Archives pour la catégorie Photographes au Japon

Le Dépays

dépays couverture

Le Dépays a longtemps été un vieux serpent de mer pour moi. Voulant à tout prix le lire mais souhaitant que cela se fasse exclusivement par le biais d’une édition papier, je me suis contenté de le parcourir distraitement par le biais de sites sur internet ou par celui du CD-ROM Immemory (1). J’allais bien tomber un jour sur un fou qui allait vendre son exemplaire sur Ebay pour quelques euros mais non, le miracle ne s’est jamais produit.

Il allait pourtant bien falloir que je me mette à le lire sérieusement un jour. Quand on prétend animer un blog culturel sur le Japon, impossible de faire l’impasse sur Chris Marker. Du reste, je ne l’ai pas totalement faite, l’impasse, puisqu’ici ont déjà été évoqués le Mystère Koumiko et Tokyo Days. Mais il me reste encore à évoquer le prodigieux Sans Soleil et ce Dépays, donc, que je viens de lire, enfin ! dans de bonnes conditions. Pas que le livre occupe glorieusement une place dans ma bibliothèque, encore une fois le contact papier pour ce dernier ne semble pas encore à l’ordre du jour. Néanmoins, je ne peux que remercier la bonne âme qui a entrepris de scanner l’ouvrage dans une honnête résolution et décidé de poster un pdf sur le web. Ça ne remplace pas l’objet livre mais cela m’a permis de mettre un temps mon obstination de côté et d’enfin découvrir l’intégralité du Dépays, avec le texte et les photos qui l’accompagnent. Et peut-être, finalement, que ça valait le coup d’attendre un peu, tout cela n’en a qu’intensifié le plaisir de lecture. Je comprends mieux en tout cas le statut de livre culte qui auréolait cet ouvrage aux yeux de ceux qui apprécient autant Marker et le Japon. Et même pour ceux qui n’auraient qu’un intérêt pour le Japon, ne connaissant pas le réalisateur français, on ne peut que leur conseiller d’entreprendre la lecture du Dépays tant la restitution de ce qui fait pour Marker l’intérêt du Japon peut correspondre à leur propre vision de ce pays et de leur rapport à lui.

depays-1En ce qui me concerne, beaucoup de phrases ont trouvé en moi une résonance. Toute proportion gardée, ce blog est un peu mon Immemory, un Immemory exclusivement consacré au Japon et dans lequel se trouvent tous mes fantasmes envers un pays que j’aime et dont je ne sais jamais si, justement à cause de cet amour, il faudrait que j’aille y vivre ou y rester prudemment à distance pour le retrouver uniquement lors de séjours au plaisir toujours renouvelé. Le temps de confronter mes fantasmes à la réalité puis de revenir au pays pour les faire fructifier avec une nouvelle dose de fantasmes. Cette confrontation entre réalité et univers fantasmatique, Marker la résume bien dès le premier chapitre :

Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée reçue de prendre le contre-pied des idées reçues, mathématiquement les chances sont les mêmes pour tous, et que de temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre, être là — dasein — et tout vous sera donné par surcroît. Enfin, un peu.

« Ne jamais s’inquiéter de comprendre » même si, tout le long du texte, Marker donnera des preuves de sa compréhension. Mais elle restera personnelle, alimentée par une pensée mi-sérieuse, mi-poétique et son point d’arrivée n’est peut-être pas si important. Moins en tout cas que les multiples points d’appui dont elle a usé pour y parvenir et qui lui ont permis de créer un Japon, son Japon, qui sera investi par ses mots et par ses photos à la fin de chaque chapitre et qui, effectivement, donnera l’impression d’avoir été « compris ».

depays-5

Voici pêle-mêle une petite restitution de ce qui m’est apparu lors de cette première véritable lecture. Rien d’exhaustif. Compte tenu de la richesse de ce petit ouvrage, c’est une lecture qui devrait en appeler d’autres avec leur lot de nouvelles découvertes.

Structure

Constitué de 71 pages, Le Dépays est divisé en trois chapitres composés à chaque fois d’un texte  suivi d’images. Les images ne sont pas mêlées au texte puisque ce dernier étant court, leur imbrication aurait créé un fort émiettement de ce dernier. Et puis, comme expliqué dans l’avertissement au lecteur :

Le texte ne commente pas plus les images que les images n’illustrent le texte. Ce sont deux séries de séquences à qui il arrive bien évidemment de se croiser et de se faire signe, mais qu’il serait inutilement fatigant d’essayer de confronter. Qu’on veuille donc bien les prendre dans le désordre, la simplicité et le dédoublement, comme il convient de prendre toutes choses au Japon.

Dès lors avons-nous le texte suivi d’une série de photographies occupant chacune une page et qui illustrent parfois une scène évoquée dans le texte qui a précédé. C’est en découvrant cette mise en page particulière que je me suis félicité d’avoir attendu de lire Le Dépays dans une version restituant la conception du livre. Car il y a pour moi une nette différence entre lire le texte ainsi et le lire dans sa mise en page originale :

dépays colonnes

Serré dans des colonnes qui acceptent dix mots grand maximum par ligne, le texte procure immédiatement une curieuse expérience de lecture. La pause semble compliquée à envisager, surtout pour un texte si court, et chaque texte doit être lu en un souffle, en un mouvement pour reprendre la photographie montrant un depays-52kyudoka, le temps de croiser en quelques pages (le chapitre le plus long est le premier, avec sept pages) une kyrielle de motifs évocateurs d’un Japon traditionnel ou moderne. Dans l’ordre, voici ce que le lecteur rencontrera dans le premier chapitre :

Corbeau – Yamanote – Tozai – Marunouchi –shinkansen – téléviseur – samouraïs – fantômes – Doraemon – chat – Toru Takemitsu – Shinjuku – whisky – temple de Ji Cho In – Nishi Ochiai – maneki neko – bonze – cimetière de chats – Go To Ku Ji – Rashomon – secte…

Et je ne suis pas allé jusqu’au bout. Evidemment, présenté comme cela on se dit que l’on va avoir affaire à un bric-à-brac pas forcément intelligible et pourtant, il est frappant de voir combien la grande force de Marker est justement d’associer à la fois la rêverie dans ce qu’elle a de plus d’évanescent avec une multitude de juxtapositions de motifs qui n’ont a priori aucun lien entre eux, et une pensée qui à travers ce bric-à-brac mental va soulever précisément certains traits des Japonais.

C’est le regard neuf de l’étranger éclairé qui, tout en ne connaissant par les arcanes du monde mystérieux qui l’entoure, possède assez de sagacité pour comprendre certains aspects, ou du moins pour en donner une explication satisfaisante. Mais encore une fois, la parfaite connaissance importe peu (à commencer pour le lecteur : n’attendez par exemple aucune note explicative en bas de page pour vous éclairer sur tel ou tel nom propre). Ce qui compte, c’est autant stimuler le réel par sa rêverie qu’alimenter celle-ci par sa confrontation au réel. Et la forme du texte parvient assez bien à restituer cette impression du flux d’un esprit qui rêve autant qu’il interprète.

depays-30

Temporalité de la déambulation

A quoi peuvent faire penser ces colonnes de texte ? « Ici, le Temps est une rivière qui ne coule que la nuit. » écrit Marker dès la première page. Oui, le texte pourrait figurer une rivière qui, le temps d’une journée vécue à Tokyo, va déposer le rêveur quelques pages plus loin, devant le mini portfolio de 13 photos qui va prolonger la rêverie.

Son apparence « en continu », très peu fragmentée par les paragraphes, donne aussi l’effet d’un espace ténu « hors du temps ». Au début, alors qu’il se réveille dans sa chambre à Tokyo, Marker écrit :

Tiens, se dit-on, une autre journée est passée. Comme si c’était seulement au réveil, en se retournant sur elle, qu’on pouvait prendre les vraies mesures de cette journée vécue hors du temps, dans une zone de silence au milieu du son, d’immobilité au centre du manège, dans un goût d’éternité que nous appellerons Japon comme d’autres l’appellent Hollande.

Cette idée de la perception du temps alors qu’on déambule dans un espace qui ne lasse pas de stupéfier les premières fois que l’on se promène dans Tokyo (et qui continue de surprendre lorsqu’on y retourne), je l’associe aussi à ces ruelles que l’on rencontre sans cesse au Japon, ruelles en apparence sans intérêt et qui pourtant réserve souvent leur lot de surprises, de détails improbables. Plonger dans ces textes filés en longues colonnes m’a parfois donné l’impression d’emprunter ces ruelles qui permettent de mêler observation et rêverie, le tout en s’échappant de toute conscience du temps.

depays-31

Temporalité de l’écriture

Après, pour l’auteur qui se replonge dans ce qu’il a vécu, que ce soit dans sa chambre le lendemain d’une virée à Shinjuku (chapitre I), lors d’un retour à Tokyo après un séjour à Hong Kong (chapitre II) ou tout simplement chez lui, à Paris en février 1982 (chapitre III), des connexions se font avec d’autres strates temporelles :

“We Japanese have a very special relationship with cats.” C’est Toru Takemitsu qui t’a dit ça hier soir, dans un petit bar de Shinjuku. Venant d’un des plus grands musiciens vivants, la confidence est précieuse. Derrière lui, rangées côte à côte, les bouteilles de whisky des habitués du bar sont rondes et lisses comme des tortues. Et l’association de ces deux mots, chat et whisky, t’a fait passer dans la tête, comme une névralgie, le regard d’un chat qui s’appelait précisément Whisky — nom assez improbable pour un chat du douzième arrondissement, mais c’était ainsi. (chapitre I)

Marker évoque une virée la veille dans un bar de Shinjuku (probablement la Jetée ?) durant laquelle il s’est rappelé l’existence d’un chat à Paris. C’est le point de départ d’une rêverie sur la place du chat dans la société japonaise. Poursuivie au conditionnel :

A un quart d’heure de marche, et sans sortir de Shinjuku, nous trouverions le temple de Ji Cho In, à Nishi Ochiai, où l’on prie pour les chats du monde entier. 

… la rêverie propulse Marker à des endroits où il s’est rendu auparavant. Il évoque aussi « la première fois » qu’il est revenu en Europe ou encore la visite antérieure du temple laïc des chats, le Nekoyama. La fin opère un retour au moment de l’écriture avec la vision d’un chat sur un toit :

Tu te lèves, tu vas à la fenêtre. Juste au-dessous de toi, sur la tôle ondulée du hangar attenant à l’hôtel, deux chats, un noir et un blanc te saluent. 

Vision qui enclenche un ultime bond dans le temps :

Au moment où tu prends la photo, celui de droite, le noir, a pour toi un regard qui est si exactement celui du chat Whisky, à l’autre bout du monde, dans une autre vie, que tu chavires un petit instant et que — une fois n’est pas de coutume — tu t’approuves d’avoir écrit un jour que le passé, c’est comme l’étranger : ce n’est pas une question de distance, c’est le passage d’une frontière.

Si l’engloutissement dans le Japon permet d’abolir la sensation de l’écoulement du temps, il n’empêche en rien la conscience du passé qui à chaque instant est réactivée aussi bien par le moment vécu (le whisky qui rappelle un chat rencontré autrefois) que par celui de l’écriture (tout le première chapitre n’est qu’un long enchaînement de souvenirs qui en rappellent d’autres). Parcourir le Japon, ou plutôt se fondre en lui, procure-t-il dès lors un triple plaisir. D’abord un plaisir immédiatement sensitif, fait d’images qui fascinent l’œil du photographe et dont rendent compte les trois portfolios (franchement magnifiques) du livre.

C’est un plaisir de l’espace auquel s’ajoute celui de s’affranchir de la conscience du temps, permettant ainsi d’accenteur la sensation de se fondre davantage avec le lieu. Un exemple avec le chapitre II dont le point de départ est cette photo :

depays-14

Celle-là, tu l’as nommée la Derelitta. Contrairement à une légende tenace, les trains de Tokyo ne sont pas toujours bondés, on n’a pas toujours besoin des pousseurs en gants blancs qu’aucun film ne nous épargne.

Elle permet à Marker de songer à toutes ces photos qu’il a prises dans le train ou le métro de dormeurs. Cette activité est présentée comme obsessionnelle (« tu prends le train pour les voir »), Marker avouant être fasciné par ces Japonais qui s’abandonnent au sommeil dans les transports en commun. Cet exercice jouissif est chronocide (« Tu prends le train pour vois [tes dormeurs], tu oublies tes rendez-vous ») et projette le photographe dans un travail mental qui rêve de ce qui se cache derrière telle expression, qui se demande quelle histoire, quel « scénario » peut-on inventer face à tel ou tel visage. Plaisir de s’absorber dans l’observation d’un espace, indépendamment de toute conscience du temps, pour y rêver d’interprétations.

Enfin, le troisième plaisir vient de cette frontière annulée entre présent et passé. Si la conscience du temps au moment de son déroulement est nulle, cela ne signifie pas que le temps lié au passé est nié. Ce plaisir est évidemment très Proustien en ce qu’il va faire intervenir des signes mémoratifs qui vont enclencher des souvenirs impactant, irriguant la vision du réel. La mention d’un whisky ou la vue d’un chat aperçu sur un toit qui rappellent un chat parisien du 12ème arrondissement :

depays-6

L’espace et le temps fusionnent et voient leurs limites respectives annulées. Être à des milliers de kilomètres d’un pays n’est pas un problème, tout comme un souvenir enfoui datant d’une dizaine d’années. Tout s’interconnecte, s’interpénètre pour créer un univers qui ne sera sans doute pas la réalité mais une réalité imposant sa perception fantasmatique du Japon. Une réalité dans laquelle par exemple le mot chouette s’écrira « choüette » et maneki neko deviendra « maniki neko ».depays-3

Le tutoiement

Deux formes de tutoiement sont utilisées dans le Dépays. L’une apparaît subrepticement au cours du chapitre III :

et pourtant, Simone, je t’accorde que le mot nostalgie est un très beau mot, mais il ne couvre pas tout, l’entre-deux est encore là

Il s’agit très probablement de Simone Signoret, grande amie de Marker à qui il a d’ailleurs consacré un documentaire (Mémoires pour Simone). Cette occurrence rappelle le fonctionnement de Sans Soleil dans lequel les lettres de Sandor Krasna sont adressées à une femme (du moins on le suppose, si l’on se fonde sur la voix-off de la personne lisant les lettres).

La deuxième forme est celle du tutoiement romanesque, Marker s’adressant à lui-même ou plutôt, à celui qu’il était au moment du souvenir, que celui-ci soit très proche (le souvenir de la veille, dans le petit bar de Shinjuku au chapitre I) ou plus éloigné :

Ce n’est pas seulement la lecture assidue de Jorge Semprun qui m’a fait employer, depuis le début de ce texte, le tutoiement romanesque. Plutôt l’envie instinctive d’établir une distance entre celui qui, de septembre 1979 à janvier 1981, a pris ces photos au Japon, et celui qui en février 1982 écrit à Paris. Ce n’est pas le même. Pas pour des raisons platement biographiques : on change, on n’est jamais le même, il faudrait se tutoyer toute sa vie. Mais je sais que, si je retourne demain au Japon, j’y trouverai l’autre, j’y serai l’autre.

Là aussi, difficile de ne pas songer à Sans Soleil dans lequel Sandor Krasna apparaissait comme le double voyageur de Chris Marker. Lorsque l’on débarque dans un ailleurs (et j’ajouterais en particulier quand cet ailleurs est le Japon), tout se modifie y compris ce que l’on est habituellement. Un espace imaginaire se créer, espace dont une partie de nous-mêmes devient le maître. Lorsque s’évapore ce dédoublement lorsqu’arrive le moment où il faut revenir au pays, il faut alors (c’est du moins ce que fait Marker) créer cette mise à distance pour retrouver cet « autre » profondément lié à l’autre pays, à ce dépays.

depays-9

Le dépays

Cette façon de retranscrire une expérience faite d’observation de détails du quotidien, observation fusionnant à la fois dans l’instant présent tout en créant des connexions avec des espace-temps éloignés a participé je pense à l’intérêt envers ce livre des voyageurs qui sont allés au Japon et qui ont pu à leur retour chercher des témoignages d‘expériences mettant des mots à ce qu’ils avaient confusément éprouvés. Faire un séjour au Japon, c’est rapidement se fondre dans un univers de signes aussi chaotiques que fascinants. Le livre de Marker restitue assez bien cette sensation.

depays-21

Après, là où le livre de Marker me paraît aussi réussi, c’est dans la justesse du regard porté sur les Japonais. Justesse du regard photographique, avec une galerie de photos en noir et blanc parfois impressionnantes et créant un ensemble personnel et complétant à merveille le texte. Mais aussi justesse du regard dans le sens où ses tentatives d’interprétation émanant de son observation fascinée et rêveuse apparaissent souvent pertinentes. Comme toujours, il n’y a nulle envie de paraître un spécialiste  (« Comme tu crains toujours d’avoir l’air d’en raconter plus que tu n’en sais,tu t’abstiendras de vaticiner sur le hyoshi »). Mais il a bien l’intuition qu’ « un Japon peut en cacher un autre ». Cet autre Japon, Marker parvient très bien à le capter, non pas cette fois-ci par le biais d’un appareil photographique mais par celui d’une pensée qui, passant d’un objet à une anecdote ou à l’évocation d’un lieu, parvient à saisir un Japon qui n’est pas celui s’imposant immédiatement au regard de l’observateur qui débarque tout juste. Celui-ci pense que les Japonais sont plein de gentillesse envers l’étranger ? Ce n’est pas faux, mais Marker donne une explication malicieuse et moins séduisante à cette gentillesse :

Qui saura chanter comme il convient l’hospitalité des xénophobes ? C’est parce qu’il y a quelque chose de réellement tragique, d’irrémédiablement fautif dans le malheur de n’être pas Japonais qu’on doit avoir pour l’étranger toutes les prévenances (comme pour le Chat)

 Le Japon apparaît souvent comme un pays au pragmatisme et à l’efficacité redoutables mais jamais pesants. C’est une harmonie qui renvoie « au fameux consensus social : la droite se pâme, la gauche se convulse ». Mais la véritable harmonie se trouve ailleurs :

Toi tu penses à autre chose, à ce réseau vaporeux de rites, de signes, de cultes auxquels chacun affecte de ne pas croire, ou si peu, mais qui vient si souvent démentir l’arrogance du pragmatisme et de l’efficacité, si gracieusement meubler le vide qui demeure entre l’entreprise humaine et le grand gouffre de la nature. Comme s’il y avait toujours, à l’horizon de tout événement, de toute action, ne disons pas un au-delà, ce serait trop métaphysique, plutôt un entre-deux, qui ne doit pas être loin du je-ne-sais-quoi de Jankelevitch. Comme si, l’hymne à la machine bien clamé, les verrous sociaux bien vissés (et Dieu sait s’ils le sont), il restait encore une place à remplir, une plus-value de l’esprit.

Le Japon apparaît clairement américanisé ? Pas si simple :

Toi, tu n’y crois pas à ce Japon américain, tu penses que le Japonais est un guerrier qui s’est fait un bouclier avec un miroir. Et que le “vrai Japon”, comme disent les magazines, n’apparaît que par mégarde, dans l’entre-deux, quand une interviewée de la télévision, à la question “Que souhaitez-vous ?” fait cette réponse qui laisse loin derrière elle tous les mots de stoïciens avec lesquels on a bassiné notre jeunesse : “Que ma mort dérange le moins possible.”

Que pensent les Japonais de tout cela ? Inutile de leur tendre « le reptile de la certitude », ils ont horreur de tout cela. Marker à ses idées sur le Japon et elles semblent justes mais elles ne seront jamais présentées comme gage de vérité. Et cela n’a aucune importance :

Son cosas de mi pais, comme on dit à Cuba. Mon pays imaginaire, que j’ai peuplé des mythes qui remontent à mon enfance, quand je lisais Flash Gordon et que l’Utopie, pour moi, c’étaient de grandes villes rutilantes, parcourues d’avenues surélevées où des gens un peu chats, un peu Asiates, allaient et venaient sans cesse… Mon pays où des Asiates un peu chats jouent au base-ball devant des éléphants en cage, où les villes souterraines sont rafraîchies par des fontaines bordées d’un clavier de dames pleines et de dames creuses. Un enregistrement d’oiseau monté en boucle rappelle que, sept étages au-dessus, les oiseaux existent peut-être. Mon pays où personne ne démêlera jamais les vélos emmêlés, où l’écrivain public ne recevra jamais une réponse d’Alain Delon, où le message confié par le cerf de Nara ne sera jamais transmis, où les gentils gauchistes de Narita n’arriveront pas plus que les autres à faire de leurs catacombes des cathédrales — mais où peut-être O Inari, l’honorable renard, qui a son temple entre beaucoup d’autres lieux au sommet du grand magasin Mitsukoshi, protégera la dame qui est venue le prier en faisant ses courses—où peut-être l’accordéoniste arrivera au bout de sa chanson italienne pendant la cérémonie du thé — où peut être la flèche arrivera au bout de sa course… mais là, ça n’a plus aucune importance. Tout est dans le geste du tireur. La flèche n’a pas plus de but que n’en a la vie : ce qui compte c’est la politesse envers l’arc. Telles sont les choses de mon pays, mon pays imaginé, mon pays que j’ai totalement inventé, totalement investi, mon pays qui me dépasse au point de n’être plus lui-même que dans ce dépaysement. Mon dépays.

« Tout est dans le geste du tireur ».  Traduire : tout est dans le flux de pensées qui traverse le rêveur/observateur et qui va l’amener à appuyer sur le déclencheur de son appareil ou à prendre la plume pour évoquer les chats, les temples ou les personnes rencontrées. L’imaginaire personnel comme vecteur de la connaissance, le plus sûr moyen de connaître tout en maintenant délicieusement à distance l’objet visé. Ôter du mystère tout en s’efforçant d’en entretenir, voire d’en ajouter. Plus de dix ans après mon premier voyage au Japon, j’en suis toujours là.

***

(1) rappel : le contenu du CD-ROM créé par Marker se trouve en intégralité via http://gorgomancy.net/

PS : si vous avez tenu jusque là, c’est que vous êtes sûrement intéressé à l’idée de lire Le dépays et d’admirer ses 52 photos. Pour ce faire, rendez-vous ICI.

depays-49

Bijin de la semaine (46) Saki Otsuka

Allez les amis, pour le dernier article de cette année 2015, je balance un article « bijin de la semaine » !

Woopee !

Et attention ! pas n’importe quelle bijin puisqu’il s’agit rien moins que d’une ex actrice d’AV !

samourais joie

YATTA !

Ouais nous, à Bulles de Japon, on apprécie toujours lorsqu’une jolie môme parvient à se sortir du bourbier des productions cloaqueuses de l’industrie AV pour enfin s’épanouir dans une carrière artistique digne de ce nom. Ainsi Sora Aoi et sa prestigieuse série de films érotiques dont la qualité, n’en doutons pas un instant, survivra aux films d’un Zeze ou d’un Ishii. Mais aussi donc la bijin qui nous occupe aujourd’hui, la belle, la douce, la délicieuse, la pulmonée et surtout la torrentielle…

Saki Otsuka

 ♥Saki Otsuka ! ♥

Torrentielle car oui, sans trop entrer dans les détails de sa production dans le domaine de l’AV, la belle était surtout réputée pour sa capacité à reproduire avec une certaine partie de son anatomie ce type de spectacle. La classe mais comme nous sommes sur Bulles de Japon, c’est-à-dire sur le site où Japon, fesses et bon goût se côtoient dans la plus grande harmonie, vous me permettrez de ne pas endosser une combinaison de plongée pour vérifier sur le terrain les impressionnantes capacités se Saki chan dans le domaine. Non, ce qui nous intéressera chez elle c’est qu’après avoir pris une retraite bien méritée (10 années tout de même dans le métier), plutôt que de décider de suivre la voie de Sora Aoi dans le domaine du film érotique (c’eût été une folie, impossible de faire mieux !), Saki a décidé de trouver d’autres moyens d’expression artistiques pour s’épanouir. Avec la conscience assez tôt que le thème de ses œuvres à venir serait essentiellement le désir. Pour cela, elle s’est donc lancée dans le porno pour expérimenter, observer la multitude de désirs que le genre peut offrir et susciter, mais aussi espérer que les émotions ressenties l’amènent à la création. Elle ne regrette pas cette période, cela a été pour elle l’occasion d’emmagasiner des moments de joie, de souffrance, de frustration et finalement d’aiguiser une sensibilité par rapport à ce qui allait donc devenir son thème artistique dominant.

En quoi consiste son œuvre ? Elle est essentiellement photographique mais Otsuka ne dédaigne pas non plus l’illustration, moyen pour elle de capter sa « psyché intérieure » :

saki-otsuka-dessin saki-otsuka-dessin-2

Un droit un motif récurrent, celui des doigts, symboles du désir humain aux yeux d’Otsuka.

Le dessin et la photo sont pour elle tout aussi nécessaires l’un que l’autre. Concernant la photographie, commençons par évoquer sa série Meme qui comprend exclusivement des autoportraits. Inutile de préciser que c’est très différent des habituelles photos d’AV idols issues des web-books du type Graphis et compagnie :

Saki est toujours bien séduisante, aussi a-t-elle raison d’en profiter et de se prendre elle-même pour modèle. Après, elle considère que ces photos d’elle-même sont juste une commodité, un moyen d’offrir facilement à son public ce qu’il attend. Estimant que ne faire que des photos d’elle ne la mènerait artistiquement nulle part (et trouvant aussi qu’elle est loin d’être quelqu’un d’expressif), elle préfère prendre pour modèles d’autres femmes. Plutôt des femmes que des hommes, l’identification de l’artiste avec les affects de ses sujets étant un aiguillon à sa sensibilité artistique et à la création.  Ainsi son project  en cours intitilé Hotel-B. Imaginant une love hotel comprenant cent chambres, Otsuka livre régulièrement une série de ce que l’on voit derrière la porte d’une des chambres :

Je ne donne pas d’autres exemples de photos pour chacune des chambres, ce serait fastidieux (des liens vous attendent en bas de l’article). Avec un tel projet, on pourrait craindre une inévitable répétition et pourtant, force est de constater que pour l’instant il n’en est rien. Son projet tient la route. A chaque chambre, un nouveau modèle (pas forcément sexy, Otsuka s’intéresse aux femmes quelles qu’elles soient), une nouvelle atmosphère, une nouvelle gamme chromatique, un nouveau style photographique (effets de flou, très gros plans, réalisme morbide, etc.). C’est parfois certes froid, un brin sordide, mais comme Otsuka part du postulat que les être humains sont de toute manière sombres à l’intérieur, il faut bien reconnaître qu’elle réussit à capter cette part d’ombre mêlée à l’expression des désirs. Si vous vous posez la question, elle ne vise pas dans cette série à atteindre un réalisme sexuel choque-bourgeois. Pour elle, elle préfère capter des gens possédés par la passion plutôt que le sexe.

A côté de ce vaste projet qui possède de véritables pépites, d’autres séries ont été effectuées par notre bijin. La série « Adult » la bien nommée présente des couples s’adonnant à une orgie en toute intimité. Série en noir et blanc assez réussie dans son ambiguité. Si certaines photos donennt l’impression d’une sorte de foire aux désirs partagée, faite sans façons entre les deux sexes, d’autres associent la femme à une marchandise évoluant sous les ordres d’une masculinité toute-puissante (aspect de l’industrie du porno qui lassa Otsuki et l’incita à arrêter).

Saki-Otsuka-9

Petite revanche avec sa série « Toy Man » qui nous montre un quinquagénaire dans toute la splendeur de son avachissement et de sa grotesque libidinosité  :

saki otsuka toy man

Enfin à noter une curieuse série intitulée « Fall » :

saki otsuka fall 1 saki otsuka fall 2

On le voit assez, pour quelqu’un qui a une carrière encore récente dans la photographie, Saki Otsuka montre des ressources prometteuses et que l’on suivra avec bien plus d’assiduité que s’il s’agissait de monotones AV.

Jolie fille, photographe talentueuse, et en plus elle boit la bière avec grâce !

Oui, Saki chan ne pouvait qu’offrir la plus belle conclusion à BdJ pour cette année 2015. Je vous laisse et, sur cette photo gentiment alcoolisée, je ne peux que vous souhaiter un excellent 大晦日 !

Les photos de l’article sont évidemment la propriété de notre glorieuse 46ème bijin de la semaine et se retrouvent sur son site officiel :

http://otsukasaki.jp/

Le projet Hotel B se trouve ici :

http://ch.nicovideo.jp/otsukasaki

Ses pages FB et Twitter :

https://www.facebook.com/Otsuka-Saki-364343236958125/?fref=ts

https://twitter.com/otsukasaki_

Sinon un certain nombre d’infos a été pioché dans cet entretien :

http://gadaboutmag.com/saki-otsuka/

Bijin de la semaine (33) : Natsumi Hayashi

 natsumi-hayashi

On quitte le monde sous-marin de Noriko Yabu pour cette fois-ci emprunter la voie des airs. Car oui, Natsumi Hayashi est une fille formidable. Où qu’elle se trouve, en public, en privé, et quoi qu’elle fasse, ça ne rate jamais, c’est plus fort qu’elle, il faut qu’elle s’envoie en l’air ! Oh ! Pas grand-chose, juste un peu, mais fixé par l’œil de son appareil photo, cela donne réellement un effet de lévitation. Le trucage est bien connu, bien banal, pour ne pas dire simplet et pourtant, systématisé et appliqué avec une touche de poésie et une bonne dose d’imagination pour éviter de donner une impression de monotonie, force est de reconnaître à Hayashi qu’elle a parfaitement su s’accaparer le procédé pour le rendre original.

Et puis, au-delà du procédé, il y a Natsumi Hayashi elle-même. Il faut bien le reconnaître, les mêmes mises en scènes mais avec Régine ou Jackie Sardou, ça l’aurait moins fait. Je me souviens que l’été dernier, la vue de son livre, Today’s Levitation, dans cette librairie de l’Aeon du coin, m’avait aussitôt tapé dans l’œil :

 Natsumi Hayashi 2

Intéressante bien sûr, cette scène où une jeune femme lévite  au milieu de salary men. Mais non moins intéressants cette jolie paire de bottes enrobant une non moins jolie paire de jambes, ces bras graciles, cette petite tunique bleue, cette chevelure noire flottante et cette petite moue que je ne tarderai pas à voir nombre de fois après m’être procuré l’ouvrage. Oui, pas de doute, on a bien affaire à une bijin et c’est pour cela que je lui dédie la 33ème place de ma prestigieuse sérié, entre Noriko Yabu et… vous verrez bien.

Toujours tirée à quatre épingles qu’elle est, notre Natsumi chan. On m’aurait dit au début qu’il s’agit d’une campagne de pub pour Uniqlo que je l’aurais cru bien volontiers. La tunique bleue revient très fréquemment mais alterne avec d’autres tenues soignées, colorées, qui contribuent à accentuer davantage le contraste entre le personnage et son environnement.

Natsumi Hayashi 3

C’est parfois tellement irréel, l’impression de flottement tellement bien rendue (il ne s’agit apparemment pas de sauter comme un con, Hayashi a vraiment le truc pour avoir la bonne posture) qu’on en vient se demander s’il n’y a pas derrière tout cela du trucage made in photoshop. Mais non, la technicité de ce type de photo est absolument maîtrisée par Hayashi. Précisons ici que ces photos furent d’abord prises avec un retardateur. La photographe appuyait sur le shutter de son 5d MkII, avait dix secondes pour se positionner, et sautait lorsque la diode rouge de l’appareil se mettait à clignoter. Mais évidemment, une telle façon de faire laissait un peu trop la place ou petit bonheur la chance et courait le risque de devenir franchement fastidieuse, surtout dans des coins peuplés comme le métro de Tokyo. C’est ici qu’Hisaji Hara intervient. Hara, photographe reconnu dont Hayashi est l’assistante et qui, par un retournement des choses est devenu lui-même l’assistant de son élève en étant celui qui appuiera au bon moment sur le shutter. Pas si simple que cela d’ailleurs : l’obturation est réglé sur 1/500ème, le meilleur compromis entre netteté du corps en lévitation et lumière. Ce qui, comme il le dit lui-même dans la préface de l’ouvrage, offre 500 possibilités durant le temps que dure le saut (soit environ une seconde) pour saisir l’instant où les cheveux et la position des jambes semblent flotter et font oublier qu’il s’agit d’un saut. Bref, l’instant où le saut se mue en instant de lévitation. Il faut chopper ce moment et cela ne va pas toujours sans mal, Hayashi devant parfois faire une centaine (voire plusieurs) de sauts avant d’obtenir la photo parfaite. Evidemment, tout se complique avec des points de vue au ras du sol ou dès qu’il y a des passants dans les environs.

Natsumi Hayashi 4 Natsumi Hayashi 5

Ou alors lorsque Hayashi doit faire son saut dans un espace réduit ou quand le saut doit être exécuté avec peu d’amplitude :

Natsumi Hayashi 7Natsumi Hayashi 6

Et quand en plus le saut est effectué avec une partenaire (ici sa propre sœur), on imagine les déchets qu’il y a dû y avoir :

Natsumi Hayashi 8

D’autres, plus minimalistes, s’appuie sur un certain graphisme que la paire de bottes créé avec l’arrière-plan :

Natsumi Hayashi 9

D’autres enfin tranchent par leur onirisme accentué du fait de leur composition ou de l’attitude du corps qui semble se laisser aller à une bienfaisante dérive :

Natsuki Hayashi 10 Natsuki Hayashi 11 Natsuki Hayashi 12

A feuilleter son ouvrage il en ressort évidemment l’impression d’un Japon calme, doux, stratosphérique même dans ses moments de rush. C’est évidemment passablement mainstream, ça ne pique pas les yeux avec du gros grain et du N&B très contrasté, mais encore une fois, ça reste joliment conçu et varié.

Plus d’exemples sur le site de Natsumi Hayashi, Yowayowacamera.

 

Bijin de la semaine (32) : Noriko Yabu

Noriko-Yabu

Saison oblige, je vais remettre un vieux déguisement utilisé autrefois sur Drink Cold pour vous présenter la bijin de la semaine. Prêts ? Ecoutez donc l’énigme du père Olrik :

 père fouras

Je suis une femme.

Des pieds à la tête humide je suis.

Lorsque cela arrive, pas le moindre vêtement sur moi ne porte.

Et pourtant, malgré cela,

Ni une actrice de la Nikkatsu ne suis,

Pas même une actrice de pinku,

Et encore moins une AV idol.

Je suis ?… Je suis ?…

Non, pas d’idée ? Ah ! j’en vois un au fond qui me souffle le nom d’une athlète de l’équipe de natation japonaise. Pas mal, y’a de l’idée, après, le jour où vous verrez un membre de l’équipe nationale nager à poil, vous me ferez signe. Qu’on me flanque celui qui a balancé cette réponse à la fosse aux tigres ! Bon, pas d’autres réponses ? Ah si, au fond je vois qu’une de mes lectrices (oui, oui, je sais qu’il y en a) lève la main. Vas-y  ma douce enfant, je t’écoute… comment ?…. « Hiromi Oshima dans un numéro de Playboy où on la voit sous l’eau » ? Mais j’en ai parlé il y a une semaine ma grande, je vois qu’on suit, ça fait plaisir. Tiens, tu me feras un petit séjour dans la cellule n°12 avec La Boule en compagnon d’infortune, ça t’apprendras à suivre plus régulièrement mon flux d’articles frais.

Bon, on va arrêter le massacre, je vois que la chaleur estivale ne vous réussit pas. La Bijin de la semaine #32 est…

Noriko Yabu 2

Noriko Yabu

Noriko Yabu, jeune photographe diplômée des Beaux Arts de Tokyo et adepte du Pentax. Et pour l’instant, la partie la plus connue de son œuvre est une série d’autoportraits où la jeune femme a eu l’idée de se photographier en apnée dans sa baignoire :

Noriko Yabu 3

On imagine des séances d’auto-shooting un brin fastidieuse, composées de centaines de courtes plongées pour être sûre d’obtenir des clichés dans lesquels l’idée du cadrage et de la position du corps auront su rencontrer le hasard des bulles et des mouvements de flotte. Le résultat est très ambigu, parfois sensuel :

Noriko Yabu 4

Souvent morbide :

Noriko Yabu 5 Noriko Yabu 6 Noriko Yabu 7

Le corps donne l’impression d’être mort. Et pourtant, il y a des remous, des bulles mais on doute à lier ce dynamisme à ce corps. Sur certaines il semble clairement en mouvement : 

Noriko Yabu 8

Donnant d’ailleurs l’effet d’une panique pas vraiment rassurante

Mais sur d’autres…

 Noriko Yabu 9 Noriko Yabu 10

Avec en prime une touche de Picasso tant le visage apparaît déformé.

Il ressort de tout cela une étrange contemplation, celle d’un corps féminin qui se donne à voir mais qui en même temps donne constamment ne image trouble, qui apparaît désirable mais aussi susceptible d’éveiller chez le spectateur une inquiétude, un malaise teinté d’effroi… ce qui ne sera pas le cas de notre prochaine bijin qui elle aussi se mettre en scène mais d’une manière moins ambivalente et plus onirique…

Aram Dikiciyan au Japon : éther, lumière et corps diaphanes

Aram-Dikiciyan

Vivant depuis 2004 à Tokyo, le photographe allemand Adam Dikiciyan livre, à côté de sa production liée au milieu de la mode, un singulier voyage photographique dans un Japon cotonneux, aérien et onirique. Loin de vouloir tout montrer, ses compositions offrent par exemple des paysages dénués de détails, limités aux principaux éléments, et encore faut-il préciser que ces éléments sont eux-mêmes flous, à la limite du perceptible :

Dikiciyan 1 Dikiciyan 2

Il en ressort une impression d’univers fragile et éphémère, reconnaissable mais baignant dans un formol de lumière ou d’obscurité qui tend à lui ôter toute valeur informative. Il n’en va pas autrement des traditionnels photos de fleurs de cerisier, toujours propices à exprimer ces notions, mais ici renforcée par l’usage d’un sur-contraste et de la surexposition :

Dikiciyan 3 Dikiciyan 4

A la limite, Dikiciyan se contenterait presque de quelques taches de noirs pour représenter l’objet. On sent la recherche d’un entre-deux entre abstraction et figuratif pour à la fois donner à voir, donner l’information quant à ce qui est représenté (une branche, des fleurs, des bâtiments) mais aussi donner à rêver à travers des contours vaporeux qui semblent fuir tout travail de reconstruction mentale. Parfois, les photos offrent plus de prises au regard :

Dikiciyan 5 Dikiciyan 6

Mais la plupart du temps, ce sont des images bouffées par la lumière qui s’offrent à la vue du spectateur. Ainsi les nus :

Dikiciyan 7 Dikiciyan 8 Dikiciyan 9

On est un peu ici dans la quintessence bijinesque. A l’opposé des webzine japonais de type Graphis (ou des photos ultra-définis d’un Petter Hegre, je réuploaderai un de ces jours l’article que je lui avais consacré pour DC), on n’aura pas accès au grain de la peau. Le seul grain que l’on aura, c’est le grain très prononcé de la photo. Pour le reste, une tache noire pour le pubis, des seins quasi inexistants, des silhouettes fragiles, des cheveux noirs et des yeux que l’on devine asiatiques, ça suffira bien pour représenter des nus de bijins et leur conférer une aura éthérée, presque fantastique. Qu’il se trouve envahi par l’obscurité ou la lumière :

Dikiciyan 10 Dikiciyan 11

Le corps livre des bribes de sa féminité, bribes fugaces mais qui suffisent à témoigner de sa beauté. Et du coup, dans tous ces combats entre le corps et la lumière, dans ces compositions où l’individu est presque translucide, on en vient à se dire que la matérialité du corps féminin est étonnamment résistante au néant éthéré dans lequel les compositions de Dikiciyan essayent de le plonger.

Dikiciyan 12 Dikiciyan 13

Bruno Barbey au Japon : de la contestation à la bulle économique


On reprend cette série sur les photographes connus ayant fait des virées au Japon. Aujourd’hui Bruno Barbey, membre officiel chez Magnum depuis 1968, date de « prise de fonction » symbolique puisque le français aura la réputation d’être un photographe de conflits. De fait, il couvrira les événements de l’époque en France, mais aussi au Japon. Et au-delà de ces agitations sociales, beaucoup de guerres (notamment le Viet-Nam) l’amèneront à parcourir les quatre coins du globe.

Reste qu’il semblerait que Barbey ne soit pas forcément d’accord avec cette étiquette de « photograpghe de guerre » qu’on lui a collée. Et lorsque l’on regarde ses photos prises au Japon (de 1968 à 1997), on s’aperçoit rapidement que oui, les joies du consumérisme l’ont par exemple tout autant intéressé.

Petit survol de son œuvre en 5 étapes :

1) 1968 : contestation oblige

Les photos de 1968 mettent surtout l’accent sur des mouvements de contestation estudiantine. Point de grande violence dans les photos de ces manifestations contre le Viet-Nam. Les manifestants dépavent, tiennent de gros bâtons, à la rigueur courent :

 

Mais on est loin de l’image de chaos que certains clichés ont pu véhiculer à l’époque. En fait, l’impression de chaos est moins à chercher dans des gestes de violence, des mouvements de foule spectaculaires que dans une juxtaposition avec les imperturbables lumières de la ville :

 

Imperturbables et comme dominatrices. Dans le cliché suivant, on voit un groupe de manifestants formant une file ondulant comme un serpent (typique de la manière de manifester des zengakuren, les ligues étudiantes d’extrême-gauche) :

 

Pour vivace qu’il soit, le serpent tient à sa peau et attend bien sagement que les voitures passent avant de traverser. On se demande alors si la frénésie n’est pas plus à chercher du côté du foisonnement des lumières au fond plutôt que dans ce qui se passe au premier plan. Comme en filigrane, il y a la facette d’un Japon qui sera prédominante dans les futures photos japonaises de Barbey : celle d’un Japon moderne, insouciant, qui recherche davantage l’amuse que la contestation. D’ailleurs, comme répondant par sa composition à la photo précédente, on trouve ce cliché :

 

Et l’on peut penser que le char ne s’arrêta pas, lui.

1971 : du Noir et blanc à la couleur, du chaos aux loisirs

En 1971, Barbey intensifie ce grand écart entre montrer un Japon qui proteste et un Japon qui s’amuse. Aux manifestants qui lèvent le poing :

 

… répondent les supporteurs d’un match de base-ball faisant le même geste :

D’un côté la violence est exacerbée, beaucoup plus sensible qu’en 1968 :

 

De l’autre la vie, la jeunesse, la société de loisirs semble de plus en plus intéresser Barbey :

Si la jeunesse peut sembler obsédée à l’idée de bousculer l’ordre établi, elle semble aussi simplement vouloir se démarquer d’un monde adulte :

Pas de grosses pancartes contestatrices, juste des vêtements colorés occidentaux. De même dans ce jeune public assistant à un concert de rock :

Très « hair peace » tout cela, pour reprendre le slogan qui accompagnait les séances de « bed in » de Lennon et Yoko Ono. Et à cela on pourrait bien sûr ajouter le célèbre « make love, not war » qui apparaît à travers deux belles photos :

 

Et le Japon traditionnel dans tout cela ? Il apparaît à travers une série sur une cérémonie du thé. Mais le thé importera peu : bien plus intéressants seront les motifs floraux sur les kimonos de deux magnifiques jeunes femmes :

Rare cas de mise en scène chez Barbey. Loin, très loin de l’imprévisibilité des émeutes des Zengakuren. Et très loin aussi du N&B de 1968. A partir de 1971, Barbey privilégiera la couleur.

 

1985 : Time is money… and leasure

Evidemment, dans cette décennie qui achève le miracle économique japonais, on se doute que l’on ne trouvera plus de photos de manifestants mais plutôt de Japonais tout à leurs affaires :

 

Dans cette perspective l’accent est mis sur le gigantisme :

 

Mais aussi sur le côté fourmilière de la vie tokyoïte :

 

La vie montre les prémisses d’une certaine exténuation :

 

Voire carrément d’une misère sociale :

Reste que cette vision pessimiste qui annonce la vision caricaturale à la Edith Cresson reste largement contrebalancée par d’autres photos montrant des Japonais en tant qu’individus et se livrant à leurs loisirs :

 

Loin de montrer un peuple exclusivement obnubilé par le travail, les photos de Barbey, comme il avait commencé à le faire en 1971, nous montre au contraire un peuple occidentalisé (ou plutôt américanisé)  tout à fait capable de mettre de côté le travail pour dépenser des biftons durement gagnés.

1991 : il est frais mon poisson

Assez peu de données concernant l’année 1991. Là, il faudrait avoir accès au disque dur perso de Barbey car pour ce qui est des photos dispos sur le net, rien à déclarer à part des photos prises au marché de Tsukiji. Petite parenthèse ici : si je garde un bon souvenir de ma découverte du lieu en 2004, j’en suis venu à cordialement détester les photos prises dans ce lieu, surtout celles où l’on voit des dizaines de gros thons alignés et attendant leur acquéreur. Vraiment le faux lieu original à photographier. Sûrement neuf et intéressant en 1991, c’est devenu une de ces tartes à la crème photographiques qui ne me font plus le moindre effet. C’est exactement le cas avec les photos de Barbey, même si certaines sont réussi et même si, encore une fois, elles avaient alors l’attrait de la nouveauté.

 

1997 : vers le désenchantement ?

1997 reprendra la dichotomie monde aliénant / mondes des loisirs. Mais sur un mode plus désenchanté il me semble, fin de la bulle économique oblige. Odaiba et le site autour de l’immeuble de Fuji TV donnent en tout cas cette impression. Si certains couples sont souriants :

… d’autres le sont beaucoup moins :

 

A la fois ensemble et sans connections apparentes. Il en va de même avec ces deux gus :

 

… et de ce couple sur une aire de loisirs :

 

D’ailleurs, le temps de cette photo et de celle-ci :

 

Barbey n’est pas sans faire penser aux photos de Bruce Gilden prises lors sa série de Coney Island. Photos prises au culot et ne cherchant pas vraiment à flatter leurs sujets. Tout cela à un degré moindre bien sûr, mais avec le même effet de distanciation ironique. Est-ce vraiment une vision du bonheur ? Surtout, difficile de se garder d’une sensation d’étrange devant ce monde qui juxtapose séance de baignade avec architecture ultra-moderne :

 

… et chien habillé fumant tranquillement sa clope :

A regarder ses photos, je ne suis pas très loin de ressentir la même chose qu’à l’époque où, encore gamin, je découvrais les étranges photos d’un étrange pays dans un numéro de Géo. 30 après les premières photos de Barbey nous montrant au plus près des individus qui en 1968, nous semblaient finalement pas si éloignés de nos propres étudiants, les photos de 1997 nous montrent des personnes elles aussi photographiées au plus près, elles aussi pas si éloignées de nos préoccupations (ici profiter du temps en dehors du travail) mais en même temps très éloignées de nous, à la fois géographiquement et dans sa façon de s’adonner aux loisirs, à la fois libre, exubérante mais aussi ancrée dans un certain conformisme. A l’image finalement de cette photo des passages piétons devant la gare de Shibuya. Les quidams y sont libres mais en même temps cloisonnés par les lignes droites. Et le spectateur de se demander alors s’il en était si différemment des contestataires de 1968.

 

 

 

Bruce Gilden au Japon : Pan dans la gueule !

Ah ! Avoir le courage de prendre en photo un quidam qui passe juste sous votre nez ! On y va, on met l’appareil au niveau de l’oeil, on pointe et, au dernier moment, on s’arrête car on vient de remarquer une chose : durant quelques dixièmes secondes le sujet a regardé dans votre direction ! Sentiment bien connu de ceux qui s’essayent à la photo de rue, sentiment persistant chez ceux qui ont l’habitude et qui continuent de ressentir un pincement au coeur et une montée d’adrénaline au moment d’appuyer sur le déclencheur. Et le bruit de la prise de vue a beau être discret, on a alors l’impression d’être le personnage du Coeur Révélateur de Poe, on se persuade que le bruit du déclencheur est bien moins discret que l’on s’imagine et que, c’est sûr, la cible l’a entendu et a compris qu’on lui avait tiré le portrait sans sa permission. A ce stress s’ensuit alors un autre, celui de savoir comment il va réagir. Dans 99% des cas, il ne se passe rien, mais le pour cent restant peut suffire à faire ressentir cette crainte qui n’est pas sans plaisir non plus.

Ce stress, gageons que notre photographe du jour, un Américain, ne l’a jamais ressenti et se marre sûrement à l’idée d’éprouver la moindre sueur froide parce qu’un péquin a eu le malheur d’apercevoir son Leica braqué sur lui. Ce serait d’ailleurs un peu con pour lui car ce photographe a une technique particulière pour approcher ses sujets, technique qui aurait franchement de quoi user une nature qui serait par trop timide. De qui s’agit-il ? Du grand, du seul, de l’unique et finalement du controversé… Lire la suite Bruce Gilden au Japon : Pan dans la gueule !

Henri-Cartier Bresson au Japon : le monde flottant de l’instant décisif

Novembre 1965 : Henri Cartier-Bresson débarque au Japon. Le séjour photographique promet d’avoir un goût politique puisque le pays est alors sujet à des manifestations contre le Viêt-nam mais aussi contre le gouvernement Sato et contre la ratification du traité de paix avec la Corée du Sud. Equipé d’un brassard sur lequel est inscrit en japonais « photographe français », il se mêle aux manifestants et photographie les bagarres entre socialistes et communistes d’une part, et étudiants d’extrême gauche partisans de l’action directe (le groupe dit Zengakuren).

Pour ceux qui ont vu le film de Wakamatsu (United Red Army), on voit assez à quel type de photo on peut s’attendre : des meutes d’étudiants se coursant dans les rues, des casques blancs vissés sur la tête et munis d’impressionnants bâtons en guise d’armes. Ce type de photo a bien été prise. Mais pour ce qui est d’en trouver des traces dans la foisonnante production de HCB, c’est une autre histoire. C’est une chose curieuse car sachant HCB homme de gauche, on pouvait se douter à qui allait être donné sa sympathie dans ces manifestations :

Vraisemblablement pas aux CRS

Et la gêne qu’il a pu ressentir devant le violence de certaines scènes semble avoir été contrebalancée par un sentiment de relativité et de compréhension :

Il est important de dire que tout le Zengakuren n’est pas aussi violent ; ce sont ceux qui ont trop de force à faire sortir d’eux, genre volcan actif – en terme de vulgarisation distinguée ça s’appelle « se défouler ». Faut dire que dans ce pays si conformiste, si respectueux de l’autorité, il faut se mettre à leur place et pas rester à notre place de petits pépères tranquilles, bons bourgeois avertis et repus.

Reste que, lorsque l’on tombe sur des photos prises à cette époque, il faut avouer qu’il est bien difficile de rencontrer cette violence qu’évoque HCB. Sans doute l’était-elle sur les planches contact, mais il semblerait qu’elles n’aient finalement guère été retenues au moment de l’editing. Loin de la brûlante actualité, les photos d’HCB reflètent une bienfaisante plongée dans un pays qui semble offrir mille et une opportunités d’ « instants décisifs » chers à HCB. Contrairement aux photos de Marc Riboud qui louchent du côté du Japon de la ville et des femmes, celles de Cartier-Bresson semblent n’avoir d‘autre fil conducteur que le Japon lui-même ainsi que cette variété qu’il offre, tissant ainsi un vaste réseau thématique fait d’associations et d’oppositions.

Hibiya district

HCP capte des instants, instants qui parfois illustrent des facettes de la société japonaise mais il n’en fait jamais un leitmotiv. Ainsi la photo de ce couple qui se croise sans se regarder et devant cette affiche d’un couple qui s’embrasse pourrait évoquer le classique problème de communication dans la société moderne, ainsi que l’américanisation galopante. Sauf que c’est la seule photo sur ce thème. En fait d’individualisme on tombe ailleurs sur cette photo :

Et pour ce qui est de l’Amérique qui envahit visuellement les murs de la ville, on a sur une autre photos ces affiches, bien japonaises elles :

Mais l’opposition, on la trouve aussi bien sûr dans les compositions. Au foisonnement de cette photo répond ainsi l’épure de cette scène au sommet du mont Aso :

Epure qui va parfois jusqu’à se contenter de simples formes comme dans ce moment capté dans un temple de Kyoto :

Par ailleurs les foules attirent l’œil du photographe par leur foisonnement et la répétition de formes géométriques (pantalons blancs et chapeaux tressés) :

Mais l’individu le fascine tout autant (rappelons ici combien HCB, en plus d’être un maître de la photo de rue, était un excellent portraitiste) :

Homme qui se donne ici à voir, mais aussi hommes et femmes qui se manifestent à travers une présence qu’il faut décrypter, que l’on ne saisit pas instantanément :

Présence même parfois cachée, camouflée derrière un réseau naturel…

 

… quand elle ne tend pas à l’abstraction géométrique :

Dans tous les cas, c’est un Japon sans laideur que nous offre HCB. Hiroshima ? L’occasion de nous montrer une belle perspective du jardin de la paix avec deux artistes en herbe au premier plan :

Un enterrement ? L’occasion de livrer sa photo la plus connue prise au Japon :

Un instant décisif par excellence, celui qui a capté quatre femmes à quatre endroits et dans quatre attitudes différentes, semblant tourner autour d’un calicot sur lequel est écrit « funérailles ». En regardant cette image, je me plais à penser qu’HCB était dans son style le maître ultime puisque même la mort, pourtant réputée pour ses caprices et son imprévisibilité, semble ici se plier, docile, au Leica du maître pour lui offrir une fraction de seconde aussitôt transformée en éternité.

HCB a raconté que Gandhi, alors qu’il feuilletait en, sa présence un de ses livres, se contentait de murmurer devant ses œuvres « la mort… la mort… la mort… » (parole peut-être malheureuse car son assassinat intervint juste après sa rencontre avec HCB !). Grief à propos de la photographie bien connu et compréhensible. Reste que, devant certaines compositions, je pense notamment celle montrant de jeune danseuses répétant dans une sorte de boite en pleine nature, sorte de double, de métaphore du boitier de l’appareil, devant elles donc il bien difficile parfois de ne pas se dire…

La vie… la vie… la vie…

Marc Riboud au Japon : it’s a woman’s woman’s woman’s world

L’année dernière avait circulé en France une belle exposition consacrée aux photos de Marc Riboud prises en Asie. La part belle était faite à la Chine, mais quelques clichés pris au Japon m’incitèrent à faire des recherches sur les séjours du bonhomme là-bas. Et il en ressort une image du Japon pas inintéressante. Bien dans son temps finalement puisque nous sommes en 1958 (les autres photos prises par Riboud lors de voyages ultérieurs sont plus rares) et le Japon a manifestement d’autres chats à fouetter que de ressasser un passé douloureux. Dans ces photos, pas de ruralité ni de somptueux paysages. Ou alors, si l’on se trouve hors de la ville, c’est pour montrer ce genre de scène :

Très préhistoire de l’otakisme comme photo. Il s’agit en fait d’un rallye photographique à Karuizawa. Certes un petit coin de nature. Mais surtout une effervescence artistico-technologique. Les armes ont été remisées depuis belle lurette au placard, ce sont d’autres joujoux qui vont maintenant accaparer la fièvre consumériste d’un peuple Japonais en pleine prospérité après la fulgurante reconstruction d’après-guerre. Une autre photo va dans le même sens :

Kamakura

Là aussi, impression d’être dans la préhistoire, cette fois-ci du tourisme de masse. Pas de foule impressionnante ici, mais une famille venue se faire tirer le portrait devant un monument historique. La puissance artistique de la statue importe peu en elle-même. Ce qui compte, c’est la juxtaposition proche au premier plan / monument derrière, la photo souvenir qui leur dira : « voilà, Kamakura, c’est fait, on y est allé, on a la preuve, passons maintenant à une autre destination ». Bien des années plus tard, en 1982, Riboud photographiera bien un petit coin de nature :

… mais ce sera pour photographier une femme qui n’est pas japonaise puisque cette grand-mère n’est autre que Marguerite Yourcenar.

Non, chez Riboud – et finalement comme plein d’autres photographes – c’est très clair : le Japonais est avant tout à associer à un milieu urbain :

Riboud réutilisera plus tard lors de ses séjours en Chine le motif de l’enseigne ou de l’affiche publicitaires qui écrase le passant. Et l’on obtient ici, avec les kimonos et les geta au premier plan, les prémisses de ce que sera plus tard LE topos du Japon, à savoir l’association moderne/traditionnel.

Prémisses aussi d’une américanisation galopante :

Américanisation qui déjà ne s’embarasse pas de savoir s’il est judicieux ou non d’afficher des messages publicitaires en anglais :

Dans toutes ces photos, vous aurez remarquez l’absence des hommes, ou plutôt la forte présence des femmes. Dans un face à face, l’homme n’a pas l’air à son avantage :

Devant un beau corps féminin qui se donne à voir, c’est une hébétude inexpressive qui domine :

Tient-il une femme dans ses bras qu’il s’agit en fait d’un demi mannequin et la posture évoque un simulacre grotesque d’agression :

Et quand il devrait être le principal sujet d’une photo, il se noie finalement dans le flou, le photographe préférant faire la mise au point sur une enseigne lumineuse :

Enfin, quand le chef de la gent masculine est représenté (chef évidemment plus symbolique que réel),

Hirohito

… c’est pour le surprendre comme n’importe quel quidam à la sortie de l’escalier d’un stade. Aucune connivence particulière entre l’empereur et le photographe, on devine que celui-ci a pris la photo sans demander l’autorisation  Composition intéressante en ce qu’elle nous montre un empereur coupé au niveau des mains et pris en plongée : l’ex grand homme paraît bien frêle.

À côté, les femmes frappent par leur quasi-omniprésence sur le bitume tokyoïte :

Habillées en kimono ou à l’occidentale, belle ou laide, jeune ou vieille, avec ou sans enfants et dans la plupart des cas expressives, elles apparaissent comme le leitmotiv obsessionnel du photographe. Et aux mâles à gros objectifs de la première photo de cet article, répond cette photo :

On remarque aisément le reflet de Riboud lui-même, braquant son leica sur une vitrine où se prélasse lascivement un corps fantomatique. Curieuse image car on a du mal à expliquer la netteté des chaises d’un côté et le flou du corps de l’autre. J’imagine que Riboud se trouvait en fait à l’intérieur d’un magasin, mais même avec cette hypothèse, pas simple d’imaginer parfaitement comment étaient organiser les différents éléments pour donner cette composition. Dans le coin supérieur gauche, une tête de femme renversée, comme extatique, finalement en parfaite association avec la posture du corps. On a l’impression ici d’une composition de type représentation mentale. Le corps allongé, parfaitement centré, au milieu d’une scène urbaine, devient le centre d »intérêt, peut-être pas de tout mâle, mais en tout cas du photographe. Du reste, Riboud fera un livre sur son séjour au Japon, livre qui ne s’intitulera pas « Impressions de voyages » mais Femmes du Japon. J’ai assez rabâché dans  les pages de ce blog une association  récurrente qui m’a toujours frappé dans mes promenades urbaines au Japon, celle liant le bitume, le béton, les fils électriques tous ces éléments donnant une laideur photogénique aux rues japonaises d’une part, à la chair de l’autre, celle de ces Japonaises qui apparaissent comme le contrepoint idéal omniprésent de cette laideur.

Dans le Tokyo de Riboud, que l’homme soit endormi ou non, la femme semble toujours occuper ses pensées :

Et même lorsque l’homme n’est plus représenté dans l’action, la trace qu’il laisse de sa présence est tout aussi révélatrice de son esprit :

Et dans l’action captée sur le vif, il en va de même :

Dans ces conditions, on imagines volontiers que les quartiers chauds ont été la conclusion nocturne et logique des déambulations de Riboud. Ce fut le cas mais ici, point d’ambiance poisseuse et cradingue (quoique joyeuse) annonçant le travail d’Araki. Quelqu’un qui a écrit « J’ai toujours été sensible à la beauté du monde plutôt qu’à la violence et aux monstres » pouvait difficilement montrer autre chose qu’un Toyko glamour plutôt sage :

Un derrière joufflu à moitié montré à gauche, une flèche suggestive à droite, pas de quoi se fouetter les sens. Et quand le haut est montré…

… eh bien c’est pareil. Et si par hasard la composition touche à l’érotisme…

… c’est pour montrer les photos d’un autre. Quant aux relations homme/femme dans ce genre de milieu, les seules photos sur ce thème nous montrent des serveuses sexys servant à boire et donnant une petite caresse affectueuse sur le tête d’un G.I. apparemment beurré. Sur le cliché suivant, je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle avec la première photo de l’article :

Et à l’observateur de se demander qui de l’homme ou de la femme domine l’autre. En fait il ne se le demande pas longtemps tant le parterre de photographes frénétiques devant une simple croupe est éloquent. Le Japon de Riboud est un Japon féminin parfaitement à l’aise dans la nouvelle donne de son occidentalisation. Et même s’il est domibné, l’homme ne semble pas s’en porter plus mal que cela. Après tout, l’ home sweet home a quand même su conserver de solides résidus de l’ancienne domination patriarcale :

Très prochainement, après Moto et Shamisen, je reparlerai à nouveau de grosses cylindrées :

Grosses cylindrées aussi bien de chair que de métal. Stay tuned.