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Tokyo Vampire Hotel (Sion Sono – 2017)

Un soir, alors qu’elle est tranquillement attablée dans un restaurant avec des amies, Manami voit débarquer une jeune femme excentrique qui dégaine un flingue pour tuer leurs trois voisines de table au look gothique. Problème : comme il y a beaucoup de témoins, elle se doit maintenant de buter méthodiquement toutes les personnes présentes dans le resto, à l’exception de Manami que la tueuse semble devoir amener avec elle. Mais complètement terrorisée, Manami parvient à s’enfuir et à gagner la rue. Là, elle tombe sur une autre jeune femme, « K », qui lui assure qu’elle est là pour la protéger. Elle lui apprend l’origine incroyable de Manami, ce qu’elle est vraiment, c’est-à-dire un être qui doit permettre au clan des vampires issus de la lignée de Dracula de reprendre le dessus sur le clan Corvin, clan de « Neo Vampires » extrêmement dangereux…

Faire du neuf avec du vieux, reprendre le mythe du vampire mais assaisonné à la sauce Sono, après tout pourquoi pas ? Entre ça et le zombie, l’autre grande créature fantastique, je crois que je préfère encore le vampire. Plus racé, mieux vêtu, plus sexy : normalement, avec Sono, ça doit en mettre plein les mirettes. Et de fait, Sono n’aura pas négligé dans ce drama de dix épisodes le quota de boobs (Megumi !), d’uniformes serrés et de langues fourrageuses.

Meg is back (et avec plus que jamais du monde au balcon).

Après, pour ce qui est de savoir si Tokyo Vampire Hotel est une série réussie ou non, c’est une autre histoire. C’est encore un peu trop frais dans mon esprit et comme c’est le cas pour beaucoup de film de Sono, cette fraîcheur pose problème car on est face à une œuvre de Sono de type Barnum. Comprenez que c’est un magma de personnages (à partir du troisième épisodes, quand tous les personnages se retrouvent dans l’hôtel qui donne son titre à la série, on doit atteindre le chiffre de deux cents), ça va dans tous les sens, cela se situe dans un lieu baroque très bariolé, ça crie, ça hurle, ça ouvre des yeux en billes de loto, ça exhibe ses boobs donc (merci Megumi donc mais aussi Anna Konno), le sang coule à la moyenne de deux litres de raisiné à la minute bref, aucun répit n’est laissé au spectateur, mais avec le risque que ce dernier ressente une certaine lassitude. Et comme l’arc se passant à l’hôtel couvre cinq épisodes, il faut avouer qu’il y a de quoi se sentir étranger au bout d’un moment à ce type de trip. Cela a été mon cas.

Budget sauce tomate assez conséquent pour ce drama.

Et pourtant les deux premiers épisodes pouvaient laisser augurer de quelque chose de très bon. Ils avaient une unité chacun et faisaient  espérer que le drama allait consister en une série d’épisodes, brodant tous indépendamment une histoire sur la thématique du vampire, et reconstituant petit à petit une histoire plus générale. Mais à partir du troisième, on change de direction : Sono veut en fait un huis clos dantesque, sorte d’écho coloré puissance dix à celui mis en scène dans Antiporno (on y retrouve d’ailleurs Ami Tomite dans le rôle de Manami), servant finalement à ce qu’attendent ses fans (ou du moins une partie de ses fans).

Après, il faut bien reconnaître que Sono reste expert dans sa capacité à insuffler du dynamisme dans les scènes et leur enchaînement. Impossible aussi de dénier une capacité à truffer son histoire d’éléments originaux. Mais on est dans une telle profusion, un tel excès, que l’on a aussi l’impression d’une originalité balancée en mode automatique. Il ne s’agit pas de faire sens mais de bourrer ce lieu de l’hôtel avec de l’originalité à tout prix. Forcément, cela peut saouler au bout d’un moment et paraître un peu vain.

Bien qu’elle soit plate comme une limande, on préférera la prestation de Kaho jouant K (à gauche) à celle d’Ami Tomite, qui passe son temps à avoir des spasmes ou à faire la cruche de service.

Et c’est dommage car les trois derniers épisodes empruntent une autre direction. On est toujours dans l’hôtel, mais avec beaucoup moins de personnages et quelques incursions à l’extérieur. Le ton est plus sobre, l’intrigue s’efforce de développer certains personnages tout en permettant quelques explosions sonoiesques. On se dit que Sono tenait là peut-être une approche intéressante. Mais voilà, cette partie venant après le magma du milieu du drama, le détachement, l’épuisement ayant déjà eu lieu, il m’a été difficile de me sentir parfaitement impliqué dans ces ultimes épisodes.

L’originalité, parfois, c’est gonflant.

Bref, sans être non plus à jeter aux orties (je peux comprendre que certains puissent adhérer au spectacle), Tokyo Vampire Hotel me confirme que Sono est dans une période boursoufflée qui personnellement me laisse de marbre (de l’année 2017 il me reste à voir son Shinjuku Swann 2 et franchement, je ne suis du coup guère rassuré). 2018 semble en revanche être une année plus apaisées pour Sono. Nous arrivons au mois de mai et jusque là il n’a réalisé qu’un segment au film à sketchs Kuso yarô to utsukushiki sekai. J’ai envie de dire, pourvu que ça dure. Repose-toi bien Sion, reste un peu plus à la maison avec Megumi, jardine avec elle, lis, vois d’autres films et surtout prends ton temps pour en réaliser d’autres. À 57 ans, il serait dommage de passer déjà face aux jeunes pousses pour un vieux réalisateur radoteur qui essaye d’exister en faisant son intéressant à coup de gros seins et de litres de sang. Surprends-nous. Mais pas « assomme-nous » avec une kalachnikov sensorielle de tous les instants.

 5/10

Antiporno (Sion Sono – 2016)

Descente dans la psyché d’une jeune femme (Kyoko)  s’imaginant tour à tour modiste, actrice dans un film érotique (ou porno, on ne sait pas très bien), et ressassant ses traumatismes liés à un viol quand elle était lycéenne, au suicide de sa sœur ou encore au puritanisme hypocrite de ses parents. L’ensemble est balancé dans un shaker et servi frais par un Sono, bien décidé à ne pas servir une boisson comme les autres dans le cadre de l’opération Roman porno Reboot.

アンチポルノ (Anchiporuno)

En effet, comme le titre l’indique, il ne s’agit pas ici de proposer un roman porno comme les autres, bien dans les clous, avec une ou plusieurs actrices girondes, une intrigue limitée et une scène de sexe toutes les dix minutes. Si on visionne Antiporno dans cette optique-là, on en est très vite pour ses frais. Certes, c’est mignon de voir Ami Tomite danser en nuisette sous un air de Chopin, mais on comprend assez vite qu’en dehors de sa nudité ponctuelle, Sono ne cherchera pas vraiment à exploiter un potentiel érotique lié à la plastique des actrices. En dehors des formes de Tomite (dont les rondeurs contrastent avec les formes plus élancées des actrices vues dans White Lily et  Wet Woman in the wind), on ne peut pas dire que les actrices d’Antiporno correspondent aux canons du roman porno. Témoin Mariko Tsutsui, 55 ans et pas vraiment connue pour des rôles dénudés, ou encore les horribles personnages secondaires (l’éditrice, la photographe et ses deux assistantes affublées d’un gode michet).

Bref, Antiporno se veut un film moins sensuel que cérébral. Ou alors, si sensuel il y a, c’est moins à rattacher à la libido qu’à une orgie plastique de formes et de couleurs comme Sono en est capable. A ce titre, le film a un côté barnum qui rappellera aussi bien Strange Circus, Guilty of Romance et Tag. La couleur rouge des toilettes de l’appartement de Kyoko n’est pas non plus sans rappeler le décor d’un des tout premiers courts métrages de Sono, Keiko desu kedo. C’est coloré, alternant le chromatisme criard de l’appartement de Kyoko avec des flashbacks renvoyant au passé de la jeune femme, flashbacks visuellement plus doux. On retrouve le petit truc de la peinture qui gicle (vous ne vous souvenez pas ? Comment avez-vous pu ?) mais cette fois-ci puissance dix, puisque l’héroïne se retrouve aspergée de plusieurs pots qui se déversent sur elle du plafond :

Certes, c’est assurément du jamais vu au cinéma. Après, on peut être mesuré face une scène qui semble n’être là que pour justifier une esthétique du « toujours plus ». Et puis, le problème avec la peinture faite d’une multitude de coloris, c’est qu’à un moment cela devient une bouillie infâme :

Sans aller jusqu’à dire qu’Antiporno est faite de la même boue, je dois bien reconnaître que le film m’est parfois apparu comme une resucée plus ou moins digeste d’autres films de Sono, dans son esthétique donc, mais aussi dans son propos puisque, comme Tag avait pu le faire, on se retrouve avec un personnage à travers lequel le spectateur va avoir droit à un propos sur la condition féminine au Japon, avec une liberté pour elle qui n’est qu’apparente. La petite originalité est de montrer que les femmes peuvent être complices de la domination masculine en se comportant comme des violeuses, aussi bien physiques que psychologiques (ainsi le personnage joué par Tsutsui, tout à tout victime du sadisme de Kyoko puis bourreau, n’hésitant pas à humilier Kyoko devant un public d’hommes – on évitera ici d’expliquer comment ce retournement est possible). Mais pour le reste, on se sent beaucoup trop en terrain connu pour ressentir de l’originalité. A noter tout de même un dialogue savoureux lors d’une scène familiale mais là aussi, la représentation de la famille comme un lieu pudibond et déviant n’est guère originale dans le discours de Sono.

Papa et maman font des choses.

De même celui sur l’industrie du sexe. Pourtant on pouvait espérer que Sono allait avoir quelque chose d’un peu plus neuf à formuler dans sa vision de l’esthétique du roman porno, notamment dans ce qu’il permet artistiquement. Mais non, c’est très flou en fait. Sono ne semble pas faire la distinction entre un film érotique et une JAV, et on se retrouve donc avec une scène d’audition dans laquelle Kyoko parle face à un public d’hommes forcément antipathiques et dominateurs. Quand on songe à certains romans pornos qui s’étaient essayés à représenter des tournages de films érotiques (comme Black Rose Ascension, avec Naomi Tani), il y avait peut-être moyen de faire quelque chose de plus nuancé. Mais pour cela aussi, le titre du film annonçait finalement la couleur.

Finalement, je pense que je préfèrerais Whispering Star, film qui pourrait apparaître comme un « anti-Antiporno ». Les deux présentent un personnage féminin coincé dans un espace (un vaisseau spatial pour le personnage de Megumi Kagurazaka, un apprtement pour Kyoko). L’une est quasi muette, l’autre hystérique. L’une est tout le temps habillée, totalement désexualisée, l’autre n’hésite pas à déballer une plastique faite pour satisfaire l’amateur de roman porno. Whispering Star est lent, étiré dans sa quasi absence d’intrigue, Antiporno est condensé et rythmé par ses succession de séquences et ses flashbacks. L’un est en sépia, l’autre arbore un univers chamarré et agressif. Deux esthétiques différentes, deux tentatives de se renouveler mais des deux, celle concernant Whispering Star apparaîtra comme la plus courageuse et la plus authentique car ne faisant penser à aucune des précédentes œuvres de Sono. On se posera la question de l’ennui car Whispering Star n’apparaît pas vraiment comme un film trépidant, c’est vrai. Néanmoins j’en arrive au point où je commence à ressentir un peu d’ennui face aux films dans lesquels Sono « fait du Sono », c’est-à-dire en nous balançant à la gueule un pot de peinture accompagné des cris hystériques des personnages et d’un enrobage de musique classique, le tout pour un discours féministe déjà entendu.

Bref, vous l’aurez compris, petite déception en ce qui me concerne que ce Antiporno. Et petite déception jusqu’à présent pour l’opération Roman Porno Reboot, même s’il me reste à voir Dawn of the felines et Aroused by Gymnopedies. Pour l’instant, mon classement par ordre d’intérêt suit celui de mes visionnages :

  1. White Lily (le plus académique et finalement celui que je reverrais le plus volontiers)
  2. Antiporno (surtout parce que Ami Tomite en tenue d’Eve, c’est quand même quelque chose).
  3. Wet Woman in the Wind (un peu foiré dans sa recherche d’originalité, avec un érotisme rappelant les tentatives absurdes de Kiyoshi Kurosawa dans ce domaine).

The Whispering Star (Sion Sono – 2016)

Yoko est un robot androïde travaillant pour SPS, une société de livraison de colis. Son terrain de travail n’est pas le Japon mais l’univers puisqu’à l’époque où se déroule le film, l’intelligence artificielle est dominante, laissant des bribes aux humains qui continuent d’exister mais qui ont ont bien perdu de leur lustre d’antan.  Yoko va donc de planète en planète pour leur livrer leurs colis et occupe son temps de libre en faisant le ménage, écoutant le journal audio de androïde qui l’a précédée à bord ou encore en jetant un œil au contenu des colis…

Après avoir vu Tag, Shinjuku Swan ou The Virgin Psychics, forcément, The Whispering Star détonne. On avait été prévenu par la bande-annonce et d’une certaine manière je me frottais les mains d’avance tant le film promettait de ne ressembler à rien d’autre de ce qu’avait réalisé Sono jusque là. En cela je me trompais car l’amateur de l’œuvre de Sono aura assez vite l’impression d’assister à un film de la même veine que Keiko desu kedo. Pour ceux qui, comme moi, garde un souvenir mitigé de ce dernier, The Whispering Star peut s’avérer donc pesant. Formellement, le film est magnifique, l’image HD, le doux sépia et la discrète intégration d’effets spéciaux faisant merveille. Immanquablement on est envoûté par la beauté des images et l’admiration contemplative peut alors mettre le spectateur dans la peau d’un androïde : la perception du temps s’effiloche et n’a plus aucune importance. On assiste à une dilution narrative qui montre dans les détails des opérations insignifiantes de la vie quotidienne, mais ce n’est pas grave : on se trouve nous aussi à bord du vaisseau, dans un temps spatial rendu d’autant plus absurde que Yoko, puisqu’elle est une androïde, n’a pas besoin d’être en hibernation. Le spectateur devient dès lors prisonnier lui aussi de la carcasse du vaisseau, comme il a pu l’être dans le Nostromo, à la différence qu’il ne s’agit pas de ressentir ici une présence menaçante mais le vide et l’écoulement du temps. Et forcément, à ce petit jeu, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne pour goûter les délices de plans nous montrant un robinet qui goûte ou un androïde qui se coupe les ongles des orteils.

Cependant, comme il s’agit des orteils mignons de Megumi, ça peut subitement éveiller l’attention !

Ayant fait l’erreur de visionner le film en fin de semaine, je dois dire qu’il a été difficile de tenir tout le long (quelques micro roupillons à déplorer dans la partie centrale). A la fin j’étais incapable de dire si j’avais aimé. Et pourtant j’estime être rodé à un certain type de film japonais (comme Eureka) tout en plans séquences interminables et en narration étirant au maximum une histoire qui tiendrait sur un timbre poste.

Un peu douloureux donc, même si, en y repensant, je m’aperçois que ce film a laissé une trace et que j’aurai certainement un jour envie de lui donner une seconde chance, notamment pour démêler un peu plus ce que Sono a voulu faire dans sa représentation de l’humanité. En fait pas mal d’interprétations sont possibles, à commencer par celle visant à faire de Whispering Star un film typiquement post-Fukushima. Tourné dans des no man’s land de Fukushima, le film peut être perçu comme une suite à the Land of Hope (qui ont par ailleurs en commun la même actrice principale). L’humanité n’ayant pas écouté les leçons du passé, elle a subit d’autres effroyables échecs (idée formulée dans les panneaux introductifs du début) et se retrouve maintenant réduite à vivoter dans de misérables planètes, devenue son propre fantôme et ne pouvant espérer une résurrection du fait de la domination de l’intelligence artificielle (que l’on pourrait associer à l’idée de confort technologique). Cette manière de vivre devient donc celle des rescapés de Fukushima, ceux qui ont tout perdu, leurs biens, parfois leurs proches, et qui doivent redémarrer leur vie, incrédules, dans cette machine consumériste qu’est le Japon. Votre vie est dévastée, qu’importe : remettez-vous très vite en selle afin de faire comme tout le monde, à savoir consommer. Peu importe ce que vous achetez (le contenu des colis est dans le film sidérant d’insignifiance), il faut acheter pour avoir le plaisir de voir un livreur arriver sur le pas de votre porte pour vous remettre une boite en carton. Vous serez alors redevenu un Japonais comme les autres. Pour ce qui est de la conscience d’exister, c’est autre chose.

Dans cette humanité dévastée, les gens sont souvent peu prolixes en paroles, exception faite d’un histrion farceur, sans doute un lointain descendant de Lee (Hazard) ou de Sono lui-même, lorsqu’il éructait dans les rues avec un mégaphone du temps où il faisait partie de Tokyo Gagaga. Rare cas d’une humanité poétique car parvenant à s’extirper des sentiers battus du comportement du parfait consommateur. Lorsque l’homme marche sur une canette et que cette dernière coince sa chaussure, lui faisant un deuxième talon encombrant, il ne s’arrête pas pour l’enlever car il trouve que cela fait un joli bruit. Il y a dans ce personnage un peu du clodo céleste qui préférera toujours la bohème au désir d’essayer de s’en sortir, et tant pis s’il ne connaîtra jamais le plaisir de recevoir un jour par la poste un colis. Là aussi, il faudrait que je revoie un jour le film mais il m’a semblé qu’il s’agissait d’une rencontre fondatrice pour Yoko. Si l’androïde ne devient pas après délirant, on peut avoir l’impression qu’il a été discrètement contaminé par la folie douce du marginal, lui conférant un vernis d’humanité la rendant peut-être plus humaine que ses clients.

Cela dit, je dis bien « peut-être » car je serais sur ce point moins définitif que d’autres. Perdue au milieu de magnifiques paysages en sépia, Yoko a alors immanquablement un côté Gaspard Friedrich, un personnage perdu dans le tout et questionnant son intériorité. Mais si on oublie les liens de l’histoire avec Fukushima, on peut voir aussi dans la représentation de cette humanité un instantané de sa condition actuelle, Yoko devenant l’archétype du petit employé « remplissant » son existence d’un travail peu intéressant et d’une vie privée aussi désertique que les endroits qu’elle est amenée à traverser. Whispering Star offre alors la vision d’un univers métaphorique dans lequel le tissu social n’existe plus, chaque individu restant reclu chez lui à attendre ses colis, et expliquant alors ces rues désertes. Et Yoko ne serait alors pas un robot au sens technique du terme mais bien au sens figuré, un bon petit soldat de la société consumériste japonaise qui va traverser sa vie à effectuer un boulot absurde, visant à distribuer des colis absurdes pour des gens absurdes.

 

Le film se conclut par une magnifique séquence, celle montrant Yoko effectuant une livraison dans des corridors dont les parois donnent à voir une humanité en ombre chinoise. Portée par un air baroque à la viole de gambe, la scène est mélancolique, poignante, et interprétable de deux manières. S’agit-il de la manifestation idéalisée d’un souvenir de l’humain, à une époque où il était encore capable de vivre socialement ? Ou bien est-ce la représentation présente de ce que l’homme est encore capable d’être chez lui, en dépit du no man’s land que constitue à l’extérieur la société ? En d’autres termes, pessimisme lucide ou bien croyance en l’homme malgré tout ? Difficile de trancher. On serait tenté de pencher pour la première hypothèse mais le sourire finale de Yoko et le colis qu’elle prépare avec un objet déjà aperçu au cours du film donne de l’espoir : l’humain, qu’il soit réel ou qu’il soit représenté à travers une créature robotisée de son invention, est capable de pérpétuer son imagination poétique. Mais le spectateur est aussi libre de trouver l’ultime scène d’une ironie dévastatrice…

Hazard (Sion Sono – 2005)

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Shin, jeune étudiant de Tokyo, décide de larguer les amarres et d’aller découvrir le monde dangereux de New York, la vie au Japon lui apparaissant lénifiante et dépourvue du moindre intérêt. Très vite son séjour tourne au cauchemar car il se voit dépouiller de ses affaires par deux racailles profitant de son incroyable naïveté. Mais alors qu’il se trouve sans ressources et se demande ce qu’il pourrait bien faire, il fait la connaissance d’un étrange duo : Lee et Takeda. L’apprentissage commence…

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Je crois avoir lu quelque part (sans doute l’interview de Sono sur Tomblands) que Sono considérait Hazard comme une sorte d’œuvre matricielle de son travail. On le croit volontiers tant le film fait figure de trait d’union entre d’un côté les premières œuvres et l’implication de Sono dans le collectif Tokyo GAGAGA, de l’autre les œuvres de la maturité dans lesquelles des personnages sont plongés dans un maelstrom d’événements. Vu il y a longtemps, Hazard m’avait laissé une image de film hystérique. Normal me direz-vous pour un film de Sion Sono, mais là, il s’agissait vraiment d’une hystérie puissance dix. A la revoyure, cette impression était largement confirmée notamment par le jeu outrancier de Jai West dans le rôle de Lee. On pourra trouver les scènes dans lesquelles il apparaît parfaitement insupportables, limite irregardables et pourtant, si vous êtes in ze mood, il est probable que vous trouviez cette hystérie réjouissante et fascinante, comme une sorte d’émanation logique d’un monde fantasmatique que le héros s’est créé.

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Takeda, Lee et Shin.

Car il y a au début un côté Magicien d’Oz dans Hazard. Peut-être est-ce l’insistance sur le mot Hazard au début du film et la lettre Z qui le compose, mais il y a dans l’apprentissage de Shin quelque chose de celui que connaît Dorothy. Les deux personnages ont en commun de trouver un ailleurs qui correspondent à leurs rêves. Cet « over the rainbow », Shin le découvrira par hasard dans la bibliothèque de son université : un ouvrage présentant les destinations les plus dangereuses et sur la couverture duquel apparaît une statue de la Liberté armée d’un fusil mitrailleur :

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Flanqué d’une petite amie insignifiante, englué dans une société japonaise présentée comme à la fois soporifique et ne laissant aucun répit, Shin décide aussitôt de larguer les amarres. On le voit courir hilare sur le parc du campus, sous les yeux médusés des autres étudiants : le « décollage » (voir plus bas) pour le voyage over the rainbow commence.

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A New-York, le jeune homme tombe amoureux d’un T-shirt sur lequel le mot « Hazard » est écrit en gros. Il l’achète et se met en tête qu’en fait Hazard désigne un quartier particulier dans New York. C’est le début d’un mini-périple durant lequel il ne recontrera pas l’homme de paille, l’homme machine et le lion, mais un taximan qui le vire au bout de cinq minutes, deux racailles qui vont le dépouiller et tout à la fin, deux histrions, deux François Villon, deux bandits poètes de la vie, Lee et Takeda qui vont d’emblée l’initier à l’art du braquage de supérette improvisé. Et mine de rien, Shin aura avec ces deux gus véritablement trouvé son « Hazard ». Antithèses absolues du salaryman japonais, les deux jeunes hommes ont une manière de vivre ravageuse et laissant libre court au hasard, à l’improvisation, transformant les scènes de la vie quotidienne en saynètes incongrues et parfois poétiques. Entrer dans une supérette avec eux est donc prendre un risque, celui de voir l’achat de quelques bidules se transformer en un braquage tout en cabotinage franchement drôle. Les coups pourront partir, mais magiquement ils ne causeront aucun dommage. Quant à les accompagner dans leur tournée de glace dans la camionnette (précision : Lee possède une entreprise de vente de crème glacée), revient à vendre une glace « speedball » et à faire monter avec eux en cours de route deux jeunes femmes amies avec lesquelles ils se gaveront de glaces et de baisers avant de faire une halte improbable sous la pluie, dans une déchetterie, sur un monticule de détritus dans des K-way colorés :

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Très loin de l’apprentissage japonais de la vie professionnelle, Shin est à l’apprentissage du n’importe nawak poétique et salvateur, du fay ce que voudra qui va transformer Shin en un homme nouveau (sens de son prénom).

Il serait intéressant de savoir ce qui a pu pousser Sono à modifier un projet original assez sombre (de mémoire, je crois qu’il projetait de faire une histoire sur un meurtrier faisant dans le SM) pour ce film beaucoup plus lumineux avec des accents autobiographiques. On se gardera bien de dire que dans Hazard Sono=Lee ou Shin, mais lorsque l’on apprend que Lee a pour passe-temps d’éructer de la poésie à demi nu dans les rues de New York…

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… impossible de ne pas faire le lien avec Tokyo GAGAGA. Pour rappel il s’agissait d’un collectif qui se répandait spontanément dans des rues fréquentées de Tokyo pour hurler de la poésie au milieu d’une foule de Tokyoïtes à mille lieues de ce genre de préoccupation artistique. Le documentaire de Beinex (le fameux Otaku) est devenu particulièrement précieux du fait qu’il donnait un exemple de cet aspect du passé de Sono :

A la tête du cortège bariolé, on voit un jeune Sion Sono demandant à un moment : « où est notre piste de décollage ? », phrase qui interpelle celui qui aurait vu Hazard car le motif de la piste de décollage y est bien souvent évoqué, notamment lors de cette scène où Shin « décolle » de son campus mais aussi dans ce plan figurant un Shin enfant s’élançant sur une piste en battant des bras, décollage métaphorique qui permet à ceux qui le tentent avec conviction de s’évade, voire de transformer leur vie :

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Quand on à la fin Shin retrouvera ses pénates tokyoïtes, il n’aura plus aucun rapport avec celui qu’il était au début. Débarquant au carrefour de Shibuya il regarde l’endroit d’un air émerveillé, chose qu’il ne faisait probablement pas auparavant, englué qu’il était dans un quotidien qui ne lui faisait plus remarquer l’extraordinaire apparence de certains endroits. D’où ce besoin de découvrir de nouveaux horizons comme New York pour rêver de nouveau. Mais après la découverte de New York et surtout la formation concoctée par maître Lee, Shin n’a plus besoin d’exotisme. Pouvant dorénavant transformer n’importe quelle banalité en rêve (cette petite pièce d’un penny qu’il transforme en pièce d’un million de dollars), il va pouvoir faire de Tokyo son nouveau terrain de jeu poétique. Habillé en clochard, il se fait immédiatement repéré par une bande de jeunes qui l’agressent. Le scénario de New York semble alors se répéter. Sauf que Shin est bien alors un homme neuf et à tôt fait de retourner l’agression contre ses assaillants :

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Devenu un avatar de Lee, on peut supposer qu’il va parvenir à embringuer avec lui d’autres âmes peu faites pour le métro-boulot-dodo de Tokyo. Le film n’ira pas jusqu’à nous expliquer que Shin fera par la suite des films où la noirceur côtoiera boobs et petites culottes du meilleur effet, mais il s’en faut de peu. En attendant, on ne doute pas que Shin ne va pas tarder à remplacer le noir et blanc de Tokyo lors de cette scène par les couleurs de ses rêves et de ses fantasmes.

De par sa nature outrancière et liée à certains aspects du passé de Sono, Hazard est un film à conseiller en priorité à ceux qui connaissent déjà un brin la carrière de Sono, même si débarquer en pleine terra incognita, un peu comme Shin à New York, pourrait constituer aussi une expérience intéressante. Bref, à vous de voir. Ce qui est sûr, c’est que Hazard propose un voyage dans les rues de New York totalement vivifiantes et originales, porté par des acteurs remarquables dans leur registre (curiosité de voir aussi un Joe Odagiri relativement jeune), avec des scènes survoltées filmées caméra à l’épaule qui annonce le dynamisme enivrant de films à venir.

7,5/10

 

Bijin de la semaine (50!) : Megumi Kagurazaka

L’heure est grave les amis. On le sait, la France affronte demain soir le Portugal pour la finale de l’Euro et bien que l’équipe de Ronaldo n’ait pas toujours été fringante tout le long de la compétition, il y a fort à parier que le match sera aussi tendu que le débardeur de cette auguste supportrice portugaise :

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Gasp !

On le voit, très loin du mythe de la conchita poilue, la Portugaise est en réalité une redoutable arme à encourager, à galvaniser, que dis-je ! à transcender la Selecção das quinas, déjà suffisamment dangereuse comme cela avec un Pepe intraitable en défense, un virevoltant Renato Sanches ou encore un Ronaldo tout en orgueil qui ne lâchera rien pour connaître enfin l’ivresse d’un sacre en équipe nationale. Bref, ça va être chaud et j’espère ne surtout pas connaître à nouveau la tragédie de France-Italie en 2006.

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Zizou ! A quoi donc t’a servi ce coup de boule ? L’équipe s’en fout de l’honneur de ta sœur ! Salopard, va !

Certes, le public nous est tout acquis mais comme on n’est jamais trop prudent, il faut profiter de cette veillée d’armes pour user de tous les grigris possibles et imaginables afin de favoriser le sort, de susciter la bienveillance des dieux du foot à notre égard. Certains y vont de leur petit cierge à l’église du coin, d’autres font des libations fortement houblonnées au troquet du coin, pour moi le geste porte-bonheur est tout trouvé : je dégaine ma…

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♥ 50ème BIJIN DE LA SEMAINE ! 

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Depuis quelque temps son image me trottait dans la tête, j’attendais juste le bon moment, tel un surfeur attendant un monstrueux rouleau, pour la sortir de ma manchette et consacrer cette mythique série qui permet à chaque fois de donner un vigoureux coup de fouet sur le derrière de mes stats lorsque ces dernières tendent à s’affaisser, mais aussi d’apporter un baume dulcifiant dans l’esprit de mes lecteurs qui savent qu’avec de telles créatures, le monde, en dépit de ses désormais quotidiennes horreurs, n’est finalement pas si mauvais.

Bref, la bijin est là, dans les coulisses, prête à entrer sur scène pour vous faire risette et porter chance à nos petits Bleus. Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je vous prie de faire un triomphe à…

Megumi Kagurazaka

MEEEEEGUMI KAGURAZAKAAAAA !

Comment pouvait-il en être autrement ? j’ai pourtant un peu réfléchi au début sur l’identité de celle qui allait avoir l’insigne honneur d’incarner le 50ème opus de cette prestigieuse série. Fallait-il choisir Meiko Kaji ? ou une Miki Sugimoto peut-être ?  A moins qu’une Reiko Ike ne fasse l’affaire ? Non, ce qu’il fallait pour ce numéro 50, c’était une bijin actuelle, encore à l’acmé de sa beauté et susceptible de faire baver le lecteur dans les années à venir, une bijin connue à la beauté marquante, immédiatement reconnaissable, une super-bijin enfin ! une bijin avec des super pouvoirs quasi mystiques qui allaient permettre à nos Bleus de gagner dimanche soir fingers in ze nose. La belle victoire avant-hier contre les Teutons me conforta dans mon idée de départ : la 50ème bijin ne pouvait être que l’épouse de Sion Sono, celle que nous fûmes nombreux à découvrir dans Guilty of Romance, notamment lors de cette scène à jamais inscrite dans nos esprits  de cinéphiles déviants :

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Scène qui d’ailleurs failli me coûter la vie du fait de l’importante épistaxis qui me saisit et me fit répandre sur la moquette trois bons litres de raisiné :

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Votre serviteur en train de suivre les mouvements de poitrine de Megumi chan.

Mais je me remis et je fis bien car Guilty of Romance est l’un des meilleurs films de Sono et à ce jour le film qui a offert à Megumi le rôle de sa vie. Mais avant d’entrer dans les détails de ses talents d’actrices (qui ne se limitent pas à dandiner toute nue face à un miroir), revenons en arrière afin d’évoquer ce qui constituait alors l’essentiel de sa célébrité, c’est-à-dire sa carrière en tant que gravure idol. Alors âgée de 23 ans, elle commence à publier des photobooks en 2004 avec Infinity, recueil assez banal et sage :

megumi infinity 1 megumi infinity 2 megumi infinity 3

Puis avec Amrita, livre plus coloré et attractif dans ses compositions :

Evidemment, il n’aura à échapper à personne que sur les couvertures figure ces précieuses informations, arguments publicitaires imparables : 105cm de tour de poitrine et « I kappu », c’est-à-dire un mirifique bonnet I. Avec de tels atouts, Megumi rejoignait la catégorie des gravure idols de type « busty », catégorie qui – vous vous en doutez maintenant depuis le temps que vous errez dans ces pages – est totalement Olrik approved. A noter que le 105cm est quelque peu mensonger puisque les mensurations exactes de Meg (n’écoutant que ma déontologie journalistique je suis allé moi-même vérifier) sont 92-57-87. Mais bon, quand on aime, on ne compte pas.

En 2005 paraissent à nouveau deux photobooks, Motto et Come in :

« Come in », l’invitation est sympathique mais frustrante pour le lecteur qui doit se contenter d’admirer la marchandise mise en valeur par une multitude de tenues colorées, mais à jamais intouchable.

En 2007 sort Kagu ra Japon puis, l’année suivante, le joli Hadairo :

… suivi de Hadairo umi :

Comme les photos en couverture et les titres l’indiquent (hadairo = « couleur de peau »), Megumi va cette fois-ci s’adonner au nu intégral. Finito les petites tenues mettant en valeur les formes, ce que veut maintenant le lecteur, c’est la vision de ce corps dans la plénitude de ses 27 années. Autant dire qu’il s’agit là d’un must à posséder pour tout inconditionnel de la miss. A noter que lors de mon précédent séjour je suis tombé dessus (le photobook, pas Megumi) dans un Book off pour quelques yens. Je ne l’avais pas pris sur le coup pour je ne sais quelle obscure raison. Le lendemain j’y étais retourné mais comme de bien entendu l’objet avait trouvé acquéreur. Oui, je puis être assez sot mais tout cela n’est que partie remise pour mon prochain séjour. Bref, continuons…

Terminons avec les années 2010 et 2011, dernière étape des transformation de Megumi en tant que gravure idol. Après les photos de nu, il lui restait à s’extirper de l’univers érotique mais bien lisse de ce type d’imagerie. Ce sera chose faite avec sa contribution pour le magazine Shincho Mook, magazine ayant une démarche plus arty avec des modèles présentés de manière moins conventionnelle. L’intérêt de certains numéros m’a parfois laissé perplexe mais le n°137, celui où apparaît Megumi, à le mérite de nous montrer notre bijin à travers une photographie sortant des sentiers battus de l’industrie photographique des gravure idols, avec une exposition et une colorimétrie plus rugueuses :

Enfin, la dernière apparition de Megumi dans un photobook n’est pas la moins importante puisqu’il s’agit rien moins d’un numéro du mensuel Neo Mook, numéro cette fois-ci réalisé par un certain Nobuyoshi Araki. Au programme : douche, shibari et jambes écartées :

On le voit, on est très loin des images gentiment sexy des premiers photobooks. Alors âgée de 30 ans, notre bijin ne va plus vraiment chercher à jouer l’idol qui s’accroche, surtout lorsqu’en 2007 elle s’était fendue de ce petit livre :

megumi livre

Dans Watashi, gurabia aidolu yametaien desu, la belle nous confie ses affres de gravure idol et ses raisons pour quitter le métier. Livre primordial que je m’étonne de ne point voir apparaître dans le catalogue des éditions Picquier. Autant dire qu’il aurait de la gueule entre un livre de Kitano et l’autobiographie de Lily Franky. Un jour, peut-être…

Voilà pour les photobooks, je vais en revanche passer rapidement sur les DVD de gravure idols, vous savez, ces DVD ou durant une heure on voit l’idole de nos rêves les plus humides se dandiner en bikini en face d’une caméra sur une musique d’ascenseur :

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Chefs d’oeuvre !

Megumi a largement pratiqué le genre :

… mais je vous avouerais que je n’ai pas poussé le zèle pour cet article jusqu’à me mater la vingtaine de DVD où elle apparaît. Je préfère vous conseiller à la place cette intéressante émission dans laquelle Megumi chan fait un « oppai check » (j’aurais dû le faire quand je suis allé prendre ses mensurations, quel con !) avec une copine à elle :

Pour revenir rapidement sur le photobook concocté par le sieur Araki, précisons que 2010 et 2011 constituent un tournant dans la carrière de Megumi puisque c’est dans cette période qu’elle tourne ses premiers film avec Sion Sono – avec lequel elle se mariera à la fin de l’année 2011. Avant ces deux films, elle était apparue dans d’autres métrages mais là, difficile de faire un tri tant il est difficile de mettre la main sur ces films. Citons tout de même Gakkou no kaidan, comédie délirante où elle semble jouer le rôle d’un professeur…

… ainsi que l’Ange gardien de Tokyo, New Spy Girls Battle (apparemment bien atroce), Honky Tonk by the window (sur une équipe de trois amis qui décident de tourner un film porno), Pride (attention, ça pique les yeux), Dotei Horoki (B-A intéressante), Momo iro no Jeanne d’Arc (WTF ?), enfin un petit rôle dans le remake de 13 Assassins par Miike. Rien de bien consistant donc, et c’est donc avec Guilty of Romance et Cold Fish en 2011 que notre 50ème bijin donne une autre dimension à sa carrière en se faisant du jour au lendemain connaître via une multitude de festivals internationaux. Je ne reviens pas sur ces films, j’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Guilty, aussi bien dans sa version courte que dans sa version longue, mais aussi de Cold Fish. Ce sont les deux films à voir en priorité, d’abord pour leur contenu à la fois barré et captivant de bout en bout, ensuite pour les prestations de Megumi qui ne se contente par d’y arborer un corps à se damner mais qui montre aussi qu’elle est capable de jouer de magnifiques personnages de femmes (surtout dans Guilty), passant avec facilité de la femme angélique à la dernière des gourgandines vénéneuses. Attention, pour ceux qui débarqueraient d’une autre planète et qui penseraient que les films de Sono sont aussi inoffensifs que Love & Peace, planquez les enfants, le spectacle n’est pas pour eux.

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Dans le genre « je veux casser mon image d’ancienne gravure idol », on est encore un cran au-dessus  par rapport à sa collaboration avec Araki.

Par la suite, elle joua sous la direction de son mari dans Himizu, ainsi que le personnage de l’épouse dans The land of Hope, là aussi une belle interprétation même si son personnage était à mon goût un poil trop habillé :

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?!

Par ailleurs un rôle anecdotique dans Why don’t you play in hell ? Et passons rapidement sur Virgin Psychics, film embarrassant pour Megumi puisqu’elle y joue une femme ayant le super pouvoir de prédire l’avenir d’une personne à condition que celle-ci lui mate les seins au moment où elle se concentre sur son esprit. Chacune de ses apparitions est prétexte à créer des gags à partir de son bonnet I. Petit florilège :

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Bon, j’ai l’air de snober mais en fait j’ai plutôt apprécié.

En dehors de sa participation à des films de son mari, pas grand chose à se mettre sous la dent. Une curiosité tout de même en 2013 :

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Il s’agit d’un thriller hongkongais qui, par son histoire et la qualité globale de l’interprétation aurait pu être réussi mais qui, par ses gros effets continuels pour faire sursauter le spectateur (jeu constant sur le hors champ qui fait irruption à l’écran et qui est accompagné de bruitages aussi stridents que stupides), devient assez pénible à la longue :

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Bouh !

A voir pour les amateurs de cinéma HK, tout n’est pas non plus à jeter dans ce film.

Enfin, côté drama, si on fait un tri drastique, on pourra peut-être avoir la curiosité de jeter un œil sur la saison 3 de Jyouou, le drama sur les hôtesses à forte poitrine, sur la version drama de Virgin Psychics (les gifs au-dessus ont d’ailleurs été concoctés par mes soins à partir de quelques épisodes) ou encore un intriguant Shiawase no jikan, sur une épouse qui découvre les sombres secrets de sa famille et dans lequel Megumi y joue l’amante du mari :

Shiawase no jikan

Gageons que la participation de Megumi à des drama de s’arrêtera pas là et que nous la verrons très bientôt apparaître dans de nouvelles séries. Pour l’heure, les amateurs de Sion Sono le savent, l’attente devient quasi insupportable avec l’imminente sortie de Whispering Star dans lequel elle incarne une androïde livreuse de colis dans un univers post-apocalyptique :

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Ne faisant pas partie des veinards qui ont pu le voir, je ronge mon frein tout en me disant que l’on tient là, peut-être, le meilleur Sono de l’année 2015. Ei si ce n’est pas le cas, ce film de S-F en sépia est la preuve, pour faire suite à une récente discussion, que le père Sono en a encore sous le pied et qu’il reste un réalisateur qu’il va être intéressant de suivre pour encore un bon paquet d’années.

Voilà en tout cas pour l’essentiel concernant Megumi chan. En se démenant bien pour la suite de sa carrière, qui sait ? elle aura peut-être droit à un nouvel opus de ma série sur les « bijins de la semaine ». Cela ne dépend que de toi Megumi, mais je pense que tu as encore les moyens de nous surprendre. En attendant, accepte cet article en gage de notre admiration et, s’il te plaît, envoie un peu de tes fluides de super-bijin du côté de la France afin d’aider nos onze gaillards qui vont devoir annihiler les offensives d’un abominable bellâtre gominé.

megumi bleu

Ganbare Griezmann kun ! Demain soir, mon cœur sera bleu rien que pour toi !

On peut dorénavant envisager la finale sans la moindre once de stress. Comment perdre avec un tel soutien ? C’est ça, le pouvoir des bijins.

Love & Peace (Sion Sono – 2015)

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Ryoichi Suzuki, salary man falot devant subir à longueur de journée les persécutions de ses collègues, conserve en lui le doux rêve de devenir un jour une rock star. Ce n’est bien sûr qu’un rêve et pourtant, lorsque sa route croise celle d’une petite tortue qu’il recueille et nomme Pikadon (d’après l’onomatopée désignant le flash lumineux suivi du bruit de la bombe atomique), sa vie se met à basculer : rencontre hasardeuse d’un groupe dans la rue, rencontre d’un agent puis entrée fracassante dans le monde du star system. Pendant ce temps, un étrange SDF recueille des jouets cassés et parvient à leur donner la vie grâce à des bonbons magiques…

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ラブ&ピース (Rabu & Pisu)

Voilà, c’est fait, la corvée est passée, j’ai enfin vu Love & Peace. Cela ne s’est pas fait sans difficultés et même maintenant, au moment où je tape ces lignes, je sens que les céphalées ne sont pas totalement évacuées. Qu’importe, c’est fini maintenant et je peux donc entreprendre la rédaction de cet article pour tenter de dissuader mes chers lecteurs de voir le pire film de Sono parmi les cinq réalisés en 2015.

Je m’étais pourtant préparé mentalement au visionnage. Je n’en espérais rien et au moins -c’est l’avantage de l’a priori négatif- je n’ai pas été déçu. La bande-annonce, la présence de Hiroki Hasegawa pour le rôle principal, je me doutais qu’on allait retrouver une sorte de Why don’t you play in Hell ? bis et cela n’a pas raté. Reprenant le thème de la création (dans Why don’t you il s’agissait d’un apprenti cinéaste, ici d’un apprenti musicien), Sono nous pond un Objet Filmique Non Identifié bouffant à tous les râteliers et passablement indigeste. Après, on sait combien Sono pratique le mélange des genres avec une ivresse pouvant être communicative (Love Exposure). Mais là, j’admire franchement ceux qui ont pu trouver du charme à cette soupe qui a pour seul moteur un discours gentiment contestataire camouflé derrière un éclectisme irregardable. Car Love & Peace, c’est un peu la progéniture mal finie d’un Sono qui aurait fait l’amour sur le canapé à John Lasseter tout en regardant Gaméra à la Tv et avec la musique d’Orange Mécanique dans les écouteurs. John Lasseter pour le côté Toys Story de l’histoire avec ces jouets qui parlent entre eux :

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Scènes absolument abominables. AH ! Petit détail honteux pour ceux qui l’ignoraient : Babe 2 le cochon dans la ville est l’un des films préférés de Sono, ceci expliquant sans doute cela.

A la rigueur, si l’histoire s’était concentrée sur le personnage du salary man, la film aurait pu être moins agaçant et, peut-être, plus passionnant. Mais voilà, toutes les dix minutes il faut se farcir une séquence avec le clodo et ses jouets avec leurs voix kawaiesques et là, forcément, il y a crispation du spectateur qui se dit que ça va être chaud de tenir jusqu’à la fin. Même chose pour les multiples apparitions de la tortue, sorte de version Bandai de Gamera :

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Ici je dois dire que plusieurs fois j’ai rêvé qu’on lui fasse subir le même sort que la tortue dans le Cannibal Holocaust de Doedato.

Alors bien sûr, on peut se consoler en se disant que Sono est malin avec ces séquences qui donnent à son film un aspect familial (n’attendez pas ici des boobs et des plans de petites culottes ; oui, je sais, c’est dur mais c’est comme ça) mais qui, associées à un discours gentiment critique sur le star system et la société japonaise toute à son petit consumérisme cotonneux, insouciante du monde dans lequel elle vit (cf. la scène du concert alors qu’à l’arrière-plan on voit s’effondrer la mairie de Tokyo), permettent de sous-entendre que tout est une histoire de faux-semblant, que Sono ne mange pas de ce pain-là et que ce qu’il montre doit être vu comme une vaste blague ironique. D’un côté je me fonds dans un moule mainstream dégoulinant de connerie, de l’autre je sous-entends que c’est juste pour jouer avec des codes afin de distiller un message contre la société ronronnante de mes contemporains. Vous trouvez que Love & Peace est un film mignon et sympa ? C’est que vous êtes aussi truffes que les quidams de cette émission :

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Emission où une présentatrice demande à des passants s’ils savent ce que signifient « Pikadon ». Le résultat n’est évidemment pas glorieux.

Reste que, voilà, ces séquences, il faut se les farcir, et c’est d’autant plus rude lorsque l’on sait que juste après il faudra se coltiner à nouveau le décidément calamiteux Hiroki Hasegawa. On ne va pas non plus l’accabler, après tout ses prestations à l’écran sont aussi le fait de Sono, mais l’acteur, parmi la galerie d’interprètes ayant dû jouer dans les films de Sono en usant d’une certaine hystérie, se situe sans aucune contestation possible au sommet du cabotinage pleinement assumé, le genre qui vous donne illico des envies de meurtre.

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Hiroki Hasegawa, un jeu tout en sobriété.

Terminons sur une circonstance aggravante (du moins à mes yeux) : l’utilisation de l’ode à la joie de Beethoven reprise par Wendy Carlos pour Kubrick dans Orange Mécanique. Pas exactement le même morceau mais fortement inspiré avec ses sonorités synthétiques immédiatement reconnaissables. C’est sympa car du coup, lorsque je reverrai Alex dans la galerie marchande pour draguer les devotchkas à sucettes, viendront se superposer les images d’une tortue grotesque et d’Hiroki Hasegawa dans un costume à paillettes et tortillant du cul à feuler du J-rock pour pucelles attardées.

Allez tiens, un petit rail de Kubrick pour tenter de vaincre le mal malgré tout.

Bref, je ne vais pas m’attarder sur un film que j’ai détesté du début à la fin. Je suis d’ailleurs assez médusé de voir que ce machin semble finalement avoir été apprécié. Chacun ses goûts, respectons cela, mais si vous tentez l’aventure et que ça se passe mal, vous ne direz pas que je ne vous ai pas prévenus.

3/10

Parmi les cinq films réalisés par Sono en 2015, j’en ai vu quatre. Petit récapitulatif en fonction des notes :

  1. Tag : 9
  2. Shinjuku Swan : 6,5
  3. Love & Peace : 3
  4. The Virgin Psychics : hors catégorie, à réserver aux amateurs de gros seins et de petites culottes.

Reste maintenant à voir The Whispering Star, avec le retour de Megumi Kagurazaka. Difficile de se faire une idée avec la B.-A. mais une chose est sûre : alors que la présence de Hasegawa dans L&P me donnait d’emblée des boutons, celle de Megumi donne ce je ne sais quoi de réconfortant qui peut amener le spectateur à fermer les yeux sur d’éventuels défauts…

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… mais à les garder grands ouverts pour contempler certaines qualités !

À suivre donc. Une chose est sûre à voir la B-A : point d’hystérie à craindre ici…

Shinjuku Swan (Sion Sono – 2015)

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Un jeune un peu paumé, Tatsuhiko, décide de débarquer à Shinjuku pour y faire fortune. Il y rencontre rapidement Mako, un recruteur de scouts, ces hommes collants chargés dans les quartiers chauds genre Kabukicho d’alpaguer les jolies filles pour leur proposer des jobs allant de l’hôtesse à la prostituée en passant par l’actrice d’AV. Comme Mako semble avoir de la sympathie pour le blondinet et ses aptitudes de bagarreur, il l’engage et ce dernier ne tarde pas à montrer, malgré un style personnel, des dispositions pour le boulot. La situation se complique lorsqu’une bande rivale de recruteurs commence à avoir de sérieuses ambition sur Shinjuku, voire Tokyo dans son ensemble…

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新宿スワン (Shinjuku Swan)

En attendant Whispering Star avec le retour à l’écran de la muse de Sono, et en attendant aussi que je me décide à voir Love & Peace qui décidément ne m’inspire pas confiance, je continue ma rétro 2015 des cinq films pondus par Sono durant cette année avec ce Shinjuku Swan qui, là aussi, m’incitait à une certaine prudence. A voir la bouille du blond décoloré sur l’affiche mais aussi la B-A nerveuse, on pouvait craindre craindre un Sion Sono que je n’aime pas, celui de Why don’t you play in Hell ? comprenez le Sono qui surfe sur la notoriété que lui a procuré Love Exposure en reprenant les thèmes et le dynamisme de ce film mais en le décuplant, livrant un film aussi vain qu’abrutissant.

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Deux jeunes hystériques en train de courir bruyamment dans une rue. Avais-je vraiment envie de voir ce film ?

Eh bien, bonne surprise, il n’en est rien. Sans être non plus un chef-d’œuvre, Shinjuku Swan est loin d’être le nanar annoncé et se paye même le luxe d’être assez accrocheur pour suivre sans déplaisir cette histoire de près de deux heures et demie. Très loin de la boursouflure pailletée (mais parfois réjouissante) de Tokyo Tribe, Shinjuku Swan développe une intrigue en se concentrant sur ces deux clans de scouts dont l’un choisit la voie de la drogue pour étendre plus vite son pouvoir. C’est une restriction narrative bienfaisante qui permet de cerner efficacement les enjeux et d’éviter un trop plein de personnages et de fils narratifs alambiqués.

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Les deux clans : les Burst (en haut, c’est celui auquel appartient Tatsuhiko) et les Harlem.

Autre  (assez) bonne surprise : le personnage de Tatsuhiko joué par Gô Ayano est finalement supportable. Marqué durablement par la pitoyable prestation de l’atroce Hiroki Hasegawa dans Why don’t you play in Hell ? (raison pour laquelle je repousse le visionnage de Love & Peace puisqu’il en est le personnage principal), je craignais un jeu grimaçant et hystérique mais finalement, sans être non plus sobre, loin s’en faut, Ayano campe relativement bien son personnage et parvient même à le rendre attachant.

Dois-je le préciser ? Comme il n’aura échappé à personne que Sono, se rapprochant de la soixantaine, développe plus que jamais une cinégénique obsession pour les petits lots à gros seins, c’est tout naturellementque l’on retrouve une armada de bijins tombant dans les filets des scouts les plus cyniques..

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La fréquence de ce type de plan dispose d’un ration fort agréable, pas de crainte à avoir de ce côté-là donc.

Forcément, ça ne fait pas de mal aux mirettes même si on a un peu de mal à saisir le propos de Sono, coincé entre une volonté de montrer une exploitation parfois brutale des jeunes femmes qui n’est pas sans rappeler certaines scènes de Guilty of romance, mais aussi une gente féminine parfaitement heureuse de son sort et même parfois volontaire, demandeuse de toujours plus de clients afin de se payer le sac Vuitton de ses rêves. Comme le film fait à un moment le lien avec Le Petit Prince de Saint Exupéry et les univers de contes de fées, cette indécision reste cependant pertinente. Noyé dans l’univers néonisé de Shinjuku, le théâtre où se déroule l’action apparaît comme un univers de fantasmes et de contradictions où insouciance consumériste et désespoir se côtoient. Tatsuhiko avec ses bons sentiments ne pourra tout régler. Aussi se contente-t-il d’être là, de gagner de l’argent en faisant son travail, d’être même apprécié par le jeunesse ambulante du quartier et, si le hasard lui fournit l’occasion, sans doute il n’hésitera pas à reprendre son armure de chevalier blanc pour venir en aide à une petite Cosette voulant sortir des griffes de son mac.

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On songe ici à la franchise vidéo-ludique de Sega, Yakuza, franchise qui avait été adaptée il y a quelques années par Takeshi Miike. On a le même type de héros de mauvais garçon bagarreur prompt à s’émouvoir et à venir en aide aux paumés de cet immense terrain de jeu qu’est Shinjuku et qui offrira son lot de rencontres sexy et de trognes à malaxer avec les poings (la scène de baston dans le bowling m’a fortement fait penser au jeu). Pas besoin de chercher longtemps les quêtes, il suffit de marcher dans les principales artères et d’observer, les victimes des activités interlopes du quartier tomberont d’elles-mêmes sous son regard acéré (un scène amusante avec Tatsuhiko et Mako n’est d’ailleurs pas sans faire un amusant clin d’œil à Watson et Sherlock Holmes).

A la fois romantique et cynique, Shinjuku Swan s’avère donc être un film plutôt réussi et qui peut faire comprendre pourquoi Sono développe actuellement une suite, tant l’histoire et le quartier qu’elle utilise est un concentré de toutes ses thématiques : la nuit, les secrets de personnes en apparence respectables, la violence, le sexe et les filles fortement pulmonées. Mon unique réserve : un choix musical peu inspiré, très loin des morceaux de Yura Yura Teikoku ou des oeuvres appartenent au répertoir classique. Mais comme Why don’t you play in hell ? avait usé de cette veine en donnant l’impression de constituer une plate resucée de Love Exposure, ce n’est peut-être pas si mal.

6,5/10

 

Seigi no tatsujin nyotai tsubo saguri (Sion Sono – 2000)

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Namie est une experte dans l’art de la poterie. Mais ce que le quidam ne sait pas, c’est que la beauté de ses œuvres vient d’une technique particulière faisant appel à l’amour. Oui, l’amour de la glaise et même l’envie de la former en usant certaines parties du corps. En digne artisane, elle essaye de transmettre ses époustouflantes techniques à ses étudiantes. Malheureusement, lors d’un concours de poterie, Namie se voit ravir la première place par une sérieuse rivale, la bimbo Hikaru, qui possède elle aussi une technique particulière pour façonner ses vases…

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性戯の達人 女体壺さぐり (Seigi no Tatsujin Nyotai Tsubo Saguri)

Bon, procédons avec méthode. Tout d’abord, on ne niera pas que ce film peut être perçu comme une histoire toute à la gloire de l’artisanat japonais. On ne le dira jamais assez : les artisans là-bas sont des gens humbles et dont le soucis de perfection, l’imagination pour améliorer leur art n’a de cesse de provoquer admiration et respect. Et donc pour le cas où vous en douteriez, je ne peux que vous conseiller de voir Seigi no Tatsujin.

Cela étant dit, la deuxième chose que l’on ne pourra nier davantage est que ce film est tout à l’image de ce machin :seigi no tatsujin 2

une sombre bouse informe et visqueuse

Réalisé deux ans avant Suicide Club qui révéla Sono à l’international, Seigi no tatsujin fait partie de ces « pépites » que l’on déniche dans la 1ère période de Sono, pépites auxquelles seul le fan peut trouver de l’intérêt. Mal filmé, mal joué, répétitif, long dans ses scènes de cul, le film fait d’abord penser à un épisode de Minna Esper Dayo. A la différence que pour ce drama, les épisodes, calibrés pour durer 25 minutes, ne permettaient pas vraiment de s’ennuyer (c’est juste quand on se farcit la série en entier que ça devient un peu compliqué). Là, on a beau retrouver le même humour mélangeant l’érotisme au débile (chose en soi qui n’a rien de déshonorant, au contraire, depuis Go Nagai on sait combien le genre se porte bien), le goût bien connu de Sono pour les gros seins et les petites culottes (Seigi no tetsujin, film matriciel !? Je pose la question…), c’est chaud de le voir en une traite sans appuyer sur la touche « avance rapide ».

Pourtant, ce n’est pas faute de distiller des étapes dans la construction de l’ « intrigue », intrigue qui nous livre progressivement les coups spéciaux de ces femmes pour effectuer des poteries ultimes. Ça commence avec la fabuleuse technique de Namie consistant à imaginer des choses avec ses doigts graciles alors qu’elle est en train de donner forme à son œuvre :

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Déjà, on est admiratif (et songeur).

Mais toujours soucieuse de parfaire son art, Namie comprend que les doigts ne suffisent pas :

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Comme on le voit, il s’agit d’un atelier de poterie où règne une bonne ambiance.

Là, on se dit que Namie a atteint un niveau indépassable. Mais c’est mal connaître l’artisanat japonais où on risque à chaque instant de croiser son maître. Ainsi Hikaru qui utilise une technique incomparable et au résultat surpassant les créations de Namie :

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A l’arrière-plan, on distingue Sion Sono lui-même dans le rôle du mari et maître de Namie, et pour lequel le maître mot pour réaliser de belles poteries est « amour ». Précisons que Sono est assez mauvais dans le rôle, mais c’est sans doute fait exprès.

Où cela s’arrêtera-t-il ? En fait une troisième concurrente fera son apparition et vaincra les deux rivales grâce à sa technique de modelage par l’entrejambe. La parade pour ces dernières consistera à s’associer afin de combiner leurs fabuleuses techniques et surpasser la petite outrecuidante.

Voilà pour l’intrigue, donc. Intrigue ma foi riche en scènes légères mais encore une fois desservi par une complaisance en terme de durée et de laideur en terme d’image. On songe ici à ce que ferait Sono aujourd’hui sur le même sujet et avec les moyens qui sont les siens maintenant. Et on songe aussi à ce que pourrait donner ses roman porno à venir (pour rappel, il devrait s’adonner au genre pour la Nikkatsu qui cherche à ressusciter son ancienne gloire dans la polissonnerie). Sans doute bien frapadingues, à la manière de sa version cinéma de Minna Esper Dayo, mais si l’on prend en compte des films sombres et bien construits tels que Guilty of Romance, cela peut donner un mélange intéressant. Nous verrons bien.

En attendant, revoir ces vieux pinku pique un peu les yeux. L’intérêt est d’y voir ce cynisme évoquant une complaisance du cinéma à raffoler toujours plus de racoleur…

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Hystérie des membres du jury devant les oeuvres de la pulpeuse Hikaru mais aussi devant sa capacités à montrer ses aptitudes physiques durant le concours. Et croyez bien que ce n’est pas la scène la plus gratinée.

… mais aussi de voir déjà combien les hommes apparaissent dans son cinéma comme de fieffés pervers ne pensant qu’à ça, et les femmes comme de nymphomanes un brin vénéneuses n’hésitant pas à se jeter sur le premier puceau croisé dans une forêt pour lui faire sa fête :

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Un film hardi qui n’hésite pas à mettre la main à la pâte donc, mais pour ce qui est de l’intérêt dans la manière d’évoquer la sexualité, c’est à partir de Strange Circus que ça deviendra sérieux.

4/10

The Virgin Psychics (Sion Sono – 2015)

virgin psychics

Alors qu’il était en train de se masturber, Yoshiro, un lycéen, découvre tout à coup qu’il possède le don de télépathie ! Ce super pouvoir vient de la conjonction très improbable d‘événements, à savoir le fait d’être puceau et de s’être fait mousser popaul pile poil au moment où les astres de notre système solaire étaient dans un alignement particulier et envoyaient sur Terre un étrange rayon cosmique. Évidemment, Yoshiro n’était pas le seul et très vite il va découvrir que d’autre camarades ont développé un super pouvoir que l’on ne verra probablement jamais dans les productions Marvel ou DC comics.

Son nouveau don, il pourrait s’en servir pour séduire Sae, la fille de ses rêves, mais il a en tête un but autrement plus noble : être un vrai super héros et protéger la planète des super vilains. Ça tombe bien, un mystérieux groupes de trois bombasses (dont la leader se nomme Polnareff) vient de débarquer et, par on ne sait quelle influence mystérieuse, est parvenu à transformer la ville en lupanar géant.

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映画 みんな!エスパーだよ!(Eiga Minna ! Esper Dayo !)

Bon, je viens de voir Virgin Psychics, énième film tourné par Sono en 2015, film qu’on attendait comme le loup rose puisqu’il s’agissait d’un reboot du drama du même nom effectué par Sono l’année précédente. Pourquoi tant d’impatience ? Tout simplement à cause de ça :

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Scène dans une arcade commerciale japonaise. Pas de problème, tout va bien.

Si on a souvent dit de Kubrick que sa marque de fabrique était de porter au plus haut point un genre, on pourra dire de Sono qu’il aura réussi cet exploit dans un genre bien particulier, celui du bikini movie. Love Exposure était le chef d’œuvre du pantsu movie, Virgin Psychics en est son digne héritier si on se situe uniquement l’art de montrer des formes absolument sidérantes moulées dans un bout de tissu. Avec Love Exposure il nous avait montré le bas avec les photos de tosatsu, avec Virgin c’est le haut qui y passe…

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Bon, et le bas aussi par la même occasion.

Autant dire que mater ce film c’est courir le risque d’endurer une épistaxis à chaque instant. On est absolument subjugués par les premières minutes qui nous projettent dans la psyché du héros sur l’air du Boléro. C’est tout bête, on voit les minois de ses plus jolies connaissances (une camarade de classe, sa prof, la libraire du quartier…) en train de lui sourire, mais dès ces premières minutes on sait que l’on est face à du Sono, de par ce dynamisme particulier propre au montage qui permet d’envelopper le spectateur et de luis imposer sans sourciller de longues séquences narratives. Bref, cette intro est chouette et dvant tant de beautés, on est au bout d’un quart d’heure déjà trempé de sueur et le souffle court :

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Et de se demander : est-il bien raisonnable de continuer le visionnage ? Regarder des jolies filles en bikini ou ne pas les regarder, là est la question. Pour ma part, je vous avouerai une chose :

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J’ai continué à mater !

Mais il faut dire que ce visionnage est intervenu dans un contexte particulier. Non, ce n’est pas comme si ma femme m’avait plaqué et que j’aurais eu besoin d’un peu de réconfort, c’est juste que je venais de voir un très dispensable Batman V Superman et qu’il était rigolo par contraste de voir un film de super zéros. Une envie de Z, c’est parfois irrépressible et dans ces conditions, vous êtes mûrs pour vous enquiller n’importe quoi. Le visionnage s’est donc plutôt bien passé même si j’avoue avoir ressenti le besoin de jeter un œil à ma montre. C’est tout le problème de ces histoires qui s’étalent sur deux heures et dont on connaît les versions pour la télévision. Ce qui est réjouissant le temps de vingt minutes devient alors lassant au-delà d’une heure, d’autant que le film est un reboot dans sa première partie. On découvre donc des personnages et des pouvoirs que l’on connaît déjà. Il y a bien çà et là quelques petites nouveautés à se mettre sous la dent (comme la nouvelle déco du restau de l’inénarrable Nagano san) mais pas non plus de quoi fouetter une bijin. N’eussent été les bikinis qui permettaient de relancer mon attention, j’avoue que j’aurais trouvé le temps long. Diable de Sono qui, à chaque fios où je sentais mon attention faiblir, me livrait une scène faite pour m’écarquiller les yeux et faire tomber la mâchoire façon Tex Avery. Prenez le cas de la professeur de Yoshiro. Déjà, à la base, elle ressemble à ça :

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Autant dire que les bases sont saines.

Mais après l’arrivée de Mme Polnareff (décidément impossible de s’habituer à ce nom), comme tout bon personnage de Shonen (rappelons que Minna Esper Dayo est un manga à l’origine) elle subit sa transformation. Oubliez les ennuyeuses transformations de Freezer dans DBZ, kiffez celle de Shizuka sensei :

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– Olrik kun, au tableau, hop !

– Oui Madame ! Avec joie Madame ! C’est un honneur Madame !

Voit-on un brave professeur s’échinant à corriger des copies dans le calme que tout de suite une collègue arrive et fait rien que de le perturber. Le même professeur veut boire tranquillement un café pour se requinquer après toutes ces émotions que tout de suite s’agglutinent devant la vitrine…

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Horreur !

Etc. Etc. Autant dire que les spectatrices peuvent royalement s’emmerder devant un spectacle assurément navrant (enfin, « navrant », je ne trouve pas, moi) mais qui, sous la caméra de Sono, peut devenir grisant. Cela reste un film mineur dans sa filmographie mais on le conseillera malgré tout, aussi bien pour les bikinis et les gros seins que pour l’appréciable dose d’imagination et le côté « Love Exposure du pauvre » qui opère des renvois avec le chef-d’œuvre de Sono. L’obsession pour certaines formes évidemment, mais aussi les deux personnages principaux qui ont un sein Graal pardon, un Saint Graal à trouver : leur « Maria », la fille pour laquelle ils savent qu’une destinée a été tracée pour eux. Le thème de la secte se retrouve aussi avec le pouvoir particulier d’une jeune fille que je vous laisse découvrir.

Enfin, argument définitif, si je vous dis qu’on y trouve une certaine Megumi Kagurazaka, vous comprendrez combien cet OFNI (Objet Filmique Non Identifié) est finalement hautement recommandable. Tendu par une kyrielle de péripéties…

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Tendu.

Epousant parfaitement les courbes généreuses du scénario…virgin psychics 13

Courbes.

Disposant d’une photographie agréable  aux couleurs chatoyantes…

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Couleurs.

Bref, Virgin Psychics, c’est comme le dernier Wonderbra, l’essayer, c’est adopter.

Les notes :

Si on aime les bikinis movies : Bonnet Z

Si on aime Sono : Bonnets C à F (soit entre 5 et 7).

Pour les autres : ?

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Fête des Pères (Sion Sono – 2003)

Deux sœurs, Yoshiko et Mitsuko, décident d’aller rendre visite à leur papa pour lui souhaiter une bonne fête des pères. Leurs petits amis les accompagnent. Problème : lorsqu’ils débarquent dans son appartement, pas de paternel. A la place, un étrange bonhomme avec un masque de catcheur sort des chiottes et leur explique que le père est retenu prisonnier et que la seule façon de sortir de cette situation est… d’accepter de le laisser violer les deux sœurs !

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父の日 (Chichi no Hi)

Amusant de voir ce court métrage juste après l’excellent Tag. Car déjà 12 ans avant, on peut y voir une sorte de condensé de tous les thèmes que Sono va traiter dans les films à venir. D’abord le conformisme, ici familial. Les quatre jeunes gens nous sont présentés au début comme passablement niais et fades, tout contents de faire leur B.A. familiale du jour. Evidemment, ils montreront de l’inquiétude lorsqu’ils apprendront que leur père est retenu prisonnier, mais tous ces beaux sentiments s’écrouleront lorsque le père en question leur apparaîtra. [spoiler]En fait, il s’agit de l’homme masqué lui-même :

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« Je suis votre père ». Inutile de dire que la tension est bien plus forte que lors d’une certaine scène de l’Empire contre-attaque. J’en ai avalé de travers ma tasse de café !

Et l’homme de leur expliquer après avoir ôté son masque qu’il s’agissait d’une sorte de mise à l’épreuve et qu’ils allaient devoir faire preuve de courage et d’entraide pour réussir leur vie. Problème, en sortant de l’appartement les deux sœurs se posent des questions. Etait-ce bien leur père ? Ce dernier ne porte-t-il pas d’ailleurs une barbe et des lunettes d’habitude ? Un plan nous montrera le véritable père surgir d’un placard, nous faisant que tout ceci était une mise en scène avec son complice masqué pour exaucer un fantasme bien barré. Le message est clair : [/spoiler]  les liens parents-enfants sont par cette scène frappés de nullité et ne sont maintenus que par un conformisme qui permet de maintenir les apparences. Mitsuko et Yoshiko s’en amusent. Ce qui s’est passé n’est pas grave, après tout elles ont fait la démarche de souhaiter une bonne fête des pères, voilà l’essentiel. Elles sont de jeune Japonaises, elles ont un papa, elles lui ont souhaité une bonne fête, elles sont donc de bonnes filles et tout est ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

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La figure du père est donc manipulatrice (chose vue dans Strange Circus) en faisant figure de magister ludi (le récent Tag et son vieillard à cheveux longs à la fin). Le kidnappeur carnavalesque au masque de catcheur fait penser aux personnages  clownesques de Strange Circus et la violence qu’il représente, violence qui en fait va « retourner » l’esprit des sœurs et en faire des pantins lubriques qui vont lui être tout dévoués, fait penser ici à Shoji de Guilty of Romance, première étape de la perdition du personnage de Megumi Kagurazaka. Emmenant les deux sœurs l’une après l’autre dans une pièce adjacente pour les violer, on comprend assez vite que le viol est bien vécu par les deux filles, surtout lorsqu’elle reviennent dans le salon, passablement métamorphosées :

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Le sexe pour sortir du conformisme, mais aussi le sexe qui touche à la folie, et qui est surtout le fait d’hommes vides qui, en tant que tels, vont décider de combler ce vide en l’occupant par toutes les perversités possibles et imaginables. C’est ainsi cette scène saisissante dans Tag où l’héroïne débarque dans une rue avec des hommes alignés et qui attendent sagement :

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Attendent quoi ? Sans doute de se faire dégorger le poireau par une professionnelle. Là aussi, la scène opère un renvoi avec un autre film de Sono, le dernier quart d’heure de Guilty of Romance.

Dans Father’s Day, le vide sera représenté par cette ultime plan : [spoiler]

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L’image d’un père en train de réfléchir à quelle nouvelle perversion il va bien pouvoir réaliser. [/spoiler]

… mais aussi par la joie des deux petits amis (et du jeune plombier qui déboule dans l’appartement au mauvais moment), qui comprennent tout à coup l’intérêt d’être « père ».

Bref, petite chose effectuée après Suicide Club et avant la trilogie de la haine, Father’s Day est donc une curiosité avant tout réservée aux habitués des films de Sono. Intéressant pour tout ce que le court-métrage annonce dans la filmo à venir.

5/10

Tag (Sion Sono – 2015)

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Voyage dans la psyché d’une jeune fille. Etudes, amitiés, mariage, entrée dans la vie adulte, confrontation avec les hommes, rien n’est simple décidément et tout semble propice à alimenter les névroses et à tracer un destin bien sombre. Malgré tout, il semble exister une solution…

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リアル鬼ごっこ (Riaru Onigokko)

Tag est le genre de film qui me fait comprendre pourquoi je continue de suivre avec attention la carrière inégale de Sion Sono. Stupéfait au bout de cinq minutes, envoûté après vingt, définitivement abasourdi à la fin par ce que je venais de voir, je retrouvais les sensations qui m’avaient transporté lors de ma découverte de Love Exposure ou de Guilty of Romance. Très loin de la déception Why don’t you play in hell ? ou de la demi-satisfaction de Tokyo Tribe, Tag me semble s’imposer comme une pure réussite et la preuve de la facilité du réalisateur à enquiller les projets en une année (pour rappel, sept pour l’année 2015 !) et à sortir malgré tout une œuvre marquante, riche, profonde, appelant des revisionnages et des passerelles avec ses autres films.

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Cette donzelle vous fait penser à un certain personnage de Love Exposure ? Ça me semble normal.

Impossible pour moi de continuer à dauber sur sa prolixité frôlant la démence. Ou plutôt, oui, posons pour établi que ce type est fou mais que sa folie débouche sur une création terriblement grisante pour le spectateur. On aura compris que l’article du jour sera dithyrambique même s’il sa gardera bien d’entrer à fond dans les détails pour essayer d’expliquer pourquoi je suis très enthousiaste. Ce serait un peu comme présenter à chaud et de manière approfondie des films comme Mulholland Drive ou Lost Highway. Il faut un peu de recul et je n’en ai guère concernant Tag (un deuxième visionnage va s’imposer dans les semaines à venir), et il y aurait de quoi tuer tout mystère et éventer le plaisir de la découverte. Car si vous pensiez en voyant la B-A que le film allait se limiter à une sorte de jeu de massacre à la Battle Royale :

… dites-vous bien qu’on est loin, très loin d’une histoire uniquement limitée à cela. Des lycéennes et des femmes vont effectivement se faire dézinguer. Le sang va couler encore plus fort que dans Why Don’t You ? Mais cette violence frénétique et très graphique n’est qu’un ingrédient du stupéfiant voyage que Sono nous concocte pour explorer les moindres recoins de l’inconscient de l’héroïne du film, tour à tour appelée Mitsuko, Keiko et Izumi.

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La sportive, la lycéenne et la mariée, trois rôles, un personnage.

On voit assez combien elle apparaît comme un condensé de l’héroïne sonoienne puisqu’il s’agit de prénoms de personnages aperçus dans d’autres de ses films. Keiko renvoie à Keiko desu kedo, Izumi à Guilty of Romance, Mitsuko à deux personnages présents dans GoR et Strange Circus. Autant de personnages féminins torturés et en butte à la solitude ou à une société masculine avide de sexe. Bref Tag n’apporte pas forcément quelque chose de nouveau si ce n’est une radicalité dans la représentation de ces angoisses intérieures féminines. Durant 90% du film, on ne verra ainsi que des actrices, les hommes n’apparaissant que durant une dizaine de minutes dans deux scènes cruciales et dont l’une évoque fortement par son esthétique l’univers clinquant et testostéroné de Tokyo Tribe.

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Néanmoins, mêmes absents les hommes sont présents à travers certains objets incongrus. Ici un matelas et deux oreillers en pleine forêt. Une scène à la fin réactivera la portée de ce détail en apparence anodin.

Dans l’univers mental de Keiko, l’homme n’est pour l’instant pas à envisager. Toute à l’écriture de poèmes dans le bus qui doit la mener avec ses amies à un voyage scolaire :

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Keiko double de Sono ? On rappelle que le réalisateur a publié des poèmes alors qu’il était lycéen. Prélude artistique qui, comme pour Keiko, va être suivi d’un déchaînement de visions sombres et dépressives.

… Keiko semble être un personnage éthéré tout droit venu d’un de ces shojos mangas sirupeux. Si les scènes d’amitiés, de confessions entre lycéennes en soquettes blanches vous révulsent, vous allez peut-être morfler. Car des scènes de ce type, on en a, et pas qu’un peu ! Mais il serait dommage de s’en agacer sans s’apercevoir comment Sono joue de ces stéréotypes, les rend irréels en usant d’une certaine frénésie du jeu des actrices, en faisant virevolter autour d’elles une caméra montée sur un drone, en les accompagnant de la belle musique du groupe instrumental MONO, ou encore en livrant de magnifiques gros plans :

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… plans qui m’ont fait penser à l’ouverture de Blue Velvet, avec sa présentation d’un univers tellement « beau » et lisse qu’il en devient inquiétant, car cachant quelque chose de plus torturé. Tout semble rassurant pour Keiko, mais en même temps tout est désespérément plat, creux, car suivant des jalons sans surprises. Amitiés lycéennes :

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Mariage à l’église :

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Là aussi, impossible de ne pas penser à la « Maria » de Love Exposure.

Amitié et dépassement de soi par le sport (ou tout simplement la compétition qui va rythmer l’âge adulte) :

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C’est un « réel » de manga pour filles qui l’attend, un réel sans consistance et cette perspective va l’amener à sentir inconsciemment que cela ne va pas. La confrontation entre souhait stéréotypé et crainte d’une vie sans relief va être le point de départ du voyage initiatique au fin fond de sa psyché. Sa représentation apaisée va rapidement craquer, se fissurer puis exploser en une multitude de scènes choquantes que la B-A se garde bien de dévoiler intégralement.

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Mais pourquoi diable crie-t-elle ? Chut ! vous verrez bien.

Finis les fights virils de Tokyo Tribe, on va de nouveau avoir droit à des combats, mais cette fois-ci asséné par des mains plus féminines. Le résultats sera nettement plus terrifiant tant la femme est chez Sono le point névralgique de toutes les névroses.

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Ne vous fiez pas aux apparences, la scène va être peu avenante.

Après, malgré les horreurs montrées à l’écran et la vision déprimante de la condition féminine, le film n’est pas sans offrir une lueur d’espoir. Que cette lueur soit exprimée par Jun, la jeune fille au doigt d’honneur évoquant la Maria de Love Exposure – LE personnage lumineux de la filmographie sonïenne, celui offrant une rédemption totale au personnage de Yu – n’est pas un hasard. En gros, le film rejoint le message final de Battle Royale, à savoir « cours ! ». Keiko est souvent montrée en train de courir, mais c’est toujours pour fuir la réalité. En fait, ce qu’il faut selon Jun, c’est fuir ce pour quoi on nous prédestine (études, mariage, compétition…). Comment ? En piégeant la destinée, c’est-à-dire en agissant de manière imprévue, en totale contradiction avec sa propre personnalité.

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Jun donne d’ailleurs un bel exemple de « geste imprévu ». Une fois encore, Love Exposure spirit.

Le film se veut donc comme un éloge de l’action spontanée, seul moyen d’échapper à un sordide destin de femme vouée à assouvir les plaisirs de l’homme, véritable magister ludi (vous verrez pourquoi). Le message est positif donc, même si, même si… tout n’est au final pas si simple au visionnage des ultimes scènes qui effectuent un dernier renvoi à une autre oeuvre de la filmographie de Sono. On se gardera bien de révéler son titre pour ne pas décourager ceux qui se sentiraient ragaillardis par ce dernier paragraphe et qui auraient envie de tenter l’aventure de ce Tag. Après, dans cet univers constellé de symboles, on peut sans doute se permettre de ne pas interpréter littéralement ce qu’effectue l’héroïne. Sono restera en tout cas énigmatique sur le sujet en terminant son film avec un générique sur un fond blanc dont il est difficile de déterminer la portée optimiste ou ironique. Une chose est sûre : Sono à 53 balais est loin d’être artistiquement mort. Vivement la suite.

9/10

Tokyo Tribe (Sion Sono – 2014)

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Il y a peu encore je frétillais d’impatience à l’idée de voir un nouveau Sono. Cela a bien changé depuis tant la désagréable impression que le gus se lovait dans un système utilisant la recette miraculeuse de Love Exposure ad nauseam. Etrange paradoxe d’un réalisateur ayant commencé avec le collectif Tokyo Ga Ga et son esthétique foutraque repousse-bourgeois, et se complaisant actuellement dans des grosses productions survitaminées dont les reproductions à l’envi de certains motifs finirait presque par faire croire à un certain cynisme. Très « Vous avez aimé Love Exposure ? Pas de problème les gogos, m’en vais vous coller dans les mirettes ma rasade semestrielle ! » Et les festivals de s’enthousiasmer sur le Sono du moment tout comme des hordes de fans pour qui, du moment qu’il y a de l’hystérie, de la violence, des petits culs et Yura Yura Teikoku, c’est forcément y’a bon !

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Exemple de plan « y’a bon »

Bon, vous le savez, sur Bulles de Japon, les petits culs, a priori on n’a rien contre. Je dirais même que c’est l’ingrédient qui nous amènerait à penser qu’un film a d’emblée le minimum d’intérêt requis pour être digne d’être regardé. Après, voilà, Tokyo Tribe, adapté d’un manga de Santa Inoue, ça va être aussi des casquettes ridicules, des sneakers aux couleurs toxiques, des grosses chaînes en or qui brille que même Venderdendur dans Candide n’aurait osé refourguer aux parents du nègre de Surinam de peu de se faire foutre de sa gueule. Et du rap. Beaucoup de rap. Des tonnes de rap. Et quand on a comme moi des références en la matière qui ne vont pas plus loin que Grandmaster Flash, on se dit que le visionnage va se transformer en un gangbang sensoriel qui va forcément mal se passer. Bref vous l’aurez compris, Tokyo Tribe, j’y suis allé un peu à reculons. Et les premières minutes ont d’emblée réactivé les pires craintes concernant un système Sono prônant le divertissement comme unique valeur, balayant ainsi les réserves que l’esthète de base pourrait avoir. On imagine d’ailleurs ce que pourrait donner un dialogue entre icelui et un fan de sono :

– Ça cabotine comme c’est pas permis !

– C’est fait exprès voyons !

– L’intrigue est confuse, on n’y comprend rien !

– C’est ça qui est fun !

– Putain ! Toujours de la musique et du mouvement, jamais de temps mort !

– C’est Sono mec !

– Bordel ! Kokone Sasaki elle est trop bonne !

Oups, excusez la dernière réplique qui a débordé ma pensée au moment de taper la ligne : Kokone Sasaki, indeed, est effectivement trop bonne, mais ça on le savait déjà.

Bref ce dernier point mis à part, j’ai très vite eu l’impression que j’allais me faire aussi chier qu’un troisième d’insertion à un colloque sur Joyce. Comme pour Why don’t you play in hell ?, il y avait cette impression d’assister à un Love Exposure puissance 10, un film jouant la carte du baroque à outrance, une négation de l’intrigue et de la profondeur de ses personnages au profit d’un personnage d’un type particulier, la forme, rien que la forme de l’auteur. Un style virevoltant et impressionnant par son énergie et son absence de temps mort, certes, mais style déjà vu et donnant l’impression de ne pouvoir se renouveler autrement qu’en montant d’un cran en folie furieuse.

Et pourtant (coup de théâtre !), c’est justement ce cran supplémentaire qui, contre toute attente, a fini par lever en moi une once d’intérêt (fin de la première heure), par dessiner un large sourire de plaisir (fin de l’heure et demie) et par m’envoyer me pieuter avec le sentiment de n’avoir pas perdu mon temps, et même avec l’envie d’y retourner un de ces quatre. C’est que tout bien pesé, le projet de Sono est quand même sacrément couillu :

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Pensez, un opéra hip hop ! A priori risqué. A priori voué à se vautrer dans le ridicule. Eh bien Sono contourne le problème en jouant justement à fond les manettes la carte du ridicule décomplexé. Le film est bourré de personnages (la grand-mère DJ) et d’inventions en tous genres (la bagnole munie de chandeliers). On peut les prendre de haut au début mais à la longue, difficile de ne pas rendre les armes devant un tel foisonnement de tous les instants. Conjugué à ce sens du montage qui ne vous laisse pas le moindre instant de répit pour aller chercher une boisson au frigo, on finit un peu dans le peau de Malcolm Mac Dowell dans Orange Mécanique, bel et bien scotché face à l’écran, à la différence que l’on n’a pas des nausées mais comme qui dirait comme un petit frisson de plaisir devant ce mauvais goût hyperbolique, ces bastons dantesques et ces magnifiques petites culottes.

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Ah ! N’oublions pas non plus le pouvoir du bikini !

Guérir le mal par le mal, vaincre le ridicule par un ridicule aux stéroïdes. Pour vous donner une idée, Tokyo Tribe, c’est un peu Gaspar Noé qui fait l’amour à Pouf Daddy tout en regardant un film de Jacques Demy. Et peut-être même en lisant aussi une pièce de Shakespeare. Car s’il y avait quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark, il y a bel et bien la même chose dans la famille Bubba (rien à voir avec la chanson de Chantal Goya), famille dégénérée s’il en est qui a certes le mérite de remplir le quota gros seins du film avec Mika Kano :

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Cachez ces mains que je ne saurais voir.

… mais dont les frasques des différents protagonistes, entre un père incontrôlable et un fils amateur de meubles humains ne sont pas sans donner un côté Tour de Nesle à l’ensemble. Ajoutons une rivalité fratricide (entre Kaï et Mera), un frère spirituel assassiné qu’il va falloir venger (Terra) ou encore une princesse d’un autre clan malencontreusement violée (Sunmi par Tera) et on se retrouve peut-être pas avec une anthologie du répertoire tragique européen mais enfin un échantillon de motifs qui donne cet aspect opéra tragique et qui, conjugué à l’esthétique hip hop du film, n’est pas sans créer un savoureux choc des cultures.

Bref, vous l’aurez compris, contre toute attente et malgré un début d’article mal barré, j’ai plutôt aimé Tokyo Tribe même si je reste prudent quant à un éventuel revisionnage dans les années à venir. Comme les personnages du film, j’aimerais pourvoir dire « Tokyo Tribe never ever die » mais pour le moment je me contenterais d’un sage…

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« panties never ever die »

7/10

Why don’t you play in Hell ? (Sion Sono – 2013)

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Hirata est un jeune homme dingue de cinéma qui n’a qu’un seul désir : réaliser ce qui sera un jour un incontestable chef d’œuvre du septième art. Après des années de galère durant lesquelles il réalise avec un bon petit contentement de soi des œuvrettes sans intérêt, il se voit proposer un jour un boulot qu’il accepte illico : faire un film qui mettra en valeur les capacités d’actrice de Michiko, fille d’un yakuza, Muto, qui souhaite par-dessus tout faire d’elle une star afin d’exaucer le rêve de sa mère.  Et l’offre tombe bien : comme Muto est en guerre contre Itegaki, autant faire dans le dantesque en filmant une vraie bataille de yakuzas avec de vrais yakuzas et de vrais morts…

Alors voilà : j’aimerais pouvoir vous dire que Why don’t you play in hell ? est un trésor de divertissement, une œuvre survitaminée qui confine au génie, un film hommage au cinéma réjouissant de bout en bout bref, un chef d’œuvre, mais je m’aperçois bien que cette tâche m’est complément impossible. C’était pourtant pas faute d’espérer que le film allait s’insinuer en moi après son visionnage, que sa richesse allait s’imposer avec la force de l’évidence, mais non. Quelques jours après, je dois bien avouer que cet opus constitue en ce qui me concerne la première déception concernant la filmo de Sono.

Et les lecteurs du blog le savent bien, ce n’est pourtant pas faute d’être très réceptif à l’esthétique de l’auteur de Love Exposure. A priori, quand on voit combien Why don’t aligne tous les thèmes et motifs propres à son style, je ne pouvais qu’aimer. Et pourtant, c’est tout l’inverse qui s’est produit. Dès les premières minutes, bien que me sentant en terrain connu, j’ai tout de suite eu le sentiment d’une œuvre rance, portée à l’autocitation et à une explosivité « fun » faite pour dégoupiller tout esprit de sérieux, tout esprit de critique. Et ça, j’aime pas. Les choses s’arrangèrent par la suite et j’avoue que le morceau de bravoure à la fin ne manque pas de piquant mais, au générique j’eus la certitude inverse à celle ressentie au moment du générique de Love Exposure, celle que je n’avais aucune envie de revoir ce film.

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« Koooâ ? »

La première chose qui a coincé est en rapport avec l’exposition. Love Exposure mettait une bonne heure pour mettre en place ses trois personnages. Ici, Sono utilise quelques minutes pour présenter tous les personnages du film. Autant dire que l’on n’a pas intérêt à arriver en retard à la séance. Et autant dire aussi qu’on aura un peu de mal à ressentir quoi que ce soit pour Hirata et sa clique (les « Fuck Bombers »), ces yakuzas qui se poignardent ou cette minette qui envoie des patins ensanglantés. Encore une fois je ne doute pas que cet aspect frénétique plaira et à la rigueur je peux le comprendre. Mais, toujours en comparaison avec Love Exposure (ritournelle qui risque d’intervenir tout le long de l’article, vous êtes prévenus), là où ce dernier ménageait une montée en puissance qui, au bout d’une heure, capturait complètement l’attention du spectateur pour la mener au bout de trois heures supplémentaires, Why don’t  commence d’emblée pied au plancher et fait se demander au spectateur (à moi en tout cas) si ce film-caricature va s’arranger au bout d’un moment ou garder cette frénésie indigeste jusqu’au bout.

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« Mais il est complétement pas bien lui ! »

On sait bien qu’on ne va pas voir un Sono comme on irait voir un Rohmer. Voir un film de Sono, c’est par exemple accepter de voir des scènes de cruauté, du cul parfois choquant et des acteurs qui vont cabotiner à un moment ou un autre. Le cul excepté (étonnamment) on retrouve ces éléments mais puissance dix. Le plus frappant concerne le jeu des acteurs qui en font des caisses. Mention spéciale à Hiroki Hasegawa (Hirata) et Shinichi Tsutsumi que l’on préférera voir dans les films de Sabu. Si on est gentil, on parlera de film-anime, de film-manga. Ou encore, de film qui prend pour sujet l’esthétique de son auteur et qui s’amuse à y porter un regard distancié, un brin irrévérencieux (1). C’est un peu ce qui se passe quand retentit « Beautiful » de Yura Yura Teikoku, un des mémorables morceaux de Love Exposure :

Quand on l’entend, on se dit que décidément Sono cherche à faire du Sono. Mais comme on sait que c’est un malin, on se dit aussi que cela doit cacher quelque chose, qu’il y a forcément un sens derrière tout cela. Le sens, on l’a dit, renvoie à un Sono qui décide de livrer un film quintessencié de sa filmo et de rendre hommage à une certaine idée du cinéma. Moins un cinéma préparé, cérébral, qu’un cinéma instinctif, improvisé, fait pour le plaisir des sens. Avec aussi à la clé une mémorable métaphore du tournage comme véritable champ de bataille. C’est sans doute l’idée du film que je préfère : celle du réalisateur prêt à tout pour parvenir à ses fins, monstre d’égoïsme qui quittera le lieu de la bataille avec sous le bras ses précieuses bobines sans un regard pour les carcasses laminées de ses acteurs et de ses techniciens.

Reste que cela est bien joli mais aussi un tantinet sur le fil du rasoir. Impression que tout cela est finalement bien pratique pour faire avaler n’importe quoi au spectateur. Yura Yura Teikoku comme clin d’œil, soit. Mais aussi Yura Yura Teikoku comme du déjà entendu, du réchauffé qui pourrait dénoter une certaine paresse de la part du Sono, ou un jemenfoutisme, un certain cynisme envers un public international qui s’étend et fan de ses œuvres les plus coup de poing (« puisqu’ils aiment ça, on va leur en servir »). Et du coup le fait que Why don’t soit un film sur le cinéma peut, si on est mal luné ou décidé à ne pas être bêtement admiratif devant l’œuvre du sieur Sono, sonner comme une fausse bonne idée. Yakuza eiga, Kill Bill, Bruce Lee, films Z ou films personnels de jeunesse (on me dit dans l’oreillette que Why don’t fait penser à Bad Film, génial !) autant de références qui viennent remplir le film comme la plus belle bourriche de la foire Saint-Antoine. Un peu comme ces films d’animations en images de synthèse (Dreamworks surtout) truffés de références et de clins d’œil en tout genres, supposés susciter un plaisir de connivence avec le spectateur. Mais voilà, moi, j’en ai rien à foutre de la connivence. Aucune envie d’être payé avec de l’auto-référentiel sous créatine. Je veux juste une bonne histoire.

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C’est bon, te fatigue pas va.

Après avoir fait un petit tour sur le net, je m’aperçois que cet article propose une voix discordante. Après un Suicide Club qui avait contribué à le faire connaître un peu, Sono est depuis quelques années en pleine bourre et n’a de cesse d’élargir un public toujours très enthousiaste même si, il faut bien l’avouer, cet enthousiasme est plus acquis à la cause des films extrêmes que des films plus réservés, moins dans l’hystérie (Be sure to share, the Land of Hope et même Himizu). Après un drama très trivial, très amusant mais un peu vain à la longue (Minna Esper Dayo) et ce film, j’ai l’impression que Sono arrive à une période de transition, exactement comme Kitano (2). Soit ce délire cherche à camoufler un sérieux doute. Soit tout va bien, Sono fourmille toujours d’idées et a juste eu envie de se faire plaisir en attendant quelque chose de neuf. On verra bien. En attendant, je prends mon élan sur la piste ensanglantée et, comme Michiko…

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… glisse pour balancer un vigoureux 4/10 (7/10 pour ceux qui veulent juste un bon divertissement pour leur W-E).

(1) On peut ici penser à Kantoku Banzai ! ou Takeshis’s de Kitano, films qui démontaient sa conception du cinéma (et ses réserves par rapport à lui) sur un mode auto-parodique, volontiers outrancier.

(2) Ou pire, comme Miike. Why don’t m’a d’ailleurs évoqué son récent Lesson of the Evil, film lui aussi tourné vers une scène de carnage haute en couleurs. En ce qui me concerne l’impression a été tout aussi mitigée. Sentiment que seul comptait cette scène et que ce qui précédait n’avait pour autre but que d’y amener cahin-caha, tant pis si c’était foutraque et assez peu intéressant.

Into a Dream (Sion Sono – 2005)

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Sorti la même année que Hazard, Into a Dream permet de clore une parenthèse, celle de films de Sion Sono un peu barrés, plutôt légers (en comparaison avec ce qui va venir), peuplés de personnages plus ou moins amusants, le tout filmé caméra à l’épaule, donnant un caractère foutraque à l’ensemble.

Et pour le dernier aspect, on est largement servi avec Into a Dream puisque les personnages sont pour l’essentiel des théâtreux volontiers exubérants. Du reste, même lorsque les personnages ne sont pas des comédiens, la manière de jouer des acteurs est bien souvent excessive et tend au cabotinage (aspect que l’on retrouve d’ailleurs dans beaucoup des films de Sono), donnant l’impression que l’univers dans lequel évolue le personnage principal n’est qu’une gigantesque pièce de théâtre.

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Le personnage en question s’appelle Mutsugoro Suzuki. C’est un ancien comédien de la petite troupe de théâtre du film. Ancien car il est devenu maintenant un acteur de drama, peut-être pas à succès mais assez connu pour que le jeune homme soit reconnu dans la rue et qu’on lui demande un autographe. Sous un certain point de vue, on pourrait dire qu’il a réussi sa carrière et pourtant rien n’est simple puisqu’il semble coincé, coincé entre ses camarades de troupes qui prennent leur pied à jouer du Tennessee Williams devant quelques happy few, et un avenir potentiel d’acteur cette fois-ci pour le cinéma, dernière marche à franchir pour accéder à la gloire. Sauf que cette gloire est présentée sous un jour peu séduisant à travers les paroles de son père qui ne cesse de le bassiner avec Walt Disney. Pour lui en effet, pas de doute, la consécration ne peut que passer par l’obtention d’un rôle dans un film made in Disney.

Bref, on comprend assez vite que Mutsurugo n’est pas forcément à l’aise dans sa petite vie d’acteur de drama pour midinette (on a d’ailleurs droit à quelques extraits affligeants de ce qu’il tourne). Et il n’est pas à l’aise dans sa petite vie tout court puisqu’il découvre que oui, décidément pas de doute, il a la chaude-pisse ! Passablement agacé, il va commencer une quête pour découvrir la coupable qui lui a refilé des gonocoques. Humour trivial, quand tu nous tiens ! On retrouve là un aspect de l’humour chez Sono, humour qui a d’ailleurs récemment brûlé de mille feux avec la série Minna ESPER dayo ! On en reparlera un de ces jours.

Vous trouvez cet extrait WTF ?Vous en faites pas, c’est normal, la série entière est comme cela.

Cette chaude-pisse a au moins un avantage : faire le point sur sa vie sentimentale. Car là aussi, c’est pas gagné. Partagé entre Taeko, sa maîtresse officielle, une ancienne compagne de troupe que l’on sent à deux doigts de le quitter, et Ranko, une actrice de la même troupe qui l’envoie d’ailleurs chier lors d’une excellente scène de ménage, rien n’est simple, d’autant que Mutsurugo n’a de cesse de croiser sur son chemin une multitude de tentations :

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(petit clin d’œil : l’affiche au fond est celle d’un autre film de Sono, Utsushimi)

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Le pompon revenant à la chaudasse rencontrée dans un train et qui est à deux doigts de le violer (plus ou moins à son corps défendant).

Ensuite, le personnage fait des rêves qui lui compliquent la vie. Des rêves dans lesquels il se voit dans des univers différents (un monde post-apocalyptique, un commissariat) et avec des identités différents. Il y rencontre aussi des connaissances jouant d’autres rôles. Pour quelqu’un habitué à évoluer dans des univers théâtraux ou télévisuels, ces changements de noms, ces situations parfois outrancières sont plutôt cohérentes et contribuent à déboussoler un peu plus le personnage d’autant qu’on finit par se demander, tout comme lui, si la partie de sa vie qu’il croit réelle n’est finalement pas un rêve que ferait son alter ego dans ce qu’il croit être son rêve mais qui serait en fait la réalité. Ainsi ces deux scènes à un quart d’heure d’écart dans lesquelles Mutsugoro voit son alter ego dans un tramway tandis que ce dernier, plus tard et au même endroit, va voir aussi, dans un tramway, celui supposé le rêver.

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Mutsugoro devient de plus en plus déboussolé et, comme si cela ne suffisait pas, son retour à son village natal pour assister à une réunion d’anciens camarades de classe peut sonner comme un retour au sources tentant, qui pourrait devenir définitif par rapport au cauchemar, au stress, aux MST que lui propose la vie à Tokyo. Malgré le Mac Do qui vient de s’implanter juste en face de la gare, la vie a su y rester simple, bucolique, et sa sœur cadette toute mimi, seul personnage féminin du film véritablement positif, apparaît comme un personnage apaisant à laquelle il peut se confier. Bref, un petit paradis mais qu’un Mutsugoro sous alcool enverra balader lors d’une scène finale…

Into a Dream est un film sans prétention qui se laisse regarder avec un certain plaisir. On y trouve déjà le goût de Sono pour des plans séquences relativement longs et assez bavards. Cela peut être irritant mais on ne peut nier à certaines séquences d’être prenantes, comme la scène de ménage entre Ranko et Mutsurugo. Après, on tombe parfois dans un cabotinage hystérique à la longue un peu saoulant. Ainsi la scène où Mutsurugo se fait draguer dans le train par l’allumeuse qui est accompagné par un copain bien permissif et qui a la fâcheuse tendance à brailler, hurler, vociférer  à qui mieux-mieux.

La lassitude se fait aussi ressentir pour les bouts de rêves qui apparaissent à partir du deuxième tiers du film. D’abord intrigants, ils deviennent assez vite poussifs et peu intéressants. On peut y voir le germe de certains films à venir (Strange Circus notamment) dans lesquels sono jouera de la fragile frontière entre rêve et réalité. Mais dans Into a Dream, c’est encore brouillon et je me suis demandé si le film, dans sa volonté de montrer le côté perdu du personnage, n’aurait pas été tout aussi efficaces sans ces parties. Les rencontres bizarres qu’il fait, ses impressions de déjà-vu suffisent largement à mon avis à en rendre compte.

Bref, sans être aussi dispensables que les tout premiers métrages de Sono, Into a Dream n’en est pas moins à réserver aux aficionados du réalisateur. Pour les newbies, si l’on excepte Suicide Club, ce sera surtout après ce film qu’il faudra inspecter la filmo de Sono.

6/10

Guilty of Romance (version longue japonaise)

 

Guilty of Romance fait partie de ces films disposant de deux versions et dont on est bien en peine de déterminer laquelle est la meilleure. La version internationale ou la version japonaise, plus longue d’une demi-heure ? Pour beaucoup, the longer, the better. Mais pour d’autres aussi, il y a le sacro saint « director’s cut », qui balaye d’autorité toutes les versions existantes. Or, il se murmure que la version director’s cut de Guilty serait la plus courte et donc la seule « valable ». C’est en tout cas ce que clame avec beaucoup d’assurance Leonard Haddad de Technikart et d’HK Video dans une émission (il se base sur une déclaration de Sono faite en France lors du festival de Deauville). Ouais, sauf que, lors d’une interview de Sono, on trouve ceci :

Celle que je préfère personnellement est la version la plus courte. Mais la version longue me plait également beaucoup, c’est mon travail. Il se trouve qu’en raccourcissant le film, j’ai trouvé la version courte plus intéressante. C’est comme deux variations d’une même œuvre, différentes.

Entre dire « celle que je préfère » et « la seule que je cautionne », il y a évidemment un pas. On pourra peut-être le franchir lorsque Sono aura surmonté ses contradictions dans ses déclarations mais là, pour le moment, rien n’est clair. Et puis d’ailleurs, en passant, quand bien même il y aurait un director’s cut officiel, je ne vois pas vraiment en quoi on serait tenus de ne pas zyeuter les autres versions. Et je ne vois pas en quoi ce director’s cut serait forcément meilleur. Eternelle question des artistes qui retouchent leurs œuvres… et on sait que ça ne débouche pas forcément que sur du bon. Goethe qui châtre (le mot est de Gracq) Werther à la fin de sa vie, Claudel qui abêti (idem) sur le tard Partage du midi, avec une postérité qui bien heureusement ne suit pas toujours ces décisions de réécriture. Il en va de même pour les cinéastes. Coppola a-t-il eu raison de faire son Apocalypse Now Redux ? 

Perso, certains arguments m’ont totalement convaincu du bien-fondé de cette version

La version modernisée d’E.T. était-elle une bonne idée (voir à ce sujet l’excellent épisode de South Park dans le quel les personnages entre en guerre pour « protéger les films mains perverses de leurs réalisateurs vieillissants » ) ? On court souvent le risque de l’affadissement lié à la tentation du politiquement correct. Je ne dirais pas que docteur Folamour est « fade » mais lorsque l’on sait qu’une dantesque scène de tartes à la crème a été évincée parce que les producteurs la trouvait irrespectueuse vis-à-vis des dirigeant politiques (Kubrick n’avait alors sans doute pas le même contrôle sur ses œuvres qu’il a pu par la suite avoir), on voit facilement ce qui peut déterminer l’existence de telle ou telle version. 

Photogramme de la scène que l’on ne verra probablement jamais.

Ainsi dans E.T. les fusils des fédéraux remplacés par des talkie-walkie. Il faut ici être juste : Spielberg a fini par reconnaître que la meilleure version est la première et c’est maintenant celle que l’on trouve en Blu-Ray. 

Mais il se murmure qu’il existerait une troisième version, une version « sex cut » avec une célébrité dedans !

Bref, retoucher une œuvre peut être risqué et le cinéaste peut parfois être bien inspiré de laisser visible la première version. Le cas de Guilty of Romance me fait penser à celui de Shining avec ses versions européenne et américaine. Les Européens préfèrent leur version tandis que les américains ne jurent que par la leur (il semblerait que tout cela soit initmement lié à la première version que l’on a vue). Au milieu le père Kubrick qui n’a jamais réellement tranché entre les deux versions. La version européenne est moins explicative, et en cela moins lourde. Mais que certains spectateurs trouvent un intérêt à la scène où une femme docteur questionne Danny est aussi compréhensible. Peu importe en fait. Il est possible que Kubrick ait préféré la version européenne mais connaissant l’intelligence du type et la capacité de ses œuvres à susciter un nombre infini d’interprétations, on peut penser qu’il n’ait pas répugné plus que cela à laisser coexister une deuxième version offrant d’autres interprétations, d’autres potentialités de sens. 

Au passage, Room 237 va sortir en France ce mois-ci. Une sorte d’hymne à la cinéphilie , à voir absolument !

C’est exactement ce qu’il ressort des deux versions de Guilty of Romance. J’ai adoré la version courte. Mais après avoir vu la longue, je ne suis plus sûr de rien. Contrairement à Haddad, je me fous un peu de savoir que la version japonaise ne doit son existence que parce qu’il y avait volonté de la production de gonfler le rôle d’inspectrice joué par Miki Mizuno, actrice qui a un certain succès. La seule chose qui m’importe est de savoir ce qu’apporte cette demi-heure supplémentaire liée à son personnage –que cette décision de la prod’ soit réelle ou non –  et là, je ne suis pas sûr que l’on doit se contenter d’un vague « le troisième personnage féminin, i’ fait un peu le pont mais il est pas… voilà hein ! Thématiquement il sert plus ou moins à rien » (dixit l’animateur de l’émission).

Avant d’aller plus loin, rappelons brièvement l’histoire (déjà évoquée dans ces pages ICI). L’histoire raconte les destins croisés d’Izumi (jouée par Megumi Kagurazaka) et Mitsuko (Makoto Togashi). L’une est une épouse modèle mais délaissée par son mari, l’autre une professeur distinguée le jour, une prostituée la nuit. Pour sortir un peu de la torpeur de sa vie, Izumi va d’abord chercher un modeste job dans une supérette mais va aussi, très vite, glisser sur la voie du sexe en jouant dans des films pornos puis se prostituant, cela sous l’influence de Mitsuko. Parallèlement à des deux personnages féminins, un troisième, celui de l’inspectrice donc, mène l’enquête pour résoudre une affaire de cadavre féminin retrouvé décapité. Jusqu’à la fin du film, le spectateur hésitera sur l’identité du cadavre (est-ce Izumi ou Mitsuko ?) puisque le film fonctionne sur deux lignes narratives qui ne sont pas sur un même plan chronologique, l’histoire des deux femmes étant antérieure à la découverte du cadavre.

Dans cette version, les apparitions de l’inspectrice sont réduites au minimum syndical et n’ont d’autre but que de jouer sur un certain suspense. Le spectateur espère qu’il ne s’agit pas là du cadavre d’Izumi et suit le film avec la crainte de la voir tomber dans les mains d’un psychopathe (elle passe déjà un mauvais moment lors de sa rencontre avec le frère de Mitsuko). Finalement, on est un peu dans un mélange de whodunit classique (qui est ce corps décapité et qui a fait le coup ?) et de suspense à la Hitchcock puisque le spectateur, en ayant une longueur d’avance sur les personnages, guette à tout moment l’instant où le destin d’une des deux femmes va basculer. En soit c’est déjà pas mal mais dans un film comme Guilty of Romance qui tire sa force dans le côté « descente aux enfers » que connaissent les personnages, on se demande si cette ligne narrative n’est pas finalement dispensable. Retirez ces scènes (qui doivent représenter un petit quart d’heure), je ne suis pas sûr que le film y perdrait beaucoup.

Dans la version longue, il en va tout autrement. Pour rappel, la version courte commence avec cette scène : 

Une voiture de police arrive dans un quartier. Une inspectrice en sortira pour commencer une enquête.

Et voici celui de la version longue :

 

L’inspectrice Yoshida est d’emblée sexualisée. Elle se trouve alors dans un love hotel avec un homme (que l’on découvrira être plus tard un amant ayant une réelle emprise sur elle). C’est après qu’elle en sort précipitamment pour aller sur les lieux d’un crime et commencer son enquête. Elle n’est dès lors plus cet être fade qui aurait pu être remplacé par un petit gros à moustache façon Hercule Poirot mais une femme qui, tout le long de son enquête sur Izumi, va voir se refléter, à travers l’histoire Izumi, ses propres tourments en tant que femme.

Et c’est ici qu’intervient un argument déjà maintes fois lus et entendus : « ouais, mais bon, ça fait carrément doublon avec le perso de Megumi Kagurazaka, non ? ». Eh ben non, effectivement. Je repense ici à l’autre et à son « thématiquement il sert plus ou moins à rien ». Ben voyons. Il apporte juste une nouvelle couche de profondeur au film mais à part ça, c’est sûr, on pourrait s’en passer ! Tout l’intérêt du personnage tient justement du fait qu’il n’a rien, mais absolument rien à voir avec celui d’Izumi. D’ailleurs, si on devait rapprocher deux personnages ce serait moins Yoshida et Izumi mais Mitsuko et Izumi. Les deux femmes ont pour point commun de vivre dans une famille viciée. Mitsuko avec sa vieille sorcière de mère et son frère hystérique proxénète, Izumi avec son mari qui lui permet seulement de toucher de temps en temps son glorieux engin alors qu’il passe ses journées à le fourrer dans plein de prostituées. Dans les deux cas, le dérapage vers une recherche effrénée du sexe peut s’expliquer. C’est beaucoup moins le cas avec notre inspectrice qui nous est présentée comme une mère de famille. Et pas une famille comme celle de Mitsuko, non, une famille tout ce qu’il y a de plus normal, avec un mari gentil et une adorable fillette : 

Et pourtant, malgré cela, Kazuko cède très facilement aux sirènes du sexe. Nulle visée moralisatrice de ma part. L’adultère n’a rien non plus d’exceptionnel, c’est plus dans la manière qu’il y a quelque chose de gênant. Qu’elle reçoive un appel impromptu de son amant, elle s’isole dans sa chambre pour un peu de plaisir solitaire : 

Et si elle apprend qu’il se trouve dans sa caisse, juste en face de chez elle, elle succombera aussitôt à son ordre d’y aller le rejoindre en prétextant, sous les yeux de sa fille, d’aller sortir les ordures :

 

Que son mari reçoive un vieil ami à la maison pour siroter une bonne bière, celui-ci en profite, dès que monsieur à le dos tourné, pour faire du gringue à Yoshida en lui rappelant la fois où ils l’avaient fait ici même, sur la table à manger.

 

Yoshida n’a aucune excuse, sa vie est un modèle d’équilibre et pourtant c’est plus fort qu’elle. Le personnage d’Izumi avait de quoi être frustré. Pour Yoshida, même s’il n’y a aucune scène d’intimité où on la voit avec son mari, on suppose que la relation conjugale est à l’image de sa vie familiale : dans la normalité. Et pourtant, malgré cela, cette femme, encore une fois la plus normale, la plus ordinaire des trois, ne résiste pas à ses pulsions et va jusqu’à se masturber un jour, sur les lieux du crime, à la place où se trouvait le cadavre et ce malgré les importantes fuites de toiture !

 

Le spectateur ne se demande dès lors plus tant, comme dans la version courte, pourquoi certaines femmes en viennent à se prostituer, mais plutôt pourquoi toutes les femmes sont finalement des pantins plus ou moins déréglés en proie à des fureurs utérines. « Tota mulier in utero » écrivait Hippocrate (toute la femme est dans l’utérus), et le XVIIIème siècle reprendra cet adage pour faire de la femme un être hystérique, un corps malade dont le centre est l’utérus. Cette généralisation, le spectateur la ressent lors de cette scène :

 

Dans une rame de métro, Yoshida regarde des voisines. A quoi pensent-elles ? Qu’écrit la lycéennes sur son keitai ? Quel est l’envers du décor pour ces femmes ? Le même que pour Yoshida sans doute, avec un utérus en petit maître de leur existence. On n’est pas totalement sûr de la portée de la scène car après tout, les plans subjectifs qui nous font partager la vue de l’inspectrice peuvent donner à penser que ces questions sont les siennes et pas celles suggérées par l’auteur. Et pourtant, quelques scènes plus tard, Yoshida tombe sur cette femme :

 

Elle se suicide car elle ne supporte plus sa vie faite de multiples liaisons adultérines alors qu’elle adore son mari. Dans un dernier souffle elle demande à Yoshida de casser son keitai pour que son compagnon ne connaisse pas la douleur de découvrir les traces de ses tromperies. Oui, dur dur d’être une femme dans cette version.

On le voit, cette version longue est moins une resucée répétitive de la courte qu’une représentation des femmes que l’on pourrait qualifier de « féminimement incorrecte ». On a pu dire qui Guilty of Romance présentait de magnifiques portraits de femmes, ce qui est vrai. Mais à travers la version longue, c’est plus un portrait de la femme en général que l’on pourrait évoquer et celui-ci n’a rien de reluisant. Et jusqu’au bout puisque le film s’achève sur un magnifique générique dans lequel on voit Yoshida, vue juste avant dans une scène de petit déjeuner avec son mari et où elle ignore pour la première fois un appel de son amant, donnant ainsi l’impression d’être guérie, magnifique générique donc où on la voit courir après le camion des éboueurs pour y déposer deux sacs d’ordures : 

La course dure plusieurs minutes et devient très vite absurde. Mais Yoshida, en nage, tient bon, comme soucieuse de redevenir une mère modèle qui s’occupe de la vie ménégère du foyer pour de vrai et pas en faisant semblant pour rejoindre son amant dans sa voiture. Malheureusement, elle ne parviendra pas à rejoindre le camion. Elle s’arrêtera, essoufflée, et ce qu’elle découvrira alors ne donnera aucune illusion au spectateur quant à ce que va devenir sa vie… 

Pour finir j’évoquerai la belle phrase du petit Stan dans l’épisode de South Park cité plus haut : « Ça craint que ces connards de metteurs en scène n’arrêtent pas de changer leurs films et les rendent différents ». C’est souvent vrai. Mais dans le cas de Guilty, ce n’est finalement pas si craignos. On a deux versions et pour le coup deux films passablement différents l’un de l’autre. A vous de voir laquelle de ces deux odyssées du cul (ou plutôt de l’utérus) vous conviendra le mieux. Mais si comme moi vous aimez le Sono foisonnant qui vous fait vivre une expérience des sens jusqu’à la toute dernière minute, peut-être que la version longue mérite davantage le coup d’œil…

 

La version longue est justement visible en bonus dans l’édition DVD chez Zylo. Très bonne iniative en attendant, on l’espère, une édition Blu-ray qui présenterait les deux versions en seamless branching. 

the Land of Hope (Sion Sono – 2012)

Trois couples, trois générations, trois façons de gérer une crise à la Fukushima. C’est ce que propose le dernier film de Sion Sono après un Himizu adpaté d’un manga, qui avait déjà en germe l’idée d’une crise nucléaire. Mais c’était seulement en germe, l’évocation en arrière-plan de la catastrophe de Fukushima ayant été ajoutée au script après les événements. Cette fois-ci, Sono les saisit à bras le corps en mettant momentanément de côté l’esthétique gorgée d’énergie des précédents opus au profit d’un cinéma de facture plus classique. Après un premier visionnage, on pourrait penser que the Land of Hope, à l’instar de Be Sure to share, a tout du film intrus dans la filmographie de sono. Rien de commun a priori avec les Strange Circus, Love Exposure et consorts. Et pourtant, après ces deux heures un quart, difficile de ne pas se départir de l’idée que ce que l’on vient de voir est typiquement du Sion Sono. Un peu comme une photo et son négatif finalement : à la fois semblable et très différent. Le film baigne dans une atmosphère totalement à l’opposé de celle des précédents films (notamment en ce qui concerne les rapports parentaux), mais cette différence agit finalement comme un révélateur de ce qui jusqu’à présent constituait une sorte de ciment thématique de la filmographie de Sono.

Après, nul besoin de la connaître sur le bout des doigts pour bien apprécier the Land of Hope. Le film m’a paru pertinent dans sa volonté de ratisser large dans les différentes manières de se confronter à une telle catastrophe. C’est ce qui apparaît à travers les trois couples du film, couples qui vont chacun se réfugier dans une temporalité (passé, présent, futur) pour (essayer de) surmonter l’épreuve. Avant d’aller plus loin, disons en quelques mots en quoi elle consiste : les habitants d’une petite ville apprennent qu’une centrale nucléaire située non loin vient de subir de sérieuses avaries et qu’il leur faut quitter d’urgence les lieux. Ce qu’ils font tous, excepté deux vieillards…

 

Chieko et Yasuhiko Ono ou le passé confortable

On nous a pas mal bassinés ces derniers temps avec le couple formé à l’écran par Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva dans le film d’Haneke. On peut trouver la performance des acteurs vraiment brillante et pourtant, je n’échangerais pas mon baril d’Isao Natsuyagi / Naoko Ohtani contre une dizaine de Trintignant / Riva. Là où Haneke nous montrait une déchéance plombante, Sono nous donne à  voir un amour que rien ne vient entamer, ni la vieillesse, ni les radiations et pas même Alzheimer dont est atteinte Chieko Ohno. Yasuhiko et sa femme, c’est la sérénité d’une vie bien remplie, qui a largement value d’être vécue et que rien désormais ne pourra entacher, pas même la mort. Du coup, plutôt que de faire la gueule, Yasuhiko vaque tranquillement à ses activités, s’occupe de ses vaches laitières avec son fils et sa belle-fille, cultive de belles fleurs en face de chez lui et surtout accompagne tendrement, sans le moindre ennui ni agacement, sa femme qui perd la boule (elle est incapable de se souvenir d’une information). Il est aussi un bon père, adoré par son fils Yoichi, et envers lui à la fois aimant et sévère. Parfaite antithèse des personnages de pères dans l’univers de Sono. Yasuhiko donnera pourtant lui aussi plusieurs mandales à son fils sous le coup de la colère (quand il décidera de revenir avec Izumi – alors enceinte – pour leur faire un dernier adieu), mais on comprend bien que la force de ces gifles est proportionnelle à l’immense amour que le vieil homme a pour ses enfants (il n’en va pas autrement du jeune Mitsuru, fils d’un des voisins, en apparence dur avec son père, mais avouant à sa petite amie qu’ils sont en réalités très proches l’un de l’autre).

Il est finalement à l’image de ces arbres plantés à côté de sa maison par ses aïeuls : un arbre lui aussi, profondément enraciné dans sa petite ville et que rien ne lui fera quitter, pas même des particules radioactives. A quoi bon ? Arrivé à l’hiver de sa vie, qu’il meure un peu avant à cause d’elle, cela ne change rien. Encore une fois, sa vie a été réussie, la page est comme mentalement déjà tournée et Yasuhiko n’a plus qu’à attendre paisiblement la mort. L’avenir ne l’occupe plus et le présent, sans être ennuyeux, n’est qu’une sorte de bonus répétitif qui vient parachever un lumineux passé.

Lumineux… il faut ici évoquer un assez grand nombre de plans nous montrant le patriarche en contre-jour. Très loin chez Sono des habituels personnages de pères qui se terrent dans des endroits underground, Yasuhiko Ono est un personnage solaire. S’il est irradié par quelque chose, c’est moins par les particules radioactives que par la lumière du soleil qui semble imprégner ce personnage dès qu’il sort de chez lui. Avec à la clé cette impression de sagesse et de clairvoyance qui se dégage du personnage. Dès le début, dès l’irruption dans sa ville des hommes en tenue radioactives installant un cordon de sécurité d’une incroyable bouffonnerie (les habitants situés d’un côté du cordon peuvent rester, les autres doivent partir : pas besoin d’en faire des tonnes pour montrer les mensonges et l’hypocrisie des instances dites « compétentes » : Sono se contente de quelques extraits d’émissions télévisées où le crétinisme le dispute à l’inconscience, ainsi que de ces plans montrant un paysage balafré de cette barrière enclavant les méchantes particules), alors que tous les autres habitants sont obsédés à l’idée de savoir s’ils sont du bon côté ou non sans se rendre compte de l’idiotie d’une telle demande, il est le seul à se tenir à l’écart, installé parmi ses fleurs et jugeant sévèrement la scène, comme ayant compris les tenants et les aboutissants de ce scandale lié au nucléaire. Aucunes illusions, mais pas non plus des protestations. L’avenir ne lui appartient plus et lorsque son fils viendra lui demander plus tard s’il doit quitter ou non sa nouvelle ville située plus loin, il lui répondra que c’est à lui de prendre une décision. Plus jeune, on l’imagine volontiers entrer en action contre le gouvernement. Maintenant c’est trop tard.

Un mot sur sa femme que Sono a choisi de montrer sous la forme d’une vieillarde un brin gamine et avec un panier percé en guise de mémoire. Elle aussi semble tournée vers le passé, mais à sa manière.  Dans une scène on la voit prendre la fuite en yukata pour rejoindre une place isolée où se tient habituellement un bonodori (une fête des morts). Il n’y a évidemment personne mais pas de problème pour Chieko, elle salue des fantômes de participants et commence imperturbablement ses pas de danse, heureuse, heureuse sans doute de replonger dans un âge d’or mental qu’elle a su garder au fond d’elle-même. C’est tout le sens de cette incessante question qu’elle pose à son mari, « quand rentrons-nous à la maison ? », c’est-à-dire « quand allons nous retrouver cet âge d’or, ce passé bienheureux ? ». Ils le retrouveront à la fin le temps d’un baiser comme au temps de leurs vingt ans, mais aussi d’une manière plus définitive. En attendant, il vont devoir faire avec un présent moins guilleret. Peu importe : Yasuhiko est un chêne qui attend la mort et sa femme avec sa mémoire défaillante a l’avantage de ne pas comprendre la situation. A ce sujet une scène ne manque pas de piquant : on les voit attablés au moment du dîner tandis que la TV à l’arrière-plan diffuse des informations sur la centrale nucléaire. Chieko s’exclame alors : « Comment ? Ils ont construit une centrale nucléaire à Nagashima ? » A bien des égards, cette brave femme peut être vue comme le fulgurant symbole d’une conscience collective japonaise encline à oublier et à se désintéresser de faits de société important. Il n’en ira pas autrement avec les personnages que vont croiser de leur côté Yoichi et Izumi Ono

 

Yoichi et Izumi Ono ou le présent inconfortable

Yoichi et Izumi, un peu contraints et forcés, s’installent donc dans une autre ville située à quelques dizaines de kilomètres de là. Ça commence sous de mauvaises hospices puisque qu’un pompiste, voyant par leur plaque d’immatriculation d’où ils viennent, refuse d’abord de les servir en leur demandant de ne pas rester là, eux et leurs particules radioactives.

Ignorance, bêtise, intolérance et finalement incroyable insouciance sont les tares que le jeune couple ne vont cesser de rencontrer. Et pourtant, excepté ce pompiste et ces enfants dans la rue qui malmènent un autre parce que lui aussi vient d’une zone sinistrée, leur installation dans la petite ville prend un assez bon départ. Yoichi a trouvé un nouveau boulot et paraît bien accepté par ses collègues tandis qu’Izumi a le bonheur de découvrir qu’elle est enceinte. On a alors l’impression d’une vie qui va continuer sereinement. On se dit que ce n’est pas plus mal de faire abstraction de ce qui se passe plus loin. Arrive cette scène à la maternité et là tout change. Une jeune mère fait part à Izumi de son inquiétude à propos de traces de césium trouvé dans son lait. Aussitôt Izumi bascule d’une bienheureuse insouciance toute à son bonheur à une peur excessive. On retrouve alors le motif du déguisement : Izumi s’affuble d’une tenue de protection radioactive qui va l’accompagner dans ses moindres déplacements. On est évidemment très loin de la Megumi Kagurazaka sexy en diable des précédents films et offrant de vertigineux décolletés. Ici la moindre parcelle de peau est cachée, le corps devenant une sorte de sarcophage car devant protéger à tout prix le petit être en train de pousser à l’intérieur. Il n’est pas non plus une apparence ayant pour but d’attirer les regards (cf l’épouse dans Guilty of Romance ou les vendeuses dans Cold Fish). En fait, Izumi se moque éperdument du qu’en dira-t-on, seul compte l’ancrage dans un présent où le moindre jour, la moindre heure, la moindre minute passés avec cette tenue protectrice sera un instant de gagné, une assurance supplémentaire à propos de la bonne santé du futur bébé, et qu’importe si cela ne plaît pas et qu’Izumi fasse le vide autour d’elle.

Evidemment, pour ce qui est de ne pas attirer les regards, on devine que c’est râpé. Les passantes ne se privent pas de pouffer à son passage. De même, Yoichi, lors d’un passage à un combini, devra supporter la question de la vendeuse (« comment va votre femme ? ») et les gloussements à peine contenus. Même chose lorsqu’il se rend à la maternité et qu’il entend derrière lui des plaisanteries sur la « femme-astronaute ».  On retrouve alors de ces visages scrutateurs et moqueurs, les visages de Koike (Love Exposure), Murata et son épouse (Cold Fish) et de mitsuko (GoR) mais aussi de ces ados qui se moquent de manière peu charitable de Yu dans Love Exposure lorsque ses activités de photographe de petites culottes sont révélées au grand jour. On retrouve aussi ce motif de la secte donnant parfois l’impression que la société japonaise n’est qu’une vaste secte où marquer sa différence peut susciter la moquerie . C’est la surprenante réaction d’un jeune homme accompagnant un employé compréhensif chargé de convaincre Yasuhiko Ono de quitter sa maison : alors que celui-ci explique comme se manifeste l’Alzheimer de sa femme, le jeune homme ne peut se retenir de pouffer, jetant évidemment un froid. Mais encore s’il n’y avait que la moquerie ! Le problème est que la différence peut aussi s’accompagner d’une violente réprobation. Qu’Izumi décide de se protéger ainsi (et plutôt deux fois qu’une, voir comment elle calfeutre son appartement) n’est pas que grotesque : c’est aussi perçu comme un acte foncièrement déplacé et égoïste. Les gens sont sur un même bateau : soit ils font force commune, soit ils s’en vont s’ils ne sont pas contents. C’est ce que diront en substance à Yoichi ses collègues avec là aussi force rictus : Yoichi, jusqu’alors sceptique concernant les agissements de sa femme, sera révolté par cet esprit de troupeau et rejoindra sa femme dans sa joie surprotectrice.

Mais lorsqu’ils reviendront de leur courte visite chez les parents de Yoichi, lorsqu’elle se métarmophosera une deuxième fois pour cette fois-ci accepter la vie telle qu’elle est, et pour finalement devenir une femme comme les autres, une femme dans la secte qui aura oublié, Yoichi conservera seul son inquiétude. Lors de la scène finale, on se dit alors qu’un passage de témoin a été fait entre les parents et les enfants. Izumi, heureuse, un peu gamine et oublieuse de ce qui s’est passé est Chieko tandis que Yoichi, baigné par le soleil et observant sa femme, est devenu son père, une conscience familiale supérieure qui n’oubliera pas, elle, et qui saura agir le moment venu.

 

Mitsuru et Yoko ou l’avenir à petits pas

Dernier couple du film, dernière génération : il s’agit de Mitsuru, le fils d’un voisin de Yasuhiko, et de sa petite amie habitant dans une ville dévastée par le tremblement de terre qui a été la cause de l’incident nucléaire. Rapidement les deux ados vont faire des recherches là-bas, malgré les interdictions et les barrages de police, pour essayer de retrouver les parents de Yoko.

Hélas, tout semblera indiquer qu’ils sont morts. A la place, ils feront une curieuse rencontre, celle de deux enfants (un garçon et une fille) revenus sur les lieux pour retrouver un objet qui leur est cher, un disque des Beatles qu’ils aimaient écouter « autrefois ». Cet autrefois fera réagir Mitsuru qui trouvera étrange que des enfants de huit ans parlent comme des adultes, c’est-à-dire avec la conscience d’un passé plus ou moins lointain. Et le sentiment d’étrangeté ne s’arrêtera pas là puisque quelques instants plus tard, alors que les deux enfants partaient dans une autre direction, ils disparaissent comme par magie, au grand désespoir de Yoko qui pousse alors de grands cris pour les faire revenir.

La scène est évidemment lourde de sens. Ces deux bambins perdus dans cet univers désolé pour retrouver quelque chose d’impossible à retrouver, c’est évidemment Mitsuru et Yoko, dès cet instant condamnés à être orphelins. Certes, Mitsuru a encore ses parents et ces derniers se sont proposés d’accepter Yoko et avec eux. Mais le modèle de Chieko et Yasuhiko a montré combien la notion de famille est à associer à un toit, à une terre. Yoichi et Izumi auront eux aussi l’impression d’être orphelins lorsqu’ils se voient contraints de quitter leurs racines. Mais ce qui change la donne est la grossesse d’Izumi qui va les amener à mieux accepter leur nouveau toit.

Rien de tel chez Mitsuru et Yoko : leur toit est à ciel ouvert, leurs racines, nulle part. Le film, en terminant sur le couple marchant dans un paysage hivernal, peut donner une forte impression de pessimisme. Et l’on est enclin à penser que le titre du film est évidemment très ironique. Et pourtant, et pourtant… même si cela est vrai, il est difficile de ne pas se dire qu’il est aussi à prendre littéralement. D’abord parce que le jeune couple se fait le vœu de se marier, souhait fragile mais première étape pour rejoindre le couple Yoichi / Izumi et sa volonté d’aborder sereinement l’avenir mais sans oublier les tragiques événements du passé. Ensuite justement, parce qu’ils choisissent d’avancer par étapes en suivant le conseil que leur prodiguent les deux enfants/fantômes : « Désormais, le peuple japonais doit avancer comme ça, un pas après l’autre ». Et de scander des « un pas… un pas… » à chaque enjambée méticuleusement et lentement effectuée. Mitsuru et Yoko adopteront à la fin cette manière de marcher. Mais il est bien difficile de saisir la portée d’un tel geste. Attitude positive symbole d’une conscience collective qui a enfin compris la leçon et qui désormais se méfie, soucieuse de ne pas avancer trop vite ? Ou simple symbole d’une conscience de deux simples individus destinés à se sentir seul dans ce paysage désolé ? Difficile de trancher mais à la fin du film, on se dit que la partie afin de surmonter son autisme est loin d’être gagnée pour le Japon…

8/10

Strange Circus et la Trilogie de la haine

 

L’époque où Sion Sono était un cinéaste connu seulement des happy few est-elle en passe d’être révolue ? C’est, après la sortie sur les écrans français de Guilty or Romance et de Land of Hope, ainsi que celle en blu-ray de Love Exposure, ce que l’on serait tenté de croire. La critique française commence à se pencher sur son cas et, pour peu que l’on soit un habitué comme moi de certains blogs, il n’est pas difficile de comprendre combien le cas Sono intéresse toute une nouvelle frange du public. C’est bien. C’est juste.

Après, on espère que ce bel engouement ne sera pas que le fruit éphémère de la découverte enthousiaste de la trilogie dite « de la haine », c’est-à-dire de Love Exposure et ses quatre heures bourrées d’inventivité, de Cold Fish (facilement disponible en DVD) et de son univers onirico-gore ou encore de Guilty of Romance et le dévergondage libérateur de son héroïne. Certes, il  faut bien le reconnaître : ces trois en imposent sérieusement et donnent le sentiment que Sono a atteint une sorte de plénitude dans les moyens, autant narratifs que plastiques, et qui font que le spectateur a d’emblée l’impression de se sentir embarqué. Embarqué presque au sens premier du terme tant la narration fait penser à un flux d’images et de sons absolument jubilatoire. Une sorte de virée en train de fantôme vers une catastrophe que l’on sent irrépressible.

Mais d’un autre côté, il ne faut pas non plus se voiler la face : ces trois films ont aussi pour point commun de présenter un cocktail sexe & violence et l’on peut penser que la nouvelle audience n’est pas totalement insensible à de tels arguments :  

En voici deux gros difficiles à parer. Contrairement à Megumi Kagurazaka, Cicéron peut aller se rhabiller !

Il est frappant de voir combien un film tel que Be sur to share, sorti après Love Exposure, paraît destiné à n’être connu que par les acharnés de Sion Sono, tout comme – sans doute à un degré moindre – les récents Himizu et Land of Hope consacrés à la thématique évidemment moins sexy du « post-fukushima ». Beaucoup moins de critiques sur le net pour ces derniers et concernant Land of Hope uniquement, puisqu’il a le privilège d’être sur nos écrans actuellement, au-delà de l’excitation que je lis ici et là à l’idée que c’est le 2ème film de Sono à avoir les honneurs d’une diffusion sur nos écrans, j’attends de voir ses résultats, tant au niveau de l’audience que de la critique. Sono a tout actuellement de la nouvelle coqueluche. Un peu comme en son temps Takeshi Kitano. Souvenez-vous, on en tenait alors un bon, un mec bien original et des films doux-amers qui portaient en eux la patte caractéristique d’un nouveau maître. La différence est que mine de rien, Kitano a tenu dans la durée et que tous ses films, depuis sa percée en France dans les années 90, ont été diffusés dans nos contrées (on attend juste son dernier, Outrage Beyond). Finalement Kitano a eu du bol car le propre d’une coqueluche est bien souvent d’être éphémère. Mais il a duré, lui (avec des films parfois contestables mais c’est une autre histoire). En ira-t-il de même pour Sono ? Personnellement j’attends de voir quelles seront les entrées de Land of Hope après une semaine d’exploitation. Au moment où je tape ces lignes, on en est à 912 entrées pour 28 copies, je n’ai pas l’impression que ce soit particulièrement encourageant…

Cela dit, en cas de bide, Sion Sono a déjà sa réponse toute prête

J’espère sincèrement en tout cas qu’il aura le même destin que Kitano en France, même si je crains que sa reconnaissance actuelle ne fasse figure de fétu de paille, un peu à l’image finalement de ce qu’avait été en son temps la découverte via internet et les festivals de Suicide Club : un bon tuage de gueule, un film violent mais aussi pertinent dans son fond, film que tous les amateurs de bobines asiatiques un tant soit peu originales se sont aussitôt conseillés. Et puis après… sans aller jusqu’à dire que l’intérêt redevint nul, il faut bien avouer que les films jusqu’à Love Exposure, les Into a Dream, Noriko’s Dinner Table, Exte, Hazard et autre Strange Circus firent moins parler d’eux, comme si Sono était condamné à être un réalisateur destiné à être redécouvert ponctuellement, au gré d’opus faisant plus sensation que les précédents. (1)

J’ai l’impression qu’il y a une attente bien spécifique concernant Sono : pas qu’il fasse de bons films mais qu’il fasse du Sono, c’est-à-dire du film rageur et formellement virtuose. Or, le bonhomme est quand même bien connu pour échapper à toutes classification et que faire un film beaucoup plus classique comme Be Sure to share (d’aucuns diront drama style) et the Land of Hope (qui n’est pas sans receler certaines scènes justement très drama) ne le dérange absolument pas. Et le public généralement approuve moins car ce n’est pas « son » Sono. A priori la critique est bonne concernant the Land of Hope. Mais j’ai senti poindre ici et là comme une déception, comme si on estimait que ce n’était pas là le « vrai » Sono. J’ai lu quelque part un critique écrire : « Il marque, en outre, l’assagissement d’un auteur que l’on attendait plus mordant sur un sujet pareil ». « Que l’on attendait » : tout est dit avec ces quelques mots. Après sa marquante trilogie, une attente a été créée, et malheur à Sono s’il ne remplit pas le cahier des charges ! Finalement, peut-être que sa volonté de passer radicalement à autre chose (des films plus mainstream) serait comme le signe d’une volonté (au-delà de l’argument avancé par sono qui consiste à dire que Fukushima lui a fait envisager différemment son métier) de ne pas se laisser enfermer dans un type de film particulier. 

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Ami lecteur, tu as été bien patient de me lire jusque ici. Pour te récompenser, voici une photo de l’entrejambe de Megumi par Araki !

Bref, pour terminer (oui, je sais, le titre indique une critique de Strange Circus, elle arrive, elle arrive), je dirais que oui, la trilogie de la haine est tout de même bien classe, Love Exposure peut apparaître comme un chef-d’œuvre et que la tentation d’en faire une œuvre somme est grande (2). Le problème est que cette perception a pour conséquence une vampirisation de son œuvre : les œuvres à venir courent le risque d’être visionnées à l’aulne du chef-d’œuvre, tandis que celles antérieures, forcément moins abouties, risquent de tomber dans les oubliettes. Comme si un reboot avait été enclenché à partir de Love Exposure. Même phénomène avec Suicide Club en son temps, à la différence que les œuvres précédentes étaient vraiment anecdotiques et franchement difficiles à se procurer. C’est plus gênant avec Love Exposure car on a auparavant des œuvres vraiment importantes, œuvres largement accessibles pour peu que l’on maîtrise l’anglais pour les sous-titres.

Donc non, IL N’Y A PAS QUE LOVE EXPOSURE DANS LA VIE ! Il n’y a pas que les photos de petites culottes, les chansons de Yura Yura Teikoku, les uniformes de lycéennes et les scènes d’émasculation. Et si l’on devait qualifier de pierre angulaire à ce type d’esthétique, ce ne serait pas Love Exposure mais plutôt Strange Circus qu’il faudrait citer, Strange Circus toujours honteusement absent de nos bacs. L’article qui va suivre ne cherche pas à faire une critique exhaustive de ce film mais de repérer un certain nombre de motifs déjà en germe et qui seront repris par la suite dans la trilogie de la haine. Evidemment, il vaut sans doute mieux avoir vu l’ensemble des films avant de se lancer dans la lecture. Je livre tout de même un résumé de Strange Circus :

Le film possède deux partie. Dans la première, on suit les tourments de Mitsuko, une petite fille maltraitée par sa mère Sayuri et abusée par son père, un directeur d’école primaire. Ce dernier l’oblige même à regarder ses parents lorsqu’ils font l’amour. Une certaine confusion mentale va évidemment s’installer chez la fillette, confusion qui va la conduire au suicide. Elle survivra mais devra dorénavant passer sa vie dans un fauteuil roulant. Deuxième partie : surprise ! On découvre que tout ce qui vient d’être raconté est le roman qu’est en train d’écrire Taeko, une romancière à succès. Or Taeko est-elle-même dans un fauteuil roulant et ressemble comme deux gouttes d’eau à Sayuri. Du coup, ne serait-elle pas en train de raconter sa propre histoire ? N’est-elle pas en réalité Mitsuko, ce qui expliquerait la ressemblance avec la mère ? A moins que…

1) Les femmes, ces êtres maléfiques

Le film s’ouvre sur un extrait d’À Rebours de Huysmans, évoquant le fameux tableau de Gustave Moreau représentant Salomé face à la tête de saint Jean-Baptiste. La citation finit ainsi : 

« Femme ardente et cruelle » : ce sera le cas du personnage de la mère mais aussi de Koike dans Love Exposure. Dans Cold Fish, l’épouse du personnage principal jouée par Megumi Kagurazaka succombera bien facilement aux avances de Murata, et l’épouse de ce dernier, Aiko, l’aidera bien volontiers, le sourire aux lèvres, dans son entreprise de dépècement de cadavre. Enfin, dans Guilty of Romance, Megumi Kagurazaka joue à nouveau la femme ardente tandis que Mitsuko et sa mère incarnent les femmes cruelles. Et même Yoko dans Love Exposure, malgré l’aura christique que lui prête Yû (on se rappelle que Yû voit en elle sa « Maria »), n’est pas exempte de reproches à travers sa liaison avec Koike. Bref, dans tous ces films, les femmes rappellent que cette histoire de péché originel n’est pas une vaine légende. Le problème, c’est que les hommes ne sont pas vraiment dignes d’éloge non plus, les pères tout particulièrement.

2) Un pauvre/sale type : le père

Dans Love Exposure, le papa de Yu traumatise à moitié son fils par sa foi religieuse hystérique. Koike aura passé son enfance auprès d’un père violent. Dans Cold Fish, le père doit d’abord essuyer la faillite de son rôle de chef de famille : sa fille se fout éperdument de lui et sa femme n’est guère excitée à l’idée de le faire avec lui. Il essaiera à la fin de reprendre les choses en main en jouant artificiellement les pères autoritaires. Enfin, dans Guilty of Romance, l’époux de l’héroïne, derrière sa façade d’écrivain propre sur lui, passe son temps à la tromper avec les pires gourgandines des bas-fonds de Tokyo.

Concernant Strange Circus, le papa de Mitsuko est un peu un mélange de tout cela. Autoritaire, il l’est puisqu’il n’hésite pas à frapper son épouse quand celle-ci l’emmerde. Lubrique, il l’est aussi, et le mot paraît même bien faible puisque non content d’honorer  madame, il se complaît aussi dans l’inceste avec sa fille, et va même jusqu’à organiser des parties fines dans sa maison malgré la présence de son épouse :

Euh… qu’est-ce que tu veux manger ce soir mon chéri ?

– Des moules !

Sans aucun doute le personnage le plus épouvantable de toute la filmo de Sono. Cerise sur le gâteau, ce type est par-dessus le marché directeur d’une école primaire. Lors d’une scène, on le voit donner un discours d’information via un téléviseur : 

Ce n’est pas Big Brother mais Big Father, l’être qui écrase l’enfant de son regard, de sa présence. On sait comment la fin de Cold Fish règlera son compte au personnage principal, alors en pleine crise d’autorité paternelle (petit rappel ou pour ceux qui n’ont pas peur des spoils, c’est ICI).

3) Des relations parents/enfants… compliquées

Justement parlons-en des conflits que de tels pères engendrent forcément avec leur progéniture. On vient d’évoquer Cold Fish. Dans Love Exposure, Yû ne règle pas son compte à son père (qui au fond ne cherche pas à nuire à son fils) mais cherche au contraire à lui plaire en commettant des péchés. Mais cela n’arrangera pas vraiment leurs relations. Koike quant à elle s’occupera de son père violent d’une manière plus radicale :

à 4’50 exactement

Il peut arriver que l’entente soit cordiale mais alors elle se fait par le truchement décérébrant d’une secte (voir le 8. plus loin).

Dans GoR, les conversations entre Mitsuko et sa vieille maman (remarquablement jouée par Hisako Ohkata ) seront glaçantes de haine rentrée. Sans trop dévoiler la fin, l’une des deux s’occupera de manière drastique du sort de l’autre. Dans Strange Circus, là aussi sans dévoiler une surprenante révélation à la fin, l’affrontement enfant/parents ne se fera pas sans hémoglobine. Chez Sono, enfants et parents se supportent à condition de ne pas vivre sous le même toit.

4) Voyeurisme et exhibitionnisme

Le sexe fascine, le sexe attire, même si parfois il est bien crade. Il est même rarement situé dans la normalité. Dans love Exposure, Yû, plutôt que de perdre sa virginité, préfère se complaire dans la photo volée de petite culotte. Plus tard, afin de tester sa maîtrise de lui-même (il ne peut retenir une érection lorsqu’il voit la culotte de Yoko), Koike demandera à Yoko de lui exhiber sa culotte. Dans une scène coupée, on voit par ailleurs la même Koike y aller franchement dans un threesome (et devant une caméra s’il vous plaît).

Dans CF, Murata demande à ses jolies employées d’être dans une tenue permettant d’arborer joliment leur silhouette d’idolu. Enfin dans GoR, l’héroïne s’exhibe fièrement à Shibuya pour trouver des clients tandis que Mitsuko s’adonne sans aucune retenue à son affaire sous les yeux de sa nouvelle disciple.

Pour Strange Circus, accrochez-vous ! Le père ne trouve rien de mieux à faire que d’installer sa fille dans l’étui d’un violoncelle et de le placer dans la chambre conjugale. Comme l’objet est doté d’un trou, cela permet à la fille d’assister à un étrange spectacle : 

Bon, si vraiment tu es toi aussi un voyeur dans l’âme, tu peux cliquer sur l’image pour voir de quoi il en retourne.

Chez Sono, on regarde ou on est regardé. Et lorsque cette dichotomie est dépassée au profit d’une rencontre, la relation se concrétise uniquement de manière charnelle. L’amour n’existe pas. Ou plutôt si, dans Love Exposure, mais il aura fallu attendre 4 heures et l’histoire d’amour commencera vraiment à partir des mots « the end ».

 5) Des objets qui coupent

Chez Sono, on aime bien se mutiler ou porter atteinte à l’intégrité de son prochain. C’est Koike qui, dans Love Exposure, fait quelque chose au zizi de son papa. On la voit aussi jouer du cutter avec un garçon qui brûle pour elle. Yu jouera à la fin du katana et tranchera pas mal de carotides. Je passe rapidement sur le couple infernal de Cold Fish :

Ben quoi ?

Tout comme le cadavre inaugural de GoR :

Cadavre auquel le personnage de l’inspectrice cherchera à mettre un nom.

Pour Strange Circus, là aussi, on va essayer d’éviter de spoiler. Disons qu’il arrivera quelques bricoles au père indigne et qu’un des personnages aura fait subir des choses à son corps. Quand la mère Sayuri est excédée, elle n’hésite pas à se saisir d’un gros couteau. Quant à Mitsuko, après son suicide (elle saute du haut d’un immeuble), elle verra son corps livré à des chirurgiens qui semblent étrangement plus occupés à ouvrir les plaies qu’à les fermer (voire à en créer d’autres !).

D’une manière générale, les armes blanches sont le moyen privilégié de se faire mal ou de faire mal à son prochain. C’est un monde où la barbarie triomphe sur la civilisation. Idée que l’on retrouve à travers l’utilisation de la musique… (cf plus loin)

6)La joie de se déguiser

Autre motif récurrent : le déguisement (ou l’uniforme). Il peut d’abord chercher à exacerber la sexualité d’un personnage. L’épouse dans GoR par exemple lors de ses pérégrinations à Shibuya pour appâter le jeune mâle, son alter ego Mitsuko (dont les habits et le lourd maquillage font office de panoplie de prostipute), mais aussi les minettes de CF. Les costumes blancs seront souvent maléfiques. Ainsi le frère de Mitsuko et son costume évoquant vaguement les droogies d’Orange Mécanique, et bien sûr Koike et ses deux sbires dans Love Exposure. A noter que dans ce film le déguisement permet de constituer le principal nœud du film avec Yu se métamorphosant en Sasori. Deux choses sont d’ailleurs réalisées par cet acte : le simple travestissement donc, mais aussi l’inversion. Or, là aussi sans trop dévoiler, l’inversion sexuelle est présente dès Strange Circus. D’ailleurs, c’est sans aucun doute LE film où le déguisement est omniprésent puisque les personnages n’ont de cesse de se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas. La romancière Sayuri et son fauteuil roulant ? Une grosse arnaque !

Le père et son apparence de respectable directeur d’école ? Du pipeau ! Il faut ici prendre déguisement au sens large. Tout n’est pas qu’affaire d’apparence physique mais aussi d’apparence morale et psychologique, certains personnages ayant tendance à se prendre pour d’autres. Mais les costumes sont bel et bien présents, et Ô combien ! avec tous ces personnages :

 

C’est le « strange circus » du film, un cirque mental qui illustre la psyché de… eh bien en fait on ne sait pas vraiment. Mais devant le monde dingo qui est représenté à l’écran (et c’est valable pour les autres films de la trilogie), on n’est pas loin de penser que la société japonaise n’est qu’un gigantesque carnaval (et ce sera revérifié dans the Land of Hope) 

7) Du baroque à gogo

Le baroque est dans tous ces films la marque de fabrique de Sono. Dans Love Exposure, est baroque ce mélange des genres qui est déversé 4 heures durant sous les yeux du spectateurs médusés. Biblique, comique, épique, tragique, pathétique, tout y passe. Dans Cold Fish, est baroque l’exacerbation de la violence conduisant à un grotesque macabre. Dans GoR, est baroque l’excentricité et l’état de surexcitation des personnages, mais aussi la prolifération de couleurs vives lors des scènes nocturnes (qui contrastent alors violemment avec les scènes diurnes beaucoup plus fades), des postures exagérées, des situations exagérées, des lieux improbable (ici le « château » en référence à Kafka), le motif du labyrinthe auquel se joint celui de la confusion entre la réalité et l’illusion, enfin la mort.

Quant à Strange Circus, eh bien c’est un peu tout cela. Film protéiforme, il trimbale le spectateur dans un récit labyrinthique à la David Lynch dont il est bien difficile d’interpréter la fin. Des quatre films, c’est celui qui joue le plus sur la confrontation entre réalité et illusion et qui exacerbe le plus le sexe et la violence. On y trouve aussi en germe cette impression de mouvement, de flux formel narratif (qui sera à son apogée dans Love Exposure) présentant un monde sans cesse agité et ramenant à la surface des choses des forces contenues pas toujours avouables.

Enfin, il y a ce cirque grotesque, les séances de jambes en l’air de Taeko ainsi que la décoration particulière de son appartement, le tout accompagné d’une musique de cirque, type de musique que l’on attend d’ailleurs lors de la scène finale de CF.

8) A chacun sa secte

Dur dur d’être existentialiste dans les films de Sono. Love Exposure nous présente une secte, « l’église zéro », où sont englués Yoko et les parents de Yû. Le même Yû doit faire face au catholicisme forcené de son père. Dans CF, la fille du père de famille, Mitsuko (à noter que dans ce film les prénoms de Mitsuko et de Taeko sont réutilisés ; Mitsuko sera aussi repris dans GoR), rejoint la jolie troupe de Murata. Elle ne tardera pas à être changée, tant physiquement que moralement, comme subjuguée par son nouvel état. Dans GoR, le mari écrivain a tout d’un gourou illuminé dans ses séances de lecture publique, et Mitsuko, professeur d’université, semble elle aussi avoir un certain pouvoir fascinateur sur son auditoire. D’ailleurs, elle fascine littéralement Izumi, comme était fascinée Yoko par Koike dans Love Exposure.

Dans Strange Circus, la secte c’est clairement l’école :

Le message est clair : dans notre société la manipulation commence dès le plus jeune âge. Et elle n’est pas près de s’arrêter. Sans trop empiéter sur mon prochain article à propos de Land of Hope, même dans ce film, pourtant radicalement différent de la trilogie de la haine, cette idée que l’homme est prisonnier dans ses choix des autres et qu’il lui faut se rebeller. Yû n’aura de cesse de le faire tout le long de Love Exposure, tout comme Sono d’ailleurs, et ce dès sa participation à Tokyo Gagaga :

https://vimeo.com/66002463

9) Le classique c’est fantastique

Il n’aura échappé à personne que l’extraordinaire première heure de Love Exposure (au bout de laquelle apparaît enfin l’écran titre ! ) est aussi bien portée par la qualité du montage, l’inventivité et la variété des situations, mais aussi par l’usage de la musique classique, ici le Boléro utilisé en leitmotiv et accompagnant l’allégresse de Yû dans sa quête de péchés et de photos de petites culottes. Cold Fish utilise la 1ère symphonie de Malher , GoR la 9ème du même Mahler, symphonie que l’on croyait à jamais associée au final de Mort à Venise de Visconti, et que l’on entend ici associée à la fameuse scène où Megumi Kagurazaka urine face à deux écoliers.

Dans Strange Circus, matez-moi cette playlist : Bach, Saint-Saëns, Liszt et le Clair de Lune de Debussy que l’on a entendu depuis magistralement utilisée dans Tokoyo Sonata par Kiyoshi Kurosawa. Et récemment, c’est la 10ème de Mahler qui a été utilisée dans the Land of Hope. Dans tous les cas, que l’utilisation de la musique soient réussie ou non, qu’elle souligne le pathos d’une scène ou qu’elle entre en conflit avec lui, il y a souvent une impression de malaise, malaise d’entendre une musique supposée représenter l’idée de ce que peut produire de plus achevé artistiquement une civilisation supposée raffinée, musique associée à des situation où prédominent la violence, le sexe, la barbarie ou tout simplement l’idiotie (les photos de Tosatsu dans Love Exposure). Avec l’utilisation de la musique classique, on obtient une sorte de grandeur, mais une grandeur du crapoteux.

 

Voilà. neuf points qui me sont immédiatement venus à l’esprit en rematant Strange Circus, neuf points qui m’ont paru absolument évidents et qui me donnent à penser que plutôt que Love Exposure, c’est bien Strange Circus qui constitue la véritable matrice artistique de cette partie de l’œuvre de Sono récemment découverte en France. Et plutôt d’une trilogie, on devrait finalement parler d’une tétralogie de la haine. A un degré moindre, son avant-dernier film, Himizu, n’est d’ailleurs pas sans entretenir un certain nombre de points communs avec les films de cet article. La haine est un sentiment qui a  occupé Sono un certain temps semble-t-il. En comparaison  le beau et apaisé Land of Hope semble constituer une transition. Transition pour quoi ? C’est la question. Aux dernières nouvelles, Sono semblerait intéressé à l’idée de faire des films mainstream à déguster avec son seau de popcorn (cf. interview dans le Mad Movies n°262). Cela fait un peu peur mais d’un autre côté, lorsque l’on voit la bande annonce de son prochain film, il n’y a peut-être pas trop de crainte à avoir :

On espère juste une chose : diffusé ou non en France, que sa filmographie ne devienne pas aussi cahoteuse que celles de Miike et de Kitano. En attendant de le vérifier, achetez donc votre ticket pour aller voir the Land of Hope. Même si c’est moins audacieux et virevoltant que Love Exposure, c’est du tout bon et ça gonflera les entrées.

(1) Ce manque d’intérêt est tout aussi valable pour le Japon : Strange Circus a été un bide et Love Exposure n’est sorti que dans une pauvre salle à Tokyo. C’est uniquement lors de sa sortie en DVD que le bouche à oreille a commencé à fonctionner.

(2) Grande mais absurde car Sono n’est pas encore un vieux barbon et il lui reste encore la possibilité de faire d’autres « chefs- d’œuvre » qui ne participeront pas forcément de la même esthétique.

 

Du Japon en intraveineuse sur France Cul


Qu’on se le dise, le W-E dernier France Cul a franchement déchiré sa race puisque, en rapport avec le festival du cinéma asiatique de Deauville (avec une grosse actu japonaise) mais surtout la commémoration de Fukushima deux ans après, la station a consacré rien moins que 20 émissions au Japon ! Au programme : nucléaire, voyage, littérature, théâtre, oulipo, cinéma, saké et plein d’autres bonnes choses. Le programme ? Y’a qu’à demander, le voici :

On commence avec l’émission Terre à terre de Ruth Stégassy. Elle y reçoit Jean-Louis Basdevant et l’écrivain Michaël Ferrier pour y causer de Fukushima.

Deuxième émission, Affaires Etrangères de Christine Ockrent pour évoquer les relations compliquées avec le voisin chinois :

Arrive Movimento où les amateurs de Mahabarata, de bunraku, de kabuki, de no et de gagaku trouveront leur bonheur :

On poursuit avec le cinéma : une vie, une œuvre consacre un numéro à Ozu. Passionnant de bout en bout :

Envie de flâner du côté de Kyoto ? Alors l’épisode de Carnet Nomade devrait vous plaire. Au programme, promenades dans les jardins, les temples et les monastères en compagnie de guides qui touchent clairement leur bille en matière de culture bouddhiste. Apaisant.

22 heures, c’était l’heure de Mauvais Genres qui a fait la part belle à Mamoru Oshii et Sion Sono, le tout en présence de Julien Sévéon, auteur d’un livre sur Oshii. Emission intéressante mais mal équilibrée : une heure pour Oshii et une pauvre demi-heure pour Sono, ça ne va pas du tout. Oshii a été grand, mais sa filmo actuelle devient un peu moribonde, chose que je ne dirais pas de la production sonoiesque. Frustrant donc, d’autant qu’Angelier et Thoret sont apparemment tout acquis à la cause de Sono. Du coup, son œuvre est passée à la moulinette à vitesse grand V alors que l’on aurait aimé qu’ils s’attardent sur quatre ou cinq films représentatifs de son œuvre. Peut-être pour une autre fois…

Arrivés là vous vous dites peut-être que ça fait beaucoup. Envie de souffler ? D’accord, tenez, c’est pour vous :

Une photo de Sion Sono c’est bien. Une photo de Sion Sono avec Megumi Kagurazaka, c’est mieux.

Si vous êtes un habitué de France Cul, cous connaissez sans doute les Nuits de France Culture qui, de minuit à 6 heures du matin, rediffusent des archives de la maison. Malheureusement, difficile si l’on n’est pas somnambule de les écouter car cette émission ne dispose pas de podcast. Or, exceptionnellement, les six émissions sont écoutables ! Et là aussi, c’est du lourd. Ça commence avec une vieille émission de 1957 intitulée Images d’extrême-orient : les villes japonaises. Visite délicieusement surannée du Japon de l’après-guerre. « Pachinka » visite du quartier d’ « Akaska » de Tokyo, de « Guionne » à Kyoto, et rencontre de « gueilleshas » vous attendent, le tout porté par la voix de l’excellent Robert Martin :

Puis à nouveau un épisode d’Une vie, une œuvre, cette fois-ci consacrée à Mishima :

Bon, une émission d’une heure et demie consacrée à Mishima, on se doute qu’elle va pas faire danser la polka à nos zygomatiques. Ce ne sera pas le cas de l’émission suivante mais du moins y trouvera-t-on un peu de légèreté à travers la sympathique voix de la poétesse Ryoko Sekiguchi qui va vous faire goûter des kakis pour vous faire comprendre toute la subtilité de la notion d’astringence :

Puis à nouveau un écrivain. Ici, on applaudit France cul qui va nous chercher un drôle de zig qui tranche avec les habituels Mishima, Kawabata, Tanizaki et Murakami, je veux parler d’Akiyuki Nosaka, l’auteur du Tombeau des Lucioles et des Pornographes, porté à l’écran par Imamura.

Aérons-nous maintenant les neurones avec Cerisiers en fleurs à Kyoto. Bon, les plus ou moins habitués du Japon parmi vous auront l’impression d’un voyage qui sent un peu le déjà vu mais enfin, entendre une heure durant parler hanami avec en fond sonore des bruits de Kyoto est toujours plaisant :

Enfin, les Nuits terminent leur programme en fanfare avec une excellente émission consacrée à Mizoguchi. Ozu, Oshii, Sono, Mizoguchi… les cinéphiles japonophiles ont dû bien bicher. Et le pire c’est que ce n’est pas fini ! Du coup à quoi bon se casser le cul à aller au festival de Deauville, je vous le demande !

Fatigués après tout ça ? Envie de vous pieuter ? Attendez, z’allez tout de même pas partir avant de boire un p’tit coup ! C’est Toshiro Kuroda, spécialiste du saké, qui vous paye sa tournée dans ce nouveau numéro d’ On ne parle pas la bouche pleine en faisant une excellente présentation du saké.

Voilà, maintenant vous pouvez aller brailler Nuits du Japon avec ces deux drilles:

Reposez-vous bien car après c’est prise de tête au réveil avec les Papous dans la Tête spécial Japon. Ça fait bien longtemps que les facéties pataphysiciennes de l’émission ne m’amusent plus mais pour ceux que ça intéresse…

On reste dans la littérature avec Tire ta langue qui consacre un numéro à Akira Mizubayashi et son amour pour sa chienne. Ici vous vous dites sûrement : « Oh bin voui ! Ça va être un rien chiant ton truc ! ». Mais attendez un peu. C’est aussi ce que j’ai pensé au début et puis, force est de constater que la stupéfiante perfection du français de l’auteur, sa voix et sa sensibilité m’ont rapidement donné envie de lire son livre sur son canidé :

D’ailleurs, pendant que j’y suis, voici d’autres émissions plus anciennes sur l’auteur :

Puis c’est au tour de Ville-monde de consacrer une nouvelle fois un numéro à Tokyo. Une deuxième fois car la semaine dernière une émission s’intéressait aux sons de Tokyo :

Emission intéressante par sa thématique et la diversité des intervenants. Il n’en va pas autrement avec la deuxième émission qui s’intéresse à un Japon moins touristiques, celui des interstices, des petites rues, des quartiers pauvres et des yakuzas. Et là, les cinéphiles vont à nouveau tendre une oreille attentive puisque parmi les intervenants on trouve Shinji Aoyama, Kiyoshi Kurosawa et Jean-Pierre Limosin. Et la photographie n’est pas en reste puisque Masakata Nakano, l’auteur du fameux Tokyo Nobody, nous explique sa vision de Tokyo. Là aussi, une excellente émission :

Littérature encore, avec une émission sur Machi Tawara, la poétesse auteure de l’Anniversaire de la salade, livre qui a su donner un coup de kärcher sur les tankas.

Encore un effort, on y est presque ! Le dimanche soir était réservé au théâtre. D’abord à travers le portrait d’Oriza Hirata, auteur d’une trentaine de pièces :

Ensuite avec une représentation en direct de Chant d’adieu dudit Hirata :

Et ne croyez pas que je vais vous laisser partir comme cela puisque tout le long de la semaine Micro Fictions a diffusé Sur les traces de Godzilla, de Christophe Fiat. Voici le topo : « Guy Commerçon, écrivain, atterrit à Tokyo, un mois après la catastrophe de Fukushima. Il est là pour un séjour prévu de longue date, afin d’enquêter sur Godzilla, pour son prochain roman. A ses recherches sur Godzilla vont ainsi se mêler la réalité de la tragédie, le témoignage des rescapés, la menace du nucléaire, les monstres d’hier et les fantômes d’aujourd’hui… »
Et voici les épisodes :

Sur ce je vous laisse, écouter et mettre en page tout ceci m’a considérablement donné la migraine, m’en vais aller boire quelques verres de saké conseillés par Toshiro.

Guilty of Romance (Sion Sono – 2011)

 

guilty of romance poster

On attend toujours un film de Sion Sono comme une friandise filmique un peu crapoteuse mais toujours intéressante. Guilty of Romance, ultime volet de sa trilogie de la haine, ne déroge pas à la règle avec son lot de scènes éprouvantes et de réflexions, de correspondances avec les précédents films. Quoique le plus court des trois (1), on en sort une nouvelle fois avec l’impression d’avoir mouillé le maillot, là où l’héroïne du film aura mouillé autre chose… Lire la suite Guilty of Romance (Sion Sono – 2011)

Cold Fish (Sion Sono – 2010)

cold fish poster

Après un Love Exposure époustouflant et un Chanto Tsutaeru apaisé mais plaisant, on attendait ce Cold Fish de pied ferme. Las, le titre annonce un peu le résultat : sans être inintéressant, ce Cold Fish est un plat froit auquel il manque assurément quelques épices pour emporter totalement l’adhésion du spectateur.

Pourtant, tout commence bien : les premières images nous montre une ménagère faisant ses courses dans un convini. Le décolleté et le visage sont avenants, et pour cause puisqu’il s’agit de la gravure idol Megumi Kagurazaka :

Sympa quoi !

Mais sa jolie plastique et les scènes de fesses ne suffisent pas pour encaisser sans sourciller les 2H20 de cette descente en enfer d’un père de famille. Sur les défauts du film, on peut ainsi rejoindre la critique d’Asiafilm avec ce côté « vas-y que je te remplisse la cahier des charges de la maison » qui nous sert un cocktail cyprine-hémoglobine un tantinet épais.

Ce Cold Fish-là serait donc plus une vulgaire friture qu’une belle anguille ? A voir, car si certains défauts le pénalisent, il n’en demeure pas moins qu’il constitue une nouvelle plongée dans l’univers de Sion Sono, avec ses répétitions de thèmes mais aussi, et c’est à mes yeux ce qui permet de le sauver, ses variations autour de ces mêmes thèmes.

À nouveau on assiste au destin d’une famille japonaise qui cherche désespérément le bonheur. Plantons ici les personnages : la mère décédée a laissé la place à une belle-mère sexy, Taeko :

Avec un tel film, l’article risque d’être un peu fan service sur les bords, vous voilà prévenus.

Déjà bien engoncée dans le marasme de sa vie quotidienne, elle apparaît comme une femme au foyer qui aligne frénétiquement les différentes tâches ménagères : courses, bouffe, vaisselle, tout est expédié à la va-vite. Pas d’extras, de petits gâteaux confectionnés avec amour pour faire plaisir à la famille. Non, des ramens et fissa, ça ira bien. Pour ce qui est des relations conjugales, on imagine qu’elles ont été sûrement tendres au début, mais maintenant :

Euh… tu veux bien ce soir ?… Non ?… Bon ben d’accord alors.

Les parties de jambes en l’air tiennent pour le mari plus du supplice de Tantale que de la réalité. Venons-en au mari justement, Nobuyuki de son prénom, archétype du père effacé qui, devant l’échec de sa familiale, se réfugie dans une passion, son goût pour l’astronomie. Dans ses souvenirs aussi, puisqu’il y a eu quelques bons moments, et ses fantasmes, comme au moment de l’écran titre :

Moment que l’on espère pour lui mais qui n’arrivera pas tant les tensions entre les différents membres de la famille sont fortes. On ne peut ici qu’évoquer la fille, Mitsuko :

Parangon d’une jeunesse pourrie qui ne pense qu’à elle. Elle hait évidemment (jusqu’à la battre) sa belle-mère qui a le tort à ses yeux d’apporter avec elle des odeurs de cigarette (et aussi, sûrement, celui d’être plus gironde qu’elle, insulte suprême pour sa jeunesse arrogante), et méprise cordialement son père. Les règles de conduites minimales à adopter en famille ? Connais pas. Elle décroche son portable en plein repas pour parler à son petit ami, un blondinet peroxydé circulant en grosse bagnole.

Suicide Club, Strange Circus, Love Exposure, Be sure to share, on n’en finit pas de se remémorer les films de Sono où figure l’incommunicabilité des êtres au sein d’une famille. Mais d’autre réminiscences viennent aussi vous tortiller l’esprit. Mitsuko… Taeko… bon dieu, mais c’est bien sûr ! Il s’agit des deux principaux personnages de Strange Circus. Dans ce film, Taeko est une romancière handicapée et Mitsuko… une fille qui se fait violer par son père. De même dans Love Exposure, on se rappelle la petite Yoko dont l’aversion pour les hommes venait d’un père brutal et incestueux. Ce ne sera pas le cas ici mais la situation triangulaire sera tout aussi foireuse. La famille Shamoto est bien vouée à clapoter dans la boue de leur vie quotidienne.

« Fais chier tiens ! »

Autre thème typiquement « sonoien » : celui de l’envers du décor, de toutes les choses pas très belles, parfois terrifiantes, que l’on découvre lorsque l’on gratte les apparences. Ainsi la famille incestueuse de Strange Circus, ainsi la secte de Love Exposure, et ainsi…

M. Murata, ici en compagnie de son épouse, Aiko

La famille Shamoto le rencontre au moment où elle s’apprête à toucher le fond. Mitsuko vient de se faire gauler en train de voler dans un magasin et il faut tout la gentillesse du gérant, ce Murata, pour apaiser la colère du responsable. Très vite, Murata apparaît comme un double inversé de Shamoto : comme lui il tient un magasin d’aquariums, mais c’est bien là le seul point commun. Shamoto ne roule pas sur l’or, Murata est riche, son magasin est luxueux et il roule en ferrari. L’un est jeune et austère, l’autre est vieux et toujours guilleret. L’un veut faire l’amour -sans succès- avec sa femme, l’autre… la baise lorsque celle-ci vient le voir à son bureau !

Fan service qu’on vous dit !

Autre différence, essentielle celle-ci : il sait ce que tout un chacun cache au fond de lui-même, il sait parfaitement décoder les êtres, y compris leurs secrets les moins avouables. Ainsi Taeko dont il découvre rapidement la lubie qui la fait fonctionner sur le plan cul : madame aime à ce qu’on la frappe.

Avec un tel personnage, on se dit que le film peut basculer à tout moment dans ces mauvais rêves à la David Lynch que Sono affectionne particulièrement. Ça ne ratera pas :

On vous en met de côté ?

Sans rentrer dans les détails du pourquoi du comment, disons juste que Murata et sa femmes sont de belles saloperies pour lesquelles la fin justifie amplement les moyens, quand bien même il s’agirait de tuer quelqu’un pour lui chouraver dix millions de yens. A ce stade du film, il faut ici préciser que Murata a totalement vampirisé la famille de Shamoto. On a vu comment sa femme est totalement sous l’influence de ce vieux faune, mais sa fille n’est pas en reste :

Oui, vous ne rêvez pas, il s’agit bien du petit personnel de son magasin d’aquariums ! Personnel finalement totalement dans le style de ce type parfaitement dans son époque. Du luxe, du clinquant, des petits culs sexy moulés dans des petits shorts, c’est bien ce qu’aime les gens non ? Eh bien servons-leur cela sur un plateau. Totalement envoûtée, Mitsuko acceptera avec joie la proposition de Murata de faire d’elle une nouvelle employée dans son cheptel. Et Mitsuko, dans cet autre Strange Circus, ne tardera pas à s’éloigner à rejoindre l’envers du décor et  se détacher de la réalité. Elle fuira royalement son père lorsque celui-ci viendra la voir au magasin. Même son petit ami en pâtira puisque Mitsuko se trouvera une nouvelle (petite) amie :

Mets ta main dans ma boite humide

Avec le blanc de ces marcels, on pense évidemment au blanc des sectateur de Love Exposure et on se dit que Shamono aura bien du mal à récupérer fifille. Pour l’heure, il est lui aussi totalement aspiré par Murata qui l’embringue dans ses multiples forfaits. Pas moyen de reculer, il tient sa famille. Et puis, n’y aurait-il pas non plus un plaisir caché à devenir mauvais ? L’excellence avec laquelle il sort son boniment au frère yakuza de la victime charcutée semblerait indiquer qu’il y a prédisposition à faire le mal. Mais notre père de famille est encore sur la corde raide, il n’est sûr de rien, il s’agrippe encore à son idéal de vie de famille.

Et aux loches de sa femme aussi.

Mais sa relation avec Taeko, on l’a vu, ce n’est pas ça. En désespoir de cause, il ira se donner, après les horreurs rouge sang auxquelles il a assisté, une cure de grand bleu à son planétarium préféré :

Mais là aussi, rien n’y fera : Shamoto, dans son planétarium/aquarium, s’apprête à devenir un « cold fish », comme Murata. Pour effectuer sa mue définitive, il ne lui reste plus qu’une chose à faire : mettre le nez dans la merde de sa vie. En Mandrake de la saloperie camouflée, Murata se chargera de lui ouvrir les yeux. Mal lui en prendra : la réaction de Shamoto sera terrible pour lui.

D’une certain manière, Cold Fish boucle la boucle : Strange Circus mettait en scène un mauvais père. Love Exposure un père violent et un père faible mais attachant. Be Sure to Share un père dur mais aimant. Avec Cold Fish on se retrouve à la fin avec un père violent, autoritaire, fou. Une caricature d’une figure patriarcale archaïque et dépassé par son époque (en cela, la passion de Shamono pour des étoiles appartenant à une autre époque est révélatrice). A défaut de retenir les siens par l’amour, il se les attachera par la violence. Si l’on ne craint pas les raccourcis, on pourrait dire qu’il est une version extrême de Yu, le héros de Love Exposure qui cherchait à s’attacher son père en commettant de mauvaises actions et en les lui avouant. Shamoto s’attache lui aussi les siens en commettant de bien vilains gestes. Mais à un point de non retour. Si Yu pouvait encore compter sur l’amour de son père après ses bévues, rien de tel pour Shamoto qui dans un final « de folie », assistera, cinq films plus tard, à la vengeance de Mitsuko. Boucle doublement bouclée et terrifiant tableau d’une jeunesse dont la haine envers ses géniteurs n’a d’égal que la violence de ces derniers envers elle.

Finalement, maintenant que j’y songe, Cold Fish n’est pas si mal. Pourquoi j’étais si dur au début de l’article ? Assurément, je reviendrai au grand magasin foutraque de Sono !

ありがとうございました!