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Chien Enragé (Akira Kurosawa – 1949)

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Murakami, un jeune policier, s’aperçoit en descendant d’un bus qu’on lui a volé son pistolet. Rongé par le sentiment d’avoir failli et surtout la crainte de voir son colt utilisé à mauvais escient, il commence une longue quête pour essayer de remettre la main sur son arme et Yusa, le « chien enragé » qui la lui a volée…

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野良犬 (Nora inu)

Ce qui est frappant au visionnage de Chien Enragé, c’est le nombre incalculable de fois où les personnages sortent un mouchoir de leur poche pour éponger un front ou une nuque ruisselants de sueur. C’est qu’il fait chaud au moment où se situe l’intrigue, très chaud même, et l’on se dit qu’il faudrait peu de choses pour que n’importe quel personnage se mette à lâcher un câble pour devenir lui-même un chien enragé. Un canidé apparaît bien dès le plan-titre mais sa langue pendante donne plus une impression de soif inextinguible que de maladie. Il n’importe : la chaleur qui écrase les personnages tout le long du film avec parfois de stupéfiantes scènes (celle où les danseuses se reposent après un numéro, entassées et le corps luisant dans une minuscule pièce) peut être vue comme la métaphore d’une dure réalité d’après-guerre, réalité à laquelle il convient de s’adapter le mieux possible si on ne veut pas crever ou devenir cinglé. Impossible ici de ne pas songer au kidnappeur d’Entre le Ciel et l’Enfer, personnage vivant dans les bas-fonds et qui finira par susciter la pitié du spectateur. De même on songe  à l’homme d’affaires véreux de les Salauds dorment en paix, personnage qui se sera, lui, parfaitement adapté mais en bafouant toute règle d’honneur et de moralité. Dans Chien enragé, la belle Namiki, la maîtresse de Yasu, dénoncera la situation en évoquant « les gens mauvais [qui] ont tout » et qui sont les vrais gagnants de cette époque.

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Murakami et Namiki

Dans cette période trouble de la reconstruction, il faut donc rester zen le plus possible. Chose facile pour le commissaire Sato, père de famille debonnaire et flic efficace qui en a vues bien d’autres. La chose est moins évidente en revanche pour Murakami, ex-soldat démobilisé qui est rentré au pays en constatant que ces bien avaient entre-temps été volés. Il aurait pu mal tourner mais a finalement choisi la voix du bien en devenant policier et en exerçant son métier avec honnêteté. Mais de son propre aveu une voix plus tortueuse aurait pu être empruntée, voix qui l’aurait peut-être amenée à devenir comme Yusa, lui aussi ex-soldat démobilisé et ayant perdu ses biens.

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Dès lors partir à la recherche de Yusa revient un peu à retrouver son double et, comme dans toute histoire de double, il s’agit de le tuer pour être sûr de pouvoir exister normalement. D’un côté cela permettra de préserver cette société en train de se reconstruire, mais cela annihilera aussi toute nouvelle tentation vers une part d’ombre que Murakami aurait en lui. On songe ici à Marlow et Kurtz dans Au Cœur des Ténèbres de Conrad, personnages illustrant la dualité de l’homme et sa part animale tapie au fond de son inconscient. Mais on songe aussi à Un Coin plaisant d’Henry James, cette nouvelle fantastique dans laquelle un personnage rencontre un fantôme qui est la personne qu’il aurait dû être s’il n’avait pas fait un choix dans sa vie trente ans plus tôt. Evidemment, on sait bien que Yasu n’est pas un fantôme puisqu’on le voit courir dès la scène du vol du pistolet. Mais on a le temps d’oublier son visage et jusqu’à la fin du film on ne le reverra plus, lui conférant une aura mystérieuse qui nous fait nous demander si l’on ne va pas plutôt assister à la dérive psychologique de Murakami qu’à son règlement de compte avec son voleur. Celui-ci aura bien lieu lors d’une scène inoubliable, assurément du même niveau que celle de l’Ange ivre présentant le duel (puis la mort) de Matsunaga avec Sanada.

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Se poursuivant dans la campagne, crottés, enragés, Murakami et Yusa forment alors une seule créature et supprimer l’autre devient vitale pour Murakami. Evidemment d’un point de vue professionnel (homme à l’éthique très stricte, quasi féodale, il propose d’abord à son supérieur non pas de se faire seppuku mais de lui donner sa démission) mais surtout dans une perspective introspective. Symboliquement, Yusa ne mourra pas car Murakami ne saurait être exclusivement bon et sans doute a-t-il besoin d’une conscience des ténèbres pour se sentir complètement soi. Mais dans cette victoire contre à la fois l’autre et une part de lui-même, que d’amertume ! Dans ce plan stupéfiant où l’on voit au milieu de fleurs et en plongée les deux lutteurs exténués et désormais attachés par une paire de menottes, on songe à ce plan des Sept Samouraïs :

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Le jeune Katsushiro, tout à la volupté de son âge et de l’éveil de ses sens, de ses désirs. Dans les Sept Samouraïs, il y a une conception cyclique des choses (tout comme à la fin de Les Hommes qui marchèrent sur la queue du tigre), la nature peut-être le théâtre de terribles événements guerriers mais il y a en elle une ressource qui transforme de manière rassurante vie et mort. Dans Chien enragé, elle est plus cruelle : une tomate bien mûre est rageusement écrasée par un mari dont la femme a été tuée par Yusa car elle lui fait trop cruellement comprendre l’absence de l’être aimé. Et il n’en va pas autrement avec Yusa qui, constatant qu’il est environné de vie, se met à pleurer pitoyablement comme une bête blessée à mort qui comprend que le monde des vivants n’est désormais plus pour elle.

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Chien enragé est un film qui peut paraître long, moins prenant que la traque du criminel dans Entre le Ciel et l’Enfer. Mais il fallait cette longueur pour faire sentir le périple truffé d’embûches que subit Murakami dans sa quête de son colt perdu mais aussi dans sa quête d’apprentissage du monde. On retrouve ici le duo maître/élève que l’on avait déjà dans l’ange ivre à la différence qu’ici, même si Murakami et Sato ont des personnalités bien différentes, la collaboration débouche sur quelque chose de positif.

Surtout, la longueur du film est intéressante dans l’immersion qu’elle propose au spectateur, immersion qui doit beaucoup au grand Ishiro Honda, alors assistant Kurosawa et chargé de filmer toutes les scènes de rues. Le résultat est un Tokyo moite, poisseux, grouillant (excellente scène dans un stade de baseball) d’une humanité en laquelle il convient de croire (c’était le message du plan final de l’Ange ivre) mais qui présente parfois un envers pas toujours reluisant. Ainsi  la scène de l’hôtel dans laquelle Sato s’aperçoit que le patron drague une employée dans le dos de sa femme en train de s’occuper du bébé. Habituellement stoïque, Sato ne pourra s’empêcher d’arborer une grimace de dégoût devant leur manège, montrant que même chez cet homme blasé, rôdé aux turpitude de ses congénères, il y aura toujours de nouvelles petites tares à découvrir.

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8/10

Un mot sur la version bluray de l’édition Wildside. On connaissait la version Criterion, Wildside n’a pas fait de miracle en exhumant un négatif immaculé de derrière les fagots. Les Kurosawa de l’époque ont semble-t-il été assez rudement conservés et il faut dont se contenter d’une image présentant des défauts multiples comme un voile émaillant le film à différents endroits. Rien de bien méchant non plus, pas de quoi gâcher le visionnage mais pour s’en mettre définitivement plein les mirettes on attendra plutôt les œuvres à venir. Le gain reste cependant appréciable par rapport au DVD du coffret et si vous vous demandez s’il est préférable d’acquérir cette version ou celle de Criterion, ce petit comparatif (fait par les gars de DVDclassik) donne à mon sens l’avantage à la version Wildside, mieux balancée et disposant d’un grain plus fin.

Et maintenant place au…

GAME TIME !

coffret-chien-enragéEt oui ! C’est la passe de deux avec de nouveau un DVD à gagner ! Vous l’aurez deviné, il s’agit du DVD de Chien Enragé avec le film, toujours une présentation de Jean Douchet et un docu intitulé Akira Kurosawa écrit des romans.

Pour jouer, c’est tout simple. Cette fois-ci je vais poster ici une question à 19H pétantes ! Et le premier qui y répondra dans la partie commentaires de cet article remportera la timbale. Comme pour la dernière fois, la question sera pointue mais sans excès non plus.

EDIT :

Et voici la question :

C’est tout simple : le match de baseball au milieu du film met aux prises deux grandes équipes japonaises. Quelles sont-elles ?

L’Ange ivre (Akira Kurosawa – 1948)

L’info n’aura pas échappé à ceux qui suivent l’actualité du DVD : Wildside a décidé de sortir 17 films de Kurosawa appartenant à sa période Toho, sorties qui prendront la forme de jolis coffrets DVD/blu-ray accompagnés d’un livret explicatif de Charles Tesson et qui seront édités jusqu’à février 2017. Plusieurs titres sont déjà parus et c’est aujourd’hui que doivent sortir l’Ange ivre et Chien enragé.

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Plus classieux tu meurs.

En soi, c’est déjà une bonne nouvelle mais attention ! accrochez-vous à votre mawashi, ce n’est que le début puisque deux autres mirifiques nouvelles vont suivre. D’abord, vous l’avez compris, cela signifie qu’un nouvel article de Bulles de Japon vient de paraître pour évoquer le sujet. Or, vous admettrez que la sortie d’un nouvel article de BdJ est toujours une bonne nouvelle puisque c’est l’assurance de voir votre morne quotidien s’illuminer le temps de quelques minutes. Vous pouvez toujours nier, je sais que mes groupies sont enchantées :

groupies– J’y crois pas ! Olrik a encore fait une critique sur un vieux film de Kurosawa ! Trop fort !

– Grave ! Olrik, je t’aime, lance-moi ton slip !

Passons. Troisième bonne nouvelle, j’ai, juste à côté de moi sur un coin de mon burlingue, un exemplaire du DVD de l’Ange ivre que Wildside m’a chargé… de vous faire gagner ! Outre le film, l’exemplaire possède en supplément un docu de trente minutes intitulé Akira kurosawa contre Toshiro Mifune et une présentation du film par Jean Douchet. Après, si vous connaissez bien mon esprit pervers, vous vous doutez que mettre la main sur ce Graal va impliquer une multitude d’épreuves passablement gratinées à côté desquelles les sévices endurés par les personnages des films d’Hisayasu Sato feront figure de polissonneries de bonnes sœurs… nan ! en fait je déconne. Mais n’attendez pas non plus que cela soit simple, car comme dirait Clint :

clint– Un DVD de Kurosawa est une somme, Tuco, il va falloir le gagner.

– Comment ?

En répondant aux trois questions qui vous attendent à la fin de l’article. Elles sont à la fois pointues et accessibles. Elles ne demandent pas en tout cas d’aller pécho une information sur un obscur site japonais. Dès que vous pensez avoir les précieuses réponses, ne les postez pas dans les commentaires ! Cela pour éviter, pour le cas où vous auriez faux pour l’une d’entre elles, de servir les bonnes réponses sur un plateau à vos concurrents. Vous utiliserez plutôt le lien « contact » en haut du site pour me faire parvenir le résultat de votre science cinéphilique. Evidemment, en cas d’ex-aequo, celui qui aura balancé les réponses en premier aura gagné. Et évidemment aussi, je me doute que vous allez vous précipiter recta en bas de l’article pour zyeuter les questions, vous foutant éperdument de ma belle critique de l’Ange ivre. A cela je dis : attention chenapans ! grave erreur ! Ne sous-estimez pas mon article car une des questions y trouve sa réponse (ou du moins un indice) ! Cela pour tous ceux qui ont l’habitude de lire mes beaux textes en diagonale, là vous allez bien être obligés de le lire attentivement, salopards ! Bref, sur ces belles paroles, je commence :

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A la fin des années 50 à Tokyo, dans un quartier misérable meurtri par les ravages de la guerre, Matsunaga, un jeune yakuza blessé par balle, vient se faire soigner chez le docteur Sanada, un médecin un tantinet alcoolique. Celui-ci suspecte très vite chez le jeune homme un cas de tuberculose. Il le presse de se faire soigner mais Matsunaga refuse, craignant apparemment que cette faiblesse soit mal perçue par son entourage…

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醉いどれ天使 (Yoidore tenshi)

L’Ange ivre, premier chef d’œuvre de Kurosawa ? Toutes les conditions sont en tout cas réunies pour donner l’impression d’un vrai point de départ à une filmographie qui allait égrener les chefs d’œuvre pour la Toho jusqu’à Dodes’kaden. En tout cas, si voir un film de Kurosawa est toujours synonyme d’une émotion particulière en terme de plaisir esthétique (même pour ses tout premiers films, voir ici), celle-ci monte d’un cran avec l’Ange ivre. Il s’agit en réalité du 7ème film de Kurosawa, mais il fut considéré par le réalisateur lui-même comme son premier film personnel en ce sens qu’il était enfin débarrassé de la tutelle de la censure japonaise mais aussi parce qu’il put enfin réunir l’équipe de collaborateurs qu’il souhaitait : Takashi Matsuyama au décor, Fumio Hayasaka à la musique, Toshiro Mifune et Takashi Shimura aux rôles principaux.

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Mifune et Shimura

Comme pour symboliser cette osmose qui allait encore briller maintes fois dans la suite de la filmographie, la scène d’ouverture cristallise parfaitement tous ces ingrédients. Il s’agit d’une scène dans un quartier pauvre de Tokyo portant encore les stigmates de la guerre. Si le décor reste encore à découvrir en plein jour, on sent déjà que le film sera en rapport avec une certaine classe sociale, thème qui sera lui aussi récurrent dans d’autres de ses films.

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La mare putride au milieu du quartier (LE lieu symbolique du film), des prostituées partant pour leur travail, un guitariste solitaire. 

Pour la musique, il s’agit pour le moment des airs mélancoliques jouées par un guitariste mais le spectateur ne tardera pas à comprendre son importance, que ce soit à travers des airs fredonnés par le docteur, un numéro de music-hall qui signera la chute de Matsunaga ou encore un morceau déchirant d’Hayasaka qui accompagnera le climax du film.

Concernant, les rôles principaux, Kurosawa ne perd pas de temps, il les met tout de suite aux prises l’un de l’autre. Et le spectateur de comprendre quelle sera la nature de leur relation : elle sera rugueuse, très rugueuse tant les deux hommes disposent d’un fichu caractère. Matsunaga est un dandy arrogant qui laissera exploser sa colère dès que le docteur lui mettra le nez dans la réalité de sa maladie. Son évolution tout le long du film sera particulièrement spectaculaire.

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Matsunaga au début et à la fin de sa maladie.

Le docteur est quant à lui un docteur revêche, porté sur la bouteille (a priori c’est lui « l’ange ivre » du titre même si une autre interprétation est envisageable), et qui ne sait pas se prendre autrement qu’en rentrant dans le chou de ses patients pour qu’ils acceptent de se faire soigner. Les deux vont entretenir une relation âpre et virile (les coups et les objets balancés seront courants) que l’on peut mettre en parallèle avec nombre de films de Kurosawa, à commencer par le premier (dans la Légende du grand Judo rappelons le lien entre le maître sage et son fougueux disciple).

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Sanada et Miyo l’infirmière.

Avec Sanada, on distingue bien entendu un ingrédient que le familier de la filmo de Kurosawa connait bien, celui du thème de la maladie, thème que l’on retrouvera un an plus tard dans le Duel silencieux puis dans Vivre et Barberousse. On pourrait craindre une répétition dans le traitement de cette thématique mais il n’en sera rien, à chaque fois Kurosawa évoquera le sujet avec un complet renouvellement. Dans l’Ange ivre, Sanada est un peu une figure de saint tant l’homme est instinctivement porté à la protection des autres, comme lors de cette scène où il éloigne des enfants de la mare, craignant qu’ils attrapent le typhus :

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L’attention qu’il porte à Matsunaga a des causes multiples. Il est peut-être fasciné par l’allure de cet homme qu’il a peut-être été mais qu’il ne sera vraisemblablement plus jamais (il se qualifie de « vieux chien » à qui on ne peut plus faire changer ses vieilles manies). Sans doute aussi est-il sensible du fait que ce yakuza gonflé d’orgueil conserve en lui une part d’humanité. C’est son intuition et il en fait part à Miyo, son infirmière. Et en effet, un peu plus tard Matsunaga sera tout songeur face à la mare, tenant une petite fleur (voir screenshot plus haut). C’est l’instant où le spectateur sent que quelque chose est en train de vaciller en lui, qu’il faudrait très peu pour que le jeune homme abandonne sa vie de yakuza, se fasse soigner puis mène une vie plus tranquille (une servante de bar amoureuse lui a proposé de partir pour vivre avec elle à la campagne).

Sanada est aussi soucieux de soigner Matsunaga aussi bien sur le plan physique que sur le plan moral. Les temps ont changé, le Japon et ses valeurs guerrières a été vaincu, cette féodalité puante qu’incarnent les yakuzas n’a plus de raison d’exister. « Tes méthodes féodales sont dépassées », dira-t-il à Okada, le chef yakuza de Matsunaga. Sanada est l’incarnation du brave homme vivant dans l’instant présent et espérant un meilleur avenir. Il est en cela à rapprocher au joyeux porteur à la toute fin des Hommes qui marchèrent sur la queue du tigre. Matsunaga peut le qualifier d’ « ange sale », il n’en reste pas moins une figure héroïque en ce qu’il croit à des valeurs et ne les renierait pour rien au monde.

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Deux « tough guys ».

Enfin, il y a simplement le désir d’exercer coûte que coûte son métier, quel que soit le patient. Sanada n’a de cesse de le harceler pour qu’il suive un traitement et arrête notamment de brûler la chandelle par les deux bouts, notamment en mettant un terme à son alcoolisme, mal dont il est lui aussi atteint. L’évolution de Sanada sera une longue alternance de moments d’apitoiement envers Matsunaga puis de rebuffades voire de rejets. Mais quels que soient ces moments, il est toujours montré comme un homme exerçant son métier, chez lui, à l’extérieur, alternant petits coups dans son bistroquet préféré et visites chez des patients accompagné de son inséparable mallette de docteur.

De son côté, Matsunaga est rongé par un triple mal : la tuberculose et l’alcoolisme donc, maux qui entretiennent entre eux un cercle vicieux, mais aussi son attachement au code d’honneur des yakuzas. Pétri de fierté pour ce qu’il est physiquement (allure incroyable de Mifune dans certaines scènes) et « socialement » (tout le monde le craint, il peut voler une fleur à un étalage sans que le fleuriste le houspille), il refuse d’admettre qu’il puisse être atteint d’une maladie qu’il pensait sans doute réservée « aux autres », c’est-à-dire les plus jeunes, les plus vieux, les pauvres. Si Sanada sera tiraillé entre la compassion et la colère, Matsunaga le sera lui aussi entre la rage et le désir de se soigner puisque ce choix est reflété à travers deux mondes qu’il va devoir choisir. Soit rester dans le monde clinquant des plaisirs, des femmes et de la richesse :

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Magnifique séquence durant laquelle il sera du début à la fin rond comme une pelle. A noter le numéro de Shizuko Kasagi, alors chanteuse en vogue.

Soit retourner du côté des petites gens où il trouvera de l’aide auprès de ce médecin balzacien peu intéressé par les honneurs, tout à sa cause auprès des plus démunis. Mais là, ce n’est plus le strass et les paillettes qui l’attendent mais une chaleur étouffante et un quartier pauvre où trône une mare remplie de miasmes :

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Dédoublement de Matsunaga avec cette petite poupée dans la mare. Il s’agit de cette part de bien qu’il a su garder en lui et que Sanada a su détecter. Quant à la mare, elle est aussi bien le symbole de ses poumons en mauvais état (comparaison faite par Sanada) que cette situation chaotique d’après-guerre qui a vu des yakuzas prendre le contrôle du marché se trouvant juste à côté de la mare.

Dès lors que faire ? Brûler de ses derniers feux en suivant son chef ou refuser son statut de chevalier yakuza pour aller se faire soigner dans un trou à rat et perdre ainsi de sa superbe ? Si la décision semble difficile à prendre, la conscience d’une mort prochaine s’il ne fait rien est en revanche certaine. Lors d’une courte séquence onirique, Kurosawa nous montre un Matsunaga errant sur une plage et tombant sur un cercueil où il trouve son double décharné par la maladie. Il prendra aussitôt les jambes à son cou, poursuivi par son double fantômatique. Ce tiraillement jouera en la défaveur de Matsunaga qui dépérira peu à peu et donnera l’occasion à Mifune de jouer un de ces rôles fiévreux lui permettant de montrer, dès son 3ème rôle à l’écran, de quelle étoffe il était fait.

Mais la richesse du film ne s’arrête pas à la confrontation des deux hommes et à leur dilemmes personnels. L’histoire inclut un autre fil narratif en la personne de l’horrible Okada, le chef de Matsunaga qui vient de sortir de prison.

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Excellent Reisaburo Yamamoto

Tout à son allégeance envers le monde des yakuzas et son supposé code d’honneur, Matsunaga bafouera les promesses faites à Sanada de bien se soigner pour continuer à évoluer dans le giron d’Okada, et donc continuer à dépérir. L’honneur des yakuzas, Kurosawa a son idée là-dessus, cela donnera lieu à une scène d’une grande cruauté durant laquelle Matsunaga comprendra l’estime qu’Okada a pour lui. Ce sera le point de départ du climax du film : le combat entre Matsunaga et Okada. Histoire de ne pas éventer la surprise de cette scène très forte, disons juste qu’elle est le parfait exemple de la conjonction miraculeuse du travail de Kurosawa, des décors de Matsuyama et de la musique de Hayasaka. Ajoutons aussi qu’avec la lumineuse trouvaille du pot de peinture (sic), Kurosawa sublime la scène en créant une ambiguïté concernant le titre.

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Enduit de cette peinture blanche, il titube d’abord pesamment vers l’extérieur comme pour essayer de prendre son envol. Il finit par s’écrouler, sur le dos et les bras en croix, montrant cette peinture blanche qui l’a maculé dans la scène précédente. L’ange ivre et dérisoire est mort, mais à cet instant la rédemption est accomplie, il en a bel et bien fini avec son passé de yakuza mais aussi, hélas pour lui, avec la vie.

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Dans le processus d’auto-destruction qui le ronge, il y a évidemment du héros dostoievskien en lui (encore une raison pour dire que l’Ange ivre est le premier vrai film de Kurosawa), personnage tout à la fois pur et souillé.

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Difficile de ne pas avoir la gorge nouée devant le dénouement de cette scène splendide. Mais chez Kurosawa le désespoir peut être dépassé par la noblesse et la croyance en l’homme. Pas toujours, certains de ses films se termineront par un tragique sentiment d’incommunicabilité, de rupture notamment entre différentes couches sociales (la fin glaçante d’Entre le Ciel et l’Enfer).  Dans l’Ange ivre, l’apaisement final viendra des femmes. Quelques jours après la disparition de Matsunaga, Sanada se retrouve une nouvelle fois devant la mare, décidément le lieu de rendez-vous symbolique du film. On l’a dit, il est la représentation du poumon de Matsunaga mais, une fois ce dernier parti, il continue d’être présent car il continue de représenter, aussi, ce mal social d’après-guerre.

La scène pourrait être pessimiste donc si deux femmes n’accompagnaient pas le bon docteur. La première est Gin, la serveuse du bar amoureuse de Matsunaga qui lui avait proposé de tout abandonner pour aller vivre avec elle ailleurs. Après s’être occupée de son incinération, elle sera d’ailleurs la seule à décider de s’extraire de ce quarter misérable, décision qui achèverait de conclure le film de manière pessimiste s’il n’y avait aussi en elle une perception juste de l’âme de Matsunaga/Raskolnikov. Elle est un peu la Sonia de Crime et Châtiment à la différence que les retrouvailles avec l’homme qu’elle aime se feront dans l’au-delà. Quoi qu’il en soi, ce qu’elle explique à Sanada, encore tout à sa rancœur de voir que son patient ne l’a pas écouté, sonne comme une leçon. Le docteur n’a pas à être aigri, la part de bien qu’il avait perçue dans son protégé n’a pas été éradiquée, au contraire. Si Sanada pense qu’un homme ne peut changer une nature bestiale, elle lui explique que le jeune yakuza lui avait montré sa vraie nature, une nature sensible aux antipodes du gangster irrécupérable que le docteur imagine. Reste que, comme lui rétorque ce dernier, à la fin le yakuza prend toujours la mauvaise décision. Et la scène, après une lueur d’espoir, se termine finalement dans l’accablement le plus complet :

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Courbés, pleurant, tous deux sombrement vêtus et toujours face à cette maudite mare.

C’est alors qu’apparaît l’autre personnage féminin, personnage qui était apparu au début du film et que le spectateur avait eu le temps d’oublier. Il s’agit de la lycéenne (jouée par la délicieuse Yoshiko Kuga que l’on retrouvera plus tard dans Ohayo, d’Ozu), elle aussi atteinte de tuberculose mais qui, au contraire de Matsunaga, a tout fait pour s’en sortir et est même finalement parvenu à guérir.

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Tout à coup la vie semble reprendre son cours normal pour les trois personnages réunis et, pour récompenser la jeune fille qui lui arbore fièrement des radios de ses poumons indiquant sans doute qu’elle est guérie, Sanada décide d’aller honorer son pari (ils avaient parié une confiserie). Les deux se rendent bras dessus bras dessous dans le petit quartier commerçant à côté et la mare ouvrant le film cède la place pour l’ultime plan à une marée cette fois-ci humaine :

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Sans doute est-elle imparfaite, et sans doute les yakuzas continueront encore longtemps de la souiller. Mais pour le docteur, elle reste le but principal de son combat. A l’instar des paysans à la fin des Sept Samouraïs, le peuple reste le seul vecteur d’espoir.

8/10

Et maintenant c’est…

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GAME TIME !

Affublé de mon kimono et accompagné de ces deux pulpeuses bunny girls, je puis enfin vous donner ce que vous attendez tous : les trois questions qui vont permettre à l’un(e) d’entre vous le DVD du coffret de l’Ange ivre. Z’êtes prêts ? Les voici:

1) Combien de films Kurosawa et Mifune ont-ils tourné ensemble ?

2) Quel est le titre de la chanson qu’interprète la chanteuse du club où Matsunaga a l’habitude d’aller?

3) Le décor du marché populaire est à l’origine du projet de l’Ange ivre. Il s’agissait de réutiliser cet excellent décor à l’origine construit pour un autre film. De quel film s’agit-il ?

 

Voilà, c’est parti, j’attends les réponses. Pour les lectrices désireuses de participer, j’accepte les chocolats et les messages parfumés. Bon courage à tous !

Edit à 19H15 !

C’est fini, vous pouvez ranger les encyclopédies, Anthony vient de trouver. On l’applaudit bien fort pendant qu’il salue la foule :

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Yatta ! J’ai gagné !

N’oublie pas de m’envoyer un nouveau message avec tes coordonnées pour recevoir la précieuse galette.

Pour les réponses, il fallait trouver :

1) Effectivement rien moins que 16 films de Mifune tournés sous la direction de Kurosawa. Le dernier étant Barberousse qui a quelque peu crispé leurs relations.

2) « Jungle Boogie » est le titre de la chanson interprétée par Shizuko Kasagi :

3) Enfin le décor venait du film de Kajiro Yamamoto, le Nouvel âge des fous (1947).

Encore bravo à Anthony et stay tuned pour un nouveau jeu-concours… si vous êtes sages.