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Dakara koko ni kita ! (Tatsuo Nakamoto – 1970)

Si vous vous demandez s’il existe un équivalent japonais à Woodstock (le concert), la réponse est : oui, ça s’appelle Nakatsugawa Nihon Folk Jamboree.

Si vous vous demandez s’il existe un équivalent japonais à Woodstock (le film), la réponse est: oui, ça s’appelle Dakara koko ni kita !

Bon, vous l’aurez compris : aujourd’hui on se met tous à poil pour aller écouter dans les champs de la folk jouée par du zicos loqueteux aux cheveux longs.

 Chouette alors !

Direction Nakatsugawa donc, sur les traces de bons vieux hippies en quête de musique folk et tout plein de paix partout dans le monde. Laissez tout tomber, oubliez tout, contentez-vous d’embarquer dans mon mini-bus :

… et laissez-vous aller. Aujourd’hui nous allons respirer l’air de la campagne, écouter de la bonne musique, fumer des joints et, éventuellement, copuler en pleine nature.

Foi d’Olrik ! Peace and Love les amis !

Avant d’aller plus loin, avant que l’on ne suspecte une nouvelle fois les Japonais d’avoir succombé à une certain mode outre Pacifique, une petite précision concernant les dates s’impose : Woodstock, c’est le 15 août 1969. Le Jamboree de Nakatsugawa le 9 août. Il n’a donc en rien copié le fameux concert américain, et il serait tout aussi ridicule de dire l’inverse. Ces méga concerts en plein air étaient en fait dans l’air du temps et il était tout naturel qu’il fleurissent un peu partout en cet été 1969.

Autre chose : le jamboree (terme désignant à la base un rassemblement scout ; il était utilisé au Japon pour désigner ces festivals de folk) de 1969 n’est en rien comparable à son homologue américain. Woodstock, c’est près d’un demi million de visiteurs. Nakatsugawa 1ère édition… 3000 ! Ça augmente un peu pour 1970 avec une petite dizaine de milliers de visiteurs puis en 1971, pour la dernière édition, avec environ 25000 babas. On voit combien en matière de festivals de musique, il n’y en a qu’un à retenir pour l’année 1969 : Woodstock, et c’est tout.

Et cette importance ne s’arrête pas au seul festival puisque l’année suivante sort sur les écrans le film de Michael Wadleigh sur Woodstock :

Le succès est immédiat : le film parvient à rattraper les terribles pertes financières qu’avait engrangées le festival et décroche la même année l’Oscar du meilleur documentaire. Surtout, la fascination est totale aux quatre coins du monde et l’on imagine volontiers les organisateurs du 2ème jamboree de Nakatsugawa vouloir eux aussi faire leur Woodstock sur pellicule. C’est un certain Natsuo Nakamoto qui s’en chargera avec ce Dakara koko ni kita ! (« je suis donc venu ici »). Et là, l’influence du festival américain est cette fois-ci manifeste, et ce dès l’ouverture. Souvenez-vous de celle de Woodstock sur Long Time Gone de Crosby, Stills & Nash :

Magnifique.

Eh bien Dakara Koko ni kita! nous fait un peu le même coup. Avec en fond sonore une chansons studio (justement Dakara Koko ni kita! de Nobuyasu Okabayashi et Happy End) on assiste à l’arrivée de différents participants et au montage progressif de ce qui va être la scène. Avec cependant une nette différence : celle d’une grande sécheresse au niveau du montage. Il est vrai que Nakamoto n’a sans doute pas bénéficié de 200kms de pellicule à monter, que Martin Scorsese ne l’a pas aidé au montage (ce qui était le cas pour Wadleigh) et que, surtout, la pellicule dont est tiré le film n’a bénéficié d’aucune restauration et est un tantinet atroce :

Ouch !

En comparaison, ce documentaire, avec ses horribles couleurs délavées, sa surexposition constante et sa caméra tremblotante apparaît très, très light. Là où Woodstock, au-delà du témoignage, donnait un certain plaisir esthétique, enveloppait le spectateur dans un réel plaisir visuel et sonore et sans aucune monotonie trois heures durant, Dakara koko ni kita! peine à susciter un quelconque plaisir de ce genre. Subiste l’aspect documentaire et l’impression d’être le témoin d’un moment bon enfant, dénué de toute prétention. On est ainsi un peu surpris de côtoyer dans le compartiment d’un train Nobuyasu Okabayashi :

Un peu plus loin on voit Takashi Nishioka, alors leader d’Itsutsu no aki fusen, en train de déconner avec une journaliste amateur :

Hashida Norihiko, ex-Folk Crusaders, avec un de ses multiples groupes, Hashida Norihiko and the Margarettes, en train de faire un numéro comico-musical avec deux enfants, au grand amusement du public qui est amené à participer :

Tout comme son modèle, le film alterne scènes live et scènes documentaires avec interviews de différents participants et scènes pleines de candeur témoignant d’un retour à l’état de nature plus babacoolesque que rousseauiste. Avec là aussi une différence : à Woodstock, c’était ça :

Pubis power

A Nakatsugawa ça :

 Hot !

Ouais, l’on a affaire à du baba pas bien méchant (1). Ici, on n’entend pas d’annonce au micro mettant en garde contre la mauvaise qualité d’un acide qui circule. Tout au plus voit-on un gus avec une méchante insolation sous pichte :

La honte !

Reste l’impression d’un festival sympa et d’un public manifestement content d’être là pour écouter de la bonne musique sans pour autant faire de l’événement un brûlot politique.

La musique justement, parlons-en. En farfouillant sur Youtube j’ai pu dénicher quelques extraits. Dans l’ordre chronologique on commence donc avec Hitoshi Komuro et Rokumonsen :

Chanson entêtante, accrocheuse, plutôt sympathoche en vérité. On ne le croirait pas comme ça, mais il s’agit d’une chanson parlant de bombe atomique.

Puis vient Tetsuo Saito, un des multiples et inévitables épigones de Bob Dylan, gratte et porte-harmonica compris :

Evidemment, ça calme un peu. Heureusement, le petit Wataru Takada est là pour réveiller son monde avec son banjo. C’est le moment country-folk de la journée :

Encore un peu dans les vapes ? C’est décidément le moment d’écouter du Kenji Endo et son folk énervé. Les plus mangaphiles d’entre vous auront peut-être sursauté à ce nom : oui, Naoki Urasawa a bien fait un petit clin d’oeil lorsqu’il a donné les mêmes nom et prénom à son héros de 20th Century Boys.

Jimi Hendrix réveillait son monde en jouant l’hymne américain avec les dents, Takashi Nishioka préfère endormir son monde en faisant une fellation à un gros pipeau d’un mètre de long, chacun son truc :

youtube wdpXeJR_yBE (lien youtube mort depuis longtemps, désolé)

Heureusement que son bob magique est là pour remettre un peu d’enthousiasme :

youtube 8DuLJnRwDsQ (idem)

Last but not least, Nobuyasu Okabayashi accompagné d’un groupe même pas crédité à l’écran, les Happy End (un comble). A noter qu’au même moment sort leur mythique premier album :

Arrivés ici, vous vous êtes sans doute fait la réflexion que le son est loin d’être terrible. Cela viendrait-il de la conversion sur Youtube ? Que nenni ! Le son est exactement comme cela sur le DVD. Ce qui malheureusement achève de donner un côté crispant au festival. Pas de belles couleurs, montage emprunté, sons stridents, voilà qui ne peut que décevoir le quidam qui se précipiterait sur ce témoignage pensant y trouver un Woodstock like. L’ambiance est pacifique, ça oui ! Elle l’est même trop : on se dit rapidement que tout cela manque décidément bien de nerfs. Où sont l’énergie et la fantaisie de groupes tels que Canned Heat, les Who et autres Sha na na ? On aura beau chercher, on ne trouvera pas. Mais sans doute n’est-ce pas si grave tant cette plongée en ce morceau d’été japonais de 1969 n’est finalement pas si déplaisante. La perfection n’est pas là, mais sans doute n’est ce pas si grave. Seule importe cette captation d’un moment éphémère résolument tourné vers le plaisir de l’instant présent. Même si la fin, tout comme celle de Woodstock, avec sa splendide collection de détritus jonchant le sol, n’est pas sans transformer cette éphémérité en futilité.

 Retour à l’état de nature mais pas trop non plus hein !

 

(1) D’ailleurs, qu’étaient réellement le demi million de spectateurs à Woodstock ? Voir ce témoignage.

 

Misora, de Sachiko Kanenobu (1972)

L’écoute d’une très belle chanson d’Iron & Wine m’a mis d’humeur folk pour tout le week-end. Les inévitables Happy end seront de la partie pour sûr ! mais tout aussi inévitablement une jeune femme dont je n’ai pas encore parlé en ces pages.

Pour les lecteurs qui seraient intéressés de se constituer une petite collection de folk made in Japan mais qui ne saurait par où commencer, vous pouvez d’ores et déjà aller commander Misora de Sachiko Kanenobu.

Et délicieuse avec ça !

Réalisé en 1972, cet album a pour particularité d’être le premier de la première chanteuse-auteur-compositrice japonaise. Découverte à 18 ans à Osaka, Sachiko signe en 1968 chez le premier éditeur indépendant japonais, URC (Underground Record Club), label qui changea considérablement le paysage musical japonais avec des groupes tels que Happy End, Folk Crusaders ou Kenji Endo.

On a pu la surnommer à cette époque la « Joni Mitchell japonaise », comparaison flatteuse mais réductrice en ce qu’elle assimile Sachiko à une simple imitation d’une artiste américaine (un peu comme si l’on qualifiait Happy end de « Buffalo Springfield japonais », pas faux mais un peu rapide). Pourtant, comme les meilleurs artistes japonais folk de l’époque, elle a su trouver le moyen de sonner naturellement de façon japonaise sans que l’auditeur soit toujours tentés de se dire à chaque coin de chanson « cela me fait penser à untel ou unetelle ».

Difficile à l’écoute de ce Misora de ne pas être charmé par la simplicité, l’innocence et la douceur qui se dégagent des chansons de Kanenobu. Souvent limitées à leur plus simple expression formelle (une voix, une guitare), elles résistent fort bien au temps. Le titre éponyme, à la fois gracieux et la simplicité même, donne tout de suite le ton :

La palette sonore s’enrichit dans le deuxième morceau, あなたから遠くへ, avec un orgue discret et un tam tam accompagnant gentiment un refrain entraînant, immédiatement accrocheur. Le genre de morceau que j’aime à écouter le matin devant mon bol de chocolat. Ça nettoie l’esprit et fait mieux passer le fait de se lever à 6H15 pour aller au boulot.

Le troisième morceau en revanche passe sur l’air de « va te coucher ». Beau, très doux, mais pas mon préféré.  Je le vois comme une sorte de préparation au morceau suivant, plus enlevé avec des sonorités country très plaisantes :

Fermez la portière, mettez le contact, allumez l’autoradio, vous êtes partis pour une balade sur les routes japonaises 70’s, un peu comme l’un des jeunes héros du Mouchoir Jaune (ouais, je sais, c’est le problème lorsque l’on passe son temps à sniffer de vieux films, le soupçon de pédanterie n’est jamais loin).

Si vous êtes à nouveau convaincu avec ce morceau, je ne vais pas insister, le reste de l’album est de la même eau. Évoquons juste pour terminer le  neilyoungien Aoi Sakana :

Si l’on aime le folk et la musique japonaise de l’époque, Misora est donc un petit bijou qu’il se faut posséder. Notons d’ailleurs que s’il s’est taillé un succès certain lors de sa sortie, il a par la suite connu une traversée du désert non moins certaine. La faute à Sachiko. Quelques mois avant la sortie de l’album au Japon, elle rencontre en effet à Tokyo Paul Williams, rock critique chez Crawdaddy et Rolling Stone. L’idylle fonctionne tellement bien qu’elle décide de quitter le Japon pour les States afin d’aller vivre avec lui, alors même qu’elle ne parlait pas anglais et qu’elle se trouvait au début d’une carrière prometteuse. Elle vit d’abord à New York puis elle s’installe en Californie où elle élève ses deux fils.

La carrière de Sachiko a d’emblée pris du plomb dans l’aile alors qu’elle venait tout juste de décoller. Malgré tout, deux années plus tard, la chanteuse ressent comme une petite velléité de reprendre sa carrière. Elle retourne au Japon afin de récupérer les bandes de Misora, et sans doute aussi celles d’autres chansons. Malheureusement, les types de chez URC, un peu rancuniers vis-à-vis de son départ précipité, lui rétorquèrent que les bandes, ben, ils les retrouvaient plus !

Un tantinet écœurée de l’industrie musicale, Sachiko regagne les States en se disant qu’on ne l’y reprendrait plus, qu’elle et la musique, c’était bien fini.

Curieusement, sa carrière faillit repartir au début des 80’s, et ce grâce à une rencontre pour le moins improbable. Alors à New York, elle y fait la rencontre d’un écrivain qui, après l’avoir entendue chanter dans une soirée, l’encourage chaleureusement à revenir à la musique. Allant même au-delà des simples conseils, cet auditeur enthousiaste va jusqu’à payer de sa poche les premières sessions d’enregistrements pour ce qui aurait dû être le premier album de Sachiko en anglais. Mais il était dit que la carrière de l’artiste serait un peu maudite puisque l’écrivain en question n’était autre que…

Philip K. Dick !

On est alors peu avant la sortie de Blade Runner, et l’écrivain va bientôt casser sa pipe. Comme par un fait exprès, sa mort interviendra en plein durant les séances d’enregistrement, Sachiko n’aura alors plus qu’à retourner à sa vie familiale.

Il est bien dommage que ces deux événements aient détournée Sachiko de la vie musicale, qui sait quels albums elle aurait pu sortir ? À la place, son œuvre définitivement embryonnaire se relança timidement dans les 80’s à travers quelques albums confidentiels pour l’Allemagne où elle se produisit sur scène, et bénéficia surtout au début des années 90 d’une redécouverte pleine d’éloges de la part d’artistes tels que Kanji Ozawa et Takako Minekawa. Maintenant révérée comme une pionnière du folk au Japon, elle a repris sa carrière cette fois-ci plus orientée du côté de la world music, en compagnie d’un chanteur pakistanais.

Vous hésitez encore ? Allons, une artiste produite par Haruomi Hosono ne peut pas être complètement mauvaise… (argument massue à l’usage des inconditionnels du génial moustachu)

Happy End, Kazemachi Roman

Dans l’ensemble, j’ai moyennement aimé Lost in Translation. Mais je ne remercierai jamais assez ce film de m’avoir fait découvrir Happy End. Ceux qui ont adoré la deuxième réalisation de Sofia Coppola ou qui ont acheté la BO connaissent ce groupe, en tout cas un de leur morceau phare, Kaze wo atsumete. On l’entend une première fois, très étouffé, provenant d’un local de karaoké. Puis on le réentend lors du générique de fin, à la suite d’un instrumental. Lire la suite Happy End, Kazemachi Roman