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Ami Tomite dans tous ses ébats !

Ryo, 20 ans, est un étudiant qui paye ses études en faisant le bartender dans un bar chic, et il s’ennuie ferme. A tel point que lorsqu’une certaine Nido Shizuka lui offre d’entrer dans son club de call boys pour cougars esseulées, il accepte. Il a beau trouver que toutes les femmes sont ennuyeuses, il pense que l’expérience va au moins tromper son ennui et permettre de se sonder lui-même, de comprendre son mal existentiel…

 

Call Boy
Shônen (娼年)
Daisuke Miura – 2018
d’après un roman d’Ira Ishida

Qu’on se le dise, voici un film qui ridiculise sans aucune contestation possible tous les films de l’opération Roman Porno Reboot, l’Antiporno de Sion Sono en tête. D’abord parce que le film n’a pas besoin de balancer des pots de peinture à la frime du spectateur pour trouver son style. Il est aussi dépouillé qu’Antiporno était laid et bariolé, on est dans une ambiance lounge essentiellement composée de nuances sombres et bleutées du plus bel effet, composant un univers froid en apparence mais seulement en apparence car cette froideur est faite pour ressortir l’intensité des sentiments qui vont exploser dans des scènes de sexe parfois épiques. Ainsi ce plan d’Ami Tomite qui, après avoir mis la capote à Ryo, prend une pose pour s’offrir. Le mouvement est lent, accompagné d’une incroyable musique de Radiq (aka Yoshihiro Hanno, pape du jazz électro), et baignant dans une obscurité relative qui ne donne que peut à voir du corps de l’actrice. Là aussi, on est très loin du film de Sono qui n’avait de cesse de bien montrer le corps de Tomite (rappelons qu’elle était l’actrice principale d’Antiporno) sous toutes ses coutures. Et l’effet est bien plus impressionnant, la découverte parcellaire de son corps dans cette ambiance bleutée étant beaucoup plus vecteur de sensualité et d’érotisme.

 

Oh my !

Du moins dans cette scène car dans d’autres, c’est souvent plus cru et explicite. Il faut dire que Ryo a une manière surprenante de faire son beau métier. C’est un peu le genre « lapin Duracell sous cocaïne ». Mais c’est ce contraste avec ces lieux calmes et sélects que Ryo fréquente qui permet aussi de trouver un ton original. De longues embrassades et des plans de caresses douces et interminables aurait été par trop monotone. Et puis il fallait trouver le moyen de rendre compte de l’excellence de Ryo dans son métier et de sa capacité à aider les femmes qui lui demandent ses services physiques mais aussi psychologiques. Car très vite, il s’aperçoit que non, elles ne sont pas toutes ennuyeuses. Pour ceux ou celles qui craindraient de voir un film racoleur insupportable de misogynie, il faut savoir que les personnages féminins sont intéressants tous sans exception. Nido Shozuka bien sûr, qui cache un secret médical, sa fille Shizuka qui est muette (le personnage interprétée par Ami Tomite et qui n’a donc pas l’occasion de brailler son texte hystériquement comme chez Sono. Peut-être un simple hasard mais je n’ai pas pu m’empêcher de voir là une sorte de pied-de-nez, un nouveau contre-pied volontaire à Antiporno), mais aussi cette copine de fac scandalisée à l’idée de voir que cet ami qu’elle aime secrètement se prostitue ou cette vieillarde élégante qui demande  les services de Ryo. Les femmes sont belles, les femmes ont du mérite et, quand elles connaissent des tracas dans leur existence, il faut leur donner ce qu’elles demandent pour les aider. Et à ce petit jeu, Ryo est comme le bon docteur Black Jack, un vrai génie du bistouri. Seulement, son bistouri à lui, il pénètre dans les chairs non pas pour permettre de guérir d’un mal médical mais pour guérir l’âme. Sur les bon conseils de dame Shizuka, Ryo apprend d’abord à cerner le problème moral puis y va à fond avec son bistouri pour faire jaillir le plaisir (sa copine de fac en sait quelque chose) et purger l’âme de ses soucis.

Il en résulte donc des scènes frénétiques et étonnantes, mais parfaitement réalisées et marquantes, ce qui est toujours le gage d’un film érotique réussi, le genre faisant trop souvent dans le « vite vu, vite oublié ». Dès le premier plan du film où l’on voit un postérieur masculin aux mouvements fornicatoires, tandis qu’une gambette féminine s’agite doucement par-dessus, montrant un ongle de gros orteil délicatement verni, seule occurrence d’un rouge discret dans un plan exclusivement fait de tonalités bleutées, on se dit qu’on tient là un film érotique qui va sortir de l’ordinaire. Et après la courte mais extraordinaire partie fine à trois (en fait techniquement, c’est bien à deux mais chut !) introduit par le plan d’Ami Tomite écartant lentement les jambes, impossible d’oublier ces plans stylisant l’extase et cette maïeutique charnelle.

Bon, c’est mon point de vue. Peut-être qu’un autre trouvera le film parfaitement grotesque et prétentieux. Mais si comme moi vous avez été un peu déçu par les cinq film du Roman Porno Reboot, demandez-donc à Ryo kun de venir vous voir pour une séance de 118 minutes, vous allez peut-être vous en trouver changé(e).

Je ne m’en lasse pas.

8,5/10

 

 

Love’s Whirlpool (Daisuke Miura – 2014)

love whirlpool

Trois hommes et trois femmes qui ne se connaissent pas, se retrouvent dans un appartement de Roppongi (participation de 20000 yens pour les hommes, seulement 1000 pour les femmes) afin de … baiser de minuit à cinq heures du matin. Enfin, baiser, pour un participant il sera aussi question de perdre sa virginité, pour d’autres de tester leur couple, de trouver de l’affection ou d’autres raisons encore qui vont faire que ces cinq heures, malgré les apparences, ne passeront pas forcément comme papa dans maman…

Love Whirlpool 2

A priori, Love’s Whirlpool pourrait être un pinku putassier où tout serait prétexte à montrer une scène de fesses. Il n’en est rien, sur deux heures les scènes occupent une poignée de minutes. A l’opposé on pourrait craindre un film psychologisant avec des tunnels de dialogues et là aussi, miracle, rien de tout cela. Ce huis clos du sexe joue la carte de la comédie douce amère et embringue le spectateur pour un développement des personnages et de leur relations relativement bien fichu et riche en surprises.

Love Whirlpool 3 Love Whirlpool 4 Love Whirlpool 5

Et pas que ce style de surprise.

Si les personnages ont bien intégrés qu’ils sont là pour l’hygiène, pour un sexe systématique qui ne doit pas se poser de questions, il est intéressant de voir comment très vite des clans vont apparaître. Au début tout va bien, tout le monde va trouver le partenaire convoité et cela donnera lieu à un tourbillon de pâmoisons. Mais quand il s’agira de varier les duos, ce sera une autre histoire. D’un côté on aura les beaux, de l’autre les laids à qui l’on demandera de continuer à baiser entre eux. Autre sujet qui donnera lieu à des commentaires peu amènes : les filles qui ont le minet qui refoule. Bref les masques vont peu à peu tomber, parfois de manière spectaculaire. Ainsi cette sage étudiante à lunettes qui va s’avérer la plus volcanique du groupe (« j’aime la bite ! » s’exclame-t-elle au moment de jouir). Ou encore la jeune femme jolie mais sans rien d’exceptionnel non plus, pour laquelle on a l’impression qu’aligner les partenaires est peut-être un moyen de se sentir au-dessus de la moyenne.

Love Whirlpool 7

Bref la situation perd peu à peu de son naturel, finit par devenir crispante, et lorsque les cinq heures arrivent et que l’on ouvre les stores, la lumière du jour éclaire sans pitié ces corps penauds qui se rhabillent et semblent médusés, un  peu péteux par rapport à ce qu’ils ont fait. Finalement à quoi bon tout cela ? semblent-ils se demander. Mystère de cette fesse légère qui va insensiblement verser dans la mélancolie post-coïtale. Quant à l’amour, qui apparaître de manière bouffonne à travers un couple pour le moins atypique venu pour le mettre à l’épreuve, on le trouvera aussi chez deux personnages. Mais pour ce qui est de survivre à une nuit d’orgie, ce sera une autre histoire.  Les convenances sont parfois ironiques.

7,5/10

Boys on the run (Daisuke Miura – 2010)

Toshiyuki, 29 ans, aimerait bien baiser. Mais il aimerait bien aimer aussi.

Tel  est le dilemme à la fois simple et terrible du héros de Boys on the run. Employé d’une société fabriquant des gashapons, Toshi est à l’image des figurines porno en plastique qu’il vend : un objet vide, un pur produit de la société de consommation qui l’a enfanté.  Pas de réels désirs à long termes, juste des pulsions pour égayer ses soirées. Vivant encore chez sa mère, sa vie sexuelle se limite aux AV, parfois à la rencontre de guenons dans une chambre de love hotel, souvent à des rêves humides :

Boys on the run est un de ces films japonais contemporains sans prétention, à mi-chemin entre le drama et le film d’auteur. Il lui manque une certaine épaisseur et plus de personnalité dans la mise en scène pour prétendre à cela mais justement, pas sûr non plus que Daisuke Miura avait ce but en faisant l’adaptation d’un manga. Reste que Boys on the run est tout de même plus qu’un divertissement façon drama. Vendu dans certains festivals comme une sex comedy, on s’aperçoit très vite combien le film a plus à offrir au spectateur que des scènes comiques et graveleuses. Un petit tour d’horizon dans les commentaires sur le web a fait ressortir un adjectif en particulier : « depressing ». Car Toshi n’est pas l’otaku bouffon (et Ô combien prude !) de Densha Otoko. S’il peut être drôle dans ses maladresses, cela s’accompagne d’une réelle souffrance dans son incapacité à devenir autre chose qu’un grand enfant rongé par des pulsions érotiques.

Incapacité doublée d’une autre inaptitude : avoir une attitude sociale dénuée d’artifices.

Indéniablement, il y a en lui du Travis Bickle, le héros de Taxi Driver. Même coupe de cheveux, même couleur de manteau (j’y reviendrai), même rage d’aimer, d’être aimé, et cette propension à l’auto-destruction. Et pour ceux qui n’entraverait décidément pas, Miura a même pensé à faire apparaître l’affiche du film dans la chambre de Toshi :

Symbole appuyé, quand tu nous tiens.

Avec de l’application, son idylle naissante avec  Chiharu, employée dans la même société que lui, aurait pu bien se passer, d’autant que la petite est sincèrement éprise de Toshi.

Les attentes de Toshi sont par contre moins équivoques (du moins au départ)

Mais à l’instar de Travis qui invite la femme de ses rêves à une sortie dans un cinéma X, il ne trouve rien de mieux que de lui mettre dans les mains une AV afin de partager avec elle ses horizons cul-turels. Gaffe : sans le savoir il lui a en réalité refourgué un horrible film zoophile. Par chance, la mésaventure n’aura pas de fâcheuses conséquences sur leur relation. Mais Toshiki persiste dans sa volonté de tout gâcher. Il l’invite à passer un petit moment dans un love hotel au sortir d’un restaurant.

Bévue : sa partenaire, loin d’être prête à offrir sa virginité, ne tarde pas à éclater en sanglots. Toshi n’insiste pas, une nouvelle fois chanceux dans sa maladresse puisqu’elle n’aura pas d’incidences négatives.

La troisième bourde sera en revanche fatale. Elle est la conséquence directe de cette éternelle adolescence faite de pulsions et d’obsessions masturbatiore. Alors qu’il attend  Chiharu chez Shiho, sa colocataire (une prostituée), celle-ci, surprenant Toshiki en train d’étrangler Popaul dans ses toilettes, est prise de pitié.

WTF ?

Elle lui propose une gentille fellation pour le soulager de ses frustrations. Toshiki accepte… puis au dernier moment refuse, prenant alors conscience qu’il aime réellement Chiharu. Trop tard, cette dernière arrive évidemment au moment le moins équivoque pour surprendre Toshi cul nu et la capote tombant lamentablement du zob :

WTF ?, le retour

La rupture est consommée et Toshi n’a plus qu’à se répandre dans son malheur. Il y met là aussi une certaine rage, comme pour compenser ses échecs amoureux. Ainsi dans les karaoke où il beugle des chansons à pleins poumons et la morve pendante, sans se soucier du ridicule :

Mais aussi à une cérémonie de mariage. Tenu de faire un discours de félicitations, il ne trouve rien de mieux que de déballer ses malheurs, arguant qu’une fellation refusée n’est pas vraiment une fellation et qu’il est injuste que cela entache son amour réel pour Chiharu.

Ambiance.

Boys on the run nous narre donc les aventures d’un raté, d’un loser. Mais un loser qui, dans la deuxième partie du film, va essayer de ne plus l’être. Non sans un certain esprit kamikaze et une certaine bouffonnerie. Plusieurs mois après la grotesque évocation de la fellation durant la cérémonie de mariage, Toshi découvre que Chiharu s’est amouraché d’Aoyama, exacte antithèse de Toshi.

En position supérieure et auréolé de néons comme il se doit (scène de la première rencontre)

Employé dans une société rivale à celle du héros, il est plutôt bien de sa personne et n’a aucune difficulté à enchaîner les relations amoureuses. C’est d’ailleurs tellement simple pour lui qu’il n’hésite pas à larguer Chiharu alors même qu’il l’a engrossée.

Stupéfait par tant de vilénie, Toshi décide alors de la venger, alors même qu’elle lui certifie que cela ne changera rien à ses sentiments pour lui : elle le hait de façon définitive. N’importe, Toshi se mue pour de bon en Travis Binkle. Dans Taxi Driver, le héros voulait sortir des mains de proxénètes une pauvre mineure. Ici, il va simplement venger l’honneur bafoué d’une jeune femme en punissant de ses poings le coupable.

Il sera aidé dans cette tâche par un collègue qui lui apprendra les rudiments de la boxe.

L’issue est moins sanglante mais on y retrouve le motif du surentraînement pour se forger un corps de guerrier. Là s’arrête cependant la comparaison. Toshi n’est pas en guerre contre la société. Il part juste en croisade contre un homme qui cristallise sa frustration de ne pouvoir sortir sa vie de l’impasse.

En quelque sorte, il lui faut crever l’abcès, quitte à ce que ce soit lui qui en prenne plein la tronche. Ce qui sera le cas d’ailleurs.

Et méchamment.

Restera la question : avoir joué aussi platement au chevalier blanc lui aura-t-il servi ? [SPOIL] Miura trouve ici une fin habile qui nous évite l’happy end que l’on pouvait craindre, à savoir une reconquête in extremis d’une Chiharu touchée par son preux chevalier en compote. Au lieu de cela, il offre au spectateur la bonne surprise d’un double renversement.

Tout d’abord, il apparaît que Chiharu est très loin d’être ce fantasme de petite amie idéale. Bien que ne voulant toujours pas entendre parler d’une nouvelle liaison avec Toshi, la jeune femme est tout de même émue par le geste de Toshi et par sa pugnacité pour elle. Elle est désolée et on sent qu’elle aimerait bien faire quelque chose pour lui afin d’effacer certains remords. Aussi, quand il lui demande si elle peut au moins lui sucer le sucre d’orge s’empresse-t-elle d’accepter. Et Toshi de la repousser aussitôt. Le masque est tombé : cette fille qu’il considérait comme « la seule chose sérieuse » de son existence n’est finalement qu’une fiille facile (aspect qui est d’ailleurs confirmé dans quelques scènes) pour qui la reconnaissance est simple comme un coup de lubrification buccale. Dans Taxi Driver aussi Jodie Foster proposait une fellation mécanique, naturelle à un de Niro outré. Différence essentielle, la proposition était le fait d’une prostituée mineure en perte de repères et manipulée par son micheton alors qu’ici, elle vient d’une jeune fille ordinaire et qui n’a eu de cesse de clamer son indignation devant l’infidélité (non consommée) de son petit ami.

D’une certaine manière, cette révélation d’un visage que Toshi ne soupçonnait pas (ou faisait semblant d’ignorer), lui permet de tourner la page. Sans ménagement, il la repousse dans son train pour qu’elle poursuive sa propre vie :

Tandis que lui, sur une voie perpendiculaire, poursuivra la sienne :

L’histoire ne dit pas si Toshi devient à la fin un adulte. On voudrait le croire mais une autre hypothèse surgit et elle n’est pas nécessairement déplaisante. Le petit geste amical qu’il adresse à un cheminot lui demandant si tout va bien :

… n’est pas sans suggérer que, finalement, rien n’a changé. Toshi reste ce loser masturbateur. Mais à la différence d’une Chiharu qui avance avec un masque de sainte nitouche, lui a fait définitivement fait tomber le sien. Ou plutôt, il ne cherchera plus à s’en affubler. A l’opposé d’un médiocre Densha Otoko qui montre au monde qu’un gentil otaku peut aimer, baiser bref, être normal, Toshi montre quant à lui qu’il n’y a pas de miracle : sa main risque encore d’être sa seule maîtresse.  Comme pour Taxi Driver, rien ne change au contraire (malgré les apparences, l’ultime plan du film de scorsese, avec Binckle regardant brutalement dans le rétro, nous montre que ce type est toujours une bombe prête à exploser), Toshi est reparti pour poursuivre sa vie d’éternel ado masturbateur. Finalement, le film n’est qu’une longue éjaculation qui serait non pas la concrétisation de pulsions érotiques mais la concrétisation d’une rupture. On peut comprendre pourquoi certains aient pu juger ce film de « dépressif ». Par rapport au gentillet Densha Otoko, on n’a pas le « miracle du train ». Toshi choisit d’envoyer chier ce train avec à l’intérieur celle qui s’est avérée être une jolie imposture. Pas d’amertume : Toshi apparaît à la fin totalement libéré :

La « fuite » (« on the run » signifie « être en fuite ») comme moyen de se détourner d’une réalité décevante et la solitude comme gage d’une vie réussie et heureuse… on aurait peut-être tort de juger. Les dernières images elles, en tout cas, se gardent bien de le faire.

Densha Otoko vous a filé des boutons ? Peut-être que ce Boys on the run constituerait un intéressant contrepoint…

boys on the run poster