est en tout cas souriante et professionnelle. Elle est une sorte de rouage dans cette gigantesque machine moderne où le sexe a autant sa place que le travail et les loisirs lambda. Mais le rouage tend peu à peu à s’éroder. La fin du livre insiste sur ces bijins disloquées du medical art, et c’est à ce moment que la mélancolie, que l’on sentait prégnante mais encore un peu diffuse, s’impose.

« Qu’importe le cadre oppressant, ses habitants semblent n’en avoir aucune conscience ». Certes. Mais cela ne signifie pas que le cadre ne déglingue pas un peu, insidieusement, ce petit monde. Les cuisses alors légères deviennent alors bien lourdes, et les quelques sourires laissent la place à une expression figée. Le sexe est bon mais, dans l’environnement tokyoïte, pourquoi est-il bon ? Pour  le plaisir simple qu’il procure ou pour oublier que l’on est à Tokyo ? L’excitation du corps pour purger la torpeur de l’esprit englué dans cet environnement tokyoïte.

La dernière photo nous montre un dérisoire autel shinto composé de ridicules stèles en bois et d’une dizaine de canettes. Curieuse composition que le lecteur pourra interpréter à sa convenance, selon qu’il est d’humeur optimiste ou non : image rassurante des valeurs ancestrales du shintoïsme résistant vaille que vaille au matérialisme… ou shintoïsme à l’image des poupées cassées de Slocombe, réduit à une morne insignifiance…

Romain Slocombe était présent en Charente, lors du festival du polar de Cognac. Cela avait été le cas il y a deux ans et j’avais pu alors avoir un brin de causette avec lui. Homme très sympa que Slocombe : après l’avoir branché sur Tokyo et les roman porno, il m’avait donné du « tu » au bout d’un quart d’heure et indiqué au coin d’une dédicace son adresse email. Je ne l’ai jamais utilisée, écrire à un écrivain, vous pensez ! ça intimide. Et puis, j’avais dans l’idée de le rencontrer à nouveau lors du salon pour le bombarder de questions afin de faire un article garanti 100% exclusivité. Malheureusement, le week-end s’est étrangement goupillé (la cause principale sera expliquée dans le prochain article). Je ne pouvais être présent au salon que le matin mais voilà, il semblerait que le matin, Slocombe préfère aller boire frais au troquet du coin en compagnie de poteaux écrivains plutôt que d’aller se morfondre dès 9H30 à une séance de dédicaces (pour l’activité, croyez bien que c’était pas le salon du livre). Remarquez, ça peut se comprendre. En tout cas, j’en ai été pour mes frais avec mes questions et mes livres sous le bras (livres que je n’ai pu que laisser à l’accueil pour une dédicace par procuration).

Me faire ça à moi, Olrik le badass du Poitou ! Moi qui brûlais de lui demander de me dessiner une Naomi Tani plâtrée, en fauteuil roulant devant la devanture d’un obscur soapland de Shinjuku… il l’a échappé bel. Mais je tiens à mon idée d’un article dans lequel Slocombe viendrait, en toute décontraction et le verre de cognac à la main, vous parler de ses préférences en matière de bijins nikkatsesques. On verra cela, on verra…

 

Sumo (Makoto Kubota)

Bonne idée que j’ai eue samedi de faire un crochet par Nantes, la ville de mon enfance et de mon adolescence, la ville qui, quand j’y pense, a finalement été le terrain qui a vu chez moi les prémisses d’un intérêt pour le Japon, d’abord à travers les mangas. Classique.

Mais à l’époque, s’intéresser à ce style de BD, surtout quand on n’habitait pas à Paris, tenait parfois de la gageure. Sans remonter jusqu’au Cri qui Tue d’Atoss Sakamoto (tout premier fanzine consacré aux mangas), nous étions à l’époque où Akira sortait sans grand succès en kiosque, et c’était tout. Lire la suite Sumo (Makoto Kubota)

Bijins de la semaine (8) : Les (vraies) pêcheuses de perles d’Onjuku

Oui, les vraies pêcheuses et non pas leur alter ego cinématographiques qui ont sévi dans certains pinku, notamment dans les années 70 avec la série des ama senshu. Car ces films s’inspirent évidemment d’une véritable et intéressante catégorie socio-professionnelle : les ama, ces pêcheuses qui pratiquent la plongée pour aller récupérer des coquillages et, éventuellement, des perles. Lire la suite Bijins de la semaine (8) : Les (vraies) pêcheuses de perles d’Onjuku

Tokyo (Nobuyoshi Araki)

Araki a coutume de dire que ses photographies tournent toujours autour de trois thèmes majeurs : l’amour, la mort, et Tokyo. Pour les deux premiers, on pense bien sûr immédiatement à ses photos de type « bondage ».  Car c’est malheureusement, à mon avis, ce à quoi on l’associe aussitôt. Certes, dans ce domaine Araki fait preuve d’originalité et d’un certain esthétisme. Mais d’un autre côté, si voir des femmes plus ou moins dénudées, ficelées comme des saucisson, n’est pas votre truc, il n’y aura rien à faire, vous risquez de vibrer à ses peu à ses photos. Lire la suite Tokyo (Nobuyoshi Araki)

Pink Box, de Joan Sinclair

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Pink Box est un recueil de photographies qui propose au lecteur non pas une descente aux enfers mais une descente au paradis du sexe. Logiquement, j’aurais dû écrire « montée au paradis » mais puisqu’il s’agit d’une visite guidée des boîtes de strip-tease, des soaplands et autres image clubs, on a bien l’impression d’un voyage dans un milieu underground. Lire la suite Pink Box, de Joan Sinclair

Les Belles Mortes de Kaoru Izima

Il faut avoir un certain courage pour exposer dans son salon les oeuvres de Kaoru Izima. Sa passion ? Photographier des top models fraîchement décédés dans un environnement ordinaire. Ce ne sont pas ici les Belles Endormies de Kawabata mais bien les Belles Mortes. Le procédé est à chaque fois le même : Izima place une jeune femme dans un décor, lui fait garder la pose, ajoute parfois une trace de maquillage (un filet de sang par exemple) puis la photographie à des angles et des distances différentes. Lire la suite Les Belles Mortes de Kaoru Izima