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Mosquito on the Tenth Floor (Yoichi Sai – 1983)

Le film relate la chute d’un flic à cause de soucis d’argent (entre autres). Pressé comme un citron par son ex-femme qui lui demande une pension alimentaire, l’homme s’enfonce peu à peu, notamment en empruntant de l’argent à plusieurs usuriers…

十階のモスキート (Jukkai no mosukito)

Pour un premier film, c’est franchement réussi. Produit par l’ATG et construit à partir d’un scénario concocté par un Yuya Uchida qui à l’époque avait été touché par un fait divers concernant un flic désespéré, le film propose un intéressant portrait d’un policier qui n’est certes pas un Dirty Harry ou un Serpico, mais qui n’est assurément pas non plus un inspecteur La Bavure. Faisant honnêtement son boulot depuis vingt ans dans un koban (ces petits postes de police de quartier), l’homme peut être vu comme un bon flic. Son malheur est de vivre dans une époque très particulière, celle de la bulle économique des années 80. En fait, difficile de trouver un meilleur film pour jeter un regard doux-amer sur cette époque de nouvelle opulence.

Un koban : souvent quelques mètres carrés avec deux flics à l’intérieur.

Pour l’illustrer, le film insiste sur deux lieux. L’un est une banlieue industrielle, lieu déshumanisé, origine de la richesse et des futurs plaisirs du peuple :

L’autre est tout le contraire puisqu’il s’agit du parc Yoyogi à Harajuku :

Le policier s’y rend plusieurs fois pour assister, médusé, à cette jeunesse qui danse, jeunesse parmi laquelle se trouve sa propre fille. Là, ce n’est plus un désert humain industriel mais une sorte de surhumanité qui s’étale. Il faut s’exhiber, montrer que l’on est bien habillé, que l’on s’amuse, que l’on a du pouvoir d’achat (cf. la demande de fric que fera la fille plus tard auprès de son père, afin de pouvoir s’amuser à Harajuku). Autant dire que notre flic n’y trouve pas son compte et qu’il y apparaît aussi esseulé que s’il se trouvait dans le précédent paysage industriel.

En fait, tout semble lui casser les noix dans « ce monde en train de changer » (expression qui revient plusieurs fois). Sans être non plus un moralisateur du « c’était mieux avant », on sent qu’il ne comprend pas certaines choses de cette nouvelle société. Que sa fille Rie sèche l’école pour aller se dandiner à Harajuku, il ne comprend pas. Mais son ex, elle, le comprendra et l’excusera tout à fait, comme si jouer à une sorte divertissement social ostentatoire faisait partie de la panoplie ordinaire – et limite obligée – du Tokyoïte de son temps.

Sa fille Rie portant l’une de ses panoplies (que l’on devine nombreuses).

Les divertissements cathodiques ? Leur compte est réglé lors d’une scène dans laquelle le premier geste du flic, alors qu’il entre dans une salle de repos, est d’éteindre le poste en train de cracher on ne sait quel programme débilitant. Mais malgré tout, il y a comme une sorte de désir larvé d’être de son temps. Ce désir se manifeste par l’acquisition de l’objet emblématique de ce monde changeant du début des années 80 :

Le personal computer.

Il s’agit d’ailleurs de la scène inaugurale où l’on voit le personnage errer dans les ruelles d’un quartier que l’on imagine être Akihabara puis qui entre dans un magasins d’ordinateurs pour y observer ces nouvelles machines. Profitant d’une somme empruntée à un usurier, il en achètera un pour s’adonner aux joies de la programmation. Lorsqu’une figure colorée apparaîtra sur l’écran, ce sera l’occasion pour le spectateur de voir l’unique sourire se dessiner sur son visage. Mais il ne succombera pas non plus aux nouvelles sirènes du monde moderne. La scène sinistre dans laquelle il propose à une femme – surprise à un vol à l’étalage et ramenée de force chez lui – de jouer à un jeu de bowling sur son ordi. La tentative d’amusement collectif ne sera pas convaincante. Et l’ordinateur va peu à peu devenir le témoin froid de la déchéance du personnage.

Cette déchéance passe par cet endettement que rien n’arrêtera, le flic n’ayant aucune perspective de carrière intéressante (il échoue du reste à chacune de ses tentatives d’examen pour obtenir une promotion) et allant jusqu’à risquer son pognon dans des courses de bateaux (les kyotei) qui s’avèrent catastrophiques pour lui. A noter que cela donne lieu à une scène amusante avec un Beat Takeshi en bookmaker distribuant des conseils foireux mais aussi, éventuellement, des parpaings dans la face des clients mécontents de ses mauvais conseils :

Déchéance financière donc, mais aussi déchéance au niveau dans sa quête de relations humaines lui procurant un peu de chaleur. Cette quête est résumée par un seul mot :

« Chatte »

Et notre flic de faire venir chez lui diverses bijins rencontrées au hasard pour les violer ! Le viol reste relatif, l’une de ses partenaires étant une connaissance de bar avec laquelle il entretient un lien amical et qui se prêtera volontiers avec lui au jeu de la bête à deux dos. Beaucoup plus ambiguë est en revanche la scène avec la pervenche qui repoussera d’abord de toutes ses forces la tentative de viol, avant de céder. Pourquoi ? Parce qu’elle a compris que de toute façon elle n’était pas assez forte ? Ou bien parce qu’elle n’est pas si différente de lui, c’est-à-dire en quête d’un semblant de relation dans un monde changeant et froid ? Difficile de répondre, mais la présence systématique de l’ordinateur lors de ces scènes d’ébats ne lasse pas de leur donner un aspect sinistre. La manko, le sexe, les gémissements, la chaleur liée au contact du corps du partenaire, tout cela notre flic l’obtient. Mais est-ce satisfaisant ? Avec l’écran d’ordinateur allumé juste à côté, le spectateur a l’impression que la vision de ces corps qui se frottent est finalement tout aussi virtuel et vide que ce qui est affiché sur le PC.

En fait, le sexe n’est qu’un expédient décevant pour tenter d’être heureux. Ce qu’il faut pour notre personnage, c’est ça :

Être un homme, c’est-à-dire l’homme d’une famille. Lors d’une ultime tentative, il débarquera chez son ex pour essayer confusément de la reconquérir. Autant dire que face à l’égoïsme de la personne (le personnage est assez déplaisant tout le long du film), ce n’est pas sa piteuse tentative de viol en état d’ébriété qui va lui permettre de la reconquérir. Et la plainte qu’il lui adressera (« je suis juste un être humain ! ») sonnera comme un ultime signal de détresse, un aveu d’impuissance à faire redémarrer sa vie après son divorce. La chute, sans être aussi terrible que la fin de Bad Lieutenant (avec cet autre personnage de flic désespéré), sera navrante et ne sera pas sans annoncer les personnages kitannesques à venir dans les années 90. A ce sujet, on terminera en saluant la prestation de Yuya Uchida, parfait dans son personnage de flic quasi inexpressif et muet. Un peu un Hana Bi avec une décennie d’avance.

7,5/10

 

Red Violation (Chusei Sone – 1980)

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Le train train quotidien du groupe de rock The Devils, avec ses disputes, ses difficultés financières, ses sessions d’enregistrements, ses concerts et ses groupies…

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赤い暴行 (Akai Bôkô)

Red violation est à mettre dans le même panier que Shinjuku Midaregai en ce sens que Sone cherche moins à multiplier les scènes libidineuses pour bien remplir le cahier des charges qu’à restituer une ambiance en rapport avec le métier et le quotidien de ses personnages. Dans Shinjuku Mideragai, c’était le quotidien de la tenancière d’un bar de la Golden Gai, ici c’est donc celui d’un groupe de rock talentueux mais encore loin d’être au sommet. On suit donc leur petite vie d’artistes de rock faite pour donner un plaisir immédiat à leurs groupies :

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Très loin du Shea stadium en terme d’hystérie.

… mais aussi à leur vie ordinaire, avec leur sérail de petites amies plus ou moins régulières, pour lesquelles de toute façon il ne serait pas sérieux de s’engager durablement avec un rocker à l’avenir incertain. Ainsi Fujito apprend-il cette dure réalité lorsqu’il s’aperçoit que sa copine semble le tolérer seulement pour la bagatelle, la jeune femme ayant en parallèle un autre plan avec une personne beaucoup plus sérieuse et prometteuse en terme de situation.

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Ultime affront lors de la scène de rupture : elle lui demandera de bien vouloir reprendre la photo de lui agrandie qu’il avait eu la vanité de lui offrir.

On voit assez que les relations hommes/femmes ne sont pas celles que l’on aurait pu craindre dans un film où il est question de rockers et de groupies. Pour ces musiciens, la sexualité est quelque chose qu’il convient de saisir lorsqu’une opportunité se présente avant de passer à autre chose. Pas une obsession qui aurait donné lieu à une multiplication de scènes lubriques, juste un aspect de leur vie qui contente tout le monde, hommes comme femmes. Ces dernières sont bien contentes d’avoir pour amant un membre d’un groupe de rock, c’est forcément un peu exotique, mais cela ne les empêche pas de ne se faire aucune illusion sur le devenir de ce groupe. Le leader Fujito peut expliquer à sa petite amie qu’un jour il remplira le Budokan, on devine que Sone ne va pas nous raconter une success story et que la fin sera plus douce amère. The Devils (par ailleurs groupe qui a vraiment existé) est destiné à incarner une phase de transition dans la vie de jeunes gens désœuvrés qui ont quitté l’université avec des rêves de gloire, et qui retourneront par la suite à une vie de petits boulots.

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Les quatre membres de The Devils.

Reste qu’ils apparaissent touchants dans leur esprit de sérieux lors des concerts, des sessions d’enregistrement en studio ou dans le processus de création, lorsqu’on voit Fujito chez lui enregistrer de nouvelles mélodies.

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Touchante aussi est le personnage de Mari, la principale groupie du film. La première scène nous la montre d’ailleurs dans son univers de jeune fille constitué exclusivement de mâles rockers et de cool attitude :

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Par la suite, son manteau rouge l’assimile à un petit Chaperon Rouge prête à se faire croquer par un grand méchant loup guitariste. Elle passera à la casserole lors d’une scène de viol (durant laquelle Sone se permet d’étonnants effets de montage qui ne sont pas sans évoquer Seijun Suzuki) mais le personnage n’est pas  là uniquement pour servir au spectateur la troisième scène de cul puisque son destin tragique permettra de mettre en relief le personnage falot de Fujito en laissant supposer un sentiment bien réel envers Mari la groupie.

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Si le film apparaît moins haut en couleurs que Shinjuku Midaregai, plus mou, il n’en reste pas moins une tentative à nouveau intéressante de la part de Sone dans sa volonté de se démarquer des habituelles productions de la Nikkatsu dans le genre du roman porno. Inutile de mater Red Violation en espérant vous en mettre plein les mirettes niveau scènes libidineuses. Elles sont au nombre de quatre (faible ration pour un roman porno) et filmées en un seul plan et en caméra fixe. Autant dire que Sone les expédie pour la forme, préférant sans doute la restitution d’un tout (les différentes facettes de la vie d’un groupe de troisième zone) à la mise en scène colorée et imaginative de scènes de fesses.

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While my guitar gently wheeps (mais pas de quoi non plus grimper au rideau)

Bref un roman porno à part et précieux de par sa volonté de faire une incursion dans le monde des petits groupes de rock japonais au début des 80’s, et de peindre, comme dans Shinjuku Midaregai, des personnages très « paumés du petit matin ».

6,5/10