Archives du mot-clé Gô Ayano

Mukoku (Kazuyoshi Kumakiri-2017)

Rage against the kendo

Toru est un lycéen féru de rap qui un jour, montre par hasard qu’il a d’incroyables dispositions pour le kendo. Sa route lui fait croiser celle de Kengo, autrefois prodige de Kendo mais désormais écorché vif ravagé par l’alcool, du fait d’un drame familial qui ne cesse de le ronger…

Moins connu internationalement que Sion Sono, moins festivalisé que Naomi Kawase, Kazuyoshi Kumakiri ne reste pas moins un réalisateur japonais parmi les plus intéressants à suivre. Son film de 2014, My Man, relatant une histoire incestueuse dans un Japon enneigé, m’avait saisi par la noirceur des relations familiale portée à l’écran par une photographie marquante. Aussi, ayant fait l’impasse sur son dernier film (Dias Police : Dirty Yellow Boys), adaptation d’un drama que je n’avais pas vu, j’attendais avec impatience son prochain, d’autant que l’histoire promettait de se dérouler dans le monde du kendo, univers que j’avais déjà fort goûté dans le Ken de Kenji Misumi, référence absolue (et peut-être unique, j’ignore s’il y a eu d’autres films sur le sujet) dès que l’on associe kendo et cinéma.

Le plaisir ressenti lors du visionnage a été à la hauteur de mes attentes : cela a été de nouveau une bonne claque, et ce dès l’ouverture du film. On y découvre le drame originel de Kengo (il a tué accidentellement son père lors d’une confrontation au kendo) ainsi que la personnalité de Toru, jeune chien fou épris de rap, ayant sans doute lui aussi à composer avec un drame personnel et semblant doté d’un don naturel pour le kendo.

Le débraillé Toru ne va pas tarder à subir l’influence de Mitsumura sensei.

Il serait intéressant de savoir si Kumakiri a puisé son inspiration dans le Ken de Misumi car la construction autour des deux personnages n’est pas sans rappeler celle des deux héros du film de 1964. On y avait une opposition entre Jiro, jeune homme anachronique dans le Japon des années 60, qui voyait dans le kendo un prolongement d’un esprit samouraï, une activité d’excellence permettant de parfaire à la fois le corps et l’esprit. A l’opposé se trouvait un jeune homme de sa génération, Kagawa, doué mais gâchant son talent dans les plaisirs de son époque. Dans Mukoku, en dehors de l’ingrédient du drame familial, l’opposition entre Toru et Kengo fait penser à celle entre Jiro et Kagawa. Si Toru a des allures de Kagawa au début du film, très vite (peut-être un peu trop d’ailleurs, le revirement vers une pratique sérieuse et assidue du kendo paraît un peu artificiel) il va s’adonner avec passion au kendo, polissant sa pratique sous la douce férule de son mentor, maître Mitsumura. Contrairement au rap qui, lors d’une des scènes inaugurales du film, n’est qu’explosivité et ne contribue qu’à faire resurgir un malaise enfoui en lui, le kendo permet à la fois de faire jaillir une certaine rage (fabuleux hurlements qui jaillissent dans le silence du dojo) tout en gardant un parfait contrôle de soi. En cela il finit par se rapprocher de Jiro. Le kendo devient pour lui un style de vie faisant partie de son quotidien et aussi bien lié à son intériorité qu’à son rapport au monde. Une pratique qui emprunte aussi bien au zen qu’à la mystique bouddhiste.

Pour Kengo, c’est différent. Ayant tué accidentellement son père lors d’un duel au kendo, il s’engouffre dans le désespoir et dans les vices du monde moderne, vices qui lui détaille un jour une vieille au cimetière où repose sa mère. Dans son cas, c’est essentiellement l’alcool et les femmes. Kengo reste cependant un adversaire quasi invincible quand il s’agit de se frotter avec quelqu’un le bokuto à la main. Mais son art est devenu celui d’un possédé, d’un enragé à la Ashita no Joe qui a oublié depuis longtemps ce qu’est la maîtrise de soi intérieure et qui n’en est que plus malheureux. Double inversé de Toru, mais fasciné par ce dernier, tout comme Toru l’est d’ailleurs par ce « grand frère » annonciateur de ce que pourrait être son futur s’il ne prenait pas garde à se maîtriser par la voie du kendo, Kengo va devoir trouver un chemin pour tenter de s’affranchir de ses démons intérieurs et du spectre de ce père autant haï que vénéré, désormais réduit à un légume sur un lit d’hôpital.

Cigarette, alcool, cheveux longs et bijin : le quarté gagnant de Kengo.

Le cinéma japonais nous abreuve à longueur d’année d’anime, de dramas et de films puiisant leur sujet dans les supokon, ces mangas de sport exaltant des valeurs telles que la ténacité et le fighting spirit. C’est parfois très bon (Kuroko no basket, Ballroom no youkoso), mais parfois creux et irregardable. Avec Mukoku on se retrouve avec un titre à mettre à côté de l’excellente adaptation cinématographique du Ping Pong de Matsumoto (film de Fumihiko Sori sorti en 2002).  On troque la petite raquette contre le bokuto qui fend l’air et aussi la gueule si l’on est sans protection. Dans les deux cas l’effet est le même : le plaisir d’avoir suivi l’évolution de deux êtres que tout oppose mais aussi que tout contribue à associer inextricablement. Sorte de yin et de yang de dojo qui, lorsqu’ils seront réunis lors d’une ultime scène, fusionneront pour achever de donner un sens à leur existence. Si Mukoku peut ressembler à Ken, il en est aussi la réponse plus radieuse, quoique plus enragée aussi.

8/10

A Bride for Rip Van Winkle (Shunji Iwai – 2016)

bride-for-rip-van-winkle-poster

Nanami Minagawa est une jeune femme qui vient de trouver l’âme sœur sur internet. Enfin, « âme sœur » est un bien grand mot puisque ses confessions anonymes sur un réseau social semblent indiquer qu’il s’agit pour elle moins d’une véritable passion que d’un besoin de combler un vide. Bref la voilà devenue la petite-amie d’un jeune homme sans histoires, puis sa future épouse puisque le couple fait le projet de sauter le pas. Les deux familles sont d’accord pour le mariage, il ne reste plus qu’à organiser le repas de noces. Problème : Nanami ne voit que deux connaissances qu’elle pourrait inviter alors que son mari en a plusieurs dizaines. Elle décide alors de s’offrir les services d’une entreprise d’un jeune homme, Amuro, entreprise qui propose justement de faire venir des comédiens qui feront semblant d’être des proches à elle. Le mariage se passe bien mais quelques jours plus tard, Nanami découvre une boucle d’oreille dans son salon en faisant le ménage. Suspectant une tromperie de son mari, elle décide à nouveau de faire appel aux services d’Amuro   afin d’en avoir le  cœur net…

bride-rip-van-winkle-1

リップヴァンウィンクルの花嫁 (Rippu van winkuru no hanayome)

D’une durée de trois heures, A Bride for Rip Van Winkle m’a d’abord fait croire que j’allais assister à un film de la trempe d’un Love Exposure. Difficile en effet de ne pas être porté par la première heure durant laquelle on prend connaissance du personnage de Nanami. On assiste à sa rencontre avec Tetsuya, à leur mariage puis à une désagrégation de tout ce qui faisait son bonheur en carton. Découverte que son mari la trompe (c’est du moins ce qu’elle croit), machination qui la fait passer aux yeux de sa belle-famille pour une mauvaise épouse, expulsion ignominieuse du domicile conjugale, la condamnant à errer hagarde dans les rues avec deux grosses valises, tout cela constitue une heure serrée qui prend à la fois son temps tout en captivant le spectateur, lui donnant l’impression de n’avoir vu qu’une petite demi-heure.

bride-rip-van-winkle-2

On est charmé par l’aspect conte de fées moderne de la chose. Nanami est une sorte d’anti-Cendrillon. Pas de rêves sucrés d’un prince charmant, juste une envie confuse de faire comme tout le monde. Aussi porte-t-elle son dévolu sur le premier venu rencontré sur internet. Tout s’enchaîne ensuite avec le mariage qui arrive rapidement mais qui est lui aussi quelque peu vérolé. Nanami vit la consécration de son petit conte de fées personnel, mais tout cela sonne faux. Aux images de bonheur se superpose un certain malaise. D’abord à cause de ces comédiens qui ont été engagés, comme si montrer que l’on n’est pas solitaire, que l’on a un tas d’amis, était plus important que de montrer sa véritable vie, sans crainte du qu’en dira-t-on. Ensuite à cause du mari que le spectateur, du fait de quelques scènes précédant le mariage, a bien du mal à sentir. Bref, si dans un conte de fées ordinaire le mariage est le point d’arrivée qui satisfait tout le monde, il constitue ici un point de départ qui va propulser Nanami-Cendrillon dans une période trouble et l’amener à connaître les mêmes occupations que l’héroïne de Perrault puisqu’elle va se trouver contrainte de faire le ménage afin de gagner sa vie.

bride-rip-van-winkle-3

A cet instant du film, j’avoue, j’aurais aimé que les malheurs de Nanami se poursuivent. Pas de sadisme de ma part, non, juste une fascination liée à cette première heure parfaitement maîtrisée et qui aurait pu se prolonger encore une bonne heure sans aucun problème. Et puis, il faut évoquer aussi les activités d’Amano qui utilise des moyens très particuliers pour aider Nanami. On se gardera ici de révéler comment il s’y prend pour résoudre cette histoire d’infidélité au sein du couple Nanami-Tetsuya. Disons juste que le procédé utilisé lui donne une aura de bon génie de son temps, qui n’hésite pas à plonger les mains dans certains sombres aspects de l’humanité qui donnent au film un côté « conte de fées pour adultes » pas déplaisant. Nanami rencontrera par exemple une sorte de Barbe-Bleue et on craindra qu’elle ne soit obligée de passer à la casserole. Heureusement Amano interviendra mais d’une manière qui laissera planer le doute sur le véritable but de son action. Mais là encore, n’en disons pas trop. J’ai juste espéré qu’Iwai poursuive dans cette veine, avec une Nanami qui sombre et un Amano veillant dans l’ombre pour la relever à chaque fois.

bride-rip-van-winkle-4

Sauf que, voilà, le film change de braquet dès l’apparition de Mashiro (jouée par la chanteuse Cocco), AV idol qui s’amourache de Nanami. Dès lors commence de longues scènes où l’on voit les deux jeunes femmes s’épanouir dans leur nouveau bonheur. On voit bien ce qu’a voulu faire Iwai, montrer cette fois-ci une union réellement heureuse, épanouie, à mille lieues de ce qui est attendu comme modèle par la société. Il s’agit ici d’une relation gentiment homosexuelle entre une actrice porno et une femme qui a pour l’instant tout raté dans ce qu’elle a entrepris. On ne mettra pas en cause le côté gracieux de la chose, très bien mis en scène par Iwai mais justement, tout cela n’est pas non plus sans déboucher sur une impression de déjà vu. Voir les jeunes femmes esquisser gracilement des pas de danse fait aussitôt penser à Hana and Alice. Le néophyte pourra cependant apprécier, encore que le choix de Cocco, comparé à celui de Haru Kuroki dans le rôle de Nanami, n’est pas toujours enthousiasmant. Là aussi, on regrette d’autant plus que le film ne se soit pas davantage concentré sur le personnage de Nanami, personnage effacé mais magnifiquement incarné par Kuroki.

bride-rip-van-winkle-6

En tout cas, voilà, attendez-vous à un tunnel sentimental d’une heure et demie entre deux filles. Là aussi toujours dans une perspective de conte de fées. On remplace le prince charmant par une JAV idol charmante, le château par une somptueuse demeure dans laquelle il va falloir insuffler de la vie (on songe au château dans la Belle et la Bête). On n’oublie par le motif du baiser et celui de l’empoisonnement, et le film n’a plus qu’à connaître, après cet acmé féerique durant lequel Nanami a oublié ses rapports sociaux par le prisme de son portable au profit d’un réel lien humain, une conclusion vers la renaissance. Et là, il faut reconnaître qu’Iwai parvient à donner un regain d’intérêt à son histoire, avec une scène chez la mère de Mashiro, scène qui n’est là aussi pas sans rappeler Sion Sono. Pas tant Love Exposure mais plutôt Guilty of Romance, avec l’odieuse mère du personnage de Mitsuko. Influence sonoienne ou pas, la scène, réussie, nous montre l’ivresse – dans tous les sens du terme – qui saisit les personnages afin de surmonter une tragédie. L’hystérie a vraisemblablement une part de feinte mais qu’importe, ce que semble suggérer le film à cet instant et au regard du mariage mis en scène au début du film, c’est que la feinte peut permettre dans certains cas d’apaiser les âmes. Les acteurs du mariage sont finalement positifs en ce qu’ils permettent à la mariée de trouver une quiétude. Leur feinte est finalement plus acceptable que celle que la société oblige de mettre en place pour préserver on ne sait quelles convenances (ainsi l’écoeurement de la mère du marié qui jett les hauts cris en apprenant le stratagème de Nanami ou encore le fait que fait qu’elle a omis de préciser que ses parents étaient divorcés). La mère de Mashiro, au départ détestable, pourra à la suite de cette scène se retrouver en tant que mère vis-à-vis d’une fille dont on suppose que le métier d’AV idol n’a pas facilité les relations.

bride-rip-van-winkle-5

Quant à Nanami, ce sera la quiétude qu’elle retrouvera à la fin. Montrée au début sans cesse recroquevillée sur la minuscule fenêtre de son portable (variation du « miroir Ô mon miroir » de Blanche-Neige ?), on la verra à la fin au milieu d’un appartement lumineux, entourée de fenêtres qu’elle ouvrira pour regarder l’extérieur. La solitude domine mais semble alors préférable à l’amitié virtuelle de la première partie du film. Conclusion heureuse qui sauve le film in extremis d’une parenthèse sentimentale un brin longuette.

7,5/10

Shinjuku Swan (Sion Sono – 2015)

shinjuku swan poster

Un jeune un peu paumé, Tatsuhiko, décide de débarquer à Shinjuku pour y faire fortune. Il y rencontre rapidement Mako, un recruteur de scouts, ces hommes collants chargés dans les quartiers chauds genre Kabukicho d’alpaguer les jolies filles pour leur proposer des jobs allant de l’hôtesse à la prostituée en passant par l’actrice d’AV. Comme Mako semble avoir de la sympathie pour le blondinet et ses aptitudes de bagarreur, il l’engage et ce dernier ne tarde pas à montrer, malgré un style personnel, des dispositions pour le boulot. La situation se complique lorsqu’une bande rivale de recruteurs commence à avoir de sérieuses ambition sur Shinjuku, voire Tokyo dans son ensemble…

shinjuku swan 1

新宿スワン (Shinjuku Swan)

En attendant Whispering Star avec le retour à l’écran de la muse de Sono, et en attendant aussi que je me décide à voir Love & Peace qui décidément ne m’inspire pas confiance, je continue ma rétro 2015 des cinq films pondus par Sono durant cette année avec ce Shinjuku Swan qui, là aussi, m’incitait à une certaine prudence. A voir la bouille du blond décoloré sur l’affiche mais aussi la B-A nerveuse, on pouvait craindre craindre un Sion Sono que je n’aime pas, celui de Why don’t you play in Hell ? comprenez le Sono qui surfe sur la notoriété que lui a procuré Love Exposure en reprenant les thèmes et le dynamisme de ce film mais en le décuplant, livrant un film aussi vain qu’abrutissant.

shinjuku-swan-2

Deux jeunes hystériques en train de courir bruyamment dans une rue. Avais-je vraiment envie de voir ce film ?

Eh bien, bonne surprise, il n’en est rien. Sans être non plus un chef-d’œuvre, Shinjuku Swan est loin d’être le nanar annoncé et se paye même le luxe d’être assez accrocheur pour suivre sans déplaisir cette histoire de près de deux heures et demie. Très loin de la boursouflure pailletée (mais parfois réjouissante) de Tokyo Tribe, Shinjuku Swan développe une intrigue en se concentrant sur ces deux clans de scouts dont l’un choisit la voie de la drogue pour étendre plus vite son pouvoir. C’est une restriction narrative bienfaisante qui permet de cerner efficacement les enjeux et d’éviter un trop plein de personnages et de fils narratifs alambiqués.

shinjuku swan 3 shinjuku swan 4

Les deux clans : les Burst (en haut, c’est celui auquel appartient Tatsuhiko) et les Harlem.

Autre  (assez) bonne surprise : le personnage de Tatsuhiko joué par Gô Ayano est finalement supportable. Marqué durablement par la pitoyable prestation de l’atroce Hiroki Hasegawa dans Why don’t you play in Hell ? (raison pour laquelle je repousse le visionnage de Love & Peace puisqu’il en est le personnage principal), je craignais un jeu grimaçant et hystérique mais finalement, sans être non plus sobre, loin s’en faut, Ayano campe relativement bien son personnage et parvient même à le rendre attachant.

Dois-je le préciser ? Comme il n’aura échappé à personne que Sono, se rapprochant de la soixantaine, développe plus que jamais une cinégénique obsession pour les petits lots à gros seins, c’est tout naturellementque l’on retrouve une armada de bijins tombant dans les filets des scouts les plus cyniques..

shinjuku swan 5

La fréquence de ce type de plan dispose d’un ration fort agréable, pas de crainte à avoir de ce côté-là donc.

Forcément, ça ne fait pas de mal aux mirettes même si on a un peu de mal à saisir le propos de Sono, coincé entre une volonté de montrer une exploitation parfois brutale des jeunes femmes qui n’est pas sans rappeler certaines scènes de Guilty of romance, mais aussi une gente féminine parfaitement heureuse de son sort et même parfois volontaire, demandeuse de toujours plus de clients afin de se payer le sac Vuitton de ses rêves. Comme le film fait à un moment le lien avec Le Petit Prince de Saint Exupéry et les univers de contes de fées, cette indécision reste cependant pertinente. Noyé dans l’univers néonisé de Shinjuku, le théâtre où se déroule l’action apparaît comme un univers de fantasmes et de contradictions où insouciance consumériste et désespoir se côtoient. Tatsuhiko avec ses bons sentiments ne pourra tout régler. Aussi se contente-t-il d’être là, de gagner de l’argent en faisant son travail, d’être même apprécié par le jeunesse ambulante du quartier et, si le hasard lui fournit l’occasion, sans doute il n’hésitera pas à reprendre son armure de chevalier blanc pour venir en aide à une petite Cosette voulant sortir des griffes de son mac.

shinjuku swan 7 shinjuku swan 8

On songe ici à la franchise vidéo-ludique de Sega, Yakuza, franchise qui avait été adaptée il y a quelques années par Takeshi Miike. On a le même type de héros de mauvais garçon bagarreur prompt à s’émouvoir et à venir en aide aux paumés de cet immense terrain de jeu qu’est Shinjuku et qui offrira son lot de rencontres sexy et de trognes à malaxer avec les poings (la scène de baston dans le bowling m’a fortement fait penser au jeu). Pas besoin de chercher longtemps les quêtes, il suffit de marcher dans les principales artères et d’observer, les victimes des activités interlopes du quartier tomberont d’elles-mêmes sous son regard acéré (un scène amusante avec Tatsuhiko et Mako n’est d’ailleurs pas sans faire un amusant clin d’œil à Watson et Sherlock Holmes).

A la fois romantique et cynique, Shinjuku Swan s’avère donc être un film plutôt réussi et qui peut faire comprendre pourquoi Sono développe actuellement une suite, tant l’histoire et le quartier qu’elle utilise est un concentré de toutes ses thématiques : la nuit, les secrets de personnes en apparence respectables, la violence, le sexe et les filles fortement pulmonées. Mon unique réserve : un choix musical peu inspiré, très loin des morceaux de Yura Yura Teikoku ou des oeuvres appartenent au répertoir classique. Mais comme Why don’t you play in hell ? avait usé de cette veine en donnant l’impression de constituer une plate resucée de Love Exposure, ce n’est peut-être pas si mal.

6,5/10

 

the Snow White Murder Case (Yoshihiro Nakamura – 2014)

snow-white

Miki Noriko, une magnifique jeune femme travaillant dans une entreprise de cosmétique, a été retrouvée morte, tuée d’une douzaine de coups de couteaux avant d’être brûlée vive. Un jeune reporter, Yuji, reçoit alors d’une amie qui se trouve aussi être une collègue de la victime une importante information : d’après elle, tout porte à croire que Miki a été tuée par Shirono, une autre collègue a priori instable et jalouse de ses succès. Le jeune reporter décide illico de mener l’enquête…

A priori rien de bien excitant dans ce Snow White Murder Case dont l’esthétique drama, avec ses couleurs, son montage, sa musique et le jeu de ses acteurs, avait de quoi rapidement me refroidir. Et puis, passée la demi-heure, je dois reconnaître que Nakamura a su rendre son propos intéressant en instillant à son récit une incertitude pirandélienne finalement assez plaisante. Car SWMC, c’est un peu une illustration du À chacun sa Vérité du dramaturge italien. A aucun moment Yuji ne met en doute le tuyau de son amie. Pour lui, Shirano est une piste intéressante qui peut lui apporter potentiellement un scoop qui le fera apprécier de ses supérieurs. Aucun doute non plus de la part des parents qui ne cherchent pas à défendre leur fille ou des collègues qui n’hésitent pas à balancer leur venin. Et évidemment aucune pitié à attendre des Twittos (auxquels Yuji se joint volontiers et assez imprudemment) qui réclament prison voire peine de mort pour Shirono. Comme pour parachever sa culpabilité, le film nous montre par deux fois le résultat journalistique du travail de Yuji. On assiste à son reportage pour la chaîne où il travail, séquence qui résonnera familièrement aux rétines de ceux qui sont habitués aux montages nippons télévisuels constitués de gros caractères, de voix dramatisant les révélations et de gros effets pour édifier le spectateur et instiller en lui des certitudes. Le tout accompagné des mines graves des invités sur le plateau qui ne peuvent que confirmer que oui, cette Shirono est décidément bien inquiétante.

Da la belle ouvrage journalistique, ouvrage qui va se voir à la fin de la première heure un peu malmenée par le courrier d’une spectatrice ulcérée par le portrait assassin que l’on a pu faire de son amie d’enfance. Elle la connait parfaitement et sait combien elle serait incapable de tuer quelqu’un. Durant une dizaine de minutes, les deux versions vont se combattre mais ce sera la plus nocive, la télévisuelle qui l’emportera. Dans une scène significative où l’on voit les parents de Shirono se prosterner devant le journaliste, on voit l’arrière-plan la grand-mère, alitée, qui affirme faiblement que l’assassin n’est sûrement pas Shirono. A nouveau la version antagoniste, autant dire que le témoignage de la grand-mère ne sera pas retenu au montage du reportage. Shirono, dans son costume de meurtrière jalouse jusqu’à la folie, est bien plus croustillante.

Évidemment le spectateur, lui, comprend bien que le regard sarcastique porté sur le travail journalistique sous-entend bien que ce n’est pas Shirono qui a tué. Scène amusante : dans son enquête Yuji croise le chemin d’une amie d’enfance de Shirono, amie devenue hikikomori. Un début de leçon, une mise en garde est alors donnée au jeune homme lorsqu’elle lui demande à la fin de son récit ce qui l’incitait à croire que ce qu’elle a dit est la vérité. Evidemment Yuji n’en tiendra pas compte et l’on se doute que c’est tout son beau château de cartes qui va bientôt s’écrouler.

Snow White 16

La deuxième partie du film s’ouvre sur une scène où l’on voit une Shirono malheureuse dans une chambre d’hôtel et qui s’apprête à faire le récit de son histoire avant, sans doute, de se suicider. Et là, on quitte le patchwork du journaleux, avec gros grain et montage faisant dans le sensationnel, pour le travail du cinéaste qui qui va se fondre avec la vie d’un de ses personnages. D’une focalisation externe qui se limitait à la surface des révélations débiles des collègues de Shirano, on passe à une perception interne qui ne nous cachera rien de ce qui a bien pu se passer entre ces O.L. Sans être non plus géniale, la deuxième partie se laisse quand même regarder et, dans ses bons moments, apprécier avec ce climat gentiment vénéneux empruntant énormément aux livres pour enfants ou aux contes de fées. Si l’on retient l’idée du Snow White du titre (dans le film le nom d’un modèle de savon), le parallèle avec l’histoire de Shirono est flagrant. Miki Noriko est moins Blanche Neige que la reine qui ne supporte pas qu’une autre soit plus belle qu’elle (motif décliné une deuxième fois avec une ancienne « camarade » de classe de Shirono). Pas vraiment de nains mais bien un prince charmant en la personne de Mamiya Tarazuka, violonneux bien coiffé pour lequel Shirono en pince. Citons aussi un empoisonnement et, au-delà de Blanche Neige, on retrouve le signal dans la nuit, le geste magique, ou encore la dichotomie entre beauté extérieure et pureté de l’âme. Film policier, drame psychologique aux allure de conte de fées, film satirique sur la perception déformée des médias et des réseaux sociaux (et du côté quart d’heure de célébrité » cher Warhol qui amène à se transformer face à la caméra et à mentir), the Snow White Murder Case a pour ambition d’épouser tout cela à la fois et parvient finalement à évacuer au fur et à mesure une impression de film brouillon et potentiellement insupportable avec ses incrustations au début de messages sur Twitter.  Assez joliment, le film se terminera d’ailleurs sur ces messages en incrustation, bribes de pensées qui ont réponse à tout et qui ont la force de leur certitude et de leur moralisme à deux balles. La bulle poétique douce-amère de Shirono était bien appréciable. Mais elle apparaît bien fragile face à une bêtise foncièrement médisante et qui apparaît aussi obsessionnelle qu’inarrêtable.

Snow White 15

7/10