Archives du mot-clé Seijun Suzuki

(The DC Archives) Bijin de la semaine (54) : Christina Lindberg

Aujourd’hui, on ne se casse pas trop la tête, réupload d’un vieil article publié sur Drink Cold (pour les retardataires, lire la présentation de cet article) que je vais recycler pour ma série des « bijins de la semaine ». Il m’en reste encore quelques uns, j’essaierai de les mettre en ligne dans l’année. Concernant l’article du jour, il s’agissait de faire le pendant roman porno à ma série des « bijins de la semaine ». Cette série d’articles s’intitulait sobrement L’Encyclopédie bijinesque et devait être tout à la gloire des starlettes de la Nikkatsu. Mais le projet a tourné court, la série n’est pas allée plus loin que la troisième bijin ! C’est que – croyez-moi – c’est épuisant aussi d’écrire de tels articles. On a l’impression de devenir l’intime de la beauté dont on est en train de raconter les exploits sur pellicule, on transpire, on a le palpitant qui bat à tout rompre, bref, mieux valait que je ne m’aventure pas trop dans l’entreprise si je voulais vivre vieux. Bref, voici donc le deuxième opus de cette éphémère série. Le premier avait été republié ici.

(article publié le 13 août 2010)

Eh oui ! Au moment où je tape cet article, je me trouve dans le hall d’un hôtel à Stockholm. Forcément, cela donne tout de suite envie de consacrer le deuxième opus de la GEB (Grande Encyclopédie Bijinesque) à l’égérie du cinéma érotique suédois des 70’s, la nymphette aux gros seins, je veux parler bien sûr de Christina Lindberg.

Là je vous vois venir : hein ? Quoi t’est-ce ? Un article sur une Suédoise ? Et pourquoi pas non plus un article sur Bjon Börg entre deux articles punk de Megane pendant que t’y es ? Olrik, escroc ! Ordure !… Grosse pouffe !

Allons, on se calme et on boit frais, z’allez comprendre. Et puis merdre ! Vous commencez à me connaître quoi ! Me suis-je jamais payé votre fiole, hein ? Croyez-vous vraiment que cela va commencer avec cet article, hmm ?

Foutage de gueule ? Matage de meules ouais !

Donc laissez-vous faire, détendez-vous, je vous garantis que tout va bien se passer et que c’est tout ébaubis que vous allez faire la connaissance avec la somptueuse Christina. Ne perdons pas de temps, commençons par le commencement :

Née le 6 décembre 1950 d’une maman femme de ménage et d’un père ouvrier alcoolique, la petite Britt Christina Marinette Lindberg arbore dès l’adolescence des formes assez étonnantes pour son âge. À 15 ans, entrer en discothèque n’est par exemple guère un souci pour elle. Très vite, sa plastique  et sa frimousse se font remarquer par un photographe de Fib aktuelt, un grand magazine suédois. Les couvertures et les photos de charme vont alors se succéder à vitesse grand V. Autant il peut être difficile de trouver des photos de telle ou telle obscure bijin, autant là je n’ai eu aucun problème. De l’aveu même de Christina il y en aurait des milliers dont une quantité non négligeable en sa possession et qu’elle compte bien un jour publier.

Tenez, en voilà une, c’est cadotch’. C’est quand même un plus sympa qu’un meuble Ikea hein ?

C’est à partir de 1969 que commence sa participation dans de nombreux films. Je ne vais pas m’étendre ici, vous comprendrez en voyant les titres : Maid in Sweden, Ma Femme est une Putain, Qu’est-ce que tu fais après l’orgie ?, la Dépravée, Chattes suédoises, le Reine Rouge, la Chasse aux Pucelles, Bacchanales érotiques, Les Indécentes (en 3D !), etc. 

Des nanars, certes. Mais des films absolument indispensables si l’on est du genre à frétiller du camarade Duzob lorsqu’il s’agit de sexploitation 70’s pure et dure. Tous ces films ont en tout cas assis l’image de petite bombe sexuelle de Christina. Tout comme les revues qui continuent à cette époque de balancer régulièrement des photos de notre bijin débridée (uh, uh !). Petite consécration : elle est « Pet of the Month » du numéro de juin 1970 de Penthouse.

Une des photos du numéro en question.

1971 est une année importante en ce qui nous concerne. Christina est à Cannes où est présenté son dernier film, Exposed. Le petite est un peu pâlotte, un peu déprimée pour tout dire. Il n’y a pourtant pas de quoi, on la voit partout : au cinéma, dans les magazine, sur les boîtes de cornflakes, les pots de moutarde Amora et même en surprise Kinder ! Mais c’est là tout le problème, elle en a un peu marre de ne se voir qu’à travers son image dénudée, pour tout vous dire ça la dégoute un peu. C’est dans cet état d’esprit qu’elle se trouve dans l’avion qui doit la ramener à Stockholm. C’est alors que  deux hommes, manifestement des asiatiques, s’approchent poliment d’elle et lui font dans un anglais quasi incompréhensible cette étrange proposition :

« Euh… sumimasen mais vous être bonne… très connue Japon… vous vouloir venir là-bas pour faire plein de films à poil ? »

 

Il s’agissait d’employés de la Toei, la compagnie étant alors intéressée à l’idée d’utiliser des pin up étrangères en vogue pour donner à ses films une touche d’exotisme avec un peu d’envergure. Évidemment, au vu des circonstances ce n’était pas vraiment la meilleures des propositions à faire à notre bijin perturbée. Mais la discussion s’est poursuivie à Stockholm avec l’aide pour la traduction d’une Japonaise vivant avec un Suédois et, pour le plus grand bonheur des fans de Pinky Violence, Christina accepta ! Maintenant :

DESTINATION JAPON !

Autant vous prévenir : sa carrière y sera fulgurante : une année pour tourner deux films, et ce sera tout, la belle, malgré la proposition de la Toei de poursuivre  là-bas sa carrière, préférera regagner ses pénates suédoises. Mais dans ces deux films, il n’y a pas n’importe lequel puisque ce n’est rien moins que …

…Sex and Fury de Norifumi Suzuki, sans doute un des tout meilleurs Pinky Violence avec dans le rôle principale Reiko Ike plus pulmonée que jamais. En cette année 1973, la concurrence est rude avec la Nikkatsu puisque sort au même moment Lady Snowblood avec Meiko Kaji, excellente adaptation du fabuleux manga de  Kazuo Kamimura. Dans les deux cas, on a affaire à un personnage de femme dangereuse à souhait cherchant à se venger. D’un côté la classe de Kaji, de l’autre les gros lolos de Reiko Ike et de notre SuédoiseSex and Fury accuse certes des défauts, mais on s’amuse une fois de plus devant l’univers bigarré d’un Suzuki qui enchaîne avec une belle constance les scènes dénudées. Et avec le duo Ike / Lindberg, il a fort à faire le bougre ! Deux actrices, deux ethnies radicalement opposées, deux réputations de sexy queens (vous connaissez la reine Christina de Suède ? Putain, j’en sors des bonnes en ce moment moi !) et des formes bien rembourrées à ne plus savoir quoi en faire ! Seules, ensemble, debout, allongées, actives, passives, tatouées, pas tatouées, en kimono, fouettées ou pas, n’en jetez plus ! On a compris Norifumi, t’es le meilleur ! On a même droit à une de ces scènes de pet qui tombent comme une couille dans le potage. Le père Suzuki, c’est un peu le coussin péteur de la Toei, mais c’est aussi pourquoi on l’aime.

Bref, pour en revenir à Lindberg, on pourrait dire qu’elle apparaît à elle seule comme une sorte de catalogue ambulant à fantasmes. Démonstration en images. Vous fantasmez sur les personnages de Ryoko ikeda (Rose de Versailles, Très Chers frères...) ? Hop là :

Babes with guns aficionados ? Banco !

L’idée d’une séduisante gaijin en kimono vous humidifie le cortex et d’autres zones ?  Y’a qu’à demander :


De temps en temps vous ne dites pas non à de l’interracial lesbien ? Ça tombe bien, y’en a plein  dans la hotte de papa Suzuki :


Dans la famille Threesome je demande la tendance bisexuelle avec doigt dans la bouche :

Fana de bondage tendance « costume de cow girl 60’s » ? Pas de soucis, bien mieux que l’épicier arabe du coin, avec Suzuki, tout est possible ! Vous trouverez tout !

Là, il faut ici préciser que Christina fouette jusqu’au sang une Reiko Ike nue et ligotée. Les tatouages et les chairs replètes débordent de partout, rien à dire, c’est fort beau. C’est le point d’orgue de cette confrontation Orient Vs Occident, confrontation dont la première partie est une excellente partie de poker où les flushs répondent aux carrés de rois.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce film mais ce n’est pas le propos. Pour en finir sur la prestation de Christina, disons que si elle joue quand même comme une cruche (et je dois malheureusement dire que c’est une constante chez elle), sa présence plastique et ses interventions toutes en variations fantasmatoires ne contribuent pas peu à faire de Sex and Fury un pur joyau de divertissement.

Passons maintenant au deuxième film, moins rigolo celui-là (encore que…) :

Journey to Japan , The Pornstar Travels Around Japan, de Sadao Nakajima (1973)

Titre débile et racoleur à souhait puisque Christina y interprète non pas une hardeuse mais une “mule”, c’est-à-dire une personne chargée de faire passer discrétos de la drogue. Suite à un quiproquo à son arrivée à l’aéroport, elle tombe dans les griffes d’un puceau (qui le vit assez mal puisqu’il a pour hobby la fabrication de bombes) un peu simplet sur les bords. Il s’avérera que le gus n’est pas si mauvais et Christina, enfin « Ingrid Jakobsson » se prendra peu à peu d’affection pour son ravisseur. Et pour ceux qui pensent que je vais dégainer un jeu de mots facile en évoquant le syndrome de Stockholm, c’est mal me connaître, je laisse ça à d’autres. Par contre, je peux vous donner des screenshots visqueux du film, ne dites pas non bande de salopiauds, vous me faites honte !

Le héros du film, qui boit frais, certes, mais qui n’a aussi aucune classe.

 

Mais alors vraiment aucune !

 

Il arrive assez bien cependant  à réchauffer les relations suédo-japanisthanaises.

 

Voire même carrément bien !

 

Tellement bien même, que l’on raconte qu’en voyant cette scène, l’ambassadeur de Suède au Japon y alla de sa petite larme.

 

Quant à la prestation de Christina, ben, une nouvelle fois c’est pas gégène. Mais elle donne ce qu’après tout attendent d’elle les spectateurs japanisthanais : un exotisme sexy de qualité qui vous en donne pour votre argent :

Fantasme de la poupée à domicile avec laquelle on peut faire des trucs à volonté :

Alors ce soir on fait les postures 4, 22, 36, 45…

 

Bondage avec gros seins qui débordent :

– Bon, on la fait cette prise, oui ou non? – Attends, j’arrive pas à cadrer, je voudrais bien t’y voir, moi !

 

Viol de gaijin par d’horribles hippies wakamatsesques :

Tu viens chez moi ? J’ai les œuvres complètes de Trotsky!

 

Enfin séquences érotiques tout droit sorties d’une vidéo de Hustler qui aurait été réalisée par un David Hamilton sous acide :

Ceci termine de façon chicos un article qui n’a plus lieu de continuer puisque Christina décidera donc de rentrer aux bercailles où l’attend le tournage du cultissime They call her one eye, film qui est loin d’être inconnu au bataillon chez un certain Tarantino. J’aimerais bien vous parler de cette histoire de cette jeune femme borgne, traumatisée dans son enfance par le viol d’un vieux dégueulasse trisomique, vous parler surtout  d’une scène d’énucléation,  de la maîtrise innée de Christina du close combat, des grotesques scènes de ralentis filmées avec une caméra de l’armée suédoise filmant à 500 images/seconde ainsi que des inserts pornographiques pleins de finesse pour faire croire que christina « le fait vraiment », mais cela, encore une fois, serait hors sujet. Surtout, je viens de m’apercevoir que ma femme vient de débarquer dans le hall de l’hôtel et se dirige dans ma direction. Vite, j’ai pas trop envie qu’elle voit ce que je fabrique sinon je vais encore en chier des ronds de chapeau ! Vite bordel ! sauvegarde.. publier… foutu matériel suédois à la con, que c’est lent !… viiite, vite, dépêc

Le Vent de la jeunesse qui franchit le col (Seijun Suzuki – 1961)

Shintaro, un étudiant aimant à bourlinguer pour découvrir le Japon, se rend par hasard à Sakagi pour y vendre des… vous verrez bien. Sur la route, il rencontre une petite troupe de magiciens itinérants. La situation n’est pas facile, la mode étant au spectacle de strip-tease et justement, leur unique artiste capable de faire ce genre de numéro s’est fait la malle pour rejoindre un mafieux. Pire, Mitsuko, la fille du directeur de la troupe, est mise en jeu par son père pour un deal avec un gérant de salles de spectacle : ou bien la troupe fait un carton lors d’une ultime tentative que ce gérant veut bien leur accorder, ou bien, en cas d’échec, la jeune femme devra épouser son fils atteint d’une maladie mentale. Shintaro, sorte de bon samaritain, de Tora san faisant volontiers goûter la puissance de ses poings,  décide alors de les aider…

峠を渡る若い風 (Tôge o wataru wakai kaze)

On l’attendait comme le Messie, un peu au même titre que le coffret de la saison 3 de Twin Peaks (encore deux semaines à tenir !), je veux parler de ce bel objet :

Eh oui ! Depuis le début on était habitués à de belles éditions des films de l’âge d’or de Seijun Suzuki mais pour ses premiers films, il fallait se contenter d’obscurs rip de VHS peu engageants. Cette lacune est dorénavant partiellement réparée avec deux coffrets (le deuxième paraissant en avril) qui, s’ils ne vont pas non plus faire découvrir tous les films réalisés entre 1957 et 1965 (les coffrets présenteront dix films alors que Suzuki en a réalisés dans cette période… une quarantaine !), vont quand même considérablement étancher la soif du Suzukiphile avide de nouvelles perles.

Parfois sexy, les perles !

Perle justement que ce Vent de la jeunesse qui franchit le col. Choisi au hasard pour entamer la découverte du premier coffret, il ne m’a pas fait regretter mon achat. La question était pour moi de savoir si ces films du début des années 60 allaient faire sentir la folie des films à venir, avec leurs expérimentations baroques, qu’elles soient en couleurs ou en N&B. En fait, dès les premières scènes, on a la sensation de nous trouver en terrain connu. Dès le premier plan en fait, plan qui nous montre un train (dans lequel se trouve Shintaro) arrivant à toute berzingue dans une gare de province. Le plan dure dix secondes puis enchaîne avec Shintaro sortant de la gare. Il regarde à droite, à gauche, aperçoit une troupe d’artistes, puis demande à une commerçante s’il n’y aurait pas un matsuri dans les parages. Il décide alors de se rendre au festival qu’elle lui indique en essayant de prendre un car qui s’y rend, malgré qu’il n’ait plus d’argent en poche. Il parlemente avec la contrôleuse mais le conducteur lui demande alors amicalement de descendre, et on le voit continuer son chemin à pied, alors que le générique défile. Cela en moins de deux minutes, échantillon parmi d’autres à suivre d’une efficacité narrative qui n’est pas pour déplaire.

C’est nerveux et efficace, à l’image de la personnalité de Shintaro, étudiant qui ne perd pas son temps en faux-semblants, qui va droit au but. Suzuki ne va pas jusqu’à faire exploser sa narration, comme ce sera le cas dans la Marque du tueur, tout est parfaitement lisible, chronologique. Mais il se dégage de son film une certaine densité qui va à l’essentiel. A l’opposé de films comme Sous le plus grand chapiteau du monde de Cecil B. de Mille ou Le Plus Grand Cirque du monde d’Hattaway, films tout deux assez longs (respectivement 2H32 et 2H15), Le Vent de la jeunesse ne fait pas dans la démesure et la longueur mais cherche à exploiter au maximum les déboires de cette modeste troupe d’artistes (troupe franchement minable au début) tout en la magnifiant par ses moyens cinématographiques. Le spectacle des piètres numéros de cette troupe a alors tendance à se dédoubler car émanant de n’importe quelle scène du film qui devient un de ces numéros visuels colorés dont Suzuki à le secret. On ne compte pas les scènes colorées ou les plans travaillés, avec un fort impact visuel.

Lors de la première scène de matsuri, matsuri nocturne, Suzuki fait évidemment feu de tout bois pour jeter à la figure du spectateur tout un tas de couleurs vives. D’ailleurs, cette histoire de jeter des couleurs à la figure se fera plus tard dans le film au sens propre puisqu’on assistera à une baston entre Shintaro et l’un des membres de la troupe. La baston tourne assez vite à la pantalonnade et, alors que Shintaro se voit balancé à la figure différents sirops de kakigori (glace pilée), Suzuki accentue la scène en dédoublant la couleur des sirops par différents éclairages de la même couleur : 

Encore plus tard, alors que la troupe laissera l’enchaînement monotone de ses tours de magie pour essayer de les intégrer à un spectacle de revue mêlant numéros de danse en bikini, de magie et intermèdes musicaux, le spectateur assiste à un morceau joué par un groupe de jazz dont les musiciens se contorsionnent dans tous les sens.

Sexe et gros son, la formule imparable pour faire passer des tours de magie.

La frénésie qui s’en dégage, frénésie qui va se poursuivre avec une scène de raffut dans les coulisses avec un Shintaro coursé par des petites frappes, annonce assez la geste suzukesque à suivre et ferait presque regretter que ce film vienne si tôt dans sa filmographie. Réalisée plus tard, à un moment  où Suzuki faisait ce qu’il voulait et énervait les producteurs, le spectacle aurait pu être réellement dantesque, une sorte de Lola Montès puissance 10 en quelque sorte.

Mais peu importe. Tel quel, Tôge o wataru wakai kaze est à l’image de son personnage d’étudiant : le film inspire immédiatement la sympathie du spectateur et constitue finalement une jolie porte d’entrée pour le néophyte qui n’aurait vu aucun film du génial Suzuki. Très recommandable.

7,5/10

 

La Marque du tueur (Seijun Suzuki – 1967)

Goro Hanada est un tueur professionnel. N°3 dans la hiérarchie de sa corporation, il effectue ses missions avec une efficacité certaine jusqu’au jour où il croise la route de la mystérieuse Misako Nakajo qui lui propose un « contrat », qu’il accepte. Mais échouant de peu à cause d’un papillon qui vient s’interposer devant le viseur de son arme, mais tuant tout de même au passage une civile innocente, Hanada se voit devenir désormais la cible du N°1. Commence alors une descente aux enfers, entre paranoïa et obsession pour la sublime Misako…

殺しの烙印 (Koroshi no Rakuin)

Flaubert rêvait d’un livre se tenant « par la seule force de son style », Suzuki a lui longtemps rêvé d’un film se tenant par le seule force de sa mise en scène. Avec la Marque du Tueur, il tenait là son Graal, à la fois chef-d’œuvre incontestable et monumental bras d’honneur aux dirigeants de la Nikkatsu qui lui ont une dernière fois laissé les coudées franches alors que son sort était quasi scellé.

Ami lecteur, su tu t’apprêtes à voir ce film pour la première fois, sois heureux et attends-toi à un choc.

Abandonnant les expérimentations criardes avec les couleurs, Suzuki revient au noir et blanc qui, loin d’atténuer l’aspect expérimental du film, va l’amplifier. Sublimant les moindres compositions des différentes scènes, le N&B donne l’impression au spectateur de se promener au milieu d’un somptueux photobook où tout a été pensé pour le plaisir visuel, et où tout va s’amplifier au fur et à mesure de la durée.

Juste quelques exemples de l’inventivité photographique de Suzuki. Il faudrait en fait citer tout le film.

Car si les vingt premières minutes se tiennent globalement, cela bascule avec la rencontre de Misako. Au début on est en terrain connu avec cette histoire de pègre et de mafieux, même si certains détails surprenants donnent à penser que quelque chose couve dans le film, comme une sorte de liberté créatrice folle qui ne demande qu’à s’émanciper du scénario pour mener les personnages comme bon lui semble.

L’habitude de Hanada de sniffer des vapeurs de riz est l’un de ces détails. 

Ça tombe bien, comme le scénario de Suzuki était à la base lâche, fait de bric et de broc, celui-ci ne tarde pas à lâcher les chevaux pour en mettre plein les mirettes au spectateur. Autant dire que ce dernier doit mettre de côté tout esprit cartésien. Essayer de s’accrocher à l’histoire en essayant désespérément d’y trouver du sens, du vraisemblable, est évidemment la dernière chose à faire. Le film doit être vu comme une sorte de train fou qui ne va ménager aucun arrêt en gare pour permettre de souffler. On peut ne pas forcément adhérer à pareille démarche, mais pour peu qu’on l’apprécie, quel pied ! Le film semble avoir pour seule ligne directrice la recherche constante des idées. Idées scénaristiques ou formelles, peu importe, il faut avoir une idée à chaque instant du film.

C’est avec le retour au noir et blanc l’autre différence avec ses précédents films qui alternaient les moments d’action avec d’autres plus posés, plus classiques dans leur conception. Ici, on est véritablement dans l’empire des signes, c’est-à-dire plongé dans un univers mystérieux de situations, de compositions mystérieuses qui se donnent à voir comme autant de symboles à décrypter, reflets de la conscience du tueur de plus en plus embrumée.

On est à peu près au milieu du film et là, on se dit que l’histoire est définitivement en train de partir en vrille… pour notre plus grand plaisir.

Au milieu de ces signes, le spectateur cherche aussi un semblant de signification… ou pas, préférant peut-être simplement succomber à un rare plaisir esthétique, plaisir émanant autant de la photographie que de la musique jazzy de Naozumi Yamamoto ou du côté cadavre exquis surréaliste, le film fonctionnant souvent par associations d’idées. Si l’on aborde le film simplement, on peut y voir un condensé thématique du film noir, avec ses personnages de tueurs, d’industriels qu’il faut dézinguer ou encore de femmes fatales qui vont causer la perte du héros. Ce dernier, en bon personnage hard boiled, verra peu à peu sa carapace indestructible se fissurer pour montrer un homme en proie à ses inquiétudes.

Après, pour peu qu’on laisse vagabonder son imagination, il y a matière à gratter un peu pour chercher ce qui se cache derrière ces inquiétudes. À la fin de la première mission, on voit Hanada de dos monter un escalier en marmonnant : « Quel est ton rang ? Quel est ton rang ? ». La recherche de savoir qui est le N°1 puis l’envie de prendre sa place pourrait se voir comme une critique d’une certaine Japanese way of life où il s’agit de réussir sa vie en étant le meilleur. Après tout, en mettant de fait que son occupation professionnelle est de dézinguer des gens, Hanada a plutôt bien réussi sa vie : il est sérieux dans son travail, gagne bien sa vie, a une belle maison, et une magnifique épouse qui semble passer sa vie à attendre nue son retour. Sauf que voilà, il n’est que le N°3. Et le voir errer dans une ville présentée souvent comme déserte ou inquiétante, comme ces plans où l’on voit des exemples d’activités urbaines diffusés en négatif, donne ce sentiment à la fois de névrose et d’incomplétude. Détraqué par la môme Misako, il lui faut redonner un sens à sa vie, sens qui consistera à devenir le meilleur dans son domaine. Mais quand le mystérieux N°1 fera son apparition et montrera qu’il est tout aussi absurde que l’univers dans lequel erre Hanada, il deviendra difficile pour celui-ci de trouver une issue satisfaisante à son mal-être.

Un homme désœuvré dans la ville.

Cependant, on peut suivre une autre piste, piste amorcée par ce plan :

Après le ratage de sa mission commanditée par Misako, Hanada tombe sur cette dernière alors qu’il retournait la voir dans son appartement. Elle est nue avec l’ombre de la bobine d’un projecteur tournant sur son corps. Aussitôt Hanada se précipite sur elle avant de découvrir qu’il ne s’agit pas de la véritable Misako. Sans transition, le plan suivant nous montre qu’il s’agit en fait d’un film projeté sur un écran où l’on voit la jeune femme capturée et devant subir des tortures. Choqué, Hanada perd pied et confond réalité et représentation de la réalité. Il se met à parler à Misako, lui demandant de lui dire où elle se trouve.

Que Misako ait été représentée avec cette ombre de bobine superposée sur son corps m’a semblé intéressant. Symboliquement, on pourrait la percevoir comme une sorte de femme-cinéma, une allégorie de ce qu’est le cinéma ou plutôt, de ce qu’il se doit d’être aux yeux de Suzuki, c’est-à-dire un spectacle total privilégiant le plaisir des sens à la recherche du sens. Dès sa première apparition, Misako incarne une sorte d’invraisemblance stylisée puisqu’elle est à bord d’une décapotable… dont la capote n’a pas été déployée alors qu’il pleut averse. Et l’on passe sur les scènes de son appartement, sorte d’antre surréaliste qui va cristalliser la passion de Hanada pour elle.

Tout cela pour dire que si on trace un parallèle entre Hanada et Suzuki, une lecture particulière du film se dégage. Suzuki serait cet homme qui accepte des « missions ». Non pas tuer des gens mais faire des films avec de l’action, des cascades, des personnages de tueurs qui défouraillent à tout-va. Il est très pro dans son travail même si déjà pointent des détails dénotant un désir de bousculer les codes établis. Cela correspondrait aux vingt premières minutes du film.

Les scènes d’amour où on le voit batifoler avec sa femme dévergondée tout en sniffant des vapeurs de riz pourraient renvoyer à cet érotisme volontiers baroque que l’on a pu observer dans certains de ces films, notamment dans la Barrière de chair. Le désir de liberté débridée commence à se faire davantage sentir et il explose avec l’entrée en scène de Misako, incarnation d’un cinéma selon Suzuki avec laquelle le film va atteindre un point de non retour dans sa cohérence. On pourrait voir dans l’épisode Misako l’élément de trop, ce qui va énerver ceux qui sont au-dessus de Suzuki (les producteurs) et qui vont réclamer sa tête. Afin de sauver cette dernière, Hanada n’a d’autre alternative que de devenir le N°1, c’est-à-dire le meilleur réalisateur. Mais le veut-il ? Et surtout, le peut-il ? Car dans quel sens doit être compris ce mot, « meilleur » ? Le sien, c’est-à-dire « le plus accompli artistiquement », ou celui des producteurs, c’est-à-dire « le plus sérieux et le plus rentable » ? [spoil] Lors de l’ultime scène dans la salle de boxe, celle de la confrontation entre lui et le N°1, Hanada, après avoir buté son adversaire, trône sur le ring en hurlant : « je suis le N°1 ! ». Soudain, une porte s’ouvre et Hanada tire sans réfléchir : pas de chance, il vient de tuer Misako, une Misako en béquilles et avec moult bandages suite aux tortures qu’elle a dû subir, métaphores de ce que devrait subir le cinéma de Suzuki pour rentrer dans la norme. Plutôt que d’accepter cela, Suzuki-Hanada n’a d’autre choix que de supprimer Misako, c’est-à-dire de commettre un suicide artistique. Hanada criera une ultime fois « je suis le N°1 ! » mais moins fort et cette fois-ci avec un déraillement déchirant dans la voix, avant de succomber à ses blessures et de tomber du ring :

Suzuki le sait sans doute alors qu’il est en train de réaliser la Marque du tueur. Avec un tel film, c’en est fini de sa carrière (du moins chez la Nikkatsu). Les combats qu’il a dû mener pour achever des films sont désormais derrière lui et le ring, dépourvu de son champion, baignant dans l’obscurité, n’a plus qu’à céder la place à un écran noir d’où jaillira un « owari » (« Fin ») lugubre mais sonnant aussi comme le glorieux  point final à un accomplissement esthétique.

Heureusement pour nous, le combattant, bien qu’en ayant pris plein les gencives, se relèvera quelques années plus tard et remontera sur le ring pour nous livrer de nouveaux quelques beaux combats. Pas non plus de la même beauté mais il est de l’art comme du performance, il est des performances qui tiennent de cet état de grâce qu’il semble impossible de reproduire à l’envi. La Marque du tueur est de celles-là.

10/10

Un conte de chagrin et de tristesse (Seijun Suzuki – 1977)

À gauche le poster original, à droite la photo choisie pour la dernière édition DVD. Je ne sais pas pour vous mais moi, je préfère l’ancienne version.

Reiko Sakuraba, jeune golfeuse talentueuse pas encore parmi les meilleures mais disposant d’une plastique largement au-dessus du lot, a tapé dans l’œil d’hommes d’affaires qui ont vu en elle une poule aux œufs d’or. Afin de l’aider à développer son potentiel, ils chargent un certain Miyake de la coacher. Après une brillante victoire lors d’un tournoi, Reiko entre dans le circuit des idoles, avec moult publicités et une émission de TV qu’elle se charge de présenter. Tout va bien, sauf que le star-system ne tarde pas à dérégler sa petite vie luxueuse, notamment à cause d’une voisine jalouse et de plus en plus envahissante…

悲愁物語 (Hishū monogatari)

Suite à la récente disparition de Suzuki, on peut s’attendre peut-être à de nouvelles éditions blu-ray de certains de ses titres. Ainsi Elephant films qui va proposer en juin une deuxième salve de sorties consacrées à sa filmo. Compte tenu de la qualité des premiers titres publiés chez cet éditeur, on se frotte d’avance les mains même si l’on peut trouver que les titres choisis soient quelque peu prévisibles, alors que d’autres pépites de l’auteur attendent de bénéficier d’une sortie HD.

Ainsi ce Conte de chagrin et de tristesse, sorti en 1977, soit dix années après la traversée du désert imposées par le Nikkatsu. Il existe une version DVD chez Cinema Epoch, version bien imparfaite car mal sous-titrée et surtout offrant une image passablement délavée et mal définie (les screenshots de l’article viennent de cette édition). Et évidemment, cela ne pardonne pas pour un auteur dont le plaisir que l’on peut avoir en visionnat ses œuvres est avant tout un plaisir esthétique jubilatoire. Après dix années de mise au placard, on aurait pu penser que suzuki se serait un peu assagi mais non, si l’audace formelle est moins barrée que pour la Marque du tueur, elle reste bien présente et nous fait fantasmer sur ce que cela donnerait dans une copie HD aux petits oignons. En attendant une éventuelle sortie, il faut donc se contenter de cette édition américaine qui a au moins le mérite d’exister (1!) pour nous faire découvrir ce qu’il faut bien appeler un joyau.

Lors du précédent article, j’avais évoqué le gâchis de ces dix années perdues pour Suzuki, années qui auraient permis de voir l’arrivée d’autre chefs-d’œuvre sidérant de modernité. Lorsque l’on voit un Conte du chagrin, bien que réalisé par un Suzuki ayant fatalement un peu perdu la main après tant d’années de disette, le gâchis est totalement confirmé tant le film apparaît solide dans son propos (une charge contre le star system et ses idoles préfabriquées) et dans ses moyens.

Les hommes d’affaires qui vont décider du destin de Reiko : clin d’œil à ce que fut la propre situation de Suzuki ?

Si le film est classique dans son propos (une ascension pour atteindre à la célébrité, puis une chute), son traitement l’est moins tant dès les premières minutes Suzuki y va de ces petites incongruités dont il a le secret et qui contribuent à distiller un dérèglement autant narratif que visuel. Ainsi cette courte séquence dans laquelle l’homme en charge du projet de propulser Reiko en idole se rend dans le local où travaillent des mad men. En quelques secondes, le spectateur comprend que ce projet est sous le sceau de la démence contemporaine. Quelques rires imbéciles fusent puis on voit l’un des mad men travailler frénétiquement sur la photo d’une joueuse de tennis, la recouvrant d’indications obscures :

Tel est le processus de transformation d’un être en produit marketing, un processus dans lequel le moindre détail doit être pensé pour fasciner et faire acheter (là aussi, en filigrane, difficile de ne pas penser au cas Suzuki dont le travail a dû rendre fou plus d’un mad man travaillant pour la Nikkatsu). Suzuki ne s’attardera pas trop sur ce que va devoir faire Reiko pour atteindre à la célébrité. Comme elle doit au moins remporter un tournoi afin de se poser en championne convaincante, son coach Miyake, assisté d’un entraîneur de golf, lui fait subir des entraînement un peu durs associés à des séances de shooting afin de préparer déjà le public à son image :

Mais tout cela semble se faire sans grande difficulté, comme si finalement faire du fric avec une bijin inconnue était chose facile. Reiko gagnera son tournoi et va devenir le phénomène du moment. Mais la tristesse du titre sera présente en elle et la mènera à sombrer dans une mélancolie qui accélérera sa chute. Ici, précisons que Suzuki a choisi pour le rôle de Reiko une parfaite inconnue, une certaine Yoko Shiraki qui n’a semble-t-il joué aucun autre rôle en dehors de celui-ci. Pas de meilleur choix car l’apprentie actrice, propulsée du jour au lendemain en tête d’affiche d’une production Shochiku, joue bien cette poupée désorientée qui ne sait si elle doit se réjouir ou non de sa nouvelle célébrité. Cette ambivalence se fait sentir tout le long du film à travers ses multiples apparitions. On sait combien Suzuki a toujours eu le talent de mettre en valeur ses personnages féminins en valeur, les érotisant parfois dans leur sauvagerie (la Barrière de Chair) ou dans leur grâce spontanée (la Marque du Tueur). Dans Conte de chagrin, c’est beaucoup plus chaotique, Reiko alternant des visages souriants aseptisés à destination du tube cathodique :

… avec des mines elles aussi souriantes mais avec déjà un je ne sais quoi de tragique derrière :

… et dans la dernière partie, après avoir enlevé sa perruque, ce sera le visage d’une quasi folle que contemplera le spectateur :

Amoureuse de son mentor Miyake, Reiko s’engluera dans la solitude, de plus en plus confuse dans la perception de son identité. Est-elle Reiko la golfeuse ? Reiko la présentatrice ? Ou Reiko l’idolu dont on se moque bien de savoir si elle fait du golf ou de la télévision, puisqu’elle est avant tout un corps à fantasme :

Cette érotisation publique et douloureuse de sa personne sera symbolisée par cette scène où l’on voit une Reiko prostrée sur elle-même, le visage comme regardant l’origine de sa surmédiatisation : un corps que l’on aimerait voir en bikini voire totalement nu.

Ajoutons à cette mélancolie d’autres affres, par exemples celles émanant d’une voisine, Senboh, dont la fascination pour Reiko va céder la place à une jalousie destructrice. Là aussi, Suzuki ménage des effets bien à lui, comme lors de cette scène où l’on voit ladite Senboh reduire en miettes, au couteau de cuisine, une dédicace de Reiko. Mais tout culminera lors des vingt dernières minutes, séquence prodigieuse d’hystérie féminine dans laquelle on voit une Reiko bafouée, dévorée, atomisée par le public l’ayant propulsé au sommet. On songe ici à Stepford Wives de Bryan Forbes, mais sur un mode infiniment plus ravageur et sarcastique. Reiko doit faire face subitement à une ingratitude et une méchanceté monstre. De là à dire que Suzuki fait un parallèle entre les gros bonnets de la Nikkatsu et des ménagères de moins de 50 ans décérébrées, il n’y a qu’un pas… qu’on serait presque tenté de faire.

Beaucoup de choses pourraient encore être évoquées tant Conte de chagrin et de tristesse est un film riche qui supporte haut la main plusieurs revisionnages. Mais pour achever de vous convaincre qu’il faut voir ce film, je terminerais plutôt avec un argument imparable : bien mieux que la jolie poitrine Yoko Shiraki, ce sont d’autres rondeurs que vous aurez le plaisir de rencontrer, puisque ce sont les joues de Joe Shishido elles-mêmes qui font leur apparition lors d’une scène :

Un Joe Shishido portant des moustaches et un chapeau de cowboy, cela mérite bien un…

8,5/10

(1) Sans parler de HD, je me suis aperçu au cours de la rédaction de cet article qu’il existait une autre version DVD sortie au Japon en 2012. un coup d’oeil sur le trailer mis en ligne par la Shochiku nous montre un rendu plus respectueux du travail de Suzuki :

Seijun Suzuki aime les momies

Les morts continuent d’aller vite en 2017. Après un maître du manga, c’est au tour d’un maître du septième art de nous quitter, avec la disparition de Seijun Suzuki. Quand on a choisi pour avatar Joe Shishido dans la Marque du tueur, c’est forcément avec un petit pincement au cœur que l’on a appris la nouvelle, même si le cas de cet artiste âgé de 93 ans était bien différent d’un Taniguchi décédé à 72 ans et encore en pleine possession de ses moyens créatifs. Reste que l’on a tout de même aussi une impression de gâchis, à la différence que ce gâchis se décale de plusieurs décennies pour se focaliser sur l’incroyable décision de la Nikkatsu de le blacklister, l’empêchant de créer de 1968 à 1977, alors que l’homme venait de commettre son chef d’œuvre avec la Marque du Tueur, film fou valant largement les expérimentations destructuralisantes d’un Resnais ou d’un Antonioni.

Simply the best.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’histoire de cette disgrâce, voici en gros les coulisses de l’affaire. Après avoir réalisé des films de genre honnêtes mais pas non plus transcendants, Suzuki est pris à partir de 1964 d’une fièvre créatrice qui va le mener à bousculer allègrement les codes du film de yakuza et à faire dans un formalisme flamboyant qui bien des décennies plus tard subjugue le spectateur contemporain, mais qui à l’époque ne parla pas vraiment au spectateur lambda et encore moins aux producteurs fumeurs de gros havanes et peu au fait de l’innovation artistique concernant le septième art. L’employé Suzuki est alors sommé d’arrêter ses pitreries chromatiques et pour le punir, on l’oblige à réaliser un film en noir et blanc. Ça donnera Histoire d’une Prostituée, film ne donnant pas forcément l’impression d’être plus sage par rapport à ses autres films en couleurs, et la coupe sera pleine lorsque, deux années plus tard, Suzuki réalisera cette Marque du Tueur, film en N&B absolument démentiel donc, et vigoureux kancho dans l’anus desdits producteurs à gros cigares. Excédés, ces derniers décideront de le virer et de le blacklister, empêchant même au ciné-club de Kazuo Kawakita de faire une rétrospective sur ses films, jugeant que les montrer serait donner une mauvaise image de la Nikkatsu. Gros scandale, scandale faisant penser à l’affaire Langlois chez nous, scandale porté par des étudiants et les réalisateurs de la Nouvelle Vague, dont Oshima bien sûr, mais rien n’y fera : à cause d’une solidarité entre les studios qui décrétait qu’un réalisateur persona non grata ne devait être embauché par aucun studio, Suzuki végéta de 1968 à 1977 et accepta bien malgré lui de limiter son génie créateur à de menus projets pour la télévision.

Un beau projet artistique comme on aimerait en voir plus souvent.

Et c’est là que l’on se prend à rêver de ce qu’aurait pu être sa carrière sans cette interruption involontaire. D’un côté les Detective Bureau 1-2-3, Tokyo Drifter et autre Marque du Tueur, de l’autre les Zigeunerweisen, Kagero-za et Yumeji. Au milieu un trou quasi béant dans les 70’s,  décennie fiévreuse qui aurait permis de voir d’autres œuvres d’un surréalisme pop échevelé. On se consolera en se disant que cette injustice a permis Suzuki de rejoindre le groupe de ces cinéastes maudits qui n’ont pas su se libérer de l’emprise des grands studios, jetant ainsi une lumière crue sur le génie de ses œuvres qui ont contribué à sa déchéance et l’auréolant d’une gloire qui a su inspirer de futures générations de réalisateurs.

Gâchis cependant. Après, malgré ce gouffre dans sa carrière, il reste encore une quantité non négligeable de film à voir, à revoir, et à découvrir. Autant vous le dire, Bulles de Japon va dans les semaines à venir défricher cette filmo foisonnante pour faire découvrir quelques pépites méconnues. Dans le collimateur aussi, le cas de la Marque du Tueur dont la critique sortira la semaine prochaine. Je n’ai que trop repoussé son écriture, avec maintenant le blu-ray d’excellente qualité de chez Elephant films, il est temps de s’y replonger avec délice.

En attendant, direction 1973.

Entrez, les amis, Olrik va vous raconter une belle histoire.

Oui, vous avez bien lu, 1973, en cette année Suzuki fut bien derrière une caméra, non pas pour réaliser un film mais le premier épisode de la série…

Horror Theater Unbalance

Intitulé Miira no koi (« l’amour de la momie »), l’épisode raconte l’histoire d’une momie retrouvée au fond d’un trou par des villageois, momie qui va se mettre à rajeunir et à devenir un membre du village, non sans quelques problèmes. Pour l’amateur de Suzuki, la question est forcément de savoir si l’on retrouve la patte du maître durant ces 45 minutes. Je n’ai pas encore eu le temps de voir d’autres épisodes de la série pour comparer, mais je suis prêt à parier que ces derniers sont beaucoup plus sages. Non que l’on soit sur les traces du dérèglement pictural et narratif de la Marque du Tueur, mais on sent tout de même l’humour, ce goût pour les êtres hors norme…

… ou les scènes oniriques au chromatisme flamboyant :

Cet épisode a-t-il été apprécié par les producteurs de Fuji TV ? Difficile à dire tant la bouffonnerie peut paraître fort de café dans un genre horrifique supposé terrifier avant tout le spectateur. Toutes les émotions fortes sont dégoupillées par les grimaces, les situations imaginées par Suzuki qui semble s’amuser, sans doute pas autant que lors de la Marque du Tueur, mais qui manifestement ne peut s’empêcher de tenter des choses via des détails incongrus :

Le symbolisme phallique du daïkon. De quoi réveiller les ardeurs à une momie !

A l’opposé, on notera parfois un certain dépouillement poétique :

Les lanternes sont filmées en mouvement de manière à donner l’illusion d’une procession.

Bref on trouve dans cet épisode un condensé de l’esthétique de Seijun Suzuki. La Marque du Tueur ou Tokyo Drifter faisaient exploser cette dernière, Miira no koi la garde dans une portion congrue mais suffisante pour que très vite le spectateur amateur de l’oeuvre de Suzuki ait le plaisir de se sentir en terrain connu. En cela, l’utilisation du genre fantastique est intéressante en ce qu’elle permet de jouer avec la rationalité. Le terrain était donc fertile pour permettre à Suzuki de tenter quelques audaces, et allait lui permettre de préparer sa trilogie Taisho (Zigeunerweisen, Kagero-za et Yumeji) dans les années 80.

Si le métrage n’est pas non pluis indispensable, il reste intéressant de par son côté chaînon manquant totalement cohérent au sein de l’oeuvre de Suzuki. Pour les fans.

 

Take aim at the police van (Seijun Suzuki – 1960)

take-aim

Un fourgon transportant des prisonniers est mystérieusement attaqué. Deux des passagers sont tués et Daijiro, le gardien chargé de les surveiller, récolte une mise à pied de six mois. Chômage forcé qu’il compte bien mettre à profit pour mener sa propre enquête…

 Depuis le Grand Sommeil d’Howard Hawks on sait combien la compréhension d’une intrigue ne pèse pas forcément lourd face à ce qui pourrait constituer le véritable plaisir au visionnage d’un polar, à savoir une simple utilisation – et si possible sublimation – des éléments constitutifs du genre. De l’action, un héros fort mais pas infaillible, des méchants patibulaires, une femme fatale, des cigarettes, de l’alcool, le tout accompagné d’une bonne photographie et d’une ambiance musicale jazzy et normalement, miracle, on se trouve face à une œuvre prenante et, dans le cas du Grand Sommeil, fascinante.

take-aim2

Exemple tout ce qu’il y a de plus personnel d’une scène qui obtiendra toujours ma bienveillance.

Fascinante, nous n’en dirons pas autant de Take aim at the police van (Sono gosôsha wo nerae: Jûsangô taihisen yori) de Seijun Suzuki. Mais intéressante et plaisante, ça oui. Encore loin des délires formels du Vagabond de Tokyo et de la Marque du Tueur, Take aim constitue une entrée en matière intéressante dans l’œuvre de Suzuki en ce qu’elle se situe à la fois dans une approche classique et annonce les tentatives avangardistes de l’auteur.  Sans être bien sûr aussi déstructuré que la Marque du Tueur, film qui au bout d’un moment fait voler en éclats la narration, Take aim, malgré ses 80 minutes très resserrées, fait tout de même passer un moment un brin nébuleux au spectateur. Ce n’est pourtant pas faut d’être clair au début, l’enquête de Daijirô étant d’une incroyable linéarité. Il tombe sur un personnage qui lui dit qu’il faut qu’il aille voir X. Dans la scène suivante, que voit-on ? Daijirô qui rencontre X, lequel lui dit que chez Y il fera sûrement avancer son enquête. Scène suivante, il rencontre Y, etc. A ce stade on ne sait pas si l’on doit trouver l’histoire prenante ou monotone. On reste cependant intrigué, aidé en cela par l’excellente musique, la photo, évidemment maîtrisée chez Suzuki, ainsi que la galerie de personnages allant d’une vamp tireuse à l’arc à une délinquante en passant par des gangsters qui savent ce que défourailler veut dire.

Et puis, arrivé à un moment, il faut bien avouer que l’on se perd dans une intrigue qui, malgré sa structure très jeu de l’oie, a accumulé les informations, les personnages et les questions sur l’attaque du fourgon de police. C’est l’effet Grand Sommeil, avec en plus un soupçon de bizarrerie WTF?! typiquement suzukiesque quand Daijirô, accompagné de la belle Yuko, se trouve en fâcheuse posture lorsque les méchants du film décident de leur faire définitivement la peau. Cela pourrait être vite fait : pan ! pan ! dans la cafetière et on n’en parle plus. Mais non, pourquoi faire simple quand on peut faire débile ? Attacher les victimes dans la cabine d’un camion essence, le faire démarrer en allumant une traînée de gazole derrière, c’est tellement plus fun !

take-aim3 take-aim4

On pourrait alors lever le ciel et décider d’arrêter le visionnage et pourtant, il faut reconnaître que les belles images de Suzuki ont fait leur effet et donnent envie de poursuivre le voyage afin de connaître l’identité du salopard derrière toutes les morts qui ponctuent le film, et qu’importe si les invraisemblances continuent d’être de la partie. Un peu comme Daijirô qui à un moment du film fait un mauvais rêve  en ressassant certaines images de ses rencontres avec différents protagonistes, le spectateur laisse le souvenir entêtant de certains plans faire son effet, souhaitant peut-être simplement être surpris par la photographie captant, par exemple, une femme dénudée tuée raide par une flèche :

take-aim5

Un quidam balancé du haut d’une falaise à la sortie d’un virage :

take-aim6

Un tueur dont on ne voit pas le visage et préparant un mauvais coup :

take-aim7

Un homme écrivant mystérieusement « aki » sur la buée d’une vitre :

take-aim8

Une vue subjective toujours très graphique chez Suzuki :

take-aim9

Images fortes auxquelles on peut ajouter celles d’une femme archer, de la même femme arborant plus tard une paire de lunettes à grosse monture, paire répondant à celle de l’homme suivant les agissement du héros, images aussi de la femme archer accueillant le héros d’une curieuse manière ou encore de cet homme louche lisant le journal tandis qu’une délicieuse jeune femme ajuste son bas d’une non moins délicieuse manière :

take-aim

La secrétaire – Olrik san, vous m’emmenez voir Interstellar ce soir ?

Olrik san –  Nan, mais le septième ciel, je peux mon petit.

Take aim at the police van se présente donc comme un curieux mélange, mélange d’une intrigue qui se perd en cours de route mais qui compense par un trop plein d’éléments narratifs et surtout d’éléments visuels accrocheurs qui pour absurdes qu’ils soient parfois (autre exemple : Daijirô traîné par une voiture sur une centaine de mètres et qui se relève sans le moindre accro à son imper), n’en créent pas moins une atmosphère à la fois pulp et intriguante. Pas le chef d’oeuvre de son auteur, mais un polar plus que recommandable.

6,5/10

http://vshop.fr/js/w.js