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Ce magazine porno, c’est de la dynamite

Dynamite Graffiti
(素敵なダイナマイトスキャンダル)
Masanori Tominaga – 2018

Si vous avez vu et apprécié sur Netflix le récent Naked Director et que vous avez hâte d’être déjà à la saison 2 annoncée pour 2020, peut-être aurez-vous intérêt à vous plonger dans ce Dynamite Graffiti à peu près sur la même thématique, à savoir la difficulté de diffuser de belles images érotiques/pornographiques, cette fois-ci durant les années 70 jusqu’au début des 80’s.

Comme pour Naked Director, le personnage principal trouve son modèle dans une personne bien réelle, Akira Suei, graphiste autodidacte qui a d’abord gagné sa vie en concevant des pancartes publicitaires pour des cabarets à Tokyo, avant de fonder différents magazine jusqu’au fameux Shashin Jidai, magazine culte ayant publié une pléthore de travaux d’Araki et de Daido Moriyama ainsi que des articles sur la culture underground de l’époque. A son acmé, le mag tirait à 350000 exemplaires, mais c’était sans compter sur la surveillance de la censure de la police qui ne voyait pas d’un bon œil toutes ces photos lubriques et ces articles truffé de termes malpolis tels que « moule », « dard », ou « millefeuille ».

Excellent Yutaka Matsushige jouant un des flics chargés d’éplucher ces torrides publications. Le mec est intransigeant, mais intérieurement, ça chauffe sévère comme en témoigne la buée sur les lunettes.

Le magazine a été subitement interdit en 1988 et Suei est connu depuis une carrière moins glorieuse, avec la direction d’un magazine consacré aux pachinkos (forcément moins sexy), la pratique du saxophone mais aussi – et surtout – l’écriture de quelques essais, notamment autobiographiques – le film prend sa source d’ailleurs de l’un d’eux.

Bref, vous l’aurez compris, un tel pedigree a de quoi éveiller l’attention, surtout si je vous dis que parmi le cast féminin se trouve la douce Atsuko Meada :

Ici en train de rendre heureux un éléphant (sic).

Las ! Les scènes dans lesquelles elles apparaît avec une tignasse so 80’s et d’énormes lunettes ont un bien faible potentiel érotique. Mais ce n’est pas grave, sans être non plus du même niveau qu’un pinku eiga concernant le nombre de scènes salées, le film sait en dispenser habilement quelques unes pour rendre efficace cette plongée dans le monde erotico-underground du Tokyo de l’époque.

Fabrication d’une grosse bite décorative pour un bar à hôtesses, happening arty dans la rue puis repos du guerrier dans un établissement avec des serveuses manustupratrices, ainsi va la vie de Suei.

 

C’est d’ailleurs là que Tominaga s’en sort le mieux, ce qui nous ferait regretter qu’il n’ait pas davantage exploité cette veine tout le long des 2H18. Le coup du scotch utilisée par les employées de Suei (vous verrez ce qu’elles en font) pour émoustiller des puceaux au téléphone est assez drôle, tout comme les quelques séances photos avec Araki. On a aussi droit à quelques montages avec des photos de planches contact et des extraits de Shashin jidai et d’autres mags, ou encore à des scènes de rencontre avec d’autres artistes de cul, comme cet homme spécialisé dans la fabrication de poupées grandeur nature et ultra réalistes.

 

Araki en pleine action. y’a pas, photographe est un bien beau métier.

L’effervescence créatrice de l’époque est donc assez bien rendue. Moins convaincante en revanche est la restitution de la personnalité de Suei. On ne reprochera rien à Tasuku Emoto qui est plutôt bon dans le rôle. C’est juste que l’évolution du personnage dans sa vie privée, de la disparition tragique de sa mère alors qu’il était enfant (elle s’est suicidé en… sa faisant sauter à la dynamite !) à sa relation avec sa femme (jouée par Maeda), est un peu brumeuse, pas toujours très intéressante. La deuxième scène où il se rend à l’atelier du fabricant de poupées érotiques en est un bon exemple. Quand il tient dans ces bras un nouveau modèle pas encore assemblé (il lui manque la tête) et qu’il suit éberlué les consignes du fabricant pour voir les nouveautés qu’il a imaginées (en gros, un moelleux mammaire plus vrai que nature et une restitution parfaite au niveau du toucher du trou d’amour avec dispositif envoyant du fluide en prime), on sent vaguement qu’il y a quelque chose d’intéressant dans cette scène. D’un côté Thanatos avec ce corps démembré rappelant sa mère, de l’autre Eros, mélange omniprésent dans la vie de Sui (qui ne cherche d’ailleurs nullement à cacher ce qui est arrivé à sa mère) qui explique pourquoi la tentation du cul s’est chez lui toujours accompagné d’une sorte de retrait, de maladresse vis-à-vis des femmes.

Mais cette révélation arrive un peu tardivement. Avant, il a fallu suivre des scènes conjugales avec le personnage de Maeda pas forcément intéressantes (tout comme celles avec le personnage de Fueko). Suei ne communicant peu sur ce qui le travaille (et étant sans doute incapable de le comprendre lui-même), c’est au spectateur de faire le boulot mais comme lesdites scènes encore une fois ne sont pas d’un grand intérêt, on peut passer à côté, attendant sagement les passages se consacrant au métier de Suei.

Dynamite Graffiti apparaît donc comme une demi-réussite. Mais encore une fois, pour qui aurait apprécié The Naked Director, c’est un moyen de prolonger le voyage en se plongeant cette fois-ci quelques années avant le boom des vidéos pornographiques. Et puis bon, rien que pour voir une incarnation d’Araki en plein taf, ça peut valoir le détour.

6,5/10

Avant que nous disparaissions (Kiyoshi Kurosawa – 2017)

Narumi a bien du mal à retrouver son mari Shinji dans cette loque qui lui est revenue un jour à la maison. Non content d’avoir perdu la mémoire, son intelligence semble avoir terriblement régressée. Pendant ce temps une lycéenne pénètre dans une maison et y massacre une famille tandis qu’un journaliste rencontre un étrange jeune homme qui lui confie qu’il est un extra-terrestre et qu’il doit, en compagnie de deux autres complices, envahir la Terre…

 

散歩する侵略者 (Sanpo Suru Shinryakusha)

Le titre original, Sanpo Suru Shinryakusha, est bien plus raccord avec ce que montre le film, que le titre français, plus trompeur. « La promenade des envahisseurs », tel est en effet le programme qui attend le spectateur deux heures durant, avec ce film construit sur un rythme lent (avec tout de même quelques brèves scènes d’action rappelant qu’entre-temps il y a eu Seventh Code et Beautiful New Bay Area Project) et se focalisant sur trois personnages d’envahisseurs collectant tranquillement des informations sur notre monde, sur notre humanité. Comme beaucoup d’œuvres sur le thème de l’invasion extra-terrestre (on songe à L’Invasion des profanateurs de sépultures, de Don Siegel, mais aussi au remake de Kaufman, avec le terrain de jeu urbain), la disparition de l’humanité paraît inéluctable – et presque jouissive. A moins d’un miracle (cf. la fin de la Guerre des Mondes, de Wells), les personnages de ces histoires auront bon s’agiter dans tous les sens afin de contrecarrer les plans des envahisseurs, il y a comme une fascination malsaine du lecteur/spectateur à assister « en direct » à l’effondrement programmée de notre humanité en dépit des efforts des personnages principaux (1). Effondrement qui a d’ailleurs commencé bien en amont. L’amateur de la filmographie de Kiyoshi Kurosawa (voir les nombreuses critiques de ses films sur BdJ) sait bien que ses représentations de notre monde ne baignent pas dans l’optimisme. Déjà, dans Kairo, le réalisateur avait exploité le thème de la fin du monde par le biais des machines, des ordinateurs, réduisant peu à peu les hommes à des êtres fantômes voués à disparaître. Dans Cure, le spectateur était plongé dans un japon urbain humide et dépressif, à la poursuite d’un tueur alignant les victimes simplement par un tour de passe-passe psychologique. Dans Tokyo Sonata c’était une famille en pleine décomposition, dans Licence to Live, un jeune homme se retrouvait après dix ans de coma dans le corps d’un jeune homme de 24 ans mais avec l’esprit d’un adolescent de quatorze (le personnage de Avant que nous disparaissions, Shinji, peut d’ailleurs y faire songer), etc. Bref, dès les premières minutes du film, et je dirais même si on n’a pas forcément l’habitude des thématiques abordées par Kurosawa, on sent que l’on est dans un monde policé, sans doute trop, cachant d’innombrables tares (on apprend dès le début que Shinji a sûrement découché avec une collègue de travail).

Narumi et Shinji. On retrouve le motif du vêtement rouge, souvent porté chez Kurosawa par des personnages de fantômes. Shinji, dont la personnalité a été « avalée » par une entité extra-terrestre, peut effectivement faire office de fantôme. Mais sans révéler la fin, il apparaîtra que le personnage laissera peu à peu apparaître une lueur  d’espoir.

Photographiquement, on a cette image caractéristique de Kurosawa depuis quelques films : une image lisse, peu contrastée, baignant dans une lumière douce. C’est une image très éloignée de celle, plus sombre et rugueuse, des premières œuvres. Il en résulte un effet contradictoire, présentant un univers à la fois rassurant mais en même inquiétant de par cet aspect terriblement lisse, sans aspérités. Parfois, on aperçoit dans les rues que cette image nous montre, des silhouettes. On hésite entre ce mot et « êtres », « ères » ou encore « formes humanoïdes », à moins que le meilleur terme ne soit finalement « personnes ». Ce sont des personnes que l’on aperçoit, mais qui ne renvoient justement à « personne », ce sont des sujet à la fois physiquement visibles et intérieurement vides. A tel point que l’on se demande parfois si ces trois extraterrestres parfois incongrus dans leur manière d’être ne sont pas plus humains que les humains eux-mêmes. Lorsque l’un des trois envahisseurs se fait méchamment renverser par une voiture, la réaction, ou plutôt la quasi absence de réaction de la foule aux alentours est significative de cette humanité qui n’en est plus vraiment une et qui court à (qui a déjà commencé à courir à) sa perte.

Au milieu de ce marasme général, on ne peut pas dire que les personnages principaux d’humains cherchent à être des résistants ou encore des sonneurs d’alertes comme dans les films de Siegel et de Kaufman. On a ainsi un personnage de journaliste très ambivalent, à la fois gêné par le projet des envahisseurs, et décidé à les suivre servilement afin d’obtenir son scoop. Quant à Narumi, elle semble se foutre pas mal de l’avenir de l’humanité, toute préoccupée qu’elle est par l’amélioration de son couple. Si elle est d’abord courroucée par le catastrophique changement de personnalité de son mari, l’évolution positive de ce dernier, au fur et à mesure qu’il acquiert des connaissances (je vous laisse la surprise des moyens qui lui permettent cette acquisition), lui fait totalement changer son regard sur son mari. C’est que tout à coup, elle se retrouve avec un mari qui ne cherche pas à dissimuler et qui va même jusqu’à prendre plaisir aux bons petits plats qu’elle lui prépare ! On est face à un individualisme triomphant qui préférera un bonheur bref et factice plutôt qu’une existence plus longue mais engluée dans une société tout aussi factice.

Quelques secondes avant la fin du monde ? La scène m’a fait penser à Take Shelter, de Jeff Nichols, autre film sur le thème de l’apocalypse ayant pour personnages principaux un couple en proie à des problèmes.

Reste que (SPOIL!) le film ne se termine pas négativement. Il y a dans Avant que nous disparaissions comme quelque chose d’une oeuvre synthèse, qui puise dans toutes les thématiques de l’oeuvre de Kurosawa, qu’elles soient pessimistes ou optimistes. Si Tokyo Sonata était sombre sous bien des aspects, le film ne terminait pas moins sur une stupéfiante – et mémorable – lueur d’espoir. Par la suite beaucoup de ses films ont évoqué l’amour comme un sentiment persistant, capable de survivre à tout et de permettre à l’homme de donner un sens à sa vie. Ce sera en gros l’idée à la fin, avec en prime la vision d’une humanité plus consistante, moins fantômatique. Cela reste encore fragile mais confirme un tournant plus positif pris par Kurosawa depuis Tokyo Sonata, même si des rechutes sont encore possibles (voir le sombre Creepy). Il serait intéressant d’ailleurs de comparer avec le dernier film de Kurosawa, Forebodding, lui aussi sur le thème des envahisseurs.

Sans être un chef d’oeuvre, Avant que nous disparaissions n’en est pas moins une bonne surprise, prenant en dépit de sa lenteur et solidement réalisé. A voir directement en salle (le film est visible en France depuis quelques semaines), les occasions de s’offrir de la pelloche japonaise étant devenues rares.

(1) Si le titre français n’est pas vraiment fidèle au titre original, il n’en est pas moins intéressant dans cette perspective, même si ce pessimisme affiché n’empêchera pas un de ces « miracles » à la toute fin.

7,5/10

Mukoku (Kazuyoshi Kumakiri-2017)

Rage against the kendo

Toru est un lycéen féru de rap qui un jour, montre par hasard qu’il a d’incroyables dispositions pour le kendo. Sa route lui fait croiser celle de Kengo, autrefois prodige de Kendo mais désormais écorché vif ravagé par l’alcool, du fait d’un drame familial qui ne cesse de le ronger…

Moins connu internationalement que Sion Sono, moins festivalisé que Naomi Kawase, Kazuyoshi Kumakiri ne reste pas moins un réalisateur japonais parmi les plus intéressants à suivre. Son film de 2014, My Man, relatant une histoire incestueuse dans un Japon enneigé, m’avait saisi par la noirceur des relations familiale portée à l’écran par une photographie marquante. Aussi, ayant fait l’impasse sur son dernier film (Dias Police : Dirty Yellow Boys), adaptation d’un drama que je n’avais pas vu, j’attendais avec impatience son prochain, d’autant que l’histoire promettait de se dérouler dans le monde du kendo, univers que j’avais déjà fort goûté dans le Ken de Kenji Misumi, référence absolue (et peut-être unique, j’ignore s’il y a eu d’autres films sur le sujet) dès que l’on associe kendo et cinéma.

Le plaisir ressenti lors du visionnage a été à la hauteur de mes attentes : cela a été de nouveau une bonne claque, et ce dès l’ouverture du film. On y découvre le drame originel de Kengo (il a tué accidentellement son père lors d’une confrontation au kendo) ainsi que la personnalité de Toru, jeune chien fou épris de rap, ayant sans doute lui aussi à composer avec un drame personnel et semblant doté d’un don naturel pour le kendo.

Le débraillé Toru ne va pas tarder à subir l’influence de Mitsumura sensei.

Il serait intéressant de savoir si Kumakiri a puisé son inspiration dans le Ken de Misumi car la construction autour des deux personnages n’est pas sans rappeler celle des deux héros du film de 1964. On y avait une opposition entre Jiro, jeune homme anachronique dans le Japon des années 60, qui voyait dans le kendo un prolongement d’un esprit samouraï, une activité d’excellence permettant de parfaire à la fois le corps et l’esprit. A l’opposé se trouvait un jeune homme de sa génération, Kagawa, doué mais gâchant son talent dans les plaisirs de son époque. Dans Mukoku, en dehors de l’ingrédient du drame familial, l’opposition entre Toru et Kengo fait penser à celle entre Jiro et Kagawa. Si Toru a des allures de Kagawa au début du film, très vite (peut-être un peu trop d’ailleurs, le revirement vers une pratique sérieuse et assidue du kendo paraît un peu artificiel) il va s’adonner avec passion au kendo, polissant sa pratique sous la douce férule de son mentor, maître Mitsumura. Contrairement au rap qui, lors d’une des scènes inaugurales du film, n’est qu’explosivité et ne contribue qu’à faire resurgir un malaise enfoui en lui, le kendo permet à la fois de faire jaillir une certaine rage (fabuleux hurlements qui jaillissent dans le silence du dojo) tout en gardant un parfait contrôle de soi. En cela il finit par se rapprocher de Jiro. Le kendo devient pour lui un style de vie faisant partie de son quotidien et aussi bien lié à son intériorité qu’à son rapport au monde. Une pratique qui emprunte aussi bien au zen qu’à la mystique bouddhiste.

Pour Kengo, c’est différent. Ayant tué accidentellement son père lors d’un duel au kendo, il s’engouffre dans le désespoir et dans les vices du monde moderne, vices qui lui détaille un jour une vieille au cimetière où repose sa mère. Dans son cas, c’est essentiellement l’alcool et les femmes. Kengo reste cependant un adversaire quasi invincible quand il s’agit de se frotter avec quelqu’un le bokuto à la main. Mais son art est devenu celui d’un possédé, d’un enragé à la Ashita no Joe qui a oublié depuis longtemps ce qu’est la maîtrise de soi intérieure et qui n’en est que plus malheureux. Double inversé de Toru, mais fasciné par ce dernier, tout comme Toru l’est d’ailleurs par ce « grand frère » annonciateur de ce que pourrait être son futur s’il ne prenait pas garde à se maîtriser par la voie du kendo, Kengo va devoir trouver un chemin pour tenter de s’affranchir de ses démons intérieurs et du spectre de ce père autant haï que vénéré, désormais réduit à un légume sur un lit d’hôpital.

Cigarette, alcool, cheveux longs et bijin : le quarté gagnant de Kengo.

Le cinéma japonais nous abreuve à longueur d’année d’anime, de dramas et de films puiisant leur sujet dans les supokon, ces mangas de sport exaltant des valeurs telles que la ténacité et le fighting spirit. C’est parfois très bon (Kuroko no basket, Ballroom no youkoso), mais parfois creux et irregardable. Avec Mukoku on se retrouve avec un titre à mettre à côté de l’excellente adaptation cinématographique du Ping Pong de Matsumoto (film de Fumihiko Sori sorti en 2002).  On troque la petite raquette contre le bokuto qui fend l’air et aussi la gueule si l’on est sans protection. Dans les deux cas l’effet est le même : le plaisir d’avoir suivi l’évolution de deux êtres que tout oppose mais aussi que tout contribue à associer inextricablement. Sorte de yin et de yang de dojo qui, lorsqu’ils seront réunis lors d’une ultime scène, fusionneront pour achever de donner un sens à leur existence. Si Mukoku peut ressembler à Ken, il en est aussi la réponse plus radieuse, quoique plus enragée aussi.

8/10

Kabukicho Love Hotel (Ryuichi Hiroki – 2014)

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Short Cuts dans un love hotel de kabukicho. Toru fait croire à sa petite amie qu’il travaille à la réception d’un prestigieux hotel à Shinjuku. En réalité il tient un love hotel miteux de Kabukicho. De son côté, la petite amie en question (Saya) ne fait pas mieux : musicienne, elle doit voir un producteur intéressé par ses talents mais se garde bien de révéler à Toru qu’elle va sûrement passer à la casserole pour conclure le contrat. Evidemment, Toru tombera inopinément sur elle à son hôtel durant cette nuit de merde qui l’attend. Nuit de merde car il découvrira aussi par la même occasion que la jeune fille en train de tourner un film porno dans une de ses chambres n’est autre que sa propre sœur. A côté de ses déboires, on suivra ceux de sa femme de chambre qui cache chez elle son vieil amoureux pour le protéger d’ennuis judiciaires, ceux d’un maquereau en passe de faire d’une jeune paumée sa nouvelle employée mais qui s’aperçoit qu’il est en train d’en tomber amoureux, ceux d’une femme détective se dévergondant avec un collègue policier, enfin ceux d’une prostituée coréenne décidée à retourner au pays après cette ultime nuit de taf…

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Sayonara Kabukicho (aka Kabukicho Love Hotel)

Cristallisation de ce quartier des plaisirs qu’est Kabukicho, le love hotel de Toru symbolise le néant des vies des personnages au moment où commence le film. En cela on retrouve le même procédé que celui mis en place dans the Egoists, où l’on voyait au début les deux personnages englués dans leur petite vie dans ce même type de quartier (l’une strip-teaseuse, l’autre petite frappe) et n’aspirant qu’à une seule chose : fuir l’endroit.

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Des coulisses forcément moins glamours.

Tous les personnages de Kabukicho Love Hotel aspirent à mettre les adjas pour repartir à zéro. Le titre original est d’ailleurs sans équivoque : Sayonara Kabukicho. Après l’échec de son désire de travailler dans un hotel prestigieux, et la déception de voir que sa copine veut bien ouvrir les jambes du moment que ça lui permet de réussir,  retourner à sa province natale lui paraît la meilleure solution. Pour Saya, la case love hotel de Kabukicho est le point de départ obligé pour une nouvelle vie qui ne peut qu’être meilleure (du moins elle le croit).

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Ici choix de casting bankable pour Hiroki puisque Saya est jouée par Atsuko Maeda, ex AKB48. Pour plein d’otaks, la question a dû être : est-que Acchan va être montrée  à poil et en train de faire (horreur!) des trucs dégoûtants dans un love hotel ? La morale est sauve, le seul truc qu’elle glissera dans sa bouche est cette brosse à dents. Oui, on est loin de la prestation d’Ann Suzuki dans The Egoists.

Pour la femme de chambre, plus que quelques heures à nettoyer des draps tachés de foutre avant qu’il y ait prescription concernant l’affaire qui touche son compagnon (joué par Yutaka « kodoku no gurume » Matsushige). Après, à eux la liberté et la nouvelle vie loin de ce bordel. Quant à la jolie prostituée coréenne, dégoûtée d’elle-même du fait qu’elle cache son métier à son petit-ami (un expatrié coréen qui de son côté lui cache soigneusement qu’il fait le gigolo avec une riche japonaise), retourner au pays est le meilleur moyen de tout oublier, sa trahison, son métier et ce pays où il n’est pas rare de voir dans les rues des manif’ anti-coréens.

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Les gros cons sont à droite.

On le voit, le film est bien différent des habituels films d’Hiroki dans lesquels le spectateur suivait la trajectoire d’un seul couple. Ici, ça foisonne, ça se croise, ça s’entrecroise et rend finalement cette plongée de 24 heures dans un love hotel assez stimulante pour l’attention et les rétines.

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Et quand je dis « stimulante pour les rétines », je ne pense pas forcément à Aoba Kawai en train d’astiquer avec son corps les parois de sa cabine de douche.

Car si les résumés des quatre intrigues peuvent donner l’impression d’assister à un film sombre, hâtons-nous de préciser que c’est loin d’être le cas. Voir le pauvre Toru tomber coup sur coup sur sa sœur en mode actrice porno et sur sa copine accompagnée d’un producteur est drôle.

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« Grand frère, il fait que je te dises quelque chose… le film que je m’apprête à tourner ici va constituer le 47ème bukkake de ma filmo »

On est dans une esthétique de théâtre de boulevard qui n’en fait pas non plus des tonnes mais qui, en jouant sur une certaine énormité des hasards, rend singulier et finalement lumineux ce film au sein d’une filmo qui nous avait habitués à côtoyer des êtres torturés et dont les fins laissaient au spectateur un arrière-goût doux-amer. Après, ce n’est pas non plus la gaudriole. Les yeux rougissent, les voix déraillent, on est chez Hiroki quoi ! Mais dans les capacités des acteurs à susciter la pitié comme le  sourire, à se mettre minable puis à révéler des beautés intérieurs, on a parfois l’impression de se retrouver, toutes proportions gardées, face à un Magnolia japonais. Mention spéciale pour Shota Sometani qui, après ses rôles de débiles profonds chez Sion Sono nous montre quel excellent acteur il peut être…

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« Ouf ! Fini les rôles où je dois courir comme un taré pour cacher des érections ! »

… mais aussi pour l’actrice coréenne Lee Eun-Wo qui, après des rôles pas très intéressants nous montre un talent certain et qui, croyez-moi, n’a rien à voir avec le magnétisme de ses tétons.

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Ah ! le bon goût d’Hiroki en matière d’actrices !

Bref, moins dépressif et plus lumineux, Sayonara Kabukicho nous propose une sympathique virée nocturne parmi les néons de Shinjuku, la déco feutrée ou kitsch des chambres de love hotels, les sentiments compliqués d’êtres parfaitement incarnés à l’écran et éminement sympathiques.

8/10

Seventh Code (Kiyoshi Kurosawa – 2013)

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Une jeune Japonaise, Akiko, a du mal à oublier un bel homme qu’elle a rencontré lors d’une soirée à Ropongi. Pour y remédier, elle décide rien moins que d’aller le retrouver à Vladivostok ! Sur place elle le retrouve mais ce dernier lui fait rapidement comprendre qu’il ne faut pas être bien malin pour se rapprocher d’une personne dès la première rencontre. Il la laisse en plan dans un café mais Akiko s’accroche, le suit, et ne tarde pas à découvrir que cet homme tiré à quatre épingles fricote avec la mafia locale…

Si à la fin du visionnage de Seventh Code on est un peu déçu, il faut bien reconnaître que Kurosawa a réussi une fois de plus à tisser une histoire intrigante et de nouveau soutenue par une réalisation sans faille. Du fait de la durée inhabituelle (60 minutes) on est ainsi un cran en dessous du somptueux Shokuzai et du récent Real. Evidemment la longueur ne fait pas tout (c’est  bien vrai) mais force est de constater ici qu’on aurait aimé au moins vingt minutes supplémentaires, ne serait-ce que pour donner un peu plus de consistance à la fin. Mais d’un autre côté, la dernière partie de Tokyo Sonata ne laissait pas de surprendre et de susciter des critiques qui trouvaient le dénouement rocambolesque. Face à cette critique, je crois me souvenir que j’avais évoqué dans un article une absence de réalisme revendiqué chez Kurosawa, une tentation du basculement frénétique vers quelque chose d’inattendu, d’improbable, chose qui n’est pas sans donner une aura fantastique, ou tout du moins d’étrangeté, à ce type de dénouement. C’est encore le cas dans Seventh Code avec un dernier quart d’heure assez inattendu voire carrément WTF en diable (nul spoil ici, lisez tranquille. Mais pour ceux que ça intéresse, voir plus bas).

Mais avant ce dénouement, le spectateur aura bien l’impression d’évoluer en terrain connu, et pas uniquement parce qu’Akiko porte un vêtement rouge, couleur quasi obligatoire pour tout personnage féminin de la filmographie de Kuro :

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Habituellement, le rouge est réservé aux femmes fantômes. Cela change ici car Akiko est bien en chair et en os. Il n’en demeure pas moins que la démarche de cette jeune femme qui va s’enterrer à Vladivostiok pour y retrouver un homme qu’elle n’a vu qu’une fois n’est pas sans lui donner de cette aura fantastique évoquée plus haut (et ce n’est que le début en ce qui la concerne). De même, Matsunaga et ses allures d’homme d’affaires impeccable, parlant russe et rencontrant dans des coins retirés du russe local tendance chelou, n’est pas non plus sans paraître un brin irréel.

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Et il en va un peu de même avec ce restaurateur japonais qu’Akiko rencontre, restaurateur venu à Vladivostok pour se faire plein de blé (ben voyons) et vivant avec une Chinoise (très jolie, le couple n’en est que plus atypique) qui a peu à peu perdu ses illusions. Durant toute une partie, le spectateur a bien du mal à comprendre où veut en venir Kurosawa avec ses êtres que tout sépare, qui vivent dans un lieu austère, vaste terrain de jeu dans lequel Akiko et son pote restaurateur vont s’agiter à travers une exploration de certains quartiers et une aventure irréelle, un peu jeu vidéo, comme une sorte finalement de prolongement de l’univers virtuel de Real.

En cela, le film me paraît intéressant. En lui-même Seventh Code n’est pas un chef d’œuvre, mais dans la perspective des précédents films de Kurosawa, il semble totalement cohérent, dans la continuité de son esthétique et de ses thèmes. Ainsi la fracture entre ce qu’est un être extérieurement et intérieurement, le couple (rarement une réussite chez lui tant les failles ne tardent pas à apparaître) ou encore la fin du monde, avec l’intervention surprise du nucléaire dans le dernier quart d’heure (je rappelle que l’histoire se passe en Russie), et enfin l’entrée dans l’âge adulte (voir Shokuzai ou License to Live).

Il est ici significatif que Kurosawa ait choisi pour son héroïne Atsuko Maeda, ex-AKB48 :

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Ici avec des copines.

… et occupée maintenant à donner un tour à sa carrière plus adulte :

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Continue dans cette veine A-chan, c’est bien mieux !

Tour à tour nunuche et… (vous verrez bien), l’actrice, sans être non plus remarquable (attendons confirmation avec d’autres rôles), parvient assez bien à rendre intéressant ce personnage immergé dans un Vladivostok automnal. Les mauvaises langues pourront dire qu’elle apparaît limitée, surtout au début, mais comme il s’agit ici de jouer une petite cruche qui laisse tout pour aller rejoindre un homme qu’elle n’a vu qu’une fois, on pourra rétorquer que c’est justement très bien ainsi. Bref encore une fois, attendons de voir, et insistons plutôt sur le fait que Kurosawa permet à Maeda de faire un portrait intéressant d’une autre personnage de post ado, de jeune adulte finalement bien plus inquiétant que les gangsters russes et leur recherche d’un important composant électronique pour faire une bombe nucléaire.

7/10 (pour ceux qui n’ont rien vu de Kurosawa, probablement 4-5/10).

Allez, pour ceux qui ont vu le film ou qui ne craignent pas le spoil :

[spoiler title= »Spoil ! »]

Si la fin est surprenante, c’est parce que l’on découvre brutalement que la nunuche Akiko n’est rien moins qu’une sorte de Mata Hari qui agit à son compte et qui dès le début était elle aussi à la recherche du kryton, le fameux composant élctronique. Alors que Matsunaga décide de lui donner un coup de taser pour s’en débarrasser, Akiko révèle son vrai visage en lui infligeant une sacrée rouste avant de lui balancer une balle dans la cafetière. Récupérant sans mal le dans le coffre de Matsunaga, elle l’échange contre de l’argent auprès d’un politicien puis se barre vers d’autres horizons avec son magot… avant d’être retrouvée et tuée d’une manière totalement invraisemblable. En effet prise en auto-stop, elle doit monter à l’arrière d’un véhicule où se trouvent des bâtons de dynamite ! On se doute alors qu’il n’y aurait pas intérêt à ce qu’il y ait des coups de feu, ce qui va bien sûr arriver, créant une jolie explosion qui évoquera la forme d’un champignon nucléaire anémique :

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Et ce n’est pas tout ! La fin apparaît d’autant plus difficile à avaler que les dernières minutes alternant le départ d’Akiko de Vladivostok et… clip vidéo où l’on voit l’ido A-chan pousser la chansonnette :

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♫ En revenant de Montaigu… ♫

Avec l’intervention surprenante d’une telle pop culture, Kurosawa nous amène forcément à nous poser quelques questions. On a subitement l’impression que tout ce qui précède n’était juste que le hors d’œuvre pour faire la promo d’un single de Maeda (le clip officiel reprend d’ailleurs les images du film : un clip de Jpop qui reprend les images d’un film de Kurosawa, on croit rêver). Ou alors que Kurosawa, éventuellement pressé par un poducteur de mettre en avant les talents d’idol de Maeda, lui adresserait en retour un doigt d’honneur ironique avec une fin qui aurait un parfum de sabordage. A moins qu’il ne s’agisse de restituer une confusion, une perte des valeurs d’une certaine jeunesse pour laquelle la frontière entre la mièvrerie, les messages d’espoirs éculés n’entrant pas forcément en conflit avec des actes meurtriers et débouchant sur un certain vide intérieur (cf. le visage absolument inexpressif de Maeda dans le dernier quart d’heure). En cela il y aurait dans Seventh Code un côté très manga (thématique déjà exploitée dans Real) puisque l’on songe alors à cette galerie de petits génies du mal post adolescent comme les personnages de Death Note ou, plus récemment, ceux du plutôt bon Zankyô no Teroru. Bref un objet plutôt insaisissable que Seventh Code.[/spoiler]