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Petits fours, lettres mystérieuses et arsenic

The Three undelivered Letters
(Haitatsu sarenai santsu no tegami – 配達されない三通の手紙)
Yoshitarô Nomura – 1979

Noriko, la fille d’un banquier, a autrefois connu un grand malheur personnel. Alors qu’elle devait se marier avec Fujimura, un employé de la banque de son père, le jeune homme est parti la veille du mariage sans donner d’informations. Dévastée, Noriko est restée cloîtrée dans sa chambre durant trois ans. Mais tout change maintenant avec un appel contrit de Fujimura désirant tenter de bon l’aventure du mariage. Contre l’avis de son père, Noriko accepte la proposition et le couple semble filer le premier amour durant les premières semaines. Mais un jour, Keiko, sa sœur cadette et Bob, un lointain parent japano-américain venu au pays pour parfaire ses études, découvrent par hasard trois étranges lettres. Dans la première, datée du 11 août, l’auteur indique que sa femme est subitement tombée malade. Dans la deuxième, datée du 20 août, il écrit que sa femme est dans un état critique. La dernière, datée du 15 septembre, annonce sa mort. Problème : tout annonce que la femme en question est Noriko et que ces lettres ont été écrites par anticipation. Dès lors Ai et Bob vont surveiller la santé de Noriko ainsi que les agissements de son mari…

Petit à petit, on découvre un peu plus de la vaste filmographie de Nomura. Avec quasiment à chaque fois une constante, la recherche d’un lourd passé familial qui sera découvert à la toute fin du film. Si vous avez aimé L’Incident ou Le Château de sable, il n’y a aucune raison pour que vous boudiez votre plaisir même si The Three undelivered Letters n’atteint pas les hauteurs du Château de sable (et encore moins celles de l’Eté du démon -auquel il succède dans la filmographie de Nomura- en terme de valse des émotions). Adapté de Calamity Town d’Ellery Queen, il n’en reste pas moins intéressant à suivre à partir de la découverte des lettres.

Bonheur retrouvé de Noriko et Fujimura

L’enquête est menée exclusivement par le duo Keiko/Bob, jeunes gens qui alternent l’entretien du corps (pas ce que vous croyez, il y a juste pas mal de scènes où on les voit faire un footing ensemble) et celui de l’esprit (ça cogite sévère pour trouver la clé de l’énigme). Bob, qui a un regard étranger et plus neutre, photographe à ses heures perdues, est celui qui semble disposer du plus d’atouts pour accéder à la vérité. Keiko est quant à elle utile de par sa parfaite connaissance des diverses personnalités de sa famille. Dans leurs conversations, ils mettent à plat devant le spectateur tous les ressorts du problème qui tend d’ailleurs à devenir un peu plus compliqué avec l’arrivée de la sœur de Fujimura :

Le physique est avenant, la personnalité l’est moins. Sans-façon et assez peu sympathique, Tomoko semble entretenir une relation trouble avec son frère. Alors que ce dernier passe devant la salle de bain dans laquelle elle prend sa douche, la direction du regard de Fujimura paraît pour le moins surprenante pour un frangin…

(mais permet cependant au spectateur d’apprécier l’anatomie de Keiko Matsuzaka)

Quelle est leur relation ? Sont-ils vraiment frère et sœur ? Sont-ils complices ? Ou y en a-t-il seulement un des deux intéressé par la mort de Noriko, l’autre étant là pour l’empêcher dans son forfait ? Telles sont les questions qui occupent l’esprit du spectateur et celui de Bob/Keiko. Et la réponse urge car Noriko ne tarde pas à faire un premier malaise à cause d’une dose d’arsenic versé dans son verre…

Autant dire que le whodunit  a un aspect Cluedo. Ici ce n’est pas le fameux « qui a tué le colonel Moutarde dans le salon avec le chandelier ? » mais « qui verse à petites doses de l’arsenic de Noriko ? ». Le spectateur se prend gentiment au jeu, un peu comme il le ferait à la lecture d’un Agatha Christie, et j’avoue que je n’avais pas pressenti la résolution de l’énigme. Et comme le film est servi par un casting appréciable, avec Shin Saburi en « Otosama » sévère et magnanime, acceptant de redonner sa chance à Fujiwara, Komaki Kurihara en épousé humiliée mais toujours très amoureuse, et Keiko Matsuzaka en soeur dévergondée et malpolie, autant dire que les deux heures dix passent sans trop de problème, permettant de conclure une solide décennie pour Nomura.

7,5/10

 

Suspicion (Yoshitaro Nomura – 1982)

Sur le quai d’un petit port de la préfecture de Toyama, une voiture roule à tombeau ouvert et finit sa course dans l’eau. A son bord, deux passagers : l’homme d’affaires Fukutaro Shirakawa et sa seconde épouse, Kumako. Elle seule parvient à s’extraire du véhicule et à être secourue. Le chagrin d’avoir perdu son mari sera de courte durée puisque son assurance vie s’élève à 300 millions de yens. Mais très vite la presse émet sans retenue quelques soupçons. Est-il bien certain, comme elle le prétend, que c’était son mari au volant du véhicule ? Et n’est-elle pas le prototype de la femme parvenue et malhonnête, potentiellement prête à tout ?

疑惑 (Giwaku)

Un film de Nomura scénarisé par Seichô Matsumoto, ça ne se refuse pas, d’autant que Suspicion a été largement récompensé, notamment grâce à une Kaori Momoi excellente dans le rôle de cette épouse à la fois attirante et antipathique. Tour à tour nonchalante, insolente et agressive, il faut la voir en pleine salle de procès se prendre le chou avec un ancien amant qui vient témoigner, voire carrément avec sa propre avocate ! Le personnage n’attire pas franchement la sympathie mais le spectateur est un peu dans la même position que son avocate (elle aussi magnifiquement interprétée par Shima Iwashita) il doit composer avec en surmontant sa défiance. Après tout on insiste tellement sur la présomption de culpabilité orchestrée par la presse, que l’on se doute que la raison de l’accident est à chercher ailleurs que dans un homicide pour toucher une assurance vie.

C’est l’originalité mais aussi, peut-être, la limite du film. Encore une fois Kaori Momoi crève l’écran et c’est non sans plaisir que l’on suit les mésaventures judiciaires de cette belle garce. Mais d’un autre côté, difficile aussi de se passionner pour un procès dont on sait que l’issue verra certainement une déclaration de non culpabilité. Matsumoto distille des fausses pistes et un de ces flashbacks sur le passé de l’héroïne, flashbacks qui sont un peu la marque de fabrique de Nomura, mais on a vu tellement mieux dans son œuvre (notamment Jiken, qui n’était pourtant pas son meilleur), qu’il est difficile de ne pas se départir d’une impression de procès ronronnant. Et puis, il y a aussi le problème de l’empathie. On n’en a pas tellement pour Kumako, mais le problème est que l’on en a encore moins pour son mari défunt (assez bête pour se marier avec une hôtesse de bar manipulatrice) ou les différents membres de sa famille (dont certains semblent plus gémir à propos de l’assurance vie qui va se faire la malle sur le compte en banque de son épouse que pour la perte d’un des leurs). Du coup, fatalement, on suit tout cela avec un certain détachement.

Après, pour le lecteur qui serait hésitant à se mater Suspicion, il faut ajouter que les dix dernières minutes sont susceptibles d’apporter une récompense à sa patience. Sans spoiler, disons que le film s’achève sur une ultime et intéressante opposition entre les deux femmes du film ainsi que sur une touche de cynisme peu avenante et assez rare (et qui ferait presque douter de la non culpabilité de l’héroïne) dans la filmo de Nomura (après, je n’ai pas vu non plus ses 80 films). Si vous avez aimé les différents films chroniqués sur ce site, il y a peu de raisons pour que le visionnage de Suspicion soit une grande déception.

7/10

Call from Darkness (Yoshitaro Nomura – 1981)

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Keiko Inagawa (Asami Kobayashi) est inquiète : les trois frères de son fiancé, Tatsuo, ont disparu de la circulation à chaque fois à un mois d’intervalle. Voyant que son fiancé est persuadé que son tour va arriver, elle décide d’aller voir un neurologiste afin de savoir s’il n’y aurait pas derrière cette curieuse affaire un cas de tare psychiatrique héréditaire. Intéressé pas le cas, le professeur Aizawa décide de s’occuper du fragile Tatsuo…

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真夜中の招待状 (Mayonaka no shôtaijô aka Call from Darkness aka Midnight invitation)

Beaucoup de films de Nomura restent à découvrir et c’est à chaque fois avec un plaisir certain que je découvre une de ses pépites, en particulier celles recouvrant les années 70 et 80. Avec cette histoire, on se retrouve en terrain connu avec une structure narrative qu’affectionne Nomura : des crimes (ou des événements) mystérieux donnés dès le début du film puis une intrigue qui va être une longue quête de la vérité. On retrouvera le même tripatouillage du film (notamment le procédé de la solarisation) que dans la Voiture de l’ombre pour renvoyer le spectateur à un moment onirique ou un moment passé qui recèlent la clé du mystère, ainsi que le thème favori de Nomura : la famille (n’en disons pas plus).

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Du coup, autant dire que si le spectateur est un habitué de Nomura et a aimé la Voiture de l’ombre, Kichiku, le Vase de sable, la Langue tordue ou l’Incident, il y a peu de chance pour qu’il soit déçu par ce Call from darkness. On commence cependant lentement, les trois premiers quarts d’heure ne sont pas particulièrement palpitants. Et puis, à l’image de cette scène dans laquelle Aizawa explique à Keiko et Tatsuo le procédé de la suggestion par image subliminale, on s’aperçoit que l’on est envoûté par la curieuse atmosphère du film, surtout lorsqu’un étrange vieillard apparaît dans un coin d’une photo :

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Avec cette créature, le film évoque alors certaines œuvres d’Edogawa Ranpo (on songe au Démon de l’île solitaire) et conjugué aux discours psychanalytiques, aux séquences de rêves, ce lien n’est pas sans inquiéter le spectateur sur la nature de la vérité qu’il va trouver. Pas non plus aussi angoissant et violent qu’un Sister de de Palma, mais suffisamment fort pour paraître original au sein de la filmographie de Nomura et en comparaison d’autres grandes œuvres dans lesquelles crime et psychanalyse se mêlent (on songe à la Clinique du docteur Edwards d’Hitchcock).

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Comme d’habitude, l’interprétation est de grande qualité et, cerise sur le gâteau, le spectateur a le grand plaisir d’admirer dans une appréciable quantité de gros plans le visage d’Asami Kobayashi, déjà aperçue dans The Beast to die, de Toru Murakawa :

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Parfait contrepoint à l’effrayant visage du mystérieux vieillard, on se demande à un moment s’il ne va pas y avoir un lien entre les deux. L’écran titre du film ainsi qu’un poster et une photo d’exploitation ne sont d’ailleurs pas sans donner au personnage, en jouant sur son côté glamour, une aura un brin suspecte, vénéneuse :

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Inutile de vous exciter : la présence d’une corde ne signifie pas qu’il y aura des scènes de bondage.

Je n’en dirai pas plus, sachez juste qu’une facette particulière du personnage apparaîtra dans l’ultime scène du film.
Pour rester dans le casting féminin, outre l’émotion suscitée par la contemplation du beau visage de Kobayashi, on sera aussi ému par une scène d’amour où elle apparaîtra seins nus et dans laquelle on entendra une de des musiques romantiques que Nomura n’hésite jamais à dégainer, mais aussi par la présence de Junko Miyashita. Oui, vous avez bien lu, LA Junko Miyashita, une des stards du roman porno, aperçue notamment dans Pleasure Campus : Secret Games, the World of Geisha et plein d’autres merveilles encore. Lors de sa première scène, on la voit en train de passer un aspirateur, très loin de ses glorieux rôles pour la Nikkatsu mais à 31 ans encore séduisante :

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Elle joue ici la femme de l’un des frères disparus et une de ses scènes donnera lieu (le contraire eût été étonnant) à une courte scène de fesse avec son nouvel amant. Je gage que les amateurs des anciennes starlettes nikkatsesques en mode MILF apprécieront en connaisseurs.
Enfin, ultime originalité du film, Nomura a poussé la malice jusqu’à intégrer le procédé de l’image subliminale à son propre film. Si vous avez passé votre séance à vous gaver d’un certain soda, ne cherchez pas, visualisez très attentivement le générique où l’on voit des vues aériennes de Tokyo et vous en trouverez la raison. Petite pointe d’humour insolite dans l’univers de Nomura et qui, avec le petit détail malicieux lors de l’ultime scène, fait de ce Call of Darkness un excellent cru en ce début de décennie.

7,5/10

L’Incident (Yoshitaro Nomura – 1978)

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Le corps de la belle Hatsuko Sakai est retrouvé poignardé dans une forêt. Quelques jours plus tard, on arrête Hiroshi Ueda, un jeune ouvrier qui reconnaît l’avoir tuée. Et pourtant, alors que son procès commence, tout s’avère beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît…

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事件 (Jiken aka the Incident)

Gros succès en son temps pour ce Jiken qui rafla à peu près toutes les récompenses. Il faut dire que cette histoire développée en près de 140 minutes est maîtrisée de bout en bout et surtout incarnée par une pléiade d’admirables acteurs qui parviennent à rendre extrêmement touchants leurs personnages. Ainsi  Shinobu Otake qui, dans le rôle de la jeune sœur et amoureuse éperdue d’Hiroshi (qui l’a mise enceinte), parvient à transformer son personnage de jeune fille effacée en femme de caractère à la fois déchirée et vindicative.

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J’ai beaucoup aimé aussi l’excellent Tsunehiko Watase qui montre touhjours une belle capacité à endosser des rôles très différents. Ici un scientifique en mission pour l’Antarctique (Antarctica), là un père de famille angoissé de voir sa fille mourir du tétanos (La Langue tordue), dans ce film un yakuza arrogant et violent (type de personnage qu’il a souvent joué dans sa carrière) mais non dénué d’une certaine humanité :

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Bref, que ce soit au niveau de la réalisation, de l’histoire ou du casting, on joue sur du velours et conseiller Jiken à quelqu’un qui n’aurait jamais vu de films de Nomura n’aurait rien d’une absurdité. Ce serait même la voix de la raison et pourtant, en comparaison de ses autres films (bon, au moins ceux chroniqués ici, j’avoue avoir encore du chemin à faire avant de découvrir ses 80 films), il n’est pas non plus impossible qu’il puisse rebuter par sa facture extrêmement classique. Cela est sans doute dû au fait que Jiken appartient au genre du film de procès. Après, si l’on aime les avocats charismatiques, les juges qui en imposent, les joutes oratoires qui vont faire émerger des secrets qui vont enfin permettre de toucher du doigt la vérité, nul doute qu’on y trouve largement son compte.

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J’aime les films de procès et j’aime les films de Nomura. Après, je resterais plus attaché à un Kichiku ou à un Vase de Sable. Pourquoi ? Sans doute la raison est à chercher du côté du romancier qui est à l’origine du matériau narratif. Pour Jiken, ce n’est pas l’immense Seicho Matsumoto qui a fourni le roman à adapter mais Shohei Ooka. Dans tous ces films précités le principe reste le même : pousser des personnages dans leurs derniers retranchements pour en extraire une terrible vérité. La découverte progressive des conditions du crime reste passionnante mais sans doute moins prenante que d’autres films, la faute sans doute à un secret que l’on voit venir d’assez loin.

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Quelques minutes avant le crime…

Petite déception à la fin donc, mais ce n’est pas si grave tant Jiken offre un plaisir de réalisation et d’interprétation de tous les instants, montrant la capacité d’alors de Nomura à lancer une passionnante machine narrative alternant romantisme (notamment dû à la musique d’Akutagawa) et cruauté. Difficile pour le spectateur de ne pas en redemander lorsque  apparaît et nous laisse tout de même un peu ému devant la jeune Yoshiko et son destin dostoïevskien à la Sonia, l’héroïne de Crime et Châtiment.

7,5/10

Pas de B-A à proposer. Celle présente sur Youtube spoile à fond les ballons.

La Voiture de l’Ombre (Yoshitaro Numura – 1970)

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Hamajima est un salary man sans histoire… hélas pour lui. Marié en effet depuis 10 ans à une femme qui n’a plus grand-chose en commun avec lui, il passe son temps entre son travail et un foyer où la communication avec une épouse semble devenue impossible. Tout change lorsqu’il tombe sur Yasuko, une femme originaire de la même ville que lui. Ils sympathisent et, se revoyant quelques journées après, vont un peu plus loin qu’un simple échange d’amabilités. La femme l’invite chez elle et assez rapidement Hamajima va être amené à gérer un adultère qui métamorphose sa vie tant Yasuko et son jeune fils, Ken, représentent un idéal de vie familiale. Malheureusement un malaise ne tarde pas à s’installer. Ken semble en effet parfois un peu revêche et certains de ses gestes semblent signifier aux yeux d’Hamajima une menace très claire à son égard…

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影の車 (Kage no Kuruma)

Pourquoi donc ai-je délaissé depuis tant d’années Nomura ? Après la Langue Tordue j’enchaîne avec la Voiture de l’ombre et c’est de nouveau une jolie claque dans les gencives. Du coup, je me dis que la galaxie Nomura, avec ses 90 films, doit receler d’un nombre non négligeable de perles à (re)découvrir. Pour l’instant pas de déception en tout cas, chaque film s’est avéré fructueux bien que l’on retrouve çà et là les mêmes motifs liés à la famille, à la figure paternelle, aux enfants ainsi qu’une sorte de poison qui gangrène insidieusement les rapports entre adultes et enfants. La Langue Tordue constituait un peu une exception puisque ce poison émanait d’un élément extérieur, en l’occurrence une maladie (le tétanos). Mais que ce soit dans le Vase de sable, le Démon et cette Voiture de l’Ombre,  on sent que quelque chose coince chez l’un des protagonistes et qu’un geste ou une révélation vont bouleverser leur sort.

Ici, le malaise est partagé entre Hamajima et Ken. Le jeune garçon, plutôt déluré pour son âge, manie avec dextérité des outils que n’importe quel parent serait inquiet de voir dans les mains de son enfant.

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Couteau de boucher par exemple (mais pas seulement)

Cela inquiète Hamajima (et un peu le spectateur) qui se demande s’il n’y a pas chez le garçonnet une sorte de colère rentrée devant cet homme qui débarque dans son univers et qui fait la cour à sa mère. Après, l’agacement que pourrait ressentir ce garçon orphelin de son père peut paraître aussi normal. Quand on le voit jeter des cailloux sur la caisse d’Hamajima alors que ce dernier est parti folâtré dans la forêt avec maman, on comprend et on s’en amuse presque. De même lorsque Hamajima tombe sur ceci :

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L’interprétant comme un geste de menace à son égard, il comprend par la suite sa bévue puisque Ken s’apprête juste à fixer à une branche une balançoire.

Alors, paranoïaque le Hamajima ? C’est possible mais on reste tout de même sur nos gardes concernant Ken. Et puis, en y réfléchissant, on se demande aussi si cette paranoïa, qu’elle soit justifiée ou pas, ne cache pas non plus quelque chose. On retrouve ici le goût du flashback poétisé qui culminera avec la magistrale séquence finale du Vase de Sable (à voir absolument). Il se fera par petites touches, à coups de séquences utilisant des effets de film négatif et de filtrage de couleurs (les plans de paysages rappellent ceux des Îles Hébrides à la fin de 2001 l’Odyssée de l’espace).

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Dès lors, malgré les longueurs des scènes dans lesquelles on voit Hamajima goûter des scènes idylliques avec sa petite famille, le récit alterne avec des moments plus grinçants et le spectateur a tôt fait d’être intrigué par cette intrigue qui cache quelque chose, coincé qu’il est entre des images idylliques du bonheur et les visions angoissées qu’Hamajima dans des rêves agités :

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Qu’est-ce qui coince chez lui ? et qu’est-ce qui, peut-être, coince chez l’enfant ? Une nouvelle fois, Nomura apportera une réponse en donnant une vision saisissante de l’enfant, type de personnage qui, chez ce réalisateur, est l’ être cristallisant les angoisses des adultes.

7/10

+

– Go Kato impeccable

– flash-backs placés et dosés adroitement, juste ce qu’il faut pour continuer d’intriguer le spectateur.

– Le personnage de l’enfant, à la fois adorable et inquiétant.

– Lumineuse beauté de Shima Iwashita. Qu’Hamajima délaisse son épouse est du coup parfaitement crédible. Elle est LA femme.

 – Pas grand chose. Les scènes de bonheur d’Hamajima dans sa nouvelle petite famille prennent peut-être un peu trop de place mais cela reste cohérent par rapport à l’intrigue.

La Langue Tordue (Yoshitaro Nomura – 1980)

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La petite Masako, 8 ans, s’écorche un jour le doigt alors qu’elle est en train de jouer en face de son immeuble. Quelques jours plus tard elle se met à marcher bizarrement, les gestes sont plus incertains. Un soir, elle hurle après s’être violemment mordue la langue. Le diagnostique des médecins est formel : Masako a le tétanos. Commencent alors pour les parents d’éprouvantes journées à veiller la petite dans sa chambre d’hôpital…

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震える舌 (Furueru Shita, la Langue Tordue)

Nomura a un truc pour captiver à partir d’une histoire où il sera question d’enfants et de parents dans la difficulté. Je pensais que le point culminant avait été atteint avec the Demon et le Vase de Sable, mais c’est que je n’avais pas encore vu cette Bouche Tordue. Beaucoup plus simple dans sa structure (des parents assistent juste à l’évolution de la maladie de leur fille à l’hôpital) mais tout aussi captivant de par les enjeux que suscitent la situation. Il y a bien sûr le sort de Masako dont on espère qu’elle sortira indemne de cette épreuve. Mais quand bien même elle en sortirait, le spectateur n’a pas forcément l’assurance que le film pourrait être couronné d’un happy end tant la situation met aussi à l’épreuve la solidité du couple Miyoshi.

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Les Miyoshi, du paradis à l’enfer.

Dès le début les parents sont montrés comme exemplaires, soucieux de la guérison de leur fille. Mais assez vite, un glissement opère. La fatigue et la nervosité aidant, certaines paroles, dures, injustes, sont prononcées, on se met à regretter ce mariage, on accuse l’autre et on se met à somatiser, à s’imaginer que l’on a soi-même le tétanos. Si le corps de la petite Masako connaît une métamorphose progressive (sans doute une légère influence de l’Exorciste. Ce n’est bien sûr pas aussi barré mais la représentation de Masako est parfois choquante), les parents connaissent en parallèle la leur avec cette situation qui part à vau l’eau. Formidable performance au passage de Yukiyo Toake et de Tsunehiko Watase qui, dans ce qui constitue un quasi huis clos de deux heures, font pleinement partager au spectateur la palette de sentiments qui les traversent.

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Lorsque le ciment conjugal part en sucette.

Evidemment, deux heures passées au chevet d’une malade peut paraître excessif et voué à une certaine répétition. On se dit que trente minutes en moins n’auraient pas forcément défiguré le film. Et pourtant, cela aurait été dommage car on aurait perdu le sentiment d’attente, de durée et d’incertitude qui concourt à donner de la force au récit. Le spectateur a souvent la sensation d’être le témoin gênant de ce qu’il aimerait ne pas voir. Il partage l’intimité de cette famille dans cette chambre où l’on ne voit pas grand-chose (les rideaux sont toujours tirés pour garder Masako dans des phases de repos les plus longues possibles) si ce n’est des visages écrasés par la fatigue et où l’on n’entend rien que la respiration compliquée de la petite fille, parfois ses hurlements, souvent les paroles de doutes et de désespoir des parents. Comme eux, on est prisonnier de la situation, condamné à attendre un miracle ou à surmonter une énorme douleur, à assister à l’explosion ou au resserrement des liens de ce couple.

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Bienvenue au purgatoire : il y fait sombre, chaud, et on désespère sec.

Bien plus recommandable que le dépressif (et je dirais même navrant) le Petit Prince a dit de Christine Pascal, Furuera Shita est un grand film sur la maladie chez un enfant et sur la solidité d’un couple, et illustre s’il fallait encore s’en convaincre la capacité de Nomura à tenir en haleine le spectateur grâce à maîtrise d’un genre particulier, celui des « contes cruels de la famille ».

8/10

+

– Yukiyo Toake et Tsunehiko Watase, magistraux.

– Si la petite Masako a du mal à desserrer la mâchoire, le spectateur grince des dents lui, devant le spectacle navrant de la souffrance de la fillette. Le film présente une certaine dureté visuelle, sans non plus avoir le mauvais goût d’en faire des tonnes.

– Une immersion totale dans le calvaire des parents.

– Intégration réussie de la 1ère suite pour violoncelle de Bach.

 

– Inévitablement, le film pourra déplaire avec des scènes forcément un peu répétitives.

Suna no Utsuwa (Yoshitaro Nomura – 1974)

 

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Deuxième film de Yoshitaro Nomura vu en dix jours, deuxième crochet du droit en plein dans l’estomac. Il s’agit du Vase de Sable, déjà évoqué dans ma critique de l’Été du Démon.

Le film est aussi une adaptation d’un roman de Seichô Matsumoto, « le Simenon Japonais », et cela se sent. Peut-être est-ce dû au hasard et que ce thème ne se retrouve pas dans d’autres de ses œuvres, le fait est que l’on retrouve à nouveau le thème de la filiation père/fils.

À vrai dire, on peut voir ces deux œuvres comme un diptyque sur ce thème. Et difficile de les départager tant elles empruntent des sentiers radicalement différents.  Du point de vue bassement financier, le Vase de Sable est tout simplement le plus gros succès au box office japonais des années 70, excusez du peu. Reste qu’il serait dommage de dissocier ces deux films, de ne pas considérer l’un à l’aulne de l’autre tant les points communs sont nombreux et tant ils semblent être des doubles inversés.

Par exemple, les deux ont une structure en deux parties, mais de natures différentes. Dans l’Été du Démon, la 1ère partie met en place un drame familial particulièrement lourd (comment se débarrasser d’enfants encombrants ?) tandis que la deuxième louche sur un suspense hitchcockien. On sait que le père a pris la décision de tuer son ainé mais on ne sait pas :

1)      S’il aura vraiment le courage de le faire

2)      Si oui, de quelle manière ?

Le climat d’attente qu’instaurent ces questions décuplent la curiosité du spectateur et permettent donc de créer du suspense.

Tout autre est la structure du Vase de sable. La première est un « whodunit ? » (« qui a commis le meurtre ? ») typique. En deux mots, voici le drame : un homme d’une soixantaine d’années dont on ne connait pas l’identité a été retrouvé écrabouillé sur une ligne de voie ferrée. Il apparaît en fait qu’il s’agit d’un crime camouflé en accident et qu’il a été tué à coups de pierre sur le crâne. Durant une heure et demie, on assisté à l’enquête de deux flics pugnaces qui vont efficacement démêler les fils de cette sombre affaire.

Les détectives Imanishi et Yoshimura (Tetsurô Tanba et Kensaku Morita)

On apprend ainsi dès le premier quart d’heure que la victime est Kenichi Miki (joué par Ken Ogata, excellent comme il se doit), policier à la retraite, sorte de bon samaritain apprécié de tous. On apprend aussi que le meurtrier a eu un complice :

?

… et qu’il s’est manifestement passé quelque chose d’inattendu sur l’île d’Isé où était parti en pèlerinage Miki. On apprend surtout à la fin de cette partie le nom du meurtrier. En fait, le spectateur s’en doutait dès le début du film : sa première apparition qui tombe comme un cheveu dans la soupe et ses scènes  toutes les cinq minutes ne donnent aucun doute au spectateur que c’est Eiryo Waga le coupable :

Mais voilà : pourquoi ce brillant compositeur chef d’orchestre demandé à l’étranger, ce self made man symbole d’une Japanese Way of Life a-t-il un soir défoncé le crâne d’un homme qui a passé sa vie à aider les autres ? C’est ce à quoi s’emploie à expliquer la deuxième partie. Et là je dis :

ATTENTION !

Oui, attention, car le film entre alors dans 45 minutes qui peuvent rebuter comme fasciner. Heureusement, la deuxième option a été mon cas. Habituellement, quand on me parlait de scène de concert classique montrée dans un film, je pensais tout naturellement à l’Homme qui en savait trop d’Hitchcock. Ou à la rigueur à la scène de Barry Lyndon dans laquelle Ryan O’Neal pète les plombs, ou encore celle d’Amadeus où Mozart s’écroule en jouant du clavecin. Dans tous ces cas, la musique classique et son élégance est le terrain sur lequel va avoir lieu un geste qui ne le sera pas, lui, élégant. Elle est le théâtre d’un drame extérieur à elle qui s’apprête à claquer avec violence. En cela, la scène finale du concert de l’Homme qui en savait trop est la quintessence de cette dichotomie. Le spectateur entend un miel sonore et voit en même temps, impuissant, un crime se préparer. La scène est imparable.

Eh bien, dans mon esprit, je n’hésite pas à placer juste à côté d’elle ces 45 dernières minutes du Vase de Sable. Mais ici pas de drame extérieur, la violence est intérieures, enfouie au plus profond de ce chef d’orchestre qui s’apprête à diriger pour la première fois sa dernière œuvre symphonique, œuvre dont le titre tout en symbole est « Destinée ».

Warya en train de composer son œuvre. L’accouchement de cette dernière se fait alors que sa fiancée aimerait quant à elle que leur relation accouche d’un mariage.

On a souvent coutume de comparer le réalisateur à un chef d’orchestre. On est à vrai dire dans le cliché mais ce cliché, difficile de ne pas l’utiliser dans le cas du Vase de Sable. Durant toute la première partie, le réalisateur jouait déjà sur deux partitions en parallèle : d’un côté on suivait à la trace la progression des deux flics dans leur enquête, de l’autre on voyait  un Eiryo Waga évoluant dans son milieu BCBG et cachant manifestement quelque chose d’assez lourd. À la fin, ces deux lignes narratives se rejoignent : la police sait qu’il est le meurtrier de Miki. Reste à savoir maintenant : pourquoi ?

Et c’est là que le chef d’orchestre Nomura se retrousse les manches pour balancer au spectateur une symphonie qui est autant la reconstitution d’un meurtre que d’une tragédie liée à l’enfance.

À nouveau, il va devoir composer avec deux partitions, mais cette fois-ci fortement imbriquées l’une dans l’autre. Et pour tout dire, tout se passe comme s’il devait diriger deux chefs d’orchestre. D’un côté, le détective Imanishi, chef d’orchestre policier qui déroule fortissimo  pour ses collègues un feu roulant d’explications :

De l’autre, Eiryo Waga :

… qui va revivre son passé au fur et à mesure qu’il va diriger son œuvre. Son passé est en effet la clé du film et là, il me semble impossible de la révéler. Répétons juste une chose évoquée au début de cet article : le film traite du thème du lien père/fils, lien où s’est joué un drame. Peu à peu, au fur et à mesure que l’on se rapproche de ce drame, le visage d’Eiryo Waga (joué par l’époustouflant Go Kato) se décompose tant le personnage semble fusionner avec l’histoire racontée par sa symphonie (1).

Gros plans :

Fondus enchaînés :

Superposition d’images :

flashbacks :

Expressivité des décors naturels :

Et mouvements circulaires de la caméra autour de Warya :

Autant de procédés qui permettent de faire ressentir le conflit intérieur du personnage et de faire comprendre que le Vase de Sable, finalement, c’est lui. Petit à petit, Warya s’effrite, le bel homme hautain et sûr de lui du début du film laisse la place à un homme ruisselant de sueur et de larmes. Il a percé l’abcès, il est enfin parvenu à régler ses comptes avec lui-même et surtout envers son père.

Il est heureux, et son sourire ne doit évidemment rien au tonnerre d’applaudissements. Et tout comme le père de l’Été du démon, son arrestation ne sera finalement que peu de chose face au soulagement de sa délivrance intérieure vis-à-vis d’une faute sacrilège commise à l’égardd e la relation avec le père.

Film policier, drame psychologique, film musical et film social, le Vase de Sable est peut-être le chef d’œuvre de Nomura, une magistrale métaphore en deux parties de la création d’une oeuvre puis de son exécution. Comme quoi il est des succès au box office qui sont rassurants.

Le film est lui aussi dispo chez Wildside et une nouvelle fois dans une splendide copie.

(1)   Signalons ici à nouveau le remarquable de Yasushi Akutagawa dont la musique fusionne tellement avec les images que cette séquence de 45 minutes fonctionne en grande partie comme un film muet.

Kichiku (Yoshitaro Nomura – 1978)

090506 kichiku

Ô violence suspends ton vol ! C’est un peu le souhait du spectateur durant toute la durée de l’Été du Démon.  Pas besoin d’imaginer et de représenter des tonnes de crimes pour être glaçant. Placer le spectateur dans l’attente du plus effroyable des crimes, un infanticide, suffit. Et quand en plus le film est porté par des acteurs endossant à la perfection l’habit de ce démon évoqué dans le titre, on devient très vite subjugué par l’ambiance étouffante de ce qu’il faut bien appeler un chef d’œuvre.

Réalisé quatre ans après le joli succès commercial du Vase de sable, L’Été du Démon est de nouveau une magistrale adaptation d’un roman de Seichô Matsumoto, roman qui fit sensation au moment de sa parution. L’histoire ? Elle tient du drame familial et psychologique. Regardez bien ce photogramme :

Nous sommes dans les premières secondes du film. Dans cette scène, trois enfants, deux garçons et une fille, jouent tranquillement et joyeusement dans leur maison. Ce sera le seul instant heureux du film. La mère, que l’on voit à l’arrière-plan, semble tracassée par quelque chose. À la fin de la scène, elle prend une décision : elle décide d’aller quelque part et ordonne à ses enfants de l’accompagner. C’est le début de l’intrigue, et par la même occasion la longue descente dans l’Enfer où l’on va rencontrer le « démon ».

En fait, cette mère sans époux est la maîtresse depuis 7 ans de Sokichi, un imprimeur avec lequel elle a eu ses trois enfants. Délaissée depuis quelque temps, sans ressources, elle décide de se rendre à son domicile pour lui demander des comptes. A-t-il le droit de les laisser ainsi, elle et leurs trois enfants, après une liaison de sept ans ? Et tant pis si sa femme se trouve dans les parages.

Justement, ça tombe mal, sa femme est là et subit de plein fouet une terrible humiliation. « Papa ! Papa ! », s’exclament spontanément les lardons dès qu’ils voient leur père.  Ambiance. La cellule familiale, déjà fragile avec cette histoire d’adultère de 7 ans, implose aussitôt. On commence gentiment par s’attabler autour d’une table pour essayer de discuter :

Les femmes ne tardent pas à perdre leur calme et à s’insulter, devant les enfants, mais aussi devant un homme aux abonnés absents. Filmée au ras des tatamis, alternant champ/contrechamp, la scène se situe à l’opposé de ces moments familiaux à la Ozu dans lesquels les petites péripéties du quotidien trouvent des solutions dans la discussion apaisée.

Arrive le tournant du film : la mère s’enfuit en laissant ses enfants derrière elle. À son amant et à son épouse de s’en occuper maintenant.

À certains égards, il y a du Vipère au Poing dans la première partie du film. Shima Iwashita, sublime dans son rôle d’Oume l’épouse bafouée, commence dès cet instant sa métamorphose en démon et elle n’est pas sans rappeler Folcoche. Quant au jeune garçon, Richii (joué par Hiroki Iwase, très convaincant dans la maturité et la détermination qu’il affiche), il apparaît d’emblée comme particulièrement mûr pour son âge et prompt à défier du regard sa marâtre.

Mais la comparaison avec Vipère au loin s’arrête là car Kikuchi va plus loin, beaucoup plus loin, dans la noirceur et la violence des relations entre les personnages. Shima Iwashita est ainsi bien loin d’Alice Sapritch lorsqu’elle jouait une Folcoche froide et grinçante. C’est une femme débordant de haine, haineuse, perpétuellement au bord de l’hystérie et de la violence incontrôlée. Petite galerie de différentes expressions :

Il y a évidemment une volonté de ne pas s’occuper de ces enfants d’une autre qui lui envoient à la face sa honte. « Ne pas s’en occuper » : ce sont ses paroles au début. Cependant,  très vite elle donne libre cours à sa haine et s’en occupe, mais à sa manière. Et là, sur le terrain des petites tracasseries, des petites mesquineries, elle bat largement Folcoche. Témoin de la dérive de cette famille, dans la même position finalement de l’unique employé de l’imprimerie qui a du mal à contenir son agacement, le spectateur ne se sent pas très à l’aise devant cette enfance partie pour être massacrée, tant psychologiquement que physiquement : jouets retrouvés à la poubelle, vigoureuses torgnoles distribuées à tout va, on ne rigole pas à la maison. Des cheveux qui sentent mauvais ? Une rasade de lessive sur la tronche lui apprendra à faire gaffe :

Et lorsque le cadet commet cette bêtise alors que la virago est à côté :

On grince véritablement des dents pour le bambin tant on sent que la folie d’Oume peut déraper dans l’irréparable. À noter ici que la bande originale de Yasushi Akutagawa, elle aussi remarquable (décidément!), n’est pas sans évoquer dans ces moments de terreur – le mot n’est pas trop fort – le  fameux thème des Dents de la mer sorti 3 ans plus tôt. Bref, quelques secondes après la bévue commise par le bambin inconscient, le spectateur assiste, impuissant, à cette punition :

« Tu as gâché la nourriture, eh bien tu vas tout manger ! Mange ! »

Et voir le bébé pleurer sans faire semblant donne évidemment à la scène une violence profondément scandaleuse. Il sera sauvé in extremis, pas par son père, toujours plus chiffe-molle que jamais, mais par son employé qui parlera quelques scènes plus tard de démissionner.

À ce moment du film,  Oume a déjà bien endossé son habit de démon, comme le montre du reste un dessin de Richii, dessin évidemment trouvé par la belle-mère et qui va piquer sa fureur :

« onibaba » (sorcière)

Le point de non retour sera amorcé par la sous-alimentation du bébé puis… par son meurtre camouflé en accident. Avec une conséquence logique : puisqu’on s’est débarrassé d’un enfant, pourquoi ne pas le faire avec les autres ?

« On » parce que le mari va lui aussi être tenté par le diable. Si la première partie était consacrée à l’hystérie meurtrière de l’épouse, la seconde va s’attarder sur le portrait de ce père qui n’a alors rien démontré si ce n’est une incapacité d’agir et à protéger ses enfants. Convaincu par son épouse qu’il leur faut se débarrasser des enfants, il va mettre le projet à exécution en se débarrassant de la petite fille grâce à une combine à la lâcheté nauséeuse.

Restera alors à se débarrasser de la forte tête, Richii. Tiraillé par les remords, Sokichi aura bien du mal à se trouver le « courage » nécessaire pour tuer son fils. Le film baigne alors dans une ambiance joliment méphistophélique. Tout se passe comme si une force maléfique se chargeait d’utiliser le hasard du quotidien pour distiller dans l’esprit de Sokichi une idée de moyen pour mettre à exécution son terrible projet. On en vient à se demander si le démon évoqué dans le titre ne serait pas une puissance installée dans le quotidien, puissance qui s’amuse à détraquer la mécanique familial.

Image saisissante de Riichi perdu dans ce quotidien

Bref, on croit qu’il va y arriver…  et puis non, au dernier moment son rôle de père le coupe dans son élan meurtrier, avant à nouveau d’endosser le costume de démon, le faisant étrangement ressembler à sa femme (dans une de ses tentatives, il essaye d’étouffer son fils et le forçant à manger un gâteau qu’il a farci de cyanure).

Ici il faudrait évoquer le motif du double. William Wilson de Poe, Le Horla de Maupassant, Shining de King pour ne citer qu’eux, à chaque fois c’est le même topo : classique de la littérature fantastique, le double est le concurrent, celui qui vous pompe l’air et dont il faut se débarrasser pour pouvoir continuer à vivre. Mais là où la relation père/fils est particulièrement intéressante dans Kichiku, c’est que l’on comprend, dans une scène de confession particuièrement émouvante, quelles sont les motivations cachées du père.

Je vais ici faire un effort : je vais ici éviter de spoiler, chose que je fais habituellement sans vergogne. Sachez juste que Ken Ogata – oui, je n’ai même pas précisé que le père était joué par le grand Ken Ogata, honte sur moi ! – touche alors au sublime dans sa composition d’un être passablement torturé. Sans cautionner évidemment ce qu’il s’apprête à faire, le spectateur ne peut être que comprendre, même un peu, ses motivations, et en faire un personnage bien distinct de la belle-mère. Et puisque j’évoque la performance d’Obata, je précise ici qu’il a obtenu pas moins de 5 récompenses en 1979 (dont le titre de meilleur acteur lors de l’équivalent japonais des Oscars) pour ce rôle.

Pour la fin, je ne dirai rien. Regardez juste ce photogramme :

Et demandez-vous si le père, juché tout en haut d’une vertigineuse falaise, va avoir la lâcheté de jeter son fils endormi dans le précipice.

J’ajouterai une chose pour finir : les dernières paroles prononcées par Riichi dans le film ont un admirable double sens qui ne m’ont pas qu’un peu noué la gorge. Et oui ! il est bon entre deux pinky violence de parfois se laisser aller aux sentiments, surtout lorsque l’on est face à un chef d’œuvre tel que Kichiku. Film de l’innocence massacrée par le monde des adultes, mais paradoxalement aussi film sublime sur la paternité, il est difficile de trouver plus poignant sur ces thèmes, et ce n’est pas un mauvais remake de Noboru Tanaka avec Takeshi Kitano qui y sera parvenu. Il est des œuvres intouchables, foutons-leur la paix.

Film dispo pour quelques malheureux euros chez Wildside, dans une copie irréprochable.