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Tokyo Vampire Hotel (Sion Sono – 2017)

Un soir, alors qu’elle est tranquillement attablée dans un restaurant avec des amies, Manami voit débarquer une jeune femme excentrique qui dégaine un flingue pour tuer leurs trois voisines de table au look gothique. Problème : comme il y a beaucoup de témoins, elle se doit maintenant de buter méthodiquement toutes les personnes présentes dans le resto, à l’exception de Manami que la tueuse semble devoir amener avec elle. Mais complètement terrorisée, Manami parvient à s’enfuir et à gagner la rue. Là, elle tombe sur une autre jeune femme, « K », qui lui assure qu’elle est là pour la protéger. Elle lui apprend l’origine incroyable de Manami, ce qu’elle est vraiment, c’est-à-dire un être qui doit permettre au clan des vampires issus de la lignée de Dracula de reprendre le dessus sur le clan Corvin, clan de « Neo Vampires » extrêmement dangereux…

Faire du neuf avec du vieux, reprendre le mythe du vampire mais assaisonné à la sauce Sono, après tout pourquoi pas ? Entre ça et le zombie, l’autre grande créature fantastique, je crois que je préfère encore le vampire. Plus racé, mieux vêtu, plus sexy : normalement, avec Sono, ça doit en mettre plein les mirettes. Et de fait, Sono n’aura pas négligé dans ce drama de dix épisodes le quota de boobs (Megumi !), d’uniformes serrés et de langues fourrageuses.

Meg is back (et avec plus que jamais du monde au balcon).

Après, pour ce qui est de savoir si Tokyo Vampire Hotel est une série réussie ou non, c’est une autre histoire. C’est encore un peu trop frais dans mon esprit et comme c’est le cas pour beaucoup de film de Sono, cette fraîcheur pose problème car on est face à une œuvre de Sono de type Barnum. Comprenez que c’est un magma de personnages (à partir du troisième épisodes, quand tous les personnages se retrouvent dans l’hôtel qui donne son titre à la série, on doit atteindre le chiffre de deux cents), ça va dans tous les sens, cela se situe dans un lieu baroque très bariolé, ça crie, ça hurle, ça ouvre des yeux en billes de loto, ça exhibe ses boobs donc (merci Megumi donc mais aussi Anna Konno), le sang coule à la moyenne de deux litres de raisiné à la minute bref, aucun répit n’est laissé au spectateur, mais avec le risque que ce dernier ressente une certaine lassitude. Et comme l’arc se passant à l’hôtel couvre cinq épisodes, il faut avouer qu’il y a de quoi se sentir étranger au bout d’un moment à ce type de trip. Cela a été mon cas.

Budget sauce tomate assez conséquent pour ce drama.

Et pourtant les deux premiers épisodes pouvaient laisser augurer de quelque chose de très bon. Ils avaient une unité chacun et faisaient  espérer que le drama allait consister en une série d’épisodes, brodant tous indépendamment une histoire sur la thématique du vampire, et reconstituant petit à petit une histoire plus générale. Mais à partir du troisième, on change de direction : Sono veut en fait un huis clos dantesque, sorte d’écho coloré puissance dix à celui mis en scène dans Antiporno (on y retrouve d’ailleurs Ami Tomite dans le rôle de Manami), servant finalement à ce qu’attendent ses fans (ou du moins une partie de ses fans).

Après, il faut bien reconnaître que Sono reste expert dans sa capacité à insuffler du dynamisme dans les scènes et leur enchaînement. Impossible aussi de dénier une capacité à truffer son histoire d’éléments originaux. Mais on est dans une telle profusion, un tel excès, que l’on a aussi l’impression d’une originalité balancée en mode automatique. Il ne s’agit pas de faire sens mais de bourrer ce lieu de l’hôtel avec de l’originalité à tout prix. Forcément, cela peut saouler au bout d’un moment et paraître un peu vain.

Bien qu’elle soit plate comme une limande, on préférera la prestation de Kaho jouant K (à gauche) à celle d’Ami Tomite, qui passe son temps à avoir des spasmes ou à faire la cruche de service.

Et c’est dommage car les trois derniers épisodes empruntent une autre direction. On est toujours dans l’hôtel, mais avec beaucoup moins de personnages et quelques incursions à l’extérieur. Le ton est plus sobre, l’intrigue s’efforce de développer certains personnages tout en permettant quelques explosions sonoiesques. On se dit que Sono tenait là peut-être une approche intéressante. Mais voilà, cette partie venant après le magma du milieu du drama, le détachement, l’épuisement ayant déjà eu lieu, il m’a été difficile de me sentir parfaitement impliqué dans ces ultimes épisodes.

L’originalité, parfois, c’est gonflant.

Bref, sans être non plus à jeter aux orties (je peux comprendre que certains puissent adhérer au spectacle), Tokyo Vampire Hotel me confirme que Sono est dans une période boursoufflée qui personnellement me laisse de marbre (de l’année 2017 il me reste à voir son Shinjuku Swann 2 et franchement, je ne suis du coup guère rassuré). 2018 semble en revanche être une année plus apaisées pour Sono. Nous arrivons au mois de mai et jusque là il n’a réalisé qu’un segment au film à sketchs Kuso yarô to utsukushiki sekai. J’ai envie de dire, pourvu que ça dure. Repose-toi bien Sion, reste un peu plus à la maison avec Megumi, jardine avec elle, lis, vois d’autres films et surtout prends ton temps pour en réaliser d’autres. À 57 ans, il serait dommage de passer déjà face aux jeunes pousses pour un vieux réalisateur radoteur qui essaye d’exister en faisant son intéressant à coup de gros seins et de litres de sang. Surprends-nous. Mais pas « assomme-nous » avec une kalachnikov sensorielle de tous les instants.

 5/10

Foreboding (Kiyoshi Kurosawa – 2017)

Depuis quelque temps, le quotidien d’Etusko montre d’inquiétants signes d’étrangeté : son mari semble souvent perdu dans ses pensées, son supérieur au travail agit bizarrement, une collègue est terrifiée par son père, ne le reconnaissant plus et voyant en lui une sorte de fantôme. Tout bascule lorsqu’un jour, alors qu’elle attend son mari infirmier à l’hôpital, elle tombe sur le docteur Makabe envers lequel elle ressent une vive répulsion…

予兆 散歩する侵略者 (Yocho Sanpo Suru Shinryakusha)

Suite ? Deuxième partie ? Deuxième essai ? Variation ? Pas facile de situer Foreboding par rapport à son prédécesseur, Avant que nous disparaissions. Et pas facile de situer non plus son intérêt puisque les deux films utilisent cette même histoire d’extraterrestres envahisseurs adeptes du procédé du « vol de concepts » afin de mieux monter en puissance et parvenir à leurs fins. Cela peut faire redite et pourtant, difficile de na pas être happé une nouvelle fois par l’histoire, d’autant que Kurosawa adopte ici un ton bien plus sombre. Mais avant cela, pour le cas où vous vous poseriez la question, faut-il absolument voir Avant que nous disparaissions avant Foreboding ? Eh bien je me suis en fait demandé si l’inverse n’était pas préférable. Le voir en premier doit donner au visionnage un aspect brumeux et schizophrène à la Rosemary’s Baby. Une séquence nous montre par exemple un rêve que fait Etsuko, rêve en rapport avec l’idée de fin du monde. Et cette scène est suivie d’une autre se déroulant à son lieu de travail, dans laquelle elle pose des questions à une collègue sur la fin du monde, montrant par là qu’un début d’obsession est en train de naître en elle. Du coup, voir le film sans connaître le précédent, sans connaître l’idée du col de concept, celle du « guide » humain servant de tuteur à tel ou tel envahisseur, doit plonger le spectateur dans un état d’hésitation proprement fantastique vis-à-vis du jugement qu’il doit faire quant à l’attitude d’Etsuko : est-elle en train de sombrer, de devenir un peu folle ? Ou bien a-t-elle de sérieux motifs d’inquiétude ? Bon, on commence sérieusement à pencher pour la deuxième option au bout d’une demi-heure, et on n’a plus le moindre doute dix minutes plus tard, lorsque intervient un flash-back montrant la rencontre entre Tatsuo et Makabe. Néanmoins je me suis dit que le visionnage des quarante premières minutes, sans avoir vu Before we vanish, devait constituer une expérience intéressante et témoignant finalement de l’habileté de Kurosawa, capable de concocter une sorte de suite mais sans en être une non plus, pouvant être visionné dans n’importe quel ordre avec à chaque fois un effet différent.

Cette fois-ci c’est Etsuko qui porte le fameux vêtement rouge kurosawaiesque puisqu’elle est perçue par les aliens comme une « anomalie » (elle est la seule capable de résister au « vol de concept »).

En ce qui me concerne, moi qui l’ai donc vu « dans l’ordre », j’ai été de nouveau captivé par l’histoire centrée cette fois-ci par le pouvoir d’Etsuko et la noirceur de Makabe. Pas besoin de gun fights, de scènes de violence comme dans Avant que nous disparaissions. Masahiro Higashide parvient pleinement à rendre très inquiétant son personnage qui, pour mieux voler les concepts dans l’esprit de ses proies, va jusqu’à monter de petites mises en scène passablement criminelles. La froideur, le détachement qu’il montrera notamment lors de la scène de « l’enterrement », rappellera assez le criminel de Cure.

Makabe, new king of the city.

Ajoutons que l’aspect maléfique de ces actions n’est pas uniquement le fait de Makabe puisque les victimes sont choisies par son guide Tatsuo qui en profite pour choisir tant qu’à faire des éléments qui ont pu dans le passé lui poser des problèmes (il choisit ainsi un ancien prof qui avait été autrefois infect avec lui). Si l’on peut avoir de la sympathie pour Tatsuo à cause de l’emprise (le film donne ici une explication sur le lien particulier qui unit l’alien à son guide) qu’à sur lui Makabe, tout cela est ruiné par ses réglements de comptes avec d’ancien fâcheux, règlements qui paraissent aussi injustes que disproportionnés.

Assez peu de personnages aimables donc, à part peut-être Etsuko, même si ce fragile chaperon rouge face au loup Makabe a le même défaut que la précédente héroïne d’Avant que nous disparaissions : privilégier la relation avec son mari au sort de l’humanité. Sauf que là, il n’y aura pas d’ultime scène salvatrice (mais une ultime réplique qui donnerait envie que Kuro s’attaque à un troisième volet).

Avec Creepy, Avant que nous disparaissions et Foreboding (il me reste à voir Le Secret de la chambre noire), Kurosawa est décidément en pleine forme, plus que jamais en pleine possession de ses moyens techniques et narratifs, avec toujours cette virtuosité à donner une aura d’étrangeté à des lieux ordinaires, ainsi que cette capacité à faire éprouver au spectateur un sentiment de menace uniquement avec un effet d’éclairage ou le frôlement du vent sur un rideau. De quoi donner envie de mettre la main sur la série dont Foreboding est (un peu comme Shokuzai l’a fait) un montage expurgé : à l’origine cette histoire d’envahisseurs se développait sur quatre heures.

7,5/10

Umimachi Diary (aka Notre petite soeur / Hirokazu Kore-eda – 2015)

notre petite soeur affiche françaisenotre petite soeur affiche japonaise

Sachi, Yoshino et Chika sont trois sœurs habitant ensemble à Kamakura. Elles apprennent un jour le décès de leur père, qui a autrefois quitté leur mère pour aller vivre avec sa maîtresse. A l’enterrement, elles rencontrent pour la première fois leur demi-soeur, Suzu, âgée de 14 ans. D’un commun accord, les trois sœurs décident de proposer à Suzu de venir habiter avec elles…

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Ecrire un article sur un film de Kore-eda en évoquant Ozu est un peu une tarte à la crème. Mais il est bien difficile d’en faire abstraction tant la banalité, les petites choses, les liens familiaux dans leurs discordances et leurs rapprochements réconfortants évoquent le maître. On ne cherchera certes pas dans l’œuvre de Kore-eda une œuvre aventureuse dans laquelle le réalisateur passerait avec fougue d’un genre à l’autre. Ici les variations sont minimes puisque on est plus ou moins devant le même film, film dont le maître mot serait « famille », tout de suite suivi par celui de « père ».

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Le père que l’on voit ici s’échapper par la cheminée.

Pour une fois, le père est absent de l’écran. Mais il est bien présent à travers les souvenirs de la petite Suzu et les paroles parfois aigres de Sachi l’aînée. A travers son choix de quitter sa famille, il a fait du mal aux siens. Mais, c’est tout le paradoxe, il est impossible de voir en lui un mauvais père. Comme le fait remarquer Sachi à un moment du film, un père qui offre à trois sœurs un trésor tel que Suzu ne peut pas être totalement mauvais.

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Et une grande sœur avec un tel visage a forcément raison.

On songe ici à Nobody Knows dont ce Umimachi Diary serait le double lumineux. Dans Nobody Knows on avait une mère de famille qui décidait de reconstruire sa vie en laissant derrière elle des enfants condamnés à se marginaliser dans un univers urbain peu solidaire. Ici, c’est un père donc, mais dont les filles ont grandi et sont devenus de jeunes adultes devant faire des choix pour leur avenir, qu’il soit privé ou professionnel. Pas vraiment de problèmes pour elles, du moins pas du même ordre que leurs lointains cousins de Nobody Knows. On pourrait dire que tout va bien pour elles même si un pièce semble manquer au puzzle pour qu’elles puissent parfaitement s’épanouir.

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Cette pièce, ce sera Suzu, leur jeune sœur qui va débouler dans leur vie et qui, par sa jeunesse qui était encore la leur il y a quelques années, et surtout par son incarnation indirecte d’un père qu’elle est la seule à avoir réellement connu, va leur permettre de pleinement se réaliser, d’accomplir les tournants que la vie leur impose.

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Finalement, Suzu, c’est un peu le jeune d’Artagnan qui débarque et qui va permettre à Athos, Porthos et Aramis de se bonifier encore plus. C’est aussi la personne qui va occuper la 4ème place autour de la kotatsu. Il y a une scène où l’on voit brièvement les 4 sœurs autour d’une table chauffante. C’est tout bête mais c’est ici qu’on a réellement l’impression d’une complétude avec ce passage du chiffre trois à celui de quatre. Dès cet instant le film recelle de moments simples mais faits pour réchauffer le cœur. Ici un déjeuner dans un petit restau, là une marche entre sœurs sur la plage, là encore la dégustation d’une bouteille d’umeshu maison. Le film dure deux heures, il pourrait en durer trois ou être décliné en drama, ce serait la même chose. Le titre original nous montre bien que l’on est dans une chronique familiale qui n’a d’autre but que de décliner les petits événements de la vie de ces quatre sœurs sur une période qui n’est rien d’autre qu’un long tremplin avant que cette cohabitation fusionnelle ne cesse pour que chacune des sœurs poursuive sa voie en compagnie de quelqu’un (chaque sœur est associée à personnage masculin).

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Après l’expérience drama Going my Home qui m’avait un peu barbé, Kore-eda revient donc en force avec ce Umimachi Diary et ses personnages féminins qui ne sont pas sans évoquer ceux de Petal Dance, d’Ishikawa. Film radieux mais qui sait éviter l’écueil du gnangnan, les personnages féminins, Sachi en particulier, ayant tous à des degrés divers la capacité d’exprimer avec justesse un certain ressentiment. Ça reste sage mais témoigne de la capacité de Kore-eda à exprimer tout un art de la nuance.

notre petite soeur 8Quant à la réalisation, j’ai parfois eu le sentiment que Kore-eda avait franchi un cap. Si ses précédents films m’avaient marqué, je n’ai jamais eu le souvenir de plans en particulier qui auraient  une trace par leur esthétisme formel. Je n’en dirais pas autant d’Umimachi Diary où nombre de plans élégamment composés, de discrets travellings visant à faire sentir quelque chose se jouant chez l’un des personnages, ou encore de scènes où les quatre sœurs ont juste à être présentes à l’écran pour marquer l’esprit du spectateur, bref beaucoup d’éléments m’ont donné à sentir combien le plaisir visuel que je pouvais avoir venait agréablement épauler un plaisir narratif certain mais un peu plus variable.notre petite soeur 6

Si je ne devais garder qu’une scène, ce serait non pas celle de l’affiche française avec les quatre sœurs en yukata faisant un hana bi dans leur jardin mais celle où, après un autre enterrement, les sœurs marchent et discutent ensemble sur la plage, toutes de noir vêtues. Moment magique où la réalisation n’a même plus besoin d’être pensée pour magnifier cet instant. Le charisme et la beauté des filles, associés à la connaissance d’elles que l’on a pu bâtir tout le long du film, permet de rendre ce moment marquant. Souvenir du passé, instant présent que l’on déguste, perspective d’un avenir symbolisé par l’océan, tout cela fusionne lors de cette scène qui pourrait constituer une belle conclusion à l’oeuvre de Kore-eda. Après, comme pour Ozu, on espère quand même d’autres variations sur le même thème. On n’aura pas à attendre longtemps, dans trois mois doit sortir son Umi yori mo mada Fukaku, avec une nouvelle fois Hiroshi Abe.

7,5/10

+

– Choix d’actrices assez miraculeux (un gros faible en ce qui me concerne pour Haruka Ayase).

– Lily Franky, le sympathique père foutraque dans Tel Père, Tel Fils, dans le rôle du compagnon de la pauvre restauratrice. Beaucoup aimé la force tranquille du personnage, sorte d’incarnation d’un père idéal bienveillant et rodé aux aléas de la vie.

– La variation des scènes, ponctuée par le rythme des saisons et les effets de mise en scène de Kore-eda. En cela on se démarque nettement d’Ozu. Ainsi la magnifique scène du « tunnel de sakuras ».

Je cherche et dès que je trouve, je vous le dis, OK ?