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Le voyage foireux d’Henri Michaux au Japon

 

Ah ! Si Bulles de Japon avait existé dans les années 30, nul doute que le regard d’Henri Michaux eût quelque peu été modifié lorsqu’il débarqua sur l’archipel en 1931. Oui, nul doute qu’il eût regardé différemment les bijins circulant dans les rues et qu’il s’eût adonné à la passion du street shooting, muni d’un leica ou d’un hasselblad de derrière les fagots. Et je ne parle pas de pétages de high scores dans les batting centers, des achats compulsifs dans les Aeon, des parties enfiévrées de Taiko no Tatsujin dans les game centers ou encore moult orgies dans les beer gardens. Mais non, au lieu de cela, après plusieurs séjours en Inde, à Ceylan et en Chine, séjours qui lui furent manifestement bon pour l’âme et les sens, Michaux débarque avec son paco et son carnet à spirales au Japon et là, coup de Trafalgar ! la désillusion est complète !

Dans les trois premières pages d’un Barbare au Japon, avant-dernier chapitre de ses impressions de voyages en Asie recueillies dans un Barbare en Asie, Michaux fait une exécution en règle de notre cher pays. Pourtant, on se dit que le côté West meets East venant après des décennies d’intérêt artistique pour le Japon, ça va forcément le faire. Las, la rencontre, loin du hana bi espéré, accouche d’un pétard mouillé. La faute n’incombe pas à une maladie offerte au lit par une bijin rencontrée à Golden Gai (haut lieu de la prostitution à l’époque) mais bien au Japon lui-même. Pas n’importe quel Japon faut dire. Un Japon belliqueux, tout excité par son invasion de la Mandchourie. Du coup, évidemment, l’ambiance est quelque peu plombée et l’ami Lamiche, encore tout ravi de la merveilleuse impression que vient de lui laisser le voisin chinois, a tôt fait de s’oublier sur la moquette. Et de quelle manière! En trois pages donc, Michaux se lâche en disant tout le mal qu’il pense du pays. D’emblée, il apparaît comme marqué du sceau de la guerre :

Il a manqué aux Japonais un grand fleuve.  « La sagesse accompagne les fleuves », dit un proverbe chinois. Sagesse et paix.

Pas de fleuve et pour ainsi dire rien  Le Japon est le pays qui n’a rien et, quand il a par miracle quelque chose, c’est laid. Son climat ? « humide et traître ». Ses arbres ? « souffreteux, malingres, maigres ».  Les bambous ? « tristes et sans chlorophylle ».  Les hommes ? « sans rayonnement, douloureux, ravagés et secs ». Enfin la Japonaise ?

…l’air d'[une] servante, […]  une cuirasse comprimant et aplatissant la poitrine, un coussin dans le dos, fardée et poudrée, elle constitue la création malheureuse et typique de ce peuple d’esthètes et de sergents qui n’a rien pu laisser dans son élan naturel.

Et je vous passe les « maisons grises », les « villes sans expression » et la langue « maigre et insignifiante ». D’une certaine manière, on se trouve face à des anti-impressions de voyage. Là où l’écrivain voyageur fait habituellement une tentative d’aller vers l’autre, de comprendre ce qui peut au premier abord lui paraître incompréhensible, Michaux oppose une fin de non recevoir. « Destiné à notre mal et à notre civilisation », le Japon, aux yeux de Michaux, se rend impropre à toute admiration, comme s’il se contaminait lui-même de l’intérieur de sa laideur belliqueuse. Le voyageur se crispe, voire se braque carrément et l’on comprend que son séjour à tôt fait de se transformer en cauchemar. Le style devient le vecteur d’un écoeurement : il se délite, ne cherche absolument pas à rassembler les impressions pour bâtir une représentation cohérente du pays. Il se contente d’établir une liste de défauts, une litanie de tares introduites par de paresseuses anaphores qui n’ont pas le moindre enthousiasme lyrique. Le style ne cherche pas à bien dire puisque cela serait faire trop d’honneur à ce dont il parle. Les phrases vont même parfois jusqu’à faire l’économie de verbes, comme une hâte d’en finir avec un Japon qu’on ne peut décidément prendre qu’avec des baguettes et rejeter au loin en se pinçant le nez.

Départ de soldat pour la Mandchourie (décembre 1931)

Oui, il faut vraiment le lire pour le croire. Michaux est tellement systématique dans sa critique exécutée en de courts paragraphes lapidaires que l’on se demande d’abord s’il n’y a pas du pur exercice de style, de l’exercice oulipesque dans lequel l’écrivain se serait donné pour objectif de désosser un pays avec le plus grand nombre de jugements à l’emporte-pièce possible, le plus grand nombre d’accumulations d’adjectifs désagréables ou de verbes peu flatteurs :

…il la miaule, l’éructe, et brame, barrit, brait, hennit, gesticule comme un possédé.

De qui parle-t-il ? De l’acteur japonais, à propos de sa langue. L’art théâtral est d’ailleurs le sujets des trois pages suivantes et une nouvelle fois, rien ne trouve grâce à ses yeux. Quant à la musique, elle est, par un effort de resserrement donnant l’impression qu’il est temps d’en finir, exécutée en une demi-page.

Geishas en 1931

Arrivé là, on se demande s’il est bien nécessaire de continuer tant la vision du Japon semble de toute façon définitivement tronquée. Et pourtant, deux choses incitent à poursuivre. La première concerne une note en bas de page :

1. n. n. Sauf l’admirable musique de Cour du XVIIè siècle, magnifique, vraiment impériale, et bien d’autres… mais que je n’entendis que des années plus tard. On n’avait pas alors les disques et toutes les facilités d’entendre d’à présent.

L’autre est a première phrase d’une nouvelle section surmontée d’un « Japon » en italiques :

Tandis que beaucoup de pays qu’on a aimés tendent à s’effacer à mesure qu’on s’en éloigne, le Japon que j’ai rejeté prend maintenant plus d’importance. Le souvenir d’un admirable « Nô » s’est glissé et s’étend en moi.

La note est une remarque complétant le jugement que fait Michaux à propos de la musique des geishas, musique qu’il compare à une « espèce d’eau aigre et gazeuse qui pique sans réconforter ». Après un tel déballage de critiques, la note ferait presque tache. C’est qu’elle n’a pas été écrite à l’époque mais bien a posteriori, alors que Michaux, bien des années plus tard, prépare en 1967 une nouvelle édition qui rectifiera quelque peu sa perception de certains pays, notamment celle du Japon. C’est qu’en plus de trente ans, l’eau a coulé sous les ponts et Michaux a eu le temps de prendre de la distance, de s’apercevoir combien ses jugements lapidaires étaient faussés par une situation qui effectivement n’incitaient pas à la clémence. Au fil des rééditions, Michaux n’a eu donc de cesse de ressentir une gêne grandissante vis-à-vis de son livre. Ça commence avec la préface de l’édition de 1945 :

Douze ans me séparent de ce voyage. Il est là. Je suis ici. On ne peut plus grand-chose l’un pour l’autre. Il n’était pas une étude et ne peut le devenir, ni s’approfondir. Pas davantage être corrigé.

Il a vécu sa vie.

Je me suis limité à changer quelques mots, et seulement selon sa ligne.

Modifications timides mais on sent déjà la prise de distance un peu honteuse. Et elle avait d’ailleurs commencé bien avant : c’est ce « maintenant » de la précédente citation, coïncidant avec un moment de l’écriture postérieur au voyage, moment venant après plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois voire une ou deux années après (le voyage au Japon date de 1931 mais la première édition date de 1933). Qu’importe l’importance de l’écart avec le voyage, le ton, dans cette deuxième section, est déjà plus vague, moins acerbe. La cristallisation négative du tout début a laissé place à une distanciation qui rattrape les jugements à la louche du début. Les Japonaises ne sont plus « trapues, courtes, costaudes », et si Michaux déplore qu’elles se compriment, par leurs habits, les seins (qu’il avoue au passage être « beaux et bien formés », le canaillou !), il reconnaît bien volontiers que « l’habillement japonais est extrêmement décoratif, mais esthétique ».

Le texte devient dès lors le lieu d’une tension entre un écoeurement originel et une honte postérieure, honte qui s’agravera avec le temps. Dans la préface de 1967, Michaux écrira :

Il date, ce livre. […] De ma naïveté, de mon ignorance, de mon illusion de démystifier, il date.

et plus loin :

Ce livre qui ne me convient plus, qui me gêne et me heurte, me fait honte, ne me permet de corriger que des bagatelles le plus souvent.

Enfin, et ce uniquement pour son texte sur le Japon, il se fendra d’une nouvelle préface en 1984 :

Je relis ce barbare-là avec gêne, avec stupéfaction par endroits. Un demi-siècle a passé et le portrait est méconnaissable. […] Ce Japon d’aspect étriqué, méfiant et sur les dents est dépassé. Il est clair à présent qu’à l’autre bout de la planète, l’europe a trouvé un voisin.

Michaux évoquera pour s’excuser sa naïveté, l’impact négatif de l’atmosphère guerrière d’alors et l’impossibilité de prévoir le changement qu’allait connaître le Japon après quelques décennies. Il n’empêche, le texte donne l’impression d’un prodigieux ratage, d’une incapacité à avoir saisi ce que l’on pourrait appeler un Japon éternel, un Japon déconnecté de toutes affres historiques. Et c’est cette incapacité qui semble lui coûter.

Des huit textes composant un Barbare en Asie, celui d’un Barbare au Japon est le seul à présenter ce double visage, cette dichotomie entre accusation et contrition. Et c’est tant mieux car elle lui donne une originalité certaine. On termine la lecture en ne lui en voulant nullement, à Henri. On est presque touché de sa volonté de faire amende honorable. Et puis, surtout, comment en vouloir à un homme qui reconnait, à travers un de ces notes ajoutées péteusement en 1967, à propos du cinéma japonais, qu’…

Aucun peuple, dans les films, ne s’est autant réalisé, révélé.

Peuple d’action, de geste, de théâtralisation, le cinéma particulièrement l’attendait, à lui prédestiné.

Dans cet art nouveau pour tous, il avait à mettre quelque chose de tout à fait à part. Il allait montrer à des sociétés qui croyaient le savoir ce que c’est vraiment que du maintien.

On sait la place accordée au cinéma sur ce blog aussi ne sera-t-on pas étonné que je termine cet article en claquant une grose bise virtuelle sur les joues d’Henriot.

Le vide et le plein, Nicolas Bouvier

Mon livre est celui d’un homme qui, à force de manquer de méthode (et ce n’est pas un parti pris : je cherche à être méthodique mais sans y parvenir), trouve tantôt mieux tantôt pire tout ce à quoi ses ambitions raisonnées auraient pu le conduire. Une médiocrité désordonnée, toute trouée de fenêtre, parcourue de courants d’air : on a des chances d’en guérir. Organisée, elle vous enferme.

Il y a des esprits organisés qui font leurs valises, traversent un pays ou y séjournent puis… « font le tour de la question ». Moi ce sont plutôt les questions qui m’entourent, m’encerclent, m’assiègent et je pare les coups comme je peux.

19 janvier 1964, Nicolas Bouvier, accompagné de sa femme Éliane et de son fils Thomas, s’embarque à Marseille sur un cargo, le Laos. Destination : Yokohama. Deuxième voyage au Japon de Bouvier, l’écrivain voyageur a pour mission cette fois-ci de répondre à l’offre de Charles-Henri Favrod, composer un album dont il serait l’écrivain, le photographe et l’illustrateur. Mais plutôt que de faire un rapide aller-retour juste le temps de trouver la matière à un livre, Bouvier préfère prendre son temps, faire son nid au Japon pour deux années avant de rentrer à Genève. Durant cette période, il noircira – entre autres – les pages de carnets dans lesquels il consignera ses impressions de voyages mais aussi ses états d’âme d‘écrivain. Ce sont ces carnets que cette édition reprend intégralement, carnets qui n’avaient été que partiellement publiés dans les Chroniques Japonaises, chez Payot.

L’amateur de littérature de voyage qui aime à lire un récit rigoureux, foisonnant de détails, donnant l’impression de lui apporter comme sur un plateau un pays exotique à sa compréhension, cet amateur en sera sans nul doute pour ses frais en lisant ces Carnets. Car Bouvier ne cesse de le clamer : il est très loin de comprendre le Japon. Mais aux yeux de Bouvier, cette compréhension imparfaite a son avantage :

Si l’on comprenait tout, il est évident que l’on n’écrirait rien. On n’écrit pas sur : deux + deux = quatre. On écrit sur le malaise, sur les sentiments complexes qui naissent de : deux + deux = trois ou cinq.

Ainsi le voyageur écrit pour mesurer une distance qu’il ne connaît pas et n’a pas encore franchie. Si je comprenais parfaitement le Japon, je n’écrirais rien de ces lapalissades, j’emploierais mieux mon temps, je ferais – qui sait ? – du Robbe-Grillet en japonais.

L’incompréhension, ou la tentative de compréhension, comme moteur de la création littéraire. Cela n’est pas nouveau mais possède sous la plume de Bouvier une apparence fragmentée assez délectable. Ce carnet se feuillette comme une sorte d’herbier enchaînant des textes très courts (quelques lignes) avec des textes à peine plus longs (une poignée de pages). Tranches de vie, réflexions sur le sumo, visites de tel ou tel lieu, accouchement de son épouse, remarques sur la littérature japonaise, confessions des affres de l’écrivain, c’est un livre sans cesse en mouvement, jamais attaché à un thème en particulier. L’humeur de l’apprenti gaijin y est sans cesse changeante, tantôt heureuse tantôt dubitative, tantôt clairvoyante vis-à-vis de ce qu’elle observe, tantôt en bute à un mur :

Japon : pays sans serrures, voilà encore une belle niaiserie et un bon tour que nous joue le langage. Pas de serrure parce que les individus n’ont pas d’importance. Mais d’une autre manière, c’est tout le pays qui est fermé.

Reste que l’observation et la réflexion de Bouvier parviennent assez bien à forcer le coffre-fort. Sans être sur un pied d’égalité avec le fameux livre de Ruth Benedict (dont Bouvier vante d’ailleurs les mérites dans un chapitre), le Genevois arrive à faire sentir au lecteur beaucoup des particularités et des paradoxes dont est truffé l’esprit japonais. On sent parfois poindre un certain agacement, quelquefois de la lassitude, mais jamais le dédain de l’étranger qui se pose en juge. Quant à l’engouement, il est réel lui aussi mais reste mesuré tant il peut influer négativement sur la perception d’un pays :

L’engouement systématique ou le dénigrement systématique sont en voyage un grand écueil car le système est fixe et le voyage mobile. Le voyage – intérieur ou extérieur – n’a pas de sens s’il n’est pas justement un chambardement constant des attitudes que l’on avait au départ. Ou un ajustement. On ne voyage pas pour confirmer un système, mais pour en trouver un meilleur, auquel on fera bien d’ailleurs de ne pas adhérer trop longtemps.

Dans ces conditions, le ton est parfois un peu acide, surtout lorsque le masque impassible du Japonais tombe pour montrer un visage un peu laid : ici un marchand qui essaye de profiter de la supposée bêtise d’un gaijin pour lui fourguer de la camelote, là un lycéen qui use bassement de son savoir de karatéka pour rosser au-delà de la limite du supportable un ivrogne importun. Eh oui, il n’y a pas vraiment de temples et de cerisiers en fleurs dans ces Carnets, et encore moins de pimpantes geishas comme le laisse supposer la photographie sur la couverture. Les dames de compagnie, les « nice girls », sont

de solides servantes d’âge canonique, parfaitement correctes, qui ne se donnent qu’à bon escient et dont les aurifications d’ogresse feraient reculer les plus hardis.

Quant aux baignades dans la mer du Japon, elles sont l’occasion pour Bouvier d’en sortir le corps zébré de piqûres de méduses. Que ce soient les rétines ou le corps, vivre au Japon est pour Bouvier est une expérience qui ne laisse pas indemne. Artiste photographe, son corps, son esprit puis son écriture deviennent le révélateur de ses plaisirs comme de ses souffrances.

La scène avec les méduses a un quelque chose de symbolique, comme si les petites choses négatives au Japon allaient agir comme un révélateur, mettre en évidence chez Bouvier d’autres petites choses, elles aussi négatives. Et cet herbier de scènes de la vie quotidienne au Japon devient alors celui des scènes de la vie privée, avec son lot de tracas. Plus qu’un récit de voyage, ces Carnets du Japon se laissent lire comme les interrogations d’un homme sur lui-même, voire les souffrances d’un écrivain devant créer à partir d’une matière qui se dérobe sans cesse comme pour mieux l’attirer.

Paradoxe de ce pays qui fascine le voyageur tout en montrant ses verrues. Mais paradoxe aussi de cet écrivain qui essaye d’y survivre, qui vivote à coups de petits boulots et de débrouilles, qui devrait se sentir le besoin de regagner ses pénates suisses mais qui finit malgré tout par avouer qu’ « à la fin ça devenait agréable ». Pourquoi être rentré alors ? Tout simplement « pour faire l’amour » à sa femme, rentrée à Genève quatre mois plus tôt peu après l’accouchement de leur deuxième enfant.

Bouvier l’homme est à l’image de Bouvier l’écrivain : un être « parcouru de courants d’air », à la fois raisonné et instinctif. Le « je » est souvent décidé et clairvoyant, mais il peut aussi être rempli d’incertitudes, tout autant envers les autres qu’envers lui-même. Le vide et le plein possède ainsi d’étonnant passages dans lesquels Bouvier confie au lecteur combien l’écriture esquive ses tentatives pour la maîtriser. « Je sais bien maintenant qui est mon pire ennemi », « L’écrivain aime gauchement des idées qui ne le lui rendent guère », voilà deux exemple de ces affres qui répondent finalement à celles de sa femme en train d’accoucher. On en arrive finalement à se demander si ce Japon ne résonne pas comme une métaphore de l’écrivain Bouvier lui-même. Car lui aussi esquive, lui aussi ne se laisse pas approcher facilement. Et la tension de l’écrivain-voyageur pour essayer de capter aussi bien le pays que l’écriture n’est pas sans évoquer parfois celle d’un disciple en quête d’un « éveil ». Éveil dans sa compréhension de cet énigmatique pays, éveil vis-à-vis d’une écriture mais aussi éveil à la fin dans son intimité, dans ce qui lui procure le plus de bonheur : l’amour.

Sur ce dernier point, l’ultime chapitre ne manque pas d’ironie. Puisque c’est au moment où le voyageur semble enfin taillé pour habiter dans ce pays qui s’est jusqu’à présent refusé à lui, c’est à ce moment donc qu’il décide lui-même de se refuser, de s’esquiver pour retrouver la Suisse. Le tout avec cette petite insolence, ce titre renvoyant à ce que tout écrivain-voyageur se refuse d’écrire :

Carte postale

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Heureux qui, comme Nicolas, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Avec tout de même un petit aménagement à cette formule dubellesque : Bouvier cédera à nouveau aux sirènes du Japon, le temps de quelques séjours. Certains amours ne s’oublient pas si facilement.

Nicolas Bouvier & Éliane, Tokyo 1997.

Fleur de Nave Vinaigrette (San-Antonio)

Pour moi, pas de bonnes vacances sans un bon San-Antonio. Car quitte à se délasser les neurones, autant le faire dans la gaudriole intelligente. Intelligente, oui, j’insiste pour ceux qui ne verrait dans San-Antonio qu’une sorte de littérature de gare vulgaire et écrite avec le cul. Je confesse ici que j’ai longtemps eu cet a priori.  Et puis, je ne sais un jour quelle mouche m’a piqué  mais je me suis mis à en lire un. Je me souviens encore du titre : Faut être logique. Effectivement, quitte à dire du mal d’un auteur, autant commencer par le lire, faut être logique. Et là, je n’ai pas mis longtemps à m’apercevoir de ma bévue. Drôlissime et terriblement inventive, la prose dardienne ne tarda pas à faire de moi, au bout des 250 pages qui composent le volume (la norme pour un San-Antonio), un accroc aux exploits physiques et langagiers de ce commissaire viril à côté duquel OSS 117 fait penser à l’inspecteur Clouzot.

Prose inventive, mais aussi virtuose, surtout lorsque Dard a commencé à donner plus d’importance à l’invention verbale au détriment de l’intrigue. Il faut être franc, on ne lit pas un San-Antonio pour se triturer les méninges comme dans un Agatha Christie. Reste que les San-Antonio des années 50 et 60 trouvent un compromis intéressant entre intrigue et virtuosité langagière. En tout cas, c’est un équilibre qui me touche plus que les derniers romans, parfois un peu soulants du fait de l’ébriété verbale dont semble être saisi à chaque paragraphe San-Antonio.

Fleur de Nave Vinaigrette, écrit en 1962, appartient aux romans où l’invention verbale reste encore maîtrisée. Elle claque à coups de néologismes, d’expressions argotiques, de tiraillement de la syntaxe et de mauvais jeux de mots, mais permet  encore à l’intrigue de respirer. Elle n’est pourtant pas bien complexe et a parfois des allures de jeu de l’oie. Mais cela suffit à suivre plaisamment les pérégrinations bien tordues de San-Antonio et de Bérurier (son adjoint, sorte de version trash du sergent Garcia ) au Japon.

Quelle vision Frédéric Dard offre-t-il au lecteur de ce pays Ô combien cher à mon cœur et à mon esprit ? Autant vous le dire franco :

C’EST LE NÉANT ABSOLU !

Et vous savez quoi ?

ON S’EN TAMPONNE !

Admirateurs de Nicolas Bouvier réfractaires aux plus vils calembours, passez votre chemin ! Car voici ce qui vous attend :

San-Antonio (dit San-A, Tonio, Antoine pour les intimes) est inquiet : son cousin Hector (dit Totor), aux dernières nouvelles associé avec Pinaud (dit Pinuche, le Vioque, le Débris, le Fossile…) pour monter une agence de détectives privés (la Pinaudière Agency Limited, yeah !), a mystérieusement disparu de la circulation. Ajoutons à cela que le cadavre d’une jeune Japonaise a été retrouvé à deux pas de l’immeuble où crèche Bérurier (dit l’Horrible, le Maousse, l’Enflure, le Gros, le Gravos… ).

Dans l’avion qui les mène au Japon pour poursuivre l’enquête, avion piloté par le Commandant Lahoyapadmoto, un passager japonais se fait harakiri :

Il se nomme Fouzy Houtusé et il habite : Accent circonflexe-chapeau pointu-carré barré-ombrelle-hameçon et deux accents circonflexes superposés, à Kawasaki.

Quant à l’hôtesse de l’air qui s’occupe des deux flics, elle est « Japonaise à ne plus en pouvoir. Elle a le visage rond et jaune, un sourir énigmatique et des yeux en coups de canif. »

–         Au fait, quel est votre nom ?

–         Yo !

–         Ravissant, et ça signifie ?

–         Hirondelle qui passe dans un lointain tout nimbé de soleil.

–         Je comprends que vous vous soyez faite hôtesse de l’air avec un blaze commak.

Y’a pas, on nage en plein exotisme. Normal lorsque l’on sait aussi bien que Bérurier où se situe géographiquement le Japon :

–         Allô ! Ninette ? C’est Benoît-Alexandre ! Bonjour… Comment ? De Tokyo ! (plus fort il reprend : ) De Tokyo (et il épelle : ) T.O.Q.U.I.O. Mais non c’est pas dans l’Ardèche ! C’est au Japon. Oui : le Japon. Vous voyez Madagascar ? Eh bien, c’est à gauche.

Et la poursuite de l’enquête à Tokyo est tout aussi désinvolte. On fonce dans l’intrigue poignée dans le coin et à coups  de Nepakokuquiveuh, grand journal du soir de Tokyo, de statue d’Hokilépabo, de Professeur Yamamotokétolabo et autre monsieur Padecarburohamamoto.

Quant au passage obligé des acrobaties intimes, il sera évidemment l’occasion de faire intervenir les geisha qui comme chacun sait ne sont évidemment pas des artistes raffinées mais des prostitués de luxe :

Elle s’appelle monkusulakomodo, ce qui en français veut dire Lulu. Elle est en première année. Elle doit passer son morbac en Juin et, si elle est reçue, elle entre en siphilo l’année prochaine. Elle compte se spécialiser plus tard dans les langues fourrées orientales et elle pioche dur son Kamasoûtra afin de décocher son premier prix (en l’occurrence, une nuit d’amour avec un eunuque).

Histoire de vous achever, dois-je évoquer la famille Boku-Hokury ? Non, ça ira ? Comme vous voulez.

Cela peut paraître étrange d’évoquer sur ce blog un roman où le narrateur met en place un Japon de carton pâte fait  de stéréotype et de mauvais calembours. Et habituellement, Dieu sait si les blagues « nipponnes ni mauvaises » visant ce pays me font frémir. Mais on aurait tort de s’en offusquer. C’est du Dard dans le texte, c’est-à-dire une grosse louche d’almach Vermot, une cuillérée de Cheyney, une autre de Rabelais et une pincée de Céline passées au mixeur de son imagination.  Et perso, je pardonne tout à un pareil cocktail, ou plutôt à une telle tarte à la crème, pour reprendre les mots de San-A dans le préambule :

Sachant que la plupart de mes contemporains sont d’un tempérament bilieux, je prends soin, chaque fois que je publie un nouveau chef-d’œuvre, d’informer le lecteur que mes personnages sont imaginaires, fictifs et tout. Cette fois, la précaution me paraît superflue : qui donc, quel crâne plat, quel cerveau ramolli, irait supposer que les héros de ce livre sont réels ?

De même ses aspects historiques et géographiques n’échappent pas à la fantaisie de ma remarquable imagination. Toute ressemblance avec des personnes (fût-ce des empereurs) existantes ou ayant existé ne serait pas une coïncidence mais un miracle.

« Fleur de Nave vinaigrette » n’est qu’une immense tarte à la crème que je vous balance à la frite pour rigoler.

J’espère que vous trouverez la crème assez fraîche et que vous comprenez la plaisanterie.

Votre Vieux :

S.-A.

À vous de voir si vous serez friands de cette crème mais c’est une expérience qui vaut largement la peine d’être essayée. Quant à ceux qui sont déjà familiers avec le commissaire, je ne précise pas que vous pouvez foncer…


Faire l’amour, de Jean-Philippe Toussaint

Le jour se levait sur Tokyo, et je lui enfonçais un doigt dans le trou du cul.

Ne vous y trompez par à la lecture du titre et de cette phrase. Faire l’amour de Jean-Philippe Toussaint n’est pas un roman pornographique. Plutôt qu’une histoire d’amour, il s’agirait d’une histoire de rupture, encore que l’un n’empêche pas l’autre. « Nous nous aimions, mais nous ne nous supportions plus », explique le narrateur à propos de sa relation avec Marie. Aussi ce séjour à Tokyo, dans un « grand hôtel de Shinjuku », a-t-il des allures de scellement de cette rupture. Le premier acte sexuel dans leur chambre d’hôtel se transforme en un grotesque fiasco. À d’épisodiques moments de tendresse succèdent des bouffées de violence, verbales (« Tu me dégoûtes », « [je] lui avais dit de fermer sa gueule ») et potentiellement violentes. Le narrateur raconte qu’il est en effet venu au Japon en camouflant dans sa valise une bouteille d’acide chlorhydrique, avec peut-être pour but de finir « dans sa gueule à elle ». Cette petite bouteille, le narrateur la garde dans sa poche, petite voix qui semble lui susurrer qu’il devient urgent que la séparation arrive. Lire la suite Faire l’amour, de Jean-Philippe Toussaint

Le kaibun

En tombant récemment  sur le fameux palindrome de Georges Pérec, je me suis demandé si l’on trouvait l’équivalent de ce type de jeu de langage en japonais. Je rappelle qu’un palindrome est ce type de phrase, d’expression, qui permet de lire un énoncé dans les deux sens. Ainsi, pour ne pas être original, le fameux « Esope reste ici et se repose ».

En charchant un peu, je me suis donc aperçu que l’équivalent existait bien en japonais. Cela s’appelle un « kaibun » (回文). Le mot signifie phrase(文) tournante (回). Par exemple :

– Shinbunshi (しんぶんし:新聞紙). « Papier journal »

– Takeyabu yaketa (たけやぶやけた:竹薮焼けた). « Le bosquet de bambou a brûlé »

On remarque que la diférence avec le palindrome français vient qu’ici la symétrie ne se fait pas de son à son mais de syllabe à syllabe.

Ce site propose une belle collection de « kaibun » :

http://www.sutv.zaq.ne.jp/shirokuma/kaibun.html