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Le Dépays

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Le Dépays a longtemps été un vieux serpent de mer pour moi. Voulant à tout prix le lire mais souhaitant que cela se fasse exclusivement par le biais d’une édition papier, je me suis contenté de le parcourir distraitement par le biais de sites sur internet ou par celui du CD-ROM Immemory (1). J’allais bien tomber un jour sur un fou qui allait vendre son exemplaire sur Ebay pour quelques euros mais non, le miracle ne s’est jamais produit.

Il allait pourtant bien falloir que je me mette à le lire sérieusement un jour. Quand on prétend animer un blog culturel sur le Japon, impossible de faire l’impasse sur Chris Marker. Du reste, je ne l’ai pas totalement faite, l’impasse, puisqu’ici ont déjà été évoqués le Mystère Koumiko et Tokyo Days. Mais il me reste encore à évoquer le prodigieux Sans Soleil et ce Dépays, donc, que je viens de lire, enfin ! dans de bonnes conditions. Pas que le livre occupe glorieusement une place dans ma bibliothèque, encore une fois le contact papier pour ce dernier ne semble pas encore à l’ordre du jour. Néanmoins, je ne peux que remercier la bonne âme qui a entrepris de scanner l’ouvrage dans une honnête résolution et décidé de poster un pdf sur le web. Ça ne remplace pas l’objet livre mais cela m’a permis de mettre un temps mon obstination de côté et d’enfin découvrir l’intégralité du Dépays, avec le texte et les photos qui l’accompagnent. Et peut-être, finalement, que ça valait le coup d’attendre un peu, tout cela n’en a qu’intensifié le plaisir de lecture. Je comprends mieux en tout cas le statut de livre culte qui auréolait cet ouvrage aux yeux de ceux qui apprécient autant Marker et le Japon. Et même pour ceux qui n’auraient qu’un intérêt pour le Japon, ne connaissant pas le réalisateur français, on ne peut que leur conseiller d’entreprendre la lecture du Dépays tant la restitution de ce qui fait pour Marker l’intérêt du Japon peut correspondre à leur propre vision de ce pays et de leur rapport à lui.

depays-1En ce qui me concerne, beaucoup de phrases ont trouvé en moi une résonance. Toute proportion gardée, ce blog est un peu mon Immemory, un Immemory exclusivement consacré au Japon et dans lequel se trouvent tous mes fantasmes envers un pays que j’aime et dont je ne sais jamais si, justement à cause de cet amour, il faudrait que j’aille y vivre ou y rester prudemment à distance pour le retrouver uniquement lors de séjours au plaisir toujours renouvelé. Le temps de confronter mes fantasmes à la réalité puis de revenir au pays pour les faire fructifier avec une nouvelle dose de fantasmes. Cette confrontation entre réalité et univers fantasmatique, Marker la résume bien dès le premier chapitre :

Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée reçue de prendre le contre-pied des idées reçues, mathématiquement les chances sont les mêmes pour tous, et que de temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre, être là — dasein — et tout vous sera donné par surcroît. Enfin, un peu.

« Ne jamais s’inquiéter de comprendre » même si, tout le long du texte, Marker donnera des preuves de sa compréhension. Mais elle restera personnelle, alimentée par une pensée mi-sérieuse, mi-poétique et son point d’arrivée n’est peut-être pas si important. Moins en tout cas que les multiples points d’appui dont elle a usé pour y parvenir et qui lui ont permis de créer un Japon, son Japon, qui sera investi par ses mots et par ses photos à la fin de chaque chapitre et qui, effectivement, donnera l’impression d’avoir été « compris ».

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Voici pêle-mêle une petite restitution de ce qui m’est apparu lors de cette première véritable lecture. Rien d’exhaustif. Compte tenu de la richesse de ce petit ouvrage, c’est une lecture qui devrait en appeler d’autres avec leur lot de nouvelles découvertes.

Structure

Constitué de 71 pages, Le Dépays est divisé en trois chapitres composés à chaque fois d’un texte  suivi d’images. Les images ne sont pas mêlées au texte puisque ce dernier étant court, leur imbrication aurait créé un fort émiettement de ce dernier. Et puis, comme expliqué dans l’avertissement au lecteur :

Le texte ne commente pas plus les images que les images n’illustrent le texte. Ce sont deux séries de séquences à qui il arrive bien évidemment de se croiser et de se faire signe, mais qu’il serait inutilement fatigant d’essayer de confronter. Qu’on veuille donc bien les prendre dans le désordre, la simplicité et le dédoublement, comme il convient de prendre toutes choses au Japon.

Dès lors avons-nous le texte suivi d’une série de photographies occupant chacune une page et qui illustrent parfois une scène évoquée dans le texte qui a précédé. C’est en découvrant cette mise en page particulière que je me suis félicité d’avoir attendu de lire Le Dépays dans une version restituant la conception du livre. Car il y a pour moi une nette différence entre lire le texte ainsi et le lire dans sa mise en page originale :

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Serré dans des colonnes qui acceptent dix mots grand maximum par ligne, le texte procure immédiatement une curieuse expérience de lecture. La pause semble compliquée à envisager, surtout pour un texte si court, et chaque texte doit être lu en un souffle, en un mouvement pour reprendre la photographie montrant un depays-52kyudoka, le temps de croiser en quelques pages (le chapitre le plus long est le premier, avec sept pages) une kyrielle de motifs évocateurs d’un Japon traditionnel ou moderne. Dans l’ordre, voici ce que le lecteur rencontrera dans le premier chapitre :

Corbeau – Yamanote – Tozai – Marunouchi –shinkansen – téléviseur – samouraïs – fantômes – Doraemon – chat – Toru Takemitsu – Shinjuku – whisky – temple de Ji Cho In – Nishi Ochiai – maneki neko – bonze – cimetière de chats – Go To Ku Ji – Rashomon – secte…

Et je ne suis pas allé jusqu’au bout. Evidemment, présenté comme cela on se dit que l’on va avoir affaire à un bric-à-brac pas forcément intelligible et pourtant, il est frappant de voir combien la grande force de Marker est justement d’associer à la fois la rêverie dans ce qu’elle a de plus d’évanescent avec une multitude de juxtapositions de motifs qui n’ont a priori aucun lien entre eux, et une pensée qui à travers ce bric-à-brac mental va soulever précisément certains traits des Japonais.

C’est le regard neuf de l’étranger éclairé qui, tout en ne connaissant par les arcanes du monde mystérieux qui l’entoure, possède assez de sagacité pour comprendre certains aspects, ou du moins pour en donner une explication satisfaisante. Mais encore une fois, la parfaite connaissance importe peu (à commencer pour le lecteur : n’attendez par exemple aucune note explicative en bas de page pour vous éclairer sur tel ou tel nom propre). Ce qui compte, c’est autant stimuler le réel par sa rêverie qu’alimenter celle-ci par sa confrontation au réel. Et la forme du texte parvient assez bien à restituer cette impression du flux d’un esprit qui rêve autant qu’il interprète.

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Temporalité de la déambulation

A quoi peuvent faire penser ces colonnes de texte ? « Ici, le Temps est une rivière qui ne coule que la nuit. » écrit Marker dès la première page. Oui, le texte pourrait figurer une rivière qui, le temps d’une journée vécue à Tokyo, va déposer le rêveur quelques pages plus loin, devant le mini portfolio de 13 photos qui va prolonger la rêverie.

Son apparence « en continu », très peu fragmentée par les paragraphes, donne aussi l’effet d’un espace ténu « hors du temps ». Au début, alors qu’il se réveille dans sa chambre à Tokyo, Marker écrit :

Tiens, se dit-on, une autre journée est passée. Comme si c’était seulement au réveil, en se retournant sur elle, qu’on pouvait prendre les vraies mesures de cette journée vécue hors du temps, dans une zone de silence au milieu du son, d’immobilité au centre du manège, dans un goût d’éternité que nous appellerons Japon comme d’autres l’appellent Hollande.

Cette idée de la perception du temps alors qu’on déambule dans un espace qui ne lasse pas de stupéfier les premières fois que l’on se promène dans Tokyo (et qui continue de surprendre lorsqu’on y retourne), je l’associe aussi à ces ruelles que l’on rencontre sans cesse au Japon, ruelles en apparence sans intérêt et qui pourtant réserve souvent leur lot de surprises, de détails improbables. Plonger dans ces textes filés en longues colonnes m’a parfois donné l’impression d’emprunter ces ruelles qui permettent de mêler observation et rêverie, le tout en s’échappant de toute conscience du temps.

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Temporalité de l’écriture

Après, pour l’auteur qui se replonge dans ce qu’il a vécu, que ce soit dans sa chambre le lendemain d’une virée à Shinjuku (chapitre I), lors d’un retour à Tokyo après un séjour à Hong Kong (chapitre II) ou tout simplement chez lui, à Paris en février 1982 (chapitre III), des connexions se font avec d’autres strates temporelles :

“We Japanese have a very special relationship with cats.” C’est Toru Takemitsu qui t’a dit ça hier soir, dans un petit bar de Shinjuku. Venant d’un des plus grands musiciens vivants, la confidence est précieuse. Derrière lui, rangées côte à côte, les bouteilles de whisky des habitués du bar sont rondes et lisses comme des tortues. Et l’association de ces deux mots, chat et whisky, t’a fait passer dans la tête, comme une névralgie, le regard d’un chat qui s’appelait précisément Whisky — nom assez improbable pour un chat du douzième arrondissement, mais c’était ainsi. (chapitre I)

Marker évoque une virée la veille dans un bar de Shinjuku (probablement la Jetée ?) durant laquelle il s’est rappelé l’existence d’un chat à Paris. C’est le point de départ d’une rêverie sur la place du chat dans la société japonaise. Poursuivie au conditionnel :

A un quart d’heure de marche, et sans sortir de Shinjuku, nous trouverions le temple de Ji Cho In, à Nishi Ochiai, où l’on prie pour les chats du monde entier. 

… la rêverie propulse Marker à des endroits où il s’est rendu auparavant. Il évoque aussi « la première fois » qu’il est revenu en Europe ou encore la visite antérieure du temple laïc des chats, le Nekoyama. La fin opère un retour au moment de l’écriture avec la vision d’un chat sur un toit :

Tu te lèves, tu vas à la fenêtre. Juste au-dessous de toi, sur la tôle ondulée du hangar attenant à l’hôtel, deux chats, un noir et un blanc te saluent. 

Vision qui enclenche un ultime bond dans le temps :

Au moment où tu prends la photo, celui de droite, le noir, a pour toi un regard qui est si exactement celui du chat Whisky, à l’autre bout du monde, dans une autre vie, que tu chavires un petit instant et que — une fois n’est pas de coutume — tu t’approuves d’avoir écrit un jour que le passé, c’est comme l’étranger : ce n’est pas une question de distance, c’est le passage d’une frontière.

Si l’engloutissement dans le Japon permet d’abolir la sensation de l’écoulement du temps, il n’empêche en rien la conscience du passé qui à chaque instant est réactivée aussi bien par le moment vécu (le whisky qui rappelle un chat rencontré autrefois) que par celui de l’écriture (tout le première chapitre n’est qu’un long enchaînement de souvenirs qui en rappellent d’autres). Parcourir le Japon, ou plutôt se fondre en lui, procure-t-il dès lors un triple plaisir. D’abord un plaisir immédiatement sensitif, fait d’images qui fascinent l’œil du photographe et dont rendent compte les trois portfolios (franchement magnifiques) du livre.

C’est un plaisir de l’espace auquel s’ajoute celui de s’affranchir de la conscience du temps, permettant ainsi d’accenteur la sensation de se fondre davantage avec le lieu. Un exemple avec le chapitre II dont le point de départ est cette photo :

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Celle-là, tu l’as nommée la Derelitta. Contrairement à une légende tenace, les trains de Tokyo ne sont pas toujours bondés, on n’a pas toujours besoin des pousseurs en gants blancs qu’aucun film ne nous épargne.

Elle permet à Marker de songer à toutes ces photos qu’il a prises dans le train ou le métro de dormeurs. Cette activité est présentée comme obsessionnelle (« tu prends le train pour les voir »), Marker avouant être fasciné par ces Japonais qui s’abandonnent au sommeil dans les transports en commun. Cet exercice jouissif est chronocide (« Tu prends le train pour vois [tes dormeurs], tu oublies tes rendez-vous ») et projette le photographe dans un travail mental qui rêve de ce qui se cache derrière telle expression, qui se demande quelle histoire, quel « scénario » peut-on inventer face à tel ou tel visage. Plaisir de s’absorber dans l’observation d’un espace, indépendamment de toute conscience du temps, pour y rêver d’interprétations.

Enfin, le troisième plaisir vient de cette frontière annulée entre présent et passé. Si la conscience du temps au moment de son déroulement est nulle, cela ne signifie pas que le temps lié au passé est nié. Ce plaisir est évidemment très Proustien en ce qu’il va faire intervenir des signes mémoratifs qui vont enclencher des souvenirs impactant, irriguant la vision du réel. La mention d’un whisky ou la vue d’un chat aperçu sur un toit qui rappellent un chat parisien du 12ème arrondissement :

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L’espace et le temps fusionnent et voient leurs limites respectives annulées. Être à des milliers de kilomètres d’un pays n’est pas un problème, tout comme un souvenir enfoui datant d’une dizaine d’années. Tout s’interconnecte, s’interpénètre pour créer un univers qui ne sera sans doute pas la réalité mais une réalité imposant sa perception fantasmatique du Japon. Une réalité dans laquelle par exemple le mot chouette s’écrira « choüette » et maneki neko deviendra « maniki neko ».depays-3

Le tutoiement

Deux formes de tutoiement sont utilisées dans le Dépays. L’une apparaît subrepticement au cours du chapitre III :

et pourtant, Simone, je t’accorde que le mot nostalgie est un très beau mot, mais il ne couvre pas tout, l’entre-deux est encore là

Il s’agit très probablement de Simone Signoret, grande amie de Marker à qui il a d’ailleurs consacré un documentaire (Mémoires pour Simone). Cette occurrence rappelle le fonctionnement de Sans Soleil dans lequel les lettres de Sandor Krasna sont adressées à une femme (du moins on le suppose, si l’on se fonde sur la voix-off de la personne lisant les lettres).

La deuxième forme est celle du tutoiement romanesque, Marker s’adressant à lui-même ou plutôt, à celui qu’il était au moment du souvenir, que celui-ci soit très proche (le souvenir de la veille, dans le petit bar de Shinjuku au chapitre I) ou plus éloigné :

Ce n’est pas seulement la lecture assidue de Jorge Semprun qui m’a fait employer, depuis le début de ce texte, le tutoiement romanesque. Plutôt l’envie instinctive d’établir une distance entre celui qui, de septembre 1979 à janvier 1981, a pris ces photos au Japon, et celui qui en février 1982 écrit à Paris. Ce n’est pas le même. Pas pour des raisons platement biographiques : on change, on n’est jamais le même, il faudrait se tutoyer toute sa vie. Mais je sais que, si je retourne demain au Japon, j’y trouverai l’autre, j’y serai l’autre.

Là aussi, difficile de ne pas songer à Sans Soleil dans lequel Sandor Krasna apparaissait comme le double voyageur de Chris Marker. Lorsque l’on débarque dans un ailleurs (et j’ajouterais en particulier quand cet ailleurs est le Japon), tout se modifie y compris ce que l’on est habituellement. Un espace imaginaire se créer, espace dont une partie de nous-mêmes devient le maître. Lorsque s’évapore ce dédoublement lorsqu’arrive le moment où il faut revenir au pays, il faut alors (c’est du moins ce que fait Marker) créer cette mise à distance pour retrouver cet « autre » profondément lié à l’autre pays, à ce dépays.

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Le dépays

Cette façon de retranscrire une expérience faite d’observation de détails du quotidien, observation fusionnant à la fois dans l’instant présent tout en créant des connexions avec des espace-temps éloignés a participé je pense à l’intérêt envers ce livre des voyageurs qui sont allés au Japon et qui ont pu à leur retour chercher des témoignages d‘expériences mettant des mots à ce qu’ils avaient confusément éprouvés. Faire un séjour au Japon, c’est rapidement se fondre dans un univers de signes aussi chaotiques que fascinants. Le livre de Marker restitue assez bien cette sensation.

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Après, là où le livre de Marker me paraît aussi réussi, c’est dans la justesse du regard porté sur les Japonais. Justesse du regard photographique, avec une galerie de photos en noir et blanc parfois impressionnantes et créant un ensemble personnel et complétant à merveille le texte. Mais aussi justesse du regard dans le sens où ses tentatives d’interprétation émanant de son observation fascinée et rêveuse apparaissent souvent pertinentes. Comme toujours, il n’y a nulle envie de paraître un spécialiste  (« Comme tu crains toujours d’avoir l’air d’en raconter plus que tu n’en sais,tu t’abstiendras de vaticiner sur le hyoshi »). Mais il a bien l’intuition qu’ « un Japon peut en cacher un autre ». Cet autre Japon, Marker parvient très bien à le capter, non pas cette fois-ci par le biais d’un appareil photographique mais par celui d’une pensée qui, passant d’un objet à une anecdote ou à l’évocation d’un lieu, parvient à saisir un Japon qui n’est pas celui s’imposant immédiatement au regard de l’observateur qui débarque tout juste. Celui-ci pense que les Japonais sont plein de gentillesse envers l’étranger ? Ce n’est pas faux, mais Marker donne une explication malicieuse et moins séduisante à cette gentillesse :

Qui saura chanter comme il convient l’hospitalité des xénophobes ? C’est parce qu’il y a quelque chose de réellement tragique, d’irrémédiablement fautif dans le malheur de n’être pas Japonais qu’on doit avoir pour l’étranger toutes les prévenances (comme pour le Chat)

 Le Japon apparaît souvent comme un pays au pragmatisme et à l’efficacité redoutables mais jamais pesants. C’est une harmonie qui renvoie « au fameux consensus social : la droite se pâme, la gauche se convulse ». Mais la véritable harmonie se trouve ailleurs :

Toi tu penses à autre chose, à ce réseau vaporeux de rites, de signes, de cultes auxquels chacun affecte de ne pas croire, ou si peu, mais qui vient si souvent démentir l’arrogance du pragmatisme et de l’efficacité, si gracieusement meubler le vide qui demeure entre l’entreprise humaine et le grand gouffre de la nature. Comme s’il y avait toujours, à l’horizon de tout événement, de toute action, ne disons pas un au-delà, ce serait trop métaphysique, plutôt un entre-deux, qui ne doit pas être loin du je-ne-sais-quoi de Jankelevitch. Comme si, l’hymne à la machine bien clamé, les verrous sociaux bien vissés (et Dieu sait s’ils le sont), il restait encore une place à remplir, une plus-value de l’esprit.

Le Japon apparaît clairement américanisé ? Pas si simple :

Toi, tu n’y crois pas à ce Japon américain, tu penses que le Japonais est un guerrier qui s’est fait un bouclier avec un miroir. Et que le “vrai Japon”, comme disent les magazines, n’apparaît que par mégarde, dans l’entre-deux, quand une interviewée de la télévision, à la question “Que souhaitez-vous ?” fait cette réponse qui laisse loin derrière elle tous les mots de stoïciens avec lesquels on a bassiné notre jeunesse : “Que ma mort dérange le moins possible.”

Que pensent les Japonais de tout cela ? Inutile de leur tendre « le reptile de la certitude », ils ont horreur de tout cela. Marker à ses idées sur le Japon et elles semblent justes mais elles ne seront jamais présentées comme gage de vérité. Et cela n’a aucune importance :

Son cosas de mi pais, comme on dit à Cuba. Mon pays imaginaire, que j’ai peuplé des mythes qui remontent à mon enfance, quand je lisais Flash Gordon et que l’Utopie, pour moi, c’étaient de grandes villes rutilantes, parcourues d’avenues surélevées où des gens un peu chats, un peu Asiates, allaient et venaient sans cesse… Mon pays où des Asiates un peu chats jouent au base-ball devant des éléphants en cage, où les villes souterraines sont rafraîchies par des fontaines bordées d’un clavier de dames pleines et de dames creuses. Un enregistrement d’oiseau monté en boucle rappelle que, sept étages au-dessus, les oiseaux existent peut-être. Mon pays où personne ne démêlera jamais les vélos emmêlés, où l’écrivain public ne recevra jamais une réponse d’Alain Delon, où le message confié par le cerf de Nara ne sera jamais transmis, où les gentils gauchistes de Narita n’arriveront pas plus que les autres à faire de leurs catacombes des cathédrales — mais où peut-être O Inari, l’honorable renard, qui a son temple entre beaucoup d’autres lieux au sommet du grand magasin Mitsukoshi, protégera la dame qui est venue le prier en faisant ses courses—où peut-être l’accordéoniste arrivera au bout de sa chanson italienne pendant la cérémonie du thé — où peut être la flèche arrivera au bout de sa course… mais là, ça n’a plus aucune importance. Tout est dans le geste du tireur. La flèche n’a pas plus de but que n’en a la vie : ce qui compte c’est la politesse envers l’arc. Telles sont les choses de mon pays, mon pays imaginé, mon pays que j’ai totalement inventé, totalement investi, mon pays qui me dépasse au point de n’être plus lui-même que dans ce dépaysement. Mon dépays.

« Tout est dans le geste du tireur ».  Traduire : tout est dans le flux de pensées qui traverse le rêveur/observateur et qui va l’amener à appuyer sur le déclencheur de son appareil ou à prendre la plume pour évoquer les chats, les temples ou les personnes rencontrées. L’imaginaire personnel comme vecteur de la connaissance, le plus sûr moyen de connaître tout en maintenant délicieusement à distance l’objet visé. Ôter du mystère tout en s’efforçant d’en entretenir, voire d’en ajouter. Plus de dix ans après mon premier voyage au Japon, j’en suis toujours là.

***

(1) rappel : le contenu du CD-ROM créé par Marker se trouve en intégralité via http://gorgomancy.net/

PS : si vous avez tenu jusque là, c’est que vous êtes sûrement intéressé à l’idée de lire Le dépays et d’admirer ses 52 photos. Pour ce faire, rendez-vous ICI.

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Jeté par la Jetée

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Être à Tokyo, c’est bien. Y être tout seul, c’est mieux. Du 6 au 8 août dernier, c’est ce qui m’est à nouveau arrivé, dix ans après mon premier voyage. La famille en vadrouille du côté du Kansai durant sept jours, le temps d’utiliser un Japan Rail Pass, il était tentant pour moi de m’éclipser une poignée de journées pour retrouver le frisson de crapahuter en solitaire dans le labyrinthe tokyoïte. Bref l’envie était là, restait l’aval de madame à obtenir, chose que j’obtins assez facilement. Précisons ici que puisque Madame allait rentrer en France dix jours après, me laissant la garde du duo infernal Olrik jr / Olrik the 3rd, les objections de sa part ne pouvaient qu’être timorées.

À moi donc les promenades photographiques, tout dégoulinant de sueur, dans les quartiers les plus vibrants de la capitale. Assez peu de nouveautés dans mes vadrouilles. Une bonne surprise tout de même, que j’évoquerai dans un article ultérieur : Jimbocho, le quartier des librairies d’occasion. Une autre aussi : la Golden Gai, la fameuse concentration de bars située dans Shinjuku. Jusqu’à présent j’étais toujours passé à côté. Pas assez de temps, manque d’envie, oubli pur et simple. Mais là, j’étais bien déterminé à y aller pour une raison qui me revint à l’esprit un soir que je me trouvais à Shibuya sur les coups de 23 heures :  « Tiens ! J’y pense, j’avais prévu d’aller m’en jeter un à la Jetée ».

Le Jetée, le titre d’un film de Chris Marker mais aussi le nom d’un bar à la gloire du cinéaste, très prisé des cinéphiles et des Français puisque la daronne, paraît-il, parle français. Je n’ai pas l’habitude d’aller dans les bistrots m’enquiller tout seul des verres mais là, compte tenu de certains articles pondus il y a quelque temps, j’avais envie de faire exception à la règle et de visiter cet antre forcément intrigant.

Bref, un coup de Yamanote plus tard, j’arrive à la gare et débouche sur la place du Studio Alta. Avant de me rendre à la Golden Gai, je fais un crochet par Kabukicho pour y faire des photos de l’ambiance. Le crochet tourne court : j’avais à peine fait deux pas qu’un grand black s’approche de moi et me montre discretos un petit sachet rempli d’une poudre blanche qui n’était probablement pas du bicarbonate de soude. Refusant poliment mais fermement, je m’apprêtais à continuer mon chemin lorsque le gus me montre alors la carte d’un club avec dessus tout plein de bijins en bikini. Rien à foutre mec ! Moi, je veux juste une bière et discuter cinoche avec la patronne. Je poursuis ma route mais il faut croire que j’avais ce soir là la tête du touriste sexuel en goguette puisque un loufiat vêtu d’un smoking approximatif m’arrêta pour me faire comprendre qu’il pouvait m’emmener dans un endroit équipé pour le « sekusu » et les « oppais » (il crut bon ici de souligner le mot avec des gestes évocateurs). À vrai dire je n’ai rien contre les gros seins. Si ça ne tenait qu’à moi j’aurais même tendance à les rendre obligatoires mais que voulez-vous, d’une fidélité taillée dans le platine et décidément impatient d’entrer dans un lieu à la gloire de l’auteur de Sans Soleil, j’effectuai un cadrage débordement façon Jean-Pierre Rives et filai pour le coup directos en direction de la Golden Gai. Tant pis pour les photos de Kabuki cho mais là, ça devenait un peu lourd.

Quelques minutes plus tard, j’arrive donc à l’entrée de la fameuse fourmilière à bars :

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entrée où je tombe sur ça :

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On a beau savoir que l’endroit est rempli de bistroquets en tous genres, ça fait tout de même drôle de le voir à travers une carte. Après deux bonnes minutes à écarquiller les yeux pour choper la Jetée écrit en katakana, je m’enfonçai dans la première ruelle pour m’imprégner de l’atmosphère.

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Ici, il ne faut pas s’imaginer des flaques de vomi tous les deux pas et encore moins des braillards façon Gabin-Belmondo dans un Singe en Hiver, faisant la tournée des grands ducs. C’est calme, terriblement calme. On croise de temps en temps des gens qui manifestement sont des habitués des lieux et viennent sagement à leur troquet préféré se tailler un moment de discute avant de retourner chez eux.

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Quelques touristes aussi, qui regardent, qui n’osent pas vraiment entrer, ou alors sous le chaperonnage d’un habitué. Il faut dire que c’est un peu intimidant. A travers de minuscules fenêtres on distingue de non moins minuscules salles où seule une poignée de clients a le droit de poser ses fesses. De clients ou plutôt d’intimes tant la promiscuité semble créer un douillet cocon que l’étranger hésitera du coup à perturber. Bref, un lieu particulier et feutré, avec ses ruelles sombres, ses quelques objets décoratifs et les taches de couleurs des enseignes.

Bref, j’en étais là dans mes réflexions lorsque j’arrivai à la ruelle estampillée Chris Marker ! Dire que j’avais été à deux doigts d’oublier ce rendez-vous que je m’étais promis d’honorer ! C’eut été dommage, il aurait fallu attendre à nouveau deux piges pour y retourner ! J’approchai lentement, savourant le moindre pas. Le lieu devait être vraiment confidentiel car je n’arrivais pas à distinguer la moindre enseigne. C’en était même surprenant, étais-je sûr d’avoir bien décrypté le plan à l’entrée ? Ah si ! je vois en haut un « ジュテ », tout va bien on y est :

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On y est mais je m’inquiète. C’est quoi cette façade ? Bon, les autres bars n’ont rien de commun avec Lip mais quand même ! Je m’approche tout de même vers la lourde et là, coup de tonnerre…

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À sec.

J’avais au moins une confirmation : à La Jetée, on maîtrise effectivement la langue de Chris Marker. Et cette soirée était définitivement « sans soleil » pour moi. Sur la centaine de bars de la Golden Gai, un seul était fermé, celui où je voulais aller. Si ça c’est pas une performance… Allez, dans deux ans, je le jure, après l’extérieur je me ferai l’intérieur…

Le Mystère Koumiko (Chris Marker – 1964)

Tourné en 1964 en plein Jeux Olympiques à Tokyo, un an après son chef d’œuvre, la Jetée, ce Mystère Koumiko n’est pas si différent des autres réalisations de Marker prenant place au Japon. On y découvre un Japon insaisissable, échappant à toute catégorisation, à toute attente, comme le signale d’entrée au générique et de façon humoristique le texte de Folon sur M. et Mme Fenouillard. Mais ce qui rend ce moyen métrage particulièrement touchant  est que cette déambulation chaotique dans Tokyo se fait par le prisme d’une jeune Japonaise, rencontrée par hasard : Koumiko Muraoka.

Au début du film, on apprend qu’elle :

– aime Giraudoux

– est née en Manchourie

– déteste le mensonge

– est élève de l’institut franco-japonais

– aime Truffaut

– déteste les machines à écrire  électriques et les français trop galants

Pour Marker, elle n’est pas « la Japonaise modèle, à supposer que cet animal existe, ni la femme modèle, ni la femme moderne. »

De par son origine mandchourienne et le fait qu’elle parle le français, il y a en effet quelque chose d’à part chez cette jeune femme. Au milieu d’une bande son qui donne la part belle aux bruits de la rue aux commentaires français radiophoniques, sa voix mal assurée, égrenant dans notre langue des phrases maladroites, truffées d’erreurs syntaxiques et lexicales, la place comme un être à part. Impression qui s’accroîtra lors de la dernière partie du film lorsque l’on entendra des extraits d’une bande magnétique dans laquelle elle répond à des questions posées par Marker. On la devine appliquée à lire un texte qu’elle a préparé à l’avance et il y a en effet quelque chose de contradictoire entre cette voix maladroite et ce texte truffé de subjonctifs et à la poésie charmeuse. Aux antipodes des haïkus dépouillés de tout ornement, Koumiko se livre, s’épanche d’une manière qui résonne familièrement à des oreilles européennes.

Un drôle d’oiseau donc que cette Koumiko. Et pourtant, pourtant, il faut tenir compte de ce paramètre : « Autour d’elle, le Japon ». Et ce Japon, il transpire à chaque image. Traditionnel, moderne, folklorique, incongru, il est partout, il se donne à voir mais en même temps échappe à toute tentative de l’approcher, de le comprendre. Finalement, les seuls moments où tout semble clair sont symbolisés par les extraits d’épreuves olympiques. Course de relai ou match de boxe, le tout commentés par une voix française bien de chez nous, c’est limpide. Mais pas du tout japonais, il est vrai. Et aussitôt emportés comme des fétus par un nouveau flux d’images made in Japan. Le véritable spectacle n’est pas tant ces J.O. dont Marker se fout probablement comme de sa première chemise mais évidemment ce quotidien nippon qui défile sous l’objectif de la caméra.

Il est donc partout, tout comme il est finalement présent dans la moindre parcelle de peau de Koumiko. Cette dernière apparaît comme une sorte d’éponge totalement imprégnée de sa culture, quoi qu’elle en dise. Elle a beau affirmer que du fait de ses origines mandchouriennes (elle n’a vécu au Japon qu’à partir de 10 ans) elle se sent « mélangée », elle apparaît assez vite aux yeux de Marker – et du spectateur – comme une femme partageant totalement la mentalité et les goûts de ses compatriotes. Tellement différente et tellement semblable, c’est un peu l’impression ce qui se dégage d’elle tout le long du film.

La première chose qui saute aux yeux est d’abord ce physique à la Meiko Kaji. Koumiko avouera d’ailleurs qu’elle a un visage très japonais, très « Heian ». Elle n’en est pas fière pour autant, elle explique en effet à Marker que c’est maintenant un peu démodé au Japon, que les femmes cherchent à s’agrandir les yeux et à se retrousser le nez afin d’avoir une « funny face » plus conforme au goût du jour. Et bien loin d’ironiser sur cet effet de mode navrant qui consiste à renier son particularisme anatomique, Koumiko affirme avec candeur qu’elle aime bien les « funny faces ».

Difficile de ne pas voir une certaine futilité en elle. Mais à sa décharge, c’est une futilité qui a aussi à voir avec une indifférence d’insulaire. Quand Marker lui demande ce qu’elle pense de l’actualité mondiale, sa réponse embarrassée montre que ce n’est pas sa principale préoccupation. À un autre endroit du film, un journaliste français évoque une manifestation à Tokyo pour protester contre l’approche d’un sous-marin nucléaire US, manifestation passée inaperçue du fait de l’intérêt exclusif  pour les J.O. L’existence de Kumiko se fait au jour le jour, tournée vers elle-même, dans ce Japon englobant et protecteur, ce Japon dégueulant d’occidentalisation mais en même temps tellement en rupture avec notre Occident. Les événements mondiaux ? Ce ne sont que des « incidents de chaque matin, qui ont jeté par la porte ». Et Kumiko d’ajouter : « je suis surprise chaque matin, je m’étonne, je ne comprends rien, je ne sais commenter à rien ».

Avec Kumiko, on est dans cet éther auquel on ne manque pas de se heurter lorsque l’on demande à des Japonais des choses tellement évidentes pour eux, tellement japonaises, qu’elles ne peuvent s’expliquer. Quand Kumiko confie à Marker qu’elle a un esprit japonais, le réalisateur lui demande en quoi consiste un esprit japonais. Réponse embarrassée : l’esprit japonais, c’est la vie au Japon. Marker ne lâche pas l’affaire et pose illico une autre question :

« Qu’est-ce que c’est que la vie japonaise ?

– C’est vivre en japonais. C’est vivre au Japon.

– Et… en quoi c’est différent de vivre en France ou en Amérique ?

– C’est d’abord… l’air !

– Qu’est-ce qu’il a l’air ?

– L’air mouillé… »

Marker pourra poser toutes les questions qu’il veut, Koumiko est une nature plus contemplative, sensorielle, que cérébrale. Et comme un haiku pour un non initié, elle lui échappera à chaque fois. Elle est à l’image de son pays : elle se montre, elle communique face à Marker, mais subsiste en elle une part impénétrable que le voyageur ne pourra déchiffrer. Ou alors, en y mettant de la distance. Koumiko de dévoilera bien plus face à son micro, en répondant au questionnaire que Marker lui a laissé avant de retourner en France. Il se dégage un certain charme, une certaine beauté de ses états d’âme. Mais ne sont-ils pas trop beaux ? Ne seraient-ils pas le fruit d’une volonté de se mettre à la hauteur de l’artiste en lui servant quelque chose qui lui plaira ? Avons-nous accès à la fin à sa véritable nature ou à une nature mystificatrice parce qu’elle vise à l’art ? Le Mystère Koumiko restera entier.

[EDIT] Le Mystère Koumiko peut être vu sur le lien Youtube ci-dessous mais on conseillera plutôt de se le procurer sur le site de la Sofra qui permet de se procurer pour une poignée d’euros dans une version restaurée :

https://sofra.orfeo360.fr/film/le-mystere-koumiko

Tokyo Days (Chris Marker – 1988)

A priori, rien d’exceptionnel dans ce Tokyo Days. On peut avoir l’impression d’un court métrage fait de bric et de broc, monté vite fait par un touriste qui a cru bon de faire son intéressant en mettant sa caméra sous le nez des inconnus qu’il filme. Les 20 minutes peuvent paraître très longues, voire un tantinet  irregardables. Elles m’ont pourtant intéressé par la progression qu’elles proposent, progression à mes yeux restitue le plaisir de l’immersion progressive d’un voyageur dans un pays dont il ne connaîtrait pas la langue. Du vernis encombrant des idées reçues, le voyageur va peu à peu tomber dans une rêverie alimentée par ce qu’il perçoit. Cela se fait en quatre temps.

1er temps : la découverte

Le film s’ouvre sur un automate jouant d’un instrument dans une vitrine puis se poursuit avec des images de télévision.

Le contact avec  l’humain est encore à établir. Pour l’instant il se fait par le truchement de la technologie, domaine dans lequel la réputation du Japon n’est plus à faire. Et lorsqu’il tombe sur un autochtone jouant d’un instrument :

C’est pour entendre un amas de notes disharmonieux. On se demande se que bien faire ce bombardon dans les mains de ce type qui ne sait pas en jouer. Bien sûr, il fait des gammes. Reste que la représentation humaine pour un court métrage qui s’intitule Tokyo Days s’ouvre de curieuse manière : un robot, un écran de télé et un musicien avec un instrument occidental dont il n’arrive pas à sortir des sons harmonieux.

C’est que le voyageur qui vient de débarquer dans la mégalopole japonaise est encore sur ses gardes, ou plutôt que ses idées reçues pas forcément valorisantes à propos d’un pays connu pour son goût extrême de la technologie et sa société de petits soldats copieurs du monde occidental, que ses a priori donc biaisent son premier contact.

2ème temps : l’intermédiaire inutile

Le voyageur vidéaste s’attarde sur une affichette arborant la photo d’un chat (animal qui fascine Marker) puis enchaîne avec le regard félin d’Arielle Dombasle, apparemment familière de Chris Marker (elle lui donne du « Chris »). Elle est le contact rassurant dans un milieu dont on ne connaît rien. Celui qui va vous accompagner dans vos promenades et faire partager son expérience. C’est bien et à la fois totalement inepte. Une sorte de piège qui va transformer le voyageur en un simple touriste. Sûrement, il fera plein de choses mais n’ira pas au fond des choses.

Pourtant, on sent une certaine excitation de Marker lorsque Dombasle apparaît. L’excitation du photographe sûrement. Les vieux reflexes se mettent en branle, le vidéaste/photographe délaisse son chat pour tournoyer autour de cette femme à la fois sophistiquée et remplie de vacuité.

Le film semble alors totalement accaparé par la présence de Dombasle. Tokyo n’existe plus, bouffé par les horripilantes mignardises du mannequin.

« Quel est l’objectif ?

–         Ça c’est mon problème.

–         C’est 35 ?

–         Voilà.

–         Écoute, je vais être horrible, je connais les objectifs 35.

–         Tu connais rien aux objectifs.

–         Je connais. Je me bats toujours avec Rohmer  parce que je veux au-dessus de 50. »

Pauvre petite qui se fait filmer pas des grands noms du cinéma au-dessus de 50mm ! Puis vas-y que je joue à Pole Position dans une salle d’arcade et que je déballe mes problèmes avec la douane japonaise. Lentement mais sûrement, le spectateur se sent pousser des envies de meurtre. Quant au réalisateur, son sujet ne l’amuse plus. Il continue de la filmer dans la rue mais les compositions ajoutent des kanjis faisant partie du décor et qui sont comme autant d’interférences à son intérêt pour le babillage encombrant de cette grande petite fille.

Il est tant de passer à autre chose. De passer à cette réalité recouverte de kanjis. La découverte de ce que Marker nomme le « dépays » ne se fera pas par l’intermédiaire de cette femme qui parle trop d’elle.

Sans transition, Marker lui donnera un coup de sabre chambaresque en plein milieu d’une phrase en passant à l’étape suivante.

3ème temps : déambulation heureuse

Marker enchaîne avec des portraits de femmes dans le métro. C’est le premier contact avec l’autochtone de chair et de sang. Visages fermés, imperturbables, voire recouvert de grosses lunettes noires, on est loin de l’ouragan domballesque. Sans aller jusqu’au robot du début, une certaine froideur se dégage de ces visages. Mais cette impression est peut-être la première chose que voit le voyageur lorsqu’il arrive au Japon. Avant de rejoindre son lieu d’attache, il lui faut passer par ces transports en commun où tout n’est que calme et impassibilité. D’une certaine manière, c’est de l’exotisme attendu tant le Japon a cette réputation de peuple maître de ses sentiments. Idée reçue ou réalité, c’est en tout cas quelque chose que l’on peut rattacher à l’imaginaire collectif des occidentaux.

Mais cette image ne serait-elle pas une façade ? Marker poursuit sa déambulation, notamment dans l’étage alimentation d’un grand magasin. Les employés sont d’abord un peu interloqués de voir ce gaijin les filmer :

Mais peu importe puisque les yeux, contrairement à ceux des endormis du métro, sont cette fois-ci ouverts et le fixent. Pas vraiment de communication mais un contact visuel s’est fait.

Puis un contact plus chaleureux s’opère puisque c’est le bas du visage qui se débride :

À défaut de pouvoir communiquer, l’étranger suscite de l’amusement, ce qui n’est déjà pas si mal. La troisième femme ira jusqu’à tenter une communication en anglais, communication que l’on devine un peu bredouillante. « Que l’on devine » car elle est aussitôt recouverte par Good Morning, une des chansons de Chantons sous la pluie. Marker semble vouloir refuser au spectateur la possibilité d’entendre sa conversation avec la vendeuse. On a l’impression qu’il se trouve dans une situation d’urgence, la voix mélodieuse de Debbie Reynolds a alors un quelque chose de cacophonique et, malgré le côté sympathique de la situation, on a hâte de passer à la scène suivante.

À quoi bon chercher tout de suite à maîtriser le langage pour entrer en relation avec l’autochtone ? « Bonjour » : n’est-ce pas finalement l’unique mot que tout voyageur devrait emporter ses bagages ? Il permet d’établir un contact amical tout en préservant le  rapport avec l’autre de toute inimité, de toute déception qui viendrait entacher l’imaginaire du voyageur. Les conversations amicales peuvent parfois être irritantes.

Aussi Marker restera-t-il prudemment à la surface de la communication avec cette vendeuse, préférant privilégier le flux de perceptions qui s’offrent à lui dans ce grand magasin en attendant le spectacle de la rue.

4ème temps : kaleidoscope d’images

Dans la dernière partie, la vidéaste efface totalement sa présence. On entendait encore un peu le bourdonnement de sa voix lors de sa discussion avec la vendeuse, maintenant c’est fini. Il est certes parfois remarqué :

Mais il se fond surtout dans un décor duquel il fait défiler des images finalement assez peu en rapport avec les images d’Épinal que l’on associe traditionnellement au Japon. Bonhomme publicitaire :

Défilé de mode :

Puis chorale :

Et orchestre de chambre :

À aucun moment le spectateur n’aura vu un kimono, un temple ou un jardin japonais. La seule chose qui lui aura sauté à la figure, c’est cette version asiatique de notre occident. Mais devant ces images, le spectateur n’a pas la sensation d’une ironie face à cette copie. À la froide cacophonie du début correspond l’harmonie de ce quatuor qui happe l’attention du public au détour d’une rue de Tokyo, et qui exalte la rêverie du réalisateur. Images d’une croisière, de chats aperçus à la télévision, le voyageur voyage : dans Tokyo mais surtout dans son propre imaginaire. Et c’est sans doute plus important que de s’offusquer de cette facette occidentalisée et de partir dans une vaine croisade pour trouver le « vrai » Japon.