Archives du mot-clé Naomi Tani

(the DC Archives) Quand la Rose Noire se fait tatouer


naomi-tani6

Kashin no irezumi : Ureta Tsubo est probablement le premier roman porno que j’aie vu. Il faut bien l’avouer, j’aurais pu tomber plus mal tant les productions de la Nikkatsu de cette époque sont inégales. Mais voilà, coup de bol, il s’avère que la Vie Secrète de Madame Yoshino (titre français) est quand même un sacré film, avec un Masaru Konuma en grande forme et une Naomi Tani en grandes formes, plus sculpturale et charismatique que jamais. Donc prêt à explorer aujourd’hui le moindre pigment de son épiderme ? Alors on y va !

(article paru sur drink Cold le 22 mai 2010)

Masaru Konuma

Naomi Tani n’a jamais eu peur de moi,c’est plutôt moi qui avait peur d’elle. Masaru Konuma

Mon dieu, quelle séance les enfants ! Hier, histoire de bien rôder cette deuxième « dernière séance japanisthanaise », j’avais décidé de projeter Kashin no irezumi : Ureta Tsubo à l’équipage de l’USS Destroyer Drink Cold. Tout était prêt à la cantine : le projecteur, les boissons, les bancs bien disposés, on avait même l’assistante d’Emi qui s’était gentiment proposée de servir les bières et les chocolats glacés. Pour couronner le tout, les officiers s’étaient joints à ce rude équipage qu’est le nôtre. On est comme ça, nous, forcément écrasants de supériorité, doués de tous les avantages physiques et intellectuels mais jamais hautains envers nos hommes.

Bref, tout se passait bien lorsque voilà : après quelques minutes de film, on arrive à la première scène de nu, et évidemment ça dégénère :

Rose noire visionnage

Oh ! Des seins !

Je vous laisse le soin de deviner qui est qui. En tout cas, croyez bien que je ne suis pas le gros qui se fait peloter les seins. D’ailleurs, en parlant de seins, l’assistante d’Emi (que l’on aperçoit au fond à droite) doit les avoir un peu bleus ce matin. Tripotages de melons, claquages et pincements de popotin (qu’elle a fort joufflu d’ailleurs) ont été son lot durant un bon quart d’heure. Après, n’y tenant plus, la pauvre est allée rejoindre en pleurs sa chère Emi dans sa cabine. Ainsi est l’équipage de notre navire : des brutes, certes attachantes, mais des brutes.

La suite fut malheureusement prévisible. Le film terminé, nous souhaitâmes bonne nuit à l’équipage en lui demandant de finir raisonnablement la soirée. Parole malheureuse ! Deux heures après nous fûmes réveillés par un boucan de tous les diables. Le tafia, le vomi et les chansons paillardes coulaient à flots. Et les remontrances n’y faisaient rien, au contraire, elles les aggravaient, nos hommes ayant plutôt le vin mauvais. Il fallut recourir aux grands moyens :

rose noire bagarre

Mais ces petites péripéties qui émaillent notre quotidien n’étaient pas finies ! Le lendemain, le capitaine, visiblement de méchante humeur, se réveilla avec une curieuse lubie :

rose noire Boddicker Le Rouge

Ce qui était à prévoir arriva : au moment où je vous parle, cap’tain Clacla est avec sa pelle et son seau en train d’essayer de désensabler le Drink Cold.  Moi, j’ai prétexté mes rhumatismes et surtout cette séance de cinoche pour m’éclipser en loucedé. La satisfaction du client avant tout, non, qu’en dites-vous ?

Allez, entrez, entrez ! Prenez au passage le petit cadeau :

rose noire marque page

… que vous tendent Nana et Momo (nos deux nouvelles maids, en remplacement des sœurs Kanno, jugées trop effrayantes par certains clients) :

rose noire maids

On vous gâte, hein mes salauds !

Le deuxième opus de la Dernière Séance Japanisthanaise va commencer. Cette fois-ci, ce ne sera pas du pinku contestataire mais du pinku bien en chair :

rose noire écran titre

Tiens ! Pour ta collection d’écrans-titres Megane !

Le film que vous allez voir ce soir (comme disait Schmoll) s’appelle Kashin no Irezumui : Ureta Tsubo. Réalisé en 1976 par Masaru Konuma, il est l’un des fleurons de ce que l’on appelle communément le roman porno. On raconte souvent que l’expression serait une contraction de « romantic pornography ». En fait, elle viendrait plutôt du français « roman pornographique ».  Il s’agissait alors de donner, vis-à-vis du reste de la production érotique mondiale, un certain cachet à des productions produites à la pelle de 1971 à 1988, essentiellement par le studio de la Nikkatsu (au début pour renflouer ses caisses, le studio étant en proie à de graves soucis financiers).

C’est en effet à la fin des années 60 que beaucoup de compagnies commencèrent à comprendre le potentiel  des films exploitant la nudité féminine et utilisant des thèmes adultes. Surfant sur la vague, la Nikkatsu se mit à produire à la chaîne des films de 70 minutes environ, moins mainstream dans leur approche du sexe, tournés et post-produits en trois semaines, et dont les scènes de sexe s’enchaînent avec une belle régularité toutes les dix minutes. Durant ces dix-sept années, 850 films (dont 710 pour la seule Nikkatsu) furent tournés ! Beaucoup de bobines sont à jamais perdues, mais les plus intéressantes d’entre elles sont visibles grâce au travail de l’éditeur japonais Geneon – et récemment chez Wild Side, grâce à une collection inégale mais qui a le mérite d’exister :

wild side collection

Une pub, oui, mais c’est pour la cause sacrée du roman porno.

Reste que le néophyte peut aisément se perdre dans cette jungle de petits minois, de petites culottes, de petits culs et de seins de toutes les tailles. Il peut avoir l’impression d’entrer dans une gigantesque maison close, sans doute prometteuse mais dont il ne connaîtrait pas les vedettes. Par où commencer pour être sûr de ne pas être déçu ?

roman porno sept mercenaires

Les Sept Mercenaires Nikkatsu style ou trop de choix tue le choix.

On peut avoir une approche par thèmes. Il y en a pour tous les goûts : drames familiaux, bondage,  viol, OL, bizarre, pas bizarre, historique, zoophilie, exotique, sadisme, culinaire, médical, soyez assurés que vous trouverez votre bonheur. D’ailleurs, même ces grands malades que sont les tennismen y trouveront leur compte, c’est vous dire :

wet and swinging1 wet and swinging2

Ce film comprend les plus fabuleux coups qu’il m’ait été donné de voir au tennis. Ma raquette en tremble encore !

Mais avec cette approche, soyez assurés que vous allez rapidement vous cogner à d’incommensurables nanars. Ce qui sera moins le cas si l’on choisit une exploration en fonction des figures de proue du genre, aussi bien celles qui sont derrière la caméra, que celles qui offrent leur corps devant. Et avec un peu de chance, vous tomberez sur une de ces associations mythiques entre un réalisateur et sa muse. La paire Masaru Konuma / Naomi Tani est de celles-là.

naomi tani

Mais cette paire n’est pas mal non plus.

Pour faire simple, Konuma est un des vieux briscards du roman porno. Ancien assistant-réalisateur de Seijun Suzuki (on peut trouver plus dégueu comme formation), il est le chantre du fouet, du martinet, de la soumission et de la femme ficelée comme un saucisson. S’il ne fut pas le premier à avoir exploité le SM, il fut celui à qui l’on confia volontiers au début des 70’s ce type de film, les autres réalisateurs étant assez peu tentés par l’expérience. Hana to Hebi, Cloistered Nun: Runa’s Confession, Wife to be sacrificed, autant de joyaux qui vous donneraient presque envie de vous rendre à votre M.Bricolage afin de vous concocter un petit stock de cordelettes. Mais au-delà du thème, Konuma est un esthète de la fornication. Montrer de la fornication pour de la fornication ne l’intéresse pas : elle doit être sublimée, magnifiée par les moyens techniques dont il dispose. Chez Konuma, croyez bien que lorsqu’il y a une scène de fesse de cinq minutes, ce n’est pas le spectateur qui bâille mais bel et bien sa braguette !

En ce qui concerne Naomi Tani (là aussi pour faire simple sinon j’ai pas fini), disons qu’elle fait partie des actrices de roman porno qui constituent, aux yeux de Thomas et Yoko Weisser (dans The Sex Films : Japanese Cinema Encyclopedia) , la « crème dans la crème » :

rose noire actrices roman porno

Les 6 Playgirls du roman porno

3ème arrivée dans ce petit cercle, Tani (nom d’emprunt, ce mot d’argot désignant le  creux entre les seins) reste peut-être la plus populaire des Nikkatsu Queens. Il faut dire qu’il y a quelque chose de déroutant chez cette magnifique Japonaise, avec cet inhabituel 96 cm de tour de poitrine, cette peau immaculée étroitement serrée dans un kimono,  ce visage doux, presque maternel. Il y a chez elle un côté « épouse japonaise modèle », toujours à trotter dans la maison en geta, à faire de l’ikebana ou à s’occuper du dîner. C’est un peu l’image fantasmée de la femme idéale. Mais ce fantasme en appelle immédiatement un autre : celui de la femme soumise, toujours prête à jouer de la chipolata, qui dira toujours non mais qui pensera toujours oui. Et dans ce double jeu, Naomi Tani excelle, on peut réellement parler ici de talents d’actrice. Et perfectionniste avec ça. Les scènes SM ne lui faisaient pas peur (« le SM est mon destin », disait-elle), au contraire c’est elle qui les recherchait. Fière de sa peau d’albâtre, elle refusa pendant des années d’aller à la plage pour ne pas prendre le moindre coup de soleil. Dame ! les marques laissées par les martinets ou les cordes se seraient moins vues, c’eût été dommage. Surnommée « la Rose Noire », Tani a toujours vu son corps comme une fleur épanouie et a systématiquement refusé,  après son retrait des écrans en 1979, tout retour dans le milieu du cinéma, pour ne pas décevoir ses fans en leur montrant un corps flétri.

black_rose_ascension

La Rose Noire à l’acmé de sa beauté

Kashin no irezumi : Ureta Tsubo (soit « le tatouage du pistil : le vase mature ») propose une histoire en apparence désespérément simple : un homme est à la fois aimé de sa petite amie et de la belle-mère de celle-ci. À partir de ce canevas, Konuma brode pour le rendre rapidement singulier.

Ainsi, la relation entre la mère et la belle-fille est d’emblée placée sous le signe de l’inceste. Lors d’une scène de bain, Takako, la fille, saisit à pleine main (elle a bien de la chance) un des seins de Michiyo (jouée par Tani donc), sa maman, sous l’œil surpris puis amusé de celle-ci.

rose noire 2

« Je peux ? – Vas-y, je t’en prie ! »

Il y a un peu d’envie dans ce geste. Mais aussi du désir puisque Takako exprime son désir que Michiyo reste célibataire afin qu’elle puisse vivre avec elle. En tout cas, ce geste compulsif annonce l’effet que ne rate pas de créer le physique de Tani (et pas que dans ce film).Où qu’elle aille, sa beauté capte les regards. Ainsi, la première chose que fait sa fille au tout début du film est de la prendre en photo :

rose noire 3

C’est  aussi le moment ici de parler de M.Yamada (appelons-le ainsi, on ne connaît pas son nom), sympathique patron d’une PME que l’on voit ici en pleine pause café avec sa secrétaire :

rose noire 4

Oui, il est le seul au monde à boire son café tout en touillant sa cuillère.

Quand notre Rose Noire débarque chez lui, on se doute bien qu’il va y avoir de l’arrachage de vêtements et du yamete ! dans l’air. Ça ne rate pas, encore que le gus soit plus lâche que prévu puisqu’il utilise une drogue pour endormir sa proie. Il se retrouve alors devant un objet sexuel fascinant qu’il ne manque pas de contempler et de renifler avant de passer à l’action.

rose noire 5

Bons sang ! C’est du 36 !

Autre scène : dans la rue, durant une averse, un inconnu l’aperçoit, se rapproche d’elle, la mate en train d’ôter sa tabi :

rose noire 6

Un fétichiste du pied. Ça sent son fan de Rétif de la Bretonne à dix lieues !

… puis regarde intensément sa nuque :

rose noire 7

Humide, la nuque. 

Il s’agit du personnage tatoueur qui lui comprend instantanément qu’il n’a pas besoin de voir le corps nu pour piger qu’il se trouve devant un chef d’œuvre de la nature. Ainsi est le corps de Naomi Tani dans beaucoup de films : un corps qui fascine. Et le fait qu’il subisse les pires tourments n’est pas contradictoire. S’il connaît des extrêmes, c’est justement parce qu’il est stupéfiant de beauté. On est un peu devant la logique des libertins de Sade dont le plaisir et la méchanceté seront d’autant plus intenses que l’objet de leur violence sera pur. Pour faire simple, on pourrait presque dire que son corps constitue un thème à lui seul, une sorte d’élément narratif.

Autre point qui ajoute à l’originalité de ce triangle amoureux : la présence d’une folie qui couve. Elle intervient dès la scène de l’empoignement de miche par sa fille. Mais ceci n’est que le prélude à une obsession qui va peu à peu la dévorer. Il y a un peu de la madame Bovary dans Michiyo. Délaissée sexuellement (elle est veuve et n’a été marié que durant six mois ), elle est dotée d’une âme très romantique. On apprend ainsi que son grand amour de jeunesse est Kikusaburo Ogata, grand acteur de Kabuki décédé tragiquement. Amour toujours très prégnant, qui n’a pu être réellement oublié puisque l’on sait que Michiyo n’a vécu avec un homme que six mois. Du coup les pulsions s’entassent, et lorsqu’elle découvre que le petit ami de sa fille :

rose noire 8

Hideo Ogata qui, contrairement à Naomi Tani, a un peu la peau sur les os

… est le sosie parfait de son amour de jeunesse (et pour cause puisqu’il s’agit de son fils !), les soupapes lâchent, aussi bien dans son esprit – elle s’identifie à Hanako, personnage féminin d’une pièce Kabuki dans laquelle joua Kikusaburo :

rose noire 9

rose noire 10

que dans ses actes :

 rose noire 11

La compétition avec belle-fifille est lancée !

En effet, dès cet instant, la course au bogosse Ogata fait rage. Michiyo a l’avantage, puis sa fille le reprend. L’obsession s’intensifie dans l’esprit de Michiyo : il lui faut Ogata/Kikusaburo. C’est alors qu’elle prend LA décision, celle qui va déboucher sur ce qui est à mon sens une des plus grandes scènes érotiques du roman porno (mais je vous confirmerai définitivement quand j’aurai vu les 850 films). Michiyo décide alors de se faire tatouer un serpent tout autour de son corps afin de s’identifier totalement à Hanako (qui dans la légende, se transforme en serpent afin de séduire Kikusaburo).

Durant huit minutes (j’ai chronométré pour l’amour de la précision journalistique) on assiste à la réalisation de ce tatouage intégral. Et là, franchement, si vous avez trouvé cette scène ennuyeuse et que vous n’avez pu résister à la tentation d’avancer en vitesse rapide, vous ne méritez qu’une seule chose : passer quelques jours à fond de cale dans l’USS DRINK COLD à compter les cafards et à subir l’effroyable tambouille que ne manquera pas de vous servir Kiki. Tout d’abord, photographiquement parlant, c’est du miel pour les yeux. Visiblement, Konuma jouit à filmer l’actrice dans tous les sens, dans toutes les positions, toujours à l’affut du point de vue et de la composition qui en mettra plein la vue au spectateur :

rose noire 12

On est dans une sorte de micro fétichisme : celui de la moindre parcelle de peau de Naomi Tani

Mais dans la performance, Tani n’est pas en reste. Conchions ici ceux qui considèrent qu’une actrice de film rose ne doit avoir que deux qualités : son corps et son art de feindre des couinements de douleur/plaisir. On comprend parfaitement dans cette scène pourquoi Yasuharu Hasabe a regretté de n’avoir tourné qu’un seul film avec l’actrice (dans Rape !). Car non content de livrer avec passion à la caméra son corps afin de lui faire exprimer des émotions, elle joue parfaitement la métamorphose qui opère en elle. Il y a dans cette scène la quintessence de ce double visage, évoqué plus haut, propre aux personages de Naomi Tani : en quelques minutes, madame Yoshino, tranquille veuve, se transforme en Hanako la femme serpent (d’après la légende de la pièce de Kabuki évoquée plus haut).  Les cris de douleurs se teintent de nuances de plaisir, la transpiration abonde, Michiyo est prête à muer et à prendre sa nouvelle apparence :

rose noire 13

Chez Konuma, la femme libérée sexuellement peut être effrayante(Tani opère le même type de métamorphose dans Flower and Snake).  Ici, le personnage de Tani se transforme en une sorte de Gorgone, monstre serpent doté d’un nouvel œil au niveau du sexe qui pétrifie le pauvre tatoueur. À noter que Konuma a toujours détesté ces caches disgracieux dont le but est de dire au jobard : attention ! il le font vraiment ! Konuma maîtrise parfaitement l’art de la composition qui saura éviter la présence dune censure baveuse.

rose noire 14L’exemple le plus frappant du film : les deux jeunes gens se besognent tandis que Michiyo le fait en solitaire.

Mais l’utilisation qu’il en fait ici, avec cette assimilation à un  trou noir qui semble vouloir aspirer ses victimes, montre encore une fois combien il ne joue pas dans la même catégorie que nombre de tâcherons du roman porno.

Sans révéler la fin, disons juste que Michiyo, sombrant un peu plus dans la folie, fait l’amour au tatoueur et à Ogata. Elle « fait l’amour à » et non pas « fait l’amour avec ». La dernière scène de sexe est un feu d’artifice hystérique durant laquelle Naomi Tani aura rarement autant eu cette apparence de mangeuse d’hommes. Littéralement déchaînée, elle embrasse, lèche, suce, malaxe, empoigne, mord, en un mot elle domine, vide  son amant de son foutre mais aussi de toute faculté (il ne réagira pas lorsque sa petite-amie, surgit à l’improviste, lui criera d’arrêter).

rose noire 15

Nous sommes en 1976, trois années avant la retraite de Tani du monde du roman porno. Pour cette femme qui a voulu rester à jamais dans l’esprit de ses admirateurs comme une « fleur éclose éternelle », la beauté plastique de son corps dans ce film, supplantant celui de sa belle-fille encore en devenir, en est la parfaite illustration. Mais plus que jamais aussi, sa rage, son implication totale dans cette scène finale font résonner cette célèbre formule de Shinya Yamamoto : « Naomi Tani est un monstre ». Un monstre en fleurs, assurément.

rose-noire-commentaires2

Yohji Yamamoto sur France Cul (entre autres choses)

Une fois n’est pas coutume, j’informe mon cher lectorat de quelques news japonisantes sur les ondes de notre France Culture bien-aimée. Et une fois n’est pas coutume encore, c’est à Laure Adler, qui décidément a le chic pour faire venir chez elle des gens de bonne compagnie, à qui l’on doit une nouvelle émission plutôt intéressante avec cette fois-ci pour invité Yohji Yamamoto :

http://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/11189-05.06.2012-ITEMA_20374501-0.mp3

Le maître y parle de son enfance, son rapport à l’identité japonaise, ses débuts dans la mode, sa conception de la mode, ses réticences vis-à-vis d’elle, etc. 45 minutes ma foi assez plaisantes à écouter, même pour quelqu’un comme moi qui a priori se tamponne pas mal de ce milieu.

Mais de belles photos comme celle-ci me donnent tout à coup envie de m’y intéresser (Three White Shirts, Yohji Yamamoto)

Tout cela vous paraît malgré tout un peu léger ? Pas assez couillu du cortex ? Je peux comprendre. Aussi ne saurais-je que trop vous conseiller de vous rendre au Collège de France pour écouter Jean-Noël Robert, professeur émérite à la chaire « philologie de civilisation japonaise ». Là 12 cours magistraux vous attendent sur les poèmes bouddhiques japonais.

Envie de décompresser après ça ? Allez, sans rapport avec le Japon mais bien passionnant, l’émission de Mauvais Genres sur la saga Alien donne bien envie de revoir le premier opus et de voir le dernier actuellement sur les écrans

Et pour terminer, la vidéo qui tue, pour peu qu’il y ait un collectionneur fétichiste qui sommeille en vous.

Yohji Yamamoto & Max Vadukul

Bijin de la semaine (22) : Naomi Tani dans un numéro de Playboy (collector!)

Playboy est un grand magazine de charme. Enfin, « était » car je me retrouve moins aujourd’hui dans ce qu’il propose : Photoshop est passé par là et on se retrouve maintenant devant d’étranges pin up, quelque part entre des filles réelles et les créations de Gil Elvren, encore que ces dernières aient une fraîcheur indémodable qui fait défaut aux donzelles numérisées d’aujourd’hui. Elles sont lisses, parfaites, interchangeables de corps. On chercherait en vain le moindre défaut, il n’y en a pas, ils ont été annihilés par un des innombrables filtres et autres plugins du logiciel d’Adobe, et on ne sait plus trop si l’on se trouve devant une photo ou une peinture réalisée sur ordinateur. On peut aimer, moi ça me laisse totalement froid.

C’est pourquoi le Playboy des années 50, 60 et (un peu moins) 70 me semble imbattable (les 80’s, avec leurs filles surmaquillées, limite vulgaires, me font quant à elle frémir. On glisse déjà un peu vers la sophistication à outrance) en terme d’érotisme photographique – j’entends dans le domaine des magazines de charme. Le corps n’y est pas passé à la moulinette de la numérisation, seuls comptent la plastique de la fille et le savoir faire du photographe qui va se débrouiller pour valoriser au maximum ce qu’il a sous les yeux, pendant la prise de vue puis dans la chambre obscure. Si trucage il y a, ce ne sera pas tant pour raboter un menton disgracieux ou gonfler des seins, mais pour faire preuve de créativité en réalisant une situation originale. Ainsi cette photo, tirée d’une série de 1968 sur les signes du zodiaque :

Le cancer (Michelle Angelo). Les gros seins sont d’origine.

Vous me direz qu’avec un tel modèle, pas vraiment besoin d’atténuer les défauts puisqu’il n’y en a pas (encore qu’il faille aimer les larges aréoles). Mais cela serait oublier un peu vite le côté « mondo sexy » de la revue qui va aux quatre coins du monde prendre des clichés de barmaids, de stripteaseuses ou de simples playmates en herbe, bref de femmes certes girondes mais dont la plastique présentant quelques aspérités ne leur permet pas forcément de postuler au glorieux rang de Playmate du mois. Elles ne sont pas parfaites : la poitrine peut être un peu tombante, la croupe un peu trop généreuse, qu’importe ! au moins a-t-on l’impression de se trouver face à de vraies femmes, de celles que l’on pourrait croiser dans la rue, et c’est ce que j’aime dans ces reportages. Ainsi Muneko Nishi que j’ai évoquée il y a deux semaines mais aussi les femmes de ce numéro de décembre 1968 dans un article que j’ai cherché en vain durant des années et que j’ai enfin déniché seulement la semaine dernière, article sobrement intitulé « Girls of the Orient ».

Un bien joli reportage qui aligne des photographies de jeunes femmes asiatiques de toutes origines et dans des postures parfois « acrobatiques » :

La délicieuse (mais inconnue au bataillon) Philomena Tan. On apprécie au passage le symbolisme phallique simple mais toujours efficace.

Le corps ne cherche pas à gicler en gros plan à la face du lecteur comme c’est trop souvent le cas dans les Playboys (et autres revues de charme) actuels. Le photographe aurait pu le faire et on peut être sûr que les photos auraient contenté les camionneurs ou les ados prêts à consommer tout de suite. Au lieu de cela, il s’est enquiquiné à enrouler un poteau d’un joli tissu et à y faire grimper la donzelle. Le corps est alors un élément du décor qui étonne par sa position et qui émoustille : perfection de l’arrondi et de la blancheur de ce popotin qui jailli du maté de la peau. Et tant pis si on ne voit pas le côté pile de la dame, cette petite portion de chair lisse au milieu de ces poteaux rugueux et de cette atmosphère maussade suffit amplement à contenter à la fois l’érotomane et l’amateur de photographie, et à leur tirer un « wow ! » d’admiration satisfaite.

Autre exemple :

La seule, la grande, l’unique Lin Su Tuan. Vous ne connaissez pas ? Ne vous en faites pas, c’est normal.

Visage joli mais sans plus, côtes un peu seyantes et poitrine pas loin d’être plate. Loin des canons bunnygirlesques chers à Hugh Hefner. Mais portrait original utilisant un filtre orange. Les cheveux filasse donnent comme une impression de vouivre venue de l’enfer. Il faut aimer mais une fois encore, l’effort artistique sort des sentiers battus, et pas besoin de retouche digitale.

Poursuivons :

Grace Gao

Là, on est quasiment dans le photoreportage. On en est d’ailleurs à se demander si c’est bien un exemplaire de Playboy que l’on a entre les mains. N’était le « Playboy » en bas à gauche, on m’aurait dit qu’il s’agit d’une photo prise par untel, grand reporter des 60’s, je l’aurais cru volontiers. Même si le modèle est de connivence, il y a ici ce côté « instant décisif » bressonesque qui, conjugué à un joli rendu des couleurs, un bokeh qui enveloppe magnifiquement le sujet et une composition fourmillant de détails, nous fait comprendre que certains photographes chez Playboy étaient loin d’être des manchots et des coquilles vides niveau imagination. Et le tout habillé s’il vous plaît ! Difficile d’imaginer qu’une telle photo soit possible à notre époque où gros nibards et toison désespérément épilée au poil près sont le minimum minimorum des magazines érotiques sur papier glacé.

Achevons :

Comment ? Vous ne reconnaissez pas Metta Roungrat ? Mais sortez de votre grotte que diable !

Photojournalisme, one more time. Et là, le modèle ne regarde même pas vers l’objectif. L’instant semble volé au quotidien et la rencontre avec la jeune femme totalement le fruit du hasard. Elle est sans doute belle mais son profil laisse supposer une beauté ancrée dans son monde, loin, très loin derrière des playmates telles que China Lee, Diane Chandler ou Susan Bernard (cliquez, n’ayez pas peur, c’est du miel pour vos petits yeux). Et habillée une fois de plus. Pas grave : elle tient de bien jolies bananes.

Dans ces conditions, vous comprendrez que c’est tout fébrile que je m’empressai d’admirer dans cet article une photo mythique et fantasmée depuis longtemps : rien moins que l’unique photo de Naomi Tani pour Playboy ! Je ne vais pas présenter Tani à nouveau, je l’avais déjà fait pour Drink Cold.  Faisons court, on palabrera après. La voici, on se tait, on admire :

100 vues du mont de Vénus de Naomi Tani

Mon premier sentiment a été d’être un peu déçu. Habitué à voir des photos de la Rose Noire offrant sa chair généreuse au plus près de l’objectif, je m’attendais, j’espérais une photo de Tani à la sauce « Playmate of the Month », c’est-à-dire un portrait en pied absolument imparable, donnant envie de scruter le moindre centimètre carré de sa peau. Dans cette optique, on en est évidemment pour ses frais. Réduite comme Philomena Tan à un simple élément du décor, il faut un peu écarquiller les yeux pour voir qu’il s’agit bien de Naomi Tani. On est donc d’abord un peu dubitatif. Et puis, je ne sais pas, il me semble qu’il y a tout de même quelque chose qui se dégage de l’ensemble. Quelque chose d’original. Habituellement, Tani est un peu la bête de sexe, l’épouse modèle qui se transforme en mère dépravée dès qu’on l’attache et la fouette, bref une icône du roman porno made in Nikkatsu. Rien de tel ici. On pourra trouver clichés ce kimono, ce soleil levant et ce Mont Fuji mais c’est justement ce que j’aime. Tani est ici montré comme un archétype, celui de la belle femme japonaise, à l’opposé de toutes les déviances qui émaillent ses films. Il y aurait même du yokai érotique dans l’apparition de cette bijin dénudée dans ce trou du cul du monde uniquement composé de mauvaises herbes, de cailloux et de bancs ancestraux. Méfiance, cela cache quelque chose, et puisqu’elle nous cache son mont de Vénus, contentons-nous donc de l’imaginer par la présence ironique du mont Fuji qui, lui, ne fait rien pour se cacher.

Non, vraiment, à la réflexion, dans le style érotique fantasmatique, une chouette photo. Merci Monsieur Hefner.

De rien gamin !