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Directeur couil[censuré] et actrices poil[censuré] de la [censuré]

Des dramas sur Netflix se payant le luxe de proposer une VF, il ne doit pas y en avoir des masses. Après, on est d’accord, « luxe » est relatif tant on préférera opter pour la VO plutôt que d’écouter une version française calamiteuse mais enfin, que le dernier drama produit par Netflix, The Naked Director, montre que la célèbre plateforme croit en ce titre au point de lui donner une piste française ( même s’il est vrai que le sujet gentiment sulfureux est fait pour intriguer et rameuter des spectateurs qui ignorent sans doute jusqu’au terme de « drama »), cela mérite d’être souligné. 

Après, VF ou pas, peu importe et félicitons-nous d’avoir cette petite perle dont le sujet est de suivre l’évolution du porno japonais à travers les 80’s, en suivant la trajectoire du légendaire Toru Muranishi, aka l’empereur du porno, directeur/acteur emblématique et innovateur, producteur de 3000 vidéos et ayant connu dans sa vie 7000 femmes (c’est du moins ce qu’il prétend).

Comparativement à la série américaine The Deuce, série récente évoquant le boum du porno aux Etats-Unis dans les années 1970, le réalisme est moins brut, moins crapoteux. Mais le fond documentaire bien réel. Ainsi Muranashi a bien commencé comme vendeur d’encyclopédie en anglais. Quand on le voit jouer au début de la série sur une des premières bornes d’arcade Space Invaders (à l’époque le jeu fait un carton), c’est sans doute un clin d’œil au fait qu’il a par la suite vendu de ces bornes. De même, son réseau de librairies consacrées aux binibons (livres érotiques protégés par une enveloppe en plastique), ce n’est pas du flan, tout comme le fait qu’il en a ouverte une juste à côté d’un poste de police. Ajoutons encore l’arrestation alors qu’il est au sommet dans ses ventes de binibons, son arrestation à Hawai, sa rencontre avec Kaoru Koroki ou encore le fait qu’il s’est acheté une Rolls Royce alors qu’il était devenu richissime, tous ces faits feront comprendre le sérieux factuel de l’entreprise, même si tout cela est sûrement romancé pour les besoins de la fiction.

 

Toru Muranishi, le vrai

Au-delà de Muranishi, c’est l’arrière-plan pornographique propre au Japon que le spectateur néophyte découvrira. Et là aussi, il n’y a rien à redire. On commence donc par ces binibons que les érotomanes s’arrachaient et dont je suis sûr que les lycéens s’échinaient effectivement – comme une scène nous le montre – à essayer de virer les parties censurées en frottant frénétiquement avec leur doigts enduits de beurre. Puis arrivèrent les vidéos présentant d’abord des actes simulés puis, comme il fallait bien se mettre au diapason de la production mondiale pour ne pas paraître ringard, des actes réels, avec pour dénominateur commun entre ces deux façons de faire, une censure rigoureuse avec des zones floutées ou mosaïquées ne permettant pas de voir distinctement les organes génitaux. Avec on s’en doute une conséquence inéluctable sur la production en contrebande de vidéos non censurées, marché présenté comme aussi juteux que l’organe de travail d’une JAV idol. Avec le changement d’ère avec l’arrivée de l’ère Heisei en 1989, c’est un resserrement rigoriste qui saisit le Japon et cela aussi, The Naked Director l’évoque. Mais cela n’empêche pas la douce folie qui étreint le pays dans les 80’s, et le drama n’oublie pas certaines images d’épinale propre à cette époque, comme la fièvre du Julianna’s, cette discothèque tokyoïte mythique dans laquelle les clientes, souvent d’innocentes O.L. le jour, aimaient à se transformer en Juliana’s girls pour tortiller du valseur sur une scènesurélevée :

Encore une fois, si l’époque est montrée dans les grandes lignes, c’est bien fait et en donne une idée assez juste. Ajoutons à cela un casting irréprochable :

On retrouve avec bonheur Lily Franky qui joue ici un inspecteur trouble qui donnera du fil à retordre à Muranashi. Dans le rôle titre, Takayuki Yamada est vraiment exellent. Muranishi nous est présenté comme un homme parlant finalement assez peu, souvent mutique mais qui, lorsqu’il décide de l’ouvrir, que ce soit pour vendre des encyclopédies ou pour exciter, donner des consignes à une actrice lors d’un tournage, devient un moulin à paroles assez drôle. Et Yamada est franchement irrésistible quand il montre cette facette de son personnage. C’est un peu la même chose concernant sa muse, Kaoru Koroki, interprétée par Misato Morita. Kuroki était une jeune fille BCBG, apparemment surcouvée par une mère étouffante. Le monde du porno lui a permis de se libérer en campant un personnage d’actrice très cicciolinesque (Kuroki adorait l’actrice italienne), gérant parfaitement les médias avec son personnage de femme libérée gouailleuse et arborant volontiers ses aisselles non épilées :

Morita a bien su saisir la manière de parler de Kuroki lorsqu’elle fait son show. Quant à son tempérament lorsqu’elle se trouve en pleine action, j’avoue ne pas être allé vérifier en chopant des vidéos de ses exploits filmés par Muranashi (cela dit, pour les nostalgiques, j’ai vu que ça se trouvait assez facilement) mais le drama a sur ce point de quoi étonner aussi bien le néophyte en drama que l’amateur. Et c’est là que l’on peut remercier Netflix d’avoir initié ce projet car il est impensable d’imaginer une chaîne japonaise aller aussi loin en terme d’érotisme. Certes, il y a bien eu dans le passé des dramas tels que Shimokita Glory Days, Xenos ou Jyouou qui montrait bien ici et là quelques nibards. Mais franchement c’était devenu très rare depuis quelques années et c’est surtout loin, très loin de ce que propose The Naked Director. C’est souvent salé, et empreint d’une imagination visuelle délirante, en phase avec la personnalité de Muranishi. C’est sexy et drôle, à l’image du tournage de ce film racontant le détournement d’un bus de tourisme par un joueur de baseball enragé et dans lequel le personnage joué par Ami Tomite va devoir payer de sa personne (ou plutôt faire semblant de payer car l’épisode se situe à un moment où les rapports sont encore simulés) sur un terrain de baseball… alors même que des gamins sont en train de radiner pour leur entraînement ! Allez, pour être raccord avec le drama, enduisez vos doigts de beurre et frottez l’écran pour faire apparaître un gif !

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Ami Tomite jouant une actrice simulant le plaisir à recevoir un faux cuni… magique !

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Bref il n’y a pas tromperie sur la marchandise, le drama parle de porno et ne cherche pas à esquiver le sujet à coups d’ellipses. The Naked Director est chaud, bien documenté, drôle, enlevé et aussi un peu sombre, en particulier à la fin lorsque, le temps d’une scène, on devine que tout n’est pas rose non plus dans le monde de l’AV lorsqu’on peut avoir recours à l’esclavage sexuel le plus sordide. Peut-être d’ailleurs que ce serait l’unique défaut du drama, une sous-exploitation de cet aspect. Après, comme il s’agit de retranscrire l’hystérie consumériste des 80’s et l’ascension de la joyeuse bande de Muranishi, cette veine était sans doute moins utile. Mais en cas de deuxième saison – sur les années 90 cette fois-ci, la trajectoire de Muranashi étant loin d’être terminée – il y aurait une piste intéressante à suivre. 

En attendant peut-être cela, entrez dans la salle, approchez-vous au plus près de la salle pour admirer le spectacle de cette première saison :

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The Naked Director, pépite co-réalisée par Masaharu Take qui avait déjà signé l’excellent 100 yen love, vaut vraiment le détour.

8/10

100 yen Love (Masaharu Take – 2015)

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Ichiko est une hikikomori qui ne peut plus vivre tranquillement aux crochets de ses parents puisque sa sœur, fraîchement divorcée, est revenue vivre sous le toit familial avec son enfant. Comme les deux sœurs ne s’entendent pas bien, Ichiko décide d’alller vivre dans un petit appartement et de se reprendre en main, par exemple en décrochant un petit boulot de vendeuse dans un conbini, la nuit. Un soir, s’apercevant qu’un client a oublié de prendre sa monnaie (une pièce de 100 yens), elle part à sa poursuite, le retrouve, fait un brin de causette et, de fil en aiguille, devient sa petite amie. Malheureusement, le jeune homme n’a pas vraiment la fidélité chevillée au corps…

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Moi, Sakura Ando, à la base, j’aime bien. Son physique particulier d’abord, mais aussi cette voix nasillarde et surtout cette capacité à jouer des rôles bien différents. Que ce soit chez Sono dans Love Exposure (la perfide Koike), chez Ishikawa dans Petal Dance ou encore chez Kurosawa dans Shokuzai (où elle interprétait déjà une hikikomori dans l’un des épisodes), Ando a toujours montré cette capacité à endosser des personnages très différents. Rien à dire sur sa prestation dans 100 Yen Love. Brillante du début à la fin, elle est une sorte de lointaine avatar féminin et japonaise de Rocky. On y retrouve la même transformation. Au début elle est donc une hikikomori (Rocky, lui, se qualifiait de « bum »).

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Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour casser son image !

Ando est engoncée dans un corps d’hommasse, semble incapable de faire des phrases de plus de cinq mots, se déplace en vélo à la vitesse d’une octogénaire bref, apparaît comme une minable assez antipathique mais que l’on suit malgré tout, intrigué à l’idée que ce personnage puisse être l’héroïne d’un film. Arrivent la volonté de se mettre le pied à l’étrier avec son poste dans le conbini et le début d’idylle avec Ryuji, son petit ami boxeur. On n’est plus très loin du deuxième déclic du film (le premier étant le méchante peignée qu’elle se fout avec sa sœur) mais déjà s’opère un basculement. Le personnage gagne en épaisseur dans sa volonté de reconquérir une vie laissée depuis trop longtemps en jachère et devient peu à peu plus sympathique.

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« 100 yens love » indique le titre. il y a effectivement cette histoire de pièce oubliée mais aussi le fait que cette amourette pue la cata et ne vaut guère plus. Sexuellement, c’est le fiasco, et pour ce qui est de la fidélité, Ryuji a tôt fait de changer d’aiguillage au profit d’une vendeuse ambulante de tofu. C’est la petite originalité qui permet de se démarquer d’un Rocky. Dans ce dernier, le couple Rocky-Adrian n’est pas glamour mais s’impose assez vite comme quelque chose de solide, et la volonté de Rocky de se dépasser sera plus pour se prouver à soi-même qu’il n’est pas un « bum » que pour épater sa dulcinée. Pas besoin de briller pour elle, on sait très bien qu’elle sera derrière lui même dans la défaite. Ici rien de tel. Enragée de voir qu’elle a été trahie par Ryuji, tout comme elle a pu l’être de voir combien sa sœur la méprisait, elle va se lancer à corps perdu dans la boxe. Pour vaincre sans doute dans son esprit ces personnes qu’elle aime et déteste à la fois, mais aussi pour se vaincre elle-même, comme si elle voulait s’infliger un gigantesque pain dans le gueule pour mieux se remettre en selle. Tout comme pour Rocky, on aura droit à des scènes d’entraînement masochistes, ainsi qu’à une spectaculaire métamorphose du corps d’Ando. Affûtée, souple, rapide, mais toujours aussi avec cette fragilité qui achèvera de mettre le spectateur dans sa poche.

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Le final est particulièrement réussi. Moins grandiose qu’un Rocky où il s’agit carrément de se farcir le champion du monde, le propos reste le même : donner un sens à des mois d’efforts pour se prouver que l’on vaut un peu plus que 100 yens. Sobre mais efficace dans sa construction, 100 yen Love est une bonne surprise de 2015, portée par une Sakura Ando à la fois sinistre et étincelante. Décidément une actrice à suivre.

7/10