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A Bride for Rip Van Winkle (Shunji Iwai – 2016)

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Nanami Minagawa est une jeune femme qui vient de trouver l’âme sœur sur internet. Enfin, « âme sœur » est un bien grand mot puisque ses confessions anonymes sur un réseau social semblent indiquer qu’il s’agit pour elle moins d’une véritable passion que d’un besoin de combler un vide. Bref la voilà devenue la petite-amie d’un jeune homme sans histoires, puis sa future épouse puisque le couple fait le projet de sauter le pas. Les deux familles sont d’accord pour le mariage, il ne reste plus qu’à organiser le repas de noces. Problème : Nanami ne voit que deux connaissances qu’elle pourrait inviter alors que son mari en a plusieurs dizaines. Elle décide alors de s’offrir les services d’une entreprise d’un jeune homme, Amuro, entreprise qui propose justement de faire venir des comédiens qui feront semblant d’être des proches à elle. Le mariage se passe bien mais quelques jours plus tard, Nanami découvre une boucle d’oreille dans son salon en faisant le ménage. Suspectant une tromperie de son mari, elle décide à nouveau de faire appel aux services d’Amuro   afin d’en avoir le  cœur net…

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リップヴァンウィンクルの花嫁 (Rippu van winkuru no hanayome)

D’une durée de trois heures, A Bride for Rip Van Winkle m’a d’abord fait croire que j’allais assister à un film de la trempe d’un Love Exposure. Difficile en effet de ne pas être porté par la première heure durant laquelle on prend connaissance du personnage de Nanami. On assiste à sa rencontre avec Tetsuya, à leur mariage puis à une désagrégation de tout ce qui faisait son bonheur en carton. Découverte que son mari la trompe (c’est du moins ce qu’elle croit), machination qui la fait passer aux yeux de sa belle-famille pour une mauvaise épouse, expulsion ignominieuse du domicile conjugale, la condamnant à errer hagarde dans les rues avec deux grosses valises, tout cela constitue une heure serrée qui prend à la fois son temps tout en captivant le spectateur, lui donnant l’impression de n’avoir vu qu’une petite demi-heure.

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On est charmé par l’aspect conte de fées moderne de la chose. Nanami est une sorte d’anti-Cendrillon. Pas de rêves sucrés d’un prince charmant, juste une envie confuse de faire comme tout le monde. Aussi porte-t-elle son dévolu sur le premier venu rencontré sur internet. Tout s’enchaîne ensuite avec le mariage qui arrive rapidement mais qui est lui aussi quelque peu vérolé. Nanami vit la consécration de son petit conte de fées personnel, mais tout cela sonne faux. Aux images de bonheur se superpose un certain malaise. D’abord à cause de ces comédiens qui ont été engagés, comme si montrer que l’on n’est pas solitaire, que l’on a un tas d’amis, était plus important que de montrer sa véritable vie, sans crainte du qu’en dira-t-on. Ensuite à cause du mari que le spectateur, du fait de quelques scènes précédant le mariage, a bien du mal à sentir. Bref, si dans un conte de fées ordinaire le mariage est le point d’arrivée qui satisfait tout le monde, il constitue ici un point de départ qui va propulser Nanami-Cendrillon dans une période trouble et l’amener à connaître les mêmes occupations que l’héroïne de Perrault puisqu’elle va se trouver contrainte de faire le ménage afin de gagner sa vie.

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A cet instant du film, j’avoue, j’aurais aimé que les malheurs de Nanami se poursuivent. Pas de sadisme de ma part, non, juste une fascination liée à cette première heure parfaitement maîtrisée et qui aurait pu se prolonger encore une bonne heure sans aucun problème. Et puis, il faut évoquer aussi les activités d’Amano qui utilise des moyens très particuliers pour aider Nanami. On se gardera ici de révéler comment il s’y prend pour résoudre cette histoire d’infidélité au sein du couple Nanami-Tetsuya. Disons juste que le procédé utilisé lui donne une aura de bon génie de son temps, qui n’hésite pas à plonger les mains dans certains sombres aspects de l’humanité qui donnent au film un côté « conte de fées pour adultes » pas déplaisant. Nanami rencontrera par exemple une sorte de Barbe-Bleue et on craindra qu’elle ne soit obligée de passer à la casserole. Heureusement Amano interviendra mais d’une manière qui laissera planer le doute sur le véritable but de son action. Mais là encore, n’en disons pas trop. J’ai juste espéré qu’Iwai poursuive dans cette veine, avec une Nanami qui sombre et un Amano veillant dans l’ombre pour la relever à chaque fois.

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Sauf que, voilà, le film change de braquet dès l’apparition de Mashiro (jouée par la chanteuse Cocco), AV idol qui s’amourache de Nanami. Dès lors commence de longues scènes où l’on voit les deux jeunes femmes s’épanouir dans leur nouveau bonheur. On voit bien ce qu’a voulu faire Iwai, montrer cette fois-ci une union réellement heureuse, épanouie, à mille lieues de ce qui est attendu comme modèle par la société. Il s’agit ici d’une relation gentiment homosexuelle entre une actrice porno et une femme qui a pour l’instant tout raté dans ce qu’elle a entrepris. On ne mettra pas en cause le côté gracieux de la chose, très bien mis en scène par Iwai mais justement, tout cela n’est pas non plus sans déboucher sur une impression de déjà vu. Voir les jeunes femmes esquisser gracilement des pas de danse fait aussitôt penser à Hana and Alice. Le néophyte pourra cependant apprécier, encore que le choix de Cocco, comparé à celui de Haru Kuroki dans le rôle de Nanami, n’est pas toujours enthousiasmant. Là aussi, on regrette d’autant plus que le film ne se soit pas davantage concentré sur le personnage de Nanami, personnage effacé mais magnifiquement incarné par Kuroki.

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En tout cas, voilà, attendez-vous à un tunnel sentimental d’une heure et demie entre deux filles. Là aussi toujours dans une perspective de conte de fées. On remplace le prince charmant par une JAV idol charmante, le château par une somptueuse demeure dans laquelle il va falloir insuffler de la vie (on songe au château dans la Belle et la Bête). On n’oublie par le motif du baiser et celui de l’empoisonnement, et le film n’a plus qu’à connaître, après cet acmé féerique durant lequel Nanami a oublié ses rapports sociaux par le prisme de son portable au profit d’un réel lien humain, une conclusion vers la renaissance. Et là, il faut reconnaître qu’Iwai parvient à donner un regain d’intérêt à son histoire, avec une scène chez la mère de Mashiro, scène qui n’est là aussi pas sans rappeler Sion Sono. Pas tant Love Exposure mais plutôt Guilty of Romance, avec l’odieuse mère du personnage de Mitsuko. Influence sonoienne ou pas, la scène, réussie, nous montre l’ivresse – dans tous les sens du terme – qui saisit les personnages afin de surmonter une tragédie. L’hystérie a vraisemblablement une part de feinte mais qu’importe, ce que semble suggérer le film à cet instant et au regard du mariage mis en scène au début du film, c’est que la feinte peut permettre dans certains cas d’apaiser les âmes. Les acteurs du mariage sont finalement positifs en ce qu’ils permettent à la mariée de trouver une quiétude. Leur feinte est finalement plus acceptable que celle que la société oblige de mettre en place pour préserver on ne sait quelles convenances (ainsi l’écoeurement de la mère du marié qui jett les hauts cris en apprenant le stratagème de Nanami ou encore le fait que fait qu’elle a omis de préciser que ses parents étaient divorcés). La mère de Mashiro, au départ détestable, pourra à la suite de cette scène se retrouver en tant que mère vis-à-vis d’une fille dont on suppose que le métier d’AV idol n’a pas facilité les relations.

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Quant à Nanami, ce sera la quiétude qu’elle retrouvera à la fin. Montrée au début sans cesse recroquevillée sur la minuscule fenêtre de son portable (variation du « miroir Ô mon miroir » de Blanche-Neige ?), on la verra à la fin au milieu d’un appartement lumineux, entourée de fenêtres qu’elle ouvrira pour regarder l’extérieur. La solitude domine mais semble alors préférable à l’amitié virtuelle de la première partie du film. Conclusion heureuse qui sauve le film in extremis d’une parenthèse sentimentale un brin longuette.

7,5/10

Kotoko (Shinya Tsukamoto – 2011)

Si l’on cherche un cinéaste japonais contemporain capable de faire de beaux portraits de femmes névrosées, difficile de ne pas penser à Sion Sono. Mais avec ce Kotoko, difficile aussi de nier que dans ce domaine, Shinya Tsukamoto ne lui cède en rien. C’est qu’après un décevant Tetsuo : the Bullet Man, c’est un Tsukamoto en grande forme qui nous revient, un Tsukamoto du niveau de ses deux Nightmare Detective et de Vital. Et peut-être aussi un Tsukamoto qui, 23 ans après son oeuvre matricielle Tetsuo, nous livre un film qui peut faire figure de lointain pendant. Amateurs de sensations fortes, attention tout de même, la frêle Kotoko va vous faire subir ses névroses à un train d’enfer.

Une âme noire dans un univers rose bonbon

Mère Courage a quelques problèmes

Commençons justement par dire deux mots du personnage principal. Kotoko est une jeune femme d’une vingtaine d’années. Ni belle, ni laide, ni brillante, ni stupide, elle est l’archétype de la femme ordinaire. Elle possède un boulot et un bébé, fruit d’une relation sans lendemain. Finalement, cela pourrait suffire à son bonheur mais Kotoko a un gros problème psychologique, elle est persuadée que les gens, comprenez n’importe quel quidam croisé dans la rue, en veulent à sa personne et à celle de son bébé. Cette terrible impression se manifeste toujours de la même manière : elle voit d’abord en double la personne qui se trouve en face d’elle. Pas de manière symétrique mais comme s’il y avait deux versions de la même personne avec des attitudes différentes :

Et c’est alors que sans crier gare, un des deux se met à se ruer sur elle pour la violenter. Plutôt embêtant car Kotoko a la fâcheuse habitude de ne pas se laisser faire et de mettre une sérieuse volée à son supposé agresseur, conséquence qui l’oblige alors à déménager pour ne pas subir la proximité gênante d’un voisin qu’elle aurait emplâtré.

Dans ces conditions, le jeune femme se cloître chez elle. Mais à nouveau problème, il apparaît très vitre au spectateur que Kotoko est inapte à s’occuper d’un bébé de quelques mois.  Aux hurlements de ses agresseurs fantômatiques succèdent ceux de son fils pas vraiment apaisé dans les bras d’une mère perpétuellement au bord de la crise de nerfs. On s’inquiète pour le chérubin et il y a de quoi : une scène terrible nous montre la jeune femme se mettant à fantasmer un infanticide qui la délivrerait de cette terrible pression mais aussi qui abrégerait les souffrance d’un être voué de toute façon à être malheureux dans ce monde. Heureusement, les services sociaux ne tardent pas à intervenir pour priver la mère de son enfant. Ce dernier ira vivre à Okinawa auprès de sa tante, à charge de la mère de se reconstruire pour prouver qu’elle sera plus tard apte à le récupérer…

Paint it pink

On s’en doute, connaissant Tsukamoto il y a peu de chances pour que le film se termine sur un happy end. Ça commence bien le temps d’une scène inaugurale où l’on voit une petite fille danser face à la mer :

Type de scène que l’on retrouve d’ailleurs dans Vital. Le chant, la danse semblent être autant de nouveaux moyens d’expressions par les récents personnages de Tsukamoto, afin de se délivrer de leur monde.

Il s’agit vraisemblablement de Kotoko enfant. Rétrospectivement, on comprend qu’il s’agit d’une scène de son enfance à Okinawa, lieu édenique qui, à chaque fois que Kotoko s’y rendra pour retrouver brièvement son fils, apparaîtra comme un lieu protecteur, dénué de tout urbanisme échevelé et trépidant, et où elle pourra se ressourcer.

Bulles d’Okinawa 

Bref, on commence sur ces images d’une petite fille dansant devant les vagues, et puis l’harmonie est tout-à-coup interrompue par un hurlement de femme. Cet hurlement, on le sait pas encore, c’est celui de Kotoko. Et d’une certaine manière il ne fait que commencer puisque le film peut être vu comme le long hurlement d’une femme dérangée. Au spectateur de s’adapter, de supporter ces  visions de sauvages agressions au réalisme qui font parfois douter le spectateur de leur caractère fantasmé, ces mouvements de caméra saccadés à côté desquels ceux de Lars Von Trier paraîtraient presque plaisants ou encore ce long plan où Kotoko, face au spectateur, inflige à celui-ci une interminable chanson dans laquelle elle met tout le déchirement de son âme à nu.

Bien plus que les personnages féminins de Sion Sono, celui de Kotoko, dans sa schyzophrénie, est le réceptacle de toutes les angoisses imaginables du monde moderne. Kotoko est une femme incurablement inadaptée, vouée à être malheureuse tant ses représentation mentales de la vie ont tendance à tout exagérer. Ainsi le rapport mère/enfant. Veut-elle décorer une chambre d’enfant pour que son fils s’y sente bien, que cette chambre ressemble à ça :

Manière dérisoire de compenser par un bariolage agressif toute sa visions ombre du monde. Plus tard, lorsqu’elle retrouvera son fils le temps de courtes visites chez sa soeur à Okinawa, sa joie de le retrouver, manifestée par une monopolisation de la parole et un déballage ininterrompu de cadeaux, frôlera l’hystérie.

Par ailleurs j’ai évoqué une crainte de la persécution à travers cette vision double des gens. La peur de l’autre est l’un des grands vecteurs de la névrose de Kotoko, peur qui au fil du métrage tend à s’élargir pour devenir une peur du monde, alimentée par sa télévision qui ne cesse de l’alimenter en faits divers sanglant. Le point culminant de cette peur sera une scène très dure où elle s’imaginera (façon de parler tant les rêves de Kotoko ont valeur d’expérience réelle) qu’un soldat a pénétré dans son appartement pour les violenter, elle et son fils.

Et l’on se demande ici avec un peu d’inquiétude comment Tsukamoto s’y est pris pour faire pleurer avec une telle force le gamin qui joue le fils.

Un saint homme (mais qui en bave un peu)

Et les hommes dans tout ça ? Ne pourraient-ils pas constituer une précieuse aide ? En fait, là aussi, Kotoko ne parvient pas à se défaire d’une représentation mentale qui déforme l’apparente sincérité des quelques hommes qui veulent lui venir en aide. A chaque fois, Kotoko arbore une attitude écrasante de mépris envers les prétendants et effectue à leur encontre un geste violent (dont je vous laisse la surprise). L’un d’eux sera cependant plus persévérant :

Tanaka, romancier à la mode joué par Tsukamoto lui-même.

Dans ce portrait féminin bien sombre, il faut évoquer une qualité à la jeune femme : son don pour le chant. Précisons au passage que Kotoko est joué par la chanteuse Cocco (on notera la ressemblance phonique des deux prénoms), elle aussi originaire d’Okinawa. Dans quelques scènes, Kotoko se met à chanter, se sublime et oublie alors ses névroses. Rattachée par ses origines au lieu primitif et paradisiaque qu’est Okinawa, elle devient le temps de quelques minutes comme son incarnation au milieu du décor urbain tokyoïte. Tanaka la surprendra  lors de l’une de ses chansons et sera complètement fasciné, à tel point qu’il lui demandera peu après de l’épouser !

D’abord méprisante, Kotoko évoluera peu à peu devant la volonté de Tanaka. Sa volonté et sa capacité à être père, du moins à vouloir l’être. On se dit alors que la réinsertion dans une vie normale qui lui permettrait de récupérer la garde de son fils est presque gagnée. Presque seulement car la relation avec Tanaka débouche sur ça :

Là, on pense plutôt à une citation de Tokyo Fist

« Ça », c’est Tanaka lui-même qui livre bien volontiers son corps à sa maîtresse pour l’aider à trouver une autre victime qu’elle-même à sa névrose. Un peu en pure perte car cela n’empêche pas Kotoko de se scarifier méchamment :

Comme évoqué plus haut, c’est en cela que ce film m’a paru entretenir des liens avec Tetsuo. Dans les deux cas, on se trouve face à des êtres terrés dans une vie sociale angoissante et ultra urbanisée. Ce dernier aspect est certes moins frappant que dans Tetsuo mais avec le jeu de contraste entre la vie à la ville de Kotoko et celle de sa soeur à Okinawa, il n’y a pas non plus besoin d’en faire des louches. Bref face à cette vie impossible, et plutôt que de se suicider, les deux personnages vont se transformer physiquement. L’un, dans un délire cyberpunk  va devenir un homme machine comme pour mieux se fondre dans le décor. L’autre va se scarifier (motif que l’on trouve d’ailleurs dans la toute première scène de Tetsuo, avec l’homme qui se taillade la jambe pour y insérer un tuyau) pour devenir une plaie vivante, comme un réceptacle de tous les maux pour protéger son fils. Peut-être aussi, pour laisser quelque chose s’échapper d’elle. Non pas des câbles et des tuyaux comme dans Tetsuo, mais plutôt une chose plus intime gardée au plus profond d’elle-même : l’enfance. Peut-être plus que l’incapacité à vivre dans son monde, c’est là la principale tension de son personnage, tension d’un être fondamentalement enfant qui n’en finit pas de se perdre dans un monde adulte. Dans l’ultime étape de sa transformation, Kotoko n’aura plus besoin de se scarifier. Lors d’une incroyable scène se déroulant dans une sorte de chambre-jouet, Kotoko se laissera envahir par ce sentiment et deviendra définitivement une enfant. Le geste que lui fera son fils (devenu finalement un ado ordinaire que le monde extérieur n’a pas su abîmer) lors de la dernière scène répondra à celui qu’elle lui avait fait lors d’une visite à Okinawa. Par ce clin d’oeil, le spectateur comprend alors que les rôles sont définitivement inversés. Kotoko est certes perdue pour la société, mais d’un autre côté elle y a gagné l’apaisement. Tout comme le spectateur d’ailleurs, qui sort de la salle bien content d’en avoir fini mais aussi avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose de fort. Encore trop tôt pour dire qu’il s’agit là du chef d’oeuvre de Tsukamoto. Mais oeuvre de maturité, sûrement. Les prochaines années, ponctuées d’oeuvres sonoïennes et tsukamotesques (et en espérant que Kurosawa revienne dans la partie après son détour – réussi – dans le monde du drama), promettent d’être passionnantes.