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Shameless : abnormal and abusive love (Teruo Ishii – 1969)

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Voir un film de Teruo Ishii c’est l’assurance d’assister  à un spectacle un minimum barré et original. Ce Shameless : abnormal and abusive love (Ijô seiai kiroku : harenchi) n’échappe pas à la règle avec une histoire simplissime mais traitée d’une manière pop-psychédélique bien de son époque mais aussi à la thématique bien dans la lignée des films d’Ishii de l’époque, avec des titres tels que Orgies sadiques de l’ère Edo ou l’Enfer des Tortures. Après n’exagérons pas non plus : le lien avec ces films est avant tout lié au fait que le dénominateur commun renvoie à un personnage particulier, celui de la femme tourmentée, ici par un supérieur hiérarchique complètement cinglé qui débarque chez elle à toute heure pour une partie de jambes en l’air. La torture est donc limitée à des viols et pas à l’image des raffinements violents et sadiques des films cités.

Film qui fait le grand écart donc, entre une histoire relativement sombre d’une femme qui n’arrive pas à se libérer d’un persécuteur et une ambiance fin sixties très colorée dans laquelle se vautre un personnage masculin hallucinant de bassesse et de crétinerie (Fukahata). Il en résulte un film qui du début à la fin est tour à tour drôle et grinçant, romantique (Noriko essaye de construire une liaison avec un autre homme archétype de l’homme beau et sérieux, apte à fonder un foyer) et glauque, sexy (Yukie Kagawa) et parfois d’un lubrique de mauvais goût. Sans être un chef d’œuvre, Shameless est donc une petite perle atypique qui est bien plus recommandable que nombre de productions de la Nikkatsu qui vont voir le jour dans les années qui vont suivre. Quelques screens pour vous en convaincre…

L’homme de mes cauchemars

On apprécie d’abord les plans issus des images mentales de Noriko lorsqu’elle pense à Fukahata. Dès le générique on comprend que Fukahata lui apparaît comme un être visqueux qui la dégoûte passablement. Ses yeux d’abord, yeux qui semblent l’observer, la guetter sans cesse et être toujours chargés à son égard d’une lubricité sans limites :

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Puis il y a cette bouche, une bouche aussi peu appétissante que Jackie sardou habillée en bunny girl, bouche qui depuis trop longtemps l’embrasse et la lèche partout sans sa permission :

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Et même le nez n’y échappe pas, nez dont on voit les poils et même parfois une petite crotte attachée à l’un d’eux :

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Bref les habitués d’Ishii auront compris qu’ils se trouvent en terrain connu, celui des audaces visuelles qui vont créer l’illusion d’un voyage psychologique et malsain au centre de la psyché du personnage principal. On comprend d’emblée que l’héroïne est dans une mauvaise passe, d’autant qu’à ces moments peu ragoutants répondent ceux plus doucereux, plus clichés, passés en la compagnie de l’homme avec qui elle aimerait faire sa vie :

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Fukahata, l’homme-merde

Il faut ici saluer la performance de Shinrichiro Hayashi dans le rôle de Fukahata.

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C’est moi !

Dans l’ensemble, le film est un peu répétitif dans sa structure. On assiste aux tentatives de l’héroïne pour essayer de couper les liens avec son persécuteur, tentatives voués à l’échec tant ce dernier revient à la charge inlassablement. En gros c’est moment de répit, moment d’espérance, viol, moment de répit, moment d’espérance, viol, etc.  Evidemment, comme on est dans un pinku, on attend aussi les moments dénudés où l’on pourra apprécier la plastique de Yukie Kagawa, actrice du reste déjà vue dans plusieurs films d’Ishii.

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Avec notamment deux scènes de douche ce qui est un ratio fort honorable pour un film de 90 minutes.

Mais plus que ces scènes, c’est bien celles où Fukahata apparaît qui font proprement halluciner le spectateur. « Abnormal love » indique la traduction du titre original. Et effectivement, il y a de l’anormalité dans ce personnage et la relation qu’il entretient avec la douce Noriko. A la base d’un physique pas vraiment avenant, on ne comprend pas pourquoi la jeune femme a en un premier temps jeté son dévolu sur lui pour accomplir sa première relation avec un homme. Laid, replet, grimaçant, transpirant, poussant des couinements hystériques en guise de rire, il a tout de l’homme-porc. Cochon à l’intérieur et à l’extérieur, il porte ses mains poisseuses et sa bouche goulue sur la moindre parcelle de peau de Noriko et, sans aller jusqu’à dire que le spectateur est au supplice de voir une telle disharmonie dans le couple, il ronge au moins son frein, se demandant quand Noriko va enfin se décider à lui en mettre une bonne et à le virer de son appartement à coups de pompe dans le train.

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Même couler un bronze tranquille lui est chose impossible.

A ce physique repoussant s’ajoute par ailleurs un caractère qui n’a pas son pareil dans harenchi posterl’abjection. Veule, lâche, violent et menteur, Fukahata tient véritablement du prodige dans l’abjection. Non content d’avoir une liaison avec une employée alors qu’il est marié, il ne semble pas être dérangé (cela l’arrange bien en fait) par les rumeurs faisant de Noriko une croqueuse d’hommes, une ambitieuse qui cherche à monter dans la société grâce à cette liaison.

Les petits mots d’amour qu’il lui lance sont évidemment des merveilles d’insincérité. « Noriko je t’aime ! », « marions-nous ! », sont ses deux refrains qu’il expédie comme des litanies juste avant de déshabiller de force sa victime.

Pire (si cela était possible), l’homme est habitué à un club gay dans lequel il aime à fouetter/être fouetté et à admirer les partouzes de lesiennes occidentales à gros seins. C’est LA séquence psychédélique du film avec notamment une minute stroboscopique à la Gaspar Noé.

 

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On pourrait croire que laisser la petite Noriko vivre sa vie ne lui coûterait rien puisqu’il peut satisfaire tous ses petits vices mais non, malgré cela il revient encore et encore pleurnicher dans son appartement, jouant le petit garçon éploré avant de faire l’homme-merde aux mains poisseuses et baladeuses. Cerise sur le gâteau, pendant que Noriko se rend à une clinique avec sa mère pour se faire avorter (évidemment le cadet des soucis de Fukahata), son tourmenteur se trouve dans un salon de massage pour s’amuser à faire tourner le téton d’une prostituée :

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Sa fin sera à la hauteur de son attitude : grotesque.

 Bref, Shameless est un pinku made in Toei qui nous sert à pleines louches un surprenant mélange des genres. A la fois sexy et dégoûtant, drôle et dramatique, classique et psychédélique, c’est une petite perle de mauvais goût comme savait en balancer le père Ishii. Un bon pendant à Diary of a old man de Keigo Kimura (et à son remake, plus connu, Chijin no ai de Yasuzo Masamura), autre film où il est question d’une liaison « anormale » et dans laquelle un des protagonistes à toutes les peines du monde à s’en dépêtrer.

7/10

The Executioner (Teruo Ishii – 1974)

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Dans mon esprit, Teruo Ishii est un peu un frère de Norifumi Suzuki : un faiseur de divertissements qui à peu près à la même époque a arrosé le cinéma japonais d’une pléthore de films de série B. Pas toujours avouables, parfois frôlant le nanar mais la plupart du temps efficaces et largement au-dessus de ce qui pouvait se faire du côté de Hong Kong.

Ainsi le film d’arts martiaux. Bon, je sens que les amateurs de pelloches hongkongaises ont ici les poils qui se hérissent et s’apprêtent à scruter les lignes qui vont suivre. Pas de panique les gars. Il ne s’agit pas ici de dire que Bruce Lee, c’est de la merde, mais de reconnaître qu’en matière de réalisation, de photographie et de bande son, les réal’ japonais faisaient en comparaison office de demi-dieux du septième art. Après, pour les chorégraphies et les arts martiaux proprement dit, la vitalité, le dynamisme, le pouvoir fascinateur qui s’en dégage, c’est autre chose. Mais ça ne fait pas tout, comme en témoigne ce The Executioner pondu en 1974. J’aime bien Chiba et il ne me viendrait pas à l’esprit de dire qu’il y connaît que dalle en arts martiaux, mais on ne peut pas dire qu’il s’en dégage la même force, la même puissance animale qu’un Bruce Lee (et ce malgré les innombrables feulements que le père Sonny hurle à tout bout de champ, frôlant parfois l’hystérie). Après, je préfère infiniment son style à celui des Bruce Lee like qui inondèrent le marché durant les 70’s (bon, je mets de côté le cas Bronson Lee). C’est massif, un brin lourdaud, dégingandé, mais ça claque méchamment la gueule des méchants pour le plus grand bonheur du spectateur, et c’est bien là le principal.

Tout cela pour dire que ce film d’Ishii fait partie de ses réussites. Parfaitement calibré, ses ingrédients en font un petit film varié dans ses situations et qui tient parfaitement le choc des 90 minutes (ce qui n’est, pour ma part, pas toujours gagné pour ce type de film). Avec en prime des clins d’œil plus ou moins avoués à Sergio Leone. Rapidos voilà le topo : trois bastonneurs sont engagés par un ex-commissaire pour faire la nique à un trafiquant de drogue. Je vous avais dit que ce serait rapide hein ? Eh bien le film commence, tout comme le Bon, la Brute et le Truand, par présenter par chacun des personnages, personnages dont les personnalités font évidemment penser à ceux du film de Leone. Le bon, c’est-à-dire le héros, est celui de Sonny Chiba, unique héritier d’un clan de ninjas. Le deuxième est plus une petite frappe, un truand marrant un brin obsédé qui se trouve pour le moment en taule pour son exécution en attendant que « le bon » ne l’en sorte (comme Clint avec Eli Wallach) :

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Enfin, la brute, jouée par Makoto Sato (le même qui jouait Dragon dans le premier opus des Camionneurs Salopards), est présentée dans une scène qui est la copie conforme de celle de Sentenza dans le film de Leone : il va voir un chef yakuza pour lui dire que, pas de bol, on lui a donné de l’argent pour le buter. Réaction dudit chef : « attends, on oublie tout, je double la mise et tu butes celui qui t’as demandé de me tuer ». Le mec accepte mais lui dit : « O.K., je prends la thune mais le problème, c’est que j’accomplis toujours le contrat que j’ai accepté ». Et sur ces belles paroles, il lui fait sa fête :

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Et méchamment.

Puis il va voir l’autre chef pour lui dire qu’il a rempli son contrat mais que, là aussi pas de bol, il va devoir le buter puisque là aussi, il respecte ses contrat et tout le toutim.

Et la filiation leonienne ne s’arrête pas là puisque lors ce personnage (au fait un mec plutôt cool : un ancien de la PJ japonaise devenu assassin, mais uniquement pour tuer les bad guys) reçoit un parpaing balancé par Chiba. Sur le coup, Sonny se fait mal. Pourquoi d’après vous ? Gagné ! parce que le mec avait planqué contre son poitrail ceci :

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Tout comme Clint dans Et pour quelques dollars de plus.

Bref, tout cela pour dire que l’on part sur des bases scènes. Pour le reste, on a un peu l’impression d’assister à un manga en live. Et qu’importe le scénario, pourvu qu’on ait l’ivresse. L’ivresse des bijins notamment. Vous avez sûrement remarqué la belle plante à côté de notre assassin et vous vous dites peut-être que vous l’avez déjà aperçue quelque part. Non ? Vous ne voyez pas ? Attendez, avec un autre screen peut-être :

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Ça y est ? Vous la remettez ? Non ? Mais si, c’est bien elle, la longiline Yutaka Nakajima que l’on rencontre elle aussi dans le premier volet des Torakku Yarô. Et inutile de dire que vous l’aviez sur le bout de la langue, dégueulasses, puisque même les personnages du film ne sont pas parvenus à lui refiler un french kiss de derrière les fagots. En revanche, on sent le père Ishii tout excité à l’idée de faire rentrer sa culotte dans le cadre :

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Encore un effort Teruo, t’y es presque !

Mais il faudra attendre la deuxième moitié du film pour que notre truand, grâce à une fine astuce, filoute sous une table basse, et là…

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Pour voir ce que notre ami est en train de contempler, clique sur l’image !

Bref, the Executioner ne présente pas que des mastars musculeux, il est aussi gentiment sexy. Une scène amusante nous présente Chiba pénétrant dans l’appartement d’un mafieux (avant de pénétrer autre chose) pour le buter. Mais voilà, après l’avoir un peu sonné (c’est le gif anuimé en début d’article), il en profite rapidos…

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pour rejoindre bobonne !

A noter que si la culotte et la classe de Yutaka Nakajima restent immaculés, il n’en va pas de même des personnages d’étrangères, toutes vouées à être montrées seins nus à un moment du film. C’est le cas notamment de la petite ami du trafiquant de drogue (un dandy violent à binocles) qui se voit transformée en deux temps trois mouvement en un magnifique…

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porte-canne !

Que voulez-vous, on n’a pas réalisé les huit films de la série des « Joie de la torture » pour rien, il en reste toujours quelque chose, notamment une capacité à tomber dans le mauvais goût. C’est d’ailleurs ce que l’on observe lors de certains combats. Vous avez vu plus haut le mec avec ses yeux qui sortent des orbites. Mais il y a plus fort. A un moment du film Chiba balance un méchant coup de poing dans le bide d’un méchant. Le coup poing dure, il semble chercher quelque chose, puis Chiba le retire et là on aperçoit…

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oui, une côté arrachée !

Rien de choquant non plus hein ! Ceux qui ont vu la série des Street Fighter se rappellent sans doute de cette propension d’Ishii à un grand guignol assez réjouissant.

Cul, mauvais goût, violence baroque, il faudrait ajouter comme autres ingrédients les combats eux-mêmes, pas originaux mais efficaces. Le héros est évidemment seul contre une dizaine, enchaîne dans tous les sens les highs kicks avec ces bons gros bruitages d’impacts qui font toujours plaisir à entendre, le tout accompagné par l’excellente musique groovy d’Hajime Kaburagi. Et quand y’en a plus, reste les boss de fin de niveau, comme cet imposant gaijin surnommé « le sauvage » :

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On se demande bien pourquoi d’ailleurs. Les gens sont méchants.

Ici, notre ami Chiba devra un peu plus s’employer en faisant péter le Pegasus Ryuseiken, mais surtout les nunchaks, autre ingrédient indispensable (d’ailleurs, petit point commun ici avec Bronson Lee : les deux avec cet engin en main donnent l’impression d’être possédé moins par le diable que par une furieuse crise d’épilepsie). Le Sauvage massacré, il restera un autre boss à tuer avant de régler définitivement son compte au mafieux à lunettes et à son porte-canne. Je ne vous dit pas comme cela va se passer, attendez-vous juste à un trucage que Benny Hill n’aurait pas renié.

Bref, si vous n’avez jamais vu Chiba en dehors de Kill Bill, c’est peut-être le moment de franchir le pas avec the Executionner, une belle pizza filmique confectionnée par Teruo Ishii. Certaines épices vous laisseront peut-être de marbre mais croyez-moi, vous ne pourrez pas nier à l’ensemble une saveur 70’s avec un goût de reviens-y. Ça tombe bien, quelques mois plus tard sortit The Executioner 2 avec encore plus d’humour débile dedans ! On en reparle dans les semaines à venir, promis.

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(Poster) Ankokugai no kaoyaku – juichinin no gyangu (1963)

Réalisé par Teruo Ishii, ce Boss of the Underworld : eleven gangsters appartient au cycle des gyangu, une série de 11 films réalisés dans les 60’s. Ceux-ci prennent place à l’ère Showa pour servir aux spectateurs un programme simple mais efficace : yakuza chevaleresques, petites pépés et combats au flingue.

Teruo Ishii et Kenji Fukasaki se firent les dents avec ce cycle en réalisant 8 des films (surtout Ishii en fait puisqu’il en réalisa à lui seul 8 !).

En plus d’être marqués par la patte de ces maîtres du cinéma de genre, ces films eurent pour particularité le gratin en matière d’acteurs spécialisés dans le yakuza eiga. Ainsi, pour ce film, ce n’est rien moins que Koji Tsuruta, Tetsuro Tamba et Ken Takakura qui offrent aux spectateurs ravis leurs gueules viriles prêtes à en découdre.

Bakuhatsu! Boso yugi (Teruo Ishii – 1976)

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Bakuhatsu! Boso yugi de Teruo Ishii vient d’inaugurer ma découverte d’un  genre particulier : le bosozuku eiga, le film de motard (précisons : le motard violent). Si j’ai commencé le visionnage sans grande conviction, j’ai assez vite compris que ce film allait être assez jubilatoire. Car dès le premier quart d’heure, un glorieux modèle vient immédiatement à l’esprit : West Side Story, de Robert Wise. Ici aussi, nous avons affaire à une histoire de rivalité entre deux bandes et ici aussi, une histoire d’amour entre deux personnages va accélérer l’escalade de la violence. Mais le rapprochement ne s’arrête pas là. Lire la suite Bakuhatsu! Boso yugi (Teruo Ishii – 1976)