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Dead Run (Sabu – 2005)

Shuji vit dans une petite ville atypique dans laquelle les habitants distinguent deux zones : le « shore » et le « offshore », nom donné à une zone autrefois recouverte d’eau puis devenue habitable mais dont on suppose qu’elle est habitée par des personnes moins argentées que celles habitant sur le « shore ». Ces derniers en tout cas ont tendance à les regarder de haut. En ce qui le concerne, Shuji vit une adolescence sans histoire sur le « shore », jusqu’au jour où son frère aîné supposé modèle est découvert en train de jouer au pyromane sur le offshore…

疾走 (Shisso, mot que l’on peut traduire par « sprint »)

Film incontestablement de Sabu mais film déroutant. Film de Sabu parce que ses personnages, comme tant d’autres de ses films, ont la bougeotte. Shuji et son alter ego féminin, la revêche Eri, ont pour passion la course à pieds. Les scènes où on les voit courir sont innombrables, la course étant un moyen de s’extraire à la fois de leur passé (cela concerne surtout la jeune fille) et de leur situation présente : Shuji, à cause de son frangin pyromane, va connaître les joies de l’ijime mais aussi celles de la famille en décomposition. Fuyant ses responsabilités vis-à-vis des actions incendiaires de son fils, le père quittera en loucedé la maison et la mère, désemparée envers les dettes à régler, ne fera pas mieux. Le vie sera donc bien rude pour Shuji qui, en attendant lui aussi de s’extraire de cette petite ville imbécile, trouve cet expédient du footing qui lui permet d’oublier son sort.

Footing matinal dans ce no man’s land qu’est le « offshore ».

Le footing trouve d’ailleurs son origine dans la scène inaugurale qui renvoie à un moment de son enfance. Alors qu’il vadrouillait seul en vélo sur le offshore, il est un jour tombé sur un couple assez peu glamour : une hôtesse et une petite frappe de yakuza connue sous le surnom de Demonken :

Ô joie ! il est interprété par Susumu Terajima.

Alors que la chaîne de son vélo a déraillé, le malfrat lui propose de mettre son vélo à l’arrière de sa camionnette et de le ramener à la ville. La course n’a rien d’une promenade : fonçant à tombeau ouvert sur la petite route tout en caressant l’entrecuisse de sa compagne, il fait subir à Shuji une course effroyable qui pourtant, loin de terroriser le gamin, fonctionne comme un élément révélateur lui montrant que l’on peut vivre différemment dans cette morne ville et l’existence insipide qu’elle propose.

Il n’en ira pas différemment des années plus tard avec ce goût de la course à pieds mais aussi avec la fréquentation d’un autre homme, un prêtre catholique (le père Miyahara) ayant un petit lieu de culte sur le offshore. Il apparaît qu’il doit frayer avec un passé sulfureux lié à un frère criminel. Aussitôt la propre situation de Shuji et son frère pyromane se superpose à celle de ce personnage qui va devenir pour Shuji une aide précieuse afin d’essayer de s’en sortir.

Eri, Shuji et Miyahara.

Comme toujours sans trop en révéler, disons juste que la course de Shuji lui permettra de s’extraire de sa ville. Elle se poursuivra à Osaka puis à Tokyo. A chaque fois la ville sera plus grande mais sera-ce suffisant pour s’extraire de son passé ? C’est que Shuji apparaît comme un être maudit mrqué par le sort (puis par le crime) et le duo qu’il forme avec Eri (qu’il retrouve à Tokyo, la jeune fille ayant dû déménager) finit par avoir des allures de Sonia/Raskolnikov. On se dit alors que Shuji va bien finir par connaître son châtiment. Après, ce dernier sera-t-il rédhibitoire ou laissera-t-il une ouverture vers un avenir meilleur, à vous de le découvrir.

On l’aura compris à la lecture de ces lignes, on ne rigole pas beaucoup dans Dead Run. Si je n’ai pas encore vu toute le filmo de Sabu, je dois dire que ce film est pour l’instant le plus dépourvu d’humour (avec tout de même Miss Zombie) que j’aie pu voir. Si humour il y a, c’est un humour bien amer, à l’image du rire sardonique du frère de Shuji, personnage vide prompt à faire ses choux gras du malheur d’autrui.

Autre exception avec cette scène incongrue qui rappelle le type d’humour que Sabu peut utiliser. Alors qu’il quitte en douce un luxueux hôtel d’Osaka, un yakuza le repère et le suit, se rapproche et, alors que l’on croit qu’il va lui mettre le grappin dessus, fait au cameraman le geste d’arrêter de filmer !

Accompagné de la belle musique mélancolqiue du groupe S.E.N.S.E. et doté d’une image à la colorimétrie très terne, le film propose un road movie à la fois triste et plein de bruit et de fureur. A l’image du offshore plat et insipide, le mal être est généralisé et il va falloir toutes les ressources des personnages pour en dégager une frêle lumière. Pas le film de Sabu le plus engageant, mais une entrée possible pour le spectateur désireux de découvrir sa filmographie.

A noter enfin dans le film la présence de Ren Osugi, disparu cette semaine à l’âge de 66 ans.

7/10

Takeshis’ (Takeshi Kitano – 2005)

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Beat Takeshi est un acteur renommé. Un jour, il rencontre un homme lui ressemblant comme deux gouttes d’eau et se nommant comme lui Kitano. Ce personnage qui passe des auditions pour essayer de décrocher des petits rôles est en fait un modeste employé de convini qui, tout le long de ses journées, doit subir pas mal de vexations. Petit à petit, le personnage va laisser son imagination l’envahir et rêver à ce que serait se vie s’il était lui-même Beat Takeshi…

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L’heure est venue pour moi de retenter l’aventure de la trilogie sur la création (Takeshis’, Kantoku Banzai et Achille et la Tortue). Un peu comme avant de revoir Getting any?, je sens monter en moi l’inquiétude. Sera-ce supportable ou véritablement une douleur sans nom ? C’était tout la question avant de revoir Takeshis’ dans des conditions HD. Eh bien, si je me souviens que le visionnage à l’époque avait été une bonne surprise, je m’aperçois dix ans plus tard que rien n’a changé, je reste admiratif du résultat et continue de ne pas comprendre que ce film soit parfois pris de haut. Sans être un chef-d’œuvre, il reste une œuvre intéressante pour le connaisseur de Kitano et de son œuvre. Pour les autres, franchement je ne sais pas. Peu importe finalement. Ce que j’aime en fait (et trouve louable) dans ce film, c’est ce refus de servir la becquée au spectateur en lui délivrant un mode d’emploi. C’est obscur, pour ne pas dire abscons, et c’est justement ça qui est bon, nous mettant à des années lumière d’un insipide biopic sur la trajectoire d’un artiste. Démarche en tout cas culottée de la part d’un auteur à l’époque en passe d’être quasi sacralisé et qui décide de balancer ce film à la face du public, notamment celui de la Mostra de Venise en 2006.

Et à la revoyure, le film m’est apparu beaucoup moins confus qu’il n’y paraît au premier abord. Avant d’aller plus loin, petit résumé de la structure façon poupée gigogne (ou « fractale », titre qui à la base avait été imaginé par Kitano) de Takeshis’ :

1) Durant une scène de bataille de la seconde guerre mondiale, un soldat japonais méchamment blessé voit apparaître des soldats américains. L’un deux avance vers lui et le regarde.

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2) Beat Takeshi joue dans un film de yakuza :

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3) Beat Takeshi dans sa vie de tous les jours. Avec sa jeune et jolie compagne du moment, son imprésario, ses amis, ses fans, etc.

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4) Le tournant du film : Beat Takeshi rencontre son sosie (appelons-le M. Kitano) et lui offre un autographe.

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5) Nous pénétrons désormais dans la vie de tous les jours de M. Kitano.

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6) Entrée dans un nouveau monde : la psyché de M. Kitano qui se rêve être Beat Takeshi.

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La partie onirique du film est amorcée avec la scène du taxi et culminera avec celle du concert et surtout celle de la plage. Après, le film reviendra petit à petit à son point de départ avec la scène du soldat américain.

***

Expliquer de fond en comble serait périlleux tant le film est conçu pour être vu et revu, n’appelant pas une interprétation unique mais au contraire une multitude. Conseil d’ailleurs donné par Kitano lui-même lors d’une interview à sa sortie : « voyez-le une fois, puis une deuxième avant même de commencer à l’analyser ». Conseil aussi de le vivre comme une expérience et pas comme un objet rebutant parce que fuyant par trop les sentiers battus. Le film peut ainsi être vu (et apprécié) comme un trip hallucinatoire de la même eau que certains films de Lynch, trip où réel et rêve s’interpénètrent et se confondent de manière inextricable dans ce qui est donné à voir. Le film fait 1H45, c’est une durée bien pensée pour se fondre dans ce projet qui tenait à cœur Kitano tout en empêchant un effet de lassitude, pour peu que l’on sache garder ses sens et son intellect en alerte, que l’on fasse preuve d’un minimum de curiosité devant des détails ne cessant de revenir à travers les différentes strates narratives du récit.

Car si l’on s’attarde sur certains détails, il est alors très agréable de laisser vagabonder son imagination et de réfléchir à des interprétations possibles.  Inutile de dire que l’article s’adresse surtout à ceux qui l’ont déjà vu. Pour les autres, vous pouvez lire, je pense que les spoils ne seront de toute façon pas décisifs pour vous dégoûter de le voir. Vous n’y comprendrez sans doute pas grand-chose mais peut-être que cela éveillera votre curiosité et vous donnera envie de vous plonger dans ce film unique. D’une manière générale, ignorez le lieu commun qui consiste à dire « Kitano, après Hana Bi, c’est plus rien que de la merde ». Takeshis’ est la preuve que non, ce qui vient après Hana bi est loin d’être à jeter.

Bref, voici pêle-mêle quelques idées qui me sont venues lors de ce nouveau visionnage et qui me semblent baliser le puzzle de manière à le rendre moins obscur. Peut-être pas les clés définitives, mais des idées qui m’ont permis de mieux me confronter à ce deuxième visionnage de Takeshis’.

1) Sur le soldat américain

Ce visage pas forcément inamical et filmé en contre-plongée peut renvoyer à l’enfance de Kitano, à une époque où l’occupation américaine permettait de rencontrer des GI’s amicaux distribuant sucreries et chewing gum aux petits enfants. Kitano a pu expliquer dans une interview que cette dichotomie entre « ennemi » et « mec sympa » avait toujours suscité en lui une sorte de malaise et qu’il avait essayé dans cette séquence de le retranscrire. Rien n’indique ici que les personnages sont en train de tourner un film. Seule l’époque constitue un indice permettant de manière symbolique de commencer par le commencement : la seconde guerre mondiale, terreau de la naissance de l’artiste. Mais on peut y voir aussi une deuxième interprétation, en lien avec le thème qui suit.

2) Sur le showbiz

A un autre niveau, comme le film est aussi constitué par une satire du showbiz et d’une certaine américanisation du spectacle.

La chanson est figuré par Akihiro Miwa (artiste travesti, amant de Mishima, ayant commencé comme Kitano dans les cabarets). Il est tout de suite montré takeshis-8comme quelqu’un de passablement capricieux.  « Tu ne penses jamais à la valeur artistique, tout ce qui t’importe est le budget », reproche-t-il à son producteur, avant de lui demander de réclamer plus d’argent au sponsor. La scène est ambiguë : veut-il réellement plus d’argent en faveur de « l’art » ou est-ce une petite hypocrisie pour se permettre toujours plus de largesse dans un train de vie que l’on devine plus que confortable ? La luxueuse voiture dans laquelle il s’engouffre, mais surtout ce plan juste avant où l’on voit une chenille sortir d’un bouquet offrir à Kitano ferait pencher pour la deuxième hypothèse. Le ver est dans le fruit et Miwa semble à des années lumières de ce qu’il a été dans sa jeunesse, à savoir juste un artiste pas encore habitué à voir exaucés les moindres de ses caprices. Qu’il réapparaisse d’ailleurs sous une forme plus glorieuse dans la séquence onirique du cabaret n’est sans doute pas innocent. Mais la première hypothèse reste possible et dans ce cas, c’est Kitano lui-même, traité de « monstre » par Miwa, qui incarne l’artiste vendu à l’argent, aux concessions faites à l’art.

Après, nous avons des danseurs de claquettes et un DJ. Dire qu’ils participent à une sorte de décadence du spectacle japonais serait sans doute excessif. Mais ils apparaissent comme des pratiques artistiques qui s’intègrent sans peine au monde du spectacle dans lequel évolue Kitano, contrairement au garçon pratiquant le taishu engeki :

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Que ce soit ce garçon ou les danseurs de claquettes, il est criant qu’ils possèdent un certain talent dans leur pratique. Mais si le producteur du premier semble ramer pour trouver une place importante à son protégé, les trois danseurs (qui font d’ailleurs penser aux danseurs modernes dans Kikujiro mais aussi au numéro final de Zatoichi) semblent intégrés.takeshis-11 Apanage sans doute d’une pratique d’origine américaine mais aussi porteuse de plaisir aux yeux de Kitano qui nous est montré par deux fois essayant d’esquisser quelques claquettes. Elles sont évidemment très différentes de celle, plus explosives, des trois jeunes artistes. Mais pour maladroites qu’elles soient, elles apparaissent touchantes, comme le signe d’une nostalgie d’une époque où le spectacle moins contaminé par les « chenilles ». Rappelons que Kitano a commencé dans les cabarets d’Asakusa et que les claquettes faisaient partie de la palette de l’apprenti comique.

Après, tout en gardant en tête cette histoire d’américanisation du showbiz, la magnifique scène de la plage me paraît décisive. D’un côté nous avons Kitano dans ce costume de gangster surarmé, de l’autre une armée de CRS envoyant pour le vaincre des personnages spécifiquement japonais : des samouraïs, des sumos et des étudiants révolutionnaires de l’armée rouge unifiée.

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Ils se feront tous dessouder et le plan à la quasi fin du film, montrant le visage du soldat américain regardant Kitano mais cette fois-ci le menaçant de son fusil, plan précédant la scène de film de yakuza, donne l’impression que Kitano se retrouve coincé, obligé de faire un type de film ayant contribué à sa renomméetakeshis 13 internationale. Rappelons aussi l’existence de Brother réalisé cinq années auparavant sur le sol américain, aventure hollywoodienne qui déçut Kitano, notamment par le fait que les considérations liées au fric l’emportaient sur les considérations artistique, en tout cas bien plus qu’au Japon. Bref, un canon de fusil sur la tempe Kitano semble nous suggérer que son destin est tout tracé : faire ce qu’on lui demande, à savoir des films de genre pas trop compliqués et qui rapportent du fric. L’opposé de Takeshis’s en somme.

3) Sur ce qu’est un artiste

Après, admettons que l’américanisation ne soit pas forcément en ligne de mire. Admettons que la charge ne porte pas sur les jeunes artistes américanisés qui font des claquettes ou du scratch. La scène du cabaret est relativement longue, comme si Kitano voulait insister sur quelque chose. Par un clin d’œil aussi malicieux que fugitif, il opère un nouveau clin d’œil à ses années de cabaret à Asakusa, à une époque où il bossait aussi dans des boites de strip-tease. Art et sexualité étaient alors mêlés :

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Et oui, faire l’amour à une femme, c’est aussi quelque part faire du scratch sur de la matière vivante ! Bien entendu, la juxtaposition des images évoquent aussi les femmes que l’on peut se payer à partir du moment où l’on est riche et célèbre. Ici, c’est surtout le personnage joué par Kotomi Kyono qui incarne cet aspect.

Du coup nous nous trouvons dans une scène matricielle, renvoyant aux débuts de Kitano, à une époque où il s’agissait de maîtriser son art pour vivre et où il n’y avait pas à frayer avec toutes les magouilles, et toute la faune gravitant autour du showbiz (cf. le personnage emblématique de la femme désagréable ettakeshis-14 incompétente, qui abuse de son pouvoir). Le cabaret est une sorte de micro univers indépendant de l’emprise du showbiz de « haute volée ». On est à la fois dans un merveilleux exubérant et dans une virtuosité liée à la performance exécutée en live sous les yeux d’un public, virtuosité qui atomise l’artificialité liée aux conditions de réalisation du cinéma (une énigme cependant : la présence de cette grotesque chenille sur scène : volonté de faire la satire du showbiz ou, toujours la même chose, représentation d’un vers déjà dans le fruit ?).

Et la scène de la plage a dès lors un tout autre sens : l’armée bigarrée de gars en costumes qui foncent pour trucider Kitano représentent évidemment le cinéma lui-même, sorte d’armée faite pour écraser tout sur son passage et auquel résistent quelques irréductibles. Kitano bien sûr :

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… mais il est aussi significatif de voir que le garçon faisant du taishu engeki soit derrière lui et non pas dans le camp de l’armée costumée. Deux fois on assiste à la même scène : l’imprésario du garçon essaye de convaincre Kitano d’utiliser ses talents. Kitano ne répondra pas, comme si ce type de talent artistique n’avait pas sa place dans le monde du showbiz, quand bien même ce talent toucherait au génie.

De même, l’ouverture de la séquence avec cet acte créatif spontané de la part de sa compagne. Se saisissant du ballon du garçon faisant du taishu engeki, un peu comme un passage de témoin, elle se met à effectuer un numéro de danse improvisé :

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M. Kitano contemplera la scène. Mais il ne contemplera pas le numéro des samouraïs, des sumos et autres membres du Nihon Sekigun. Il préfèrera leur faire la peau.

Bref le cinéma apparaît comme un art apportant la célébrité mais aussi comme une source d’affres et de questionnements douloureux pour un artiste pour qui la vie de clown autrefois était peut-être plus simple.

4) Sur ce que doit être une œuvre d’art

Plus le film progresse, plus le film part en vrille en terme de réalisme, avec une part toujours plus importante accordée aux rêves de M. Kitano. On peut voir celui-ci comme une victime de la machine du showbiz ou comme un raté qui ferait mieux de s’occuper des rayonnages de son convini. Reste que son cerveau est une éponge qui récupère les moindres de détails de son quotidien pour en faire des rêves fabuleux. Cela ne le rend pas plus heureux, plus riche, plus célèbre, non. Mais comparé à ce qu’est la vie de Beat Takeshi, et surtout à l’artificialité de ses films (thème qui sera repris dans Kantoku Banzai!), doit-il s’en plaindre ? Il y a ici l’idée que l’œuvre d’art ne peut être belle que si elle échappe le plus possible à ses conditions d’exécution. Dans l’écrin de la psyché de l’artiste, pas de problème, elle donnera lieu à des rêves sublimes. Mais dès qu’elle est tributaire des pesantes conditions matérielles d’un plateau de tournage, la magie semble instantanément rompue.

A la fin, M. Kitano, en voyant la dédicace que lui a faite Beat Takeshi (il a écrit « à Pierrot san » alors que le personnage lui avait demandé d’écrire « à Kitano san »), se saisit d’un couteau pour aller le tuer. On peut voir dans cet acte la volonté de se venger d’une multitude d’injustes vexations que le personnage a subie tout le long du film. Cette ultime moquerie étant la goutte d’eau.

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Autres moqueries : celles lancées par un voisin de pallier et sa femme. Là aussi, les quelques scènes où apparaît le couple ne sont pas sans opérer un clin d’oeil à la vie de cabaret de Kitano, avec les numéros de manzai.

Mais on peut aussi y voir autre chose. Par le trait ironique de Beat dans sa dédicace, par la dérision avec laquelle il semble prendre de haut l’artiste modeste takeshis 18(c’est-à-dire ce qu’il était autrefois) mais finalement authentique, pas encore corrompu par le système, par ce trait donc il provoque la colère de M. Kitano, le véritable artiste qui aimerait se débarrasser de cette baudruche sur-médiatisée qu’est Beat Takeshi. Et lorsque ce dernier se réveille sous les coups non pas d’un couteau mais de l’aiguille d’un acupuncteur, on comprend tout : M. Kitano n’était qu’un rêve, le rêve d’une expression artistique vraie car libérée de toute contrainte, de toute pression liée à l’argent.

Lors de la scène où on le voit répéter une scène pour un film rappelant Sonatine, l’acteur s’agace du fait qu’un projecteur est resté allumé après la prise et lui écrase le visage. L’étrange lumière crue paraît alors irréelle, pas vraiment naturelle pour une lumière supposée évoquer celle du soleil lors d’une scène se passant l’été :

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Plus tard, M. Kitano se rêve faisant des claquettes sur une voie ferrée lorsque arrive ce que l’on croit évidemment être un train. Là aussi, la lumière de ce dernier lui éclaire le visage :

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Mais il ne s’agit pas d’un train, c’est un homme rappelant le machiniste juché sur son échelle pour contrôler son éclairage :

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On songe à l’expression « être sous les feux de la rampe », situation que les personnages semblent peu goûter. Mais cette lumière en évoque aussi une autre. Lors de la scène du tournage, le raccord avec la précédente se fait ainsi :

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En évoquant la lune, le film aborde symboliquement la question du rêve et de l’imagination, aspects de la création que n’incarne plus Kitano mais figuré à travers la figure lunaire de M. Kitano/Pierrot. Les deux personnages ont leur monde artistique, mais les enchantements qu’ils procurent sont bien différents. M. Kitano arrive à créer de vraies étoiles par le biais d’un gunfight nocturne :

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Beat Takeshi, lui, subit les petites étoiles blanches sur fond bleu des décors informatisés :

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Et quand le projecteur lui écrase décidément bien trop la tronche, évoquant plus la lumière du soleil que celle de la lune, voici comment Kitano fait le raccord avec ce qui suit :

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La lune, astre de l’imagination, de la création mais aussi d’une certaine confidentialité. Le soleil, astre de la célebrité mais aussi d’une création morne et désincarnée. Beat Takeshi a l’argent et la célebrité, son avatar intérieur la création. Qui est le gagnant, qui est le perdant ?  La question n’allait pas finir d’être débattue intérieurement par le père Kitano, clown triste de plus en plus incertain sur la valeur de son art.

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Film expérimental, film introspectif, film autobiographique, film apportant une réflexion sur la création, tout concouurre à faire de Takeshis’ un film somme, la pierre angulaire de toute l’oeuvre de Kitano. On peut penser que cela fait un peu trop pour un seul film, que c’est un peu indigeste, il n’empêche : pour peu que l’on goûte ce genre de délire narratif, Takeshis’ est de ces films qui s’enrichissent sans cesse de nouveaux visionnages. Aventure à tenter sans aucun a priori.

8/10

Hole in the Sky (Kazuyoshi Kumakiri – 2001)

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Etonnamment, ce Hole in the sky n’a pas eu les honneurs des écrans français au début des années 2000. Etonnamment car les distributeurs continuaient sur leur lancée de la fin des 90’s avec les diffusions d’un certain type de cinéma d’auteur japonais. Avec Kitano notamment, dont l’un des acteurs fétiches, Susumu Terajima, commençait à devenir familier auprès du public français.

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Ici en train de faire le con avec Tadanobu Asano. Photo prise dans un onsen vers minuit, alors que je sortais de ma chambre pour me payer un machin sucré. Souvenir de cette pub qui a jailli au détour d’un sombre corridor, limite flippant en fait.

Et justement, c’est ce même Terajima que l’on retrouve ici dans une histoire d’amour tortueuse, genre qu’il pratiqua déjà dans Okaeri, film qui lui fut bien diffusé en France quelques années auparavant. On y retrouve un japon contemporain, un rythme assez lent mais l’urbanisme froid a laissé la place à un Hokkaido campagnard fait de petites routes, de verdure, de tôle et de rouille :

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Cette histoire d’amour se développe de manière plaisante, portée par une photographie soignée mais surtout par le jeu des deux acteurs principaux, Susumu Terajima donc, mais aussi une jeune Rinko Kikuchi qui joue ici seulement son troisième film :

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Créditée au générique sous son premier prénom, Yuriko.

Elle interprète Taeko, jeune fille en apparence tout ce qu’il y a de plus normale, un brin niaise, qui vient de se faire lourder méchamment par son petit ami. Alors qu’elle était partie aux toilettes à côté d’une station service, son jules s’empresse de mettre le contact et de se faire la malle.  Face à ce mauvais coup, Taeko essaye de tenir le coup mais l’on ne tarde pas à deviner combien il y a en elle du chiot abandonné incapable de s’en sortir par elle-même. Le coup de main salvateur, elle le trouvera grâce à cet endroit :

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Le Sora no Ana, soit « le trou dans le ciel », petit resto situé le long d’une autoroute et tenu par un père et son fils, Ichio, le personnage de Susumu Terajima.

Une nouvelle fois, et nouvel exemple du talent d’acteur de Terajima qu’on aurait tort de limiter à ses rôles de yakuza chez Kitano, il endosse le rôle d’une sorte d’ours maigrichon mais dont on devine que les monosyllabes et l’impolitesse ne sont qu’une carapace qui cache une certaine détresse. Petite parenthèse ici : Kazuyoshi Kumakiri est le réalisateur qui fera en 2008 Non-Ko, déjà évoqué dans ces pages, et dont le personnage féminin principal, Nobuko, n’est pas sans évoquer un double d’Ichio. Même type de personnage malaimable, pas follement sympathique et pas vraiment apte à construire sa vie. Une vie apaisée et cohérente s’entend puisque la jeune femme s’était déjà mariée, mais cela se solda par un échec. Si l’on devait trouver une différence entre les deux, ce serait sans doute qu’Ichio est encore plus un raté que son modèle féminin. Trentenaire vivant encore chez papa (sa mère a quitté le foyer depuis longtemps) , son quotidien n’est occupé que par la gérance du resto familial. Bon, pas non plus Norman Bates dans Psychose mais il y a un petit quelque chose. « Ça » le travaille et l’absence de la mère complique les choses. En tout cas la rencontre avec la jeune fille en pleine déroute (rencontre qui annonce celle plus tard de Nobuko avec Masaru) va sonner comme une occasion de donner une nouvelle impulsion à sa vie. Ça tombe bien : papa est parti avec un ami faire un voyage. Proposant à la jeune fille de faire la serveuse pour la dépanner, le temps pour elle de se renflouer, il ne tarde pas à montrer un tout autre visage, d’abord poli, attentionné, puis assez vite un brin amoureux.

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D’un coup, le ciel se dégage dans la vie d’Ichiro. Mais n’oublions pas le nom ambigu du restaurant : « le trou dans le ciel ». A l’origine, cette expression inventée par son père désignait les lieux de ravitaillement des avions. Puis, devant l’impossibilité du même père d’exaucer son rêve, à savoir devenir pilote d’avion, c’est tout naturellement qu’il a trouvé ce pis-aller poétique, c’est-à-dire nommer ainsi son resto jouxtant une autoroute. L’idée est belle mais témoigne finalement d’un ratage. De même, le spectateur pressent la même chose pour l’idylle entre Ichio et Taeko. Le trou est ce restaurant qui va absorber la vie d’Ichio qui pourrait être meilleure s’il arrivait à s’en extraire, et qui serait donc ce ciel potentiellement sans nuages. Mais on pourrait l’interpréter aussi comme cet épisode amoureux malheureux qui va empêcher Ichio de vivre sans se prendre la tête avec son père. Ou encore comme Ichio lui-même, personnage d’abord vide, puis qui se remplit d’amour avant d’atteindre une nouvelle fois le néant, comme le suggère ce plan où Ichio est réduit à une tache sombre sur une flaque réverbérant le ciel :

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Quoi qu’il en soit, Sora no ana, c’est l’illustration douce amère du « ta Katie t’a quitté ». Est-ce que ça fait du bien ? du mal ? Sans doute les deux mais ça n’empêchera pas Ichio de continuer à vivre, même s’il est difficile de discerner si le dernier plan est ironique ou non (mais la balance me semble pencher quand même du côté du positif).

Sora no ana est assez réussi dans l’opposition émotionnelle des deux personnages, d’un côté le vieux gars tout excité à l’idée de découvrir l’amour, de l’autre la jeune fille sous le coup d’une rupture humiliante mais qui ne semble être là que pour faire le point sur elle-même. Leur mutuelle attraction semble aussi réelle que confuse et donne lieu à des éruptions de sentiments qui vont compliquer leur relation plutôt que l’améliorer. A ce petit jeu, si Kikuchi s’en sort bien, c’est Terajima qui est savoureux et qui parvient à faire en sorte que ces 120 minutes passent plutôt bien, même si le film n’échappe pas à quelques longueur.

7/10

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Okaeri (Makoto Shinozaki – 1995)

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Comme tous les vendredis soirs, passage obligé pour bibi dans une obscure ruelle de la Golden Gai pour y rencontrer mon pourvoyeur préféré en vieilles pelloches. VHS, VCD, DVD, laserdiscs, betamax ou carrément bobines 15mm, tout est bon pour satisfaire ma soif inextinguible de curiosités et comme l’homme a des tarifs très raisonnables, je ne raterais pour rien au monde ce rendez-vous hebdomadaire. Prêts à découvrir une perle que vous ne verrez sans doute jamais en DVD ? Alors c’est parti, installez-vous confortablement dans notre salle de projection, Ai san viendra tout à l’heure vous servir un verre d’awamori, je lance la bobine :

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Tout va bien pour Takashi Kitazawa. Marié, instituteur sans histoire, allant volontiers s’en jeter un après sa journée de travail avec un collègue déconneur, il enquille les journées sans se poser de questions. Et c’est un tort car il ne s’aperçoit pas qu’il en va autrement pour sa femme, Noriko, engluée dans sa solitude de femme au foyer et qui ne tarde pas à développer une certaine schizophrénie. Quand il s’en apercevra, Takashi fera tout pour essayer de l’aider…

Grand jour pour moi car enfin j’ai pu le revoir ! « Le », c’est-à-dire Okaeri, un de mes premiers films japonais vus au cinéma. C’était le début de la deuxième moitié des années 90, époque bénie où l’on découvrait Kitano, Kiyoshi Kurosawa, Miike ou encore Aoyama. Habitant à l’époque à Tours, muni de ma carte d’abonné au cinéma « les Studios », je faisais mes classes de cinéphile et de futur inconditionnel de cinéma asiatique. Et je garde un souvenir très vif de certains films vus à cette époque, pas toujours des chefs d’œuvre mais des films envoûtants et marquants par une esthétique très différente de ce que je voyais jusqu’alors mais aussi par un exotisme ancré dans un quotidien urbain qui n’allait pas tarder à faire de mon envie de me rendre un jour au Japon une véritable obsession.

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Okaeri fait partie de ces films. Vu si je me souviens bien durant une séance en pleine après-midi, dans une salle où trois tondus et un pelé étaient disséminés dans une des petites salles des Studios, Okaeri fut peut-être mon deuxième film japonais vu en salle obscure, juste après Hana Bi. Avec pour points communs entre les deux une certaine lenteur (ou plutôt une lenteur certaine) et l’inénarrable Susumu Terajima, abandonnant ici sa trogne de yakuza pour endosser le rôle du mari inquiet pour sa femme.

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Où l’on découvre que Terajima est tout à fait capable de sourire !

Autre point de comparaison, l’intrigue puisque dans les deux cas il est question d’un homme s’occupant de sa femme malade. Mais contrairement à Hana Bi, on voit qu’il s’agit plus ici d’un sauvetage que d’un baroud d’honneur d’un couple pour lequel la seule solution est la mort. Dès le début, on sent que le couple part à vau-l’eau et que le bonhomme Takashi va devoir très vite faire preuve d’observation pour comprendre que quelque chose ne va pas chez Noriko. Ici précisons qu’ « Okaeri » est la formule de politesse (en gros, « bienvenue à la maison ») que l’on dit lorsqu’une personne revient chez soi. Formule impersonnelle mais qui établit un contact familier avec le proche de retour. C’est elle que l’on s’attend par exemple à entendre dans la première scène où les deux époux se retrouvent dans leur appartement or, Takashi ne la prononcera pas. Le couple apparaît d’emblée comme usé par des mois de mariage qui ont lissé, affadi la communication entre les deux êtres.

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Bonjour, au revoir et des bribes de paroles çà et là, tel est le quotidien communicationnel du couple Kitazawa.

On ne parle donc pas beaucoup dans Okaeri et lorsque cela arrive, c’est le fait d’un tiers. Ainsi Sakuma…

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… le collègue de travail de Takashi, boute-en-train avec lequel il passe des soirées après le boulot au lieu de revenir tôt chez lui, enfonçant sans le savoir un peu plus sa femme dans la folie et la solitude.

Ou encore ce vieillard rencontré dans un parc par Noriko :

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L’homme est au début sympathique, essayant d’engager une conversation amicale avec la jeune femme. Et puis on comprend très vite qu’il s’agit d’un bavard qui, comme tous les bavards, n’a qu’un seul objectif : avoir à portée une oreille pour y déverser des tonnes d’anecdotes personnelles sans intérêt pour celui qui écoute. Une sorte de négation paradoxale de l’interlocuteur en somme, chose dont n’a pas vraiment besoin Noriko.

Comme pour insister sur ce vide communicationnel et l’angoisse qui en ressort, il faut préciser que la bande son accompagne les images sans musique qui tendrait à orienter les sentiments du spectateur. Leur quotidien nous est livré de manière brute, avec le silence qui règne dans leur appartement et seulement les bruits du quotidien, très accentués par la prise de son et n’étant pas sans susciter une impression de malaise. Engoncée dans sa solitude, Noriko ne semble avoir pour seuls compagnons des bruits. Un détail sur son passé : il est suggéré dans le film qu’elle a été une pianiste prometteuse. On pourrait penser que la musique serait une bonne nouée de sauvetage or nul piano à la maison. Lorsqu’on la voit tapoter des touches, ce ne sont donc pas celles d’un instrument mais celles d’un ordinateur pour son travail (elle est audiotypiste). El les écouteurs ne sont pas là pour se distraire en écoutant des Nocturnes de Chopin mais bien pour entendre une voix impersonnelle qui lit le texte qu’elle doit taper. Un mari qui rentre tard de son travail et qui ne lui donne pas son lot de communication, un vieillard bavard qui accapare la parole, une voix dans des écouteurs, dur d’exister grâce à l’autre.

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Malgré ce souci de communication, Takashi découvrira le mal qui couve lorsqu’il s’apercevra que Noriko fait de curieuses promenades dans le quartier. Elle lui expliquera qu’elle fait des patrouilles pour empêcher une mystérieuse organisation de nuire. Décidant de la suivre un jour, il s’apercevra que ces patrouilles la mène souvent à cet endroit :

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Lieu désertique à proximité de la mer, à l’image du vide de son quotidien. Devant cette sinistre transformation de sa femme, Takashi aura lui aussi à se transformer. Sacrifiant autrefois son couple pour ses petits plaisirs personnels (symboliquement, un de ces plaisirs aura pour conséquence l’annulation d’une réservation dans un restaurant pour leur anniversaire de mariage), il va devoir sacrifier ces plaisirs et sa vie professionnelle pour aider Noriko et reconstruire son couple. Cela se fera lentement, prudemment, à doses homéopathiques tant la jeune femme est angoissée à l’idée d’être hospitalisée. Une des scènes marquantes est ce long plan fixe (cinq minutes) où l’on voit Takashi, aussi fatigué que désemparé, suppliant sa femme de sortir de la salle de bain (elle s’y est enfermée justement pour protester de sa proposition de se rendre à l’hôpital). Elle finit par en sortir pour se blottir dans les bras de son mari et accepter d’être soignée.

A l’image des patrouilles de Noriko dans lesquelles il ne se passe rien, Okaeri constitue un éloge de la lenteur et du dépouillement le plus radical. Et c’est ce qui a pu me le rendre fascinant à l’époque où je l’ai vu. Loin d’un Japon de carte postal, le film se limite à un quotidien banal, sans aspérités, pour se concentrer uniquement sur l’évolution de ces êtres séparés qui, comme les deux branches au premier plan de l’affiche, vont essayer de se retrouver malgré la maladie. Un beau film sur un couple sur le point d’imploser, film dont on peut comprendre qu’il ait pu faire impression sur Kiyoshi Kurosawa. Takashi et Noriko ne sont pas en effet sans rappeler l’inspecteur et sa femme dans Cure. Shinozaki raconte qu’à la sortie d’une projection de presse de Cure, Kurosawa alla vers lui et lui dit : « c’est Okaeri 2! ». Autant dire que les inconditionnels de Kuro ne seront pas trop en manque de repères dans Okaeri.

7,5/10

Bonus : une fiche de présentation très bien faite du film.

Aniki, mon frère (Takeshi Kitano – 2000)

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Aniki mon frère, plus mauvais film de Kitano ? La question serait un terrible raccourci car mauvais, Aniki ne l’est pas vraiment. Il serait même plutôt bon, surtout pour quelqu’un qui découvrirait l’univers de Kitano à travers ce film. Mais voilà, pour l’habitué, difficile d’y trouver quelque chose de neuf. A l’époque, je me souviens être sorti de la salle plutôt séduit, on y trouvait tout ce qui faisait la patte Kitano : le spleen, l’humour, la violence et le montage elliptique.
Bien des années plus tard, avec le recul et avoir revu plusieurs fois ses principales œuvres, il faut bien avouer qu’Aniki a un peu trop du remake de ses œuvres antérieures, de Sonatine en particulier, notamment par son sujet : un chef yakuza doit effectuer une mission foireuse sur une terre étrangère (Okinawa pour Sonatine, les States pour Aniki) qui sera le terrain de son baroud d’honneur. Le tout agrémenté de jeux qui montreront les gangsters comme de grands enfants mélancoliques :

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Avec aussi l’inévitable scène de plage :

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Et  le personnage de Kitano, Yamamoto, aura aussi une petite amie un peu femme enfant qui se pliera volontiers à ses velléités de joueur :

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Jouée par Joy Nakagawa. Contrairement à Aya Kokumai, elle ne montrera pas ses seins.

Tous les ingrédients donc, y compris l’habituelle galerie d’acteurs (Claude Maki, Susumu Terajima…) et la musique de Joe Hisaishi, belle dans sa mélancolie mais moins onirique et variée que pour Sonatine.

Oui, normalement difficile de faire la fine bouche devant ce neuvième plat que nous sert Kitano et pourtant, c’est bien ce qui se passe. Pour la première fois, l’habitué à la nette impression du film de trop, du film qui n’apporte strictement rien à l’œuvre, du film seulement là pour essayer de pénétrer un marché étranger. Au moins, contrairement à d’autres, Kitano n’aura pas perdu son âme et sera resté fidèle à son esthétique. Mais après le charme de l’Été de Kikujiro, charme qui suivait trois films prodigieux, on tombe un peu de haut en retrouvant un remake de Sonatine qui apparaît sur beaucoup de points allégé.

Et finalement, on en vient à se demander si ce film n’est pas à l’image de ces personnages kitanesques qui cherchent à fuir la mélancolie en s’enfonçant le plus possible dans une activité. Que ce soit un surfeur (a Scene at the Sea), un joueur de baseball qui va tourner gangster d’opérette (Jugatsu), un crétin obsédé par l’idée de fourrer pour la première fois (Getting any ?), un boxeur (Kids return) ou un yakuza qui ne prend plus au sérieux l’énième mission qu’on lui confie (Sonatine mais aussi Aniki), on se trouve souvent face à des êtres qui semblent lutter pour ne pas sombrer dans le vide. Eh bien Aniki, mon frère, et à travers lui Kitano, c’est un peu ça : un film mélancolique sur un gangster qui n’a plus qu’à disparaître mais aussi, en filigrane, le film d’un réalisateur qui lutte pour trouver à chaque réalisation la petite originalité qui relancera sa filmographie. A ce titre, le film se plante dans les grandes largeurs et annonce la trilogie de la création à venir. Après une dizaine d’années ponctuées de films desquels se dégagaient une certaine insouciance et un certaine facilité, voici venu le temps du doute, du désabusement vis-à-vis d’un art pour lequel Kitano pressentait peut-être déjà qu’il en avait fait un peu le tour. Très tôt dans le film, Yamamoto et sa nouvelle bande nous sont montrés dans une limousine. La réussite a été fulgurante (et à bien des égard comme pour Kitano), très bien, mais après ? Que faire face à un succès qui peut être perçu comme une impasse ? Cette question, Kitano saura la surmonter, tant bien que mal, dans le diptyque qui allait suivre…

6/10

Hana Bi (Takeshi Kitano – 1997)

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Hana bi a longtemps été une exception puisqu’il était le seul film de Kitano que je n’avais pas revisionné. Dix-sept ans après sa découverte en salle, je me suis décidé à réparer la lacune ; autant dire que mes souvenirs du film étaient assez vagues, même si je me rappelle nettement être arrivé un peu retard à la séance et être entré dans la salle pile au moment de l’écran titre :

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Avec un panoramique vers la droite. La volonté de s’extraire de la ville est déjà esquissée.

Souvenir aussi qu’Hana Bi doit faire partie du quarté de films japonais que j’ai vus pour la première fois dans une salle, avec leur lot de fascination et d’enthousiasme envers un cinéma varié, parfois aride, souvent personnel. Sans doute manquai-je de références alors pour pleinement apprécier le film, mais, s’il laissa une empreinte moins forte que son pendant lumineux Sonatine, le rythme lent de ce spectacle d’un ex-policier, Nishi, dans les starts pour un feu d’artifice final avant l’extinction de son existence, marcha totalement sur moi. Et pourtant, ce n’était pas faute d’avoir été un peu désarçonné par les ruptures de narration. Durant une bonne moitié du film, l’histoire est à l’image du tangram avec lequel joue la femme de Nishi. Un puzzle qui reconstitue petit à petit le drame passé de Nishi (une fusillade qui tourna mal pour lui et ses collègues). Englué dans un présent qui en porte les conséquences et qui l’oblige, comme si cela ne suffisait pas, à faire face à la maladie de sa femme qui doit la mener sous peu à la mort. Ce présent fragmenté, contaminé par des réminiscences, serait la première manifestation du Hana Bi du titre (Hana bi, soit « feu d’artifice »). Où qu’il aille, à n’importe quel moment, Nishi doit faire face à des explosions de souvenirs, un feu d’artifice traumatique qui lui pourrit son présent, et qui va le pousser à chercher moyen de transformer cette pyrotechnie négative en une autre, cette fois-ci axé sur la quête d’un bonheur retrouvé à travers un ultime voyage en compagnie de sa femme.

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Pas moyen de boire un verre tranquille : de terribles images reviennent sans cesse à la surface.

Il n’en va pas autrement de son ancien compère, Horibe, qui, suite à une balle mal placée, est devenu paraplégique et s’est vu forcé de démissionner, contraint de vivre dans une solitude qui n’est pas loin d’être synonyme de suicide. Pour lui aussi, la quête de quelque chose va devoir s’imposer s’il veut survivre. Et ce ne sera pas l’amour, puisque exceptés ses anciens collègues personne ne lui prête attention, mais l’art. Suite à une discussion anodine, Nishi lui offrira du matériel pour se lancer dans la création artistique. Riche idée puisque dès cet instant, Horibe transfigurera son quotidien en autant de possibilités artistiques. Un simple regard sur des fleurs, aussitôt des images mentales d’étranges animaux-fleurs lui viendront à l’esprit.

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Une séance de Hanami ? les cerisiers se matérialiseront aussitôt dans une œuvre :

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C’est donc un feu d’artifice pictural qui occupe Horibe, feu d’artifice qui rassure le spectateur sur son devenir quand bien même il réaliserait une œuvre aussi inquiétante que celle-ci :

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Au milieu, « Suicide ».

La giclée de peinture rouge qu’il balancera au milieu de la toile et le sourire qui accompagnent son geste sonnent comme une posture de défi, de victoire même envers un acte qu’il a auparavant essayé de commettre. Pas d’inquiétude pour lui donc. C’est en revanche moins le cas pour Nishi et sa femme. Inévitablement, on pressent que la toile d’Horibe annonce leur sort. Constitué d’une myriade de kanjis signifiant « neige » et « lumière », elle est une sorte de représentation minimaliste et symbolique de leur voyage. Lumière parce que leurs scènes sont baignées par une douce lumière automnale mais aussi par une folie douce qui saisit le vieux couple et qui se manifeste par des jeux, des plaisanteries, des rires provoqués par des maladresses.

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C’est cela leur hana bi, une joie de vivre retrouvée et qui contraste avec le sérieux, la dureté de la première partie et de l’écran titre où l’on voyait un Tokyo froid et rigide dans ses immeubles dressés à perte de vue. L’ultime voyage du couple Nishi, c’est un voyage qui commence avec la contemplation du mont Fuji et qui se termine, Kitano oblige, par une scène de plage. Lumière donc, puis neige avec le dernier quart d’heure se passant effectivement dans des paysages hivernaux et donnant lieu encore à des scènes humoristiques. Plutôt positif finalement mais voilà, c’est sans compter que la trajectoire du couple Nishi est accompagnée d’un feu d’artifice d’un tout autre type et que ne connait par Horibe, celui d’une violence toute kitanesque. Sèche, puissante, imparable et mortelle, elle parsème le film d’éclopés (les losers de la scène inaugurale qui maltraitent la voiture de Nishi) et de cadavres qui, inévitablement, conduiront à faire un choix rapide à la fin pour que l’ultime voyage avec sa femme ne passe pas par la case prison.

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Tout le long du film, le couple Nishi aura vu son périple parsemé de tableaux (réalisés par Kitano lui-même) mais à aucun moment les deux personnages ne sembleront vraiment apercevoir ces oeuvres :

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L’art n’est décidément par leur voie et ils devront trouver une autre issue, issue que Nishi réalisera. Echec ou réussite, son dernier geste, pudiquement caché par un panoramique, mais tragiquement révélé par la bande son, ne sera pas sans susciter un pincement au cœur du spectateur pourtant habitué des scènes de plage douces amères chez Kitano même si, depuis Kids Return on pouvait trouver l’issue malheureuse prévisible. Entre l’homme fort, l’homme amoureux et l’homme artiste, c’est bien ce dernier qui a le plus de chances de s’en sortir. En tout cas, à ce moment de la filmographie de Kitano, c’est-à-direr avant la trilogie de la création (Takeshis, Kantoku Banzai et Achilles and the Tortoise) qui commence en 2005 mais ça, c’est une autre histoire pour un article prochain…

9/10

Drive (Sabu – 2002)

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Sabu… comme pour Kitano, c’est médusé que je me suis aperçu que pas un seul de ses films n’apparaissait sur ce site. Moins grave sans doute compte tenu de la plus grande importance internationale du père Kitano. Mais si l’on prend en compte le plaisir qu’a pu vous procurer la découverte d’un cinéaste à une époque où l’on avait la chance d’admirer dans les salles les œuvres d’un Kitano, d’un Kurosawa, d’un Ishii ou d’un Aoyama, tout cela laisse bien à désirer. Car alors que depuis j’ai vu des tombereaux de films japonais qui ne m’ont laissé aucun souvenirs, je m’aperçois que son Postman Blues a laissé une trace bien réelle, lui. Postman Blues et son personnage de facteur ancré dans un univers totalement ennuyeux, routinier, et qui va voir sa vie s’affoler, basculer dans une douce dinguerie à partir d’une improbable rencontre. Simple mais par les choix d’acteurs et le savoir faire narratif de Sabu, absolument irrésistible. Et il en va de même pour ce Drive réalisé 5 ans plus tard et aussi interprété par l’excellent Shinichi Tatsumi.

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 Ryuichi Sawaki est un salary man régulièrement ennuyé par de violentes migraines ayant pour origine une enfance malheureuse : ses deux parents se sont suicidés et il a dû vivre (et continue encore) chez une horrible tante qui voit en lui un psychopathe en puissance. Un jour, alors qu’il est dans sa voiture à attendre que le feu passe au vert, il aperçoit une jolie femme avec un parapluie rouge. Ils échangent un regard. Lui qui est habituellement maniaque pour ce qui concerne le respect du coude de la route, il en oublie justement la route et le feu qui passe au vert, perdant quelques secondes qui vont lui être fatales : trois hommes cagoulés s’engouffrent dans sa voiture et lui ordonnent de foncer. Il s’agit de trois malfaiteurs qui viennent de commettre un hold up…

On pourrait croire alors que le film va suivre une trajectoire ponctuée de scène de violence ou de courses-poursuites. Mais ce serait sans compter de l’esthétique de Sabu qui se moque bien de ce genre de choses (ou alors pour en faire quelque chose de plus surréaliste, comme dans Postman Blues) et qui préfère s’attarder sur ces personnages. Car, qu’il s’agisse du héros :

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Joué par Shinichi Tatsumi, toujours impeccable pour les rôles de petits employés sans histoires. Une gueule de robot impassible mais d’où jaillissent parfois des bribes de sentiments qui le rendent extrêmement touchant.

des trois malfaiteurs :

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Joués par Masanobu Andô, Ren Osugi et Susumu Terajima (les habitués de Kitano n’auront pas l’impression d’être en terrain inconnu). Trois malfaiteurs ou plutôt trois hommes dans la foule aussi paumés que notre salary man et qui n’ont rien trouvé de mieux que de braquer une banque pour sortir de l’impasse.

du quatrième larron qui les a trahi :

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C’est en effet lui qui a raflé le sac contenant les millions de yens et qui s’apprête à se barrer avec une casse garée sur un terrain vague. Malheureusement, le type fait alors tomber ses clés dans un trou. En y enfonçant le bras pour tenter de les récupérer, il s’apercevra alors qu’il est totalement coincé.

ou encore la jolie fille au parapluie :

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Mais ici n’en disons pas plus, qu’elle garde tout son mystère. Disons juste qu’il est toujours bien sympatoche de retrouver la petite mine mutine de Kô Shibasaki.

…  impossible de ne pas les aimer, ces personnages de ratés enfoncés dans leur quotidien et qui vont essayer, l’un après l’autre, de s’en extraire pour essayer de donner une nouvelle impulsion à leur existence.

Par son titre, Drive pourrait donc évoquer un film d’action, mais il n’en est rien. Ce serait plutôt un road movie, avec ses rencontres qui vont dévoiler et faire évoluer les différents protagonistes. Et là où le film est à mes yeux franchement réussi est dans l’incongruité de ces scènes dans lesquelles la réalité brute du quotidien le plus plat se heurte à la folie. Dès le début d’ailleurs, lorsque les malfaiteurs demandent au héros de foncer alors qu’ils ont affaire à un maniaque du code de la route réellement incapable de commettre la moindre infraction. Ou alors quand les quatre hommes se trouvent au restaurant et se voient alpagués par un complice qui menace de tout dévoiler à des flics se trouvant en face de l’établissement s’ils ne donnent pas une part (très) généreuse. Pour vous laisser la surprise de ce qu’il se passe, disons juste qu’un verre de vin rouge renversé par un migraineux peut être une arme redoutable :

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Mais le pompon sans doute au personnage de Susumu Terajima qui tombe sur des punks et va se retrouver embringué dans un concert :

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Durant cinq minutes il va hurler dans son micro, insulter la foule, traiter son jeune public de branleurs décadents, de honte incapable de se sortir les doigts… et être couverts d’applaudissements. Il sera le premier à quitter la fine équipe en décidant d’intégrer le groupe :

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Fuck yeah !

Et le film continuera ainsi, l’un après l’autre les malfrats se dévoileront, sauront se rendre touchants et trouveront une voie qui leur permettra d’assouvir une migraine pas médicale mais existentielle. A la fin il ne restera plus que notre salary man qui aura vécu le temps d’une journée une expérience aussi hallucinante que régénératrice. Au petit matin, alors qu’il se retrouvera possesseur du sac bourré de biftons, il ne lui restera plus qu’une chose à faire. Une action toute simple mais qui sera la bonne car à nouveau première étape d’un jeu de dominos qui lui sera sans doute bienfaisant. Chez Sabu, toujours difficile de départager entre le hasard et l’impact des actions personnelles. On est parfois en présence d’une main invisible et malicieuse, prenant un malin plaisir à jouer avec figurines humaines aussi mal foutues qu’attachantes. C’est finalement tout le cinéma de Sabu dont la filmo constitue finalement, à bien des égards, une alternative intéressante à celle de Kitano. Dans les deux cas les personnages sont des « malades » en quête de lumière. Seuls les moyens et le dénouement sont différents.

Article relativement court aujourd’hui car j’ai fort à faire. Je dois en effet sélectionner cette après-midi une bijin qui sera ma masseuse officielle. Amies lectrices, venez nombreuses, croyez bien que vos doigts de fées sauront trouver une juste rétribution :

Sonatine (Takeshi Kitano – 1993)

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Sonatine est le premier film de Kitano diffusé en France. Il est probable que cela ait joué dans l’esprit de beaucoup de spectateurs pour qui Sonatine est et restera l’indéboulonable chef-d’œuvre de Kitano. Lorsque l’on découvre l’œuvre d’un grand réalisateur, on est parfois marqué au fer rouge par son premier film que l’on visionne et il est bien difficile par la suite de se libérer de cette œuvre qui nous a séduit et qui sert de maître étalon à tout ce qui suit.  C’est toujours ce que j’ai un peu ressenti devant Sonatine, même si cela ne m’a pas empêché d’apprécier et de voir comme d’autres chefs-d’œuvre des films comme Hana Bi ou Dolls. Et même si, il faut bien le reconnaître, le film possède en lui une certaine perfection qui justifie ce sentiment, indépendamment du fait qu’il ait été la première approche de la filmo de Kitano pour beaucoup de spectateurs dans le monde. Cette perfection (ou du moins cette qualité), Kitano l’a d’ailleurs ressentie en faisant le film. On pourrait beaucoup gloser sur la portée symbolique du titre. Mais pas la peine d’aller chercher bien loin puisque Kitano lui-même s’en est expliqué. Pour lui, la sonatine est une pièce musicale que l’on joue une fois que l’on a atteint un certain niveau d’apprentissage. Après des années de noviciat, on acquiert ainsi son premier galon dans un art et l’on peut commencer à prétendre à être bon. Et bon, ce film l’est, indéniablement.

Je n’ai jamais su si Kitano avait imaginé ce titre durant ou à la fin du tournage. Le deux hypothèses paraîtraient plausibles mais la troisième qui consisterait à imaginer un Kitano sûr de lui au moment d’imaginer son quatrième film n’aurait rien d’aberrant et serait même séduisante. Compte tenu de la capacité du réalisateur à foncer dans le tas, et compte tenu de l’attitude suicidaire de ses personnages, de ce baroud d’honneur avant la mort, rien n’interdit en effet d’imaginer un Kitano qui, après une succession d’échec commerciaux mais aussi une constante progression en qualité, décide de se cracher vigoureusement dans les pognes pour jeter à la face de la critique habituée alors aux gangsters survitaminés de John Woo, ce qu’il a décidé être son grand œuvre, un film sur des yakuzas partis à Okinawa  non pas pour en découdre mais… pour attendre la mort en s’amusant.

Evidemment, après avoir pris connaissance de ce qui a précédé et des films qui ont suivi, le film sonne comme une évidence, une œuvre somme qui se contente d’appliquer des motifs connus et de les mettre en forme dans ce qui constituerait le style Kitano. Il ne s’agit pas d’être ambitieux lorsque l’on écrit un article sur Sonatine car on part d’emblée avec l’impession que tout a été dit et que le film n’est finalement qu’un condensé de la filmo de l’auteur. On y retrouve le personnage de clown triste de Kitano, yakuza vieillissant qui accepte une dernière mission foireuse avant de raccrocher les gants. Mais aussi la magnifique musique d’Hisaishi, à la fois évocatrice d’un climat d’attente mélancolique ou d’une atmosphère okinawaïenne portée sur la rêverie (scène des sumos). Enfin cette violence sèche qui peut éclater à tout moment, les scènes de plage et les gags minimalistes qui suscitent imparablement le sourire. Mais, comme chez n’importe quel grand auteur, on s’aperçoit que le film devient passionnant à suivre, à la fois semblable aux autres et différent. Répondant aux précédents (notamment Jugatsu et A Scene at the Sea) et annonçant les suivants (Kids Return et Hana bi).

Ainsi Murakawa, le personnage joué par Kitano, peut être vu comme l’inverse de deux zozos de Kids Return. Pour ces derniers, le grand saut constituait le passage à l’âge adulte en essayant différents plans (la boxe, le monde des yakuzas), ça passait ou ça cassait, peu importe, l’essentiel étant de tenter un truc. Pour Murakawa, il n’y a plus rien à tenter. L’âge adulte, il y est bien vissé depuis belle lurette. Et tellement qu’il se sent usé, fatigué, à deux doigts de prendre sa retraite. Bref, ça ne rigole pas :

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Mais c’est alors que va se produire un lui un changement. Plutôt que de foncer vers une sinistre vieillesse après une vie de crimes, Murakawa va foncer, mais dans le sens inverse. Retrouver une sorte d’enfance, d’adolescence va être le leitmotiv de la dernière partie de sa vie. Cela s’accélérera surtout lors de son arrivée avec ses hommes à Okinawa (pour une histoire de clans qui n’a pas vraiment d’importance) mais il faut bien comprendre que les prémisses ont lieu dès la première partie à Tokyo :

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Premier sourire qui intervient très tôt et qui sera suivi de plein d’autres.

La première partie est sombre et évoque par anticipation l’atmosphère hiératique et glacée (mais fascinante) du diptyque Outrage/Outrage : Beyond. Mais aussi très bizarre car ayant en germe une insouciance et un goût de l’amusement qui régneront dans la partie à Okinawa. L’épisode le plus marquant est bien sûr la mort de ce pauvre type :

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Refusant de payer Murakawa, il a scellé son propre sort : il va être exécuté. Seulement voilà : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Une balle dans la tête ou une gorge tranchée aurait pu faire l’affaire. Quelques secondes au détour d’une rue sordide et on n’en parlait plus. Mais non, trop simple. Mieux vaut l’accrocher comme un jambon au bras d’un engin de chantier et le plonger dans la baille pour le noyer. Et même là, Murakawa ne peut s’empêcher de diluer cette action purement « yakuzesque » (un meurtre) en la transformant en une expérience purement ludique. Il donnera d’abord l’ordre de le plonger deux minutes, pour voir sa résistance. Puis, comme le lascar sera parvenu à retenir son souffle, trois minutes. Occupé à discuter avec un de ses hommes, Murakawa débordera le lap de temps et fera remonter l’homme, cette fois-ci inanimé. Il ponctuera la fin de cette scène d’un « Oh ! on l’a tué ! » absolument glacial, certes cruel mais aussi avec un je ne sais quoi en plus qui empêche le spectateur de condamner totalement Murakawa. Ce je ne sais quoi, c’est sans doute cette fuite du réel (on pense à Jugatsu), ce refus du sérieux, des codes, refus qui va s’intensifier dans la suite du film.

Il n’est peut-être pas anodin que l’homme noyé était le tenancier d’une salle de Mahjong. Il était une sorte de magister ludi, maître de jeux imparfait puisqu’il se contentait de louer des tables à des joueurs. Avec sa mort, un passage de témoin se fait. Dorénavant, le magister, c’est Murakawa, et ça va chier ! On pourrait ici opposer Sonatine à un glorieux ancêtre, Guerre des Gangs à Okinawa de Fukasaku. Dans ce film, des yakuzas de Tokyo et Yokohama se rendaient à Okinawa pour y refonder un clan. Mais très vite ils y affrontaient deux dangers : les clans locaux, peu enclins à les laisser s’installer tranquillement, et un ennui, un insondable ennui devant une culture faite de GI’s et d’un langage incompréhensible. Dans Sonatine, c’est l’inverse puisqu’il n’y aura qu’une culture, celle de l’amusement. Ça commencera d’abord ainsi :

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Les yaks s’amusent.

Mais très vite les mafieux vont retrouver dans leur séjour un plaisant arrière-goût de colonie de vacances. Petit panorama ici des réjouissances. On commence d’abord avec une danse traditionnelle :

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Pas de quoi sauter au plafond mais la contamination a déjà commencé puisqu’un des personnages va s’adonner lui aussi à cette danse, décoinçant les premiers rires sur les faces de ses collègues jusqu’ici très fermées :

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Ken, le lieutenant de Murakawa, joué par un excellent Susumu Terajima, sera lui aussi contaminé par son association avec un jeunot annonçant clairement les deux héros de Kids Return. Il essaiera de résister face à ses pitreries mais cédera assez vite.

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Lors d’une scène dans un bar, Murakawa et ses hommes seront attaqués par deux tireurs. Ils riposteront mais Murakawa le fera avec une manière bien à lui : debout et décontracté, comme face à un jeu vidéo :

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Style sans doute pour faire contrepoint aux johnwooseries de l’époque mais Kitano ne nie pas non plus l’influence du nô.

Le jeu s’affirme ici clairement comme une partie de dés avec la mort. Cet aspect reviendra quelques scène plus tard avec Ken et son complice :

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Mais aussi avec Murakawa lui-même lors d’une partie (truquée) de roulette russe :

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Mais il n’y a pas que des pulsions de mort, une perpétuelle envie de faire des doigts à la Faucheuse. L’amusement peut être un pur retour en enfance avec des partie de Kamizumo, ce jeu de plateau japonais se pratiquant avec des sumos en papier :

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Puis, évidemment, les enfants vont s’amuser à jouer aux sumos sur la plage :

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Enfin, de ces mêmes enfants va jaillir une idée, de ces idées que seules les gosses sont capables d’avoir, faire semblant d’être des sumos en papier pour jouer à du Kamizumo grandeur nature :

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Scène où l’on a le plus la sensation que le réel est atomisé par l’imaginaire des personnages. Ça ne durera pas…

Qui dit enfance, dit aussi premiers émois amoureux. La « petite » Miyuki, jouée par le délicieuse Aya Kokumai, déboulera d’abord dans la vie de Murakawa sur un mode qui lui rappellera un peu trop sa vie rassie d’avant. Amenée nuitamment sur la plage par un homme qui veut la violer, elle sera secourue par Murakawa qui liquidera le fâcheux qui apparaît clairement comme un mauvais joueur indigne de participer à ses activités. Miyuki sera tout de suite fascinée par Murakawa :

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… et le spectateur par elle.

Une idylle entre les deux enfants commencera alors. Ce ne sera pas des parties de touche-pipi mais ce ne sera pas loin non plus. Alors qu’ils traversent un bois sous une averse, Miyuki l’attire dans un coin pour lui montrer ça :

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« Mais pourquoi diable ce tee-shirt réapparaît-il sans cesse ? »

Juste lui montrer ses seins (qu’Aya Kokumai a fort jolis). A lui qui a dû en voir une quantité faramineuse dans sa vie. Murakawa appréciera et lancera un « se déshabiller en public, c’est chouette, hein ! » qui fera rire la jeune femme. Ça n’ira pas plus loin. L’acte a été simple… et incroyable. Une fille a choisi un garçon, lui a fait comprendre qu’elle l’aimait en lui montrant ses seins ! Les émois adolescents, c’est quand même quelque chose ! Murakawa lui fera d’ailleurs un « coup de la panne » malheureusement non simulé…

Evoquons rapidement pour terminer les autres jeux que sont la bataille de feu d’artifices, les trous planqués dans le sable (ce qui ira jusqu’à faire dire à un des hommes de Murakawa si ce n’est tout de même pas un peu trop puéril) ou encore le ball trap avec un frisbee pour nous intéresser au moment où tout bascule. Car tandis que Murakawa and co. S’adonnent aux plaisirs du farniente, des yakuzas s’agitent en coulissent pour tisser leur toile et leur régler leur compte. Cela se fera par ce personnage, un vieux yakuza déguisé en chasseur de papillons.

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Murakawa comprend alors qu’il n’est pas un enfant mais bien un adulte, de surcroît englué dans un monde de yakuzas où le déguisement ne se fait pas dans un but ludique mais meurtrier. Désillusion et dur rappel à la réalité. Il faut dès lors passer à d’autres jeux, plus violents ceux-là, et qui lui feront atteindre ce point de non retour que les personnages joués par Kitano (dans Jugatsu et Hana bi notamment) connaissent souvent. Point de non retour souvent matérialisé par un petit objet de métal que l’on appelle balle et que les personnages ont souvent tendance à se loger eux-mêmes dans leur cafetière.

C’est peut-être ça qui fait de Sonatine peut-être le chef d’œuvre de Kitano : cet amusement teinté de mélancolie bien sûr, mais aussi cette capacité à imaginer, à créer… pour mieux atteindre l’anéantissement. Toujours cette incroyable ambivalence kitensque entre accomplissement et destruction. Murakawa s’accomplit en un personnage absolument fabuleux, quasi iconique pour le spectateur… puis se tue. Et Kitano, avec ce film, accomplit justement sa sonatine, l’œuvre qui lui prouve qu’il a franchi un pallier et qu’il peut devenir un grand… puis commettra l’année suivante Getting Any ? Goût de la vie, goût du néant, deux facettes de son œuvre qui ne s’opposent pas mais qui sont au contraire inextricablement liées (1), et au milieu desquelles ces personnages de jeunes omniprésents dans son œuvre vont devoir trouver une voie qui ne sera pas sans difficultés. C’est tout le piquant de cette scène dans laquelle Miyuki tombe dans l’un des trous laissés par Murakawa :

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Elle devrait en rire mais le cœur n’y est plus : Murakawa est parti pour l’ultime règlement de comptes. Ne lui reste plus que l’amertume de faire quelque chose de sa vie. Seule. Fuck effectivement.

10/10

(1) A la question d’un journaliste lui demandant si Sonatine était une comédie ou un cauchemar, Kitano répondit : « une comédie avec un cauchemar ».

Une fois n’est pas coutume, Sonatine n’est plus édité en DVD dans nos contrées (et encore moins en blu-ray). Pour se le procurer, deux solutions : soit une édition anglaise en import, soit l’ancienne édition double DVD chez Studio Canal que l’on peut trouver en occasion. Je recommande cette dernière solution.

 

Getting Any ? (Takeshi Kitano – 1995)

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Dans Getting Any ?, cinquième film de Kitano, il sera question de merde. De beaucoup de merde. Du coup, vous comprendrez pourquoi au moment de prendre la plume j’ai quelques difficultés à me saisir de l’article. Par quel bout le prendre sans s’en mettre plein les pognes ? Et surtout quoi en dire ? J’imagine que c’est la question qu’a pu se poser le spectateur en 1994 lorsque, encore sous le charme du prodigieux Sonatine, il paya son ticket pour aller voir ce 5ème film de Kitano. Spectateur non japonais s’entend car le Japonais, lui, habitué des facéties télévisuelles de Beat, n’a pas dû être déstabilisé plus que cela.

Mais pour le spectateur hors Japon, l’expérience a dû être une incroyable déconvenue. En France nous avons été au moins préservés : le film est sorti en 2001, après Hana Bi, l’Été de Kikujiro et Aniki mon Frère. Du coup lorsqu’il est sorti, ce film, avec le poids des ans, a pu apparaître comme une erreur de jeunesse sur laquelle il ne valait mieux pas trop s’attarder. Ouais, sauf que le film n’est en rien une erreur de jeunesse. On le répète, Getting Any ? est le 5ème film de Kitano et il est pris en sandwich entre Sonatine et Kids Return. Et là, difficile de ne pas se poser la question : qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la cafetière de Takeshi pour commettre un pareil étron ?

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Une envie de pousser au suicide certains de ses acteurs ?

Avant d’aller plus loin pour trouver un élément de réponse, il faut quand même rappeler de quoi parle Getting Any ? Le titre original est en fait Minna Yatteruka !, soit « tout le monde le fait ! ». Vous l’aurez compris, il ne s’agit pas ici d’une allusion au popo mais bien eu trempage de biscuit dans une certaine tasse. « Tout le monde le fait ! », C’est ce qu’a bien vissé dans le crâne Asao, jeune loser qui n’a qu’une idée en tête : choper une fille pour baiser. Tout le film va relater ses tentatives pour parvenir à ses fins. Ça commence par le visionnage d’un mauvais drama où il découvre cette scène :

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Un homme besogne une fille dans sa porsche. (warning : article riche en gifs animés débiles ! Ne faites pas la fine gueule, je sais que vous en êtes friands)

Du coup, idée géniale ! il décide lui aussi de s’acheter une voiture pour pratiquer le « car sex ». Ça foirera, car demander à une fille « vous voulez monter dans ma voiture pour baiser ?» fonctionne rarement dans la vraie vie.

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Asao va même fusqu’à faire une séance de frotti-frotta contre une employée d’un concessionnaire pour vérifier que la voiture qu’il veut acheter est confortable pour pouvoir le faire !

Puis, il s’imagine que dans les compagnies aériennes les services à bord sont d’un genre particulier :

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Clique gentiment sur l’oreille droite de l’hôtesse pour voir de quoi il s’agit.

Il décide donc de se faire un max de blé pour pouvoir se payer un voyage. Pour cela il braquera des banques (ça foirera), deviendra acteur (parce qu’il imagine qu’un acteur célèbre dans un avion, c’est forcément l’assurance de passer du bon temps avec une groupie ; son passage sur les plateaux sera bien sûr un échec) ou cherchera de l’or dans des mines (itou !).

C’est alors que lui vient une autre idée géniale : sans aller jusqu’à se ruiner pour s’offrir un billet dans un avion de ligne, il peut au moins se payer un avion en Cessna où, c’est sûr, les hôtesses doivent elles aussi offrir un service particulier :

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Cette fois-ci c’est sur l’oreille gauche

Malheureusement, ce sera le commandant de bord qui l’offrira, le service :

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Si le cœur t’en dis, clique sur l’image. Perso, j’ai ri à cette scène.

Ensuite tout s’enchaîne : il sera pris pour Joe Shishido, le tueur légendaire, sera embringué par des yakuzas pour se venger d’un autre clan, puis sera embauché par un savant fou –joué par Kitano pour le transformer en homme invisible qui pourra aller tripoter des filles dans des onsens ou sur les plateaux de tournage de films pornos. Enfin, il sera transformé en homme mouche qui mourra étouffé au milieu d’un gigantesque gâteau de merde. Arrivé ici, vous pouvez aller vous en griller une et vous enquiller un verre de cointreau pour reprendre vos esprits. La suite de l’article sera plus calme.

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Tenez, un petit numéro pas prise de tête pour faire baisser la tension.

Getting Any ?, on le voit assez je crois, se veut donc un gigantesque délire trivial. Une énorme tarte à la crème balancée à la frite du spectateur qui hurlera de rire ou partira en maugréant contre l’incroyable bêtise de ce qu’on lui a montré. A vrai dire peu importe la réaction du spectateur, Kitano s’en fout, ce qui lui plaît c’est se tenir les côtes devant ses propres potacheries. Mais il y autre chose derrière ce but égoïste, chose que Kitano a expliquée un jour lors d’une interview :

L’idée était de faire voler en éclat mon propre cinéma. Je déteste ce qui est préétabli et je voulais invalider toute idée préconçue de ce que pouvait être un film de Takeshi Kitano. Il me semblait qu’avec Sonatine, la boucle était bouclée, que j’avais achevé une sorte de cycle et que je devais tout casser avant de me lancer dans une nouvelle direction. Résultat : Getting any ? est incontestatblement un beau ratage. C’est un travers de mon caractère. Si j’étais marathonien, j’attendrais le dernier kilomètre pour m’effondrer et laisser tout le monde me passer devant. J’ai un esprit d’auto-destruction extrême qui me surprend moi-même. Au lieu de tenter de se suicider à l’époque de Dodes’kaden, Kurosawa aurait mieux fait de réaliser un film complètement déconnant. C’est ce que j’ai fait avec Getting any ?  qui est un suicide symbolique. Quand à Kids Return, je le vois comme une renaissance et en même temps comme le début d’un nouveau cycle, plus autobiographique.

(Propos recueillis par Gérard Delorme, Léonard Haddad et Estelle Ruet pour le magazine HK.)

Avec ce film, Kitano va donc à la selle. Il lâche son caca afin de partir plus léger pour pondre cette fois-ci de vrais chefs-d’œuvre. Il y a comme le besoin de lâcher symboliquement tous les brimborions de Beat Takeshi pour que Takeshi Kitano puisse reprendre sa course vers les sommets du septième art. De fait, difficile de parler de mise en scène ici, rarement la patte Kitano n’aura été aussi peu présente. C’est bien la patte « Beat Takeshi » de la TV, celle qui construit des saynètes qui sont l’équivalent des strips en quatre cases. Sobre et efficace, c’est parfois nonsensique (j’ai plus d’une fois pensé aux Monty Pythons), parfois vulgaire, souvent inégal. Et cela pendant une heure quarante. Getting Any ? rejoint en fait ces films qui a l’origine constituait des série de vingt minutes. Je pense à Bean ou à Sacré Graal des Monty Pythons. Des comédies plutôt réussies (surtout Sacré Graal) mais qui ont tendance à s’épuiser au fil des minutes, l’enchaînement non stop des gags amenant à un certain ronronnement alors que le format des vingt minutes permettait un condensé assez jubilatoire. Autrement dit, ce qui est attrayant dans une séquence de quelques minutes pour la TV devient assez vite saoulant dans un long métrage. C’est un peu ce qui se passe dans Getting any ? et pour le coup, on a réellement l’impression d’être dans un Cessna, l’hôtesse à poil en moins. On passera parfois la tête au hublot pour être distrait par un paysage. On peut être amusé par exemple à repérer toutes les références d’une certaine pop culture que l’oncle takeshi s’amuse à passer à la moulinette de la satire : films de yakuzas, chambara, Ultraman, Denso ningen, Ghostbusters et j’en passe. On pourra aussi sourire au portrait gentiment moqueur que Kitano fait à travers son héros d’une jeunesse otakiste incapable de séparer fantasmes et réalité.

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Hein ? Comment ça ?

… mais on pourra aussi être tenté de passé en pilotage automatique pour piquer une ronflette. Le film parvient à amuser mais, même s’il faut lui reconnaître d’être assez unique en son genre, il est bien difficile de voir en lui une réussite.Il n’en reste pas moins un objet bizarre, une balle que le réalisateur s’est tiré volontairement dans les couilles et un doigt tendu à une critique qui, après Sonatine, allait forcément l’attendre au tournant. Vous m’attendez pour me régler mon compte ? Eh bien dozo, faites-vous plaisir, mangez :

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Après Getting any ?, Kitano réalisera Kids Return et Hana Bi. Comme quoi sa théorie du suicide artistique salvateur n’est pas totalement erronée.