Archives du mot-clé Kiyoshi Kurosawa

Foreboding (Kiyoshi Kurosawa – 2017)

Depuis quelque temps, le quotidien d’Etusko montre d’inquiétants signes d’étrangeté : son mari semble souvent perdu dans ses pensées, son supérieur au travail agit bizarrement, une collègue est terrifiée par son père, ne le reconnaissant plus et voyant en lui une sorte de fantôme. Tout bascule lorsqu’un jour, alors qu’elle attend son mari infirmier à l’hôpital, elle tombe sur le docteur Makabe envers lequel elle ressent une vive répulsion…

予兆 散歩する侵略者 (Yocho Sanpo Suru Shinryakusha)

Suite ? Deuxième partie ? Deuxième essai ? Variation ? Pas facile de situer Foreboding par rapport à son prédécesseur, Avant que nous disparaissions. Et pas facile de situer non plus son intérêt puisque les deux films utilisent cette même histoire d’extraterrestres envahisseurs adeptes du procédé du « vol de concepts » afin de mieux monter en puissance et parvenir à leurs fins. Cela peut faire redite et pourtant, difficile de na pas être happé une nouvelle fois par l’histoire, d’autant que Kurosawa adopte ici un ton bien plus sombre. Mais avant cela, pour le cas où vous vous poseriez la question, faut-il absolument voir Avant que nous disparaissions avant Foreboding ? Eh bien je me suis en fait demandé si l’inverse n’était pas préférable. Le voir en premier doit donner au visionnage un aspect brumeux et schizophrène à la Rosemary’s Baby. Une séquence nous montre par exemple un rêve que fait Etsuko, rêve en rapport avec l’idée de fin du monde. Et cette scène est suivie d’une autre se déroulant à son lieu de travail, dans laquelle elle pose des questions à une collègue sur la fin du monde, montrant par là qu’un début d’obsession est en train de naître en elle. Du coup, voir le film sans connaître le précédent, sans connaître l’idée du col de concept, celle du « guide » humain servant de tuteur à tel ou tel envahisseur, doit plonger le spectateur dans un état d’hésitation proprement fantastique vis-à-vis du jugement qu’il doit faire quant à l’attitude d’Etsuko : est-elle en train de sombrer, de devenir un peu folle ? Ou bien a-t-elle de sérieux motifs d’inquiétude ? Bon, on commence sérieusement à pencher pour la deuxième option au bout d’une demi-heure, et on n’a plus le moindre doute dix minutes plus tard, lorsque intervient un flash-back montrant la rencontre entre Tatsuo et Makabe. Néanmoins je me suis dit que le visionnage des quarante premières minutes, sans avoir vu Before we vanish, devait constituer une expérience intéressante et témoignant finalement de l’habileté de Kurosawa, capable de concocter une sorte de suite mais sans en être une non plus, pouvant être visionné dans n’importe quel ordre avec à chaque fois un effet différent.

Cette fois-ci c’est Etsuko qui porte le fameux vêtement rouge kurosawaiesque puisqu’elle est perçue par les aliens comme une « anomalie » (elle est la seule capable de résister au « vol de concept »).

En ce qui me concerne, moi qui l’ai donc vu « dans l’ordre », j’ai été de nouveau captivé par l’histoire centrée cette fois-ci par le pouvoir d’Etsuko et la noirceur de Makabe. Pas besoin de gun fights, de scènes de violence comme dans Avant que nous disparaissions. Masahiro Higashide parvient pleinement à rendre très inquiétant son personnage qui, pour mieux voler les concepts dans l’esprit de ses proies, va jusqu’à monter de petites mises en scène passablement criminelles. La froideur, le détachement qu’il montrera notamment lors de la scène de « l’enterrement », rappellera assez le criminel de Cure.

Makabe, new king of the city.

Ajoutons que l’aspect maléfique de ces actions n’est pas uniquement le fait de Makabe puisque les victimes sont choisies par son guide Tatsuo qui en profite pour choisir tant qu’à faire des éléments qui ont pu dans le passé lui poser des problèmes (il choisit ainsi un ancien prof qui avait été autrefois infect avec lui). Si l’on peut avoir de la sympathie pour Tatsuo à cause de l’emprise (le film donne ici une explication sur le lien particulier qui unit l’alien à son guide) qu’à sur lui Makabe, tout cela est ruiné par ses réglements de comptes avec d’ancien fâcheux, règlements qui paraissent aussi injustes que disproportionnés.

Assez peu de personnages aimables donc, à part peut-être Etsuko, même si ce fragile chaperon rouge face au loup Makabe a le même défaut que la précédente héroïne d’Avant que nous disparaissions : privilégier la relation avec son mari au sort de l’humanité. Sauf que là, il n’y aura pas d’ultime scène salvatrice (mais une ultime réplique qui donnerait envie que Kuro s’attaque à un troisième volet).

Avec Creepy, Avant que nous disparaissions et Foreboding (il me reste à voir Le Secret de la chambre noire), Kurosawa est décidément en pleine forme, plus que jamais en pleine possession de ses moyens techniques et narratifs, avec toujours cette virtuosité à donner une aura d’étrangeté à des lieux ordinaires, ainsi que cette capacité à faire éprouver au spectateur un sentiment de menace uniquement avec un effet d’éclairage ou le frôlement du vent sur un rideau. De quoi donner envie de mettre la main sur la série dont Foreboding est (un peu comme Shokuzai l’a fait) un montage expurgé : à l’origine cette histoire d’envahisseurs se développait sur quatre heures.

7,5/10

Avant que nous disparaissions (Kiyoshi Kurosawa – 2017)

Narumi a bien du mal à retrouver son mari Shinji dans cette loque qui lui est revenue un jour à la maison. Non content d’avoir perdu la mémoire, son intelligence semble avoir terriblement régressée. Pendant ce temps une lycéenne pénètre dans une maison et y massacre une famille tandis qu’un journaliste rencontre un étrange jeune homme qui lui confie qu’il est un extra-terrestre et qu’il doit, en compagnie de deux autres complices, envahir la Terre…

 

散歩する侵略者 (Sanpo Suru Shinryakusha)

Le titre original, Sanpo Suru Shinryakusha, est bien plus raccord avec ce que montre le film, que le titre français, plus trompeur. « La promenade des envahisseurs », tel est en effet le programme qui attend le spectateur deux heures durant, avec ce film construit sur un rythme lent (avec tout de même quelques brèves scènes d’action rappelant qu’entre-temps il y a eu Seventh Code et Beautiful New Bay Area Project) et se focalisant sur trois personnages d’envahisseurs collectant tranquillement des informations sur notre monde, sur notre humanité. Comme beaucoup d’œuvres sur le thème de l’invasion extra-terrestre (on songe à L’Invasion des profanateurs de sépultures, de Don Siegel, mais aussi au remake de Kaufman, avec le terrain de jeu urbain), la disparition de l’humanité paraît inéluctable – et presque jouissive. A moins d’un miracle (cf. la fin de la Guerre des Mondes, de Wells), les personnages de ces histoires auront bon s’agiter dans tous les sens afin de contrecarrer les plans des envahisseurs, il y a comme une fascination malsaine du lecteur/spectateur à assister « en direct » à l’effondrement programmée de notre humanité en dépit des efforts des personnages principaux (1). Effondrement qui a d’ailleurs commencé bien en amont. L’amateur de la filmographie de Kiyoshi Kurosawa (voir les nombreuses critiques de ses films sur BdJ) sait bien que ses représentations de notre monde ne baignent pas dans l’optimisme. Déjà, dans Kairo, le réalisateur avait exploité le thème de la fin du monde par le biais des machines, des ordinateurs, réduisant peu à peu les hommes à des êtres fantômes voués à disparaître. Dans Cure, le spectateur était plongé dans un japon urbain humide et dépressif, à la poursuite d’un tueur alignant les victimes simplement par un tour de passe-passe psychologique. Dans Tokyo Sonata c’était une famille en pleine décomposition, dans Licence to Live, un jeune homme se retrouvait après dix ans de coma dans le corps d’un jeune homme de 24 ans mais avec l’esprit d’un adolescent de quatorze (le personnage de Avant que nous disparaissions, Shinji, peut d’ailleurs y faire songer), etc. Bref, dès les premières minutes du film, et je dirais même si on n’a pas forcément l’habitude des thématiques abordées par Kurosawa, on sent que l’on est dans un monde policé, sans doute trop, cachant d’innombrables tares (on apprend dès le début que Shinji a sûrement découché avec une collègue de travail).

Narumi et Shinji. On retrouve le motif du vêtement rouge, souvent porté chez Kurosawa par des personnages de fantômes. Shinji, dont la personnalité a été « avalée » par une entité extra-terrestre, peut effectivement faire office de fantôme. Mais sans révéler la fin, il apparaîtra que le personnage laissera peu à peu apparaître une lueur  d’espoir.

Photographiquement, on a cette image caractéristique de Kurosawa depuis quelques films : une image lisse, peu contrastée, baignant dans une lumière douce. C’est une image très éloignée de celle, plus sombre et rugueuse, des premières œuvres. Il en résulte un effet contradictoire, présentant un univers à la fois rassurant mais en même inquiétant de par cet aspect terriblement lisse, sans aspérités. Parfois, on aperçoit dans les rues que cette image nous montre, des silhouettes. On hésite entre ce mot et « êtres », « ères » ou encore « formes humanoïdes », à moins que le meilleur terme ne soit finalement « personnes ». Ce sont des personnes que l’on aperçoit, mais qui ne renvoient justement à « personne », ce sont des sujet à la fois physiquement visibles et intérieurement vides. A tel point que l’on se demande parfois si ces trois extraterrestres parfois incongrus dans leur manière d’être ne sont pas plus humains que les humains eux-mêmes. Lorsque l’un des trois envahisseurs se fait méchamment renverser par une voiture, la réaction, ou plutôt la quasi absence de réaction de la foule aux alentours est significative de cette humanité qui n’en est plus vraiment une et qui court à (qui a déjà commencé à courir à) sa perte.

Au milieu de ce marasme général, on ne peut pas dire que les personnages principaux d’humains cherchent à être des résistants ou encore des sonneurs d’alertes comme dans les films de Siegel et de Kaufman. On a ainsi un personnage de journaliste très ambivalent, à la fois gêné par le projet des envahisseurs, et décidé à les suivre servilement afin d’obtenir son scoop. Quant à Narumi, elle semble se foutre pas mal de l’avenir de l’humanité, toute préoccupée qu’elle est par l’amélioration de son couple. Si elle est d’abord courroucée par le catastrophique changement de personnalité de son mari, l’évolution positive de ce dernier, au fur et à mesure qu’il acquiert des connaissances (je vous laisse la surprise des moyens qui lui permettent cette acquisition), lui fait totalement changer son regard sur son mari. C’est que tout à coup, elle se retrouve avec un mari qui ne cherche pas à dissimuler et qui va même jusqu’à prendre plaisir aux bons petits plats qu’elle lui prépare ! On est face à un individualisme triomphant qui préférera un bonheur bref et factice plutôt qu’une existence plus longue mais engluée dans une société tout aussi factice.

Quelques secondes avant la fin du monde ? La scène m’a fait penser à Take Shelter, de Jeff Nichols, autre film sur le thème de l’apocalypse ayant pour personnages principaux un couple en proie à des problèmes.

Reste que (SPOIL!) le film ne se termine pas négativement. Il y a dans Avant que nous disparaissions comme quelque chose d’une oeuvre synthèse, qui puise dans toutes les thématiques de l’oeuvre de Kurosawa, qu’elles soient pessimistes ou optimistes. Si Tokyo Sonata était sombre sous bien des aspects, le film ne terminait pas moins sur une stupéfiante – et mémorable – lueur d’espoir. Par la suite beaucoup de ses films ont évoqué l’amour comme un sentiment persistant, capable de survivre à tout et de permettre à l’homme de donner un sens à sa vie. Ce sera en gros l’idée à la fin, avec en prime la vision d’une humanité plus consistante, moins fantômatique. Cela reste encore fragile mais confirme un tournant plus positif pris par Kurosawa depuis Tokyo Sonata, même si des rechutes sont encore possibles (voir le sombre Creepy). Il serait intéressant d’ailleurs de comparer avec le dernier film de Kurosawa, Forebodding, lui aussi sur le thème des envahisseurs.

Sans être un chef d’oeuvre, Avant que nous disparaissions n’en est pas moins une bonne surprise, prenant en dépit de sa lenteur et solidement réalisé. A voir directement en salle (le film est visible en France depuis quelques semaines), les occasions de s’offrir de la pelloche japonaise étant devenues rares.

(1) Si le titre français n’est pas vraiment fidèle au titre original, il n’en est pas moins intéressant dans cette perspective, même si ce pessimisme affiché n’empêchera pas un de ces « miracles » à la toute fin.

7,5/10

France Cul dégueule de cinéma japonais !

Hier, je revenais en voiture d’une soirée avec des amis. Habituellement, ça ne rate jamais,  je me fais arrêter à un certain rond-point par les keufs pour un contrôle anti-alcoolémie mais là, ça s’est passé autrement. 1H30 du mat’, pas un chat dans les parages, je pouvais glisser jusqu’à mes pénates en écoutant de la bonne musique. Après dix minutes, lassé du programme sur France Musique, je glisse sur France Cul et là, je tombe sur un Japonais parlant du genre documentaire puis sur un Français – manifestement un critique – y allant de son laïus sur le Japon, ses mutations et son cinéma. Absolument passionnant – et fascinant pour vos oreilles quand vous roulez de nuit sur une route de campagne. Et sachant qu’il s’agissait de créneau horaire de Philippe Garbit et de ses « nuits », je me doutais que cela pouvait appeler d’autres émissions comme seule France Cul est capable de les proposer.

Aussitôt arrivé à la maison, je me rue sur internet pour vérifier et là, bingo ! je constate que Garbit a programmé une nuit entièrement consacrée au cinéma japonais. Acrochez vos ceintures, pour cette dernière journée du festival de Cannes qui verra peut-être Naomi Kawase sacrée, ça décoiffe sec !

1

Ça commence avec un entretien de Stéphane du Mesnildot, auteur de Fantômes du cinéma japonais, qui nous parle du second âge d’or du cinéma jap’.

Dans la première des deux Nuits que nous lui consacrons, nous nous sommes intéressés au cinéma japonais depuis son origine, au tout début du vingtième siècle, jusqu’à la fin des années cinquante, peu après ce que l’on a appelé son second âge d’or. Ce qu’il advint par la suite du cinéma dans un Japon profondément marqué par l’histoire du siècle dernier est l’objet du programme d’archives de cette deuxième Nuit. Une Nuit au cours de laquelle nous nous entretenons avec le critique Stéphane du Mesnildot et le créateur sonore Demian Garcia, spécialistes passionnés du 7ème art japonais, qui nous accompagnent jusqu’au matin. Avec eux, nous nous arrêtons en particulier sur la période de la Nouvelle Vague japonaise et sur celui qui en fut la figure de proue, Nagisa Oshima.

Connu pour ses auteurs, hier ses grands maîtres, aujourd’hui des réalisateurs comme Kitano, Kiyoshi Kurosawa ou Naomi Kawase, et plus encore peut-être pour les films d’animation de Miyazaki, le cinéma japonais s’est aussi depuis toujours caractérisé par la multitude de ses genres et sous-genres : le jidai-geki, les films de yakuza, les films de jeunes, de monstres, le pinku eiga, la J-Horror, etc. Durant cette deuxième Nuit, nous nous penchons notamment sur les films de sabre, le Chanbara, et aussi sur les films peuplés des fantômes d’un pays depuis plus longtemps qu’aucun autre plongé dans le grand bain des technologies modernes mais travaillé toujours par son histoire et ses traditions.

2

C’est le documentaire sur lequel je suis tombé en voiture. « Quand Serge Daney rencontrait Shinsuke Ogawa, maître du documentaire japonais ». La rencontre entre les deux hommes a eu lieu en 1989 au festival du film documentaire de Yamagata.

En 1989, Serge Daney était au Japon, à Yamagata, où se tenait la première édition d’un festival international du film documentaire dont il était membre du jury. Un festival qui a perduré, et continue depuis de se tenir tous les deux ans.

L’occasion était belle pour le « ciné-fils » de rencontrer le grand documentariste Shinsuke Ogawa, qui vivait alors à la campagne non loin de Yamagata. Pour « Microfilms », il s’entretenait avec Ogawa de sa pratique de trente années de cinéaste du réel, de la situation de la production et de la diffusion du film documentaire, de son propre rapport à la télévision, à la vidéo, à la fiction. Dans la deuxième partie de l’émission, de retour à Paris, Serge Daney livrait ses impressions et ses réflexions après ce voyage… sur sa rencontre avec Shinsuke Ogawa, sur la première édition de ce festival, sur son palmarès, et plus généralement sur l’état du cinéma japonais à la fin des années 80.

3

Boum ! Une rencontre entre Michel Ciment et Kiju Yoshida de 1996, lors du festival du film international de La Rochelle :

En 1996, Kiju Yoshida était l’invité du Festival international de La Rochelle pour une rétrospective de son œuvre. Une rétrospective partielle comme le regrettait Michel Ciment qui, pour Projection privée, s’entretenait à cette occasion avec Kiju Yoshida, entouré du critique Max Tessier et du producteur Philippe Jacquier.

Philippe Jacquier devait produire en 2002 ce qui est le dernier long métrage de Yoshida : Femmes en miroir. Né en 1933, représentant de « La Nouvelle Vague japonaise », avec Femmes en miroir, Yoshida travaillait le traumatisme et la mémoire de la bombe d’Hiroshima. À propos de ce film, il déclarait à Charles Tesson :

« Les gens du cinéma pensent que le cinéma est capable de tout décrire, comme ce qui se passe dans les univers lointains. Mais il y a des choses que le cinéma ne peut pas raconter : par exemple, la bombe atomique ou la Shoah. Ce qui est important dans le cinéma, c’est la manière de filmer ce qu’on ne peut pas filmer ».

« Projection privée avec Kiju Yoshida au Festival international du film de La Rochelle », une émission proposée par Michel Ciment en 1996 sur France Culture.

 

4

Bam ! Il s’agit cette fois-ci de Naomi Kawase reçue en 2014 par Laure Adler dans son émission Hors-Champs pour la sortie de Still the Water.

Lauréate précoce de la Caméra d’or du Festival de Cannes de 1997 pour Suzaku, et récompensée par le Grand Prix en 2007 pour La forêt de Mogari, Naomi Kawase est l’une des très rares réalisatrices de renommée internationale du continent asiatique. Tous genres et continents confondus, elle est aussi considérée comme l’un des cinéastes importants de son temps. La famille, la communauté, l’absence, le deuil, la nature, sont des thèmes centraux du cinéma de Naomi Kawase, dans ses fictions comme dans ses documentaires.

En 2016, quelques temps après la sortie des Délices de Tokyo, elle confiait dans Télérama à Frédéric Strauss :

« Je suis attachée aux choses spirituelles, aux émotions, et, en tant que cinéaste, j’essaie de trouver comment les exprimer d’une manière concrète. Ma façon de faire des films tourne autour d’un rapport entre le tangible et l’intangible. Entre le visible et l’invisible, qui peuvent dialoguer »… « Je suis japonaise et j’utilise donc des éléments de ma propre culture. Mais je me considère d’abord comme une citoyenne du monde, je travaille avec des idées japonaises tout en recherchant une signification universelle ».

Naomi Kawase expliquait sa relation et son travail avec les acteurs non professionnels de son film « La forêt de Mogari » (2007) elle détaillait sa façon de travailler :

Je ne veux surtout pas qu’ils jouent. Je déclenche la scène c’est tout. […] En général je tourne toujours dans l’ordre chronologique. Donc à ce moment-là les acteurs s’approprient le temps qui passe et réagissent en fonction de ce qui s’est passé auparavant. Ils enchaînent les scènes dans leur continuité.

 

5

Entretien croisé entre Stéphane du Mesnildot et Demian Garcia, créateur sonore et spécialiste du film de sabre.

Dans la première des deux Nuits que nous lui consacrons, nous nous sommes intéressés au cinéma japonais depuis son origine, au tout début du vingtième siècle, jusqu’à la fin des années cinquante, peu après ce que l’on a appelé son second âge d’or. Ce qu’il advint par la suite du cinéma dans un Japon profondément marqué par l’histoire du siècle dernier est l’objet du programme d’archives de cette deuxième Nuit. Une Nuit au cours de laquelle nous nous entretenons avec le critique Stéphane du Mesnildot et le créateur sonore Demian Garcia, spécialistes passionnés du 7ème art japonais, qui nous accompagnent jusqu’au matin. Avec eux, nous nous arrêtons en particulier sur la période de la Nouvelle Vague japonaise et sur celui qui en fut la figure de proue, Nagisa Oshima.

Connu pour ses auteurs, hier ses grands maîtres, aujourd’hui des réalisateurs comme Kitano, Kiyoshi Kurosawa ou Naomi Kawase, et plus encore peut-être pour les films d’animation de Miyazaki, le cinéma japonais s’est aussi depuis toujours caractérisé par la multitude de ses genres et sous-genres : le jidai-geki, les films de yakuza, les films de jeunes, de monstres, le pinku eiga, la J-Horror, etc. Durant cette deuxième Nuit, nous nous penchons notamment sur les films de sabre, le Chanbara, et aussi sur les films peuplés des fantômes d’un pays depuis plus longtemps qu’aucun autre plongé dans le grand bain des technologies modernes mais travaillé toujours par son histoire et ses traditions.

 

6

Dans « Surpris par la nuit », en 2004, Serge Toubiana proposait un « Carnet de voyage à Tokyo », qui nous donnait des nouvelles du cinéma japonais à l’aube du vingt-et-unième siècle. Chemin faisant, guidé par le critique Yoichi Umemoto, il croisait le réalisateur Kiyoshi Kurosawa et son ancien professeur, l’éminent universitaire et cinéphile Shigehiko Hasumi, traducteur de Deleuze, Derrida et Barthes, et auteur notamment d’ouvrages sur Ozu, Ford et Renoir.

Comme le voyageur cinéphile de passage à Tokyo ne peut manquer de le faire, ce carnet de voyage faisait une halte à « La jetée », un bar mythique pour les amoureux du cinéma, dont le nom est bien sûr un hommage à Chris Marker. Pour peu qu’ils soient à Tokyo, de ce refuge cinéphilique cher au cœur de Wim Wenders, peuvent à tout moment pousser la porte Coppola, Woody Allen, Tarantino, Léos Carax, Jim Jarmush, Arnaud Desplechin et quelques autres.

« Surpris par la nuit… Tokyo cinéma – carnet de voyage »… c’était en 2004. Cette année-là deux films japonais étaient en compétition au Festival de Cannes : Ghost in the Shell 2 : Innocence de Mamoru Oshii et Nobody Knows de Hirokazu Kore-Eda, pour lequel Yagira Yuya remporta le prix d’interprétation masculine.

 

7

De nouveau Michel Ciment avec un numéro de Projection privée de 2010 consacré à Koji Wakamatsu, en compagnie de Julien Sévéon et Jean-Baptiste Thoret :

 

8

Encore un Hors-champs de Laure Adler qui reçoit cette fois-ci Kiyoshi Kurosawa. Émission de 2011.

 

9

Et on termine avec la suite de l’entretien entre du Mesnildot et Garcia :

 

Là, vous vous dites : ouf ! Y’a de quoi m’occuper pour la semaine, merci France Cul ! Ce en quoi vous vous trompez puisque cette nuit qui vient d’avoir lieu n’était que la deuxième des deux nuits consacrée au cinéma japonais ! La première a en effet eu lieu la semaine dernière, avec un programme exclusivement consacré aux classiques. Are you ready for a total madness ? Let’s go one more time !

 

A

Entretien entre Pascal-Alex Vincent qui a dirigé l’édition du coffret « l’âge d’or du cinéma japonais 1935-1975 » et Hervé Pichard pour l’exposition « L’Ecran japonais, 60 ans de découvertes ».

B

Petite plongée dans le temps. On est en 1962, l’émission « Connaître le cinéma » consacrait un numéro à Mizoguchi.

 

C

Ne pas avoir un docu avec la voix de Jean Douchet aurait été étonnant. Dans cette émission de 2007, le critique présentait le cinéma d’Ozu.

 

D

Toujours du lourd avec encore un numéro de « Connaître le cinéma » qui en 1964 explorait le cinéma de Kon Ichikawa.

 

E

Suite de l’entretien entre Vincent et Pichard.

 

F

1985, sortie de Ran en avant-première à Paris. A cette occasion, Serge Toubiana et Hélène Pommier recevait dans « Nuits Magnétiques » le vieux maître pour un entretien. Dois-je en dire plus ? Vous aurez compris que c’est un document évidemment exceptionnel.

 

G

C’est maintenant Oshima qui s’y colle, avec un numéro de « Ciné-Club » de 1998 qui lui est consacré :

 

H

Vous commencez à avoir la gerbe ? Vous trouvez que décidément ça fait beaucoup ? Courage, plus que deux ! Et il serait dommage de passer à côté de ce « Carnet de notes » de 2001 sur la musique de Toru Takemitsu.

 

I

Et enfin, voici la fin du voyage avec la dernière partie de l’entretien entre Vincent et Pichard :

 

Et si après tout ça vous n’êtres pas rassasiés, vous pourrez toujours changer de station pour aller sur France inter et écouter cet entretien dans Boomerang avec Naomi Kawase, à propos de son film en compétition, Hikari. Moi, occupé que j’étais à suivre le Natsu Basho, j’avoue n’avoir pas trop suivi cannes cette année. Aucune idée donc de la valeur du dernier opus de Kawase. On verra cependant ce soir si après Still the Water la réalisatrice sera récompensée. Après 1997 (caméra d’or pour Suzaku) et 2007 (Grand prix du jury pour La Forêt de Mogari), l’habitude est peut-être prise de récolter quelque chose tous les dix ans. A voir si 2017 sera l’année Kawase…

Creepy (Kiyoshi Kurosawa – 2016)

Takakura, un ancien policier devenu professeur à l’université, se voit replongé dans son passé lorsqu’un ex- collègue lui demande de l’aider dans une affaire non résolue d’une famille ayant disparu dans la nature.

Pendant qu’il mène gentiment l’enquête durant son temps libre, sa femme, seule à la maison, s’ennuie, et semble tisser un lien inquiétant avec un voisin pour le moins étrange…

Actuellement à l’affiche avec le Secret de la chambre noire, c’est le moment de reparler du père Kurosawa, réalisateur que nous évoquons régulièrement depuis la création de ce site. J’avoue avoir peu goûté Vers l’autre rive, film qui m’a passablement ennuyé et pour lequel je n’ai pas compris l’engouement de certains critiques. Par contre, ce Creepy m’est apparu d’emblée comme un projet prometteur avec un possible retour aux sources, avec ces films sobres réalisés de Cure à Retribution. On y perd le 35mm pour l’image numérique, Kuro ayant franchi le pas depuis un certain nombre d’années maintenant. L’image y est plus lisse et l’on pourra regretter le cachet visuel un peu brut qu’avaient ses premiers films fantastiques. Mais d’un autre côté, ce nouvel aspect n’est pas non plus sans conférer aux images une certaine étrangeté qui, associée à de discrets travellings et surtout à de savants jeus sur les éclairages, contribuent à rendre le visionnage de Creepy extrêmement plaisant et bien supérieur à l’immense majorité des films contemporains japonais. Si Kurosawa est parfois capable d’avoir des coups de mou, force est de remarquer que les moyens techniques sont toujours là, avec cette capacité d’envelopper visuellement le spectateur, de l’accrocher pour un récit même si ce dernier le laissera au bout du compte peut-être froid.

Difficile de s’en rendre compte sur un simple screenshot mais cette première découverte par le couple Takakura du jardin de la maison de Nishino frappe par sa colorimétrie et son jeu sur les lumières. D’emblée, l’endroit est frappé par un je ne sais quoi d’insolite.

Concernant justement l’histoire, disons juste – sans trop révéler de choses qui ont lieu lors de la deuxième partie – que la première heure mêle habilement trois fils narratifs. D’abord Takakura qui mène l’enquête sur cette affaire de famille disparue, cas étrange car elle semble s’être volatilisée tout en laissant derrière elle la fille cadette, Saki. C’est cette dernière que Takakura va interroger, l’aidant à surmonter un état psychologique instable encore sous le choc de cet abandon. Evidemment on apprend pas tout dès le début, Kurosawa distillant les révélations au compte-goutte afin de maintenir l’intérêt et surtout de susciter l’inquiétude lorsque l’on fera le lien entre cette histoire de famille disparue avec les deux autres fils narratifs.

Une scène insolite : fixée à un drone, la caméra s’élève pour découvrir le coin où vivait cette famille disparue. Outre l’étrangeté de ce mouvement aérien inhabituel chez Kurosawa, ce plan aura plus tard son explication…

Le deuxième concerne l’évolution de l’état de plus en plus instable de Yasuko, la femme de Takakura. On retrouve à travers elle un thème courant chez Kurosawa, celui du mal-être d’une femme dans son quotidien. Femme au foyer, Yasuko a accompagné son mari dans sa décision de démissionner de la police et de déménager dans un quartier tranquille. Elle n’a pas d’amies et semble passer son temps à s’occuper de la maison, à préparer la cuisine ou à sortir le chien. Au début, elle cherche volontiers à faire la connaissance des voisins en allant leur rendre une visite de courtoisie, des omiyage à la main. Malheureusement, leur voisine est une vieille peau qui ne veut nouer aucun lien afin de ne pas se sentir redevable, et leur autre voisin, Nishino, apparaît d’abord particulièrement peu courtois. Kurosawa nous fera sentir les prémices de son mal être lors de la scène suivante, alors qu’elle est rentrée chez elle, en nous la montrant jeter rageusement à la poubelle l’omiyage qui lui reste sur les bras.

Yasuko et son copain le mixeur.

Que ce personnage, dont la première apparition a saisi le spectateur en ce qu’elle montrait une femme au foyer douce, d’un calme olympien, discutant doucement avec son mari lui expliquant sa joie de commencer une nouvelle vie, que ce personnage donc se mette à commettre ce geste de colère quasiment au début du film en dit long sur l’amertume larvée de Yasuko. De plus en plus femme au foyer au bord de la crise de nerfs, Yasuko va se détacher peu à peu de son mari en cherchant la première planche de salut venue, quitte à ne pas s’apercevoir de la monumentale erreur qu’elle commet en tombant, peut-être pas sous le charme mais sous l’influence de Nishino.

Yasuko (de dos) a décidé d’inviter à dîner Nishino (à droite) et sa fille Mio, sous le regard dubitatif de son mari. C’est un peu le début de la fin pour elle.

Ce dernier constitue le dernier fil de l’intrigue et apparaît comme le plus captivant, incarné qu’il est par un Teruyuki Kagawa que l’on sait parfaitement capable de jouer un rôle inquiétant sous la direction de Kurosawa, puisqu’il avait joué le rôle du criminel dans Shokuzai. Son personnage est ici un savant composé de bassesse, de bouffonnerie et de veulerie. Instinctivement, Takakura l’ancien flic sentira quelque chose de trouble chez ce type et conseillera à sa femme de ne pas trop chercher à tisser des liens avec un tel voisinage. Mais comme on aura découvert l’amertume qui couve en elle, et comme Nishino s’avérera être un manipulateur hors pair, c’est bien évidemment le contraire que fera Yasuko en nouant un lien avec le voisin, lien qui va s’envenimer et mener à la révélation de la deuxième partie, que l’on se gardera bien de détailler.

Un prédateur qui aime à s’entourer de vert.

J’ai pu lire ici et là que certaines personnes avaient trouvé cette première partie un peu longuette, regrettant que les scènes n’aient pas été davantage reserrrées. Pour ma part, je pense que cela aurait été faire une erreur. On retrouve dans cette première partie l’atmosphère propre aux récits de Kurosawa. Il ne s’agit ici pas tant de jouer la carte du suspense puisque assez rapidement on comprend qu’un lien va se faire entre les trois sous-intrigues, mais plutôt d’assister à l’éclosion lente mais assurée de l’irruption du Mal – avec un M majuscule – dans l’histoire. On regrettera peut-être l’usage d’une musique dramatique assez convenue, mille fois entendue, mais on appréciera ces petits gimmick techniques évoqués plus haut qui contribuent à rendre ce micro-quartier constitué de trois maisons passablement intriguant.

Là aussi, ce goût pour ces maisons ordinaires mais d’où jaillit une inquiétante étrangeté n’est pas sans rappeler les films de l’époque de Cure.

Quant à la deuxième partie, elle nous plonge dans des abîmes qui par moments évoquent ceux de Cure, avec ce personnage de manipulateur psychopathe, cette représentation désespérée de la vie quotidienne ou encore cette scène où l’on voit de face tous les personnages réunis  dans un van (je n’en dis pas plus). Là aussi, j’ai pu lire des réserves émises quant à l’irruption soudaine des différentes révélations, contribuant en cela à rendre l’histoire un brin grotesque. Mais d’un autre côté, l’étrangeté des univers imaginés par Kurosawa supporte assez bien ce genre de rupture surtout lorsque cette étrangeté s’accompagne d’interprétations métaphoriques sous-jacentes. Le découverte de cet ersatz de famille dans une pièce sous-terraine fait froid dans le dos en ce que les différents membres, bien que conscients de la nullité de leurs rapports et de la dangerosité du père incarné par Nishino, ne se révoltent pas (à une exception près), comme s’il était plus important d’être dans une famille, même artificielle, que livré à sa solitude. C’est la conséquence logique de mal-être de Yasuko, parfaite épouse, mais sans amis, sans enfants, avec pour seul compagnon un clébard pour occuper ses mornes journées. Inversement, ce caveau familial peut aussi être perçu comme la métaphore de ce qu’est toute famille, à savoir un assemblage de personnes qui sont pour chacun des étrangers. C’est tout le sens de ce que révèle la petite Mio (la pseudo fille de Nishino) à Takakura lorsqu’elle lui dit que cet homme (Nishino) n’est pas son père, qu’il est un parfait étranger.

Pour résumer, Creepy m’a paru être un film capable de réconcilier avec Kurosawa les éventuels spectateurs qui aurait été un peu déçu par ses dernières tentatives  depuis, disons, Shokuzai. Porté par un excellent casting dans lequel Teruyuki Kagawa compose un personnage marquant, le film revient aux premiers amours de Kurosawa avec ce goût pour une incommunicabilité aliénante de des rapports sociaux et familiaux vides de sens. Bref, un assez bon crû.

7,5/10

Beautiful New Bay Area Project (Kiyoshi Kurosawa – 2013)

new bay area 1

Takako Tanigawa est ouvrière sur un chantier à Odaiba et mène une vie sans histoire jusqu’au jour où un jeune homme tombe éperdument amoureux d’elle. Problème : il ne s’agit rien moins que d’un fils à papa richissime à l’origine d’un projet architectural pharaonique, le « Beautiful New Bay Area Project». Pas du tout intéressée à l’idée de passer la belle vie auprès de ce type qui apparaît comme une jolie petite merde sans qualités, elle l’éconduit. Mais alors que, pour se venger, il prend une petite plaquette au nom de la jeune femme (plaquette qui apparemment lui sert à pointer pour son travail), elle décide de se rendre directement à la maison mère pour récupérer son bien. Son amoureux a donné pour consigne de l’expulser du bâtiment par la sécurité dès son arrivée mais, hélas pour lui, il ne connaît pas l’origine très particulière de la jeune femme…

new bay area 2

Court-métrage curieux de Kiyoshi Kurosawa, curieux et en même temps totalement en accord avec sa filmo. Curieux car ce petit film de trente minutes apparaît dans un film à sketches (sur le thème de la beauté) commandé par le festival international du film de Hong Kong, mais aussi parce qu’il apparaît dans la compilation annuelle des travaux de fin d’études à la Graduate School of Film and New Media de Tokyo (voir ma série Maîtres de demain ? sur quelques uns de ces travaux). On ne voit pas trop pourquoi il y figure puisque que Kurosawa travaille à cette université comme professeurs et non comme élève (peut-être a-t-il repris le projet abandonné d’un de ses étudiants ?). En tout cas c’est une oeuvrette à nous mettre sous la dent, finalement assez proche de Seventh Code dans lequel il s’essayait déjà à des séquences d’action. Petite différence, il ne s’agit pas ici de gunfights mais carrément de scène de kung-fu puisque la jeune Takako a tôt fait de montrer aux vigiles de la maison mère d’incroyables talents en la matière.

new bay area 3

A un premier niveau de lecture, le film apparaît totalement WTF et est en cela totalement à déconseiller à celui qui ne connaîtrait pas la filmo de KK. Après, si l’on entre dans les détails et que l’on est justement un familier de ses films, on a très vite la sensation de se trouver en terrain connu. Avec tout d’abord ce sentiment d’étrangeté basé sur des petits faits mais qui donne l’impression d’être face à une humanité pas fantômatique mais un brin irréelle.

Dans le bâtiment où se trouve la société du chef d’entreprise, des personnes, hommes comme femmes, se mettent à paniquer et à s’enfuir parce qu’une pauvre souris a fait son apparition dans la pièce !

new bay area 4

De même l’attitude du premier vigile que Takako rencontre et qui fait montre d’une violence dépassant largement les bornes. Après l’avoir vaincu, Takako va, comme dans un jeu vidéo, monter de niveau en niveau pour affronter de nouveaux « boss » (on pense aussi à la dernière séquence du Jeu de la Mort) jusqu’au boss ultime, le jeune chef d’entreprise bien sûr. Avec ces combats successifs on pense à un univers virtuel qui, là aussi, dresse des ponts avec d’autres œuvres de KK : les ordinateurs de Kaïro ou, plus récemment, l’univers virtuel de Real. Sauf que dans ce dernier c’était une machine qui permettait d’y pénétrer. Rien de tel ici, les bastons étant données juste comme la conséquence de l’ordre donné par le patron.

On est ici sur un terrain symbolique qui ne serait pas sans évoquer un Métropolis mâtiné de Jeu de la Mort. Dès le début la limité entre monde ouvrier et « le monde normal » est matérialisé  par une bande jaune au sol :

new bay area 5

Quelques plans nous montrant des buildings rappellent évidemment les fameuses maquettes de Métropolis montrant le monde d’ « en haut » :

ne bay area 6

Le chef d’entreprise, en pénétrant dans le monde ouvrier, évoque Freder Fredersen sauf que son personnage est bien moins positif. Nul questionnement sur la condition ouvrière, il est juste amoureux de Takako (et encore, amoureux est un bien grand mot tant ce sentiment cède la place à un désir de vengeance mesquin). Les temps on changé, les hommes d’affaires n’ont plus la moindre parcelle d’humanité et lorsqu’une ouvrière « d’en bas » vient « en haut » – comme le fait Maria dans Métropolis, elle est repoussée par des hommes (toujours comme Maria) mais cette fois-ci de manière beaucoup plus brutale. On ne le condamne toutefois pas totalement tant il paraît isolé, déconnecté de son univers :

new bay area 6

Quant à Takako, elle partage avec Maria un pouvoir (son origine est révélée) qui fait d’elle un être hors norme :

new bay area 7 metropolis-maria

Et sa compromission malgré elle avec le monde d’en haut aura pour conséquence une dégradation de soi :

new bay area 8

Son amoureux léchant la plaquette où se trouve son nom. 

Fable économique que l’on pourrait intituer « le Patron et l’Ouvrière », le film laisse le soin au spectateur d’imaginer la moralité à travers l’ultime mot prononcé par l’un des personnages. Petite pirouette ironique qui, là aussi, est une nouveauté en plus du kung fu, car elle opère une légère distanciation humoristique qui n’a jamais été le propre de Kurosawa.

 

Seventh Code (Kiyoshi Kurosawa – 2013)

seventh-code

Une jeune Japonaise, Akiko, a du mal à oublier un bel homme qu’elle a rencontré lors d’une soirée à Ropongi. Pour y remédier, elle décide rien moins que d’aller le retrouver à Vladivostok ! Sur place elle le retrouve mais ce dernier lui fait rapidement comprendre qu’il ne faut pas être bien malin pour se rapprocher d’une personne dès la première rencontre. Il la laisse en plan dans un café mais Akiko s’accroche, le suit, et ne tarde pas à découvrir que cet homme tiré à quatre épingles fricote avec la mafia locale…

Si à la fin du visionnage de Seventh Code on est un peu déçu, il faut bien reconnaître que Kurosawa a réussi une fois de plus à tisser une histoire intrigante et de nouveau soutenue par une réalisation sans faille. Du fait de la durée inhabituelle (60 minutes) on est ainsi un cran en dessous du somptueux Shokuzai et du récent Real. Evidemment la longueur ne fait pas tout (c’est  bien vrai) mais force est de constater ici qu’on aurait aimé au moins vingt minutes supplémentaires, ne serait-ce que pour donner un peu plus de consistance à la fin. Mais d’un autre côté, la dernière partie de Tokyo Sonata ne laissait pas de surprendre et de susciter des critiques qui trouvaient le dénouement rocambolesque. Face à cette critique, je crois me souvenir que j’avais évoqué dans un article une absence de réalisme revendiqué chez Kurosawa, une tentation du basculement frénétique vers quelque chose d’inattendu, d’improbable, chose qui n’est pas sans donner une aura fantastique, ou tout du moins d’étrangeté, à ce type de dénouement. C’est encore le cas dans Seventh Code avec un dernier quart d’heure assez inattendu voire carrément WTF en diable (nul spoil ici, lisez tranquille. Mais pour ceux que ça intéresse, voir plus bas).

Mais avant ce dénouement, le spectateur aura bien l’impression d’évoluer en terrain connu, et pas uniquement parce qu’Akiko porte un vêtement rouge, couleur quasi obligatoire pour tout personnage féminin de la filmographie de Kuro :

seventh-code2 seventh-code3

Habituellement, le rouge est réservé aux femmes fantômes. Cela change ici car Akiko est bien en chair et en os. Il n’en demeure pas moins que la démarche de cette jeune femme qui va s’enterrer à Vladivostiok pour y retrouver un homme qu’elle n’a vu qu’une fois n’est pas sans lui donner de cette aura fantastique évoquée plus haut (et ce n’est que le début en ce qui la concerne). De même, Matsunaga et ses allures d’homme d’affaires impeccable, parlant russe et rencontrant dans des coins retirés du russe local tendance chelou, n’est pas non plus sans paraître un brin irréel.

seventh-code4

Et il en va un peu de même avec ce restaurateur japonais qu’Akiko rencontre, restaurateur venu à Vladivostok pour se faire plein de blé (ben voyons) et vivant avec une Chinoise (très jolie, le couple n’en est que plus atypique) qui a peu à peu perdu ses illusions. Durant toute une partie, le spectateur a bien du mal à comprendre où veut en venir Kurosawa avec ses êtres que tout sépare, qui vivent dans un lieu austère, vaste terrain de jeu dans lequel Akiko et son pote restaurateur vont s’agiter à travers une exploration de certains quartiers et une aventure irréelle, un peu jeu vidéo, comme une sorte finalement de prolongement de l’univers virtuel de Real.

En cela, le film me paraît intéressant. En lui-même Seventh Code n’est pas un chef d’œuvre, mais dans la perspective des précédents films de Kurosawa, il semble totalement cohérent, dans la continuité de son esthétique et de ses thèmes. Ainsi la fracture entre ce qu’est un être extérieurement et intérieurement, le couple (rarement une réussite chez lui tant les failles ne tardent pas à apparaître) ou encore la fin du monde, avec l’intervention surprise du nucléaire dans le dernier quart d’heure (je rappelle que l’histoire se passe en Russie), et enfin l’entrée dans l’âge adulte (voir Shokuzai ou License to Live).

Il est ici significatif que Kurosawa ait choisi pour son héroïne Atsuko Maeda, ex-AKB48 :

atsuko-maeda

Ici avec des copines.

… et occupée maintenant à donner un tour à sa carrière plus adulte :

atsuko-maeda2

Continue dans cette veine A-chan, c’est bien mieux !

Tour à tour nunuche et… (vous verrez bien), l’actrice, sans être non plus remarquable (attendons confirmation avec d’autres rôles), parvient assez bien à rendre intéressant ce personnage immergé dans un Vladivostok automnal. Les mauvaises langues pourront dire qu’elle apparaît limitée, surtout au début, mais comme il s’agit ici de jouer une petite cruche qui laisse tout pour aller rejoindre un homme qu’elle n’a vu qu’une fois, on pourra rétorquer que c’est justement très bien ainsi. Bref encore une fois, attendons de voir, et insistons plutôt sur le fait que Kurosawa permet à Maeda de faire un portrait intéressant d’une autre personnage de post ado, de jeune adulte finalement bien plus inquiétant que les gangsters russes et leur recherche d’un important composant électronique pour faire une bombe nucléaire.

7/10 (pour ceux qui n’ont rien vu de Kurosawa, probablement 4-5/10).

Allez, pour ceux qui ont vu le film ou qui ne craignent pas le spoil :

[spoiler title= »Spoil ! »]

Si la fin est surprenante, c’est parce que l’on découvre brutalement que la nunuche Akiko n’est rien moins qu’une sorte de Mata Hari qui agit à son compte et qui dès le début était elle aussi à la recherche du kryton, le fameux composant élctronique. Alors que Matsunaga décide de lui donner un coup de taser pour s’en débarrasser, Akiko révèle son vrai visage en lui infligeant une sacrée rouste avant de lui balancer une balle dans la cafetière. Récupérant sans mal le dans le coffre de Matsunaga, elle l’échange contre de l’argent auprès d’un politicien puis se barre vers d’autres horizons avec son magot… avant d’être retrouvée et tuée d’une manière totalement invraisemblable. En effet prise en auto-stop, elle doit monter à l’arrière d’un véhicule où se trouvent des bâtons de dynamite ! On se doute alors qu’il n’y aurait pas intérêt à ce qu’il y ait des coups de feu, ce qui va bien sûr arriver, créant une jolie explosion qui évoquera la forme d’un champignon nucléaire anémique :

sevent-code-7

Et ce n’est pas tout ! La fin apparaît d’autant plus difficile à avaler que les dernières minutes alternant le départ d’Akiko de Vladivostok et… clip vidéo où l’on voit l’ido A-chan pousser la chansonnette :

sevent-code-8

♫ En revenant de Montaigu… ♫

Avec l’intervention surprenante d’une telle pop culture, Kurosawa nous amène forcément à nous poser quelques questions. On a subitement l’impression que tout ce qui précède n’était juste que le hors d’œuvre pour faire la promo d’un single de Maeda (le clip officiel reprend d’ailleurs les images du film : un clip de Jpop qui reprend les images d’un film de Kurosawa, on croit rêver). Ou alors que Kurosawa, éventuellement pressé par un poducteur de mettre en avant les talents d’idol de Maeda, lui adresserait en retour un doigt d’honneur ironique avec une fin qui aurait un parfum de sabordage. A moins qu’il ne s’agisse de restituer une confusion, une perte des valeurs d’une certaine jeunesse pour laquelle la frontière entre la mièvrerie, les messages d’espoirs éculés n’entrant pas forcément en conflit avec des actes meurtriers et débouchant sur un certain vide intérieur (cf. le visage absolument inexpressif de Maeda dans le dernier quart d’heure). En cela il y aurait dans Seventh Code un côté très manga (thématique déjà exploitée dans Real) puisque l’on songe alors à cette galerie de petits génies du mal post adolescent comme les personnages de Death Note ou, plus récemment, ceux du plutôt bon Zankyô no Teroru. Bref un objet plutôt insaisissable que Seventh Code.[/spoiler]

House of Bugs (Kiyoshi Kurosawa – 2005)

house-bugs

Avant Shokuzai, Kurosawa avait déjà fait plusieurs incursions dans le monde du drama. Ainsi ce Kazuo Umezu’s Horror Theater tout à la gloire du maître du manga d’horreur :

house bugs 1

Le résultat sachant que Kurosawa est un fan de l’œuvre du maître ? Ce House of bugs parfaitement maîtrisé, un petit joyau de 59 minutes à la construction narrative disloquée mais imparable.

En apparence, Renji et Ruiko forme un couple sans histoire. En apparence seulement car derrière la façade, Renji s’avère être un mari jaloux qui n’a qu’une obsession : que sa femme reste cloîtrée à la maison, persuadé qu’il est qu’elle l’a déjà trompé plein de fois. C’est en tout cas la version que Ruiko donne à son cousin venu chez elle pour lui demander ce qui ne va pas. Pendant ce temps, Renji est sur le chemin de la maison, en compagnie de sa maîtresse, et donne à cette dernière une tout autre version : si Ruiko ne sort pas de chez elle, c’est parce qu’elle l’a bien trompé, qu’ils ont déjà eu à des disputes à ce sujet et qu’elle s’est enfermée depuis dans un monde imaginaire.

house bugs 2

Renji et Ruiko

A cela s’ajoutent deux interprétations de la Métamorphose de Kafka que donnent chacun de leur côté les personnages. Pour Ruiko, Gregor Samsa se transforme en insecte à cause de son environnement familial hostile, de la rigidité paternelle notamment. Pour Renji, c’est à cause de Gregor lui-même, personnage fuyant la réalité et s’enfonçant dans son monde imaginaire. Qui donne la bonne interprétation ? Qui ment ? Qui dit la vérité ? Autant de questions auxquelles il faudra vite répondre avant que Ruiko ne se transforme pour de bon elle aussi en insecte, à moins que ce ne soit déjà fait.

Sans être un chef d’œuvre, House of bugs m’est donc apparu comme une jolie petite chose à la construction narrative intéressante. Kurosawa joue sur quatre fils narratifs alternant savamment l’un après les autres et titillant suffisamment la curiosité du spectateur pour ne pas lui faire voir passer les 59 minutes. Pour filer la métamophore des insectes, Kurosawa tisse parfaitement sa toile en jouant de quatre strates temporelles :

1) les malheurs passés de Ruiko se confrontant à la jalousie maladive (et parfois violente) de son mari.

2) les malheurs passés de Renji devant faire face aux infidélités de sa femme.

house bugs 3house bugs 4

3) Ruiko accueillant son cousin pour lui raconter ses malheurs.

4) Renji, à bord de sa voiture avec sa maîtresse, racontant les siens.

house bugs 6house bugs 5

On comprend que lorsque Renji arrivera chez lui nous aurons droit au dénouement qui révélera lequel des deux, de Ruiko ou de Renji, a fourni la bonne interprétation de la Métamorphose.

Une fois n’est pas coutume, on retrouve pas mal de détails appartenant à l’esthétique de Kurosawa. Ainsi la femme vêtue de rouge :

house bugs 7

Evidemment, il s’agit de Ruiko, femme trouble et inquiétante derrière une façade angélique.

Les appartements sombre, puant la solitude et dont la seule animation provient d’un rideau blanc s’agitant faiblement :

house bugs 8

Ou encore ces plans nous montrant les deux personnages discutant à bord d’une voiture. On pense ici à certains plans de Real qui ne se cachaient absolument pas de montrer que ces plans avaient été tournés en studio devant une rétroprojection.

Real est d’ailleurs un film avec lequel House of Bugs entretient beaucoup de points communs. De par sa construction narrative imbriquée, mais aussi par sa porosité entre réalité et surnaturel (dans Real, on pense aux scènes dans l’appartement de la mangaka) et, sans trop dévoiler, un petit retournement final qui montre que le personnage le moins armé pour capter la réalité n’est pas celui que l’on croit. Au-delà de Real, on peut aussi rattacher House of Bugs au premier épisode de Shokuzai (avec la jeune épouse obligée de rester chez elle par un mari possessif) ainsi que le troisième avec la « fille ours » cloîtrée chez elle et pas non plus étrangère aux insectes :

Shokuzai_3-5

Dans tous les cas, House of Bugs confirme une chose propre à l’univers de Kurosawa : la vie de couple y est quasi impossible tant chacun des membres peut apparaître pour l’autre comme un fantôme. Ce qui n’est guère surprenant pour l’auteur de Kairo.

The Excitement of the DO RE MI FA Girl (Kiyoshi Kurosawa – 1985)

excitement-girl-1

The Excitement of the DO RE MI FA Girl, film le plus WTF?! de Kiyoshi Kurosawa ? A n’en pas douter. Si le réalisateur partait pourtant sur une bonne base avec le foutraque Kandagawa Pervert Wars, sachez que cela n’est rien en comparaison de son deuxième opus, lui aussi réalisé avec deux bouts de ficelle malgré un casting un peu plus étoffé et la présence de Juzo Itami en prof de psychologie. L’histoire est quant à elle on ne plus basique :

Akiko est une jeune provinciale qui monte à l’université de Tokyo pour y retrouver Yoshioka, son ancien soupirant. Avant de le retrouver en la personne d’un étudiant je-m’en-foutiste en diable, elle prend connaissance de l’ambiance du campus et de ses personnages, aussi bien du côté des professeurs que celui des étudiants…

Dans quel genre classer the Excitement ?… Film érotique ? On ne peut pas dire que les scènes du genre soient légion et quand elles sont présentes, c’est souvent pour montrer une paire de seins :

excitement-girl-gif

Avec ici un effet de va-et-vient comme pour donner un effet caricatural d’excitation bon marché.

Les scènes de cul ne vont pas plus loin que des plans montrant des étudiantes se masturbant :

 excitement girl 6 excitement girl 5

 … et quand Akiko surprend des chenapans en train de le faire, c’est souvent court et désolant de banalité :

 excitement girl 4 excitement girl 3

Clairement, Kurosawa se fout des scènes de sexe et cela d’ailleurs ne plut guère à la Nikkatsu qui refusa de distribuer le film en salle. Il faut dire que les quelques plans polissons semblent être là pour donner le change de manière paresseuse. Nous sommes très éloignés des films tels que Chasseur de Vierges où toute l’histoire s’acharne à dévoiler le plus possible des petites culottes ou des étudiantes en fâcheuses (ou jouissives) postures. Bref, amateurs de chairs rebondies filmées de manières esthétique, passez votre chemin.

Alors, un film comique ? On ne peut pas dire que Kurosawa soit connu maintenant pour manier l’humour. Pourtant, c’est l’option qu’il a choisie pour faire cette petite chronique estudiantine. C’est parfois très simple, le temps de deux lignes de dialogue :

Excitement girl 7 Excitement girl 8

Voire même d’un plan fixe sans dialogue :

excitement girl 16

Et ça suffit pour faire sourire. Mais c’est aussi parfois long, laborieux, fatigant de frénétisme, comme les chansons chantées et dansées par Yoshioka et Emi.

Bref voir the Excitement, c’est l’assurance d’alterner sourires et bâillements. On peut prétexter que l’humour lourdingue est voulu, qu’il ne doit pas être pris au premier degré mais au contraire comme une volonté de forcer le trait satirique, il n’en reste pas moins que cela contribue à donner une impression de gloubi goulba indigeste et loin d’être maîtrisé. The Excietment est une comédie, sans aucun doute possible. Après, pour ce qui est de dire s’il s’agit d’une comédie réussie, vous me permettrez de passer mon tour.

La seule facette qui permettrait à mon sens de sauver le film, facette qui est d’ailleurs paradoxalement à rattacher à l’humour, est celui de la satire qui permet éventuellement d’éprouver un certain plaisir. Par la caméra de Kurosawa, la vie étudiante nous livre tous ses ridicules, même si le film n’est pas sans donner l’impression d’une certaine tendresse vis-à-vis de ses personnages. D’abord, l’étudiant se doit de fumer. Mal, mais qu’importe il doit pomper entre ses lèvres cette petite tige de tabac :

excitement girl 11

Ensuite, l’étudiant se doit d’être en lutte contre quelque chose, si possible l’ordre établi. Dans la dernière scène nous verrons les différents personnages avancer dans un champ, mitraillette à la main, et se faire finalement descendre un par un.

Excitement girl 12

L’étudiant arrive aussi à un âge où il doit être capable de penser par lui-même, d’expérimenter le réel, voire de compléter, de dépasser les enseignements d’un professeur. Leur professeur de psychologie ayant bâti son cours sur les limites de la honte, nos personnages décident-ils de tenter une bien belle expérience sur l’une de leur congénère. Ça commence avec quelques électrodes sur les tempes :

Excitement girl 13

Mais lorsque suivent d’autres électrodes sur les tétons qui provoquent d’imparables gémissements, nos chers étudiants ont tôt fait d’oublier la noblesse de leur démarche scientifique pour s’adonner à une pratique plus primaire :

excitement girl 14

Une partouze dont Kurosawa ne nous montrera que le résultat.

Bref, être étudiant, c’est cool. C’est se donner l’impression de retrouver le fil à beurre alors qu’on fait, on ne cherche qu’à jouer avec certains petits pots de beurre. Après, il faut être juste, le corps professoral n’est guère mieux loti avec ce professeur de psychologie qui trouve inutile de répondre aux pourquoi? de ses étudiants, qui s’endort en cours et qui rêve d’être humilié par une jeune femme. Par ailleurs lui aussi a le goût des belles expériences réalisées sur l’épiderme d’une étudiante :

excitement girl 15

Y’a pas, la vie à l’université est une vie très active, mais d’une hyperactivité bien régressive, toute tournée qu’elle est vers le touche-pipi derrière un coulis de guimauve exaltant le sentiment amoureux. Pour la révolution, on revient finalement aux deux dindes de Kandagawa Pervert Wars. On peut se trouver une révolte à fomenter, cela sera forcément dérisoire, noyé par un monde décérébrant où il n’y a rien à détruire, tout à accepter. Lors de la dernière scène, Akiko se tournera vers la caméra et chantera ces paroles :

 Dors ! Dors !

Les Anges t’observent à travers tes rêves,

Dors maintenant, oublie tout,

Et souris au pays des rêves.

Encore et toujours chez Kurosawa cette tentation du rêve contre le réel.

4/10

Kandagawa Pervert Wars (Kiyoshi Kurosawa – 1983)

 kandagawa-wars

Après les perfections formelles que sont Tokyo Sonata, Shokuzai et Real, forcément, se plonger dans un vieux pinku de Kurosawa, c’est l’assurance de se faire mal aux yeux. Sans être non plus des œuvres de jeunesse (Kurosawa à la trentaine lorsqu’il réalise Kandagawa Pervert Wars et the Excitment of the Do Re Mi Fa Girl, et a déjà réalisé des courts métrages), elles font figure d’œuvres maladroites encore mal dégrossies, des anomalies au regard de ce qui s’ensuivra, aussi bien formellement que thématiquement.

Ainsi ce Kandagawa Pervert Wars, film faisant le grand écart entre les roman porno de la Nikkatsu et le film hommage à la Nouvelle Vague française. Dès les premières secondes on sent le film fauché fait avec des acteurs amateurs et de désolants moyens techniques (les voix sont post synchronisés et l’on n’a pas vraiment l’impression que c’est un choix technique). Et les personnages (féminins surtout) sont tous d’une effroyable bêtise, à des années lumières des beaux portraits de femmes que Kurosawa a brossés dans ses films les plus récents. Quant à l’histoire…

Akiko et Masami, deux amies bien à l’air dans leur sexualité, s’aperçoivent un jour que dans l’immeuble d’en face, de l’autre côté de la rivière Kanda, qu’un jeune homme vit une relation incestueuse avec une mère possessive. Choquées, elles décident d’entrer en guerre en faisant tout pour enlever des griffes de la maman le cher enfant et lui donner le goût des corps de vraies et séduisantes jeunes femmes…

Hommage pas forcément intéressant à la Nouvelle Vague, pauvreté des moyens, actrices hystériques, histoire faible (même si dans un pinku tout ne se joue pas forcément sur la complexité du scénario), on se dit que l’on va souffrir durant 59 minutes. Et pourtant, sans crier non plus au miracle, le film reste tout à fait regardable, surtout si l’on a déjà une petite expérience de la filmo de Kurosawa. A priori rien de plus étranger à ses autres films que Kandagawa Pervert Wars. Mais au fur et à mesure que l’on suit l’histoire, difficile de ne pas se sentir en terrain familier. D’abord parce que Akiko porte une robe rouge, vêtement que l’on retrouvera nombre de fois dans d’autres films :

Kandagawa 3

Dans les histoires de Kurosawa, quand un personnage féminin porte ce vêtement, c’est que quelque chose cloche en lui. Dans le pire des cas, il est un fantôme. Bon, la petite Akiko n’a pas ce problème, sa chair, qu’elle a bien jolie, est bien réelle, qu’elle soit malaxée par son petit amie ou par ses propres mains. Mais il y a quand même un peu du fantôme en elle, fantôme en tant qu’être social. Se foutant d’aller travailler, elle préfère rester dans son petit appartement tout le jour durant pour faire l’amour avec son copain ou sa voisine de pallier, voire épier au télescope ses voisins d’en face.

A sa décharge (si l’on ose dire), il n’y a pas qu’elle à être ainsi car l’on serait bien en peine de trouver un seul être raisonnable. Tout l’univers semble être contaminé par l’absurde. Ainsi Ryo, le petit ami salary man, qui a sa manière bien à lui de rentrer du boulot pour aller rendre visite à sa douce :

kandagawa-gif2

Le fils en proie aux pulsions libidineuses de sa maman est lui aussi sur une autre planète. Bossant son baccalauréat, il aime à jouer de la flûte à ses moments perdus :

kandagawa 10

Mais l’irruption de cet instrument sonne étrangement à la vue et aux oreilles du spectateurs, un peu comme, dans License to live, la jeune Miki qui dégaine son ukulélé. Par ailleurs, il aime à s’entourer d’un monde de signes évoquant notamment des œuvres cinématographiques (notamment de Godard) :

kandagawa 4

Il ira d’ailleurs jusqu’à s’inscrire des signes sur son propre épiderme :

kandagawa 5

Comme pour donner plus de poids, plus de sens à son être dont on sent, à travers un énième bachotage pour obtenir son bac et les persécutions incestueuses de sa mère, qu’il aura bien du mal à trouver une voie sereine.

Quant à Akiko et Masumi, c’est leur façon hystérique d’afficher leur joie qui dérange. Rien dans leurs action n’est normal, que ce soit lorsqu’il s’agit de se faire un massage entre copines :

kandagawa 6

… ou de siroter un whisky en s’en grillant une :

kandagawa 7

Bouteille, verre et briquet seront balancés par la fenêtre derrière elle après leur utilisation.

Alors pour ce qui est d’entrer en guerre, on devine que ce sera forcément le grand n’importe quoi :

kandagawa 8

Viol libérateur du fils sous les yeux de la mère bâillonnée.

En fait tout semble baigner dans la folie, folie qui a à voir avec cet univers urbain aseptisé, ces écrans TV qui diffusent des programmes débilitants. Symboliquement, un plan nous montre Akiko dormant juste à côté d’un poste :

kandagawa 9

Akiko est quelqu’un de foncièrement bête, avec pas grand-chose dans le ciboulot, comme si son environnement culturel avait depuis belle lurette fait son œuvre dans son œuvre. Sans aller jusqu’aux fantômes, on peut au moins évoquer des êtres pantins aux réactions exagérées, s’agitant frénétiquement dans un univers où il n’y a rien à faire, à la recherche d’une guerre dérisoire pour donner un sens à leur vie. On s’en doute, la solution trouvée ne sera guère satisfaisante et, à l’image du personnage de License to live, tout s’achèvera sur une chute (dans tous les sens du terme) mortelle, qui annoncera là aussi un autre motif de l’esthétique de Kurosawa.

Kandagawa pervert Wars est certes un objet bizarre et mal foutu, mais c’est à tout prendre une entrée en matière dans l’œuvre de Kurosawa pas inintéressante. Les scènes de fesses sont évidemment loin d’être aussi glamour que certains roman porno nikkatsesques :

kandagawa-gif1

Aussi vide qu’un gamer s’excitant sur les boutons d’un joypad.

… mais il en ressort malgré tout une fraîcheur qui vaut largement le sérieux – un brin ennuyeux – d’oeuvres ultérieures du maître.

6/10

License to live (Kiyoshi Kurosawa – 1998)

license-to-live

Le dernier plan de Real montrait le personnage principal, Koichi, levant lentement les paupières, sortant ainsi d’un long séjour à l’hôpital dans le coma. On pouvait y voir une fin positive si on n’allait pas plus loin que la simple histoire d’amour avec deux amants pouvant enfin se retrouver (et cette fois-ci pas dans le virtuel), ou négative si, dans le jeu de poupées gigognes à la Inception que propose Real, cette scène n’est qu’une strate de plus que l’on pourrait hésiter à qualifier de réelle ou de fausse. Le visage vide que montre Koichi dans ce plan est un peu comme la toupie d’Inception finalement. Homme réel ou fruit de l’imagination d’un rêveur ? Nous n’aurons pas la réponse.

Dans tous les cas, il peut être intéressant, après le visionnage de Real, de se plonger quinze ans en arrière et de se mater License to Live dans lequel il sera question… d’un jeune homme qui sort d’un coma de dix ans.

license to live real-1a

Yutaka et Koichi, deux cousins dans la filmographie de Kurosawa.

Yutaka, renversé à 14 ans par un automobiliste (Murata), a passé dix années de sa vie dans le coma et se réveille donc dix ans plus tard avec un corps d’homme mais un esprit de petit garçon. Entre-temps, ses parents ont divorcé et sont allés mener leur vie chacun de leur côté, gardant dans leur esprit un petit coin d’affection pour leur fils mais en même temps détaché de lui, tourné vers un avenir dans lequel cet enfant au bois dormant n’a pas sa place. Quant à la petite sœur, elle est partie vivre avec un jeune homme qui roule dans un petit bolide rouge et qui est persuadé qu’il n’est guère bon à être autre chose qu’un geek.

On pourrait penser qu’en dehors de cette histoire de coma il n’y aurait finalement qu’assez peu de points communs entre License to live et Real et qu’avec cette thématique familiale le film aurait plutôt une filiation avec Tokyo Sonata. Et pourtant, difficile de ne pas associer ces deux œuvres tant le sort des deux protagonistes et leurs tentatives pour extraire du réel de leur environnement sont similaires. Cela commence par cette impression d’étrangeté que Kurosawa excelle toujours à restituer avec des moyens minimalistes. Quand on parle d’étrangeté, on pensera ici moins aux apparitions terrifiantes de Kairo ou de Retribution (encore que le plan nous montrant dans l’ombre le père de Koichi n’est pas sans lui conférer une aura spectrale, signifiant par là combien il ne fait plus partie du monde de Koichi) que de scènes dans lesquelles les personnages sont écrasés, aliénés par un décor urbain sans âme :

license to live 3

… disposés au milieu d’un plan surcomposé, anti-naturel :

license to live 4

 … ou effectuant des actions absurdes ou comme guidées par une force supérieure. Ici une jeune femme en trottinette à essence qui fonce inexplicablement sur un tas de carton :

license-to-live-5

Un des motifs favoris de Kurosawa : celui de la chute, de préférence inexpliquée. Un exemple dans Real, celui des barres de fer à la fin qui permettent d’alerter le plésiosaure : en revoyant la scène je me suis aperçu combien cette chute sonnait faux.

… là une chanteuse (même personnage que la fille en trottinette) qui glisse un bout de carton (une carte postale) dans le livre du héros :

license to live 6

…ce même héros qui se souvient dix ans après du code du cadenas d’une librairie d’occasion ou encore Murata qui revient se venger dans la nuit pour détruire ses biens à la tronçonneuse (il ne supporte pas de voir Yutaka dans un bonheur relatif alors que lui a passé dix années de sa vie à trimer pour rembourser les dettes, payer les frais médicaux du garçon qu’il avait renversé avec sa voiture) :

license to live 7

Par rapport à ses autres films, nous sommes dans un climat d’étrangeté très discret mais qui suffit à rendre captivantes les tentatives de Yutaka pour donner corps à sa vie en créant du réel et en se tournant vers le passé.

Le temps est un autre des points forts du film. Réveillé lors de ses 24 ans après dix ans de coma, Yutaka est évidemment à la recherche d’un temps perdu. Pris en charge par Fujimori (joué par le toujours excellent Kôji Yakusho), un ami de son père qui tient un petite ferme piscicole, il s’informe d’abord de ce qui s’est passé durant ces dix années perdues (« Ce Tyson était réellement si fort ? »). Après, le passé c’est bien, mais il faut aussi songer à l’avenir et à rattraper le temps perdu, à faire rapidement de Yutaka un homme. Symboliquement cela nous est montré par un art de l’ellipse consommé et des scènes avec un Fujimori traînant un Yutaka peu décidé à obéir.

license to live 8

Fujimori ira même jusqu’à le mener voir une prostituée. Effectivement, avoir 24 ans et être toujours vierge, c’est un peu déplorable. Mais la tension entre ce que veut lui faire faire Ishimori et ce que veut faire Yutaka est trop grande. Car l’idée du jeune homme est toute simple : vivre dans l’ancienne maison familiale et y ressusciter le petit ranch dont il s’occupait autrefois. Yutaka part donc à la conquête de son enfance, aidé en cela par des personnages (son père, sa mère et sa sœur) qui reviendront le voir et donneront l’illusion d’un passé reconstitué et dont l’acmé sera une très belle scène sur les tatamis, autour de la TV (signalons au passage que cette volonté de reconstituer le tissu familial, le motif de la faillite du père, n’est évidemment pas sans tisser des liens très fort avec Tokyo Sonata).

Passé et présent fusionneront alors et donneront l’impression que la partie est gagnée pour Yutaka. Mais ce n’est pas si simple. Car en parlant de recherche de temps perdu, on peut aussi se demander si ce temps perdu ne pourrait pas être compris, plutôt qu’une évocation du passé, comme un temps vide de sens, absurde. C’est en tout cas l’impression que l’on a lorsque l’on voit Yutaka dans son petit stand de bouffe en train de servir… des verres de lait ! La scène dans laquelle il craquera en comprenant que son père a définitivement rompu avec son passé fera aussi comprendre que sa tentative est vouée à l’échec. Comment faire alors pour être heureux ? En faisant une croix sur son passé. Cela passera par un geste destructeur cathartique. Puis en se tournant vers l’avenir. A la fin, Yutaka prendra la décision de suivre Fujimori et le spectateur ne doute pas qu’il s’agit là de la meilleure décision qu’il soit. Et puis… et puis nous sommes dans un film de Kurosawa et il arrive ce qu’il peut s’y produire parfois, à savoir un événement aberrant, qui a une chance sur un million de se produire mais qui se produit quand même. Il s’agira d’une chute, une nouvelle fois surprenante et répondant lointainement à la chute en vélo du petit Yutaka qui lui a valu dix ans de coma.

Le film nous amène alors dans une scène d’agonie ou Yutaka, juste avant de mourir, demande à Fujimori si tout cela n’était pas un rêve et s’il était bien vivant. Avant qu’il ne ferme définitivement les yeux, son ami lui dira que oui, il était définitivement vivant. Certitude de Fujimori mais, on le voit, incertitude du héros à la Kurosawa pour qui le réel est une source de conflit, de questionnement de soi et de ce qui l’entoure et pour lequel la mort est la seule possibilité pour surmonter les doutes. Et du coup, pour en revenir à Real, on se dit que non, finalement ce n’est pas une si bonne chose que Koichi rouvre les yeux à la fin. Revenir dans le réel… pour douter d’être vivant, à quoi bon ?

Le film pourrait s’arrêter là mais Kurosawa de pousser plus loin ses interrogations avec une ultime scène remplie de potentialités interprétatives. Une de ces scènes que l’on peut détester si l’on n’aime pas les films qui (en apparence) se terminent en eau de boudin. Mais si l’on se souvient d’un petit truc qui s’est produit au cours du film et que l’on cherche à questionner le fait qui nous est soumis, c’est le petit plaisir de voir s’enrichir soudainement le film et d’avoir aussitôt envie de le revoir. Bref, voici la scène : Fujimori se trouve dans la chambre de Yutaka pour y faire du rangement :

license to live 10

Il y trouve un des livres que le jeune homme affectionnait, l’ouvre et remarque à l’intérieur une carte postale montrant New York :

license to live 11

Il la retourne :

license to live 12

Puis c’est le générique.

Le sens ? La carte postale est finalement à l’image de ce que l’on attend du spectateur qui sera prié d’y inscrire l’interprétation de son choix. Rappelons ici que cette carte postale est évidemment celle que la chanteuse a insérée plus tôt dans le livre. Lorsque l’on sait combien les femmes en robes rouges sont présentes dans la filmographie de Kurosawa (notamment dans ses films de fantômes), on se dit qu’il y avait quelque chose à la base qui clochait dans cette scène musicale, tout comme la scène de rencontre entre Yutaka et le jeune femme, avec sa curieuse chute en trottinette. Si l’on est enclin à penser que les forces surnaturelles sont partout dans l’univers de Kurosawa, y compris dans un film comme Tokyo Sonata, alors cette jeune femme en robe rouge et la carte postale qu’elle insère dans son livre peuvent être vu comme le signe d’un destin scellé par une force fantastique, destin qui s’achèvera par cette mort plus qu’inattendue évoquée plus haut. Dans cette idée, montrer à la fin la carte postale aurait pour but que le spectateur se dise : « que serait-il arrivé s’il n’y avait pas eu cette carte postale ? ».

Mais on peut bien sûr y voir d’autre chose. On parlait de temps perdu, c’est un peu la même chose mais cette fois-ci un temps perdu du côté de l’avenir. La jeune chanteuse avait avoué à Yutaka son désir de faire carrière à New-York. Que cette carte, qui évoque donc un avenir à construire, se retrouve dans un livre personnel de Yutaka inscrit dans le passé fait sens. Mais un sens évidemment ironique et amère. Cette carte, c’est l’avenir que Yutaka s’apprêtait juste à construire en compagnie de Fujimori. D’une certaine manière, il s’apprêtait à la remplir au verso avant que n’arrive la tragédie. Yutaka devient alors l’homme au passé perdu mais aussi à l’avenir qu’il aura juste effleuré du doigt, tout ancré qu’il était dans un faux présent qui lui a donné l’illusion du rêve.

Enfin, on peut y voir une autre interprétation (mais sûrement pas la dernière) : cette carte est le cadeau d’une jeune femme, belle, sans doute du même âge que Yutaka. Un peu dans le même ordre d’idée que la précédente interprétation, la carte devient le symbole des possibilités perdues, mais des possibilités plus sentimentales. Dans cette histoire d’un personnage disposant du corps d’un vigoureux jeune homme mais ayant l’esprit d’un garçon, la rencontre avec la jeune femme est le seul moment où l’on se dit que Yutaka pourrait échapper à cette vaine quête du passé justement en tombant amoureux de cette fille, moyen de construire quelque chose d’autre que ce qu’il a connu étant enfant. Ne reste de cette liaison naissante qu’une carte postale vide, un objet sans maître, une carte-fantôme qui contredit l’assurance de Fujimori lorsqu’il assurait que Yutaka était bien vivant. A-t-il bien existé en fait ? On reste à la fin sur un goût de « rien qu’un rêve » à la Schnitzler. Pour un peu on souhaiterait une suite qui nous expliquerait qu’il n’est pas mort de son ultime accident, qu’il est en fait toujours dans le coma, qu’il s’appelle en réalité Koichi et qu’une amie d’enfance, Atsumi (qui ressemble d’ailleurs au personnage de la chanteuse) va utiliser un moyen technologique pour le sortir des limbes…

license to live 13 real-2a

License to live est un grand film qui, pour ceux qui ont ressenti un brin de déception au visionnage de Real, pourra combler leurs attentes on offrant ce je ne sais quoi qui manquait à Real. Peut-être un humour discret qui n’a parfois pas été sans me faire penser à Kitano.

8/10

Real (Kiyoshi Kurosawa – 2013)

 real-1

Atsumi, dessinatrice de manga d’horreur, est dans le coma après une tentative de suicide. Son petit ami (un ami d’enfance), Koichi, se porte alors volontaire à un programme scientifique permettant de pénétrer dans le subconscient d’Atsumi pour comprendre la cause de son geste et trouver le moyen de la sortir des limbes. Son enquête l’amènera à explorer son enfance et à déterrer un événement traumatique qui prendra la forme inattendue d’un plésiosaure…

De retour au cinéma après la parenthèse Shokuzai, Kurosawa aborde cette fois-ci la S-F avec une histoire qui infailliblement fait penser à Inception et Shutter Island. Ajoutons à cela une facette sentimentale non négligeable et l’on comprendra que l’on se trouve face à un objet original dans la filmo du réalisateur même si on retrouve les motifs, les mêmes obsessions de Kurosawa, idées qui avaient contribué à la fin des années 90 à l’imposer dans l’esprit des cinéphiles comme un artiste original dans sa manière de susciter l’angoisse et de peindre  une société japonaise passablement autiste.

C’est ainsi que Real reprend l’esthétique de Shokuzai : images lisses tournées en numérique et donnant l’impression d’un monde vide et dévitalisé. C’est encore plus marqué ici puisque propulsé dans l’univers psychique d’Atsumi, Koichi se meut dans un univers cérébral qui n’est qu’une représentation du monde dans ses grandes lignes, et non l’exacte duplication. C’est ce que l’on ressent violemment lors d’un plan large montrant un Tokyo constitué d’une multitude de bâtiments sans âmes et semblant vidés de toute présence.

real-2

Dans cette perspective, il faut reconnaître que Kurosawa est passé maître dans l’art de susciter chez le spectateur un sentiment d’anormalité, cette anormalité propre au fantastique qui donne à une chose banale une aura surnaturelle. Cela saute aux yeux lorsqu’on voit le personnage à bord de sa voiture en face d’un écran sur lequel on utilise le bon vieux procédé de la rétroprojection pour créer l’illusion du mouvement :

real-7

Plus subtil, c’est aussi ce que l’on ressent à travers ces objets immaculés posés sur une table, ces visages d’acteurs qui semblent se retenir de jouer ou ces passants qui passent à l’arrière-plan ou qui sont réfléchis sur une porte vitrée. A chaque fois, on a le sentiment que ces attitudes et ces présences sonnent faux, exactement comme tous ces êtres fantomatiques qui ont peuplé toute une partie de la filmographie de Kurosawa.

Du coup c’est sans surprise que l’on retrouve la thématique du monde aliéné. Koichi, lors de son périple psychique  aura la vision très effrayante (Kurosawa a toujours été très fort pour rendre inquiétante une silhouette humaine sans en faire des caisses) d’êtres mi-homme, mi-zombie. Une des scientifiques en charge de l’expérience lui expliquera qu’il n’y a aucune crainte à avoir, que ce sont des « zombies philosophiques », comprenez des êtres issus des représentations mentales d’Atsumi et qui n’ont d’autre but que de peupler sommairement son univers de carton pâte.

real-6

Sauf que, de ces zombies philosophiques aux passants qui circulent dans l’univers réel de Koichi, on ne sait plus trop si la réalité se démarque autant du virtuel. Peu à peu le jeune homme commence à perdre ses repères et le spectateur avec lui. Dans son monde « réel » Koichi a des visions qu’il aurait dû avoir normalement lors de ses voyages dans la psyché d’Atsumi. Effets secondaires sans importance lui explique la professeur. Cela dit on en arrive à une confusion qui donne à penser que notre monde n’est finalement pas loin d’être le refuge de cinq milliards de zombies philosophiques.

real-13

Le temps d’un plan, et juste avant de se « dissoudre », Atsumi évoquera fortement les silhouettes féminins vêtues de rouge peuplant les précédents films fantastiques de Kurosawa.

A côté du thème de l’aliénation, on trouve par ailleurs un thème qui semble intéresser Kurosawa depuis quelques années, celui de l’enfance. En effet, Koichi et Atsumi devront effectuer un voyage dans leur passé pour trouver l’élément enfoui, le traumatisme à la source du mal. Cette vérité sera d’abord disséminée à travers de multiples indices tout le long du film (un cercle, de l’eau, un enfant mouillé de la tête aux pieds, un plésiosaure) avant d’être révélée dans la dernière partie du film.

Là aussi, difficile de ne pas penser à d’autres films de Kurosawa. Quand on a à l’esprit Tokyo Sonata ou Shokuzai, on sait combien la figure de l’enfant peut apparaître comme une figure certes potentiellement géniale (l’enfant pianiste dans Tokyo Sonata) mais aussi fermée, un brin autiste (les deux frères de Tokyo Sonata et les quatre filles de Shokuzai). A côté de cela, il y a une capacité à mystifier le réel, ou plutôt à l’enchanter, à créer en lui de l’irréel (séquence finale de Tokyo Sonata). En soi l’enfant est un être à part dans l’œuvre de Kurosawa. Il possède une force qui n’a pas été encore corrompue par son environnement (même si, bien sûr, cet environnement peut s’en prendre à lui : le meurtrier violeur de Shokuzai ainsi que ce personnage de père dans le troisième épisode du drama). Et la course des deux jeunes adultes pour retrouver leur enfance peut être perçue de deux manières. D’un côté la volonté de trouver la solution pour sortir du coma. De l’autre la tentation du refuge face à l’angoisse d’un monde aliénant et toujours en transformation (transformation qu’a connu de plein fouet l’île sur laquelle vivaient autrefois les deux jeunes gens : il y est question de la construction d’un gigantesque complexe de loisirs sur un site naturel). On se gardera bien de révéler le dernier plan du film. Mais, pour ceux qui l’auront vu ou qui s’apprêtent à le voir, il me semble impossible de ne pas y voir une puissante ambiguïté, ambiguïté qui, selon notre caractère, pourra donner lieu à une interprétation optimiste ou franchement désolante…

real-15

Beau, maîtrisé, bien interprété, Real a tout pour susciter l’éloge même si, même si… on pourra lui préférer d’autres œuvres de Kurosawa. L’impression mitigée que l’on pourra éventuellement ressentir a sans doute à voir avec cette histoire en forme de labyrinthe et structurées par des scènes répétitives. Et peut-être aussi que cela a à voir avec le côté « histoire d’amour » pour lequel on sent Kurosawa pas particulièrement à l’aise. Cela reste quand même un retour plus que convaincant au long métrage après la parenthèse drama que constituait Shokuzai. Et, tout comme Inception et Shutter Island, un film qui peut révéler plein de détails cachés lors d’éventuels revisionnages. Bref, si Real passe dans votre ville n’hésitez pas, on va pas non plus se mettre à chipoter quand un film de KK sort sur nos écrans !

7/10

Du Japon en intraveineuse sur France Cul


Qu’on se le dise, le W-E dernier France Cul a franchement déchiré sa race puisque, en rapport avec le festival du cinéma asiatique de Deauville (avec une grosse actu japonaise) mais surtout la commémoration de Fukushima deux ans après, la station a consacré rien moins que 20 émissions au Japon ! Au programme : nucléaire, voyage, littérature, théâtre, oulipo, cinéma, saké et plein d’autres bonnes choses. Le programme ? Y’a qu’à demander, le voici :

On commence avec l’émission Terre à terre de Ruth Stégassy. Elle y reçoit Jean-Louis Basdevant et l’écrivain Michaël Ferrier pour y causer de Fukushima.

Deuxième émission, Affaires Etrangères de Christine Ockrent pour évoquer les relations compliquées avec le voisin chinois :

Arrive Movimento où les amateurs de Mahabarata, de bunraku, de kabuki, de no et de gagaku trouveront leur bonheur :

On poursuit avec le cinéma : une vie, une œuvre consacre un numéro à Ozu. Passionnant de bout en bout :

Envie de flâner du côté de Kyoto ? Alors l’épisode de Carnet Nomade devrait vous plaire. Au programme, promenades dans les jardins, les temples et les monastères en compagnie de guides qui touchent clairement leur bille en matière de culture bouddhiste. Apaisant.

22 heures, c’était l’heure de Mauvais Genres qui a fait la part belle à Mamoru Oshii et Sion Sono, le tout en présence de Julien Sévéon, auteur d’un livre sur Oshii. Emission intéressante mais mal équilibrée : une heure pour Oshii et une pauvre demi-heure pour Sono, ça ne va pas du tout. Oshii a été grand, mais sa filmo actuelle devient un peu moribonde, chose que je ne dirais pas de la production sonoiesque. Frustrant donc, d’autant qu’Angelier et Thoret sont apparemment tout acquis à la cause de Sono. Du coup, son œuvre est passée à la moulinette à vitesse grand V alors que l’on aurait aimé qu’ils s’attardent sur quatre ou cinq films représentatifs de son œuvre. Peut-être pour une autre fois…

Arrivés là vous vous dites peut-être que ça fait beaucoup. Envie de souffler ? D’accord, tenez, c’est pour vous :

Une photo de Sion Sono c’est bien. Une photo de Sion Sono avec Megumi Kagurazaka, c’est mieux.

Si vous êtes un habitué de France Cul, cous connaissez sans doute les Nuits de France Culture qui, de minuit à 6 heures du matin, rediffusent des archives de la maison. Malheureusement, difficile si l’on n’est pas somnambule de les écouter car cette émission ne dispose pas de podcast. Or, exceptionnellement, les six émissions sont écoutables ! Et là aussi, c’est du lourd. Ça commence avec une vieille émission de 1957 intitulée Images d’extrême-orient : les villes japonaises. Visite délicieusement surannée du Japon de l’après-guerre. « Pachinka » visite du quartier d’ « Akaska » de Tokyo, de « Guionne » à Kyoto, et rencontre de « gueilleshas » vous attendent, le tout porté par la voix de l’excellent Robert Martin :

Puis à nouveau un épisode d’Une vie, une œuvre, cette fois-ci consacrée à Mishima :

Bon, une émission d’une heure et demie consacrée à Mishima, on se doute qu’elle va pas faire danser la polka à nos zygomatiques. Ce ne sera pas le cas de l’émission suivante mais du moins y trouvera-t-on un peu de légèreté à travers la sympathique voix de la poétesse Ryoko Sekiguchi qui va vous faire goûter des kakis pour vous faire comprendre toute la subtilité de la notion d’astringence :

Puis à nouveau un écrivain. Ici, on applaudit France cul qui va nous chercher un drôle de zig qui tranche avec les habituels Mishima, Kawabata, Tanizaki et Murakami, je veux parler d’Akiyuki Nosaka, l’auteur du Tombeau des Lucioles et des Pornographes, porté à l’écran par Imamura.

Aérons-nous maintenant les neurones avec Cerisiers en fleurs à Kyoto. Bon, les plus ou moins habitués du Japon parmi vous auront l’impression d’un voyage qui sent un peu le déjà vu mais enfin, entendre une heure durant parler hanami avec en fond sonore des bruits de Kyoto est toujours plaisant :

Enfin, les Nuits terminent leur programme en fanfare avec une excellente émission consacrée à Mizoguchi. Ozu, Oshii, Sono, Mizoguchi… les cinéphiles japonophiles ont dû bien bicher. Et le pire c’est que ce n’est pas fini ! Du coup à quoi bon se casser le cul à aller au festival de Deauville, je vous le demande !

Fatigués après tout ça ? Envie de vous pieuter ? Attendez, z’allez tout de même pas partir avant de boire un p’tit coup ! C’est Toshiro Kuroda, spécialiste du saké, qui vous paye sa tournée dans ce nouveau numéro d’ On ne parle pas la bouche pleine en faisant une excellente présentation du saké.

Voilà, maintenant vous pouvez aller brailler Nuits du Japon avec ces deux drilles:

Reposez-vous bien car après c’est prise de tête au réveil avec les Papous dans la Tête spécial Japon. Ça fait bien longtemps que les facéties pataphysiciennes de l’émission ne m’amusent plus mais pour ceux que ça intéresse…

On reste dans la littérature avec Tire ta langue qui consacre un numéro à Akira Mizubayashi et son amour pour sa chienne. Ici vous vous dites sûrement : « Oh bin voui ! Ça va être un rien chiant ton truc ! ». Mais attendez un peu. C’est aussi ce que j’ai pensé au début et puis, force est de constater que la stupéfiante perfection du français de l’auteur, sa voix et sa sensibilité m’ont rapidement donné envie de lire son livre sur son canidé :

D’ailleurs, pendant que j’y suis, voici d’autres émissions plus anciennes sur l’auteur :

Puis c’est au tour de Ville-monde de consacrer une nouvelle fois un numéro à Tokyo. Une deuxième fois car la semaine dernière une émission s’intéressait aux sons de Tokyo :

Emission intéressante par sa thématique et la diversité des intervenants. Il n’en va pas autrement avec la deuxième émission qui s’intéresse à un Japon moins touristiques, celui des interstices, des petites rues, des quartiers pauvres et des yakuzas. Et là, les cinéphiles vont à nouveau tendre une oreille attentive puisque parmi les intervenants on trouve Shinji Aoyama, Kiyoshi Kurosawa et Jean-Pierre Limosin. Et la photographie n’est pas en reste puisque Masakata Nakano, l’auteur du fameux Tokyo Nobody, nous explique sa vision de Tokyo. Là aussi, une excellente émission :

Littérature encore, avec une émission sur Machi Tawara, la poétesse auteure de l’Anniversaire de la salade, livre qui a su donner un coup de kärcher sur les tankas.

Encore un effort, on y est presque ! Le dimanche soir était réservé au théâtre. D’abord à travers le portrait d’Oriza Hirata, auteur d’une trentaine de pièces :

Ensuite avec une représentation en direct de Chant d’adieu dudit Hirata :

Et ne croyez pas que je vais vous laisser partir comme cela puisque tout le long de la semaine Micro Fictions a diffusé Sur les traces de Godzilla, de Christophe Fiat. Voici le topo : « Guy Commerçon, écrivain, atterrit à Tokyo, un mois après la catastrophe de Fukushima. Il est là pour un séjour prévu de longue date, afin d’enquêter sur Godzilla, pour son prochain roman. A ses recherches sur Godzilla vont ainsi se mêler la réalité de la tragédie, le témoignage des rescapés, la menace du nucléaire, les monstres d’hier et les fantômes d’aujourd’hui… »
Et voici les épisodes :

Sur ce je vous laisse, écouter et mettre en page tout ceci m’a considérablement donné la migraine, m’en vais aller boire quelques verres de saké conseillés par Toshiro.

Cure (Kiyoshi Kurosawa – 1997)

 

Voir Cure en cette fin des 90’s constituait une expérience pour le moins atypique. Jusqu’à présent, l’expression « thriller psychologique » renvoyait plutôt à des productions d’outre-Atlantique. Sans passer à la loupe tous les films américains de cette décennie, citons juste deux titres, deux chefs d’œuvre comprenant chacun un serial killer dangereusement – et délicieusement – manipulateurs : le Silence des Agneaux et Se7en. Dans les deux cas, une production qui sort l’artillerie lourde avec plusieurs dizaines de millions de dollars en guise de budget, du gros nom à l’affiche et surtout une signature, la patte d’un vrai réalisateur et non d’un simple faiseur, patte apte à faire frissonner aussi bien le geek du dimanche que l’amateur de cinéma un peu plus exigeant.

Et puis arrive un jour ce film japonais, réalisé par un parfait inconnu et au budget ridicule d’un million de yens.
Votre serviteur fourbissant alors ses armes en matière de cinéma japonais d’auteur, il était difficile de snober cette nouveauté, en dépit du nom du réalisateur qui avait la prétention de s’appeler Kurosawa et du scénario bizarre où il était question de personnes ordinaires trucidant leur prochain le plus calmement du monde et sans aucune raison apparente. J’entrai dans la salle un peu dubitatif, j’en sortis avec l’impression de m’être pris une bonne grosse claque, de celle qui vous donne illico l’impression d’avoir assisté à la révélation d’un nom, qui vous fait dire que ce gars-là, ce Kurosawa, c’est bon, vous allez noter son nom dans un coin de votre tête pour vous précipiter dans les salles obscures dès qu’une autre de ses créations sortira. Et de fait, dans les années qui suivirent, je ne crois pas avoir raté un seul de ses films. Avec parfois un peu de déception, mais jamais de lassitude malgré la reprise récurrente de certains motifs.

Bref, autant Door III, évoqué la semaine dernière, peut faire figure de repoussoir pour le néophyte, autant Cure est LE film à conseiller pour les personnes désireuses de s’aventurer dans la filmographie de ce mystérieux homonyme du grand Akira. Que ces personnes soient cependant prévenues : Cure (prononcer « Kyua », d’après le mot anglais qui veut dire guérir), à l’image de son titre, est un film malade présentant des êtres malades habitant dans une ville malade. On est dans un monde glauquissime, un monde en putréfaction où les hôpitaux ressemblent à ça :

Et dans lequel chaque être semble porter un fardeau. Ainsi pour cette femme :

Il est d’ordre purement psychiatrique. Il s’agit de l’épouse du héros, l’inspecteur  kenichi Takabe. Soumise à des pertes de mémoire, d’orientation et à des gestes de la vie quotidienne monomaniaques et vides de sens, elle contribue, lentement mais sûrement, à faire de la vie de son inspecteur de mari (à la vie professionnelle bien chargée), un petit enfer. Parmi ses manies, citons juste celle qui consiste à lancer la machine à laver à vide. Pris symboliquement, ce geste témoigne combien Fumie Takabe peut être perçue comme l’archétype de la femme au foyer névrosée qui va essayer de combler le vide sidéral de son existence par un trop plein de gestes ménagers. Autre exemple : quand Takabe rentre tard chez lui, il trouve son repas qui l’attend sur la table. Malheureusement, voici en quoi la délicate attention consiste :

WTF ?!

Fumie pense à son rôle de femme au foyer soumise à son mari qui part chaque matin pour aller gagner les deniers indispensable au bon fonctionnement du foyer. Mais ces gestes sont mécaniques, corrodés par l’habitude, à l’image de la façade de l’hôpital, perdant tout sens et toute utilité. Ce grincement des relations inter-familiales se retrouvera dans Tokyo Sonata dans lequel la mère de famille connaîtra elle aussi une mauvaise passe, mais aussi plus récemment dans Shokuzai qui nous montrera cinq femmes incapables de vivre heureusement dans un foyer.

Dans ces conditions, on comprendra aisément que Takabe :

Joué par le toujours excellent Koji Yakusho

… soit quelque peu à cran. Une vie conjugale compliquée, pas de vie sexuelle et une vie professionnelle ardue puisque depuis quelque temps de curieux crimes sont commis en ville :

Exemple de curieux crime

Des gens sont retrouvés assassinés (matraqués, poignardés ou par balles) et arborant au niveau du plexus des cicatrices sanguinolentes en forme de croix. Mais ce n’est pas là le plus étrange puisque l’on connait à chaque fois le criminel. Il ne s’agit pas d’un Hannibal Lecter, d’un Buffalo Bill ou d’un Scorpio : systématiquement, il s’agit d’un quidam ordinaire ayant un lien plus ou moins proche avec la victime  : un amant, un mari, un collègue de travail ou une femme médecin qui décide de faire une dissection impromptue sur un homme dans les pissotières municipales :

Euh… bon ben je crois que je vais aller pisser ailleurs.

Aucune haine, aucune rage, les crimes ont été commis le plus naturellement du monde et les remords sont diversement partagés. Un jeune mari sera véritablement désespéré par ce qu’il a fait à sa compagne, mais un policier meurtrier de son collègue dira simplement pour se justifier que cela faisait longtemps que sa présence l’insupportait. Dans tous les cas, les policiers se retrouvent face à des zombis, des coquilles vides. Ajoutons que ce mal semble symptomatique de l’ensemble de la société puisqu’à chaque fois il s’agit du représentant d’une corporation différente de la précédente.

Assez rapidement cependant, le spectateur est mis sur une piste :

Sans transition, on quitte le paysage urbain névrosé pour celui d’une plage quasi déserte. Un jeune homme (le mari qui va trucider sa femme), en observe un autre au comportement étrange. Il regarde le ciel. Il semble manifestement perdu. Une conversation s’engage et effectivement, il apparaît qu’il est bien perdu, dans tous les sens du terme. Perdu géographiquement mais aussi psychiquement. Non seulement amnésique (il ne se souvient pas même de son nom), il dispose d’une mémoire à très, très court terme. Très vite, un dialogue avec lui se transforme en un ressassement ad nauseam des mêmes réponses aux mêmes questions (qui êtes-vous ? Où ? Pourquoi ? Qui êtes-vous ? Où ? etc.), l’homme étant incapable de retenir une info donnée dix secondes auparavant.

Cet homme, dont le nom, Kunio Mamiya, est inscrit sur l’un de ses vêtements :

… apparaît étonnement serein malgré son état. D’une certaine manière, il apparaît dans cet univers comme une abérration. Là où tout un chacun essaye de se faire une place, tant privée que professionnelle, au sein d’une société urbanisée à mort, on se retrouve face à un type qui n’a pas de métier, pas de vie privée, pas de racines et encore moins de futur. Et cela ne le chagrine guère. Il semble au contraire plus s’intéresser au cas des autres qu’à lui-même. Systématiquement, ses rencontres et ses discussions confuses avec de nouveaux venus finissent très vite par des questions personnelles, demandées en passant, l’air de rien. Mamiya a alors des allures de génie du mal d’un genre très particulier, celui d’un détecteur de faille, d’un type qui a parfaitement confiance que le bonheur dans ce monde n’est qu’illusion, que derrière toute apparence de bonheur se cachent des névroses et un infini désespoir. Et que fait-il de ces petites découvertes personnelles ? Comment s’y prend-il pour suggérer à ses victimes de devenir meurtrières ? Vous verrez bien.

Mais du coup, au-delà du fait que ce type est bien la cause de ces meurtres en série, on peut en venir à se demander s’il n’est pas une sorte d’archange descendu sur terre pour abréger les souffrances des âmes en peine, et Dieu si apparemment il y a du boulot ! Une scène en particulier m’a suggéré cette interprétation :

On le voit ici perché sur le toit d’une maison. En bas, un policier interloqué lui demandera de descendre de là immédiatement. Ce qu’il fera… en sautant du toit ! Ange déchu dérisoire qui libérera ses ouailles en faisant de la main une croix particulière :

Croix que l’on retrouve aussi dessinée sur des murs à plusieurs endroits du film. Là aussi, je ne dis trop rien.

Voilà pour une interprétation religieuse de type apocalyptique (le thème de l’apocalypse se retrouve dans d’autres films de Kurosawa, Kairo notamment). Mais l’on peut voir aussi dans Mamiya une sorte d’Icare qui s’est trop brûlé les ailes pour avoir trop fréquenté ce type d’ouvrages scientifiques :

Des ouvrages sur la psychanalyse, l’hypnose en général, Mesmer en particulier. Takebe découvrira son ancien appartement, appartement qui a tout d’une niche d’otaku qui comble le vide de son existence en se vouant corps et âme à une passion dévorante, ici le mesmérisme. D’un côté des êtres qui s’assemblent par couple pour se donner une illusion de bonheur, de l’autre des solitaires qui vont épouser une passion intelectuelle. Dans les deux cas, ces rencontres débouchent sur du vide, un néant absolu qui renverront ces êtres vers une solution plus radicale :

La mort

On voit ici Fumie Takebe dans une hallucination de son mari. Scène terrible où l’on voit l’inspecteur ravagé par le chagrin. Et pourtant, il y a dans ce chagrin quelque chose qui dérange, comme s’il sonnait faux, comme s’il était surjoué. Cette hallucination est-elle le reflet d’une crainte que sa femme passe un jour à l’acte ou bien celui d’un désir inconscient qu’elle se suicide et qu’elle le libère enfin d’un poids ? On le voit, rien n’est simple ou plutôt, rien n’est beau dans l’univers de Cure.

Il y aurait encore pas mal de choses à dire concernant ce film. Comme le motif de la robe rouge, déjà évoqué dans mon article sur Loft III :

Lors d’une scène ultérieure, il regarde le feu rouge d’un passage à niveau. Dans ces décors aux couleurs froides, la couleur rouge agit comme une signal d’alarme qui indique qu’une déchirure intérieure est en train de se faire.

Citons aussi cet autre motif :

Celui de la maison perdue en pleine nature. L’exemple le plus récent se trouve dans le dernier exemple de Shokuzai. Ici, il s’agit bien évidemment d’un lieu mental. Cabossée comme l’esprit de Takebe (ou plutôt comme celui de tout le monde), trois personnages s’y rendront à un moment du film. Deux n’en reviendront pas. Un, oui. Et ce sera l’occasion pour le père Kurosawa de livrer l’ultime électrochoc du film à travers  une scène dans un restaurant familial qui vous fera dire, au générique du film : « oui, ce Kiyoshi Kurosawa, décidément je note son nom dans un coin de mon esprit ». Soyez sûrs que le souvenir de ce film sera mille fois plus persistant qu’une information dans l’esprit de Mamiya.

Door III (Kiyoshi Kurosawa – 1996)

 

Assurément, je ne conseillerais pas Door III à celui qui n’aurait jamais vu de film de Kiyoshi Kurosawa mais qui serait désireux de rattraper cette lacune. Trop imparfait, trop maladroit, le film a tout pour dégoûter à jamais le néophyte. Après, sorti en 1996 soit un an avant Cure, le film peut apparaître, cette fois-ci au regard exercé du familier, comme une pépite intéressante qui annonce, encore de manière brouillonne, ce que sera la patte Kurosawa en matière de fantastique, patte à mon sens bien plus intéressante que celle, à la même époque, d’un Nakata, même si l’on ne peut nier aux Ringu et Dark Water d’avoir su renouveler le genre.

Bref, parlons donc de ce Door III (1), film imparfait et prévu à l’origine pour sortir directement en vidéo. L’unique copie disponible chez Arte Video n’offre même pas la consolation de bénéficier d’une belle image puisqu’elle provient de son homologue japonaise, pour ainsi dire la « meilleure » copie à disposition car l’unique. Du coup, on se met assez vite à serrer les dents devant cette bouillie d’images qui peut rappeler d’innombrables heures à mater d’improbables navets de V-cinéma où la moindre minute semblait compter triple. Reste que, si Door III n’est pas un chef-d’oeuvre, il n’est pas non plus le nanar que certains se complaisent à décrire. Malgré la laideur de la copie, malgré les lourdeurs des effets et du scénario, on se sent rapidement en terrain connu et l’on ne tarde pas à témoigner de l’intérêt à cette histoire mettant en scène cette femme :

Miyako (Minako Tanaka)

Représentante dans une compagnie d’assurance, elle est une saleswoman dure, avide de monter les échelons de sa société. A côté de cela, pas d’enfants, pas de compagnon, rien. Seul compte son travail dans lequel elle excelle. Enfin, jusqu’au jour où elle rencontre, après un hasard arrangé par elle, cet homme :

L’homme au visage de cire, Mitsuru Fujiwara

Mystérieux patron d’une entreprise dont le personnel n’est composé que d’O.L. qui, du moins à ce que l’on raconte, sont la preuve que Fujiwara possède un fort pouvoir de séduction. Ce pouvoir, Miyako ne tarde pas à l’éprouver, les rendez-vous qu’elle lui donne pour lui proposer des solutions d’assurances donnant à penser qu’elle ne sont un prétexte pour que le revoir. Problème : notre vendeuse tombe alors dans une mauvaise passe, son quota du mois étant bien loin d’être atteint, l’empêchant d’espérer une promotion tant attendue. Et c’est alors qu’apparaît ce plan :

Venant après une scène de bureau où Miyako s’aperçoit de son problème de quota, cette scène déboule sans transition avec en fond sonore, le temps de quelques secondes, un bruitage, une sorte de grondement, de ceux que l’on entend dans les films d’horreur pour souligner un moment impressionnant. Le problème, c’est que l’on ne voit pas trop l’intérêt de ce bruitage lors d’une scène où l’héroïne est juste en train d’attendre sur une terrasse. Et pourtant, si le spectateur est attentif – à moins qu’il ne décide de la revoir après avoir vu quelques éléments du film plus tard – il apercevra, au fond à droite, une silhouette, une sorte de tache rouge qui semble épier Miyako. Tout Kurosawa est dans ce plan, du moins le Kurosawa fantastique à venir, celui de Cure, Kairo, Seance et autre Retribution. Lors d’une conférence donné pendant la récente rétrospective de sa filmo donnée par la Cinémathèque (2), Kurosawa, après avoir vu (pour la première fois semble-t-il) ce passage de son film sur grand écran, avouera que s’il avait su combien cette silhouette était visible sur un tel écran, il aurait sûrement tourné la scène de façon à camoufler encore plus cette première apparition fantômatique. Etrange paradoxe d’un fantastique qui en même temps se donne à voir et cherche à se cacher. Paradoxe risqué puisque le spectateur a toutes les chances de passer à côté de cette demi-silhouette cachée derrière un pillier. Mais ce n’est pas grave, l’important étant, ne serait-ce qu’à travers le bruitage, de donner cette impression d’inquiétante familiarité (3) chère à Freud, véritable moteur thématique qui sous-tend l’oeuvre de Kurosawa. Une faille semble tout à coup se faire dans la vie quotidienne, faille qui n’aura de cesse de prendre des apparences inattendues. Ainsi, alors qu’elle quitte son appartement pour se rendre au travail, Miyako trouve à sa porte ceci :

Charmant

Veut-elle aller prendre un pot avec Fujiwara-san qu’elle a l’impression que toutes les clientes se mettent à la regarder avec hostilité :

Et, toujours, cette silhouette rouge qui apparaît et disparaît au gré de ses déambulations urbaines :

Notons ici qu’il s’agit des prémisses d’un motif Kurosawaien : celui de la silhouette féminine vêtue de rouge. On le retrouvera dans Retribution :

Mais aussi, de manière fugitive, dans Cure lorsque le personnage principal regarde, on ne sait pourquoi, cette robe dans un pressing :

Allons même plus loin en évoquant le père de famille de Tokyo Sonata :

… obligé de se vêtir d’une combinaison rouge quand il pratique son nouveau boulot de technicien de surfaces. Quant à son fils cadet et à sa femme, ils porteront eux aussi, à un moment du film, un vêtement de la même couleur. Chez Kurosawa, que l’on soit vivant ou mort, riche ou pauvre, il semblerait que porter du rouge ne soit jamais bon signe. C’est le signe quasi irrémédiable que l’on est devenu, ou que l’on s’apprête à le devenir, un fantôme dans la société.

Pour revenir à notre film du jour, Miyako est bel et bien sur le point d’en devenir un. Elle qui était une force vive dans sa société, elle devient donc un poids mort à cause de ses mauvais résultats. Et la drague envers Fujiwara n’est peut-être après tout qu’un moyen confus de mettre en pratique ce qu’elle se refusait jusqau’à présent de faire mais que pratique bien volontiers une de ses concurrentes :

Faire plaisir au client, au sens sexuel du terme

Les regards féminins courroucés qu’elles croisent tout comme la silhouette en rouge, deviennent dès lors autant une sorte de signal avant-coureur de sa déchéance que la métaphore d’une jalousie exacerbée liée à un esprit de compétition économique. On retrouve là un autres des motifs chers à Kurosawa : celui du mal enfoui en nous, voué à sortir à un moment ou à un autre. Ce sera le grand propos de Cure mais aussi, plus près de nous, de Shokuzai. Quelle que soit l’interprétation adoptée, on se trouve face à une société déshumanisée où le pouvoir, l’argent et le sexe sont les moteurs qui pèsent comme une chape de plomb sur tout les éléments de cette société,

A commencer par les employées de Fujiwara, O.L. robotisées voire lobotomisées, qui ne lèvent pas même le sourcil lorsque leur patron viole une femme dans leurs locaux.

Quand la concurrente de Miyako succombera aux attaques de Fujiwara :

Ouais, je sais, le screenshot n’est pas indispensable.

… elle deviendra aussitôt un de ces fantômes ayant perdu leur humanité :

son déplacement évoquera ici irrésistiblement celui du fantôme de Kairo

Il restera bien sûr à savoir si Miyako, tout comme l’essentiel des personnages hantant la filmographie de Kurosawa, succombera elle aussi au mal qui la ronge.

On le voit, présenté comme cela Door III n’a a priori rien de déshonorant tant l’histoire et la thématique semblent totalement en accord avec pas mal de grands films de Kurosawa. Là où le bât blesse, c’est entendu, est au niveau des moyens mis en oeuvre et surtout à mettre en avant à partir de la moitié du film une explication à la Body Snatchers ou the Thing. Là, ça coince un peu car on se retrouve tout à coup face à une esthétrique type Zombiland, avec des personnages qui troquent leur casaque de fantôme pour celle de mort-vivant. Or, on conviendra qu’avoir des acteurs qui donnent l’impression de marcher parce qu’ils ont des hémorroïdes gros comme des oeufs de Pâques n’est pas forcément le meilleur moyen d’apporter de la crédibilité à un film qui jouait jusqu’alors la carte d’un fantastique puissamment suggestif. Dès cet instant, le film devient plus poussif et donne l’impression d’une occasion ratée. Mais ce sera un prêté pour un rendu. Oeuvre de transition, ce Door III a décidement des allures de laboratoire. Le professeur Kurosawa cherche, expérimente sans trop se soucier du ridicule. S’il tombe dedans, il n’y aura pas mort d’homme, son film étant une modeste production pour le direct-to-video. En revanche, les quelques pistes bien exploitées, s’il y en a, pourront être réexploitées dans un prochain métrage qui, espéront-le, bénéficiera de meilleurs moyens. Ce sera le cas avec un film qui sera une petite perfection de glaceur dérangeante, Cure.

Door III se trouve chez Arte Video en VOST dans une édition couplée avec l’excellent Loft. En bonus, on a droit à la première partie d’un documentaire intitulé les Fantômes de Kiyoshi.

(1) Pas besoin d’avoir vu Door I & II pour mater cet opus. Les premiers, réalisés par Banmei Takahashi en 1988 et 1990, n’ont aucun rapport avec le troisième, le seul point commun étant le motif de la porte.

(2) Boum !

(3) La notion est plus connue sous le nom d’ « inquiétante étrangeté ». Je préfère la traduction de Roger Dadoun.

Shokuzai (Kiyoshi Kurosawa – 2012) 5/5

Dernière étape de notre série sur Shokuzai et là, ami lecteur, un choix difficile s’offre à toi : ou bien tu décides de lire l’article qui suit mais alors sois avisé que des spoils risquent de te sauter à la gueule (mais je ne raconte pas tout non plus, je le jure!), ou bien tu décides courageuesemnt de zapper cet article et d’attendre mon prochain qui de toute façon déboulera dans deux jours ou trois. A toi de voir, mais si jamais tu optes pour la deuxième, ce que je comprends parfaitement, accepte quand même de lire les premières lignes. J’y parle de l’actrice du jour :

Kyoko Koizumi (voilà ce que j’appelle ferrer le lecteur)

Kyoko Koizumi fait partie de cette armée de lolitas qui ont commencé leur carrière en poussant la chansonnette (1) ou/et en se faisant prendre en photo pour des publications à la Shonen Jump

Kyoko, période bikini idol.

… puis, éventuellement, à faire des apparitions dans des dramas et dans des films avec souvent une réussite mitigée (on pense à Momoe Yamaguchi et à ses films maintenant quasi irregardables). A cela s’ajoute les inévitables campagnes publicitaires :

Photographiée ici par Kishin shinoyama pour JVC.

… et le squat plus ou moins important des rubriques « carnet rose » des magazines people :

Elle épouse en 1995 l’acteur Masatoshi Nagase (et divorce en 2004)

Kyoko Koizumi fait donc partie de cette armée d’idolus que l’on voit souvent en bikini en début de parcours, mais aussi et surtout à une minorité d’anciennes idolus qui ont su bâtir une carrière convaincante sur le grand écran. Sans non plus trop entrer dans les détails de celle-ci, focalisons-nous juste sur ses récentes participations qui montrent une constante, celle de jouer quasiment à chaque fois des rôles de mère. Ainsi tout récemment on a pu la voir dans Kaasan Mom’s Life de Seitaro Kobayashi, où elle joue le rôle d’une mère mangaka pleine de vie devant faire face à son travail, à ses enfants et surtout à son mari qui a une petite tendance à l’auto-destruction.

A noter que l’acteur qui tient le rôle du mari n’est autre que Nagase Masatoshi. Choix parfait puisque le couple à l’écran parvient à donner une impression de mécanique conjugale à la fois bien huilée et en même temps ayant subi les aléas du temps. Kyoko Koizumi apparait en tout cas parfaitement dans son rôle de mère de famille aimante et dynamique.

Mais ce rôle est un peu une exception dans sa récente carrière. Souvenez-vous ainsi de Kuchu Teien :

La maman qu’elle y interprète, toute de rose vêtue, est en apparence un modèle de mère de famille. En apparence seulement car on découvre que cette femme, très malheureuse dans son enfance, a décidé un beau jour de surmonter son traumatisme en étant coûte que coûte heureuse. Comprenez, en se fabriquant une famille comme on construirait une étagère tout juste achetée à Ikéa.

Le film est de 2005. En 2007, chef d’œuvre ! Tokyo Sonata, réalisé par Kiyoshi Kurosawa (tiens donc) sort sur les écrans :

La bande-annonce le suggère : Kyoko, à l’image de la famille du film, y joue le rôle d’une mère aimante. Réellement, qui ne l’est pas artificiellement comme dans Kuchu Teien. Mais le problème qui se pose pour son personnage est celui de l’incommunicabilité au sein d’une famille, du refus de se parler et de s’avouer ses fautes. Face à la dérive dans laquelle part le rafiot rafistolé de sa famille, elle sera quelque peu dépassée et exprimera un ras-le-bol symbolique en partant en compagnie d’un cambrioleur, avant de se raviser et de revenir chez elle. Ce sera un bon choix : sa présence à la maison agira comme une sorte d’aimant salvateur qui fera revenir aux bercailles le fils cadet et le père.

Il faut croire qu’il y a chez Kyoko Koizumi la tête de l’emploi pour ce genre de rôle. D’un côté, il y a une indéniable douceur qui émane des traits de son visage. Mais de l’autre, cette même douceur n’est parfois pas sans receler des failles voire basculer dans une certaine dureté. Ainsi cette scène de Kuchu Teien (passage à 6’00. Vérifiez que vos éventuels lardons ne sont pas à proximité) :

Ce mélange de dureté et de douceur apparaît dès le premier épisode de Shokuzai, lorsque Asako reçoit les quatre amies d’Emiri pour commémorer sa disparition. Tout sourire lorsqu’elle les accueille sur le seuil, le visage se durcit à l’intérieur lorsqu’il s’agit de les accuser d’avoir été incapables de donner le moindre renseignement à la police. Le ton est d’emblée donné : cette femme aussi est à jamais traumatisée par ce qu’il s’est passé. Elle aussi va voir sa personnalité se modifier suite au fait divers. Elle est devenue une femme dure, impitoyable, comme en témoigne sa confrontation lors d’une scène avec Yuka. C’est du moins ce que l’on croit tout le long du drama jusqu’à cet ultime épisode. Riche en révélations, ce dernier nous apprend ainsi quel type de femme elle était lorsqu’elle n’était alors qu’une étudiante. Délicat ici de trop entrer dans les détails, disons juste que le meurtre d’Emiri trouve ses ramifications dans le passé d’Asako, plus particulièrement dans un triangle amoureux qui s’est tragiquement terminé, triangle dont le protagoniste masculin fut cet homme :

Le familier de l’oeuvre de Kurosawa reconnait là le visage particulier de Teruyuki Kagawa, l’acteur jouant le père dans Tokyo Sonata. Que l’on retrouve dans Shokuzai le couple du précédent film de Kurosawa est intéressant. Ce couple-ci devient une sorte d’écho dont on ne saurait dire s’il constitue un double inversé, machiavélique, ou un équivalent avec une simple variation. La sublime scène finale nous montrait une famille à trois fonctionnant enfin à l’unisson, avec un père faisant un geste affectueux à son fils :

 

Shokuzai nous montre un couple (ou plutôt ex couple) dont les deux membres vont chercher mutuellement à se détruire. Et au geste affectueux du père donné sur le parquet d’une salle de concert répond le geste terrible d’un « père » sur celui d’un gymnase : un viol et un meurtre. Comme si Tokyo Sonata, avec la grâce de sa scène finale, n’était finalement qu’une parenthèse, un rêve dans la filmographie terriblement sombre de Kurosawa. Comme si, aussi, tout n’était finalement qu’apparence, chose que les quatre précédents personnages féminins n’auront d’ailleurs eu de cesse de démontrer. Chaque être, chaque couple, chaque famille peut montrer un visage rassurant, ça ne l’empêchera pas de s’écrouler un jour ou l’autre et de montrer son vrai visage.

Une famille tranquille

Chose curieuse, en voyant cet épisode je n’ai pu m’empêcher de penser à Alexandre Dumas. Pas le Dumas des Mousquetaires, plutôt celui de Monte-Cristo, le Dumas des secrets de famille, le Dumas des infanticides et des vengeances venues d’outre-tombe, en un mot le Dumas du « bousillage de l’existence », pour reprendre son expression, celui de ces familles, de ces êtres en apparence bien sous tout rapport mais dont la façade rassurante cache souvent un sombre cloaque. Cette scène en particulier m’y a fait penser :

Allez, je ne vais pas être méchant, je vais vous laisser la surprise de la scène. Disons juste qu’il se passe alors un hasard extrraordinaire, quelque chose de complétement invraisemblable, qui n’a qu’une chance sur un milliard de se produire mais qui se produit quand même. Un de ces hasards de roman feuilleton qui va être le point de départ d’une vengeance qui aura pour victime Emiri.

Une nouvelle fois chez Kurosawa ce hasard qui pourrait être perçu comme ridicule s’il ne donnait l’impression d’une main invisible qui s’amuse de ces êtres compliqués et besogneux que sont les humains. Plus que jamais dans cette scène, on songe au thème de la force maléfique, du fantôme. Et l’on sait chez Kurosawa combien le mal trouve un récéptacle accueuillant dans l’âme humaine. Ainsi Cure et son personnage de criminel surnaturel insufflant de manière invisible à ses victimes des envies de meurtre ou de suicide. Il y aura chez Asako et Aoki (le personnage joué par Kagawa) de cette tension dans les agissements, une tension puant l’outre-tombe et que confirmera, hélas pour l’un des deux ennemis, l’ultime plan du drama.

(1) Expression un peu injuste dans son cas puisque miss Kyoko a tout même sorti une vingtaine d’albums. On est loin de ces idolus à la carrière musicale aussi personnelle qu’éphémère.

Shokuzai est sorti en coffret au Japon avec des sous-titres que j’imagine malheureusement japonais (impossible de trouver l’info précise). Il existe sinon une édition chinoise avec des sous-titres anglais, si le coeur vous en dit.

Shokuzai (Kiyoshi Kurosawa – 2012) 4/5

Avant-dernier épisode de Shokuzai et dernière chance pour Asako, la maman d’Emiri, de trouver une piste afin de venger le meurtre de sa fille. Au programme aujourd’hui : Yuka, la quatrième des fillettes amie d’Emiri et, devinez quoi ? elle non plus n’est pas vraiment bien dans sa peau.

Mais avant toute chose, LA question : qui est l’actrice qui joue Yuka ? Est-elle une idole, une bikini idolu, une gravure idolu, en un mot une bijin ? La réponse est :

OUI !

Mais attention : sans être aussi négligée que Sakura Ando version Hikikomori, Chizuru Ikewaki reste un cran en-dessous de Yu Aoi et d’Eiko Koike. Dans cet épisode, elle est l’incarnation d’une femme banale dont le but dans la vie est non moins banal : épouser quelqu’un et avoir un enfant.

Enfin une fille normale ! pourrait-on se dire. Et pourtant non : une nouvelle fois dans ce drama, cette conception de la vie est parasitée par le traumatisme initial. On se rappelle qu’à la découverte de la mort d’Emiri, chacune des petites filles avait à s’acquitter d’une mission particulière : surveiller le cadavre, prévenir la mère, la maîtresse. On devine assez bien à quelle tâche la petite Yuka a été assignée : courir au poste de police le plus proche pour radiner avec des keufs. Ou plutôt, un keuf :

Pas vraiment Steve McQueen dans sa Ford Mustang. Mais n’importe, dans l’expérience traumatisante que constitue le meurtre d’Emiri, la rencontre avec le policier constitue une expérience marquante, au sens positif du terme :

Complètement amoureuse qu’elle tombe, la Yuka ! Ce qui donne d’emblée à l’épisode une atmosphère de conte de fées. Le policier, c’est l’incarnation du prince charmant, entité fantasmée que Yuka attendra durant quinze bonnes années de sa vie. Ajoutons à cela, pour compléter le tableau cendrillonnesque, que Yuka n’est pas enfant unique, elle a en effet une soeur :

Mayu

Le motif du double apparaît, motif éminément kurosawaïen quond on y pense. Seulement ici, pas de double fantômatique mais bien un double en chair et en os, bien présent, trop présent. Les exemples dans la littérature fantastiques ne manquent pas (William Wilson, les Elixirs du Diable…) pour montrer combien le double apparaît comme l’autre qu’il faut éliminer pour espérer avoir une vie supportable. Techniquement, Yuka ne s’y prendra pas en employant la manière forte. Mais laissons-cela pour l’instant, concentrons-nous sur ce double. Un double malade, cloué dans un fauteuil, et par cela même terriblement empoisonnant :

On l’aura compris à la vue de ce screenshot, Mayu, c’est l’ange en présence de sa mère, le petit démon dès qu’elle se retrouve seule avec sa soeur. Tout lui est accordé, en particulier ce que l’on refuse à Yuka comme la dernière poupée à la mode. Difficile ici de ne pas penser à Cendrillon et à ses peaux de vaches de belles-sœurs. Oui, il va falloir souffrir, être patiente pour enfin rencontrer son prince charmant. Quinze années plus tard, elle le trouve :

Euh… enfin, pas complètement. Employée dans un magasin de fleurs (Yuka, la petite marchande de fleurs, ça pourrait être un bon titre de conte de fées ; au passage, on apprécie les couleurs désaturées de l’endroit qui rappellent le premier épisode), Yuka est outrageusement draguée par un patron aux mains balladeuses. Le prince n’est pas encore pour maintenant. Du moins presque puisque la jeune femme voit un jour débouler dans son magasin cette personne :

Mayu. belle, bien portante, rayonnante de bonheur accompli. Elle est mariée et vit dans une belle maison. Elle a trouvé son prince charmant, elle, et doublement puisque son mari est jeune, beau… et flic.

Dès cet instant, l’histoire va opérer un retournement. Mayu était autrefois son double qui lui pourrissait la vie, elle va devenir le sien. Elle lui volait ses jouets, elle lui volera son mari. Invitée à déjeuner à la maison (Mayu semble ne plus avoir ce côté vachard), Yuka ne tarde pas à établir un lien complice avec le jeune homme. Tellement complice que quelques jours plus tard, elle n’hésite pas, en l’absence de sa sœur, à s’inviter chez lui pour lui préparer un bon p’tit plat et le faire monter dans la chambre conjugale :

Pour lui préparer un bon p’tit numéro de bête à deux dos.

Ça va être brutal, sensuel, passionné…

puis triste.

Le jeune homme aura la nette impression d’avoir commis une boulette. il n’aura pas tort puisque quelques semaines Yuka découvrira qu’elle est enceinte. « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Revisité par Kurosawa, cela donne « ils copulèrent et eurent un lardon ». On pourrait croire finalement que pour Yuka, tout est bien qui finit bien puisque son vieux fantasme a enfin été exaucé. Mais elle ne l’entend pas de cette oreille, bien décidée qu’elle est à posséder totalement son beau-frère, malgré l’horreur qu’elle suscite à la fois chez ce dernier et chez sa sœur.

On l’aura compris, des quatre personnages de Shokuzai, Yuka est la plus sombre, la plus perverse. Et d’une certaine manière, elle boucle la boucle : on avait commencé avec Sae, jeune femme fragile, décidée à ne pas grandir, à rester toute sa vie une femme poupée. Elle a été exaucée puisqu’elle a rencontré un mari décidé à la voir comme un objet délicat manipulable à volonté. Ici, c’est la même chose mais de manière inversée  Yuka, c’est la petite fille mal-aimée qui rattrape son retard dans le bonheur qu’est supposée apporter la vie en se constituant un univers de maison de poupées. Elle n’est pas une poupée mais une petite fille capricieuse qui veut disposer de ses nouveaux jouets : sa sœur et son policier de mari, que ça leur plaise ou non.

Jusqu’à présent, les personnages féminins, malgré leurs erreurs, inspiraient tous une certaine bienvillance. C’est bien moins le cas puisque Yuka agrave son cas le jour où elle entend à la radio, par hasard, une voix. Pas n’importe quelle voix : s’extirpant des limbes de ses souvenirs, cette voix, elle en est sûre, est celle du meurtrier d’Emiri. Dès lors un vieux fil narratif, quelque peu oublié, refait surface :

celui de la mère d’Emili et de sa soif de vengeance.

Problème : Yuka n’est pas disposée à lui révéler gratuitement l’identité du coupable, il va d’abord falloir passer à la caisse. Mais problème aussi, cette fois-ci pour Yuka, Asako san, toute de noir vêtue, c’est un peu la vieille marraine maléfique à qui on ne joue pas de mauvais sorts. Dans une scène assez cruelle pour la jeune femme (et surprenante pour le spectateur), elle comprendra amèrement qu’il ne vaut mieux pas poursuivre dans cette voie-là.

L’identité, Asako l’obtiendra malgré tout à la fin, et de la propre bouche de yuka. La vengeance pourra enfin s’accomplir (ou pas) dans le dernier épisode. Mais ce quatrième opus de Shokuzai ne lasse pas de laisser une impression amère, celle de sentir confusément que cette histoire est peut-être plus complexe qu’un simple maniaque pédophile et que la frontière entre bien et mal est, décidément, plus incertaine que le manichéisme d’une histoire à la Blanche-Neige. Comme ses trois amies, Yuka accomplira à la fin un acte gravissime. Mais, contrairement aux autres, elle ne sera pas punie. Elle accouchera tranquillement et poursuivra tranquillement sa vie. Mauvaise graine qui survit envers et contre tout en se nourrissant de ses illusions. Indéniablement la noirceur monte d’un cran et laisse augurer d’un final oppressant. Il le sera.

Shokuzai (Kiyoshi Kurosawa – 2012) 2/5

Dans le deuxième épisode de Shokuzai, on ne quitte pas l’univers scolaire puisque l’héroïne du jour, Maki, est devenue 15 ans plus tard une institutrice compétente et respectée. Enfin, jusqu’au jour où la petite musique du chaos propre à Kurosawa ne se mette en marche. Aussi sombre que le premier quoique dans un autre style, cet opus emmène le spectateur dans l’enfer de la hiérarchie de l’institution scolaire et des associations de parents d’élèves.

Maki, la maîtresse modèle qui frappe ses élèves

(article un peu duraille si l’on a pas lu la première partie de l’article)

Le traumatisme originel de Maki est à mettre en relation avec la mission qui lui est confiée lorsque les quatre amies découvrent le corps inerte d’Emiri : aller prévenir la maîtresse. Mission vaine puisque la fillette désespérée ne trouvera nul adulte dans l’école. D’emblée, l’enseignant apparaît sous le coup d’une faillite : comment peut-il prétendre à enseigner à des enfants puisqu’il n’est même pas capable de les protéger, d’être là quand on a le plus besoin d’eux ?

Comme pour réagir à ce naufrage, à cette honte, Maki sera donc plus tard une maîtresse d’école. Et du genre stricte, rigoureuse, attentive aux moindres débordements susceptibles de portrer atteinte au bon épanouissement de l’enfant. Ainsi confisquer une jolie agrafe à cheveux ne l’effraie pas puisqu’une jeune élève ne devrait pas attirer inutilement l’attention des hommes. On voit assez comment le traumatisme du grand méchant loup est toujours bien ancrée en elle.

Reste que cette sévérité n’est pas du goût de tout le monde. Et c’est ici qu’intervient pour la première fois la voix des parents d’élèves, voix relayée par le vice principal qui lui signale qu’elle est peut-être trop dure. L’épisode n’aura de cesse de développer un renversement des valeurs. Tout ce qui peut apparaître potentiellement positif sera grignoté par l’égoïsme et la rancoeur de l’autre.

A tout seigneur tout honneur, il y a donc avant tout ces parents du PTA (Parents Teachers Association, équivalent de nos assos de parents d’élèves). Des chieurs, des vrais. Avec eux, l’enfant est une sorte de client qui est roi et les profs des loufiats qui font forcément mal leur boulot. Après un mauvais tour joué par trois méchants drôles à une élève de Maki (ils l’ont bombardée de plumes d’oreiller), cette dernière se fera publiqument tirer l’oreille par les parents et sa hiérarchie, grotesquement, ne trouvera rien de mieux que d’encaisser en faisant des courbettes d’excuses. Seul un des collègues de Maki, Tanabe sensei, interviendra énergiquement pour protester que les uniques fautifs sont les trois garnements.

Tanabe, c’est un peu l’archétype du prof idéal. Celui que l’on voit dans certains mangas, proche des élèves, toujours à jouer avec eux au moment de la récré alors qu’il pourrait être en salle des profs à siroter un p’tit noir. En bref, le prof qui n’existe pas dans la vraie vie. Un cliché idéalisé du cinéma. En tout cas un soutien de poids pour Maki, d’autant que l’on devine qu’il en pince secrètement pour elle. Malheureusement, arrive ce jour fatidique de la séance à la piscine.

Ça se passe bien, les mouflets sont évidemment excités à l’idée de barboter. Peut-être trop excités : le boucan qu’ils font indispose un curieux personnage, un pauvre type manifestement attardé qui décide de pénétrer à l’intérieur de la piscine, un couteau à la main, pour déverser sa rage. Illico il fait fuir les gosses qui se précipitent au milieu du bassin, et blesse dans la foulée un des accompagnateurs. L’exemplaire Tanabe sensei ? Il fuit bassement et se précipite itou dans le bassin.

Maki ? Elle chope un bâton et met en application ce que lui ont appris ses cours de kendo : la correction est spectaculaire et le quidam termine inanimé dans le bassin.

A l’opposé de la maîtresse qui autrefois avait été aux abonnés absents lors de l’agression de la petite Emiri, Maki devient alors la prof ultime. Une scène nous la montre recevoir un papier ronflant, sorte d’équivalent de nos palmes académiques.

A l’opposé aussi, pas de pitié pour le lâche Tanabe qui s’excuse en vain devant ses collègues et se voit ridiculisé sur le net par des parents courroucés.

Seulement voilà : aussi bien pour Maki que pour Tanabe, la frontière entre paradis et enfer est mince, très mince. Ou plutôt, la frontière qui permet de contenir une rage, une folie intérieure. Et ici, on peut penser à Cure, avec son personnage de psychopathe qui fait basculer ses victimes dans le suicide ou le meurtre. Prise métaphoriquement, l’histoire de Cure nous montre une société ou tout un chacun, inexpliquablement, peut du jour au lendemain dérailler. Il n’en va pas autrement dans Toyko Sonata avec le personnage du cambrioleur qui visite la maison des personnages principaux de manière instinctive et irraisonnée (de même la fuite imbécile du mari en tenue de technicien de surface lorsqu’il tombe nez-à-nez avec sa femme). Le premier épisode de Shokuzai avait montré un appartement lisse et rassurant pour l’héroïne. Mais derrière, dès qu’on commençait à grater cette illusion, on s’apercevait combien la folie, celle de l’époux, pouvait apparaître comme une menace.

Dans ce deuxième épisode, Tanabe basculera dans une lâcheté elle aussi instinctive. Il sera totalement grillé au sein de son école et n’aura d’autre choix que d’aller se faire pendre ailleurs. Mais avant cela, il exprimera à Maki un étrange désir pour un personnage jusqu’à présent tellement zen : balancer son poing dans la gueule du vice principal qu’il soupçonne (à raison) d’avoir écrit par pure jalousie tous les commentaires désobligeants à son égard sur internet. Là aussi, un nouveau basculement, cette fois-ci vers la folie, est en train de se dessiner et s’accomplira de façon fort surprenante. Un peu ridicule, grotesque diront certains. Et pourtant c’est du même type de « grotesque » que l’on a pu voir à la fin de Tokyo Sonata, lorsque le film dérape et sombre dans une cascade de mésaventures improbables. C’est que chez Kurosawa, le fantastique n’est pas qu’une affaire de fantôme. C’est aussi une histoire de grain de sable qui donne une impression de réel irréel. On est aux limites du vraisemblable, de ce que l’on peut accepter du réel. C’est en fait, plutôt que du fantastique, ce que Todorov nomme « l’étrange ». Pas d’éléments matériels qui questionnent les notions de naturel et de surnaturels, juste des éléments choquants, surprenants, secouant les personnages, mais qu’aucune explication surnaturelle ne viendrait étayer.

Pour Maki, l’étrange, le grain de sable, le basculement dans la folie, ou plutôt la rage, se fera en trois temps. Tout d’abord, elle rencontrera la mère d’Emiri, rencontre qui fera revenir à la surface de douloureux souvenirs.

Puis, il y aura la scène de la piscine où Maki revivra en quelque sorte, et avec succès cette fois-ci, la scène où Emiri fut assassinée par un maniaque. Passé et présent, regret de ce qui a été et fantasme de ce qui aurait dû être commencent à se mêler. En soi, l’affrontement victorieux aurait pu l’aider à exorciser définitivement ses vieux démons, mais c’est sans compter sur la pression de la promesse faite à la maman d’Emiri quinze ans plus tôt. Botter le cul d’un taré est une chose, retrouver le meurtrier d’Emiri en est une autre. Aussi le malaise grandit-il chez Maki. D’autant que l’on chuchote dans son dos est qualifiée d’auto-défense excessive. N’a-t-telle pas trop usé de sa force à la piscine ? N’aurait-elle pu se contenter de faire fuire l’agresseur ? Les soupçons à son égard ainsi que sa frustration se révéleront pleinement dans une troisième scène :

Superposant l’image de son adversaire (une gamine) à celle de l’agresseur de la piscine, elle lâche les chevaux et se rue sur la fillette pour lui régler son compte à grands coups de sabre sur la tête. Il s’en faudra de peu pour que l’incident dégénère en meurtre. Mais dès cet instant, on devine que la carrière de Maki est brisée.

Dans une ultime et très belle scène, Maki s’expliquera dans une ultime rencontre avec les parents d’élèves pour s’excuser de son comportement. Sans trop en dire, on est alors dans une scène typiquement kurosawaienne (ouch!). On pense ici à l’ultime récital de Tokyo Sonata. On n’assiste pas ici à l’éclosion d’un génie mais à celle d’une confession. Dans les deux cas, on baigne dans une ambiance quasi fantastique, en dehors du monde. Comme le garçon prodige de Tokyo sonata, Maki a alors des allures d’être venu d’ailleurs (Kurosawa joue alors sur les éclairages et sur une atmosphère sonore minimaliste et d’outre-tombe que l’on a déjà entendu dans certains de ses films), dépassant les limites de la compréhension du quotidien. Elle est pour ainsi dire un être fantômatique qui, comme le garçon, instaure une limite définitive entre elle et les autres. Comme lui, elle n’aura plus qu’à quitter la salle. Détail signifiant :

… l’autre être « net » sera Tanabe venu l’écouter discrètement. Lui aussi, il n’existe plus aux yeux des autres, il est un fantôme (sa position à l’arrière-plan n’est d’ailleurs pas sans évoquer tous les fantômes aimant se fondre dans le décor propres aux films fantastiques de Kurosawa). Même si le spectateur peut être amené à se demander si les véritables fantômes ne sont pas ces parents dans le flou au premier plan. Esquisses grotesques d’êtres qui passent dans la vie totalement déconnectés de ce qui est bien ou mal, tous engoncés dans l’égoïsme et la platitude de leur quotidien.

Le dénouement sera terrible. Et Asako, venue elle aussi écouter Maki, ne pourra que nourrir des regrets. Restent cependant deux anciennes fillettes à découvrir…

 

***

Pour terminer de manière plus légère, histoire de se relâcher le cortex et pour le cas où vous hésiteriez encore à vous mater cet excellent drama, je précise ici que Maki est interprétée par Eiko « omoi boobs » Koike :

si après ça vous hésitez encore…

Shokuzai (Kiyoshi Kurosawa – 2012) 1/5

Ou je me trompe, ou la récente rétro Kurosawa à la Cinémathèque a mis de côté Shokuzai. C’est bien dommage car depuis 2008, date de la sortie du sublime Tokyo Sonata, l’auteur, pourtant prolixe, s’est tu. Et c’est avec curiosité que l’on attendait ce retour à la réalisation avec non pas un nouveau film mais une incursion dans le monde sirupeux du drama. Le résultat, sans être à la hauteur de ses films, reste tout à fait convaincant et apporte une nouvelle pierre intéressante à son oeuvre. Prêt à plonger dans une sombre histoire de fillette violée et assassinée ? Alors on y va…

Le drama est on ne peut plus simple dans sa structure : 5 personnage, 5 épisodes, et c’est fini.

La petite fille en haut, Emiri, débarque en pleine année dans une nouvelle école. Très vite, la fillette se fait quatre amies :

Mais très vite aussi, elle meurt. A cause de ce type :

On ne verra pas son visage. Devant soi-disant réparer un ventilateur dans le gymnase de son école, il y attirera Emiri, la violera et la tuera. Les quatre autres fillettes ont vu son visage mais, un brin traumatisées, elles seront incapables de donner le moindre élément signifiant pour aider la police. Cela, Asako, la mère d’Emiri (jouée par une Kyoko Koizumi glaçante de dureté et de détermination) ne l’encaissera pas. Lors d’un goûter pour commémorer l’anniversaire de la disparition d’Emiri, elle leur dira qu’elle ne leur pardonnera pas tant qu’elles ne l’aideront pas à trouver et châtier le coupable. Et si elles n’y parviennent pas, eh bien elle devront payer, expier (shokuzai signifiant « expiation »).

Twin Peaks Kurosawa’s style

Puis quinze années passeront, années durant lesquelles chacune aura puirsuivi sa vie avec plus ou moins de succès. Mais aussi, surtout avec un traumatisme matriciel dû au terrible fait divers et qui aura conditionné leur existence. La première partie du drama pourrait être intitulée « portraits de 4 femmes ». Il s’agit des quatre premiers épisodes, épisodes qui donnent chacun à voir la vie de Sae, Maki, Akiko et Yuka. Ce sont des épisodes quasiment interchangeables, des mini-films qui rappellent à chaque fois le fait divers et qui se terminent à une conclusion qui peut donner autant l’impression d’avoir vu un moyen métrage qu’un épisode d’une série. Avec à chaque fois une certaine variété dans l’approche thématique, chaque jeune femme étant rongée par un mal bien particulier.

Ce chiffre quatre m’a fait penser à Tokyo Sonata. Dans ce film, Kurosawa faisait le portrait de quatre personnages au sein d’une même famille. Ici, ce sont quatre personnages à la fois issus de familles différentes et appertenant à une même famille, celle des proche de la famille. Par ailleurs, ce sont des personnages eux aussi plus ou moins déglingués. Enfin « déglingués », disons plutôt inadaptés, insatisfaits du fait d’un monde aliéné et fantômatique :

Plan que l’on pourrait croire venir tout droit de Kairo

Tout comme dans Tokyo Sonata, notamment quand on a en tête le personnage du père de famille joué par Teruyuki Kagawa (que l’on retrouve dans Shokuzai), les personnages sont victimes d’un réel qui leur impose une fuite. Devant l’insupportable (ici non pas un licenciement mais le meurtre d’une amie), les quatre personnages vont essayer de trouver une solution pour rendre leur existence vivable et surmonter le traumatisme.

Cet article est le premier d’une série de cinq qui proposeront un rapide résumé de chaque épisode (sans spoil, n’ayez crainte) et quelques pistes interprétatives, un de ces vagabondages thématiques dont j’use régulièrement et qui, j’espère, donnera l’envie de vous mater cet excellent drama. 1ère étape :

Sae, French Doll

Le traumatisme de la première des quatre fillettes est lié à cette scène :

 Quand les quatre fillettes découvrirent dans le gymnase que ça s’était mal passé pour Emiri, elles se répartirent aussitôt entre elles les tâches pour tenter de lui venir en aide. Pendant que ses camarades partaient pour prévenir des secours, Sae avait pour mission de surveiller Emily dans le gymnase. Rude épreuve, d’autant que Kurosawa est passé maître dans l’art de donner une impression de présence dans un lieu vide. Terrorisée, Sae ne s’en remettra jamais : elle n’aura jamais ses règles, figée à jamais dans un état de poupée qui refuse de grandir et qui n’aura probablement jamais de relations avec des hommes. Lors d’une scène, alors qu’elle rentre chez elle, elle tombe sur deux salarymen bien éméchés qui tente de l’alpaguer. Pas bien méchant mais sa fuite apeurée montre combien la perception des hommes semble chez elle dénoter la terreur d’avoir à faire à un violeur/meurtrier. Ajoutons à cela qu’elle est infirmière :

L’imagé, très désaturée, donne évidemment l’impression d’un univers clinique et comme vidé de toute vie. Qu’un beau brin de fille tel que Yu Aoi soit solitaire à ce point fait tout de même un peu de peine, et l’on est finalement satisfait d’apprendre que Sae va se rendre, bien malgré elle, à un omiai (rencontre arrangée entre deux personnes cherchant à se marier) pour y rencontrer un jeune homme bien sous tout rapport :

L’image est un peu plus saturée mais que l’on ne s’y trompe pas : le futur couple, malgré des dehors séduisants, sera voué à être aussi aseptisé et faussement chaleureux que le décor de ce restaurant. Il n’en va pas autrement de l’appartement du jeune homme :

Pas de poussière, de toiles d’araignée et encore moins de trace de doigt sur l’inox immaculé de la cuisine : tout semble sorti tout droit de cartons en provenance d’Ikéa. Malgré cela, Sae est heureuse, vautrée dans cette désespérante propreté :

C’est que cet état est la garantie pour elle de gagner sur les deux tableaux : d’un côté elle préserve sa pureté de poupée, de l’autre elle se plie à la pression des exigences sociales. Enfin on finira de la barber avec l’urgence de se marier quand on a son âge ! Cerise sur le gâteau : son mari est indifférent à la sexualité, pas de problème donc pour cette physiologie de petite fille qu’elle entend préserver. Reste que cette position sur le parquet fait écho à une autre :

Celle d’Emiri

La fillette fut souillée à un âge où on ne doit pas l’être. La grande petite fille a quant à elle atteint un âge où cela fait normalement belle lurette que l’on a perdu son pucelage. Dans les deux cas, la situation est sinistre, à des degrés divers bien sûr, mais sinistre. D’autant que le mari de Sae avoue avoir en sa possession cet objet :

Une poupée française vêtue des mêmes vêtements dont il a revêtu Sae, et à laquelle il explique que c’est la même poupée qui fut volée à la famille de Sae il y a quinze ans, le jour même de la disparition d’Emiri. Cette confession opère alors un retournement en faisant revenir au bon souvenir de Sae son passé. Elle comprend surtout l’artificialité de sa volonté de rester une poupée. Elle n’est pas une femme, une épouse, mais ni plus ni moins qu’un objet aux yeux d’un mari qui ne voit sans doute en sa compagne qu’une version de chair de son mobilier sans éraflure :

« Ce soir, chouette programme, je regarde ma femme. »

Le mari ne semble trouver un but existentiel qu’à travers un besoin de posséder et de maîtriser : voiture, appart’ chic, mobilier et femme. C’est le matérialisme fait religion. En cela, ce premier épisode est le plus glaçant sur le plan visuel. L’absence d’émotion et le vide sont omniprésents, chacun semblant muré dans son propre univers, insouciant des autres :

D’emblée, pour ceux qui douterait de la capacité de Kurosawa à exploiter sa stylistique dans un drama, l’épisode les rassure en leur montrant combien ils sont en terrain connu. La silhouette filiforme et les bras ballants évoquent tout de suite les multiples fantômes féminins qui hantent ses films. Un de plus, sauf que celui-ci est bien vivant.

Non, la pureté n’est finalement pas la solution et Sae verra son corps réagir peu à peu devant ce vide. Et ses sentiments, aussi, devant certaines paroles égoïstes et injustes de son mari. Ce sera d’ailleurs le dénouement de l’épisode, dénouement qui, conjugué aux retrouvailles de Sae avec la mère d’Emiri, donnera la pleine mesure au titre du drama. La quête pour retrouver le meurtrier d’Emiri est encore loin d’être achevée.

***

Des cinq épisodes, le premier est de très loin le plus sobre, le plus lent, le plus glacé. Baignant dans une photographie aux tonalités froides et délavées, le spectateur y découvre une humanité vide, incapable de ressentir des sentiments. Ou du moins, si sentiments il y a, ce sont des sentiments à l’origine suspecte. Le mari est heureux parce qu’il a un nouveau jouet, l’épouse est heureuse parce qu’elle peut préserver se virginité de poupée. Un plan en dira long sur la fausse complicité du couple :

Ils jouent. A quoi ? Au solitaire à deux. 

D’emblée, Shokuzai frappe par la maîtrise de l’esthétique (chaque plan est aux petits oignons) et l’originalié du propos de cette histoire de vengeance (1). Pour ceux qui, comme moi, seraient réfractaires aux dramas, on a justement pas l’impression d’être devant un drama. Et l’on pourrait dire la même chose aux réfractaires à Kiyoshi Kurosawa : on est face à un juste milieu qui permet de se plonger de manière « légère » dans l’univers du maître.

On est donc dans un entre-deux réussi, convaincant, qui ne donne pas l’impression d’avoir affaire à un Kurosawa light. Ou si on l’aperçoit comme tel (car après tout, on est tout de même loin de l’aridité d’un Charisma), on ne saurait lui en tenir rigueur tant ce voyage au cœur d’une affaire criminelle et de la psyché de ses protagonistes paraît passionnante et variée. Le prochain épisode confirmera cette bonne première impression…

(1) A ce sujet, précisons que l’histoire est une adaptation d’un roman de Kanae Minato, le même auteur à l’origine du récent Confessions de Tetsuya Nakashima. Une rumeur fantaisiste prétendait d’ailleurs à un moment que Shokuzai en était une sorte de prequel. Les deux oeuvres, mis à part le fait qu’on y trouve des personnages de mère voulant venger leur fillette assassinée, n’ont en fait aucun rapport.

Kiyoshi Kurosawa sur France Cul

Voilà un post à peu de frais mais enfin, c’est pas tous les jours qu’on entend Kiyoshi Kurosawa sur France Culture. Il s’agit d’Hors Champs, l’émission de Laure Adler, laquelle semble connaître et aimer la filmo du cinéaste mais qui alterne le bien vu au burin dans ses approches des films. Pas sûr que cela donne envie de les découvrir à ceux qui ne les connaîtraient pas, et pas sûr non plus que les aficionados y découvrent grand chose. Restent quelques remarques intéressantes et le frisson d’entendre le Clair de Lune de Débussy tout en se remémorant une sublime scène.