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Jouer du Schubert à Karuizawa au coin du feu

Maki, Suzume, Iemori et Beppu se rencontrent un jour par le plus grand des hasards dans un karaoké. Ils ont un point commun, ils jouent tous d’un instrument à cordes. Aussi, comme le courant passent entre eux, décident-ils de se lancer dans la formation d’un quartet. Pour répéter, ils décident de se rejoindre le plus souvent possible dans la belle maison que possède Beppu à Kuruizawa. Assez vite ils sont embauchés par un restaurant pour animer des soirées. Tout va bien donc, même si un certain soupçon pèse sur le passé de Maki (et que les autres membres n’ont pas l’air tous très clairs non plus)…

Deux choses frappent tout de suite l’esprit dans ce drama de 2017 : la neige et les acteurs. Souvenir de Liquid, excellent mini-drama sur un homme reprenant une distillerie familiale pour faire du saké. L’histoire se passait en plein hiver et ce n’était pas le moindre des aspects qui permettait de se lover confortablement dans son canapé pour apprécier le spectacle. C’est un peu la même chose avec Quartet. C’est tout bête mais entendre ces quatre musiciens bavarder au chaud tout en jouant du Schubert tandis qu’un tapis de neige recouvre la campagne de Karuizawa, j’ai aimé. Ne manquait plus que quelques scènes dans le bassin extérieur d’un onsen et je claquais le 10/10 au drama (ce sera peut-être pour un autre drama que j’évoquerai bientôt).

Mais plus que la neige, il y a surtout les acteurs en général, et ceux composant le quartet en particulier. On retrouve ainsi l’excellent Ryuhei Matsuda vu dans Mahoro Ekimae ou the Scythian Lamb, Issei Takahashi et surtout les deux femmes du quatuor, Takako Matsu et Hikari Mitsushima.

Le « surtout » fonctionnera peut-être moins bien pour une spectatrice. Mais pour un spectateur, ce choix est la petite touche qui achève de faire fondre le cœur qui, avec la neige et la musique, n’en demandait pas tant. Ainsi le beau visage de Takako Matsu, 41 ans, jouant le personnage de Maki, cette femme qui cache peut-être un lourd secret. Ce secret est donné dès le premier épisode : un jour, son mari a disparu de son appartement sans laisser de message. On pense qu’il est parti pour refaire sa vie ailleurs. Mais la mère de ce dernier pense qu’il s’agit peut-être d’un assassinat par sa femme. D’où l’ambivalence du personnage qui connaîtra un peu plus tard un sort… pas non plus tragique mais peu agréable. Bref la vie n’a rien eu d’un fleuve tranquille pour cette femme qui a malgré tout su consolider une certaine fragilité en faisant preuve de volonté. On ressent joliment  cette fragilité et cette volonté dans le jeu de Matsu dont le personnage est un peu la colonne vertébrale du quartet. Et quand en plus l’actrice est une bijin à la beauté intacte du haut de ses 41 berges, on se love encore plus de plaisir dans son canapé. Chacune de ses apparitions donne l’impression d’un délicieux toffee sorti d’une boite de chocolat. Quand son visage apparaît de face et en gros plan, le temps s’arrête et on déguste.

Et ce qui est bon, c’est qu’il n’en va pas autrement de Hikari Mitsushima, jouant Susume la violoncelliste. Elle aussi a eu un passé délicat, et encore plus que Maki chan, c’est une jeune femme bien fragile. Cette douceur et cette fragilité, on a donc choisi de l’offrir à Mitsushima, autrement dit à l’actrice qui a joué ce personnage culte dans le cœur des amateurs de Sion Sono :

Eh oui, la farouche Yoko, c’était elle ! Huit années ont passé depuis ce rôle, Matsushima a dorénavant 32 ans, le visage est moins rond, plus allongé, les légères origines métis (sa grand-mère était franco-américaine) un peu plus prononcées : le toffee est là aussi des plus appréciables, surtout lorsqu’elle sourit (ce qu’elle fait souvent dans le drama). Je pourrais donner un screenshot ou vous parler des plis autour de la bouche, des paupières inférieures qui se gonflent légèrement pour donner un caractère fatigué et langoureux à ses beaux yeux mais je renonce car l’article a depuis trop longtemps tourné en un de mes articles « bijin de la semaine ».

Les deux actrices sont à couper le souffle, et l’ensemble des personnages fonctionne à merveille dans la complicité de leurs liens. On suit l’évolution du quatuor en se disant qu’il y a bien des couples qui vont se former, même s’il apparaît que ce qui unira définitivement les quatre est avant tout une Amitié majuscule. Quartet est drôle, touchant, délicieux comme le sourire de Mitsushima, beau comme le visage de Matsu. Un drama à sa mater d’urgence avant que l’hiver ne s’achève.

8/10

A noter un générique de fin pas dégueu :

Des agneaux doux comme des prisonniers

The Scythian Lamb
Hitsuji no Ki (羊の木)
Daihachi Yoshida – 2018

Histoire de faire des économies, le gouvernement tente une expérience en choisissant d’abréger la détention de quelques prisonniers sélectionnés. Une condition toutefois : ils doivent s’insérer et rester dix ans dans la petite ville de Uoboka, ville où « les gens sont gentils et le poisson excellent », dixit Hajime Tsukisue, le fonctionnaire chargé de surveiller que tout se passe bien pour les six ex-criminels dont il a la charge…

 

Adapté d’un manga au graphisme particulier de Tatsuhiko Yamagami et Mikio Igarashi, The Scythian Lamb propose une histoire sur le thème de la réinsertion sur fond de vieille légende, avec cet agneau de Scythie (ou « agneau tartare »). Rapidement pour expliquer, cet animal/végétal consiste en une plante d’où poussent des agneaux au bout de ses tiges. Alors qu’elle est chargée de nettoyer une plage, Mikako (une des six) tombe un jour sur une petite plaque émaillée représentant cette créature :

Au spectateur alors de comprendre que ces agneaux sont évidemment ces six ex-criminels à qui l’on demande d’évoluer brutalement dans un terreau qu’on leur a imposé tout en devenant de parfaits agneaux. Assez vite, ils vont s’apercevoir que ce n’est pas gagné. Ainsi Shigeru Ono, ancien yakuza et dont la tronche balafrée ne laisse aucun doute sur son pedigree. Il va avoir tendance à faire le vide autour de lui, d’autant que la ville d’Uoboka a la particularité de n’avoir aucun yakuza. C’est dommage pour lui car il a la réelle volonté de tourner la page de son tumultueux passé. Il aura néanmoins la chance de tomber sur une employeuse bienveillante et sans doute un brin amoureuse.

Avenir très incertain aussi pour Katsushi, archétype du criminel endurci parfaitement capable de tomber dans la récidive. Sourire carnassier en bandoulière, il s’ennuie de son boulot de marin pêcheur et attend le bon moment pour transporter de la drogue et commencer ainsi son règne de chef yakuza dans une ville qui en est dénuée.

Par contre, la réinsertion se passe mieux pour la jolie Rieko :

Et l’insertion n’est pas que linguale.

Employée dans une maison de retraite, elle tombe amoureuse (et c’est réciproque) d’un de ses pensionnaires qui n’est autre que le père de Tsukiuse. Celui-ci enjoindra la bijin de bien vouloir oublier son père (d’autant qu’elle est allée à prise à couse d’une sombre histoire d’étranglement orgasmique durant un coït), mais ce dernier ne l’entendra pas de cette oreille, insistant pour garder près d’elle sa bijin (par ailleurs interprétée par une bikini idol).

Enfin, il y a Ichiro Mayakoshi, le seul à affirmer qu’il aime cette ville et qu’il s’y plaît. Difficile de dire si c’est sincère ou si ce n’est qu’une façade pour convaincre les autres ou se convaincre lui-même que tout va bien pour lui. Il est en tout cas celui qui paraît le plus à l’aise pour recommencer une nouvelle vie. Dans la rue, il plaisante avec des gosses, il s’intéresse au groupe de rock monté par Tsukiuse et la belle Fumi, il s’achète d’ailleurs une guitare pour essayer d’en faire partie. Enfin il arrive à se faire un ami de Tsukiuse, à sortir avec Fumi (au grand dam de Tsukiuse) et à repousser les propositions yakuzesques de Katsushi pour transporter de la drogue. Ajoutons aussi qu’il participe activement au matsuri d’Uoboka, parfait exemple d’insertion socio-culturelle réussie d’un nouvel arrivant.

Bref, tout roule pour lui même si le spectateur ne peut s’empêcher de lui superposer cette image d’agneau tartare. Avec le physique particulier de l’acteur Ryuhei Matsuda (l’impassible Gyoten dans Mahoro Ekimae Tada Benriken), difficile d’en être autrement. En apparence, Ichiro est doux comme un agneau. Il évolue parfaitement, bien rattaché à sa tige tutélaire qu’est Tsukisue. Mais qui est-il réellement ? On sait qu’il a purgé une peine de prison à cause d’une dispute dans la rue qui a mal tourné. Un autre aspect de son passé fera apparaître une dangerosité plus inquiétante, tout comme d’autres faits tragiques qui vont survenir dans la ville. Et pourtant, difficile de voir en lui un vrai criminel tant les circonstances qui accompagnent ces nouveaux faits ne sont pas forcément entièrement de sa faute. Il y a un peu de la fatalité chez ce personnage, rappelant celle que connaît un autre animal légendaire, à savoir le bouc émissaire. Sur un plan socio-culturel, on l’a dit, il a réussi son insertion puisqu’il a participé au matsuri local, visant à accompagner, lors d’une procession, le terrible Nororo, dieu maléfique qui descend de sa falaise une fois de l’année pour se promener dans les rues de la ville :

Les habitants sont alors tenus de rester calfeutrés chez eux et à ne surtout pas ouvrir leur fenêtre pour regarder leur dieu. Car s’il lance son regard sur celui qui se permet de le regarder, gare à ce dernier ! Or, c’est justement ce que fait Ichiro à la fin de la procession lorsqu’elle est brutalement interrompue par des trombes d’eau. Il le regarde fixement, manière de provoquer qui sous-entend que sa volonté de s’insérer n’est peut-être pas aussi sincère qu’il le prétend. Le sort qu’il connaîtra à la fin du film sera particulièrement ironique et tragique.

On sortira d’ailleurs un peu circonspect sur la morale de l’histoire. On pourra avoir l’impression que pour réussir une insertion dans la société, il faut être le plus commun possible, gommer toutes ses aspérités intérieures, suivre le mouvement bref, être un mouton autant de Scythie que de Panurge. Néanmoins, ce que fait à la fin Mikako avec la plaque trouvée sur la plage témoigne aussi d’une certaine lucidité vis-à-vis de son sort. Elle s’insère, connaît une vie sans doute banale, mais au moins elle garde dans l’intimité de sa maison un signe lui rappelant ce qu’elle est… et peut-être aussi ce que tout un chacun, ex-prisonnier ou non, est dans cette société contemporaine. Signe discret d’intelligence que d’autres n’ont pas. Ce sera le cas de Shigeru qui succombe symboliquement au selfie avec sa petite amie employeuse, alors que la statue du Dieu Nororo sort de l’eau dans le port, tirée par une grue. Pouvoir lénifiant d’une insertion sociale réussie. Un métier, une épouse, des selfies. Que demander de plus ?

7/10

Mahoro Ekimae Tada Benriken (Tatsushi Omori – 2011)

A Mahoro, quartier imaginaire de Tokyo, Tada est le propre patron de sa minuscule entreprise de benriya, c’est-à-dire qu’il est un homme à tout faire qui offre essentiellement ses services pour de menus travaux de réparation, d’entretien, mais aussi parfois pour des tâches plus surprenantes, comme par exemple garder un chihuahua afin de lui trouver un maître. Un jour, Tada rencontre un ancien camarade de classe, Gyouten. Les deux personnages, ayant maintenant la trentaine et tout deux divorcés, vont peu à peu tisser une amitié solide malgré des personnalités très contrastées. L’entreprise de benriya possède maintenant un employé, de quoi brillamment s’acquitter des boulots que les bonnes gens de Mahoro vont leur soumettre. Enfin normalement…

M’étant récemment maté l’excellent drama Hello Harinezumi !, j’ai eu envie de voir autre chose avec l’acteur Eita et si possible réalisée par Hitoshi One, scénariste du drama et réalisateur que j’ai récemment découvert avec SCOOP! et l’adaptation live de Bakuman.  Mahoro Ekimae Tada Benriken n’a pas été réalisé par lui mais a au moins Eita dans le rôle principal. Et surtout, voir ce film permet de se lancer dans le visionnage du drama qui en est la séquelle, drama quant à lui réalisé par One. En attendant de le découvrir, je me suis donc plongé dans l’histoire de cette improbable société de dépannage avec ses deux membres relativement impassibles mais sympathiques, et qui ne tardent pas à se montrer touchant en racontant leur passé d’écorchés vifs.

Le film est à l’image de la démarche de Gyouten : lancinant. Mais ce n’est pas forcément un défaut. Après tout, le quartier de Mahoro est présenté comme un quartier qui n’a rien pour lui. Trop loin de la plage ou de la montagne, c’est un espace urbain comme tant d’autres au Japon et dont les habitants se contentent finalement volontiers. Ils peuvent parfois le quitter, mais comme aimantés par leur lieu d’origine, ils finissent toujours par y revenir. Il ne faudra donc pas y chercher de l’extraordinaire. Mais on y trouvera parfois un ordinaire attachant et intéressant. C’est ce que vont découvrir les deux comparses au gré de leurs déambulations à pied ou à bord de leur miteuse camionnette. Et la galerie de personnages qu’ils rencontreront leur permettra de se livrer, de se libérer de leurs plaies tout en forgeant un peu plus cette amitié incongrue.

Le film est plaisant, les personnages plutôt attachants, mais on pourra aussi trouver qu’il manque quelque chose pour qu’il soit un très bon film. Pour ma part, c’est peut-être une durée mal maîtrisée et un ton finalement un peu trop sérieux, malgré le rire sarcastique que Gyouten ne manque pas de régulièrement faire entendre. Et c’est là que j’attends de pied ferme le drama d’Ono. Sur le format d’épisodes de trente minutes, et surtout si l’on y retrouve la bonne humeur communicative de Rivers Edge Okawabata Detective Agency et de Hello Harinezumi !, il y a assurément moyen de prendre beaucoup de plaisir aux déboires de cette benriya de bras cassés. Une chose est sûre : il y aura au moins plairir à voir le générique de fin, générique mis en musique par l’excellent Shintaro Sakamoto :

6,5/10

Avant que nous disparaissions (Kiyoshi Kurosawa – 2017)

Narumi a bien du mal à retrouver son mari Shinji dans cette loque qui lui est revenue un jour à la maison. Non content d’avoir perdu la mémoire, son intelligence semble avoir terriblement régressée. Pendant ce temps une lycéenne pénètre dans une maison et y massacre une famille tandis qu’un journaliste rencontre un étrange jeune homme qui lui confie qu’il est un extra-terrestre et qu’il doit, en compagnie de deux autres complices, envahir la Terre…

 

散歩する侵略者 (Sanpo Suru Shinryakusha)

Le titre original, Sanpo Suru Shinryakusha, est bien plus raccord avec ce que montre le film, que le titre français, plus trompeur. « La promenade des envahisseurs », tel est en effet le programme qui attend le spectateur deux heures durant, avec ce film construit sur un rythme lent (avec tout de même quelques brèves scènes d’action rappelant qu’entre-temps il y a eu Seventh Code et Beautiful New Bay Area Project) et se focalisant sur trois personnages d’envahisseurs collectant tranquillement des informations sur notre monde, sur notre humanité. Comme beaucoup d’œuvres sur le thème de l’invasion extra-terrestre (on songe à L’Invasion des profanateurs de sépultures, de Don Siegel, mais aussi au remake de Kaufman, avec le terrain de jeu urbain), la disparition de l’humanité paraît inéluctable – et presque jouissive. A moins d’un miracle (cf. la fin de la Guerre des Mondes, de Wells), les personnages de ces histoires auront bon s’agiter dans tous les sens afin de contrecarrer les plans des envahisseurs, il y a comme une fascination malsaine du lecteur/spectateur à assister « en direct » à l’effondrement programmée de notre humanité en dépit des efforts des personnages principaux (1). Effondrement qui a d’ailleurs commencé bien en amont. L’amateur de la filmographie de Kiyoshi Kurosawa (voir les nombreuses critiques de ses films sur BdJ) sait bien que ses représentations de notre monde ne baignent pas dans l’optimisme. Déjà, dans Kairo, le réalisateur avait exploité le thème de la fin du monde par le biais des machines, des ordinateurs, réduisant peu à peu les hommes à des êtres fantômes voués à disparaître. Dans Cure, le spectateur était plongé dans un japon urbain humide et dépressif, à la poursuite d’un tueur alignant les victimes simplement par un tour de passe-passe psychologique. Dans Tokyo Sonata c’était une famille en pleine décomposition, dans Licence to Live, un jeune homme se retrouvait après dix ans de coma dans le corps d’un jeune homme de 24 ans mais avec l’esprit d’un adolescent de quatorze (le personnage de Avant que nous disparaissions, Shinji, peut d’ailleurs y faire songer), etc. Bref, dès les premières minutes du film, et je dirais même si on n’a pas forcément l’habitude des thématiques abordées par Kurosawa, on sent que l’on est dans un monde policé, sans doute trop, cachant d’innombrables tares (on apprend dès le début que Shinji a sûrement découché avec une collègue de travail).

Narumi et Shinji. On retrouve le motif du vêtement rouge, souvent porté chez Kurosawa par des personnages de fantômes. Shinji, dont la personnalité a été « avalée » par une entité extra-terrestre, peut effectivement faire office de fantôme. Mais sans révéler la fin, il apparaîtra que le personnage laissera peu à peu apparaître une lueur  d’espoir.

Photographiquement, on a cette image caractéristique de Kurosawa depuis quelques films : une image lisse, peu contrastée, baignant dans une lumière douce. C’est une image très éloignée de celle, plus sombre et rugueuse, des premières œuvres. Il en résulte un effet contradictoire, présentant un univers à la fois rassurant mais en même inquiétant de par cet aspect terriblement lisse, sans aspérités. Parfois, on aperçoit dans les rues que cette image nous montre, des silhouettes. On hésite entre ce mot et « êtres », « ères » ou encore « formes humanoïdes », à moins que le meilleur terme ne soit finalement « personnes ». Ce sont des personnes que l’on aperçoit, mais qui ne renvoient justement à « personne », ce sont des sujet à la fois physiquement visibles et intérieurement vides. A tel point que l’on se demande parfois si ces trois extraterrestres parfois incongrus dans leur manière d’être ne sont pas plus humains que les humains eux-mêmes. Lorsque l’un des trois envahisseurs se fait méchamment renverser par une voiture, la réaction, ou plutôt la quasi absence de réaction de la foule aux alentours est significative de cette humanité qui n’en est plus vraiment une et qui court à (qui a déjà commencé à courir à) sa perte.

Au milieu de ce marasme général, on ne peut pas dire que les personnages principaux d’humains cherchent à être des résistants ou encore des sonneurs d’alertes comme dans les films de Siegel et de Kaufman. On a ainsi un personnage de journaliste très ambivalent, à la fois gêné par le projet des envahisseurs, et décidé à les suivre servilement afin d’obtenir son scoop. Quant à Narumi, elle semble se foutre pas mal de l’avenir de l’humanité, toute préoccupée qu’elle est par l’amélioration de son couple. Si elle est d’abord courroucée par le catastrophique changement de personnalité de son mari, l’évolution positive de ce dernier, au fur et à mesure qu’il acquiert des connaissances (je vous laisse la surprise des moyens qui lui permettent cette acquisition), lui fait totalement changer son regard sur son mari. C’est que tout à coup, elle se retrouve avec un mari qui ne cherche pas à dissimuler et qui va même jusqu’à prendre plaisir aux bons petits plats qu’elle lui prépare ! On est face à un individualisme triomphant qui préférera un bonheur bref et factice plutôt qu’une existence plus longue mais engluée dans une société tout aussi factice.

Quelques secondes avant la fin du monde ? La scène m’a fait penser à Take Shelter, de Jeff Nichols, autre film sur le thème de l’apocalypse ayant pour personnages principaux un couple en proie à des problèmes.

Reste que (SPOIL!) le film ne se termine pas négativement. Il y a dans Avant que nous disparaissions comme quelque chose d’une oeuvre synthèse, qui puise dans toutes les thématiques de l’oeuvre de Kurosawa, qu’elles soient pessimistes ou optimistes. Si Tokyo Sonata était sombre sous bien des aspects, le film ne terminait pas moins sur une stupéfiante – et mémorable – lueur d’espoir. Par la suite beaucoup de ses films ont évoqué l’amour comme un sentiment persistant, capable de survivre à tout et de permettre à l’homme de donner un sens à sa vie. Ce sera en gros l’idée à la fin, avec en prime la vision d’une humanité plus consistante, moins fantômatique. Cela reste encore fragile mais confirme un tournant plus positif pris par Kurosawa depuis Tokyo Sonata, même si des rechutes sont encore possibles (voir le sombre Creepy). Il serait intéressant d’ailleurs de comparer avec le dernier film de Kurosawa, Forebodding, lui aussi sur le thème des envahisseurs.

Sans être un chef d’oeuvre, Avant que nous disparaissions n’en est pas moins une bonne surprise, prenant en dépit de sa lenteur et solidement réalisé. A voir directement en salle (le film est visible en France depuis quelques semaines), les occasions de s’offrir de la pelloche japonaise étant devenues rares.

(1) Si le titre français n’est pas vraiment fidèle au titre original, il n’en est pas moins intéressant dans cette perspective, même si ce pessimisme affiché n’empêchera pas un de ces « miracles » à la toute fin.

7,5/10