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Le tueur, l’enfant et la toxico

Long est un redoutable tueur professionnel taïwanais. Il doit se rendre un jour au Japon pour exécuter un mafieux. Malheureusement, l’entreprise ne se passe pas comme prévu et blessé, dépouillé de son passeport, Long doit prendre son mal en patience avant de retourner à Taïwan. Se terrant en attendant des jours meilleurs dans un quartier désaffecté d’une petite ville, il fait la connaissance d’un jeune garçon qui le prend en sympathie. Mieux, des bonnes gens d’un quartier populaire à proximité décident d’aider cet homme mystérieux qui ne parlent pas leur langue mais qui sait concocter de merveilleux plats. A cela s’ajoute la mère du petit garçon, une prostituée toxicomane, qui refait surface et semble reprendre sa vie en main…

 

Mr. Long (ミスター・ロン)
Sabu – 2017

Je n’ai pas vu le précédent film de Sabu, Chasuke’s Journey, m’étant arrêté à son précédent Miss Zombie, et ayant découvert depuis Dead Run, sorti en 2005. C’est peut-être avec ce dernier que Mr Long a le plus d’accointances. On y retrouve cette vision d’un Japon pauvre et désaffecté, ce goût pour un héros maudit ayant du mal à s’extraire de son funeste passé, ainsi que la présence de bons samaritains qui vont aider le héros. Qui aura vu Dead Run, aura donc l’impression d’un air de déjà vu mais qui ne sera pas forcément préjudiciable puisque le film se démarque en empruntant une autre influence, celle des films de Kitano.

En effet, si le réalisateur de Sonatine désole par son absence depuis pas mal d’années (en espérant que cette absence ne soit pas définitive), on peut toujours se consoler en se disant que finalement, il y a eu Sabu pour combler un peu cette attente avec un film qui évoque aussi bien Sonatine que Hana Bi ou l’Eté de Kikujiro. D’abord à cause du personnage principal, ce Mr Long interprété par l’acteur chinois Chang Chen. Il est impitoyable, mutique, inexpressif, et fera aussi bien penser à nombre de personnages joués par Eastwood qu’aux personnages de flics et de yakuzas incarnés par Kitano. S’il n’est pas non plus invulnérable (l’homme sans nom d’Eastwood et les personnages de Kitano se prenaient eux aussi parfois des coups), il dégage une force qui, lorsqu’elle éclate, stupéfait par sa violence sèche et brutale. Le spectateur en aura d’ailleurs un aperçu dès la scène d’ouverture.

Après, ce n’est pas non plus un Golgo 13 tant il semble se détacher de ses activités de tueur. On retrouve ici l’errance ludique de Sonatine avec sa galerie de mafieux s’adonnant aux plaisirs des jeux de plage. Long n’ira pas à la plage mais au onsen avec sa nouvelle famille, le petit gamin, Jun, et sa maman en pleine rédemption, elle aussi déracinée (elle est chinoise) et indiscutablement la meilleure candidate pour une histoire d’amour que l’on espère pour ces trois personnages en quête d’heureuse stabilité. Dans le onsen, ils se baigneront, apprendront l’art de la poterie, mangeront de succulents plats, s’amuseront bref, prendront enfin le temps de vivre pleinement. Et hors du onsen, ce sera la même chose. La maman ex-pute et toxico, forcément un peu mise à l’écart, parviendra à créer un tissu social en fréquentant les excellentes gens qui ont pris Long sous leur coupe et qui ont incité ce dernier à utiliser ses talents culinaires sous la forme d’une échoppe de nouilles ambulante. Jun et sa maman seront de ses voyages dans la ville pour gagner sa vie, et y prendront plaisir. A cet instant Long n’est plus un tueur mais un marchand qui a été, dans un passé lointain, voire très lointain, un tueur.

Evidemment, comme pour Sonatine, le spectateur se doute que cet oubli de son passé n’est que momentané, que ce dernier refera surface à la fin dans un climax hyper-violent. Mais en attendant cela, le film baigne dans une sorte d’enchantement permanent qui n’est pas sans rappeler celui de L’Été de Kikujiro., en évoquant la relation entre l’ex-yakuza interprété par Kitano (Kikujiro) et l’enfant, Masao. Dans ce film, le vieux voyou était la tutelle magique qui, tout en menant le garçon à une révélation malheureuse (la découverte que sa mère a refait sa vie ailleurs), allait lui faire vivre un périple enchanteur fait de facéties, de jeux et de rencontres inoubliables. Dans le film de Sabu, Long comprend très vite la sinistre situation dans laquelle se trouve Jun, avec une mère aux abonnées absentes et camée jusqu’aux yeux. Contrairement à Kikujiro, il agira directement pour remettre la mère dans le droit chemin. Et s’il n’est pas aussi gouailleur que le personnage de Kitano, loin d’en faut, il possède un soupçon d’étrangeté comique (le T-shirt Perfume) qui le rend attirant aux yeux de l’enfant qui sera volontiers de l’aventure quand il s’agira de l’accompagner à des kilomètres avec son échoppe ambulante.

Mr Long en plein travail, sous le regard bienveillants, à gauche et à droite, de ses bons Samaritains.

Surtout, il y aura les rencontres qui vont permettre de compenser l’absence de chaleur de Long. Il s’agit de ce groupe de japonais, artisans ou ménagères, qui s’amourachent de cet étrange Taïwanais et qui font tout, absolument tout, pour l’aider à se remettre en selle. Il a besoin de nourriture pour préparer ses plats ? On lui apporte illico des kilos de viande ou de poisson. Il vit dans un taudis sans électricité ? Banco ! Tout le monde débarque pour faire des réparations, nettoyer et installer l’électricité, tout cela gratos. Ce ne sont pas les fées de La Belle au bois dormant ou la marraine de Cendrillon, mais ce n’est pas loin tant cette générosité paraît merveilleuse. Et pas de citrouille transformée en carrosse, mais une échoppe à roulettes qui va permettre à Long d’être le dieu de la nouille à l’endroit qu’il a choisi de se poster, juste à côté d’un temple, à des années lumières des rues dangereuses et néonisées de son Taïwan professionnel. Toujours en rapport avec Kikujiro, on retrouve aussi comme un écho avec la représentation théâtrale à laquelle participent ces personnes. Ils y interprètent des malfrats comiques, moyen de supplanter le réel tragique du trio (Long, Jun et sa mère), tout comme Masao, dans Kikujiro, revoyait en rêve toutes ses rencontres affublées de costumes de théâtre. Bref, les scènes avec ces excellentes gens agissent comme un baume salvateur dans les âmes de Long, de Jun, puis de sa mère, et vont donner lieu à de beaux passages dans lesquels Sabu parvient parfaitement à restituer d’un bonheur à la fois simple et hors du temps, comme lors de ce plan où la mère, après avoir terminé son sevrage, regarde tranquillement son enfant dormir :

Quant à Long, économisant chaque sou pour payer son retour à Taïwan prévu à une date précise, il préférera sauter le pas du bonheur familial du vendeur de nouilles même si, on l’a dit, le bonheur ne sera pas fait pour durer dans ce film. Après l’échec de Long lors de sa mission au Japon au début du film, on se doute que cet échec resurgira à un moment, comme on se doute que le maquereau qui a camé la mère de Jun reviendra lui aussi la persécuter.

A ce moment, on quittera L’Eté de Kikujiro pour revenir aux atmosphères de Sonatine et de Hana Bi, mais aussi à celles plus surréalistes des premiers films de Sabu. Ainsi la confrontation finale entre Long et tous les yakuzas, course improbable vers la boucherie qui m’a fait penser à tous ces héros de la filmo de Sabu qui se mettent à courir (Dead Run, Dangan Runner). Le film laissera au spectateur une ultime surprise. Certains ne l’ont pas aimé, la trouvant déplacée car très improbable, forcée. Mais ce serait oublier que le film avait déjà largement baigné dans une atmosphère improbable. Et là aussi, difficile de ne pas songer à un certain film de Kitano (ne disons pas lequel pour ménager la surprise). Sans doute un des tout meilleurs films de Sabu.

8/10

Dead Run (Sabu – 2005)

Shuji vit dans une petite ville atypique dans laquelle les habitants distinguent deux zones : le « shore » et le « offshore », nom donné à une zone autrefois recouverte d’eau puis devenue habitable mais dont on suppose qu’elle est habitée par des personnes moins argentées que celles habitant sur le « shore ». Ces derniers en tout cas ont tendance à les regarder de haut. En ce qui le concerne, Shuji vit une adolescence sans histoire sur le « shore », jusqu’au jour où son frère aîné supposé modèle est découvert en train de jouer au pyromane sur le offshore…

疾走 (Shisso, mot que l’on peut traduire par « sprint »)

Film incontestablement de Sabu mais film déroutant. Film de Sabu parce que ses personnages, comme tant d’autres de ses films, ont la bougeotte. Shuji et son alter ego féminin, la revêche Eri, ont pour passion la course à pieds. Les scènes où on les voit courir sont innombrables, la course étant un moyen de s’extraire à la fois de leur passé (cela concerne surtout la jeune fille) et de leur situation présente : Shuji, à cause de son frangin pyromane, va connaître les joies de l’ijime mais aussi celles de la famille en décomposition. Fuyant ses responsabilités vis-à-vis des actions incendiaires de son fils, le père quittera en loucedé la maison et la mère, désemparée envers les dettes à régler, ne fera pas mieux. Le vie sera donc bien rude pour Shuji qui, en attendant lui aussi de s’extraire de cette petite ville imbécile, trouve cet expédient du footing qui lui permet d’oublier son sort.

Footing matinal dans ce no man’s land qu’est le « offshore ».

Le footing trouve d’ailleurs son origine dans la scène inaugurale qui renvoie à un moment de son enfance. Alors qu’il vadrouillait seul en vélo sur le offshore, il est un jour tombé sur un couple assez peu glamour : une hôtesse et une petite frappe de yakuza connue sous le surnom de Demonken :

Ô joie ! il est interprété par Susumu Terajima.

Alors que la chaîne de son vélo a déraillé, le malfrat lui propose de mettre son vélo à l’arrière de sa camionnette et de le ramener à la ville. La course n’a rien d’une promenade : fonçant à tombeau ouvert sur la petite route tout en caressant l’entrecuisse de sa compagne, il fait subir à Shuji une course effroyable qui pourtant, loin de terroriser le gamin, fonctionne comme un élément révélateur lui montrant que l’on peut vivre différemment dans cette morne ville et l’existence insipide qu’elle propose.

Il n’en ira pas différemment des années plus tard avec ce goût de la course à pieds mais aussi avec la fréquentation d’un autre homme, un prêtre catholique (le père Miyahara) ayant un petit lieu de culte sur le offshore. Il apparaît qu’il doit frayer avec un passé sulfureux lié à un frère criminel. Aussitôt la propre situation de Shuji et son frère pyromane se superpose à celle de ce personnage qui va devenir pour Shuji une aide précieuse afin d’essayer de s’en sortir.

Eri, Shuji et Miyahara.

Comme toujours sans trop en révéler, disons juste que la course de Shuji lui permettra de s’extraire de sa ville. Elle se poursuivra à Osaka puis à Tokyo. A chaque fois la ville sera plus grande mais sera-ce suffisant pour s’extraire de son passé ? C’est que Shuji apparaît comme un être maudit mrqué par le sort (puis par le crime) et le duo qu’il forme avec Eri (qu’il retrouve à Tokyo, la jeune fille ayant dû déménager) finit par avoir des allures de Sonia/Raskolnikov. On se dit alors que Shuji va bien finir par connaître son châtiment. Après, ce dernier sera-t-il rédhibitoire ou laissera-t-il une ouverture vers un avenir meilleur, à vous de le découvrir.

On l’aura compris à la lecture de ces lignes, on ne rigole pas beaucoup dans Dead Run. Si je n’ai pas encore vu toute le filmo de Sabu, je dois dire que ce film est pour l’instant le plus dépourvu d’humour (avec tout de même Miss Zombie) que j’aie pu voir. Si humour il y a, c’est un humour bien amer, à l’image du rire sardonique du frère de Shuji, personnage vide prompt à faire ses choux gras du malheur d’autrui.

Autre exception avec cette scène incongrue qui rappelle le type d’humour que Sabu peut utiliser. Alors qu’il quitte en douce un luxueux hôtel d’Osaka, un yakuza le repère et le suit, se rapproche et, alors que l’on croit qu’il va lui mettre le grappin dessus, fait au cameraman le geste d’arrêter de filmer !

Accompagné de la belle musique mélancolqiue du groupe S.E.N.S.E. et doté d’une image à la colorimétrie très terne, le film propose un road movie à la fois triste et plein de bruit et de fureur. A l’image du offshore plat et insipide, le mal être est généralisé et il va falloir toutes les ressources des personnages pour en dégager une frêle lumière. Pas le film de Sabu le plus engageant, mais une entrée possible pour le spectateur désireux de découvrir sa filmographie.

A noter enfin dans le film la présence de Ren Osugi, disparu cette semaine à l’âge de 66 ans.

7/10

Miss Zombie (Sabu – 2013)

Miss_Zombie-poster

Première et sans doute unique critique d’un film de zombies sur Bulles de Japon. Pas non plus que je déteste le genre, certaines perles valent assurément le détour, à commencer par le chef d’œuvre fondateur de Romero mais après, malgré la capacité de ces films à y associer une métaphore plus ou moins ancrée dans son époque (le zombie comme reflet du consumérisme, le zombie comme symbole d’une pauvreté galopante, etc), il faut quand même bien se les farcir hein, ces histoires où de paisibles citoyens doivent slalomer entre des créatures putrescentes allant à deux à l’heure. Et c’est la même chose dans ces productions plus récentes (World War Z) où les zombies sont tout à coup plus véloces. Surenchère dans le nombre, surenchère dans la rapidité, pas toujours évident de rester éveiller jusqu’au bout de ces métrages. Walking Dead ? Assurément la série mérite un accessit mais je ne puis pleinement me prononcer puisque j’ai abandonné la série au milieu de la deusième saison, sentant que le jeu n’allait pas non plus valoir le visionnage de plusieurs saisons.

Pour ce qui est du Japon, c’est à peine différent. Certes, les affiches sont prometteuses :

rape zombi - lust of the dead

Et le contenu en apparence bien bidonnant :

zombie érection

D’après vous que va-t-il se passer avec l’infirmière à l’arrière-plan ?

Mais il en va de ces films comme des habituelle zèderies peuplées de filles à gros seins et armées jusqu’aux dents auxquelles le direct-to-video japonais nous a habitués depuis des lustres. Marrant cinq minutes, au-delà, n’en jetez plus, la bijin est pleine (de ce que vous voulez) ! Bref, pour moi, encore une fois malgré le côté « miroir de son époque », le film de zombie, en dehors de la Nuit des Morts Vivants, ne m’a jamais fait courir plus que cela.

C’est alors qu’est arrivé ce miss Zombie. Habituellement je n’y aurai guère prêté trop d’attention mais lorsque j’ai découvert que le film avait remporté le grand prix à Gerardmer et qu’il était l’oeuvre d’un certain Sabu, bien connu et fort apprécié de nos services, mon sang n’a fait qu’un tour, pour dire comme Jean-François Copé (d’ailleurs le film de zombies comme métaphore de l’impuissance intellectuelle à l’UMP, ce serait pas mal tiens !).

Sabu et ses univers de fantaisie peuplés de personnages insignifiants et truffés de hasards qui vont propulser ces personnages dans une frénésie de péripéties. A priori, rien de vraiment compatible avec les films de zombies. Et de fait, Miss Zombie n’a aucun rapport avec les précédents films de Sabu, montrant par là sa grande capacité de renouvellement. Alors que Kiyoshi Kurosawa et Kore-Eda ont réalisé récemment deux films (Real et Tel Père, tel Fils) d’excellente facture mais sans surprise par rapport à leurs thématiques habituelles, Sabu nous sort un film faisant figure de virage à 180° dans sa filmographie en offrant une histoire originale sur le thème du zombi comme domestique :

Sara fait partie des zombies peu atteints par leur mal : loin de chercher à agresser le premier venu, ils sont capables de vivre dans des familles où ils peuvent effectuer de menues tâches domestiques. C’est ce qui arrive à Sara dont les services sont achetés par une famille aisée composée d’un couple et d’un garçonnet…

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 Cela pourrait être comique, et a d’ailleurs déjà donné lieu à une comédie canadienne (Fido), mais à travers la caméra de Sabu, ça ne l’est pas. Mais alors pas du tout. D’abord parce qu’il y a ce choix du N&B qui est immédiatement signifiant pour le spectateur. On a le sentiment d’un retour aux sources, d’un film fonctionnant comme un lointain écho au film fondateur de Roméro. Dans les deux cas on se retrouve dans un univers sérieux où l’on serait bien en peine de trouver la moindre trace d’humour. On ne rigiole pas car on se trouve dans un monde où on ne rigole plus (dans la Nuit des Morts Vivants ce sera juste au début du film, avec le frère qui fait enrager l’héroïne dans le cimetière : il crèvera au bout de cinq minutes, enterrant du même coup les moindres velléités d’humour). Ou alors, si un sourire ou un rire apparaît, ce sera plus de l’ordre du rictus ou du sarcasme accompagnant un geste violent :

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Chaque soir Sara emprunte un chemin pour gagner ses pénates. Elle y croise un groupe de jeune qui s’amuse systématiquement à lui planter un objet pointu (couteau, tournevis…) à l’épaule.

Bref on est d’emblée face à un objet visuel lugubre, crépusculaire, à l’image des nombreux plans nous montrant des paysages.

A cela s’ajoute un parti pris de scènes répétées encore et encore. Amateur d’action s’abstenir. La seule action que vous verrez est Sara en train de frotter jour après la terrasse avec une brosse :

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J’exagère un peu mais il y a vraiment la volonté chez Sabu de plonger le spectateur dans un quotidien vide et désespérant. On pourra être crispé en attendant le crissement de la brosse sur le sol. Mais on pourra aussi être stupéfait de voir combien ce vide et cette répétition semble contaminer les personnages du film, en particulier celui de l’épouse qui est systématiquement montrée en train de ramasser les feuilles avec sa pelle et son balai.

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Quant à son fils, il passe son temps à photographier les environs avec un polaroïd tandis que le père passe son temps à travailler dans son bureau. Travailler à quoi ? On ne sait pas, il travaille, c’est tout.

Du coup la frontière est mince entre Sara et les membres de la famille. Et même avec tous les autres personnages du film dont la vie n’est montrée qu’à travers un même type d’action (les trois voyous qui malmènent Sara, les enfants qui lui lancent des cailloux).

Le zombie comme métaphore de l’humain, quelle que soit la classe sociale à laquelle il appartient. A côté de cela, on peut bien sûr y voir aussi le symbole du cynisme d’une classe dominante qui trouve fascinant d’avoir à la maison quelqu’un qui n’est pas comme eux et n’ayant aucune conscience des sentiments de le domestique zombie. C’est au passage une des autres petites nouveautés de ce film dans l’univers du film de zombies : Sara conserve des souvenirs (douloureux) et sera animée du désir de protéger le fils du couple.

Mais le zombi (ou plutôt la zombie) comme métaphore de la condition de la femme est tout autant recevable. D’un côté une mère au foyer qui passe son temps à passer la balayette, à s’occuper de son fils ou à apporter un rafraîchissement à Monsieur. De l’autre une miss Zombie frottant inlassablement une terrasse et dont la posture ira jusqu’à éveiller les désirs de deux maçons occupés à bricoler on ne sait quoi dans la propriété du couple. Quand le fils prendra innocemment une photo suggestive de Sara et que cette photo tombera entre les mains de l’un d’eux, il ne fera aucun doute que Sara connaîtra un désagrément de plus. Sara est rabaissée à un cul dont il serait bien dommage de ne pas profiter. La fin, sans bien sûr la dévoiler, me semble aller dans le sens de cette piste de la femme vouée à être considérée plus ou moins comme une zombie, un être voué à effectuer inlassablement les même tâches et à présenter sa chair aux désirs masculins.

Oeuvre aboutie visuellement et grinçante, miss Zombie est un beau film cadavérique qui réussit l’exploit d’apporter un renouveau à la fois dans la filmographie du réalisteur et dans un genre ultra codifié et trop souvent ramené aux histoires de survival. Il y est bien question de survie mais il apparaît à la fin qu’elle est peut-être moins une survie face à des autres qui seraient potentiellement dangereux que face à une condition humaine désespérante de vide, de cynisme et de cruauté.

7/10

Miss Zombie est prévu pour sortir cette années dans les salles. Evidemment à ne pas rater.

Dangan Runner (Sabu – 1996)

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Rien ne va plus pour Yasuda ! Viré de son travail et humilié par sa petite amie qui le trompe ouvertement, il décide de suivre la recommandation de cette dernière et d’agir comme un homme, un vrai. Aussi sa décision est prise : il va braquer une banque. Tout est prêt : le flingue, le timing, tout devrait bien se passer. Sauf que l’on est chez Sabu et dès ce premier film on observe chez le réalisateur ce goût pour le grain de sable qui va faire basculer la vie d’un personnage.
Dans Drive c’était une jeune femme avec un parapluie rouge, dans Dangan Runner, c’est juste le constat d’un oubli : Yasuda a en effet oublié le masque hygiénique pour couvrir son visage. Qu’à cela ne tienne, il y a juste à côté un convini. Il y rentre prend un masque mais, comme un malheur n’arrive jamais seul, s’aperçoit qu’il n’a pas d’argent. Il décide donc de le chourrer mais est évidemment pris en flag’ par le vendeur, Aizawa, chanteur de rock lui aussi mal barré dans la vie puisqu’il est cocaïnomane et l’on sent sa petite-amie sur le point de le laisser tomber. Yasuda brandit maladroitement son flingue et touche le gars au bras qui, fou de rage, décide de poursuivre Yasuda dans la rue muni du flingue qu’il a laissé tomber. Quelques minutes plus tard, le duo percute plusieurs passants parmi lesquels cet homme : Dangan Runner 3

Takeda, un yakuza qui s’occupe entre autre de récolter l’argent de la drogue dans le quartier. La charge qu’il vient de subir lui rappelle un souvenir récent et désagréable : il a été incapable de stopper l’attaque d’un truand sur son boss. Tétanisé, il n’a pu qu’esquiver et voir l’homme partir dans la nuit une fois son méfait commis. Décidant de ne pas se conduire en lâche deux fois de suite, il sort alors un couteau pour faire la peau d’Aizawa. Commence alors une hallucinante course-poursuite dans la ville à côté de laquelle le duel Zatopek/Mimoune fait figure de course en sac.

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Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? C’est la question qu’a dû se poser Sabu avec ce petit film fauché qui a tout de l’exercice de style intelligent. Dans les vingt première minutes Sabu met au parfum le spectateur sur ce que sont les trois personnages. Puis, une fois que les conditions sont réunies pour rendre crédible la course-poursuite (du moins son point de départ), on lâche les chevaux et on accompagne les trois personnages dans leur marathon que va durer jusque tard dans la nuit. Et bien malin celui qui en prédira l’issue. Car pendant ce temps des yakuzas (celui du même clan de Takeda) partent en guerre pour laver l’affront de l’assassinat de leur chef et des flics partent sur le terrain pour empêcher toute effusion de sang. On se doute évidemment que leur trajectoire croisera à un moment ou à un autre (vraisemblablement à la fin) celle de nos trois enragés. Mais en attendant le spectateur suivra une course dont il apparaît assez vite qu’elle a moins pour but de s’entretuer que de se questionner, de s’affranchir de sa vie de merde. Les corps vont peu à peu se fatiguer, l’esprit aussi. Ainsi cette scène où ils croisent la route d’une charmante femme en train de ramasser un mouchoir :

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Au moment de la croiser, ils ne peuvent s’empêcher de jeter les yeux chacun sur une partie de son anatomie :

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… et aussitôt de se mettre à fantasmer sur la manière de prendre du bon temps avec elle :

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Visions aussi drôles que pathétiques, qui les détournent de leur rage pour se tourner vers le fiasco de leur propre vie privée (Takeda avoue d’ailleurs à son aniki qu’il n’a jamais fait l’amour). Et plus tard, alors qu’ils auront couru toute la journée et que l’absurdité du but premier de leur course leur apparaîtra, ils feront ensemble quelque chose qui montrera que leur course n’a pas été totalement vaine. Il en ira de même plus tard avec les quatre personnages de Drive. Leur tentative de braquage sera perdue d’avance mais leur rencontre fortuite et leur voyage au bout de la nuit leur auront au moins permis de donner un nouveau virage à leur vie. C’est la même chose dans Dangan Runner, même si la conclusion sera d’une nature différente. Chez Sabu, la virée, qu’elle soit à pied ou en voiture, est bien plus importante que la destination.

Dangan Runner peut être donc vu comme un brouillon qui contient en germe tous les motifs de ses futurs films. Reste qu’il s’agit d’un brouillon réussi, sans complexe face aux ténors du cinéma japonais de l’époque. Fortement recommandable donc, et sans doute à voir en priorité pour bien apprécier l’évolution de ces motifs dans la filmo ultérieure de Sabu.

7/10

 

Drive (Sabu – 2002)

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Sabu… comme pour Kitano, c’est médusé que je me suis aperçu que pas un seul de ses films n’apparaissait sur ce site. Moins grave sans doute compte tenu de la plus grande importance internationale du père Kitano. Mais si l’on prend en compte le plaisir qu’a pu vous procurer la découverte d’un cinéaste à une époque où l’on avait la chance d’admirer dans les salles les œuvres d’un Kitano, d’un Kurosawa, d’un Ishii ou d’un Aoyama, tout cela laisse bien à désirer. Car alors que depuis j’ai vu des tombereaux de films japonais qui ne m’ont laissé aucun souvenirs, je m’aperçois que son Postman Blues a laissé une trace bien réelle, lui. Postman Blues et son personnage de facteur ancré dans un univers totalement ennuyeux, routinier, et qui va voir sa vie s’affoler, basculer dans une douce dinguerie à partir d’une improbable rencontre. Simple mais par les choix d’acteurs et le savoir faire narratif de Sabu, absolument irrésistible. Et il en va de même pour ce Drive réalisé 5 ans plus tard et aussi interprété par l’excellent Shinichi Tatsumi.

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 Ryuichi Sawaki est un salary man régulièrement ennuyé par de violentes migraines ayant pour origine une enfance malheureuse : ses deux parents se sont suicidés et il a dû vivre (et continue encore) chez une horrible tante qui voit en lui un psychopathe en puissance. Un jour, alors qu’il est dans sa voiture à attendre que le feu passe au vert, il aperçoit une jolie femme avec un parapluie rouge. Ils échangent un regard. Lui qui est habituellement maniaque pour ce qui concerne le respect du coude de la route, il en oublie justement la route et le feu qui passe au vert, perdant quelques secondes qui vont lui être fatales : trois hommes cagoulés s’engouffrent dans sa voiture et lui ordonnent de foncer. Il s’agit de trois malfaiteurs qui viennent de commettre un hold up…

On pourrait croire alors que le film va suivre une trajectoire ponctuée de scène de violence ou de courses-poursuites. Mais ce serait sans compter de l’esthétique de Sabu qui se moque bien de ce genre de choses (ou alors pour en faire quelque chose de plus surréaliste, comme dans Postman Blues) et qui préfère s’attarder sur ces personnages. Car, qu’il s’agisse du héros :

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Joué par Shinichi Tatsumi, toujours impeccable pour les rôles de petits employés sans histoires. Une gueule de robot impassible mais d’où jaillissent parfois des bribes de sentiments qui le rendent extrêmement touchant.

des trois malfaiteurs :

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Joués par Masanobu Andô, Ren Osugi et Susumu Terajima (les habitués de Kitano n’auront pas l’impression d’être en terrain inconnu). Trois malfaiteurs ou plutôt trois hommes dans la foule aussi paumés que notre salary man et qui n’ont rien trouvé de mieux que de braquer une banque pour sortir de l’impasse.

du quatrième larron qui les a trahi :

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C’est en effet lui qui a raflé le sac contenant les millions de yens et qui s’apprête à se barrer avec une casse garée sur un terrain vague. Malheureusement, le type fait alors tomber ses clés dans un trou. En y enfonçant le bras pour tenter de les récupérer, il s’apercevra alors qu’il est totalement coincé.

ou encore la jolie fille au parapluie :

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Mais ici n’en disons pas plus, qu’elle garde tout son mystère. Disons juste qu’il est toujours bien sympatoche de retrouver la petite mine mutine de Kô Shibasaki.

…  impossible de ne pas les aimer, ces personnages de ratés enfoncés dans leur quotidien et qui vont essayer, l’un après l’autre, de s’en extraire pour essayer de donner une nouvelle impulsion à leur existence.

Par son titre, Drive pourrait donc évoquer un film d’action, mais il n’en est rien. Ce serait plutôt un road movie, avec ses rencontres qui vont dévoiler et faire évoluer les différents protagonistes. Et là où le film est à mes yeux franchement réussi est dans l’incongruité de ces scènes dans lesquelles la réalité brute du quotidien le plus plat se heurte à la folie. Dès le début d’ailleurs, lorsque les malfaiteurs demandent au héros de foncer alors qu’ils ont affaire à un maniaque du code de la route réellement incapable de commettre la moindre infraction. Ou alors quand les quatre hommes se trouvent au restaurant et se voient alpagués par un complice qui menace de tout dévoiler à des flics se trouvant en face de l’établissement s’ils ne donnent pas une part (très) généreuse. Pour vous laisser la surprise de ce qu’il se passe, disons juste qu’un verre de vin rouge renversé par un migraineux peut être une arme redoutable :

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Mais le pompon sans doute au personnage de Susumu Terajima qui tombe sur des punks et va se retrouver embringué dans un concert :

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Durant cinq minutes il va hurler dans son micro, insulter la foule, traiter son jeune public de branleurs décadents, de honte incapable de se sortir les doigts… et être couverts d’applaudissements. Il sera le premier à quitter la fine équipe en décidant d’intégrer le groupe :

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Fuck yeah !

Et le film continuera ainsi, l’un après l’autre les malfrats se dévoileront, sauront se rendre touchants et trouveront une voie qui leur permettra d’assouvir une migraine pas médicale mais existentielle. A la fin il ne restera plus que notre salary man qui aura vécu le temps d’une journée une expérience aussi hallucinante que régénératrice. Au petit matin, alors qu’il se retrouvera possesseur du sac bourré de biftons, il ne lui restera plus qu’une chose à faire. Une action toute simple mais qui sera la bonne car à nouveau première étape d’un jeu de dominos qui lui sera sans doute bienfaisant. Chez Sabu, toujours difficile de départager entre le hasard et l’impact des actions personnelles. On est parfois en présence d’une main invisible et malicieuse, prenant un malin plaisir à jouer avec figurines humaines aussi mal foutues qu’attachantes. C’est finalement tout le cinéma de Sabu dont la filmo constitue finalement, à bien des égards, une alternative intéressante à celle de Kitano. Dans les deux cas les personnages sont des « malades » en quête de lumière. Seuls les moyens et le dénouement sont différents.

Article relativement court aujourd’hui car j’ai fort à faire. Je dois en effet sélectionner cette après-midi une bijin qui sera ma masseuse officielle. Amies lectrices, venez nombreuses, croyez bien que vos doigts de fées sauront trouver une juste rétribution :