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Tenue ascétique exigée

Journées du 6,7 et 8 août

Certains ont la permission de minuit, moi j’ai eu la permission de Tokyo : Madame a accepté que je passe trois jours dans la capitale, seul, mais ce qui s’appelle être vraiment seul : c’est-à-dire sans avoir des clampins dans les jambes qui, quoique bien gentils, ont un gros impact sur l’emploi du temps quotidien, et sans Madame qui, là aussi, malgré toute les qualités dont elle fait montre est une bien piètre marcheuse et a souvent pollué mes marches de pauses excessives.

A moi la liberté donc, et c’est tout fébrile d’excitation que je descendis du Shinkansen pour retrouver, dix ans plus tard, les délicieuses sensations qui m’avaient assailli lors de mon premier voyage au Japon. Ce ne fut pas aussi intense, la familiarité ayant remplacé la surprise, mais extrêmement agréable quand même. Je n’entre pas dans les détails de ces trois journées, certains épisodes ayant ayant été évoqués (Jimbocho et la Golden Gai). Disons juste que les kilomètres à pied ont été dignement enquillés, l’œil à l’objectif, le sourire aux lèvres et fatalement avec un goût de reviens-y.

Le 8 je repris le Shinkansen pour rejoindre la tribu à Takatsuki. Finie la tranquillité mais revoir certaines bouilles m’allait bien aussi. Fini aussi le beau temps, un typhon étant de passage dans la région d’Osaka. De quoi pourrir le programme du lendemain et me faire regretter amèrement l’asphalte tokyoïte et pourtant, c’était mal connaître Olrik, cet homme décidément plein de ressources qui sut parfaitement deviner quel pouvait être la meilleure sortie à faire avec un temps de gogue et flanqué de deux lardons…

clochard shibuya

Clochard à Shibuya (qui chercha à me taxer un coca cola)

affiches harajuku

Panneaux publicitaires à Harajuku.

moine ueno

Bonze à Ueno

maître vitalis

Mandarake : le seul endroit au monde où l’on peut acheter une figurine de maître Vitalis.

Pour une poignée de gambettes

Quelques minutes avant de tomber sur la silhouette rondouillarde de Jim O’ Rourke, j’ai croisé une chose qui n’avait rien, mais alors rien du tout à voir avec de quelconques bourrelets, des cheveux gras trempés de sueur ou encore de la pilosité plus ou moins entretenue. Pas de vêtements amples non plus. Ici, c’était plutôt le royaume de la jupe haut perchée et tellement serrée qu’il aurait été inconvenant de ne pas diriger vers elle mon reflex, d’autant que la jupe était fichée au sommet d’une paire de jambes bien plus profilées que les tours de la mairie de Tokyo. Pas aussi haut que les tours célébrées par Gainsbourg dans New York USA, mais on n’en a pas moins le vertige. Et le haut des deux tours n’est pas mal non plus. On appréciera le petit geste de la main gauche pour avoir l’air d’une gravure de mode au moment où la belle remarqua un certain Canon braqué sur elle. Bien plus que les petits thons qui se commettent sur le pont Yoyogi, c’est ça pour moi, l’esprit Harajuku, de la taille mannequin sur l’asphalt et qui tient la dragée haute aux peroxydées sur les murs.

« Excuse me, are you Jim O’Rourke ? »

« Tiens ?! Toi ici ? Ben merde alors !  Le monde est petit ! » Qui n’a pas clamé ce cliché au moins une fois dans sa vie ? Qui n’a jamais été surpris de tomber à la plage sur une connaissance en train de se faire dorer la pilule juste quelques mètres à côté de vous ? Effectivement, à chaque fois on se dit qu’il est petit, le monde, pour que de si faibles probabilités de rencontre se réalisent. Mais tout cela n’est rien par rapport à ce que j’ai expérimenté cet été.

Le premier exemple, sans aucun doute possible le high score de sa catégorie : j’étais à l’entrée du pont de Dotonbori. Je n’explique pas à nouveau ce qu’est Dotonbori, je l’avais déjà fait lors d’un précédent article. Je rappelle juste au passage le côté fourmilière de l’endroit, sorte d’équivalant osakesque de Shibuya. Bref, je me trouvais là, en plein milieu d’après-midi, à shooter des visages intéressants. A un moment un groupe de minettes approche et continue son chemin à ma gauche. Rien d’extraordinaire sauf que l’une d’elle a décroché de son groupe et me regarde, perplexe. Je la regarde aussi, perplexe aussi, me demandant ce que cette jolie fille me veut. Le scène où l’on se regarde ne dure que cinq secondes mais j’ai rarement eu l’impression d’un temps aussi suspendu où l’on sent que quelque chose est en train de se passer. Durant ce court instant elle se rapproche, je vois à certains mouvements imperceptibles de ses lèvres qu’elle brûle de me dire quelque chose mais qu’elle n’est pas encore assez sûre. Elle finit pourtant par la dire sa phrase, ou plutôt son mot : « Olrik ? » (vous aurez évidemment compris que c’est mon prénom qu’elle lâcha, la frêle enfant étant à mille lieues de se douter que je suis l’inénarrable autant que redoutable Olrik).

A ce moment j’étais pas loin d’avoir la mâchoire tombant sur le bitume façon Tex Avery. Je me contins cependant, rassemblai mes souvenirs et essayai de me rappeler qui était cette personne. Ce n’était pas si difficile car cette connaissance datait de l’année précédente. Mais il en va des Japonaises comme de la bonne foi d’une femme : en perpétuel changement. C’était le cas ici avec une nouvelle coiffure et une autre couleur de cheveux qui me mirent en difficulté. Mais l’identité de la personne faillit par me revenir : Il s’agissait de 篝, une étudiante japonaise qui avait séjourné une année durant dans ma ville pour étudier le français. La communauté japonaise y étant maigre, ma femme l’avait invitée plusieurs fois à déjeuner. A la fin de son année d’étude, elle s’en était retournée à son pays, à Tokyo.

Et là, vous voyez en quoi le monde peut effectivement paraître foutrement petit. Il y a même un peu de la Twilight Zone dans ce genre d’expérience. Comme nous, 篝 avait prévu de se rendre à Osaka avec ses amies uniquement pour cette journée du 22 juillet. Comme nous, elle allait passer à Dotonbori. Et comme moi, elle s’est trouvée dans sa déambulation forcément chaotique dans un tel lieu, à l’heure H, à la minute M, et à la seconde S à cet endroit :

Tout petit décalage dans l’espace et le temps et je passais à côté du frisson de tomber sur cette sympathique personne. Frisson que je ne tardai pas à faire connaitre à ma femme, restée à siroter tranquillement au Lotteria juste en face, et à qui j’amenai 篝 sans tambours ni trompettes. Vous me passerez la description de la scène, truffée de grands cris de stupéfaction, de bouche grande ouverte et autres yeux exorbités.

Bref, après une telle rencontre, on se dit que dorénavant tout est possible. Même rencontrer Sarkozy dans un batting center vous paraît du coup du domaine du possible. C’est dans cet état d’esprit que je débarquai quelques jours plus tard à Tokyo. Après une matinée passée au Ghibli Museum (endroit sympathique mais qui a malheureusement tout de la purge du fait de la masse de touristes que l’on y rencontre. Cool pour les lardons, mais je suis bien décidé à ne plus y remettre les pieds), direction Harajuku pour humer l’air excentrique du lieu et surtout faire le portrait de quelques histrions ainsi que d’utiliser ma steadycam de poing dans la fameuse Takeshita dori.

Le parcours n’avait rien de bien original :

Arrivée par la Yamanote à la station d’Harajuku. On marche un peu pour atteindre le haut de la Takeshita Street. On la descend avec le bain de foule voulu puis on tourne à droite pour rejoindre Meijijingumae. On remonte alors pour emprunter une nouvelle fois la Yamanote et partir pour d’autres aventures.

Cette petite heure passée fut mi-figue mi-raisin. Ma douce et tendre étant quelque peu agacée de devoir se trimballer une poussette dans un lieu qui a tout de l’accélérateur de particules avec des personnes tenant lieu d’atomes, j’ai senti que je n’allais pas pouvoir bénéficier de tout le temps voulu pour prendre des photos tranquillou et qu’il m’allait falloir une nouvelle fois shooter à l’arrache, quasiment sans prendre la peine de s’arrêter pour cadrer. C’est ce qui arrivé et, malgré quelques bonnes prises, c’est un peu morose que je remontai la Meijijingumae.  C’est alors que je vis ceci : 

Une touffe de poils attira en effet mon regard. Non, il ne s’agit pas de celle de la bijin au premier plan mais de celle se trouvant juste derrière elle. Au moment de prendre la photo elle se trouvait juste derrière la femme (on voit un bout du pantalon du gus à côté de la jambe droite de la donzelle), mais quelques mètre plus loin :

WTF ?!

Cette petite taille… cette corpulence grassouillette…. cette barbe… pas de doute, c’était lui ! Oui lui, Jim O’Rourke, LE Jim O’Rourke, l’ex-Sonic Youth, le compositeur de The Visitor, album que j’ai dû écouter une bonne centaine de fois depuis sa sortie, mais surtout le compositeur de Koji Wakamatsu pour United Red Army et l’homme qui fut à l’origine du morceau qui inspira Shinji Aoyama pour faire son Eureka. A cet instant j’avais le choix : ou bien poursuivre mon chemin jusqu’à la Yamanote Line pour clore sans gloire une heure somme toute assez décevante, ou bien rattraper le gars (qui filait à toute allure) pour faire ma groupie (en tout bien tout honneur bien sûr). J’optai pour la seconde. Jim avait pris de l’absence mais c’était mal connaître les capacités athlétiques d’OIrik (vous ai-je dit que j’avais remporté le championnat de course en sac à Chattanooga, Tennessee ?). Avec mon gros sac photo sur le dos, j’eus alors l’air de Tortue Géniale poussant un sprint mais n’importe ! j’arrivai à la hauteur d’O’Rourke et parvins à le stopper non pas par un tacle à la Cantonna mais par un « Excuse me, are you Jim O’Rourke ? ». La réponse ne fut ni un oui ni un non mais un « Oh ! excuse me but I hurt my back yesterday… » passablement essoufflé. C’est en substance ce que disait sa réponse (je cite de visu). Bien content d’apprendre que l’artiste s’était latté le dos la veille, je poursuivis malgré tout. Après l’Olrik en mode Usain Bolt, c’est l’Olrik en mode fanboy qui entra en jeu en bredouillant dans la langue de Vinnie Jones des paroles pleines d’enthousiasme et d’admiration pour l’oeuvre du bonhomme, bonhomme dont la mine fatiguée et soucieuse -sans doute à cause de ce maudit dos – s’éclaira et devint souriante, amusée devant ce grand flandrin à l’accent frenchy en train de lui confier qu’il était un « big fan » de son oeuvre. D’un autre côté, pas sûr non plus que ce genre de rencontre lui arrive souvent. A part des salamy men bourrés et cons comme des manches qui pourraient le prendre pour Jim Morrisson, on a du mal à l’imaginer se faisant alpaguer tous les quatre mètres pour être pris en photo ou se voir demander une dédicace. Il prit en tout cas les quelques secondes de cette rencontre avec simplicité, presque avec timidité. J’ai souvenir d’une voix très humble, finalement la même que l’on entend ici. Souvenir aussi de deux billes bleues perçant au milieu des poils et d’un visage un brin rougeaud. J’aurais aimé les avoir plus longtemps devant moi, avec une bière à portée de de main et un calepin à proximité pour noter des réponses à une interview improvisée que je me serais fait un plaisr de poster ici mais enfin, entre la famille qui attendait en haut de l’avenue et le musicien qui filait d’un pas rapide vraisemblablement à un rendez-vous, il fallait se résoudre à faire court de peur de passer pour un importun. Après d’ultimes paroles d’admiration, je lui tirai le portrait à la va-vite, lui serrai la pogne et repris mon chemin. Grâce à une poignée de secondes et aux mystères des probabilités, cette excursion à Harajuku avait tout de suite une autre gueule.

Autre espèce de Petit Chaperon Rouge (Harajuku stlyle)

Autre exemple de Sexy Little Red Riding Hood, mais que je n’ai cette fois-ci pas laissé s’échapper. Revenant de ou me rendant à la fameuse Takeshita Dori d’Harajuku, mon regard tomba en passant sur ces jambes. Le loup qui parlait au Chaperon n’avait pas l’air bien méchant quoique soucieux, peut-être, d’avoir accès à son petit pot de beurre. Dans tous les cas, je gage que la demoiselle n’était pas sur le chemin pour se rendre chez mère-grand.

L’art d’être regardé(e)

     lart-detre-regardee

     Harajuku est le quartier de Tokyo bien connu pour ses modes vestimentaires exubérantes. S’y rendre un dimanche après-midi est un des trucs à faire au moins une fois lorsque l’on se rend à la capitale. Ce moment de la semaine est en effet celui où des hordes de jeunes gens fagottés dans des styles indescriptibles (il faudrait que j’y consacre un article entier avec moult exemples) se rassemblent sur le fameux pont menant au parc Yoyogi. Citons aussi la Takeshita street (竹下通り), petite rue très fréquentée et saturée de magasins de fringues.
On le devine, ces jeunes gens, en s’habillant ainsi (allez, je donne tout de même un exemple) : Lire la suite L’art d’être regardé(e)