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Des Japonais chez les Belges #3 : Keiko Kishi dans un épisode de Tanguy et Laverdure

Une Japonaise chez les franco-belges précisément, puisque Tanguy et Laverdure sont les enfants du grand Jean-Michel Charlier au scénario (un Belge) et du non moins grand Albert Uderzo au dessin (un Français). Lorsque j’ai commencé cette série d’articles sur la présence de personnages japonais ou sur la représentation du Japon dans la BD belge (et donc franco-belge tant l’interaction a été forte à la grande époque de Tintin et Spirou), je ne peux pas dire que Tanguy et Laverdure se sont d’emblée imposés à mon esprit. En matière d’aviation, j’ai toujours préféré Buck Danny et le style d’Hubinon à la Milton Caniff. La série ne risquait donc pas, a priori, de se retrouver dans ces pages. Mais voilà, dans la pléthore d’étoiles et de constellations qui tissent la planisphère culturelle de Bulles de Japon, par les ramifications imprévues que je découvre d’un sujet à l’autre, tout peut arriver.

Ainsi le précédent article sur un vieux film noir français, Riffi à Tokyo. Je me penche un peu sur les acteurs du film, sur leur filmo, et bingo ! je découvre le truc improbable : l’actrice japonaise a joué dans un épisode des Aventures de Tanguy et Laverdure, série déclinée en trois saisons sur l’ORTF de 1967 à 1969. Il ne m’en fallait pas plus pour aller humer illico le parfum surranné de cette sympathique série avec Jacques Santi campant un Michel Tanguy à la virilité gouailleuse et surtout Christian Marin dont l’air niais et l’allure dégingandée donnent l’impression qu’Uderzo pensait à lui en créant Ernest Laverdure.

En 26 minutes, Charlier nous pond une de ces histoires parfaitement calibrées et ficelées comme il sait le faire. Je le rappelle au cas où, cet homme est à l’origine de Buck Danny, Barbe Rouge, la Patrouille des Castors, Blueberry, Dan Cooper, etc. Des centaines d’albums à son actif bref, pour reprendre le titre d’un livre de Guy Vidal qui lui fut dédié il y a quelques années, un type avec un « réacteur sous la plume ».

Évidemment, il ne faut pas s’attendre à une intrigue complexe et truffée de sens cachés : on va à l’essentiel, des gentils, des méchants, deux trois rebondissements et une fin qui boucle juste à temps l’intrigue avant de laisser Mister Optic 2000 massacrer le générique de fin :

Première et dernière fois, promis !

Dans le huitième épisode de la troisième saison, voici le topo : Tanguy et Laverdure effectuent un stage de ré-oxygénation en haute montagne, quinze jours dans les Alpes sur les pistes de La Plagne :

Un programme qui tue la gueule quoi !

Et je vous le donne en mille : que peuvent faire au ski deux pilotes de chasse ? Ben, ils chassent, et pas vraiment du mig 23 ou du stuka. Le radar en alerte, le missile turgescent aux aguets, Laverdure ne tarde pas à s’éprendre d’une jolie skieuse, asiatique, une certaine Mika :

Et c’est ainsi qu’arrive Keiko Kishi, l’actrice évoquée dans le précédent article, ayant joué dans quelques films français mais surtout avec plusieurs grand maîtres japonais. Chose dont je me serais foutu comme de première chemise il y a encore quelques années mais qui donne maintenant à un pauvre épisode de Tanguy et Laverdure la même improtance que la découverte d’une pépite d’or en me rendant chez mon boucher pour demander trois steaks hachés. Bon, il faut cependant reconnaître une chose, Miss Kishi n’est plus l’auguste bijin qui arborait naguère son délicat minois sur les couvertures de magazines féminins :

Mais une femme dont le visage fait sentir que l’on est en pleine négociation du virage de la trentaine :

Pas de quoi s’affoler, c’est suffisant pour que Laverdure l’appelle son « petit colibri du Japon ». D’autant que le français de Kishi, avec son accent Japonais, est assez craquant. Laverdure roucoule donc, mais n’a manifestement pas lu toutes les histiores de son scénariste car il aurait su que les Japonais, c’est ça :

Eh oui, dans le monde de Charlier, l’asiatique, et a fortiori le Japonais, est lâche, fourbe et cruel. Du coup, on n’est pas étonné de voir que la bijin de Laverdure fricotte avec du bon gros méchant charismatique.

Exemple de méchant charismatique.

Et comme si cela ne suffisait pas, le boss de ces aigrefins qui vont essayer de dévaliser une banque est lui aussi un étranger, le maharadja machinchose (impossible de retenir son nom) :

Son jeu d’acteur est inversement proportionnel au soin apporté à ses moustaches. Parole ! On a beau se dire que l’on n’attend pas d’acteurs jouant dans une série comme les Chevaliers du ciel qu’il nous la joue De Niro façon Raging Bull, j’ai rarement vu une cata pareille dans une série. Aussi expressif qu’un Yaourt Yoplait !

Heureusement, le vieux barbon ne finira pas l’épisode. Cela n’empêche pas que Laverdure soit en fâcheuse posture.  Tanguy ? Complétement aux fraises, occupé qu’il est à skier torse poil avec une bonnasse en sous-tif :

Trop de virilité ne tuerait-elle point la virilité ?

Quant à Laverdure, il est évidemment bien trop en rut pour soupçonner la félonnesse qui se cache derrière son petit oiseau des îles aux yeux en amandes. Un peu comme DSK avec Nafissatou Diallo finalement :

« Mika, mon petit canard du Yamato, tu sens comme j’en pince pour toi, dis, TU LE SENS ?

– Hi hi ! Allête Elnest, nous sommes regaldés par des enfants de 7 à 77 ans ».

En fait de sentir quelque chose, c’est surtout la catastrophe que l’on sent poindre. Les malfrats ayant dévalisé une banque et devant mettrze les adjas par la voie des airs, c’est tout naturellement qu’ils tendent un piège à Laverdure pour l’obliger à être leur pilote. Mais le grand blond est assez semblable au petit roux de Buck Danny, je veux parler de Sonny Tuckson.

Incorrigible Jean-Michel !

Les deux sont du type du faire-valoir bouffon, mais dès qu’ils ont le manche entre les mains, pardon ! c’est un peu autre chose que Jean-Claude Tergal tenant le sien. En deux temps deux mesures, notre capitaine a tôt fait de désorienter ses ravisseurs et de leur faire croire qu’il n’y a plus de kérozène. Je passe sur la suite, on aura deviné que tout finira bien et que ces Olrik du dimanche mourront tous sous une avalanche. Tous ? Non, puisque notre bijin sera épargnée, elle se montrera même à la fin sous un jour pas tout à fait négatif. Elle sauvera Laverdure en lui laissant entendre que, s’il l’avait voulu, elle lui aurait volontiers des sushis, des tempuras et même des lardons à pouponner s’il le lui avait demandé. Une Japonaise, oui. Une félonne, certes. Mais comment accabler définitivement une bijin avec un tel regard ?

Jean-Michel y a en tout cas succombé. C’est ça le Bijin Power.

Des Japonais chez les Belges #2 : Tif et Tondu

Pour ce deuxième numéro des « japonais chez les Belges », évoquons aujourd’hui deux des plus grandes gloires de la BD franco-belge policière, je veux bien sûr parler de…

VIF et TENDU !

Euh… attendez, je me croyais sur Drink Cold, on la refait : évoquons donc aujourd’hui les fabuleux…

… et ce à travers leur unique aventure se passant au Japon, le Fantôme du samouraï. Histoire de 22 planches apparaissant dans le 34ème album (paru en 1986), elle fut en réalité réalisée en 1958, durant la période « Rosy ». Le dessinateur, Will (Willy Maltaite de son vrai nom),  a toujours délégué le scénario à des collègues de Spirou. On a coutume de considérer que la collaboration avec Tilleux (auteur de Gil Jourdan) est la meilleure, notamment grâce à quelques histoires à l’atmosphère policière tout à fait prenante. Mais cela ne doit rien enlever aux histoires de Rosy qui, conjuguées au graphisme alors un brin naïf de Will (mais déjà bien maîtrisé), possèdent une appréciable fraîcheur surannée. Enquêtes, méchants, bagarres, tiercé gagnant qui a largement fait ses preuves chez le lecteur de Spirou. En revanche, pour les personnages féminins, il faudra attendre la période Desberg.

Ah ! Les femmes altières de Will ! Profitez bien de cet exlibris, l’article sera assez sec en matière de bijins.

Le fantôme du Samouraï ne va pas faire exception au cahier des charges de Rosy. Avec cependant un petit plus pour nous : la représentation du Japon. Je ne vais pas dire qu’en 22 planche tous les stéréotypes y passent, mais c’est pas loin. Jugez plutôt :

Les paysages :


Pins parasols, tori, rizières, mont fuji à l’arrière-plan, petits ponts japonais, lanternes en pierre, le moins que l’on puisse dire est que Will n’a pas lésiné sur l’aspect couleur locale. Chaque route empruntée, même misérable, possède son petit cachet « carte postale ». C’est cliché mais on ne peut pas reprocher à l’excellent dessinateur de décors qu’était Will d’avoir ménagé ses efforts, même lorsqu’une ambiance nocturne lui en offrait la possibilité comme en témoigne cette jolie case :

Les intérieurs japonais :

Ikebana, tatamis, paravent, table basse, tasses pour boire le thé : là aussi, Will récite ses gammes dans un exotisme de carton pâte.

La politesse :

Qu’on se le dise, le Japonais est courtois.

Les arts martiaux :

Petit combo judo/Aïkido en trois cases.

Les vieilles légendes folkloriques :

Le samouraï, évidemment :

Le yakuza :

Les tremblements de terre :

Enfin, pure malice de ma part mais celle-ci me fait plaisir : le Japonais qui mate en plein boulot une revue de charme de type Heibon Punch :

Après un tel catalogue, on pourrait se dire que la lecture devient très vite insupportable. Mais ce serait oublier qu’elle s’adresse à des gamins des années 50 qui n’ont évidemment pas les moyens de voyager au-delà des plages françaises. D’où l’utilité de bandes dessinées qui offraient à pleines louches un exotisme de quatre sous mais qui faisaient voyager le lecteur. On est évidemment plus dans le voyage fantasmé que dans le récit de voyage, mais cela n’a aucune importance.

Par ailleurs, il faut reconnaître à Will un certain « sérieux » dans son approche. C’est cliché, oui, mais un cliché soigné qui évite la confusion avec d’autres pays asiatiques. Ses cases respirent le Japon, peut-être même parfois un peu trop, c’est tout le problème, mais on ne peut pas lui reprocher d’avoir abordé à la va vite le traitement graphique du cadre de l’histoire. Une case en particulier est assez révélatrice sur le sérieux du bonhomme :

La scène se passe juste après le tremblement de terre. Au premier plan, une jeune femme en kimono et arborant un chignon très geisha (autre stéréotype). À côté d’elle, une pancarte avec écrit, en japonais (colonne du milieu), « passage interdit ». Ça n’a l’air de rien, mais qu’un dessinateur de BD  (ou son scénariste d’ailleurs, j’avoue ne pas savoir qui est derrière ces kanji) s’enquiquine à l’époque à trouver les bons kanji pour créer une phrase que personne ne saura lire en dit long sur l’approche de Will finalement assez respectueuse envers son exotisme japonisant .

Le reste est en revanche beaucoup plus hasardeux :

On a bien des bribes de sens mais rien de bien cohérent. Japonais ? Chinois ? En fait une sorte de salmigondis des deux. Et quand on tombe sur cette case :

On se dit que Will en a peut-être eu  à un moment un peu ras la casquette de s’escrimer avec son dico français/chinois emprunté à la bibliothèque de son quartier. On ne lui en voudra pas. Cette histoire de trésor ancestral caché au fond du puits est somme toute agréable. Carton pâte, oui,  mais un carton pâte éminemment plus sympathique qu’un Tintin au Congo.

L’ultime case termine l’aventure avec classe : « lisez ce livre ». Comprenez : « lisez ce journal », « lisez Spirou » quoi !


Bijins de la semaine (23) : les femmes de Michetz

Ma nouvelle série sur les Japonais dans la BD franco belge m’inspire et inévitablement, m’amène à consacrer le  23ème numéro de mes « Bijins de la semaine » à… un dessinateur français.

J’ai toujours envié ceux qui ont connu l’âge d’or du journal Spirou, celui où l’on pouvait suivre semaine après semaine la dernière aventure de Spirou dessinée par Franquin, les planches de Gaston et les délires du Trombone Illustré. Mais d’un autre côté, il y a indéniablement eu des choses intéressantes dans les 80’s, avec des séries plus adultes. Kogaratsu de Marc Michetz est de celles-là.
Sans trop entrer dans les détails car Kogaratsu fera l’objet d’un article à part entière, disons juste que c’est la meilleure bande dessinée de samouraï dessinée par un auteur non japonais. Je prends quelques risques en écrivant ceci, et pourtant, difficile de ne pas être admiratif devant les excellentes histoires de Bosse et, surtout, du dessin sobre et percutant de Michetz.

Quand la série est parue dans Spirou, je me souviens que le jeune lecteur que j’étais s’était senti désemparé devant ce trait qui rompait si brutalement avec l’école dite de Marcinelle (en opposition à l’école de Bruxelles, celle du journal Tintin). Je sentais que le travail était de qualité, mais je ne pouvais pas dire que j’aimais ces fentes au milieu du visage en guise d’yeux, ces faces plates, ces mentons tombants et ces nez arqués. Des visages asiatiques, oui, mais des visages grimaçants, un peu difformes, presque laids.

Bien des années après, je n’ai plus aucune réserve devant ces personnages. Hommes ou femmes, ils respirent le Japon. On y retrouve le hiératisme des films des samouraïs mais aussi la même palette d’expressions que les personnages de ces films arborent lorsqu’ils mettent de côté leur contenance : amour, colère, haine, folie ; si Kogaratsu baigne parfois dans une ambiance emprunte de zen, de bouddhisme et de shintoïsme, la tonalité guerrière n’est jamais très loin.

De beaux visages de Japonais donc. Et de belles Japonaises, qu’elles soient d’ailleurs dans Kogaratsu, Tako (one shot de Michetz) ou dans de nombreux exlibris. Femmes à la fois sexys, délicates mais extrêmement dures. En effet, les potiches n’existent pas dans l’univers de Michetz et derrière la frêle et timide demoiselle de cour peut se cacher une redoutable prédatrice qui n’hésitera pas trancher la gorge de son amant samouraï dans son sommeil.

Pas de grosses poitrines, juste des visages et des corps oeuvres d’art (la simplicité de certains visages ne sont d’ailleurs pas sans tendre vers l’estampe). À leurs homologues masculins la gloire des champs de bataille, à elles les intrigues de cour que leur permettra de vaincre une beauté aussi lisse et dangereuse que le plus affuté des katanas. Bijins vénéneuses que les bijins de Michetz…

Des Japonais chez les Belges #1 : Léna Toshida

« Faces de lune », « faces de citron », « canailles », « bac à ordures » (en parlant d’un navire nippon), les doux qualificatifs ne manquent pas dans Buck Danny pour stigmatiser l’ennemi japonais. Il est vrai que celui-ci fait un peu tout pour : laid, lâche, criminel, fourbe, il ne fait rien pour s’attirer la sympathie du lecteur en culottes courtes qui préférera être du côté des mangeurs de chewing gum amateur de bonne musique :

Vestiges d’une époque, les premiers Buck Danny, très imparfaits dans les scénarios et le dessin, sont absolument sans pitié dans leur représentation des Japonais. Aucune nuance : l’oncle Sam est le Bien et le Mikado, le Mal. On aurait tort de fustiger, on est en 1947, encore dans l’ivresse de la victoire, on peut penser qu’on se fait un plaisir de servir le Vae Victis à toutes les sauces, même dans la presse enfantine.

Reste une question : en dehors des caricatures à la Buck Danny, qu’en est-il de la représentation des Japonais dans la BD franco-belge ? Quels autres clichés ont pu être véhiculés ? Quels personnages ont su échapper à ces clichés ? Cette nouvelle série, « Des Japonais chez les Belges », se proposera de dénicher quelques specimens, au gré de mes souvenirs de lectures d’enfance et de mes nouvelles découvertes. N’attendez pas d’emblée un grand dossier de la mort : chaque numéro de cette série sera consacré à un personnage, indépendamment de tout logique chronologique

Pour ce premier numéro, honneur aux dames avec la terriblement femme Léna Toshida dans la série phare d’Hermann, Jeremiah bien sûr.

Oui, je sais, engoncée dans ce manteau elle n’a pas l’air de ressembler à grand-chose ma Léna. Mais attendez un peu. On est à peu près au milieu des années 80, un album déboule dans le journal de Spirou : il s’agit d’un Hiver de Clown, neuvième aventure de Jeremiah. Pour autant que je sache, c’est le seul album ayant été publié dans Spirou. Alors simple écolier, votre serviteur ne fut pas peu étonné de découvrir cette sombre histoire dans les pages de son journal favori. Il y avait d’abord ces couleurs, très étranges, qui tranchaient avec les habituelles couleurs du studio Léonardo (studio qui s’occupait de la mise en couleurs des BD Dupuis). On sait le magnifique travail dans ce domaine qu’entreprend désormais Hermann sur ses albums, mais il ne faut surtout pas minimiser celui de Fraymond qui a su à l’époque donner une identité très originale à l’univers de Jeremiah, en particulier dans cet album où les couleurs clownesques des personnages contrastent avec les tonalités froides de l’hiver.

Autre surprise : l’histoire. Jugez plutôt : le personnage principale, Jeremiah, accompagné de Léna, sa bienaimée, se retrouve empêtré dans un voyage au beau milieu de l’hiver. Fort opportunément, le couple tombe alors sur un bateau fluvial occupé par un vieillard, un enfant et une meute de nains, de bossus et de déficients mentaux. Le vieillard se fait un plaisir de proposer à Jeremiah de monter à bord afin de poursuivre son voyage plus tranquillement au chaud. Tout se passe bien au début mais  très rapidement, le couple comprend que quelque chose cloche avec cet étrange équipage. Loin d’être des clowns inoffensifs, ces éclopés sont de dangereux meurtriers dont le jeu est de retenir prisonniers les âmes égarées.

Au programme d’une telle histoire : cruauté, violence, meurtre :

Deux exemples parmi tant d’autres…

On est évidemment très loin du match de boxe Spirou Vs Poildur ou des attaques de Buck Danny sur les zéros japonais. Surprenant, un peu choquant mais totalement fascinant pour le jeune lecteur. Surtout lorsque s’ajoute un ultime ingrédient :

Léna

Inutile de ricaner en m’imaginant le zizi tout dur devant une scène de douche ! Mais il faut reconnaître que dans l’univers de Spirou, apercevoir une paire de seins relevait de la gageure, la faute sûrement à M. Dupuis qui jetait des cris effarouchés dès que l’on montrait les fesses de Violette, l’héroïne de Bidouille & Violette,  au détour d’une case :

Fesses qu’elle a pourtant fort jolies

Attention ! Ne surtout pas choquer les enfants ! L’amour est un thème dangereux, il peut déboucher sur des choses sulfureuses, à manier avec précaution ! Reste que ces histoires parlant d’amour sur un mode moins « Spirou » ont souvent eu un impact particulier sur les jeunes lecteurs et que ces derniers auraient sans doute aimé que les séries pour ados soient aussi dégourdies que leurs homologues japonaises.

Aussi la vision de ce corps de femme et d’un moment intime avec Jeremiah :

… avait de quoi surprendre. Il ne s’agissait plus d’un héros et d’une héroïne mais d’un homme et d’une femme. Les exploits sont ailleurs, le temps de quelques cases, le lecteur possède la clé qui lui permet de voir ce qui se passe dans la sphère de la vie privée. Et malgré son jeune âge (à relativiser puisque Spirou touche aussi le public adolescent), il n’est pas forcément dupe de la signification de ce livre jeté sur le fauteuil.

Léna Toshida est donc une héroïne sexuée. Elle ne se contente pas d’avoir un bienaimé, elle lui fait des gâteries. Elle n’a pas qu’un joli visage comme Yoko Tsuno, elle a aussi un corps et ce corps est montré dans sa nudité. Et pas n’importe quelle nudité ! Il s’agit de cette façon très particulière qu’a Hermann de montrer des corps féminins. Montrer des pin up sur papier glacé ne l’intéresse pas, il préfère dessiner des femmes certes jolies, sexy, mais dont le corps montrera ici des poignées d’amour, là un cul un peu trop grassouillet, ici encore des seins certes gros mais un peu tombants. Des femmes « vraies » finalement, au corps marqué par la vie. Et Léna n’échappe pas à ce canon graphique :

Si vous êtes sages, vous aurez d’autres exlibris bijinesques à la fin de l’article.

Une vraie femme de corps, et une vraie femme de caractère. Il faut ici remonter la chronologie Jeremiesque et évoquer le précédent album, les Eaux de Colère, dans lequel Jeremiah fait la rencontre de Léna :

Greluche antipathique, Léna est la fille de Sam Toshida, magnat de l’essence. Elle est son « oiseau des îles », « sa perle », « sa petite gazelle » ou encore « sa cerise d’orient ». Une fille à papa donc, et du type qu’on a envie de claquer illico presto :

Un peu plus tard, enlevée par Kurdy, l’éternel compagnon de route de Jeremiah (je passe sur le pourquoi de cet enlèvement), la petite tigresse montre tour à tour un visage (pathétiquement) menaçant :

C’est bien connu, l’asiatique est cruel.

… et servile : En passant, tonton Hermann nous offre une croupe rondelette. Merci Hermann !

Il y a finalement du « Au Cœur des Ténèbres » dans cette histoire initiatique qui va amener cette pimbêche à faire tomber le masque pour se remettre en question. Le voyage dans les marécages en est le point d’orgue :

Désespoir, hystérie, traîtrise (elle balancera un sac de nourriture dans la rivière pour mettre des bâtons dans les roues à Kurdy), on se demande finalement si Léna va réellement évoluer. Ou du moins dans le positif car à la planche 33, ça n’en prend pas le chemin :

Soûlante de paroles au début de l’histoire, elle devient alors muette, le lecteur sent que l’on va bientôt basculer vers autre chose. Cet autre chose sera la prise de conscience que son petit monde est finalement bien pourri. L’acte de cette prise de conscience ne sera rien moins qu’un meurtre :

L’homme sera englouti sous les yeux de Léna par une étrange végétation aquatique. Chez Hermann, le meurtre, dans ce monde dégénéré propre à cette série, est  le moyen de s’accomplir en arrêtant de se bercer d’illusions devant ce monde merdique. L’exemple typique est évidemment Jeremiah, gamin idéaliste dans les premiers albums (gamin très « Spirou » en fait), puis adulte désabusé n’hésitant pas à régler leurs comptes aux pourris qu’il croise sur son chemin. Cette façon d’accepter et de dépasser la réalité sera celle de Léna. Durant quelques planches, elle ira beaucoup mieux, totalement du côté de Jeremiah et de Kurdy dans leur soif de survie dans ce monde, ici symbolisé par ce marais, cette végétation meurtrière et d’étranges silhouettes simiesques. Restera tout de même une ultime épreuve : la découverte de la mort de son père. Ce ne sera pas gagné :

Dans cet album, Léna ne cesse de passer d’un état d’âme à un autre. Tour à tour arrogante, stupide, veule, courageuse, elle devient folle avec cette brutale rupture du lien père/fille. Ça ne s’arrêtera pas là : dans la planche suivante, l’amour viendra à la rescousse :

On retrouve là aussi le coup du « non dit » avec la dernière case. Que s’est-il réellement passé lors de cette nuit ? On le devine à peu près. Cela a en tout cas dû être bien fort pour que cette liaison naissante ait dès le lendemain cette conséquence :

Un tandem de copains que l’on croyait indissociables réduit à néant par l’arrivée d’une pouliche japonaise. Y a-t-il du syndrome Yoko Ono chez Léna ? Le choix de sa nationalité a-t-il à voir avec la femme japonaise finalement la plus universellement connue ? Je suis personnellement enclin à la croire. Cela fait un peu cliché, mais d’un autre côté, la rupture d’une amitié à cause de l’arrivée d’une femme est un thème qui ne me semble pas si courant dans la BD franco-belge pour la jeunesse, et que le grain de sable choisi soit d’origine japonaise donne à penser. Un autre exemple me vient tout de même à l’esprit : Karabouilla, album de la série Docteur Poche. Histoire sur le racisme très « Benetton » mais finalement assez touchante. Et une fois encore, la jeune femme qui fait des ravages dans une amitié masculine est une asiatique :

Plus d’info ici.

D‘une certaine manière, Léna est donc la félonne qui va ruiner une amitié virile. Mais son évolution ne s’arrête pas là. Dans un Hiver de Clown, elle est donc la maîtresse du héros, avec ce côté « repos du guerrier » qui va avec. Dans l’album qui suit, Boomerang, on franchit un pallier : Léna est sur le point de devenir la femme de Jeremiah. Album très intéressant que ce Boomerang puisque durant 44 planches, l’intrigue tourne autour de cette épineuse question : de la vie privée ou de la vie aventureuse, laquelle va l’emporter ? En gros, pantoufles ou godasses d’aventurier ? Chaleur douillette du lit conjugal ou rude selle en guise d’oreiller ? Hermann distille une évolution implacable qui ne laisse aucun doute au lecteur sur l’issue du dilemme. On commence par l’image idyllique de la future mariée :

Puis vient celle de la compagne délaissée :

À noter que des trois albums, Boomerang est celui où les traits de Léna sont les plus asiatiques.

Puis celle de la maîtresse, de la compagne d’ébats qui rappelle la Léna d’un Hiver de Clown :

Un peu plus tard, on tombe sur cette scène de mauvais augure :

Le confetti, ce cotillon évidemment associé au mariage, reste au travers de la gorge de Léna. Tu veux du bonheur ? Mange !

Enfin, on termine avec un ultime règlement de compte entre les trois personnages :

Que Kurdy soit déguisé en bunny girl (l’album se passe durant un carnaval) est assez cocasse et symbolique. Entre ces deux « femmes », Jeremiah a à faire un choix, l’épouse ou le compagnon d’aventures. Ce choix sera tragique pour Léna :

L’album se termine sur deux cases impitoyables :

Une chasse d’eau comme pour signifier que les projets matrimoniaux seront dorénavant définitivement engloutis dans cette série. Et une silhouette féminine s’enfonçant dans la fumée, à la recherche de quelque chose.

Léna, pour Hermann, c’est la femme universelle : celle qui cherche coûte que coûte à fonder un foyer. Et lorsqu’elle apparaître bien des albums plus tard pour une ultime apparition, ce sera en tant que maman. Les retrouvailles avec Jeremiah se feront sans rancœur. Léna s’en fiche : elle a obtenu ce qu’elle cherchait avant d’avoir dépassé la date de péremption. Même si les choses ont bien changé au Japon, cette obsession est finalement cohérente par rapport à sa nationalité. Évidemment, pas sûr du tout que cela ait été voulu par Hermann…

Et maintenant, ecce bijin :

Love Hotel (Frédéric Boilet / Benoit Peeters)

    

Love Hotel est une bande dessinée française qui possède plusieurs points communs avec les polars de Romain Slocombe. Dans les deux cas, leurs auteurs sont des français fascinés par le Japon, tout comme les deux héros respectifs : Gilbert Woodbrooke et David Martin. Le mot « héros » n’est d’ailleurs à prendre qu’au sens de « personnage principal » car ils ne brillent pas vraiment par leurs qualités : maladroits, obsédés par les japonaises, disposant d’un coeur d’artichaut qui les met parfois dans des situations embarassantes, ils ont tôt fait de transformer leur séjour au Japon en potentielle catastrophe. On retrouve par ailleurs la figure de l’ « ami » européen encombrant. Chez Slocombe, c’est Julius B. Hacker, dans la BD de Boilet, c’est Roger Simonin, un authentique beauf français.

     Dans les deux cas, on retrouve ce mélange d’humour et de gravité. Donnons ici un aperçu de l’histoire de Love Hotel. David Martin, fonctionnaire au ministère de la jeunesse et des sports, est envoyé au Japon pour une mission quelconque. David n’a rien d’un carriériste, non, utiliser ce voyage pour booster sa carrière n’est pas son genre. Son but est en fait de rapidement se débarrasser des corvées professionnels pour retrouver l’élue de son coeur : Junko, sa petite amie… lycéenne.  Malheureusement pour lui, le lecteur sent d’emblée que quelque chose cloche avec cette gamine. Les gloussements, les sourires entendus qu’elle adresse à sa copine en présence de David semblent lourds de signification. La seule chose que l’on apprend au début, c’est qu’elle s’apprête à participer à un jeu télévisé, un « concours pour les écolières » pour reprendre ses mots. Cela tombe évidemment un peu mal : les doux moments en tête-à-tête vont se faire bien rares pour David. Pour passer le temps, il y a la vie nocturne dans les petits bars de Sapporo (où il y aura bien sûr un accrochage avec quelques yakuzas locaux, esprit de Gilbert Woodbrooke, es-tu là ?) et la découverte des love hotels en solitaire. En deux mots à propos de ce type d’établissement, ce sont des hôtels spécialisés dans la location de chambre – souvent à l’heure – destinée aux ébats intimes.  La décoration peut souvent être assez spectaculaire. Ainsi, la chambre de David, lors d’une scène au milieu de l’album, fait tout pour évoquer Venise, jusqu’au lit qui représente une grosse gondole. Devant les images d’ « Adult Video » que lui balancent la télé de sa chambre, David sombre peu à peu dans un rêve acide qui préfigure la descente vers la douloureuse désillusion qui va suivre. Sans trop révéler la suite, disons-juste, en ce qui concerne Junko, que David découvrira que le jeu télévisé en question, est un jeu particulièrement douteux dans lequel des jeunes filles participent à des épreuves aussi drôles que lècher lascivement des boules de glace ou que montrer la plus belle culotte possible. Comme pour Woodbrooke, le héros est en décalage entre une image idéalisée du Japon (et de sa petite-amie) et ce qu’il en est réellement.

     Si vous aimez donc les histoires douces amères mettant des gaijins maladroits avec un Japon déconcertant, Love Hotel a de quoi attirer votre attention. En sachant cependant que le style graphique, très particulier, ne doit pas être perçu comme rebuttant. Passées les premières pages, on s’y habitue très vite et, si l’on prend en compte le fait que l’histoire se passe dans un Sapporo enneigé, on ne peut que trouver que ces « taches noires blanches » (dixit Jean-Paul Jennequin) font merveille, comme si elles étaient le symbole du constant balancement entre les scènes nocturnes et les scènes diurnes sous la neige.

Love hotel est paru chez Casterman et aux éditions Ego comme X.