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Dotonbori : A Light Odyssey

Peu de temps avant que quelque chose ne se détraque, je me trouvais à Osaka pour aller traîner mes guêtres du côté de Dotonbori. Était-ce une bonne idée ? Je l’ignore. On peut aimer livrer son corps à ces bains de foule dantesques que des villes comme Tokyo ou Osaka peuvent offrir, on peut faire ses délices à soumettre ses sens à un maelström de couleurs et de sons, mais se claquer l’esprit, le réflex dans la main droite, la caméra numérique dans l’autre, à essayer de ne faire qu’un avec le décor et de capter tout ce qui bouge dans un état de surexcitation quasi extatique non, c’était décidément décidément pas une bonne idée, surtout lorsque le détraquement en question touchait à la vue…

Bref, après un séjour de trente jours à Miyazaki, à faire les couleuvres chez la belle-famille ou à se distraire aux matsuris d’été, nous devions remonter tranquillement vers Tokyo par le train pour y prendre l’avion. Durant les dix jours qui nous restaient, différentes étapes étaient au programme pour que ma femme puisse revoir quelques uns de ses amis : Fukuoka, Hiroshima puis Osaka qui allait nous permettre de revoir plusieurs connaissances qui avaient assisté à notre cérémonie de mariage. Pour le choix du resto, j’y étais allé de ma petite insistance : il fallait qu’il se trouve dans le quartier de Dotonbori, histoire de profiter pour la première fois de son ambiance nocturne « à la Blade Runner » (dixit le Lonely Planet).

Dotonbori est le pendant osakesque de Shibuya. Le jour, c’est magnifique. La nuit, c’est époustouflant. Et peut-être un peu écrasant aussi. On y trouve la même impression grisante qu’à Shibuya, celle de se laisser porter par des bruits et des lumières. On est un peu abruti mais aussi un peu sur un nuage, subjugué par ce royaume de la consommation et du divertissement. Et subjugué par la déferlante d’images qui vous tombent dessus. Inutile de sortir votre planche pour essayer de surfer dessus, vous êtes sûr de boire la tasse et c’est finalement ça qui est bon.

Spatialement, c’est plus basique que Shibuya : deux artères perpendiculaires qui se rejoignent par un pont. Les connaisseurs crieront sans doute à la simplification extrême et ils n’auraient pas tort car je suis sûr que Dotonbori recèle une multitude de ruelles sans prétention tout à fait aptes à procurer de délicieuses promenades.  Et pourtant, c’est bien cette géographie rudimentaire qui s’impose et qui reste à l’esprit de celui qui arpente le quartier pour la première fois. Shibuya est différent : on y pénètre comme dans un entonnoir à partir de la place de la gare et après, à vous de voir quelles veines ou quels vaissaux capillaires vous allez vous emprunter pour vous perdre dans ce quartier où la vie semble pulser dans la moindre parcelle d’asphalte. Pourtant doté d’un très correct sens de l’orientation, je ne m’y suis jamais fait et plus d’une fois je me suis surpris à repasser pour la troisième fois dans la même rue en moins d’un quart d’heure alors que je voulais seulement regagner la gare. Avec Dotonbori, aucun risque : il suffit de marcher droit dans un sens ou dans l’autre, on finit toujours par retrouver le pont. Ça peut paraître plus monotone mais si pour vous photographie et grouillement de vie font bon ménage, ça ne l’est pas. Un peu comme un chasseur de papillons sur lequel foncerait un nuage de lépidoptères. Les bestioles passées, il y aura sûrement des pertes, le chasseur n’ayant évidemment pu toutes les capturer. Mais s’il a su élever au maximum son adresse et la perception du mouvement, il peut prétendre à une jolie moisson. Autant dire qu’à ce petit jeu, Dotonbori apparaît comme l’acmé du genre. Foule bigarrée, touristes sidérés, habitués indifférents, coquettes aux longues jambes ou jeunes machomen qui viennent chasser, on en vient rapidement à oublier le temps qui passe, on pourrait y passer des heures bien que l’esprit en alerte ait une parfaite conscience de la moindre seconde tant les yeux analysent, décortiquent le décor, à l’affut d’une scène fugitive, d’une silhouette en mouvement qui, pour peu qu’elle passe devant l’objectif et qu’elle ne soit pas empêchée par le passage inopportun d’un autre papillon, donnera cette satisfaction particulière du bruit du déclencheur.

Clic !

Enivrant mais fatigant. Dès le début Osaka nous avait donné l’impression que ça allait être différent de Tokyo. Du monde, de l’effervescence, d’accord. Mais un je ne sais quoi de turbulent, de brouillon, d’encore plus chaotique par rapport à l’ambiance tokyoïte. Et l’environnement urbain n’était pas sans corroborer cette impression avec des bâtiments WTF? en diable :

Aperçu du quai de la station de Shinimamiya, il s’agit du Festival Gate, un parc de loisirs (détruit depuis peu je crois) avec ses montagnes russes qui serpentent entre les bâtiments et au-dessus des magasins. Tellement à l’image de cette ville et de ses innombrables blocs de bétons à travers lesquels allait se faufiler le train que j’attendais. Il se dégage de ce fatras architectural une certaine laideur. Une certaine précipitation. Comme si la ville avait voulu en remontrer à sa grande soeur de Tokyo en lui prouvant qu’elle aussi avait de beaux atouts en matière de grandiloquence urbaine. Mais tout cela est désordonné, quasiment rasée par les bombardements durant la guerre, Osaka semble avoir voulu se relever de manière irréfléchie. Les bâtiments ont alors poussé comme des champignons et se sont répandus comme une gangrène. Vue de ma fenêtre alors que je me trouvais dans le train de la « Loop Line » (ligne circulaire à l’exemple de la Yamanote de Tokyo. Très pratique) qui allait me rapprocher de Dotonbori, je me rappelle de m’être demandé quel plaisir j’allais bien y trouver. Pour un ancien quartier des plairs, c’eût été le comble de n’y éprouver aucun.

Une demi heure plus tard, arrivée à la station de Namba. Au détour d’ubn corridor, on tombe sur un mur ondoyant d’une quarantaine de mètres tapissé de petits carreaux à travers lesquels un jeu de lumières fait défiler un continuel dégradé de couleurs :

Tout simplement beau. Et étrange : fallait-il donc être sous terre pour avoir sous les yeux autre chose que de la laideur en béton cellulaire ? Le retour à l’air libre allait me fixer sur ce point puisque la sortie débouchait sur une petite place où de jeunes danseurs de rue esquissaient des chorégraphies tandis que des semi-ganguros palabraient sur les détails d’une prochaine danse :

L’ambiance était au calme, portée par ces jeunes gens appliqués, pas rebelles pour deux yens ainsi que par ce gros miroir en forme de boule planté au milieu de la place et entouré de plusieurs arc-de-cercles métalliques et colorés. Deuxième fois en moins de cinq minutes que je voyais des lignes courbes apaisantes. Allons, la ballade à Dotonbori partait sous de bons auspices.

Quelques rues plus loin on arrive à l’entrée de l’antre :

L’entrée de l’entrée précisément puisque pour gagner le fameux pont Ebisu, le centre névralgique du quartier, il faut d’abord suivre sur trois cents mètres une rue avec une ribambelle de magasins fermés. Ici des statues incongrues…

là un couple à vélo bienheureux …

… achèvent de me faire oublier la sinistrose de tous ces cubes de béton aperçus depuis le train. Après avoir traversé l’avenue Mido-suji et sa bordée de buildings assez spectaculaires, on reprend un tronçon de la rue menant à Dotonbori. Cette fois-ci, c’est la bonne, on croise de plus en plus de gens provenant d’un croisement un peu plus loin. Les enseignes des magasins sont plus tape-à-l’oeil et la densité de bijins au mètre carré monte d’un cran. On tourne à gauche et là, on comprend qu’il n’y a plus qu’une seule chose à faire :

… risquer le torticolis à regarder en l’air. Regarder quoi ? Ceci :

Vue du pont Yebisu. En couleurs ou en noir et blanc, ça claque de même.

Un bordel de gigantesques enseignes publicitaires. Devant, derrière, à droite et à gauche. On se sent comme au musée à part que l’on n’est pas dans un lieu clos à regarder des Rembrandt mais à ciel ouvert à contempler des publicités. Dotonbori ou l’ultime démonstration que la pub peut être un art urbain. Infailliblement ce patchwork monumental de kanjis, de katakanas et de romajis vous procure un frisson de plaisir et l’on se dit vivement le soir que l’on assiste à l’acte II afin de voir à l’œuvre les milliers de lumières connectées aux panneaux. D’ici là, la ballade continue avec l’arcade commerciale de Shinsaibashi-suji. On dit y faire du 2 km/h tant il y a du monde. Largement assez pour qu’aucune des devantures de magasins ne passent inaperçues, encore moins les plus virils :

On va malgré tout jusqu’au bout pour la gloire (500 mètres) mais au retour, on en a plein la tête et les guibolles, surtout madame qui émet le souhait de se reposer en sirotant quelque chose au premier café venu. La laissant avec une tisane et un Olrik jr devant une tasse de chocolat, je retournai dare-dare du côté de pont yebisu pour une séance de street shooting en solo, occupation bien plus tonique qu’une tisane. Plus corsée surtout, Dotonbori donnant comme je l’ai dit peu de répit au photographe. Très vite on a la tête qui tourne, ivre d’images, de mouvements, de superpositions d’intéressants specimens du Japon sur un fond de publicité dantesque. Ici je vais m’économiser en m’abstenant de retoucher une fournée de photos supplémentaires pour vous en donner une idée. La vidéo que vous trouverez plus bas vous fera aisément comprendre combien peut être un fabuleux terrain de jeu.

18H30 arrive, c’est le moment de retrouver ma tisanière et mon lardon. J’arrive au café et là qu’est-ce que je vois ? Olrik Jr en train de faire de l’oeil à deux créatures :

Brave Olrik Jr ! Dans mes bras mon petit ! Que voilà le digne fils de son père !  Je l’aurais volontiers félicité en casquant une deuxième tasse de choco pour sa fraise mais l’heure tournait et le rendez-vous au restaurant approchait à grands pas. Direction le sud à pleine voile vers l’autre arcade commerciale, Sennichi-mae. Je n’ai absolument aucun souvenir de ce que l’on y a mangé. Peu importe en fait : les seuls plats qui me sont restés précieusement en mémoire sont des amis chaleureux, de jolies, filles, un Olrik Jr faisant fureur, des éclats de rire et de l’alcool, beaucoup d’alcool.

Choisir le bon ISO sous alcool, tout un art.

La journée à Dotonbori se terminait bien. Restait à l’achever en apothéose avec l’orgie de lumières à l’Ebisu bashi. Avant même d’y être, on ne pouvait nier aux rues de Dotonbori d’avoir bien effectué leur métamorphose pendant que nous étions au restaurant. Le Lonely Planet n’avait pas tout à fait tort lorsqu’il évoquait Blade Runner même si, pour ma part, les effets des bières ingurgitées me firent penser à une autre référence…

Dotonbori : A Space Odyssey

Les yeux revenus en face des trous, je suivis émerveillé le jeu de piste que me proposaient les enseignes :

Sortant d’une légère ivresse houbloneuse, je tombai alors dans une réelle ivresse à me promener submergé par des signes dont je ne connaissais pas la signification. Étrange utilité de ces panneaux censés attirer le chaland mais qui finalement n’arrivent qu’à retenir le promeneur sans but dehors, dans une transe contemplative devant un spectacle où le signifiant n’a d’autre utilité que d’en foutre plein la gueule. J’aurais certainement pu rester des heures à sillonner les moindres ruelles pour collectionner sur mes rétines la moindre enseigne, même la plus insignifiante…

n’eussent été d’autres signifiants qui me ramenèrent à un monde plus terre-à-terre quoique tout aussi contemplatif – et admiratif.

Restait à voir, donc, la vue sur le fameux pont. L’enseigne Glico avec le sprinter aux bras levés notamment, ou encore la façade invraisemblable du Don Quixote. Arrivé sur place, je me posai. Effectivement, ce n’était pas dégueulasse. C’était même très beau. Mais je ne sais pas, j’ai alors eu l’impression que cette surenchère atteignait ses limites et qu’elle n’était pas si loin de me donner de cet effroi ressenti peu auparavant devant le chaos de cubes en béton. On se sent un peu frêle devant ces panneaux gigantesques plantés à quelques mètres de soi. La place principale de Shibuya donne-t-elle au moins un peu de recul au passant qui n’est alors qu’un simple spectateur émerveillé. A Dotonbori, on est pas loin de songer que l’on est une sorte d’acteur magnétisé, un figurant dans le délire cyberpunk d’un Cécile B. de Mille sous acide. On reste sur ce pont une minute, puis deux, puis trois. On aimerait partir, après tout on a fait son travail, on a bien admiré, on a pris des photos. Mais d’un autre côté on se dit merde ! c’est quand même le Ebisu bashi la nuit, c’est énorme, c’est sublime, c’est époustouflant, on ne voit pas ça tous les jours quoi ! Et l’on regarde encore, comme prisonnier du plateau en attendant que le metteur en scène donne l’ordre de lever le camp. Finalement l’ordre est venu de ma femme. Il était un peu tard et il aurait été malséant d’arriver trop en retard chez sa cousine de Takatsuki qui avait la gentillesse de nous héberger. The longest day must have an end…

Dans le train de la Kyoto Line, je regarde les photos prises sur l’écran de mon Nikon. La moisson a été très correcte. Et j’ai une photo souvenir du Glico Man illuminé. Bonne chose ça, voilà de quoi me rappeler plus tard que j’y étais et que c’était franchement énorme. Pour l’heure, la torpeur du wagon peuplé de passagers exténués et le roulis de cette ligne magique qui joint à 70 kms de distance deux putains de villes me plongèrent dans un semi sommeil où je songeai confusément à la chaleureuse famille qui nous attendait à Takatsuki. Exit Osaka. Prochaine étape : Tokyo. Entre ces deux, l’ombre lénifiante de Miyazaki nous couvrait le temps de deux journées. Ce n’était pas plus mal.

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Je termine avec une nouvelle vidéo qui résume le contenu de l’article. Comme toujours, compte tenu de mon noviciat en la matière, j’ai essayé de faire au mieux. Il me manque encore des connaissances pour parer à certains défauts, notamment la stabilisation mais enfin, le truc donnera une idée relativement correcte du lieu, ce qui est l’essentiel :