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L’impitoyable monde des mangakas en dentelles

Vous avez aimé mes critiques de manga shojo sur des lycéennes qui se font persécuter ? Vous en voulez encore ? Non ? Eh bien c’est pas grave, vous en aurez quand même avec Hope, manga publié entre 2013 et 2015 chez Kodansha. Rien à voir avec Life en terme de longueur : Hope fait six tomes bien tassés, avec pour certains moins de 140 pages. Et rien à voir non plus avec Vitamine puisque le manga a été créé 12 ans après la première œuvre de Suenobu (et quatre ans après le dernier volume de Life), autant dire que le trait est devenu plus pro (même si on pouvait justement apprécier la rudesse du trait des débuts).

Après, pour l’histoire, on ne dira donc pas qu’il n’y a rien à voir. On suit le quotidien de Hikari, une jeune lycéenne dont le rêve est de devenir mangaka. Elle commence par dessiner avec acharnement dès qu’elle a du temps de libre, puis enchaîne avec un boulant d’assistante auprès d’une mangaka de renom et va enfin s’essayer à voler de ses propres ailes, aidé par un tanto sévère mais attentionné. Problème : elle irrite certaines concurrentes, une en particulier qui n’hésitera pas à lui tendre des pièges ou à salir son nom sur les réseaux sociaux.

On le voit, ce n’est pas parce qu’il y est question de manga et de persécution que l’on est forcément face à une déclinaison monotone de Vitamine et de Life car on quitte cette fois-ci le milieu scolaire (réservé surtout au premier tome) pour un milieu professionnel. De même, le caractère d’Hikari n’est pas foncièrement identique à celui des autres héroïnes. On retrouve tout de même une certaine rage mais Suenobu a su lui doter une identité propre qui, associée à un graphisme plus rond, fait oublier la lecture des œuvres précédentes.

Lire les six tomes s’est fait sans trop de problème, on peut même regretter que Suenobu n’ait pas pu donner plus d’amplitude à son traitement du métier de mangaka. Car si vous aimez les mangas comme Bakuman, il y a des chances pour que vous appréciiez Hope qui lève le voile sur le métier de mangaka de shojo. On y retrouve tous les ingrédients du genre : l’atelier, les assistants, la mangaka qui chapeaute le travail, les dates buttoir demandant à tous un travail de fou, le tanto qui met la pression sur son artiste pour en tirer le meilleur, les choix éditoriaux soucieux du goût des lecteurs, les limites artistiques que ces derniers imposent, enfin les petites guéguerres entre créateurs d’envergure, guéguerre qui dans le cas d’Hikari va déboucher sur de sérieuses déconvenues. Cerise sur le gâteau, Suenobu compose des planches sur Hikari en pleine action du plus beau style nekketsu, aspect déjà remarqué dans Life, avec la méchante de l’histoire enrobée d’une aura d’énergie très super saiyen.

Enfin, concernant la noirceur, ça se démarque là aussi des œuvres précédentes. Dans les premiers volumes, on se dit que l’adversité que va rencontrer Hikari sera bien gentillette en comparaison. Néanmoins, dans le tome 5, on tombe sur cette scène :

Comme dans Life, l’héroïne tombe dans une scène de viol collectif. Dans Life, l’héroïne s’en sortait sur le fil. Dans Hope, c’est durant quelques planches ambigües. On voit son tanto arriver, Hikari et ses persécuteurs sont tous habillés, attablés sagement autour de quelques boissons, on se dit que finalement Hikari a échappé au pire, que tout cela était juste pour lui faire peur. Seulement, quelques planches plus tard, Hikari décide de créer une nouvelle histoire intitulée Tubomi et Hana. Il y est question d’une fillette qui adore sa petite chienne prénommée Hana. Mais persécutée par des filles de sa classe, elle voit un jour son animal battu à mort par ces dernières :

Tsubomi se vengera en butant au couteau celles qui l’ont tué et finira sa vengeance en se pendant, seul moyen pour elle de retrouver au paradis sa chère Hana.

Oui, c’est une histoire un peu hallucinante pour être publiée dans un magazine de mangas pour fille, et la rédaction du journal n’hésite pas à recevoir une pléthore de lettres courroucées émanant de parents soucieux des lectures de leur progéniture. Mais intelligemment, Suenobu en profite pour souligner combien les parents ne panent la plupart du temps rien à ce qui peut toucher leurs gosses. S’ils sont mécontents, le lectorat principal d’Hikari, d’abord déboussolé par l’histoire d’Hikari, finira par acclamer son travail. Ensuite, il y a la symbolique évidente la trame puisque cette chienne ensanglantée appelée Hana représente évidemment le pucelage perdu d’Hikari (Hana signifiant fleur mais pouvant aussi désigner par métaphore le sexe féminin). Tout est alors dit. Hikari extériorise par une rage créatrice touchant à l’autobiographie parce que le viol a été censuré (et heureusement, mon cœur délicat ne l’aurait pas supporé) mais a bien eu lieu et Hope devient alors à l’image du manga créé par Hikari : une œuvre au graphisme aimable mais dont le fond est singulièrement sombre et touchant.

Tout cela fait que si Hope n’a pas le même souffle que Life ou la même spontanéité que Vitamine, il n’en est pas moins un shojo intéressant et tout à fait recommandable au sein de la bibliographie de Suenobu. A noter que ce titre n’a malheureusemnt pas été traduit en français, pour le lire, il faudra soit contenter de la version en japonais ou des scanlations (de qualité) en anglais.

Paye ta life dans un lycée de pestes !

Après l’œuvre matricielle, l’amplification. Life est un peu le grand œuvre de Keiko Suenobu, l’œuvre qui a fait suite à Vitamine et qui lui a permis d’obtenir le prix du manga Kodansha en 2006 dans la catégorie Shojo. Bon, ça, c’est anecdotique, sachez juste que Life est une pure bombe. Ne vous laissez pas berner par les couvertures :

Moi aussi, lorsqu’un jour je suis tombé dessus, je me suis dit : Houlà, mais jamais je ne lirai ceci ! Et puis, après Vitamine j’ai enchaîné avec Life et je crois m’être goinfré les 20 tomes en trois jours. Doux moment de binge reading qui m’a captivé et m’a donné envie de poursuivre mon exploration de l’univers shojo.

Comparativement à Vitamine, Life est moins autobiographique et plus fictionnel. L’héroïne, Ayumu Shiiba est une collégienne en passe de passer au lycée. Mal dans sa peau, elle a pour mauvaise habitude de se scarifier. Surtout, elle se met malencontreusement à dos sa meilleure amie (qui n’est d’ailleurs en fait qu’une sale conne, il faut bien le dire). Dans son nouveau lycée, ça s’arrange un peu, elle arrive à s’intégrer à un groupe de filles jusqu’au jour où cela dérape avec la rencontre du petit ami pour le moins déviant d’une de ces nouvelles amies, la Barbie Manami Anzai. Ayumu va alors connaître l’enfer mais aussi la joie de faire la rencontre d’une autre fille isolée de sa classe, la sublime Miki Hatori, fille de forte personnalité :

Ah Miki ! Moi aussi je te trouve forte et formidable ! Je t’aime !

Tout le long du manga, Ayumu et Miki vont n’avoir de cesse d’ignorer Manami et ses sbires, voire de es combattre quand ces dernières mettront au point des plans criminels pour les détruire. Car l’ijime ne consiste pas ici qu’à leur jeter des rouleaux de PQ par-dessus la cloison des WC. Lors d’une scène, on demandera à ayumu de manger une poignée d’aiguilles. Dans une autre ce sera carrément un kidnapping pour les faire violer par un groupe de furyos. Autant dire que Suenobu pousse sûrement un peu plus loin le curseur par rapport à son expérience personnel de l’ijime (du moins on l’espère pour elle).

Le hobby particulier du petit copain de Manami.

Du coup il y a une inventivité constante qui faire que les vingt tomes se dévorent. Evidemment, à partir du quinzième tome Life n’échappe pas à une impression de redite néanmoins Suenobu sait rendre sa conclusion intéressante, notamment avec l’inversion progressive des rapports de force au sein de la classe. Les persécuteurs vont peu à peu devenir les persécutés dans leur classe, engendrant un discours ambigu sur l’effet moutons de Panurge dont on sent qu’il peut se reproduire à tout instant, malgré des événement s antérieurs qui auraient amené à se corriger.

Ajoutons à cela un graphisme et une composition particulièrement efficaces. Avec une touche de shonen concernant Ayumu dont la rage la couvre parfois d’un écran d’énergie qui n’est pas sans rappeler certains personnages de Dragon Ball. C’est peut-être parfois un peu too much mais pour un manga qui s’appelle Life et qui brasse à pleine mains des sentiments dans tous leurs états, ce n’est pas non plus incohérent. Bref, je ne vais pas dire que s’il y avait un seul shojo sur l’ijime à lire ce serait celui-là, je n’en suis qu’ua début de mon exploration du continent shojo, mais je gage qu’il s’agit d’un des titres les plus emblématiques. Bref un bon complément à Vitamine, d’autant que là, le personnage n’a pas de bouée de sauvetage intérieure pour se tirer d’affaire. Dans Vitamine, l’héroïne avait en effet la création de mangas pour redonner un sens à sa vie. Là, Ayumu n’a rien, c’est une ado ordinaire sans idée précise sur la voie à donner à sa vie. On peut supposer que cet aspect ordinaire que seul vient sauver une incroyable énergie insuffler par Miki a dû ajouter en identification chez les jeunes lectrices.

Signalons au passage une bonne version concoctée par Kurokawa.

Sur ce je vous laisse, j’ai un autre shojo sur le feu.

 

Des vitamines contre l’ijime

C’est avec un titre tel que Vitamine, de Keiko Suenobu, que l’on s’aperçoit combien sont friables les limites entre les différents genres de mangas. En tout cas pour un néophyte comme moi. Car lorsque l’on me dit « shōjo », immédiatement me vient en tête ce genre d’image :

Des fleurs, des boucles blondes, des yeux immenses avec des millions d’étoiles à l’intérieur, voilà, on est dans du shōjo à destination de jeunes filles.

Par contre, ce style d’image :

Là, pour moi, on est plus dans du seinen, ou du josei, le seinen pour jeunes femmes.

Tout cela pour dire qu’il va me falloir combler les quelques wagons de retard que j’ai par rapport aux shōjo qui ont fait leur révolution depuis belle lurette, avec des auteures comme Moto Hagio ou Hideko Mizuno. Comme en ce moment je suis plutôt porté sur des mangas faisant dans le récit de relations compliqués entre des hommes et des femmes (je viens de finir le très « ecchi » et « mature » Usotsuki Paradox), et que le manga du jour, Vitamine, m’a fait forte impression, les prochains articles risquent de sentir le parfum et le verni à ongles, je préfère vous en avertir.

Bref, Vitamine, excellent one shot malheureusement plus édité, qu’est-ce que c’est ? C’est très probablement un des tout meilleurs mangas sur le thème de l’ijime. Manga  touchant par ailleurs à l’autobiographique puisque l’héroïne, Sawako, est un peu comme le double narratif de Suenobu qui a vraiment connu l’ijime lorsqu’elle était jeune.

Pour la jeune Sawako, tout part d’un petit ami qui a du mal à contrôler ses pulsions. L’image un peu plus haut, c’est lui et Sawako, en train de le faire dans leur bahut. Ça passe une fois parce qu’il n’y a pas de témoins mais alors qu’il l’oblige à le laisser jouer à l’apprenti gynéco alors qu’ils sont censés nettoyer leur salle de classe en fin de journée, ils se font surprendre par un camarade qui a tôt fait de tout raconter aux autres. Commence alors pour Sawako une épouvantable réputation de « chaudasse ». Cela va commencer par des moqueries, se poursuivre par du harcèlement sur son keitai (avec des messages du type : « tu veux bien me sucer ? »), enfin par une violence de tous les instants, notamment un déshabillage forcé dans les vestiaires lors du cours du sport pour être photographiée après avoir été transformée au marker en panda :

Au bout d’un moment, c’est la goutte de trop et Sawako décide de ne plus aller au collège, d’autant que les adultes responsables qui seraient supposés l’aider se contentent de lui donner des conseils du genre : « mets-y du tien, ce qui t’arrive n’est pas si dur après tout, ils vont bien finir par se lasser ». A cette incompétence professorale succède l’incompétence parentale, du moins celle de la mère, le père de Sawako faisant preuve de compréhension devant la volonté de ne plus retourner au collège. Mais pour la mère, c’est une autre chanson, puisqu’il s’git de préparer les sacro-saints examens de préparation à l’entrée du lycée. Cela part d’un bon sentiment, comme toute les mères elle souhaite la réussite de son enfant mais on sent derrière cette envie l’image du clou qui ne doit pas dépasser dans la socité japonaise. Or, Sawako, par son attitude de refus, devien le clou que l’on voit beaucoup trop. Dès lors la mère tombe-t–elle souvent dans des crises de larmes sans que l’on sache vraiment quelle en est leur cause : une peine sincère pour sa fille ou un orgueil qui panique car sa réputation est en proie au quand diras-tu des mégères du quartier qui n’ont, elles, aucun souci avec l’éducation de leur enfant ?

Dans tous les cas, Vitamine se double alors d’un autre nœud dramatique pour Sawako. D’un côté il lui faut redonner un sens à sa vie après son refus inébranlable de retourner dans un système qui n’a pas su la protéger. Cela lui se permet par le manga, domaine dans lequel Sawako montre des aptitudes et qui va lui redonner confiance en elle. De l’autre, il lui faudra gérer la pression maternelle et essayer de transformer les attentes hyper-conventionnelles de sa mère.

Avec en filigrane cette question constante : qu’est-ce que le courage lorsqu’on a le malheur d’être en proie à l’ijime ? Est-ce retourner coûte que coûte au collège et continuer d’en prendre plein la gueule jusqu’au suicide ? Ou est-ce faire comme Sawako, c’est-à-dire blackbouler le système éducatif pour rester chez soi pour se consacrer dans un domaine où l’on pense que l’on peut réussir, ici le manga ?

La réponse de Suenobu est très clair, rester le clou qui dépasse plutôt qu’être celui qui va morfler est la forme de courage qu’il convient d’adopter. Du reste, cela débouchera pour Sawako dans une forme de rage du vainqueur qui se conclura dans le manga avec de savoureuses pages.

A la fois sombre et profondément optimiste, Vitamine est un shōjo qui porte bien son nom et qui donne envie de se pencher sur la série phare de son auteure, série elle aussi consacrée à l’ijime : Life.