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(The DC Archives) Breaking News : miyamoto-musashi à l’hôpital !

On enchaîne avec une deuxième mise en ligne d’affilée d’un vieil article pour Drink Cold, alias « la buvette où l’on boit [edit : où l’on buvait] frais avec classe, endroit où l’on pouvait disserter du trash le plus visqueux (on y découvrait de bien belles pelloches de JAV) comme de tel chef d’oeuvre de Haruomi Hosono. Forcément, le ton pouvait plaire comme filer de l’urticaire à certains fâcheux. Parfois on avait droit dans les commentaires à des réactions sincèrement indignées. La réponse émanait alors du rédacteur de l’article incriminé, qui selon son humeur pouvait soit adopter une démarche argumentative et bienveillante, soit y aller de son coup de tatane dans le valseur pour virer l’importun de notre buvette. Tenez, un peu comme ça en fait :

Et puis, parfois, venait un troll. Courroucé ou feignant d’être courroucé, il débarquait, y allait de sa petite crotte, repartait… puis revenait à l’article suivant pour essayer d’enfoncer le pauvre rédacteur tête de turc avec des mots vexants. Ainsi Miyamoto Musashi, pas le vrai, juste un ladre qui n’avait pas aimé un article de Megane kun. Il n’y avait pourtant pas de quoi fouetter une chatte, c’était juste un bel article faisant l’éloge des toutes meilleures JAV expérimentales (magie de Waybackmachine, l’article se trouve ICI. Attention, c’est du NSFW puissance 1000 !). Quelque temps après, Clarence Boddicker reçoit dans son courrier mail via l’adresse de contact un étrange  message : c’était Musashi himself qui écrivait pour y déverser son écoeurement devant toutes nos belles publications drinkoldiennes. Peut-être un peu gros, ça sentait le fake mais le site s’est parfois trimbalé de telles clèdes qu’il pouvait être difficile de distinguer le troll du véritable ahuri. En tout cas le gus Miyamoto nous a occupés quelques semaines et c’est presque avec gourmandise que l’on tombait sur chacun de ses nouveaux commentaires dans les articles. C’est dans ces circonstances qu’est sorti l’article du jour.

(article paru sur Drink Cold le 31 mai 2010)

Il fallait agir. Et vite car tout cela promettait de finir tragiquement.

Depuis en effet quelque temps, un drôle de gus occupe la table isolée au fond de la buvette. Il est toujours plongé dans des lectures ou plutôt dans une lecture. Il semble avoir en effet toujours le même livre dans les mains. C’est un peu inquiétant car comme le livre n’est guère épais, il m’a tout l’air de le lire encore et encore. Un peu Jack Torrance tout cela, hein ? Mais il y a plus sinistre. Ce type ne lève la tête qu’à un moment : lorsque Megane fait son entrée à la buvette. Et à chaque fois, on a droit à ce faciès :

Megane… tuer… Megane… gnniiii

Voulant en avoir le cœur net, je lui apportai un soir son lait-fraise (il ne commande que cela) dans l’espoir d’obtenir un quelconque renseignement. J’en obtins un. Et quel renseignement ! Au moment de poser son verre, je me penchai légèrement pour essayer d’apercevoir la couverture de ce fameux livre. Et là, Enfer et damnation ! je vis ceci :

miyamoto-musashi ! Ça ne pouvait être que lui ! La coïncidence était trop forte ! Et s’il se trouvait à la buvette, ça ne pouvait être que pour une seule chose : s’occuper du cas de Megane, le chantre des productions made in SOD.

Mais Megane était-il en état de se défendre ? En temps normal, certainement. Megane, c’est un peu la version allégée de Birdy, le gros punk dans Street Fighter. Allégée mais, croyez-moi, il ne faut pas le chatouiller notre admirateur n°1 de Momoe Yamaguchi. Mais voilà, nous ne sommes pas en temps normal : Megane a changé. Il passe maintenant son temps à roucouler, à apporter des cocktails multicolores à une admiratrice, une certaine Lulukut. Quand on lui parle des dernières AV à la mode, il prend désormais un petit air dégoûté. Cela ne l’intéresse plus. C’est ignoble ! pas propre ! à dégobiller ! Et quand la môme Lulukut n’est pas là, on le voit sur une table, pâle, un sourire vague aux lèvres, lisant fébrilement un volume d’Hana Yori Dango. Franchement, vous le croyez en état de se défendre, de parer un coup de lame donné par ce psychopathe de miyamoto-musashi ? Moi pas.

Il fallait donc agir. Mais comment ? Sûr que Clacla, Kiki et moi on aurait pu facilement lui régler son compte. Mais lui aurait sûrement nié être musashi. Et après une grève dévastatrice, se prendre un procès au cul pour « coups et blessures en réunion », c’était pas ce qu’il y avait de mieux. Et de toute façon c’était impossible puisque Clarence et Kiki traversent en ce moment ce genre de mauvaise passe :

Tout ça pour une histoire de bière (me demandez pas les détails, je préfère vous laisser imaginer). Dans ces circonstances, inutile de compter sur eux. Bdiddy ? Il est actuellement en mission sur l’USS DRINK COLD. Emi ? Allons, soyons sérieux, je ne vais pas quand même pas l’exposer et risquer de voir notre unique rédactrice japonaise tomber dans une rixe avec Miyamoto et courir le risque de déchirer ses beaux vêtements dans la bagarre, livrant son anatomie au regard lubrique de la mâle clientèle (hey ! en fait l’idée promet !). Quant à y aller tout seul, euh… c’est-à-dire que mon costume de Bubibinman est en ce moment au pressing et que sans lui je perds tous mes moyens.

Que faire ? C’est encore ce que je me demandais vendredi soir, tandis que je regardais un épisode de Playgirl. C’est alors que je fus saisi d’un épouvantable mal de tête. La raison ? Une idée, fulgurante, inattendue, incroyable, venait de me traverser l’esprit.

Voici ce que je fis : j’entrai en contact avec Zigomar Musashi via l’adresse email du message qu’il avait envoyé à Clarence. Dégoulinant d’hypocrisie, je lui dis qu’il avait bien raison d’être offusqué de l’article de Megane. C’était qu’un p’tit con aigri, incapable de chasser la belette japanisthanaise. Clacla ? Tête à claques oui ! Quel bolosse ce chef ! Kiki ? Pour le coup, un vrai nolife çui-là, le seul que je connaisse capable de passer une journée entière à faire une coupe de monde sur PES après avoir paramétré la durée des matchs sur 90 minutes. Non, vraiment, miyamoto avait bien eu raison de leur être rentré dans le lard. Heureusement qu’il y avait encore des gars comme lui, défenseur des bonnes mœurs et pourfendeur de l’amoralité la plus abjecte.

Plus que quelques lignes avant que l’ignoble miyamoto-musashi s’en prenne plein le fondement.

De fil en aiguille, mail après mail, je cernai mieux l’animal. Arriva cette session sur MSN. Régulièrement, il sortait des âneries du type « Musashi Miyamoto l’a bien dit », « c’est ce qu’a fait un jour Musashi Miyamoto », « j’aimerais bien rencontrer un jour Musashi Miyamoto ». Ce type était un enragé, pour sûr ! Mais il ne se doutait pas encore, le cave, que sa passion pour Miyamoto allait le perdre :

– Mais dis-moi musashi-kun (oui, nous étions devenus familiers. Je me sens encore un peu sale de cette proximité mais c’était pour les besoins de l’article), toi qui connais tout sur Musashi, tu as sûrement dû voir Quand l’Embryon part braconner de Koji Wakamatsu ? Le plus grand film qui ait été fait sur la vie de Miyamoto.

– Cèt 1 filme sur musashi sa ? attend je demmande a ma petite amie japonnaise si elle le conait (trois secondes seulement s’écoulent). Nan, elle le conait pas. Tu est sure ? Le titre fait pas trés samouraille non ? (NdA : là, vous devinez avec cette orthographe combien j’ai pu en chier quand même).

– Si j’en suis sûr ? Mais comment donc mon ami ! Réfléchis un peu : ce titre est une métaphore de la vie de Musashi qui n’a eu de cesse, sa vie durant, de traquer, de « braconner » de nouveaux adversaires afin d’évoluer, de métamorphoser l’embryon qu’il était au début pour devenir meilleur. Je m’étonne que tu n’aies pas saisi cela !

– Si, si, ué j’avé compris. Mé on le trouve oû ?

– Je crois me souvenir qu’il est édité en France. Mais il me semble aussi que le DVD est assez cher…

– Rhôô, attend,tu croi ke je suis un nolife de bourje ki achette lui-mème des DVD? Attends, j’ai ma copine japonnaise ki a sur son Pécé des lojiciels japonnais que tu konnait meme pas. Perfect Dark cé tro de la bale !

La suite? Cela se passe d’explications. Admirez ce qui est arrivé hier soir à notre petit moraliste en herbe. Le voilà d’un coup bien plus proche de Baikinman après un combat contre Anpanman que de son idole :

Sans rancune, hein musashi ?

Sex Star Wakamatsu

Parue au milieu des années 70, Sex Star System était une revue de qualité consacrée au cinéma érotique, sous l’égide de Jean-Pierre Bouyxou, encyclopédie vivante de toutes les pelloches où il est question de culs et de nibards. A titre de comparaison, c’est un peu la version rose de Midi-Minuit Fantastique, avec des articles de passionnés éclairant les lecteurs de leurs lumières sur des sujets pour lesquels la documentation devait être rare. Les articles touchaient à l’érotisme quelle quoi sa provenance sa géographique, et donc, on le devine, c’est tout naturellement que l’on pouvait tomber sur des articles fleurant bon le thé vert et la sueur de bijin. Ainsi le n°14 qui commence de la manière la plus agréable qui soit avec la délicieuse Laura Antonelli :

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Parmi ses œuvres maîtresses, je vous conseille Ma Femme est un violon et Malizia

Mais pour peu que l’on arrive à se détacher du sourire angélique et des globes d’amour de Laura, on apercevra peut-être, sur la gauche, un intéressant programme : « interview de Koji Wakamatsu ». A vrai dire, pas grand chose à se mettre sous la dent, surtout après l’interview de Wakamatsu dans Midi-Minuit Fantastique. Mais enfin, six années après cette interview, il était bon d’en sortir une nouvelle pour rappeler au bon souvenir des amateurs d’érotisme sortant des sentiers battus, l’existence de ce stakhanoviste du pinku contestataire. Avec en prime de belles photos couleurs en pleine page. Bref, pour une malheureuse pièce de 10 francs, on avait les nibes de Laura et une interview de Koji. On a beau dire, mais les années 70, c’était quand même la classe !

Koji Wakamatsu midiminuiste

Quand il n’y a pas trop d’idées d’articles, il y a toujours la possibilité d’ouvrir la vieille malle numérique dans mon grenier pour y exhumer des documents rares et précieux. Les « midiminuistes » le savent, la rareté de la vieille revue Midi-Minuit Fantastique est devenue relative puisque les éditions Rouge Profond ont décidé, grâce à l’excellent travail de restauration de Nicolas Stanzick et Michel Caen, de ressortir l’intégralité de la collection sous la forme de lourds et somptueux recueils :

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Je possède les deux, je vous assure qu’ils sont du meilleur effet dans une bibliothèque.

Le volume 2 s’achève sur le numéro double 10-11, autant dire que l’on va devoir attendre encore un peu avant de voir rééditer ce numéro :

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Le n°21 d’avril 1970.

A priori l’ultime recueil (le 4ème volume) devrait paraît en 2017 mais comme le troisième, supposé sortir en octobre 2016, ne montre toujours pas signe de vie dans les rayons des libraires, ça sent un peu le méchant retard (je crois me souvenir qu’il avait fallu attendre un peu entre le tome 1 et le tome 2).

Bref, en attendant allons pour aujourd’hui à l’essentiel car, vous l’aurez compris avec le titre de cet article, ce n°21 possède rien moins que dix pages consacrées à Koji Wakamatsu. Il s’agit en fait d’une interview dans laquelle le réalisateur parle des conditions de tournage, de la censure, de l’importance accordée à l’image plutôt qu’au dialogue, etc. Evidemment, depuis 1970 les amateurs éclairés de cinéma japonais ont eu le temps de connaître le bougre a travers d’autres ouvrages ou une pléthore de sites spécialisés, reste qu’il est intéressant de voir qu’en 1970 certains passionnés s’étaient démerdés pour approcher le maître du pinku contestataire. Voici donc les scans de l’article. Pour autant que je m’en souvienne, je crois qu’ils venaient du blog bxzzines.blogspot.fr, blog hélas en état de vie végétative. Que son propriétaire en soit néanmoins remercié.

Dernière chose : pour en, apprendre plus sur la revue Midi-Minuit Fantastique, je signale ces deux émissions de Mauvais Genres qui lui sont consacrées :

Petrel Hotel Blue (Koji Wakamatsu – 2012)

Putain de taxi. Oui, mille fois maudit le taximan qui renversa le 12 octobre dernier Koji Wakamatsu. Car malgré ses 76 ans, force est de constater que le vieux avait encore de beaux restes sur le plan cinématographique. United Red Army bien sûr, sans doute son dernier chef-d’œuvre, mais aussi des films comme le Soldat Dieu et ce Petrel Hotel Blue passé relativement inaperçu.

Il faut dire que le film ne paye pas de mine avec son minimalisme affiché. Loin de la fresque ambitieuse d’United Red Army, on est ici dans un embryon d’histoire avec une poignée de personnages. Yukio, le personnage principal, sort de prison après sept ans à cause d’un casse qui a mal tourné. Il est un peu remonté car le jour du braquage, ses deux coéquipiers lui ont fait faux bond : Kohei s’est enfui au dernier moment tandis que Yoji, pourtant l’instigateur de ce plan foireux, ne s’est même pas montré le jour J. C’est d’ailleurs surtout envers ce dernier que Yukio décide de se venger. Après avoir appris de Kohei qu’il est le patron d’un petit restaurant sur l’île d’Oshima, il décide de s’y rendre, bien décidé à le faire cracher au bassinet. 

Kohei et Yukio

C’est le résumé de la première partie. A priori une histoire de vengeance classique. Des malfrats, un plan foireux, une vengeance qui peut potentiellement mal tourner, on est en plein film noir. Sauf que dès cette partie le spectateur est happé par une ambiance particulière qui lui fait très vite comprendre que non, ce film n’aura décidément rien d’un film noir classique. Dépouillé, peu bavard, quasi silencieux et, lorsqu’il ne l’est pas, c’est pour être accompagné par une ambiance « musicale » abstraite signée Jim O’Rourke. On pourra trouver cela passablement chiant et pourtant, difficile de nier à Wakamatsu une originalité dans ce parti pris radicalement différent de ces précédents films. Différent et en même temps assez semblable puisqu’on y retrouve cette ambiance mauvais rêve acide que l’on a pu avoir dans ses films les plus avant-gardistes mais aussi dans un titre comme United Red Army. L’impression est accrue lorsque Yukio débarque à Oshima et tombe sur cette donzelle : 

La gosse Rika entre en scène, et je vous prie de croire que cette croupe blanche en mouvement capte tout de suite l’attention bienveillante du regard mâle.

Rika, avec sa silhouette moulée dans sa robe blanche, ses hanches voluptueuses, ses seins lourds et sa bouche pulpeuse accroche tout de suite le regard de Yukio et celui du spectateur. Il la suit jusqu’à un restaurant et découvre qu’elle est la femme du proprio qui s’avère être Yoji. Le hasard fait bien les choses, Yukio va pouvoir passer à sa vengeance et faire cracher à Yukio 5 millions de yens en guise de dédommagements pour les sept ans passés derrière les barreaux à cause des défaillances de ses acolytes. Mais au-delà de la vengeance, on comprend qu’il y a de l’autre côté fascination pour Rika. Elle a beau être absolument muette (deux lignes de dialogues pour Hitomi Katayama, pas trop dur comme rôle), passer son temps à fumer  à la fenêtre pour regarder la mer, elle hypnotise le moindre quidam mâle qui passe dans les parages. Décide-t-elle de quitter sa chaise pour servir une bière à Yukio, le temps semble tout à coup se suspendre et le moindre choc de ses talons hauts sur le sol accapare tout à coup l’ambiance sonore du restaurant. C’est que Rika est belle, magnifique même (faut reconnaître qu’Hitomi Katayama, c’est quand même quelque chose), mais d’une beauté hors de ce monde. Et le film quitte alors l’univers du film noir pour peu à peu s’enfoncer dans celui du film de fantômes japonais, les yokai. 

De longs cheveux bruns, oui, certes, encore, mais le fantôme est bien plus classe que les innombrables épigones de Sadako (le fantôme de Ringu).

On comprend très vite que quelque chose cloche avec cette jeune femme, qu’il y a quelque chose de maléfique, comme si elle n’avait d’autre but dans l’existence que d’exaspérer les désirs masculins pour mieux les perdre, les pousser à une issue fatale. On se gardera de dévoiler la fin mais on devine aisément que le film ne se terminera pas très bien. Oshima, comme contaminée par le mal, semble vide de toute existence intéressante. Les quelques personnages que l’on y rencontre semblent des âmes dégénérées, comme ce flic meurtrier qui en pince pour Rika mais aussi pour ce militant d’extrême gauche blablatant un discours ridicule qui répond malicieusement aux discours sérieux mais tout aussi vide des personnages d’United Red Army. A l’opposé, les personnages du début, Yoji et sa femme, ainsi que la mère d’un de ses camarades de détention, apparaissent finalement comme les seuls personnages réalistes et équilibrés du film. Le séjour dans Oshima agit donc comme un venin qui s’infiltre lentement mais sûrement dans une réalité qui semble peu à peu s’effondrer, mais aussi dans la volonté de Yukio. Il devient assez rapidement une coquille vide se plaisant dans sa nouvelle vie minable auprès de Rika (il arrivera une chose malencontreuse  au proprio du resto et Yukio s’empressera de le remplacer) que la venue d’un ancien compagnon de cellule ne parviendra pas à bousculer. Et le même venin a la vertu aussi de s’immiscer dans le spectateur qui devient alors un habitant d’Oshima et, comme Yukio, un contemplateur hébété de Rika, saisi par la volupté fantomatique de son corps et perdu dans les paysages désertiques dans lesquels la belle semble prendre un malin plaisir à piéger ses admirateurs. 

Avec une telle arme, je l’avoue, je serais aussi tombé dans le panneau.

Bref, les amateurs de films contemplatifs distillant une atmosphère aussi mystérieuse que vénéneuse trouveront leur compte. Pour les autres, que vous dire de plus pour achever de vous convaincre ? Ah ! peut-être ceci : que passer à côté de ce film, c’est passer à côté d’un Koji Wakamatsu et d’une Hitomi Katayama en mode Alerte à Malibu et ça, c’est quand même pas si courant. Bien joué Koji ! mais on en attendait pas moins d’un réal’ qui a dénudé à l’écran des dizaines et des dizaines de bijins. 

« C’est un métier mon petit, c’est un métier. »

8/10

Caterpillar (Koji Wakamatsu – 2010)

 

Elle avait, pour sa part, découvert le plaisir qu’elle tirait du spectacle de sa souffrance. D’une naturel craintif et timide, elle avait pris goût à faire souffrir plus faible qu’elle, et les tourments qu’elle pouvait infliger à sa guise au malheureux l’excitaient chaque jour davantage. Aujourd’hui encore, il était là, sans défense et frémissant ; elle se pencha sur lui, moins pour le soulager que pour assouvir ses propres passions…

La Chenille, Edogawa Ranpo.

Censuré durant la seconde guerre mondiale pour son contenu jugé antimilitariste, la Chenille, nouvelle du maître japonais du roman policier, Edogawa Ranpo, a toujours été conçue selon ses dires comme une œuvre dramatique, rien de plus, rien de moins. Avec le recul, on en a fait le chef d’œuvre de l’eroguro, l’érotique grotesque, genre en réalité franchement pornographique et cher à certains mangakas dont Suehiro Maruo, auteur par ailleurs d’une adaptation de la Chenille.

L’histoire : un homme revient de la guerre sourd, quasi muet, atrocement défiguré et amputé de ses quatre membres. Encensé comme un héros, il est perçu bien différemment par sa femme qui ne tarde pas à sentir monter en elle des pulsions sadiques. Son homme veut baiser ? Elle va lui en donner pour son argent, la souffrance physique et morale en plus. L’histoire se termine évidemment tragiquement : dans un accès de rage, elle lui crèvera les yeux, le privant de son dernier contact avec la vie. Son mari lui pardonnera ce geste mais décidera d’en finir en se traînant dehors, chenille grotesque, pour se jeter dans un puits au fond de leur jardin.

On voit ce qui a pu intéresser Koji Wakamatsu dans une telle histoire. Pas tant ce qui se passe dans le pantalon du « héros » que la pantalonnade de la guerre. Dès les premières minutes, le ton est donné : 

Des images d’archive rougeâtres défilent sur une musique militaire enjouée. On est dans l’ironie bouffonne, la guerre, c’est Fort Boyard, un jeu avec plein d’épreuves pour entretenir l’amitié et la condition physique. Il n’en va pas autrement pour la scène qui suit :

 

 Des soldats nippons tombent à bite raccourcie sur des paysannes chinoises pour les violer et les achever dans la foulée. La petite marche militaire en fond sonore est toujours là, on songe à un certain chapitre de Candide, celui des « héros abares » qui ont satisfait leurs « besoins naturels » auprès de paysannes qui n’ont plus qu’un amas de chair en guise de bébé pendu à leurs « mamelles sanglantes ».

Oui, le ton est d’emblée donnné : l’héroïsme guerrier est une vaste blague. Chez Ranpo, l’ironie était sensible à travers la scène des médailles dans laquelle le héros se met à contempler la bibeloterie dérisoire que lui ont rapporté ses quatre membre en moins. Tout ça pour ça, songe le lecteur. Face au film, le spectateur se dit lui aussi « tout ça pour ça », mais pour une autre raison : c’est tout le contraste entre la joie patritotique et imbécile sur laquelle insiste Wakamatsu et la réalité de ce qu’est l’objet de cette joie :

 … c’est-à-dire rien moins qu’une ordure. Un violeur mais aussi un mari indigne qui avant de partir pour la guerre battait régulièrement sa femme. Bref, pour rester dans l’univers voltairien, un « coquin » que la bassesse d’âme prédisposait à s’enrôler.

Ces éléments n’apparaissent pas dans l’œuvre matricielle où le lecteur peut finalement ressentir de la compassion pour ce pantin idiot qui bave devant ses médailles et qui se fait torturer par sa femme. Pas ici. Ou moins. Devant sa face ravagée :

 

On a juste l’impression de voir une cartographie de l’enfer renvoyant aussi bien au « là-bas », le lieu où se déroule la guerre, qu’au « dedans », l’âme de ce « Soldat Dieu » (titre français choisi pour le film) vénéré par tous comme étant le soldat Kurokawa, « dieu de la guerre ». On remarquera au passage sur le deuxième photogramme la cicatrice sur la gorge qui évoque la forme de l’archipel, cicatrice qui sonne comme le symbole d’un nationalisme gravé en lui. Reste que cela est bien hideux…

Beauté/laideur, noblesse/bouffonnerie, là aussi Wakamatsu se démarque de Ranpo en jouant de ces thèmes tout le long du film. Plusieurs scènes nous montrent de ces moments de patriotisme falot dans lesquels on fête un héros où l’on se prépare maladroitement à la guerre en faisant des simulacres d’entraînement guerrier. On se tient droit, on vocifère des « banzai ! » exaltés, on est fier de soutenir la patrie, en un mot, on est beau, on est bon :

 

Or, le film nous a fait comprendre d’emblée qu’en grattant un peu cette beauté, on y découvre aisément un puits de noirceur. A l’inverse, il y a cet intéressant personnage qui n’apparaît pas dans la nouvelle originale :

 

Ce gros chauve pas très beau est l’idiot du village. Mais comme le village est tombé dans l’idiotie la plus complète, il a tôt fait d’apparaître comme le sage. Il y a de la bouffonnerie en lui dans le sens que sa folie lui permet, comme les bouffons du Moyen-Âge, toutes les audaces par rapport à la gravité des événements. Ses « banzaï! » grotesques sonnent ainsi désagréablement aux oreilles d’un notable :

… qui l’engueule car il y perçoit une dérision, une critique moqueuse qui est inconvenante. A la fin du film, ce sera lui qui annoncera au village la fin de la guerre dans une joie exaltée et naturelle aux antipodes de la joie avec un balai dans le cul des patriotes nationalistes. Un « beau » personnage en somme.

Enfin, impossible de faire l’impasse sur Shigeko, l’épouse du soldat dieu. Ceux qui l’ont vue dans Vibrator ou It’s Only Talk savent combien Shinobu Terajima est capable de jouer les femmes mal dans leur peau et à la sexualité parfois chaotique. A priori, le rôle de l’épouse ne pouvait que lui aller comme un gant. Et effectivement, il lui va, mais pas pour la même raison. Car si dans l’histoire de Ranpo ce personnage prend son pied à chevaucher et à torturer son pantin de mari, il n’en est rien ici. La soif de sexe est bien du côté de l’éclopé :

Sa femme y répond de bonne grâce avec une abnégation qui force le respect mais aussi, à la longue, avec un agacement qui témoigne de sa totale absence de plaisir. Loin des planches salaces d’un Maruo, les scènes de cul sont d’une profonde tristesse :

Aussi sensuelle et expressive qu’une planche à pain, la femme fait son devoir conjugal sans trop rechigner, mais manifestement sans aucun plaisir. Chez Maruo, l’excès sadique du personnage répondait à l’envie inextinguible de son mari de purger Popaul. On était en somme dans un univers à la George Bataille, un fourneau de pulsions amenant les personnages à leur perte. Rien de tel ici : la femme est raisonnable et le tripotage de l’engin de son homme-chenille ne l’excite nullement. Et pourtant, elle connaitra le sadisme. Oh ! pas à coups de verges trempées dans le vinaigre, ce sera plus subtil que cela :

Dans cette scène, son mari lui demande à voir l’article de journal encadré relatant son glorieux retour au pays. Elle lui présente l’objet, contente de lui faire plaisir. Suis alors un léger zoom sur son visage. Elle sourit, sans doute de la joie que ressent son mari devant le récit de ses exploits. Mais justement, le visage de son mari est hors champ et l’on ne sait pas quelle expression aperçoit sa femme. Le doute vient : est-il vraiment heureux ? N’y aurait-il pas plutôt de l’horreur à contempler ce document qui synthétise radicalement le gâchis de sa vie ? A cet instant Shinobu Terajima parvient à donner à son visage, à son sourire, une nuance démoniaque, et donc sadique : elle a compris  ce qui allait faire mal à son ordure de mari. Pas forcément le priver de séances de bêtes à deux dos mais jouer avec cette glorification patriotique dont il est l’objet :

Les gens aiment les héros ? Ils vont en avoir ! Dorénavant, elle le trimballera avec elle lorsqu’elle partira pour les champs. Le « Dieu de la guerre », sur son équipage dérisoire et suivi de l’idiot du village, y apparaîtra plus grotesque que jamais. Cela n’empêchera pas les bonnes gens de le respecter et même de le saluer militairement à son passage en un pantomime que le simple du village ne manquera pas de tourner en dérision. Dès la première sortie, on comprend que cela a été une terrible souffrance pour le Soldat Dieu. Plus qu’une humiliation, un coup de latte dans les valseuses de cette chenille autrefois symbole d’une sur-virilité violente et violeuse. A ce sujet, précisons, qu’il s’agit du deuxième coup sous la ceinture puisque l’on apprend que Shigeko est stérile, rude coup pour cet homme voulant absolument « un héritier » digne de lui.

Le sadisme de Shigeko n’ira pas plus loin. Par exemple, elle ne lui crèvera pas les yeux comme dans la nouvelle. Au contraire, et c’est là la trouvaille la plus intéressante de Wakamatsu par rapport au texte original, elle les lui ouvrira :

A la scène de viol du début, répond une autre scène qui peut elle aussi s’apparenter à un viol, mais cette fois-ci avec des positions inversées :

Dans cet ultime accouplement, Shigeko déverse sa rage vis-à-vis de cet homme vil qui lui a bousillé la vie. Elle le domine, le frappe, lui crie dessus, elle le viole aussi bien physiquement que moralement en lui faisant subir ce qu’il a fait autrefois subir à ce qu’il appelait une « pute chinetoque ». Le résultat sera terrible : au bord de la folie, ravagé par la subite prise de conscience de ses horreurs, Korukawa se donnera de violents coups de tête sur le sol pour en finir. Il n’y parviendra pas mais ce ne sera que partie remise.

Wakamatsu reprend au livre la scène du suicide mais, là aussi, à sa manière. Chez Ranpo, il était la conséquence logique du sadisme d’une femme allant jusqu’à le priver du sens de la vue. Chez Wakamatsu, il est le résultat d’une prise de conscience par l’homme que, compte tenu de ses agissements passés, il n’a plus forcément le droit de vivre, le temps est venu pour lui de payer son tribut. Pour Shigeko, c’est déjà fait. Le film se terminera pour elle sur un sourire, celui qu’elle arbore lorsque le simplet lui dira que la guerre est fini. Chez son homologue littéraire, il y avait du remords vis-à-vis du terrible sort de son mari. Chez elle, aucune forme de remords ou de culpabilité (pour quelle raison d’ailleurs ?), juste une sorte de bien être, d’extase. Après avoir condensé sa vie autour de trois verbes (manger, dormir, baiser),  elle se plonge alors vers un nouveau qui va annoncer le Japon d’après-guerre : travailler.

Et à la vision cauchemardesque de la chenille tombant dans le puits au fond du jardin s’oppose une autre vision, circulaire mais plus élevée et plus lumineuse, celle du soleil, le vrai cette fois-ci, pas sa version patriotique sur drapeau :

Film sombre, Caterpillar s’achève sur une note positive, une bulle d’air inhabituelle dans l’œuvre de Wakamatsu. Parenthèse momentanée : aux parents manipulés par le pouvoir succéderont plus tard les enfants d’United Red Army et leur soif de se frotter au gouvernement. En attendant, l’instant est à la contemplation, à l’oubli de soi à travers le travail… et aux règlements de compte :

Jim O’Rourke

Ceux qui connaissent la carrière de Sonic Youth seront peut-être un peu étonnés de la présence de Jim O’Rourke (ex-membre de ce groupe) dans ce blog. Cependant, les inconditionnels de Shinji Aoyama et de Koji Wakamatsu voient sûrement où je veux en venir. Ce n’est certes pas le fait que ce musicien, passionné de la vie tokyoïte, habite la capitale qui m’a motivé pour écrire un article sur lui. Ce serait plutôt deux films, et sa participation (voulue ou involontaire) à la B.O. : je veux parler d’ Eureka (2000) et de United Red Army (2008). Lire la suite Jim O’Rourke