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The Whispering Star (Sion Sono – 2016)

Yoko est un robot androïde travaillant pour SPS, une société de livraison de colis. Son terrain de travail n’est pas le Japon mais l’univers puisqu’à l’époque où se déroule le film, l’intelligence artificielle est dominante, laissant des bribes aux humains qui continuent d’exister mais qui ont ont bien perdu de leur lustre d’antan.  Yoko va donc de planète en planète pour leur livrer leurs colis et occupe son temps de libre en faisant le ménage, écoutant le journal audio de androïde qui l’a précédée à bord ou encore en jetant un œil au contenu des colis…

Après avoir vu Tag, Shinjuku Swan ou The Virgin Psychics, forcément, The Whispering Star détonne. On avait été prévenu par la bande-annonce et d’une certaine manière je me frottais les mains d’avance tant le film promettait de ne ressembler à rien d’autre de ce qu’avait réalisé Sono jusque là. En cela je me trompais car l’amateur de l’œuvre de Sono aura assez vite l’impression d’assister à un film de la même veine que Keiko desu kedo. Pour ceux qui, comme moi, garde un souvenir mitigé de ce dernier, The Whispering Star peut s’avérer donc pesant. Formellement, le film est magnifique, l’image HD, le doux sépia et la discrète intégration d’effets spéciaux faisant merveille. Immanquablement on est envoûté par la beauté des images et l’admiration contemplative peut alors mettre le spectateur dans la peau d’un androïde : la perception du temps s’effiloche et n’a plus aucune importance. On assiste à une dilution narrative qui montre dans les détails des opérations insignifiantes de la vie quotidienne, mais ce n’est pas grave : on se trouve nous aussi à bord du vaisseau, dans un temps spatial rendu d’autant plus absurde que Yoko, puisqu’elle est une androïde, n’a pas besoin d’être en hibernation. Le spectateur devient dès lors prisonnier lui aussi de la carcasse du vaisseau, comme il a pu l’être dans le Nostromo, à la différence qu’il ne s’agit pas de ressentir ici une présence menaçante mais le vide et l’écoulement du temps. Et forcément, à ce petit jeu, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne pour goûter les délices de plans nous montrant un robinet qui goûte ou un androïde qui se coupe les ongles des orteils.

Cependant, comme il s’agit des orteils mignons de Megumi, ça peut subitement éveiller l’attention !

Ayant fait l’erreur de visionner le film en fin de semaine, je dois dire qu’il a été difficile de tenir tout le long (quelques micro roupillons à déplorer dans la partie centrale). A la fin j’étais incapable de dire si j’avais aimé. Et pourtant j’estime être rodé à un certain type de film japonais (comme Eureka) tout en plans séquences interminables et en narration étirant au maximum une histoire qui tiendrait sur un timbre poste.

Un peu douloureux donc, même si, en y repensant, je m’aperçois que ce film a laissé une trace et que j’aurai certainement un jour envie de lui donner une seconde chance, notamment pour démêler un peu plus ce que Sono a voulu faire dans sa représentation de l’humanité. En fait pas mal d’interprétations sont possibles, à commencer par celle visant à faire de Whispering Star un film typiquement post-Fukushima. Tourné dans des no man’s land de Fukushima, le film peut être perçu comme une suite à the Land of Hope (qui ont par ailleurs en commun la même actrice principale). L’humanité n’ayant pas écouté les leçons du passé, elle a subit d’autres effroyables échecs (idée formulée dans les panneaux introductifs du début) et se retrouve maintenant réduite à vivoter dans de misérables planètes, devenue son propre fantôme et ne pouvant espérer une résurrection du fait de la domination de l’intelligence artificielle (que l’on pourrait associer à l’idée de confort technologique). Cette manière de vivre devient donc celle des rescapés de Fukushima, ceux qui ont tout perdu, leurs biens, parfois leurs proches, et qui doivent redémarrer leur vie, incrédules, dans cette machine consumériste qu’est le Japon. Votre vie est dévastée, qu’importe : remettez-vous très vite en selle afin de faire comme tout le monde, à savoir consommer. Peu importe ce que vous achetez (le contenu des colis est dans le film sidérant d’insignifiance), il faut acheter pour avoir le plaisir de voir un livreur arriver sur le pas de votre porte pour vous remettre une boite en carton. Vous serez alors redevenu un Japonais comme les autres. Pour ce qui est de la conscience d’exister, c’est autre chose.

Dans cette humanité dévastée, les gens sont souvent peu prolixes en paroles, exception faite d’un histrion farceur, sans doute un lointain descendant de Lee (Hazard) ou de Sono lui-même, lorsqu’il éructait dans les rues avec un mégaphone du temps où il faisait partie de Tokyo Gagaga. Rare cas d’une humanité poétique car parvenant à s’extirper des sentiers battus du comportement du parfait consommateur. Lorsque l’homme marche sur une canette et que cette dernière coince sa chaussure, lui faisant un deuxième talon encombrant, il ne s’arrête pas pour l’enlever car il trouve que cela fait un joli bruit. Il y a dans ce personnage un peu du clodo céleste qui préférera toujours la bohème au désir d’essayer de s’en sortir, et tant pis s’il ne connaîtra jamais le plaisir de recevoir un jour par la poste un colis. Là aussi, il faudrait que je revoie un jour le film mais il m’a semblé qu’il s’agissait d’une rencontre fondatrice pour Yoko. Si l’androïde ne devient pas après délirant, on peut avoir l’impression qu’il a été discrètement contaminé par la folie douce du marginal, lui conférant un vernis d’humanité la rendant peut-être plus humaine que ses clients.

Cela dit, je dis bien « peut-être » car je serais sur ce point moins définitif que d’autres. Perdue au milieu de magnifiques paysages en sépia, Yoko a alors immanquablement un côté Gaspard Friedrich, un personnage perdu dans le tout et questionnant son intériorité. Mais si on oublie les liens de l’histoire avec Fukushima, on peut voir aussi dans la représentation de cette humanité un instantané de sa condition actuelle, Yoko devenant l’archétype du petit employé « remplissant » son existence d’un travail peu intéressant et d’une vie privée aussi désertique que les endroits qu’elle est amenée à traverser. Whispering Star offre alors la vision d’un univers métaphorique dans lequel le tissu social n’existe plus, chaque individu restant reclu chez lui à attendre ses colis, et expliquant alors ces rues désertes. Et Yoko ne serait alors pas un robot au sens technique du terme mais bien au sens figuré, un bon petit soldat de la société consumériste japonaise qui va traverser sa vie à effectuer un boulot absurde, visant à distribuer des colis absurdes pour des gens absurdes.

 

Le film se conclut par une magnifique séquence, celle montrant Yoko effectuant une livraison dans des corridors dont les parois donnent à voir une humanité en ombre chinoise. Portée par un air baroque à la viole de gambe, la scène est mélancolique, poignante, et interprétable de deux manières. S’agit-il de la manifestation idéalisée d’un souvenir de l’humain, à une époque où il était encore capable de vivre socialement ? Ou bien est-ce la représentation présente de ce que l’homme est encore capable d’être chez lui, en dépit du no man’s land que constitue à l’extérieur la société ? En d’autres termes, pessimisme lucide ou bien croyance en l’homme malgré tout ? Difficile de trancher. On serait tenté de pencher pour la première hypothèse mais le sourire finale de Yoko et le colis qu’elle prépare avec un objet déjà aperçu au cours du film donne de l’espoir : l’humain, qu’il soit réel ou qu’il soit représenté à travers une créature robotisée de son invention, est capable de pérpétuer son imagination poétique. Mais le spectateur est aussi libre de trouver l’ultime scène d’une ironie dévastatrice…

Dakara koko ni kita ! (Tatsuo Nakamoto – 1970)

Si vous vous demandez s’il existe un équivalent japonais à Woodstock (le concert), la réponse est : oui, ça s’appelle Nakatsugawa Nihon Folk Jamboree.

Si vous vous demandez s’il existe un équivalent japonais à Woodstock (le film), la réponse est: oui, ça s’appelle Dakara koko ni kita !

Bon, vous l’aurez compris : aujourd’hui on se met tous à poil pour aller écouter dans les champs de la folk jouée par du zicos loqueteux aux cheveux longs.

 Chouette alors !

Direction Nakatsugawa donc, sur les traces de bons vieux hippies en quête de musique folk et tout plein de paix partout dans le monde. Laissez tout tomber, oubliez tout, contentez-vous d’embarquer dans mon mini-bus :

… et laissez-vous aller. Aujourd’hui nous allons respirer l’air de la campagne, écouter de la bonne musique, fumer des joints et, éventuellement, copuler en pleine nature.

Foi d’Olrik ! Peace and Love les amis !

Avant d’aller plus loin, avant que l’on ne suspecte une nouvelle fois les Japonais d’avoir succombé à une certain mode outre Pacifique, une petite précision concernant les dates s’impose : Woodstock, c’est le 15 août 1969. Le Jamboree de Nakatsugawa le 9 août. Il n’a donc en rien copié le fameux concert américain, et il serait tout aussi ridicule de dire l’inverse. Ces méga concerts en plein air étaient en fait dans l’air du temps et il était tout naturel qu’il fleurissent un peu partout en cet été 1969.

Autre chose : le jamboree (terme désignant à la base un rassemblement scout ; il était utilisé au Japon pour désigner ces festivals de folk) de 1969 n’est en rien comparable à son homologue américain. Woodstock, c’est près d’un demi million de visiteurs. Nakatsugawa 1ère édition… 3000 ! Ça augmente un peu pour 1970 avec une petite dizaine de milliers de visiteurs puis en 1971, pour la dernière édition, avec environ 25000 babas. On voit combien en matière de festivals de musique, il n’y en a qu’un à retenir pour l’année 1969 : Woodstock, et c’est tout.

Et cette importance ne s’arrête pas au seul festival puisque l’année suivante sort sur les écrans le film de Michael Wadleigh sur Woodstock :

Le succès est immédiat : le film parvient à rattraper les terribles pertes financières qu’avait engrangées le festival et décroche la même année l’Oscar du meilleur documentaire. Surtout, la fascination est totale aux quatre coins du monde et l’on imagine volontiers les organisateurs du 2ème jamboree de Nakatsugawa vouloir eux aussi faire leur Woodstock sur pellicule. C’est un certain Natsuo Nakamoto qui s’en chargera avec ce Dakara koko ni kita ! (« je suis donc venu ici »). Et là, l’influence du festival américain est cette fois-ci manifeste, et ce dès l’ouverture. Souvenez-vous de celle de Woodstock sur Long Time Gone de Crosby, Stills & Nash :

Magnifique.

Eh bien Dakara Koko ni kita! nous fait un peu le même coup. Avec en fond sonore une chansons studio (justement Dakara Koko ni kita! de Nobuyasu Okabayashi et Happy End) on assiste à l’arrivée de différents participants et au montage progressif de ce qui va être la scène. Avec cependant une nette différence : celle d’une grande sécheresse au niveau du montage. Il est vrai que Nakamoto n’a sans doute pas bénéficié de 200kms de pellicule à monter, que Martin Scorsese ne l’a pas aidé au montage (ce qui était le cas pour Wadleigh) et que, surtout, la pellicule dont est tiré le film n’a bénéficié d’aucune restauration et est un tantinet atroce :

Ouch !

En comparaison, ce documentaire, avec ses horribles couleurs délavées, sa surexposition constante et sa caméra tremblotante apparaît très, très light. Là où Woodstock, au-delà du témoignage, donnait un certain plaisir esthétique, enveloppait le spectateur dans un réel plaisir visuel et sonore et sans aucune monotonie trois heures durant, Dakara koko ni kita! peine à susciter un quelconque plaisir de ce genre. Subiste l’aspect documentaire et l’impression d’être le témoin d’un moment bon enfant, dénué de toute prétention. On est ainsi un peu surpris de côtoyer dans le compartiment d’un train Nobuyasu Okabayashi :

Un peu plus loin on voit Takashi Nishioka, alors leader d’Itsutsu no aki fusen, en train de déconner avec une journaliste amateur :

Hashida Norihiko, ex-Folk Crusaders, avec un de ses multiples groupes, Hashida Norihiko and the Margarettes, en train de faire un numéro comico-musical avec deux enfants, au grand amusement du public qui est amené à participer :

Tout comme son modèle, le film alterne scènes live et scènes documentaires avec interviews de différents participants et scènes pleines de candeur témoignant d’un retour à l’état de nature plus babacoolesque que rousseauiste. Avec là aussi une différence : à Woodstock, c’était ça :

Pubis power

A Nakatsugawa ça :

 Hot !

Ouais, l’on a affaire à du baba pas bien méchant (1). Ici, on n’entend pas d’annonce au micro mettant en garde contre la mauvaise qualité d’un acide qui circule. Tout au plus voit-on un gus avec une méchante insolation sous pichte :

La honte !

Reste l’impression d’un festival sympa et d’un public manifestement content d’être là pour écouter de la bonne musique sans pour autant faire de l’événement un brûlot politique.

La musique justement, parlons-en. En farfouillant sur Youtube j’ai pu dénicher quelques extraits. Dans l’ordre chronologique on commence donc avec Hitoshi Komuro et Rokumonsen :

Chanson entêtante, accrocheuse, plutôt sympathoche en vérité. On ne le croirait pas comme ça, mais il s’agit d’une chanson parlant de bombe atomique.

Puis vient Tetsuo Saito, un des multiples et inévitables épigones de Bob Dylan, gratte et porte-harmonica compris :

Evidemment, ça calme un peu. Heureusement, le petit Wataru Takada est là pour réveiller son monde avec son banjo. C’est le moment country-folk de la journée :

Encore un peu dans les vapes ? C’est décidément le moment d’écouter du Kenji Endo et son folk énervé. Les plus mangaphiles d’entre vous auront peut-être sursauté à ce nom : oui, Naoki Urasawa a bien fait un petit clin d’oeil lorsqu’il a donné les mêmes nom et prénom à son héros de 20th Century Boys.

Jimi Hendrix réveillait son monde en jouant l’hymne américain avec les dents, Takashi Nishioka préfère endormir son monde en faisant une fellation à un gros pipeau d’un mètre de long, chacun son truc :

youtube wdpXeJR_yBE (lien youtube mort depuis longtemps, désolé)

Heureusement que son bob magique est là pour remettre un peu d’enthousiasme :

youtube 8DuLJnRwDsQ (idem)

Last but not least, Nobuyasu Okabayashi accompagné d’un groupe même pas crédité à l’écran, les Happy End (un comble). A noter qu’au même moment sort leur mythique premier album :

Arrivés ici, vous vous êtes sans doute fait la réflexion que le son est loin d’être terrible. Cela viendrait-il de la conversion sur Youtube ? Que nenni ! Le son est exactement comme cela sur le DVD. Ce qui malheureusement achève de donner un côté crispant au festival. Pas de belles couleurs, montage emprunté, sons stridents, voilà qui ne peut que décevoir le quidam qui se précipiterait sur ce témoignage pensant y trouver un Woodstock like. L’ambiance est pacifique, ça oui ! Elle l’est même trop : on se dit rapidement que tout cela manque décidément bien de nerfs. Où sont l’énergie et la fantaisie de groupes tels que Canned Heat, les Who et autres Sha na na ? On aura beau chercher, on ne trouvera pas. Mais sans doute n’est-ce pas si grave tant cette plongée en ce morceau d’été japonais de 1969 n’est finalement pas si déplaisante. La perfection n’est pas là, mais sans doute n’est ce pas si grave. Seule importe cette captation d’un moment éphémère résolument tourné vers le plaisir de l’instant présent. Même si la fin, tout comme celle de Woodstock, avec sa splendide collection de détritus jonchant le sol, n’est pas sans transformer cette éphémérité en futilité.

 Retour à l’état de nature mais pas trop non plus hein !

 

(1) D’ailleurs, qu’étaient réellement le demi million de spectateurs à Woodstock ? Voir ce témoignage.