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Un gourou coaché par Kitano

Many Happy returns
(Kyōso tanjō – 教祖誕生)
Toshihiro Tenma – 1993

Difficile d’imaginer ce qui a pu passer dans la tête du concepteur de l’affiche de Many Happy returns. Avec le visage d’un Kitano éclatant de rire on va se dire que l’on va avoir droit à une bonne comédie, mais en fait pas tant que ça, jugez plutôt :

Un jeune homme, Kazuo, croise un jour la petite troupe d’une secte allant de ville en ville pour vanter les mérites de leur leader, un vieillard capable de faire des guérisons miraculeuses. Il s’agit évidemment d’une arnaque, la secte, menée par deux affairistes (joués par Kitano et Ittoku Kishibe), n’ayant pour but que de se faire de l’argent. Kazuo décide de les suivre et  se voit un jour proposer de prendre la place du vieux leader, coupable de ne pas suivre à la lettre les directives qu’on lui donne. Kazuo accepte et se prend à jouer son rôle sérieusement. Très sérieusement même…

Adapté d’un roman de Kitano (Kyôso tanjô soit « naissance d’un gourou », titre que l’on préférera au titre anglais), le film est donc une comédie satirique sur les secte et du besoin de certains Japonais de gober ce type de couleuvre. Le mot « comédie » est un bien grand mot, n’attendez pas des pantalonnades beatotakeshiesques. Mais il y a certains passages malicieux, notamment cette scène dans laquelle le vieux leader outrepasse ses droits auprès d’un malade atteint d’un cancer et va prendre une décision pour le moins fâcheuse. Et si l’on aime les rodomontades de Kitano en mode yakuza qui roule les –r et accompagnant ses phrases de moult « baka yaro ! », on sera servi. Mais à part cela, le film baigne dans un relatif sérieux.

Un des passages comiques du film. Oui, il y a de magnifiques effets spéciaux.

L’intérêt sera de voir comment à la tête de la secte s’installent des tensions entre les membres obsédés par l’idée de faire du fric et ceux qui, bizarrement sincères dans leur foi alors qu’ils savent que les pouvoirs magiques du leader sont bidonnés, estiment que leur foi est primordiale n’a pas à venir après le pouvoir de l’argent. Komamura est de ces derniers et sa rivalité avec Shiba atteindra un sommet tragique.

Entre les deux, Kazuo balance. Sans trop révéler certaines surprises de l’histoire, il prendra son rôle très au sérieux, à tel point que son statut de leader ira bien au-delà des espérances de Shiba. Mais la fin du film n’offrira pas de réponses claires sur ce qui motive Kazuo et chacun sera libre de voir en lui un gourou sincère (cela paraît oxymorique dit comme cela mais bon, imaginez quand même) ou un simple escroc.

Kazuo qui travaille (ici en train de se faire passer pour un handicapé)…

… Kazuo qui se repose.

Dans tous les cas, il aura été étonnant de voir comment ces sectes pouvaient avoir pignon sur rue et faire venir une foule comme à une réunion du Comiket. Après la tragédie de Aum,  j’imagine que cela a dû changer, du moins on l’espère. Sans être exceptionnel, le film est donc intéressant pour tous ces points, même si on pourra regretter que l’aspect satirique n’ait pas été porté plus loin. Voir Kazuo en bonne compagnie dans un soapland est une chose. Mais traiter le thème du dérapage sexuel à l’intérieur de la secte en est une autre. Il faut dire ici que parmi les membres de la secte il y a la jolie Tomoko (jouée par Aya Kokumai que Kitano engagea la même année pour Sonatine). Elle s’occupe de trimbaler  sa grand-mère en fauteuil roulant lors de leur mise en scène pour étonner les jobards. Lors d’une scène, une des femmes de la secte s’en prend à Shiba, l’accusant d’avoir fait quelque chose à Tomoko. Ce sera le seul moment où la manipulation sexuelle à l’intérieur de la secte sera évoquée, ou plutôt effleurée puisque l’histoire n’y reviendra pas, en tout cas pas vraiment. Quelques minutes plus tard on a bien une scène nous montrant un Komamura surpris pas Shiba en train de fricoter avec Tomoko a priori le plus naturellement du monde, sans que cela soit le signe d’une manipulation de la part de l’homme. La colère de Shiba qui lui fait la morale est alors autant le signe d’une volonté de discréditer un rival aux yeux des autres membres que d’une jalousie larvée à l’égard d’un type qui a su avoir les faveurs sexuelles de la plus jolie femme du groupe. Sans aller jusqu’à souhaiter un traitement de cette thématique façon roman porno, on se dit que le personnage de Tomoko, plus développé (son rôle se limite à un ou deux répliques) aurait permis d’accentuer la noirceur des têtes pensantes de la secte. Mais peut-être le but était-il aussi d’offrir un film relativement familial et en cela Kyōso tanjō, avec son cynisme sage, a plutôt atteint son but.

6,5/10