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Samurai Gourmet ou la renaissance d’un scénariste

Cela faisait un bon bout de temps que je suivais les épisodes de Kodoku no Gurume avec un ennui poli, ne retrouvant plus la fraîcheur de la découverte des premières saisons. Construite sur des effets de répétitions mais avec la promesse de découvrir à chaque fois un nouveau quartier et des plats différents, le drama était parvenu à maintenir mon intention durant quatre saisons, ce qui était déjà bien. Et puis, il y a eu cette cinquième saison où Qusumi, le scénariste de la série qui faisait à chaque fois à la fin de l’épisode une apparition pour tester le restaurant de l’histoire, apparaissait tristement raisonnable, d’une jovialité factice. Bon vivant, le gars avait auparavant l’habitude de sérieusement s’imbiber la ruche, devenant rapidement écarlate et contribuant à instiller un petit effet de folie qui complétait agréablement le sérieux de Goro, le héros de la série. Là, aucun verre de pichte et surtout un visage fatigué qui ne laissait pas de faire des hypothèse sur sa santé. Tout cela sentait la cirrhose du foie carabinée ou une autre joyeuseté médicale qui impliquait d’arrêter toute consommation d’alcool. Et la dernière saison en date n’était pas mieux. Certes, on voyait Qusumi se faire offrir quelque fois un verre d’alcool, mais c’était pour y tremper rapidement les lèvres avant de laisser le verre dans un coin de la table pour ne plus y toucher.

C’est tout con, mais cela suffisait à me donner l’impression que la belle mécanique de Kodoku no Gurume n’était plus celle qu’elle avait été. Le plaisir n’était plus le même, et j’avais l’impression d’assister à quelque chose de poussif surtout lorsqu’au moment de la sixième saison débarquait la version Netflix de Shinya Shokudo qui apparaissait en comparaison nettement plus vivante.

Série que j’ai mis du temps à apprécier mais dont j’attends maintenant les prochaines saisons avec impatience.

Tristesse donc de la déchéance d’une série condamnée à répéter une formule, mais aussi de la déchéance de son scénariste devenu incapable de montrer tout le plaisir qu’il peut y avoir à s’enquiller devant une caméra une grosse choppe de mousse tout en s’empiffrant de bons p’tits plats que de sympathiques matrones lui offrent avec empressement.

Sauf que, voilà, Qusumi n’est pas mort.

Qui a dit cela ? Que je lui pète la gueule !

Témoin ce Samurai Gurume dont il est le scénariste (et le romancier puisqu’il s’agit à l’origine d’un de ses romans) et qui lui permet de s’adonner avec ivresse à sa passion des boissons frelatées. Vous regrettez l’entrain dont Qusumi faisait montre à la fin des premières saisons de Kodoku ? Pas de problème puisque le témoin a été transmis à une sorte d’alter ego en la personne de l’acteur Naoto Takenaka : même âge, même bouille sympathique, même crâne dégarni et même barbe de quelques jours au menton. Quant au nom du personnage qu’il interprète, ce n’est pas Qusumi mais Takeshi Kasumi. On peut bien sûr voir dans tout cela un simple hasard mais franchement, ça me semblerait gros tant le personnage joué par Takenaka, par son mélange de timidité et de jovialité souvent imbibée, évoque Qusumi.

Le gang des chauves quinquagénaires amateurs de houblon.

Du coup le plaisir est double : manger de « bons » plats (entre guillemets car cette notion de plat renvoie moins à la qualité intrinsèque qu’au plaisir qu’on y prend) accompagnés de bonnes boissons. Dans Kodoku, Goro, qui ne buvait pas, atteignait malgré tout à une sorte d’ivresse papillaire qui faisait plaisir à voir. Mais Kasumi est à l’école de ceux (et Dieu sait s’ils sont légion !) qu’un bon plat accompagné avec un verre d’eau minérale, c’est tout de même un peu tristounet, pour ne pas dire mesquin. Dans l’épisode où il rencontre sa nièce, il est tout surpris de la voir commander pour elle une chope de bière. Sa femme lui avait recommandé de ne pas donner le mauvais exemple en consommant de l’alcool or, c’est la jeunette en face de lui qui déclenche les hostilités, et ce le plus naturellement du monde. L’alcool n’a rien d’exceptionnel ou d’interdit : c’est juste un ingrédient susceptible d’accentuer le plaisir, aussi commun qu’un salière ou une poivrière, à chacun de voir s’il a envie de s’en servir ou non. Et s’il s’en sert, ça peut devenir magnifique !

Une korokke (croquette), de la sauce, une bière, que demande le peuple ?

Autre point. Si dans Kodoku le postulat narratif était de découvrir d’improbables restaurant cachant des trésors gustatifs, il s’agit dans Samurai Gurume juste de prendre du plaisir, sans se sentir enchaîné par les entraves d’un decorum qui impressionnerait et empêcherait de manger comme on le souhaite (cf. l’épisode dans lequel Kasumi est dans un restaurant chic et hésite à manger un plat de pâtes comme à son habitude, c’est-à-dire bruyamment), celles d’un voisin de table désagréable (comme sa nièce lors d’un épisode) ou encore d’un(e) patron(ne) de resto gâchant le plaisir. Là réside sans doute le troisième plaisir, plaisir qui concerne aussi bien Kasumi que le spectateur, celui de l’adversité, de l’obstacle que Kasumi va devoir surmonter pour achever de passer un bon moment. C’est l’ingrédient qui manquait sans doute à Kudoku no Gurume pour s’affranchir sur le long terme d’une monotonie qui ne manquerait pas de se produire. La rencontre d’un fâcheux intervient inévitablement dans les épisodes de Samurai Gourmet, dédoublé à chaque fois d’un ultime plaisir, celui de voir arriver dans l’environnement de Kasumi un samourai issu de l’imagination de Kasumi et qui réglera en deux temps trois mouvements le problème qui lui gâche son repas.

WTF ?

Mais est-ce totalement de l’imagination ? Parfois, il ne sera qu’une projection fantasmée de ce qu’il aimerait faire… mais qu’il ne fera finalement pas (comme lors de sa déconvenue face à l’horrible patronne du restaurant chinois). Mais dans d’autres cas, on comprend que l’image du samouraï se superpose à celle d’un client présent dans la salle et qui va effectivement agir pour, par exemple, donner une leçon à un patron brutal vis-à-vis de clients étrangers. Et dans certains (je pense à un épisode mais peut-être aussi le dernier, qu’il me reste à voir), il se superposera à Kasumi lui-même qui trouvera le courage d’agir (cf. l’épisode avec sa nièce). Dans tous les cas, l’intervention du samourai émerveille Kasumi autant qu’elle amuse le spectateur. Elle est l’unique figure imposée au milieu d’une trame narrative elle aussi à l’image de l’esprit de liberté que cherche Kasumi (à la différence une fois encore de Kodoku qui présentait invariablement le même schéma : découverte d’un quartier, recherche d’un resto, dégustation de plats).

Enfin, pour en terminer avec les changements appréciables si l’on compare avec Kodoku, Kasumi a une vie privée (il a une femme, interprétée par Honami Suzuki), ce qui lui ajoute en profondeur, en moelleux là où Goro pouvait apparaître parfois comme un personnage un peu sec. Surtout, si ce personnage est amené à communiquer essentiellement ses pensées (comme Goro), cela ne l’empêche pas de parler, de communiquer, et pas que pour faire sa commande auprès du serveur. C’est peut-être l’ultime ingrédient qui fait que je préfère au bout du compte Samurai à Kodoku. Qusumi s’est rappelé en scénarisant cette série que si manger et boire était la base pour passer un bon moment dans un restaurant, la parole, notamment celle que l’on délivre à mangeant à sa femme, à un ami ou à un voisin de table que l’on rencontre pour a première fois (cf. l’excellent épisode avec  les parapluies) était l’accompagnement, l’ultime épice pour magnifier les saveurs de ce que l’on est en train de manger.

Série pour le moins sympathique, Samurai Gourmet comprend pour l’instant douze épisodes d’une vingtaine de minutes. On espère vraiment qu’ils seront suivis d’autres exploits gustatifs et alcoolisés de ce retraité chauve flanqué de son samouraï imaginaire.

 

 

Sumo do, sumo don’t (Masayuki Suo – 1992)

Shuhei Yamamoto, étudiant un rien glandeur, aimerait bien valider son année mais il y a un os. Son prof principal, Anayama, n’est pas dupe de son absentéisme qu’il a camouflé sans doute par des feuilles d’émargement signées par des potes. Il lui propose cependant ce marché : comme Anayama, ancien glorieux lutteur de sumo, est attaché au club de la fac qui risque de disparaître, Shuhei n’a d’autre choix que de s’y inscrire et d’essayer de relancer le club pour le prochain tournoi universitaire. En échange, il pourra obtenir la validation de son année. Commence alors pour Shuhei une pénible campagne de recrutement à l’issue de laquelle le club s’étoffera d’une belle équipe de bras cassés. De quoi être découragé et pourtant, Shuhei et ses équipiers vont rapidement se prendre au jeu….

シコふんじゃった (Shiko Funjatta)

A J-1 de la fin du Hatsu Basho, basho qui va peut-être consacrer la carrière du vétéran Kisenosato en lui offrant son premier titre, je regarde sumo, je lis sumo et je pense sumo. Et du coup c’est tout naturellement que je me suis enfin décidé à mater ce Sumo do, sumo don’t de Mayasuki Suo. Un peu frileux au début car j’avais bien en tête son Shall we dance ?, film que je n’avais guère aimé. Et puis, Sumo do pouvait apparaître comme un énième film sur le sport, avec une énième histoire dans laquelle des personnages allaient devoir apprendre à mieux se connaître en se dépassant. Du coup le sumo pourrait paraître anecdotique puisqu’on pourrait le remplacer par n’importe quel autre sport. Reste que c’est cette pratique qui a été choisie et comme les films sur le sumo sont une denrée rare (à vérifier mais je doute qu’il y en ait des masses), on ne fait pas la fine bouche, d’autant qu’assez rapidement on comprend que Sumo do, Sumo don’t va être une excellente petite comédie.

Le genre bien ficelée.

Avec la présence de l’inénarrable Naoko Takanata, on songe à Ping Pong, sans doute le meilleur film japonais sur le sport ayant été réalisé durant les vingt dernières années. Outre cet acteur, les deux films ont pour points communs une certaine fantaisie et des personnages entre deux âges, pour lesquels le sport est un moyen d’affirmation de soi. Après, la comparaison n’ira pas plus loin car si Ping Pong était brillant dans l’approfondissement de ses personnages et finalement assez discret dans son humour, Sumo do a une approche plus lapidaire dans la caractérisation des, protagonistes et un humour plus accentué, volontiers trivial :

Ainsi le personnage de Naoto Takenaka, rikishi peureux qui ne peut s’empêcher d’avoir la chiasse avant chaque combat. On peut détester ce genre d’humour. Perso, j’aime.

Reste qu’on appréciera tout autant Sumo do avec sa galerie de personnages truculents (le frère de Shuhei, gringalet idole des étudiantes du campus, Smiley, anglais rugbyman qui accepte de pratiquer le sumo à condition de ne pas montrer ses fesses ou encore Tanaka, gros lard sympathique priant jésus avant chaque combat), personnages qui glaneront tous un enseignement de leur aventure commune dans le dojo, à commencer par Shohei qui découvrira ce qu’est la persévérance et la motivation.

Ainsi que certaines positions pour le moins gênantes.

On regrettera que le film n’ait pas poussé un peu plus les spécificités du noble art du sumo mais ce n’était pas non plus son but. Reste malgré tout l’enseignement précieux du coach Anayama qui explique bien à ses ouailles qu’au sumo, la puissance n’est pas tout, et surtout une jolie ouverture puisque le film commence avec Anayama (professeur de littérature) lisant un chouette texte de Cocteau sur le sumo (qu’il avait découvert lors d’un voyage au Japon). Le film n’ira pas au-delà du côté « école de la vie », nous n’aurons pas une multitude de détails sur l’histoire de ce sport et de ses règles. Si le film définitif sur le sumo reste à faire, Sumo do, sumo don’t a au moins le mérite de livrer sur ce sport une approche aussi espiègle qu’attachante, servie par des situations cocasses, des acteurs tous à l’aise dans leur rôle et des bijins qui sentent bon le début des nineties:

Très agréable Misa Shimizu (à droite).

Pas la comédie définitive sur le sport, mais assurément un excellent amuse-gueule pour faire baisser la pression quand le suspense d’un basho devient insoutenable. On en reparle d’ailleurs mercredi prochain. D’ici là…

IKE IKE ! KISENOSATO !

[edit] : article écrit avant de voir la 14ème journée du tournoi qui a finalement vu Kisenosato remporter le tournoi grâce à sa victoire et à la défaite de son concurrent direct, Hakuho. Ouf ! le stress descend d’un cran, je vais pouvoir mieux dormir maintenant !

7/10

Freeze Me (Takashi Ishii – 2000)

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Tout va bien pour Chihiro, jolie employée épanouie sur tous les plans. Aucun souci pour son travail et côté sentimental, le mariage avec son petit ami collègue de bureau n’est plus très loin. Tout bascule lorsque fait irruption dans sa petite vie tranquille Hirokawa. Particularité : cinq ans plus tôt cet homme l’a violée en compagnie de deux autres. La rencontre montre très vite le but de la visite chez elle : la plier à sa volonté pour en faire son jouet. En cas de refus, la sanction est simple : il fera diffuser partout des photos prises lors de son viol. Chihiro décide de s’écraser et ne tarde pas à voir sa situation sombrer : elle perd son travail et se voit obliger de rompre avec son fiancé. Et son calvaire ne risque pas d’être passager lorsque Hirokawa lui apprend que ses autres tortionnaires ont prévu de lui rendre aussi visite. Difficile de s’en sortir, à moins que…

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フリーズ ミー (furizu mi)

La nuit, une fille pulpeuse, de la pluie, des hommes tortionnaires et violeurs, pas de doute, on est dans du Takashi Ishii. Avec à chaque fois la même question : le film va-t-il nous captiver ou nous faire bailler d’ennui ? Ici, pas de doute, on se situe dans une bonne initiation à l’esthétique Ishiiesque. On pourrait craindre avec le sujet une complaisance dans la crapoteux, avec des scènes de viol à n’en plus finir mais finalement, le film choisit heureusement de ne pas se placer sur ce terrain (les flashbacks évoquant la scène sont très courts et ne montrent presque rien) en se focalisant avant tout sur son actrice principale.

Précisions ici qu’Ishii choisit souvent fort bien ses actrices. Plastiquement d’abord, certes. Et avec ce type d’histoire qui n’est pas sans évoquer le giallo, on se doute bien qu’il y aura à un moment ou à une autre une scène de douche et qu’elle ne sera pas désagréable :

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Scène gratuite mais pas totalement non plus. Dans tous les cas je vous en fait cadeau.

Après, dans le cas de la belle Harumi Inoue, l’intérêt se situe à un plan supérieur. A cette époque, l’actrice avait choisi de porter des cheveux très courts (voir le photobook fait sous la direction de Kishin Shinoyama), donnant à son visage un aspect très rond, presque lunaire, et franchement mémorable. On est fasciné par la beauté de ce visage mais aussi par la manière avec laquelle il va être le réceptacle de tout une palette d’expressions faisant ressortir les sentiments qui secouent ce personnage qui va aller de plus en plus mal : joie, peur, terreur, colère, ironie, folie, tout cela sera comme imprimé, mis en relief sur ce visage et contribuera à donner de la force et de l’intérêt au personnage de Chihiro qui, de victime va réussir à inverser les rôles, devenant peu à peu une sorte de mante religieuse, transformant son ancien traumatisme (qui a eu lieu lors d’une paisible nuit enneigée) en une force implacable.

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Symboliquement aussi, cette coupe masculine donne à songer dans cet univers machiste et patriarcal. Lors de la première scène où l’on voit Chihiro faire du rab de travail, seule devant son ordinateur à son bureau, au grand désespoir de Nogami, son fiancé, qui aimerait retrouver plus tôt ses pénates, ce dernier surgit derrière elle pour lui agripper les seins, la faisant hurler de peur. Bien plus tard, quasiment à la fin du film dans des circonstances que l’on ne révélera pas, il aura le même geste. Le message semble alors être très clair : ce personnage masculin, a priori le plus sympathique des quatre présents dans l’histoire, n’est finalement pas si différents des trois violeurs : il voit avant tout en Chihiro un corps érotisé qui l’obsède et qu’il aimerait avoir à portée de main. Et la coupe de cheveux de Chihiro peut autant être vue comme le symbole d’une révolte, détail physique l’assimilant à une Ripley devant batailler conter des aliens violeurs, ou comme l’empreinte d’une masculinité toute-puissante qui va l’asservir au rôle d’esclave au foyer.

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Esclave et marchandise : quand Nogami viendra la voir, inquiet de ses journées d’absence au bureau, il tombera sur Hirokawa qui lui proposera de coucher avec elle en échange de quelques yens.

Malgré les apparences, la complaisance n’est donc pas forcément évidente dans Freeze Me. Les quelques scènes de violence et les quelques plans montrant le sublime corps d’Harumi Inoue sont totalement pertinents en ce qu’ils instituent comme personnage principal un corps féminin qui cherche à la fois à se mettre en valeur (Chihiro qui se fait belle à la fin pour accueillir chez elle Nogami) mais qui en même temps signe sa perte dans cet univers masculin et dominateur. Qu’elle le veuille ou non, Chihiro est avant tout un corps. Et un corps magnifique. Une des crapules ira plus loin dans l’abject en disant qu’elle est seulement un trou. Aussi ce corps est-il montré ici et là dans toute sa splendeur afin de remplir le cahier des charges propre à ce genre de thriller, mais aussi de faire sentir au spectateur qu’il n’est lui-même peut-être pas si différent dun Nogami.

Après, Thanatos n’est jamais loin d’Eros et il est frappant (c’est le cas de le dire) combien Chihiro, dans les scènes d’homicides, est justement souvent montrée dans sa sensualité :

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Au moment de les tuer, Chihiro leur offre une ultime vision de son corps. Ils ne peuvent rien faire, le geste est à chaque fois rapide et quand bien même il prendrait plus de temps, on a le sentiment que cela ne changerait rien : Chihiro évoque alors ces monstres femelles qui ont cette capacité à tirer de leur physique une force qui pétrifie, qui met à genou. On songe évidemment à Méduse mais aussi à Milady qui dans les Trois Mousquetaires, écrasant de son pouvoir son geôlier Felton (incarnation quant à lyui d’une masculinité inflexible) :

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C’est avec cette ultime vision que le « freeze » a lieu par deux fois. Freeze renvoie autant au fait qu’elle va mettre ses victimes dans le congélateur qu’à un sens plus cinématographique, celui de figer, d’arrêter une scène sur une image. L’image qu’auront en tête les victimes des deux précédents screenshots sera celle du corps sensuel et meurtrier du Chihiro. A priori le « freeze » concernera donc les personnages masculins. Mais le titre du film n’est pas sans annoncer non plus sans annoncer une issue malheureuse pour Chihiro elle-même. Freeze me opère évidemment une allusion à Fuck me. Mais il s’agit ici d’un désir d’arrêt définitif et l’on imagine bien que Chihiro, après sa quatrième victime (oui, il y en aura bien une quatrième), devra trouver une solution radicale pour surmonter ce traumatisme voué à se poursuivre avec cette société où chaque homme semble avoir en lui un désir tyrannique.

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Du bon usage du congélateur pour refroidir les ardeurs des hommes.

Film réussi, Freeze me parvient efficacement à relancer l’action avec les visites successives des tortionnaires dans l’appartement de Chihiro sans susciter le moindre sentiment de lassitude tant le spectateur reste attentif au vacillement psychologique de Chihiro mais aussi au portrait de ces hommes à la fois semblables et différents dans la motivations qui les pousse à venir tourmenter la jeune femme. On signalera au passage Naoto Takenaka (un habitué des films d’Ishii) dans le rôle d’un gamer amateur de jeux vidéo de type « shoot’em all » et dont la façon de jouer, aussi drôle que glaçante, donne un aperçu vertigineux de la folie qui l’habite.

Freeze me apparaît donc comme un film bien équilibré qui serait à conseiller pour qui voudrait dans l’univers glauque d’Ishii sans risquer de s’ennuyer. A la fois sensuel, froid et captivant, à voir ne serait-ce que pour ce qui apparaît comme le meilleur rôle dans la filmo d’Harumi Inoue.

7,5/10

Kani Goalkeeper (Minoru Kawasaki – 2006)

Kani Goalkeeper

Vous n’avez jamais aimé le foot ? Vous conchiez les supporters abrutis qui sévissent dans les stades à coups d’éructations racistes et d’insondables vulgarités ? Vous vomissez ces joueurs qui gagnent des sommes indécentes rien qu’en tapant dans une baballe ? Voir le vieux barbon  Blatter 1er se faire réélire une cinquième fois vous donnerait presque envie de croire que les élections en interne à l’UMP sont des modèles de démocratie ? Bref, en un mot, vous ne pouvez pas blairer le foot. Eh bien laissez-moi vous dire que c’est parce que vous n’avez pas encore vu cet homme :

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?!

Enfin, cet homme, je veux dire ce crabe… ou plutôt cet homme-crabe… crabe-homme à la réflexion serait peut-être plus dans le juste enfin bref ! c’est que vous n’avez jamais vu Kani le gardien de but. Héros sans nul autre pareil qui, le temps d’un film, m’a entièrement redonné foi en ce sport et m’aurait presque donné envie d’aller m’acheter une écharpe du PSG, c’est dire. Qui donc est cet être légendaire ? Voici :

Échoué sur une plage (précisons que le film commence par nous expliquer que les changements climatiques ont amené certaines espèces à muter) et recueilli par un gentil garçon (on est un peu dans le E.T. du cinéma Z japonais), Kani, malgré ses grosses pinces et sa profonde gentillesse, comprend qu’il est de trop dans la famille de son ami et décide d’aller vivre sa vie à la capitale…

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Après la découverte du métro :

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Il ne tarde pas à être repéré par un yakuza qui comprend à sa façon de se mouvoir rapidement latéralement qu’il pourrait être un sacré bon serveur dans son bar à hôtesse :

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Malheureusement son grand cœur l’amène à venir à la rescousse d’une hôtesse sur le point de passer à la casserole d’un client trop entreprenant. Passer à la casserole, on devine que ça a de quoi déplaire notre ami le crabe. Aussi intervient-il vigoureusement et amène son boss yakuza à lui trouver un autre job. Après une intense séance de brainstorming, l’idée j’aillit, claire, lumineuse, imparable : puisqu’en digne crabe Kani secrète par la bouche un joli volume de bulles lorsqu’il a soif, il sera…

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Producteur de bulles moussantes dans un soapland !

Avouons-le, il n’y a là guère de perspectives de carrière mais Kani aura au moins la consolation de pincer gentiment le derrière d’Hitomi, jolie et honnête travailleuse dispensant sa science du « massage » à des clients venus chercher relaxation et réconfort. Mais là ne s’arrêtera pas le périple de Kani ! Il connaître aussi une jolie carrière de bartender avant, donc, de briller de mille feux dans la place de gardien de but d’une sympathique équipe de J-League. Et là, attendez-vous à être tout ébaubi devant la classe mondiale de Kani. Oubliés les Yachine, Schumacher, Van der Saar et autre Chilavert ! Ridiculisés les Buffon, Zenga, Barthez et Casillas ! Pro du déplacement latéral, ses plongeons jaillissent aussi vite que les commentaires imbéciles en leur temps de feu Thierry Roland ! Et il faudra bien ça pour permettre à son équipe de gagner dans un match pourtant mal barré :

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Et le mot est faible.

Et charismatique avec ça (je pense que sur ce point on ne me contestera pas). Et là, on se prend à rêver… que se serait-il passé si l’on avait eu Kani avec nous en 2010 ? On l’imagine durant la mi-temps de France-Mexique en train de régler le problème. Les couilles d’Anelka dans la pince droite, celles d’Evra dans la gauche, un peu de sa chair brune à tout le monde pour apaiser les tensions, et le panier de crabes se transformait en panier de winners ! Enfin, le passé est le passé et, à défaut d’avoir un tel crabe dans l’équipe nationale, on se consolera en en dégustant dans nos assiettes, accompagné de mayo maison et d’un délicat vin blanc.

On aura compris (si, si, je vous assure) que Kani Goalkeeper est un nanar assumé et rigolo. Il faut dire que son réalisateur est devenu le spécialiste du genre : le Poulpe catcheur,  le Koala chef d’entreprise ou encore le Chat  pro des ramens, autant de chefs-d’œuvre dans lequel un animal (une marionnette ou un mec dans un costume WTF) va essayer de percer dans un domaine, prétexte à aborder sous un jour parodique les dramas fleur bleue, le business à la japonaise, les médias et le divertissement. Ça a le mérite à chaque fois de ne pas durer trop longtemps (bien que ce soit court, on sent tout de même les longueurs) et de dispenser quelques scènes ou quelques plans qui maintiennent l’éveil des zygomatiques :

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Kani faisant de la balançoire en compagnie de son amoureuse !

Bon enfin bref, mon traitement de texte m’indique que j’en suis à 785 mots, on va pas non plus s’éterniser hein ! Tout cela m’a a ouvert l’appétit et je crois qu’aller chercher à gros tourteau à mon carrouf’ a tout d’une bonne idée pour bien entamer le W-E.

A noter tout de même dans le cast la présence de l’inénarrable Naoto Takenaka, de la gravure ido Sayaka Tashiro et des AV idol Nao Oikawa et Aya Koizumi. Si après ça on dit que mon film sent le crabe moisi, j’y comprends queud !

4/10 (note évidemment relative pour ce genre de film)

Sweet Whip (Takashi Ishii – 2013)

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Takashi Ishii ou un petit dernier pour la route. Point d’alcool ici, je veux bien sûr parler d’un pinku avant d’aller œuvrer du côté des yakuza eiga (avec une suite à l’excellent Gonin). On ne va pas s’en plaindre, surtout lorsqu’on est assuré d’avoir dans le rôle principal la sculpturale Dan Mitsu. Après, il faut malheureusement bien reconnaître que le problème est que l’on est assuré aussi d’avoir un cocktail sexe et bottes de cuir qui sent le réchauffé et pouvant sans problème se vautrer dans la complaisance et le ridicule. Ça ne rate pas, on a droit à toutes la panoplie, des menottes au shibari en passant par le fouet, la cravache, la cire de bougie et l’élégant écarte-bouche. Ajoutez à cela du foursome, du client pervers dégénéré et de la dominatrix de pacotille très « Ilsa monte une boite SM à Kabukicho », et vous aurez compris que Sweet Whip est peut-être à éviter d’urgence.

Toute cette imagerie cheap de bondage est en effet le principal point négatif du film. Et c’est bien regrettable car le temps de quelques scènes, Ishii parvient à donner à son érotisme une certaine originalité. Ainsi cette scène où le personnage de Dan Mitsu, une femme chirurgienne œuvrant au service gynécologie de son hôpital, se dévêt et s’affuble de vêtements SM… dans la chambre de sa propre mère  qui est en phase terminale.

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J’ai apprécié aussi ce court moment où l’on voit la Mitsu, nue et un verre de vin rouge à la main, quitter son douillet appartement de femme au-dessus de tout soupçon pour aller contempler de son balcon la ville dans les ténèbres où se jouent de bien étranges pulsions. Ishii est parfaitement capable de magnifier le corps de ses actrices, de susciter le malaise sans avoir recours à la grosse cavalerie.

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Mais voilà, son péché mignon, et ce depuis l’époque où il était mangaka, c’est la complaisance. Le spectateur est donc quasi assuré de voir infligé de looongues scènes de débauches et de tortures. Pas non plus de quoi tomber dans les pommes, on n’est pas dans la série des Guinea Pig mais enfin, ça lasse tout ça, ça lasse, et l’on regrette que les moyens techniques ne soient pas davantage au service d’une épaisseur psychologique.

Car l’histoire et les personnages ne sont pas sans intérêt, jugez plutôt :

Naoko, jeune femme médecin sans histoires a deux secrets. Le premier renvoie à son adolescence. Alors qu’elle revenait un soir du lycée, elle a été kidnappée et séquestrée par un homme qui l’a violée et torturée un mois durant, tout en lui vouant un amour inconditionnel. Elle s’en est sortie par miracle après l’avoir assassiné mais son retour à la maison n’a pas été celui escompté car sa mère lui a montré plus de distance que de chaleur après sa terrible épreuve. En revanche, touchée par la gentillesse de la femme médecin qui l’a auscultée pour le rapport de police (scène assez glaçante), elle se décide elle aussi à devenir médecin pour apporter du réconfort aux gens.

Tout va bien sauf que Naoko a un deuxième secret connecté au premier. Quoique sans affection pour son tortionnaire (elle insiste sur le fait qu’il n’y a eu pour elle nul syndrome de Stockholm), elle a une petite madeleine qu’elle aimerait bien retrouver : le subtil plaisir qu’elle ressentait lorsqu’elle se faisait fouetter. Aussi, lorsque la nuit tombe, Naoko se transforme en Serika et rejoint un club SM pour essayer de retrouver ces sensations. Le problème est qu’un soir, alors que sa vieille mère est sur le point de décéder dans une chambre d’hôpital, elle se retrouve coincée avec un client sadique à souhait qui semble décidé à la tuer…

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Le 2ème client du film, joué par Naoto Takenaka, un habitué de la filmo d’ishii.

La structure n’est pas inintéressante. On commence par la vie sans histoire de Naoko comme femme médecin avec en parallèle des flash-backs sur son traumatisme originel, le tout avec une voix off féminine qui raconte à la troisième personne avant de reconnaître qu’elle est cette jeune femme qui s’est fait violer. Globalement, le spectateur échappe à une tentation de faire dans du crapoteux de performance avec des scènes longues à souhait. Le spectateur sait qu’elle reviendra chez elle couverte de sang après avoir tué son ravisseur, mais il ne saura pas comment. Ce sera le premier effet d’attente…

Arrive la deuxième partie avec la révélation de la vie nocturne de Naoko/Serika. Et là, ça se gâte un peu. Si certaines compositions d’images peuvent susciter un plaisir d’esthète, il faut bien reconnaître que l’on est souvent dans un érotisme qui tache et qui peine à refréner l’envie du spectateur à appuyer sur la touche fast forward de sa télécommande. Après, lorsqu’arrive le troisième client (un ridicule quinquagénaire réputé être un « vrai » sadique – wow ! on a peur) et que l’histoire semble se répéter (échapper à un fou pour retrouver môman), le récit retrouve un intérêt et le spectateur se demande si Naoko, en poussant au maximum ses expériences et avec son désir de retrouver sa mère, va finir le film plus apaisée qu’elle ne l’a commencé. Las, le film se terminer sur une pirouette aussi inexpliquée qu’imbuvable…

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By the way, qu’en est-il des talents d’actrice de Dan Mitsu ? Difficile de juger. Quand elle ne parle pas, Ishii arrive à lui donner une présence indéniable. Quand elle parle, on reste sur sa faim puisque c’est un personnage déréglé qui plaque sur sa personnalité une manière d’être, une manière de parler qui sonne faux. Du coup on se retrouve avec une actrice qui joue mal, même s’il semblerait que cela ait été le but. Il faudra attendre d’autres films pour se faire une opinion.

Je peux comprendre l’argument qui consisterait à dire « Ishii, c’est pour tout cela qu’on l’aime ». La fesse facile, le coup de cravache appuyé, les miches violemment palpées et tout le toutim. Pousser le corps d’une gravure idol dans ses derniers retranchements érotiques, le tout avec des moyens techniques évidents, n’est en soi pas critiquable. Mais l’on peu regretter aussi que cela soit aussi synonyme de logorrhée esthétique alors que le film présente ici et là une volonté de davantage jouer sur la psychologie des personnages. A tout prendre, plutôt que la cire sur les tétons de Mitsu, je préfère le moment d’hésitation de sa cerbère dominatrix, alors que son client lui demande avec insistance d’échanger les rôles avec Naoko/Serika. La tentation du gouffre, l’hésitation avant de s’y engouffrer plutôt que le claquement artificiel, boosté par le DTS, de la cravache de pacotille sur l’épiderme rebondi d’une bijin à la Dan Mitsu. Les affres plus que le foutre.

5/10

Tokyo Fist (Shinya Tsukamoto – 1995)

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S’il y a un thème que Tsukamoto s’est plu à traiter dans ses films, c’est bien celui de l’aliénation. De Tetsuo au récent Kotoko, elle est quasi omniprésente, prenant des expressions diverses et inégales mais toujours étonnantes. Ainsi ce Tokyo Fist qui n’est pas un film porno mais un film sur la boxe, ou plutôt, sur l’art de mettre son corps à rude épreuve.

Dans cette histoire, on suit les rapports tumultueux d’un trio infernal. Tsuda (interprété par Tsukamoto lui-même) est un salary man sans histoire qui vit dans un appartement avec Hizuru, belle jeune femme longiligne et tout de blanc vêtu :

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Un jour, il rencontre par hasard un ancien camarade devenu boxeur,  Kojima (joué par le frère de Tsukamoto). Rien de spécial si ce n’est que le jeune homme a tendance à s’incruster un peu trop souvent chez le couple. Et ça dérape sérieusement lorsqu’il fait croire à Tsuda qu’il a fait l’amour à Hizuru en son absence. Tsuda prend aussitôt une décision : il va devenir lui aussi boxeur pour lui faire payer et reconquérir Hizuru qui entre-temps est inexplicablement partie vivre avec Kojima.

L’histoire paraît simplette et pourtant, traitée par Tsukamoto, elle est absolument passionnante de par ses choix radicaux de mise en scène et cette manière de confronter un milieu urbain oppressant à la volonté des personnages de se concrétiser dans quelque chose qui va permettre de se sentir vivant. Comme dans Tetsuo, Tokyo Fist présente en effet des êtres foncièrement mal dans leur peau, bouffés par un environnement urbain tentaculaire. Dès les premières minutes, en une succession de plans très courts, Tsukamoto nous fait ressentir la vie exténuante de Tsuda qui finit en nage les 5 premières minutes.

Et tout le long du film des plans nous montreront souvent les trois héros statiques dans différents points de la ville comme pour souligner l’implacable pesanteur de la ville et la difficulté à s’en extraire :

Oppression de la vie professionnelle (ou au foyer dans le cas d’Hizuru) qui doit se frotter au rythme sans âme de cet environnement donc. A côté de cela on pourrait croire que la vie privée va forcément constituer un petit îlot de détente salvatrice. Il y a un peu de cela mais là aussi, force est de constater que ce n’est pas pleinement satisfaisant. L’appartement bleuté de Tsuda et d’Hizuru apparaît vide, aseptisé, à l’image de leurs relations de couple. Jouée par Kaori Fujii, Hizuru est belle, indéniablement. Mais d’une féminité éthérée, presque irréelle. Grande, longiline, plate, vêtue seulement d’une robe blanche, elle semble correspondre à un fantasme de Tsuda (c’est d’ailleurs lui qui a acheté la robe), celui d’une femme parfaite, protégée du maelström du monde extérieur en restant la journée durant dans son appartement à attendre son compagnon. Essaye-t-elle de lui faire la surprise d’un encart publicitaire où elle apparaît un peu plus sexy…

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… que Tsuda lui arrache le magazine des mains, lui jetant d’un ton hargneux qu’elle a l’air d’une idiote sur la photo.

Ouvre-t-elle la porte à Kojima pour attendre sagement son mari en sa compagnie que Tsuda la met en garde que les hommes sont des loups et qu’une femme comme elle court un risque certain à ouvrir au premier venu.

Bref dans la première partie du film, la vie de Tsuda est désespérément lisse, lisse comme la surface des immeubles qu’il arpente à longueur de journées pour essayer de vendre des assurances, lisse comme sa vie professionnelle sans surprises, lisse comme la poitrine de sa femme parfaite, immaculée. On ne les verra d’ailleurs pas faire l’amour. Lorsque Tsuda évoque la dernière fois qu’ils l’ont fait, ils sont bien en peine de se rappeler à quand cela remonte. Hizuru et Tsuda forment le couple de Japonais modernes : Monsieur travaille, Madame attend sagement, le tout sexless et dans l’attente d’on ne sait quelle image du bonheur. D’une certaine manière, ils sont morts.

Tout change avec l’arrivée de Kojima mais aussi un petit événement qui survient dans la rue :

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Alors que de nombreux plans nous ont montré Tsuda vaquant à ses occupation dans un Tokyo ultra-urbanisé et désincarné, Tsuda tombe sur le cadavre d’un chat hideusement rongé par les vers. Tsuda sera effrayé par cette vision et s’enfuira ventre à terre. Sans doute parce que ces vers grouillants peuvent évoquer la condition de tous ces êtres qui grouillent dans la mégalopole pour essayer de subsister. Mais aussi, plus simplement, parce que ce cadavre lui renvoie l’image de la mort, idée à laquelle il n’a plus le temps d’être préparé puisque totalement accaparé par la frénésie de son mode de vie. Dès lors un changement se fait, changement qui va contaminer l’ensemble des trois personnages. Autrefois zombis, rongés de l’intérieur par le pouvoir mortifère de leur environnement, ils vont essayer de vivre. Mais voilà, qu’est-ce que vivre dans l’univers de Tsukamoto ?

C’est ça :

Tsuda qui livre avec frénésie son corps dans d’innombrable séances d’entrainement afin d’infliger une raclée à celui qui lui a volé sa femme. Signalons que l’approche de la boxe, pour irréaliste qu’elle soit, donne lieu à de petits chefs d’œuvre de scènes frénétiques.

Ça :

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Sans trop révéler la scène, disons que Kojima ira aussi loin que Tsuda dans la mise à l’épreuve de son corps.

Enfin ça :

Du simple perçage d’oreille pour porter une boucle à l’inclusion de barres de fer dans la peau (sans oublier les tatouages), Hizuru n’a de cesse elle aussi de mettre son corps à rude épreuve. Autrefois figée dans un corps quasi asexué que son mari refusait de voir découvert dans un magazine, elle tombe dans l’ivresse de transformer ce corps. A cette transformation physique s’accompagne un changement psychologique : en voulant à Tsuda de ne pas l’avoir crue lorsqu’elle lui assurait qu’elle n’avait pas couché avec Kojima, elle est devenue dure, sorte de femme fatale  fascinée à l’idée de voir deux mâles se déchirer pour elle dans la boxe. Tout cela ajoute un côté primitif, tribal, à l’intrigue. Les tatouages (le champion que Kojima affrontera à la fin a d’ailleurs l’habitude d’ajouter un tatouage à son biceps à chaque adversaire vaincu), les piercings, la femelle qui attend que le guerrier le plus fort gagne avant de jeter son dévolu : dans cette société faite de bitume, les trois personnages opèrent finalement un retour exacerbé aux sources de la civilisation afin de redécouvrir le sens de deux notions qu’ils n’avaient plus le temps de comprendre : la vie et la mort.

Après, ce voyage en arrière est-il synonyme de succès ? C’est tout la question. Tsukamoto termine avec deux plans, l’un montrant le visage extatique d’Hizuru donnant à penser que les multiples transformations de son corps ont donné lieu à une révélation, l’autre montrant Tsuda dans une attitude faisant écho à l’un des tout premiers plans :

Tsuda a repris sa vie de salary man. Défaite donc ? Sans compter qu’il a dorénavant un œil mort, conséquence d’une vilaine blessure lors d’un combat, son visage est étrangement lisse, ne laissant pas passer la moindre goutte de sueur, et il arbore un étrange sourire. On peut lui trouver des allures d’un être décérébré, finalement vaincu par son environnement. Mais on peut aussi y voir le retour d’un petit employé désormais sans illusion sur ce qui l’attend. D’une certaine manière, il est plus fort. Plus heureux ? C’est une autre question, la joie faisant assez peu partie du vocabulaire de Tsukamoto…

Pour le lecteur qui n’a jamais vu de films de Tsukamoto, qu’il soit prévenu que Tokyo Fist constitue une entrée en matière forcément coup de poing. Pas aussi hallucinant que Tetsuo, mais plus accessible et tout aussi fascinant. Par le fait qu’il utilise la couleur, on le préférera à Tetsuo 2. Dans tous les cas, ces premières œuvres enfiévrées sont remarquables en ce qu’elles ont d’emblée porté Tsukamoto à un sommet créatif. On ne dira pas que la suite n’a été qu’une longue descente, le réalisateur ayant su ne pas se répéter et livre des films vraiment intéressants, mais à ce moment des années 90, difficile de nier que la mouvance punk, alors que Sogo Ishii s’en détachait de plus en plus, n’ait pas trouvé en la personne de Tsukamoto un magnifique ambassadeur, peut-être son meilleur.

8/10

Toyko Fist se trouve chez Studio Canal dans une édition double comprenant aussi Bullet Ballet.

Si lire des sous-titres anglais ne vous effraie pas, allez plutôt du côté des Anglais de Third Window Films qui ont concocté une édition blu-ray de toute beauté.