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Directeur couil[censuré] et actrices poil[censuré] de la [censuré]

Des dramas sur Netflix se payant le luxe de proposer une VF, il ne doit pas y en avoir des masses. Après, on est d’accord, « luxe » est relatif tant on préférera opter pour la VO plutôt que d’écouter une version française calamiteuse mais enfin, que le dernier drama produit par Netflix, The Naked Director, montre que la célèbre plateforme croit en ce titre au point de lui donner une piste française ( même s’il est vrai que le sujet gentiment sulfureux est fait pour intriguer et rameuter des spectateurs qui ignorent sans doute jusqu’au terme de « drama »), cela mérite d’être souligné. 

Après, VF ou pas, peu importe et félicitons-nous d’avoir cette petite perle dont le sujet est de suivre l’évolution du porno japonais à travers les 80’s, en suivant la trajectoire du légendaire Toru Muranishi, aka l’empereur du porno, directeur/acteur emblématique et innovateur, producteur de 3000 vidéos et ayant connu dans sa vie 7000 femmes (c’est du moins ce qu’il prétend).

Comparativement à la série américaine The Deuce, série récente évoquant le boum du porno aux Etats-Unis dans les années 1970, le réalisme est moins brut, moins crapoteux. Mais le fond documentaire bien réel. Ainsi Muranashi a bien commencé comme vendeur d’encyclopédie en anglais. Quand on le voit jouer au début de la série sur une des premières bornes d’arcade Space Invaders (à l’époque le jeu fait un carton), c’est sans doute un clin d’œil au fait qu’il a par la suite vendu de ces bornes. De même, son réseau de librairies consacrées aux binibons (livres érotiques protégés par une enveloppe en plastique), ce n’est pas du flan, tout comme le fait qu’il en a ouverte une juste à côté d’un poste de police. Ajoutons encore l’arrestation alors qu’il est au sommet dans ses ventes de binibons, son arrestation à Hawai, sa rencontre avec Kaoru Koroki ou encore le fait qu’il s’est acheté une Rolls Royce alors qu’il était devenu richissime, tous ces faits feront comprendre le sérieux factuel de l’entreprise, même si tout cela est sûrement romancé pour les besoins de la fiction.

 

Toru Muranishi, le vrai

Au-delà de Muranishi, c’est l’arrière-plan pornographique propre au Japon que le spectateur néophyte découvrira. Et là aussi, il n’y a rien à redire. On commence donc par ces binibons que les érotomanes s’arrachaient et dont je suis sûr que les lycéens s’échinaient effectivement – comme une scène nous le montre – à essayer de virer les parties censurées en frottant frénétiquement avec leur doigts enduits de beurre. Puis arrivèrent les vidéos présentant d’abord des actes simulés puis, comme il fallait bien se mettre au diapason de la production mondiale pour ne pas paraître ringard, des actes réels, avec pour dénominateur commun entre ces deux façons de faire, une censure rigoureuse avec des zones floutées ou mosaïquées ne permettant pas de voir distinctement les organes génitaux. Avec on s’en doute une conséquence inéluctable sur la production en contrebande de vidéos non censurées, marché présenté comme aussi juteux que l’organe de travail d’une JAV idol. Avec le changement d’ère avec l’arrivée de l’ère Heisei en 1989, c’est un resserrement rigoriste qui saisit le Japon et cela aussi, The Naked Director l’évoque. Mais cela n’empêche pas la douce folie qui étreint le pays dans les 80’s, et le drama n’oublie pas certaines images d’épinale propre à cette époque, comme la fièvre du Julianna’s, cette discothèque tokyoïte mythique dans laquelle les clientes, souvent d’innocentes O.L. le jour, aimaient à se transformer en Juliana’s girls pour tortiller du valseur sur une scènesurélevée :

Encore une fois, si l’époque est montrée dans les grandes lignes, c’est bien fait et en donne une idée assez juste. Ajoutons à cela un casting irréprochable :

On retrouve avec bonheur Lily Franky qui joue ici un inspecteur trouble qui donnera du fil à retordre à Muranashi. Dans le rôle titre, Takayuki Yamada est vraiment exellent. Muranishi nous est présenté comme un homme parlant finalement assez peu, souvent mutique mais qui, lorsqu’il décide de l’ouvrir, que ce soit pour vendre des encyclopédies ou pour exciter, donner des consignes à une actrice lors d’un tournage, devient un moulin à paroles assez drôle. Et Yamada est franchement irrésistible quand il montre cette facette de son personnage. C’est un peu la même chose concernant sa muse, Kaoru Koroki, interprétée par Misato Morita. Kuroki était une jeune fille BCBG, apparemment surcouvée par une mère étouffante. Le monde du porno lui a permis de se libérer en campant un personnage d’actrice très cicciolinesque (Kuroki adorait l’actrice italienne), gérant parfaitement les médias avec son personnage de femme libérée gouailleuse et arborant volontiers ses aisselles non épilées :

Morita a bien su saisir la manière de parler de Kuroki lorsqu’elle fait son show. Quant à son tempérament lorsqu’elle se trouve en pleine action, j’avoue ne pas être allé vérifier en chopant des vidéos de ses exploits filmés par Muranashi (cela dit, pour les nostalgiques, j’ai vu que ça se trouvait assez facilement) mais le drama a sur ce point de quoi étonner aussi bien le néophyte en drama que l’amateur. Et c’est là que l’on peut remercier Netflix d’avoir initié ce projet car il est impensable d’imaginer une chaîne japonaise aller aussi loin en terme d’érotisme. Certes, il y a bien eu dans le passé des dramas tels que Shimokita Glory Days, Xenos ou Jyouou qui montrait bien ici et là quelques nibards. Mais franchement c’était devenu très rare depuis quelques années et c’est surtout loin, très loin de ce que propose The Naked Director. C’est souvent salé, et empreint d’une imagination visuelle délirante, en phase avec la personnalité de Muranishi. C’est sexy et drôle, à l’image du tournage de ce film racontant le détournement d’un bus de tourisme par un joueur de baseball enragé et dans lequel le personnage joué par Ami Tomite va devoir payer de sa personne (ou plutôt faire semblant de payer car l’épisode se situe à un moment où les rapports sont encore simulés) sur un terrain de baseball… alors même que des gamins sont en train de radiner pour leur entraînement ! Allez, pour être raccord avec le drama, enduisez vos doigts de beurre et frottez l’écran pour faire apparaître un gif !

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Ami Tomite jouant une actrice simulant le plaisir à recevoir un faux cuni… magique !

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Bref il n’y a pas tromperie sur la marchandise, le drama parle de porno et ne cherche pas à esquiver le sujet à coups d’ellipses. The Naked Director est chaud, bien documenté, drôle, enlevé et aussi un peu sombre, en particulier à la fin lorsque, le temps d’une scène, on devine que tout n’est pas rose non plus dans le monde de l’AV lorsqu’on peut avoir recours à l’esclavage sexuel le plus sordide. Peut-être d’ailleurs que ce serait l’unique défaut du drama, une sous-exploitation de cet aspect. Après, comme il s’agit de retranscrire l’hystérie consumériste des 80’s et l’ascension de la joyeuse bande de Muranishi, cette veine était sans doute moins utile. Mais en cas de deuxième saison – sur les années 90 cette fois-ci, la trajectoire de Muranashi étant loin d’être terminée – il y aurait une piste intéressante à suivre. 

En attendant peut-être cela, entrez dans la salle, approchez-vous au plus près de la salle pour admirer le spectacle de cette première saison :

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The Naked Director, pépite co-réalisée par Masaharu Take qui avait déjà signé l’excellent 100 yen love, vaut vraiment le détour.

8/10

Les joies du vol à l’étalage en famille

 Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même.

D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent.

En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent leurs maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

Une Affaire de famille

Manbiki Kazoku (万引き家族)

Hirokazu Kore-eda – 2018

Pour ceux que l’affiche guillerette dissuaderait d’aller voir Une Affaire de famille, qu’on se le dise, le film est bien plus sombre que ce que cette image ou la bande-annonce peuvent laisser augurer. Moi-même je m’y suis laissé prendre. Décidant que ce pourrait être un bon film à voir en famille durant les fêtes, je suis allé hier à une séance, avec la Olrik family. Assez rapidement j’ai senti un arrière-plan grinçant qui, malgré la bonne humeur constante de Lily Franky, détonait avec les derniers films de Kore-eda, plus lumineux (si l’on met de côté ben sûr son Third Murder). Le pompon est arrivé avec la scène du « viewing club » dans laquelle des jeunes filles tortillent du cul ou de la culotte (quand il y en a une) devant des miroirs sans tain ! Etais-je bien en train de voir un film de Kore-eda ? Ne nous étions pas trompés de salle ? Il n’y avait pas un film d’Hisayasu Sato qui devait être programmé en France  ? D’un côté, pas de problème pour Olrik jr, 13 ans et demi, qui n’en demandait sûrement pas tant. De l’autre, pour Olrik the 3rd, 7 ans et toutes ses dents (enfin non, pas totalement, il manque actuellement une incisive à l’appel), ça le changeait tout à coup de ses épisodes de Rémi sans famille, pour sûr ! C’était subitement moins Jolicoeur que jolie culotte !

Plus soft, la scène de la plage avec la divine Mayu Matsuoka en bikini (image tiré d’un making of). Et je passe sur Sakura Ando dans une scène où elle appraît dans le plus simple appareil. Finalement, quand j’y repense, il est assez sexy le dernier Kore-eda.

Bref, tout cela pour dire que le dernier Kore-eda est loin, très loin de présenter une comédie familiale de tout repos. Sans aller jusqu’à dire qu’il est aussi sombre que Maborosi ou de Nobody Knows, il renoue avec une certaine noirceur, notamment avec ce thème de l’enfance maltraitée. Ce thème apparaît d’abord via le personnage de la petite Yuri. Qu’elle soit initiée à l’art du vol à étalage par sa nouvelle famille (constituée du père joué donc par Lily Franky, de la mère (Sakura Ando) et d’un fils qui n’est pas leur vrai fils) n’est pas vraiment le problème car cette nouvelle famille, au moins, semble l’aimer. Ce qui n’était pas le cas de la précédente, comme l’attestaient les multiples contusions sur le corps de la gamine. Qu’elle vole, donc, n’apparaît curieusement que bien peu de chose. Au moins elle est épanouie et aimée.

Mais la situation est moins évidente avec le « fils », Shota. Le gamin entre dans l’adolescence, a assez d’intelligence pour interroger le monde et commence à ressentir une certaine lassitude par cette existence faite d’un pragmatisme pécuniaire de tous les instants. Le tournant est joliment suggéré par la scène dans laquelle Shota et Yuri découvre le « yamatoya » (petit magasin de confiserie et de jouets bon marché) fermé pour cause de deuil familial. Que ce magasin, qui symbolise une sorte d’oasis atemporel lié à l’enfance, soit fermé pour cause de deuil, annonce assez bien ce qui se passe dans le cœur de cet enfant qui est en train justement de quitter son état d’enfant. Et par contraste, cette fermeture joue défavorablement en la défaveur de sa famille qui a été incapable de prendre le deuil lors de la mort de la grand-mère (jouée par la toujours excellente Kirin Kiki, savourez bien ses scènes, ce sont les dernières avant sa disparition en septembre dernier), préférant l’enterrer en douce sous leur maison pour continuer de profiter de l’argent de sa pension. Le garçon fera un geste pour en finir avec une situation qui a eu ses beaux, voire ses merveilleux moments, mais aussi qui tend à tomber dans une certaine laideur morale et de toute façon vouée à l’échec.

Au final, Kore-eda ne portera pas de jugement sur ses personnages. La dernière demi-heure est intéressante en ce qu’elle nous fait apparaître tous les personnages dans leur complexité et dans celle des liens qui les unissent aux autres personnages. On n’approuvera pas toujours, on pourra tiquer mais on ne condamnera pas, d’autant que le sort de la petite Yuri sera encore là pour montrer qu’il peut y avour bien pire. En somme, Kore-eda montre que la recette de la familial idéale, eh bien ça n’existe pas, il y aura toujours ici et là des défauts avec lesquels il faut essayer de composer. Chez certaines familles ce sont des accros, chez d’autres des trous plus ou moins béants avec lesquels il va être compliqué de durer et surtout d’élever convenablement des enfants. Dans tous les cas, le bonheur familial n’est pas forcément lié à la perfection sociale. Nul doute que les vrais parents de Yuri ont une bien meilleure situation que celle des Shibata. En apparence ils ont tout pour être comme une de ses familles heureuses que les publicités japonaises exposent à longueur de journée sur le petit écran. Au quotidien, dans leur vie privée, elle est glaçante, tout comme l’est l’ultime plan du film. On aurait pu terminer sur Shota dans le bus murmurant LE mot que l’on s’attend tout le long du film à ce qu’il soit prononcé de sa bouche. Au lieu de cela on termine avec Yuri semblant esquisser un geste qui peut aussi bien évoquer le désir de quitter sa prison, de regretter sa vie passée avec les Shibata, vie qui lui permettait au moins d’explorer le monde, mais aussi d’en finir (l’impression de malheur est telle qu’on n’est pas loin de penser au suicide). La scène m’a alors fait penser au dernier plan des 400 Coups nous montrant de face le visage d’Antoine Doinel regardant la mer, promesse d’un avenir meilleur. Sauf que là, cet avenir paraît bien plus lointain et incertain.

Allez, il ne l’a pas volée Kore-eda, sa palme d’or. On y retrouve le sentimentalisme apaisant de ses films les plus heureux, la noirceur de ses premières oeuvres, le tout avec en prime Mayu Matsuoka en bikini. Impossible de faire le difficile en vérité.

8/10

Le Alain Gillot-Pétré de l’Apocalypse climatique

La famille Osugi est une famille intéressante. Tandis que le père croit qu’il est un extraterrestre venant de Mars, la mère pense qu’elle est une Jupitérienne tandis que leurs deux enfants, Kazuo et Akiko, sont persuadés qu’ils sont respectivement un Mercurien et une Vénusienne. On est cependant priés de ne pas rire car ces personnages gentiment tarés s’imaginent qu’ils ont une mission : sauver la Terre. Et en ce début de XXIème siècle il y a fort à faire, surtout d’un point de vue écologique. C’est ainsi que le père, Monsieur météo sur une chaîne, va user de son temps d’antenne pour faire prendre conscience aux spectateurs de la situation d’urgence liée au réchauffement climatique…

Avant de parler du film, hommage. Oui, hommage à cet homme dont le nom figure dans le titre de cet article :

Alain Gillot-Pétré, grâce te soit rendue pour la fantaisie avec laquelle tu présentais chacun de tes bulletins météo, coincé entre la playmate du vendredi soir chez Collaro et le journal de Mourousi (lui aussi, un grand parmi les grands !). Je tenais à le dire. Maintenant venons-en au film du jour.

Utsukushii Hoshi
美しい星
Daihachi Yoshida – 2017

Très jolie comédie dramatique que ce Utsukushii Hoshi. On n’en attendait pas moins d’un film dans lequel joue Lily Franky, toujours très à l’aise pour associer une touche dramatique à un registre bouffon. Et cette capacité à associer les deux fait merveille dans ses courts instants de shows télévisuels durant lesquels il joue au sonneur d’alerte. Ce qui est frappant dans ces moments (et d’ailleurs cela vaut pour l’ensemble du film), c’est de voir combien ce genre de discours peut être pris pour un pensum tout déglingué émanant d’un emmerdeur forcément perçu comme un bouffon. J’ignore quelle perception ont les Japonais de la situation écologique dans laquelle se trouve le monde, mais il y a fort à parier qu’une certaine apathie inconsciente ou fataliste prédomine. Ainsi, quand la caméra nous montre l’intérieur d’un petit restaurant dans lequel on voit à travers un poste de TV Osugi faire son show, on voit combien les clients s’en foutent royalement. Et quand Osugi sort de son rôle de simple présentateur de la météo pour aller interpeller en direct une huile politique, le discours convenu que ce dernier lui rétorque montre assez bien combien les choses ont peu de chances d’évoluer.

Circonstance aggravante, il conclut chacun de ses discours par un geste mystérieux très « Hard Gay style ».

A tel point que finalement la seule chance de nous en sortir (et c’est ce qui est terrifiant), est de croire en cette appartenance des membres de la famille Osugi à un comité extra-terrestre du système solaire surveillant nos activités pour nous sauver. Autant dire que ce n’est pas gagné, même si le film joue habilement tout le long de sa durée pour essayer de nous faire douter : et si ce guignol de la météo était effectivement un martien ? Et si cette femme au foyer naïve (elle se fait escroquer en achetant des tonnes de bouteilles d’eau supposées écologiquement pures. Là aussi le discours se veut grinçant avec cette récupération de l’écologie dans un but mercantile) était vraiment jupitérienne ? L’autre cas intéressant est celui d’Akiko, tombée sous le charme d’un jeune musicien qui lui révèle sa nature de vénusienne et qui la fait tomber enceinte. La vraie nature de ce musicien sera révélée à la fin du film, mais la scène durant laquelle elle voit deux étranges points lumineux virevolter dans le ciel, même si elle peut avoir une explication rationnelle, laissera une trace dans l’esprit du spectateur qui jusqu’au bout attendra une résolution de type science-fiction.

Film ambigu, film à la fois léger et grinçant, A Beautiful Star rejoint des films comme Sayonara (de Koji Fukada) ou ceux de Kiyoshi Kurosawa (ses deux derniers mais pas seulement) dans lesquels la représentation du monde est pré-apocalyptique. Dans le cas du film de Yoshida (dont il va falloir que j’explore un peu plus la filmographie, cette première incursion m’ayant convaincu), cette représentation m’a fait penser à un moment à Koyaanisqatsi, de Godfrey Reggio. Alors qu’il s’enfuit de l’hôpital en compagnie de sa famille, Osugi regarde par le fenêtre de sa voiture l’animation colorée d’un Shinjuku tout à son activité consumériste insouciante, laissant tomber un « c’est magnifique après tout ». C’est cette association entre une situation terrifiante et une fascination pour une société extrême en tout qui a pu m’y faire penser. A Beautifu Star s’abstiendra cependant à la fin de fournir au spectateur un message appuyé pour la prise de conscience. Ce sera à lui de tirer son propre enseignement de tout ce qu’il a vu. Il pourra réfléchir par exemples aux discours alarmistes d’Osugi. Ou bien éteindre son téléviseur pour aller à Shinjuku s’offrir quelques plaisirs. Après tout, un film avec Lily Franky, ça ne peut pas être bien sérieux…

8/10

Bakuman (Hitoshi One – 2015)

Mashiro et Takagi sont deux lycéens qui ont fait un pacte sacré : atteindre le sommet du manga ou rien. Mashiro sera au dessin tandis que Takagi s’occupera des scénarios. La première étape dans leur périlleuse ascension est de se faire accepter dans le Weekly Shonen Jump, le magazine star du shonen…

Les adaptations live de shonens m’ont toujours incité à la méfiance. Très souvent, il s’agit d’être au plus proche de l’atmosphère et du graphisme de l’original. Mais ce qui est possible, convaincant, acceptable dans l’original, l’est hélas beaucoup moins sur pellicule. Aussi ai-je depuis longtemps mis de côté ce Bakuman. Je craignais de voir notamment un ersatz blond et en survet rouge de Takagi (tout en espérant secrètement une idole bien choisie pour le jouer le rôle de sa petite-amie à forte poitrine). Eh bien, après après avoir vu le film, c’est déception et soulagement. Déception car la petite amie à gros seins a été rayée de la liste des personnages.

Kaya chan, mais où donc es-tu partie ?

Soulagement car la transposition à l’écran n’est pas ce à quoi ce que je m’attendais. N’ayons même pas peur des mots : elle est plutôt réussie.

D’abord dans son casting. On échappe aux petits minets habituels pour avoir deux personnages de jeunes hommes assez ordinaires et pas toujours bien ragoutants, en particulier lorsque l’on voit Mashiro s’escrimer avec sa plume sur sa planche à dessins. Grimaçant, échevelé, dégoulinant de sueur, tout taché d’encre, si le personnage vise la première place des sondages du Jump, il n’a aucune chance pour gagner le premier prix de beauté.  Et les autres personnages sont bien campés aussi. On retrouve Lily Franky dans le rôle du rédacteur en chef, personnage qui a connu le drame qui a touché autrefois l’oncle de Mashiro (mangaka de talent, il a vu sa popularité péricliter, le condamnant à travailler d’arrache-pied et à faire un karoshi), mais aussi la galerie de mangakas gravitant autour du duo Mashiro-Takagi : le bouillant Fukuda, le replet Nakai, l’effacé Hiramaru et surtout Niizuma le génie. Tous les acteurs ont su chopper le petit truc, sans en faire des caisses, permettant de bien camper leur personnage. Et les quelques scènes de beuverie qu’ils passent ensemble, accompagnés de Hattori, le tantô (éditeur accompagnant, conseillant, guidant un mangaka) de Mashiro-Takagi, toutes ces scènes sont elles aussi réussies, plongeant le lecteur dans cette espacé confiné qu’est le lieu de travail du mangaka, espace sentant la sueur, l’encre, le papier mais aussi la camaraderie et l’envie de se surpasser. Au passage signalons un gros travail concernant la décoration, aussi bien pour ces différents espaces de travail, tous caractérisés selon la personnalité de leurs occupants, que pour le foutoir des locaux du Jump.

Fascinant couloir menant à la rédaction du Jump.

Enfin, il y a le choix scénaristique d’One. Qu’on se le dise, le film ne balaye pas les vingt tomes du manga. Les déboires d’Azuki lorsque son lien avec Mashiro seront évoqués sur les réseaux sociaux, ces déboires ont été évacués de l’histoire. Tout l’aspect sentimental est réduit à la portion congrue, One ayant préféré se focaliser sur la restitution sur la magie de la fabrication du manga. Et c’est là le gros point fort du film qui ont ponctué de scènes visant à faire sentir l’imagination et la virtuosité qui se développent peu à peu dans le duo Mashiro-Takagi. Alternant gros plans de leurs visages et des dessins qu’exécute Mashiro avec une vélocité infernale, le montage ajoute des effets numériques donnant vie littéralement aux planches qui apparaissent peu à peu sous nos yeux. C’est très bien fait, et parfaitement dans l’esprit du shonen faisant dans le nekketsu, ce « sang bouillonnant » qui s’empare parfois des personnages pour les amener à se surpasser. C’est le lieu commun de l’entraînement à la Rocky qui va amener le héros à franchir une étape décisive dans la maîtrise d’une discipline, lieu commun qui, s’il est bien fait, doit donner ce petit frisson de plaisir au spectateur ou du moins happer son attention. Les scènes, portés par ce dynamisme visuel et la musique électro non moins dynamique de groupe de Sapporo Sakanaction, m’a rappelé certaines scènes de Ping Pong, l’adaptation du manga de Taiyo Matsumoto. Et une fois que ce parallèle s’est vissé dans mon esprit, j’ai su que Bakuman allait me plaire, que je n’allais pas être déçu et que j’allais pouvoir le mettre dans la catégorie assez rares des adaptations live réussies de grands shonens.

Après l’excellent SCOOP!, je découvre donc avec un peu de retard ce Bakuman. Décidément il va falloir que j’explore un peu plus la filmo de Hitoshi One et que je guette avec attention ses prochaines œuvres.

SCOOP! (Hitoshi One – 2016)

Shizuka Miyakonojo (Masaharu Fukuyama) est un paparazzi à la quarantaine bien entamée. Au début de sa carrière fasciné par l’idée d’être un grand photo-journaliste, il s’est finalement fait à l’idée de chasser des scandales avec des célébrités. Sa parfaite connaissance des ficelles du métier lui permet de vivoter, de se payer des prostituées quand il en a envie ou encore de faire la bringue avec son ami Chara (Lily Franky). Un jour, une des rédactrices du tabloïd pour lequel il travaille (SCOOP!) lui demande de prendre sous son aile une jeune recrue, Nobi Namekawa (Fumi Nikaido) afin de lui apprendre les rudiments du métiers…

Hitoshi One m’était absolument inconnu au bataillon. Un coup d’oeil à son pedigree m’apprend qu’il est l’auteur de six films et quand je vois leurs affiches je comprends pourquoi je n’ai jusqu’à présent jamais vu le moindre de ses métrages. Il a en revanche co-réalisé Rivers Edge Okawabata Detective Agency, drama suffisant pour que la carrière du gus éveille un peu mon attention. D’autant que si je n’attendais rien au début du visionnage de ce SCOOP! (adapté d’un téléfilm de 1985), je dois reconnaître qu’à la fin j’ai clairement eu le sentiment d’avoir assisté à un excellent film.

Porté par d’excellents comédiens, le film propose d’abord une plongée dans le monde nocturne des paparazzis. On est prié de ne pas se mettre une pince à linge sur le nez. Si la démarche de ce type de photographe est évidemment nauséabonde, le spectateur n’échappe pas à un certain sentiment d’admiration face à l’imagination et la roublardise que déploie Shizuka pour parvenir à ses fins. Savoir faire qui a tôt fait de contaminer sa jeune collègue, d’abord réticente puis farouche chercheuse de scandale.

Le duo fonctionne parfaitement et partager avec eux leurs embuscades nocturnes est assez excitant, d’autant que leurs cibles n’inspirent pas franchement la sympathie. A ces moments d’action photographique répond ceux de l’action rédactionnel, avec la cheftaine Sadako Yokogawa (You Yoshida) et son armée de rédacteurs prêts à tous les racolages pour battre le record d’exemplaires du journal. Tout y passe : de l’amourette inédite entre deux idoles du moment à la découverte du visage d’un tueur rendu confidentiel par la protection de la police, ou encore des rencontres dans une chambre d’hôtel entre un politicien et une présentatrice TV à forte poitrine (jouée par Asana Mamoru, miam !) :

Souriez, c’est dans la boite !

Le film serait évidemment répétitif s’il n’y avait pas l’intrigue concernant Shizuka. Le voir fréquenter des oppai bars avec Chara est sympathique :

Le gus Chara, la frime enfouie dans les nichons, ne paye pas de mine ici mais attention, le personnage sera riche en surprises !

Mais derrière cette ivresse vivant l’instant présent se cache non pas un traumatisme mais une inquiétude : après 25 ans à avoir joué au paparazzi, n’est-ce pas le moment de passer à autre chose et de faire un travail photographique plus sérieux ? Le spectateur, lui, se demande surtout pourquoi ce type plein de ressources a un jour décidé de suivre cette voie.  La réponse à cette question sera étonnante et fera plaisir à l’amateur de photographie puisque la figure tutélaire de Robert Capa sera convoquée ainsi que la notion d’instant décisif. HCB ne sera pas mentionné mais on comprend que tout a tourné et continuera de tourner pour Shizuka autour de cette idée : saisir l’instant décisif qui tue et qui prendra forme dans une photo qui sera pour lui un achèvement professionnel. On se gardera bien ici de livrer le moindre indice concernant la fin.

On donnera à la place un aperçu de l’ambiance au sein du journal. On notera la belle décoration sur les murs.

Deux heures assez vivifiantes que propose SCOOP! avec cette plongée dans le monde du tabloïd japonais. Le film réussit à la fois dans sa volonté de jouer la carte de la comédie grinçante (Fukuyama, Nikaido et Franky sont très bons dans ce registre) que dans celle d’utiliser une note plus dramatique, sans oublier de questionner l’utilité de ce type de journalisme même si, pour ce dernier point, Hitoshi One sa gardera bien d’être trop virulent puisque, après tout, la bassesse des attaques vaut bien l’hypocrisie policée de leurs cibles.

Un très bon film de l’année 2016 qui saura toucher au cœur les amateurs de bonnes comédies et de photos volées (Ah ! la technique du hip shoot !). Sur ce, je vous laisse, je vais au conbini acheter le dernier Flash.

8/10

Umimachi Diary (aka Notre petite soeur / Hirokazu Kore-eda – 2015)

notre petite soeur affiche françaisenotre petite soeur affiche japonaise

Sachi, Yoshino et Chika sont trois sœurs habitant ensemble à Kamakura. Elles apprennent un jour le décès de leur père, qui a autrefois quitté leur mère pour aller vivre avec sa maîtresse. A l’enterrement, elles rencontrent pour la première fois leur demi-soeur, Suzu, âgée de 14 ans. D’un commun accord, les trois sœurs décident de proposer à Suzu de venir habiter avec elles…

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Ecrire un article sur un film de Kore-eda en évoquant Ozu est un peu une tarte à la crème. Mais il est bien difficile d’en faire abstraction tant la banalité, les petites choses, les liens familiaux dans leurs discordances et leurs rapprochements réconfortants évoquent le maître. On ne cherchera certes pas dans l’œuvre de Kore-eda une œuvre aventureuse dans laquelle le réalisateur passerait avec fougue d’un genre à l’autre. Ici les variations sont minimes puisque on est plus ou moins devant le même film, film dont le maître mot serait « famille », tout de suite suivi par celui de « père ».

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Le père que l’on voit ici s’échapper par la cheminée.

Pour une fois, le père est absent de l’écran. Mais il est bien présent à travers les souvenirs de la petite Suzu et les paroles parfois aigres de Sachi l’aînée. A travers son choix de quitter sa famille, il a fait du mal aux siens. Mais, c’est tout le paradoxe, il est impossible de voir en lui un mauvais père. Comme le fait remarquer Sachi à un moment du film, un père qui offre à trois sœurs un trésor tel que Suzu ne peut pas être totalement mauvais.

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Et une grande sœur avec un tel visage a forcément raison.

On songe ici à Nobody Knows dont ce Umimachi Diary serait le double lumineux. Dans Nobody Knows on avait une mère de famille qui décidait de reconstruire sa vie en laissant derrière elle des enfants condamnés à se marginaliser dans un univers urbain peu solidaire. Ici, c’est un père donc, mais dont les filles ont grandi et sont devenus de jeunes adultes devant faire des choix pour leur avenir, qu’il soit privé ou professionnel. Pas vraiment de problèmes pour elles, du moins pas du même ordre que leurs lointains cousins de Nobody Knows. On pourrait dire que tout va bien pour elles même si un pièce semble manquer au puzzle pour qu’elles puissent parfaitement s’épanouir.

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Cette pièce, ce sera Suzu, leur jeune sœur qui va débouler dans leur vie et qui, par sa jeunesse qui était encore la leur il y a quelques années, et surtout par son incarnation indirecte d’un père qu’elle est la seule à avoir réellement connu, va leur permettre de pleinement se réaliser, d’accomplir les tournants que la vie leur impose.

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Finalement, Suzu, c’est un peu le jeune d’Artagnan qui débarque et qui va permettre à Athos, Porthos et Aramis de se bonifier encore plus. C’est aussi la personne qui va occuper la 4ème place autour de la kotatsu. Il y a une scène où l’on voit brièvement les 4 sœurs autour d’une table chauffante. C’est tout bête mais c’est ici qu’on a réellement l’impression d’une complétude avec ce passage du chiffre trois à celui de quatre. Dès cet instant le film recelle de moments simples mais faits pour réchauffer le cœur. Ici un déjeuner dans un petit restau, là une marche entre sœurs sur la plage, là encore la dégustation d’une bouteille d’umeshu maison. Le film dure deux heures, il pourrait en durer trois ou être décliné en drama, ce serait la même chose. Le titre original nous montre bien que l’on est dans une chronique familiale qui n’a d’autre but que de décliner les petits événements de la vie de ces quatre sœurs sur une période qui n’est rien d’autre qu’un long tremplin avant que cette cohabitation fusionnelle ne cesse pour que chacune des sœurs poursuive sa voie en compagnie de quelqu’un (chaque sœur est associée à personnage masculin).

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Après l’expérience drama Going my Home qui m’avait un peu barbé, Kore-eda revient donc en force avec ce Umimachi Diary et ses personnages féminins qui ne sont pas sans évoquer ceux de Petal Dance, d’Ishikawa. Film radieux mais qui sait éviter l’écueil du gnangnan, les personnages féminins, Sachi en particulier, ayant tous à des degrés divers la capacité d’exprimer avec justesse un certain ressentiment. Ça reste sage mais témoigne de la capacité de Kore-eda à exprimer tout un art de la nuance.

notre petite soeur 8Quant à la réalisation, j’ai parfois eu le sentiment que Kore-eda avait franchi un cap. Si ses précédents films m’avaient marqué, je n’ai jamais eu le souvenir de plans en particulier qui auraient  une trace par leur esthétisme formel. Je n’en dirais pas autant d’Umimachi Diary où nombre de plans élégamment composés, de discrets travellings visant à faire sentir quelque chose se jouant chez l’un des personnages, ou encore de scènes où les quatre sœurs ont juste à être présentes à l’écran pour marquer l’esprit du spectateur, bref beaucoup d’éléments m’ont donné à sentir combien le plaisir visuel que je pouvais avoir venait agréablement épauler un plaisir narratif certain mais un peu plus variable.notre petite soeur 6

Si je ne devais garder qu’une scène, ce serait non pas celle de l’affiche française avec les quatre sœurs en yukata faisant un hana bi dans leur jardin mais celle où, après un autre enterrement, les sœurs marchent et discutent ensemble sur la plage, toutes de noir vêtues. Moment magique où la réalisation n’a même plus besoin d’être pensée pour magnifier cet instant. Le charisme et la beauté des filles, associés à la connaissance d’elles que l’on a pu bâtir tout le long du film, permet de rendre ce moment marquant. Souvenir du passé, instant présent que l’on déguste, perspective d’un avenir symbolisé par l’océan, tout cela fusionne lors de cette scène qui pourrait constituer une belle conclusion à l’oeuvre de Kore-eda. Après, comme pour Ozu, on espère quand même d’autres variations sur le même thème. On n’aura pas à attendre longtemps, dans trois mois doit sortir son Umi yori mo mada Fukaku, avec une nouvelle fois Hiroshi Abe.

7,5/10

+

– Choix d’actrices assez miraculeux (un gros faible en ce qui me concerne pour Haruka Ayase).

– Lily Franky, le sympathique père foutraque dans Tel Père, Tel Fils, dans le rôle du compagnon de la pauvre restauratrice. Beaucoup aimé la force tranquille du personnage, sorte d’incarnation d’un père idéal bienveillant et rodé aux aléas de la vie.

– La variation des scènes, ponctuée par le rythme des saisons et les effets de mise en scène de Kore-eda. En cela on se démarque nettement d’Ozu. Ainsi la magnifique scène du « tunnel de sakuras ».

Je cherche et dès que je trouve, je vous le dis, OK ?